LE PETIT BAISER
(O Vasillo.)
Au coin de ta bouche, enfant blanche et rose,
Je veux déposer Un petit baiser.
Ne me dis pas non, c’est si peu de chose !
Il ne coûte rien,
Et fait tant de bien !
Au coin de ta bouche il murmure et passe :
Dès qu’il a passé,
11 est effacé.
Même le bon Dieu n’en voit pas la trace,
Même le bon Dieu N’y voit que du feul
LA POÉSIE POPULAIRE
S’il te fait plaisir, tu pourras m’en prendre Encore un ou deux,
Et vingt si veux....
Si tu n’en veux pas, c’est facile à rendre :
Si tu n’en veux pas,
Tu me le rendras!
Telle est la chanson napolitaine. On le voit, elle est surtout amoureuse; mais de quoi voulez-vous qu’une chanson vous parle, sinon d’amour? Il y a le vin; mais le lazzarone d’autrefois était singulièrement sobre , et si l’on rencontrait un homme ivre par les rues de Naples, ce n’était jamais qu’un soldat suisse ou un gentilhomme anglais. Il y a encore la liberté , mais le lazzarone n’en a jamais senti le besoin, et du reste, comment voulezvous que les chansonniers napolitains sachent qui est la liberté, puisque dans notre siècle, et après toutes nos révolutions, les chansonniers français la confondent encore avec la gloire. Reste donc l’amour, qui est toute la vie de ce peuple, bien qu’il commence à se faire vieux. Et d’ailleurs, toute l’histoire d’Italie n’est qu’un long récit d’amour; c’est Balbo qui l’a dit en nous racontant la vie de Dante. Dans la chanson napolitaine, j’ai montré le beau côté du peuple de Naples , la poésie de son caractère et de ses mœurs. Il y a maintenant à étudier le revers de la médaille, le laid, la prose. Nous allons laisser de côté le poète lyrique, et donner la parole au poète comique, Pasquale Altavilla.
le tiiéathe populaire. — Mort de Brighella, de Gianduja, de Meneghino, du docteur Gratien, de Meo Patacca, de Cassandrino. — Stenterello fait de la politique. — La tragédie populaire à Rome. — Anecdotes sur le public romain. — Filippo Tacconi — Une soirée dans une ostérie du Ghetto. — L’artiste plastique. — Mésaventures d’un souffleur. — Pulcinella : d’où il vient et ce qu’il est. — Molière à Naples. — San Carlino; la Comète du 13 juin. — Pasquale Altavilla. — Les enfants de la Madone.
Hâtons-nous seulement , car ce théâtre ne tient plus que sur un pied : les dialectes s’en vont en Italie, parce que l’Italie cesse d’être une poignée de municipes égrenés au hasard, elle devient une nation, une patrie. Les dialectes s’en vont , et avec eux les masques populaires. J’ai lu de bien jolies chansons en vénitien de M. Dall’- Ongaro, que nous connaissons à Paris, mais ce n’est point en vénitien que Manin dictait ses proclamations, et que M. Dall’Ongaro lui-même écrit ses tragédies. Brighella, Pantalon et tous les héros burlesques de Gozzi sont bien morts.
A Turin, j’ai cherché le type piémontais, ce gamin sournois et bon enfant qu’on appelle Gianduja; je l’ai vu relégué au fond d’un cul-de-sac et n’amusant plus que des bébés et leurs nourrices. J’ai bien trouvé à sa place, dans Turin même, au Circo Balbo, le Stenterello de Florence, mais il faisait de la politique et se moquait
des prêtres et du gouvernement absolu. Ce fut pour moi une surprise d’autant plus vive que la satire dialoguée où je rencontrai ce personnage, en entrant tout à coup et par hasard dans un théâtre en plein vent, était une pièce de moi, le roi Bnbolein, traduite en toscan et considérablement augmentée. Il va sans dire qu’on avait changé le titre et omis le nom de l’auteur.
Milan est comme l’enfant grec de Victor Hugo : elle veut de la poudre et des balles. Elle parle de plus en plus et de mieux en mieux la grande et vraie langue, et elle renonce à celle de Maggi, de Balestrieri et de Carlo Porta. Je ne crois pas que depuis Tommaso Grossi, son dialecte flûté, pimpant, ait jamais tintiné en beaux vers. Quant au Meneghino d’autrefois, il n’en est plus question : les Lombards n’applaudissent maintenant que la Giuditta de la tragédie nouvelle, enfonçant un poignard italien dans le sein du tudesque Holopherne.
Bologne elle-même, la docte Bologne, met aujourd’hui des voyelles entre ses consonnes, et ne dit plus spnzer au lieu de spingerc, dans son patois presque polonais. Elle n’a plus de serrurier comme ce Jules César délia Croce qui fit quatorze enfants et quatre cents brochures en dialecte. Son docteur Gratien n’amuse plus personne : elle a d’autres pédants plus terribles à flétrir et à chasser, et elle n’en rit pas....
A Rome même, je n’ai retrouvé nulle part le Meo Patacca, le Fier-à-Bras de la ville éternelle. Dans le poëme orthodoxe de Berneri, dédié au pape Clément XI, il mettait le feu au Ghetto, qui est le quartier des juifs, et le saccageait très-chrétiennement. Mais le Transtévérin de notre temps a des idées moins catholiques. Si on lui laissait le choix, il brûlerait plus volontiers le Quirinal.
J’ai aussi cherché, le long du Tibre, cette ancienne
marionnette qu’on appelait Cassandrino, ce vieux garçon vêtu de rouge dont Stendhal nous avait parlé si gaiement. Je n’ai pu le trouver : hélas! on ne se moque plus des cardinaux h Rome. Il y a certains degrés d’opposition où la raillerie ne suffit plus. Il en est même où le rire ferait horreur. Tartufe n’est point amusant, pas même dans Molière.
Ce n’est pas que le dialecte romain ou romanesco, qui tient du toscan et du napolitain (Rome étant située entre Florence et Naples), soit complètement oublié chez les Monteggiani des sept collines, chez les Romani du Corso et de l’ancien Champ de Mars, chez les Popolani de la place du Peuple et des quartiers voisins, et surtout chez les Transtévérins qui régnent au pied du Janicule.
J’allai un soir l’étudier, cet italien redondant et fièrement accentué, dans un petit théâtre qui s’ouvre sur la place Navone. La façade de ce monument ressemble à une porte de remise, et l’intérieur à l’échafaudage d’une future salle de concert. Le public était un peu mêlé; mais je n’hésitai pas à le suivre, et payant mes cinq baïoques au contrôle, j’entendis et je compris sans peine les comédiens ordinaires du peuple romain.
On donnait la Diclone, de Métastase, traduite en dialecte et augmentée d’un prologue par M. Philippe Tacconi. Ce prologue était la plus amusante des scènes populaires. On y voyait des gens du peuple réunis au cabaret pour préparer la représentation de la tragédie. Toutes les petites vanités des cabotins s’éveillaient tout à coup chez les artistes improvisés, et le pauvre directeur, molesté par les hommes, qui voulaient tous jouer le personnage d’Énée, par l’amoureux, qui ne permettait pas à sa maîtresse de se montrer en public.
et par mille nouveaux venus qui demandaient l’introduction de nouveaux rôles pour eux, était sur le point de les envoyer à tous les diables. Une femme réclamait la préséance s»r une autre par la raison que son père tenait boutique, tandis que le frère de sa rivale était un misérable journalier.
Cependant, tout s’arrangeant pour le mieux, nos comédiens montent sur les planches. Mais ici naissent de nouveaux obstacles. Les uns reviennent gris du cabaret, les autres n’en veulent pas bouger, les femmes se font attendre et sont à leur toilette; d’autres ont
peur et menacent le souffleur de coups de pied à la tête si la mémoire vient à leur manquer, et tous demandent à grands cris le directeur, qui pour le fard, qui pour le costume, qui pour rien du tout. Enfin tous sont prêts et le rideau se lève.
Énée entre en scène et le public bat déjà des pieds et des mains.
Non, je n’ai jamais rien entendu de plus gai que cette tragédie. Ce n’était point une parodie comme celles que nous pouvons entendre tous les soirs sur nos petits théâtres, mais une belle et bonne traduction en langue populaire du beau style métastasien, et le comique n’était pas dans l’altération du texte, mais dans les spropositi des acteurs qui prenaient leurs rôles au sérieux. C’était la langue qui se moquait du dialecte et non le dialecte de la langue. Les Italiens ont cela de bon, qu’ils respectent leurs chefs-d’œuvre et en général toutes leurs gloires, et ne se permettent jamais de rendre ridicule ce qui leur a fait honneur. Loin de là, dans les scènes pathétiques, ces bouffons en guenilles, ayant pour panaches des crins de chevaux , pour ceinturons des bouts de ficelle, ou figurant des héros antiques avec des uniformes de tambours-majors, devenaient sérieux
et si sincèrement émus, que le public entier pleurait à chaudes larmes.
Ce public n’était pas moins curieux à observer que les personnages. Il ne restait pas cloué à 9a place, dans l’attitude critique de nos Parisiens, à juger l’auteur, les acteurs et l’œuvre, mais il prenait part à l’action et ne jugeait qu’Énée, Didon et Iarbas; hurlant de plaisir, non pas quand on jouait bien, mais quand le personnage sympathique était heureux, et accompagnant le drame de mille exclamations de joie, de terreur ou de pitié ; vous eussiez dit un chœur antique.
On raconte qu’un jour le public fit irruption sur la scène pour arracher des mains à un fils dénaturé le couteau dont il allait frapper sa mère. Une autre fois, au théâtre, les soldats de garde, par pitié pour Desdémone, cassèrent le bras à Othello.
Après le départ du pieux Troyen et les imprécations de la reine abandonnée, j’eus l’idée d’aller serrer la main aux artistes qui m’avaient si énergiquement égayé. Une enfilade de couloirs assez pareils aux catacombes de Saint-Sébastien me conduisit sur la scène. Je fus reçu par M. Filippo Tacconi en personne, qui est à la fois le poète, le directeur, le régisseur et le premier comique de ce théâtre singulier. C’était un homme petit, pâle et très-blond, avec une tête allemande, des yeux fantasques, un geste italien et un 'dos passablement courbé : j’indique ce signe particulier parce que Tacconi en a fait une source inépuisable de belle humeur : il exploite sa bosse comme Triboulet et Polichinelle. Le directeur m’accueillit de son mieux, et comme je lui demandai l'histoire de son théâtre, il m’invita à aller trinquer avec lui dans une ostérie du Ghetto.
Nous voilà bien loin du temps de Meo Patacca. Le quartier des juifs est maintenant le plus agréable aux
comédiens parce que le vin y est meilleur et les cigares moins chers d’un demi-baïoque. Nous allâmes donc nous installer dans l’ostérie, meublée d'une table, de quelques bancs et d’une formidable rangée de tonneaux. On y parlait une langue étrange que les Ilomains eux-mêmes ne comprennent pas, une confusion d’hébreu, d’italien et de romanesque. Tacconi fit apporter plusieurs fogliettc d’excellent vin , et groupa autour de lui les amis qu’il avait invités à nous suivre. Il y avait un amoureux, un comique, er soffione (le souffleur), et un personnage étrange, poëte en ses moments d’exaltation et qui faisait parade et métier de sa beauté, car il avait une tête superbe: il servait de modèle aux peintres français et allemands, et s’intitulait artiste plastique. Nous fimes une passadella, sorte de cérémonie bachique qui rappelle un peu les commerces d’étudiants dans les hneipen allemandes. Au bout d’une heure, nous nous tutoyions tous. L’artiste plastique avait vidé deux bouteilles d’une baleine, et il improvisait des vers sur la décadence de Rome. L’amoureux était à couteau tiré avec le comique pour la violation d’une loi de la passadelle, dont le code est si compliqué qu’il en résulte souvent de mauvais coups. Quant à Tacconi, loin d’interposer son autorité de directeur, il ne quittait pas des yeux la scène et n’en perdait pas un mot. Je parierais qu’elle figure maintenant dans une de ses pièces.
Je le secouai de sa contemplation et lui rappelai qu’il devait me parler du théâtre de Rome.
Il se le fit dire deux fois, ne renonçant qu’à grand peine à son rôle de témoin. Il finit par séparer les combattants : ce fut un grand sacrifice. Puis, avec un soupir de regret, il se donna tout à moi.
C’est depuis peu que le dialecte s’est introduit sur la scène, à Rome. Autrefois le peuple avait la comédie ita-
lienne et la comprenait fort bien. Le premier essai de théâtre romanesque eut lieu en 1834. Un souffleur nommé Annibale Sanzoni eut l’idée de traduire Goldoni dans l’idiome populaire. La tentative obtint un plein succès. Goldoni est un observateur curieux, pénétrant, un peu grave, ne riant que par boutades et par éclats : il gagnait beaucoup dans le costume transtévérin, surtout quant au style, car son italien a toujours l’air mal traduit d’un français qui ne serait pas excellent. Sanzoni rendit donc un grand service au moraliste éminent que les Italiens mettent au-dessus de Molière.
Par malheur, tandis que le traducteur soufflait sa prose , enfermé dans le trou fatal d’où il ne pouvait sortir, sa maîtresse abusait de cette incarcération pour lui jouer des tours abominables. Ce serait une lamentable histoire h raconter que celle de Sanzoni. Il quitta le théâtre ; on ne sait s’il est mort ou vivant.
Après lui un employé , nommé Randanini, continua les traductions en romanesque; mais la comédie ne suffit bientôt plus au dialecte émancipé. Il’ revêtit le péplum et chaussa le cothurne. Alfieri, ce robuste rhéteur que les Italiens mettent au-dessus de Shakspeare , prit ses entrées sur les tréteaux du petit théâtre romain. Enfin Tacconi vint, et le premier à Rome essaya le drame populaire et local. Il amena en scène de vrais Transtévérins tirant le couteau et faisant l’amour comme cela se pratique au delà du Tibre. Il est maintenant le favori du peuple et , en parcourant avec lui le Transtévère, j’ai vu toutes les notabilités du quartier se prosterner devant nous deux.
Tacconi soutient par son travail une famille d’artistes et réjouit le peuple de Rome. Sans lui tout ce pauvre monde périrait de faim ou d’ennui. Il dépense une activité et une fécondité extraordinaires pour donner au
autres du plaisir et du pain — et il mourra pauvre.
Il a composé entre autres bonnes choses, une tragédie de Médèe dont j’ai l’original entre les mains : c’est un hommage du poète. Je la trouve plus originale que celle du duc deVentignano, la meilleure Médée italienne, et incomparablement plus gaie que celle de M. Legouvé, En me racontant toutes ces choses, àl’ostérie du Ghetto, Tacconi m’avait aussi parlé de la poésie populaire , moins lyrique à Rome que dans les autres villes italiennes, peut-être parce que le peuple romain est plus actif et , il faut le dire , plus bourgeois que le lazzarone ou le gondolier. — Rome a aussi ses improvisateurs , mais ceux-ci montrent plus de bon sens que de fantaisie. Us sont quelquefois appelés, devinez où? à l’école de médecine. Il se lit souvent à Rome, en public, d’agréables dissertations cliirurgicales, entre lesquelles des poètes, invités à ces doctes récréations , improvisent des octaves ou des ritournelles. Un certain Giuseppe Benai s’est fait une réputation dans ces intermèdes singuliers.
Ainsi nous causions tranquillement de théâtre et de poésie, quand les soldats du pape, d’ailleurs très-polis, vinrent nous prier d’évacuer la salle. Je suis encore à me demander pourquoi. Nous sortîmes donc, l’oreille basse et la main sur la bouche, comme si nous venions d’échapper au fort Saint-Ange ou aux plombs vénitiens. Mais quand nous eûmes franchi les limites de ce quartier suspect, l’artiste plastique releva fièrement la tète, et, drapé dans son manteau comme le Sophocle du musée de Latran, nous improvisa un second chant sur la décadence de Rome.
Cependant si Cassandrino, Meo Patacca, si les panlins du Transtévère et du Vatican sont allés rejoindre Gianduja, Brighella, Gratien et tous les masques bouf-
fons de l’ancienne comédie , leur aïeul h tous est encore sur le trône de Naples; il se nomme Pulcinella.
D’où vient la longévité de ce personnage ? De trèshautes raisons qui mériteraient un long travail. Naples peut-être est la terre la plus féconde et la plus cultivée de l’Italie, mais sur les hauteurs seulement. En bas, croupissent la misère et l’ignorance. La populace du port et de Sainte-Lucie est un ramassis de sanfédistes dévots et pillards qui sortent des égouts les jours d’émeute et mettent le feu à la ville au nom de saint Janvier et au cri de Vive le roi ! Ces bandits sont maintenus dans leur sacro-sainte nullité par ceux qui les mènent. Ils n’ont jamais ouvert un livre, ni tenu une plume ; ils ne savent que leur catéchisme et leur couteau. Quand vous leur parlez italien, ils vous répondent qu’ils n’entendent pas les langues étrangères. Ils ne comprennent que leur patois, grossier dans leurbouche obscène, et brutal comme eux.
Si bien qu’en fait d’art, ils ne sauraient s’élever plus haut que Polichinelle. Ce masque, le dialecte, l’ignorance, le sanfédisme, le pillage, saint Janvier, tout cela se tient à Naples , et vit pêle-mêle et mourra du même coup.
On a beaucoup écrit sur Polichinelle. On l’a fait descendre du Maccus des farces atellanes : on en dit autant d’ailleurs du Meo Patacca transtévérin. Mais comme le nom de Pulcinella s’obstinait à ne pas ressembler à Maccus , malgré les efforts violents des étymologistes , on s’efforça de l’extraire du bas latin Pullicenus, qui veut dire poulet. Pour expliquer cette dérivation, l’on lit remarquer que le nez de l'histrion ressemblait au bec de ce volatile. Et voilà notre masque bien et dûment descendu des Romains et même des Étrusques, d’autant plus qu’on a retrouvé sur des bas-
reliefs ou des vases antiques certaines figures de l’autre monde qui ne lui ressemblaient pas du tout.
La tradition, moins folâtre que l’étymologie, a gardé la mémoire d’un certain Paolo Cinella, natif d’Acerra, vendangeur barbouillé de lie, au nez en bec de corbin, qui amusait très-fort nos Angevins alors maîtres de Naples. Ils l’appelèrent à leur manière Paul Ghinel , d’où Polichinelle. Si l’anecdote n’est pas vraie, elle est du moins vraisemblable, et je conseille à mes lecteurs de s’en contenter.
D’où qu’il vienne du reste, il est bienvenu à Naples, ce masque noir aux vêtements de pierrot, qui fait encore la joie de la ville et de la cour.
On ne sait au juste ce qu’il est, ni à quoi il sert dans les comédies; tour à tour stupide ou fourbe, dupeur ou dupe, honnête homme ou filou, ce n’est pas un caractère , ni même un type : c’est le personnage burlesque de la pièce, celui qui fait rire, bon gré mal gré, dès qu’il entre et quoi qu’il fasse, avant même qu’il ait dit un mot : voilà tout.
Le petit théâtre San Carlino , en ce moment , est la résidence officielle de Pulcinella. On le voit bien ailleurs, à travers les mélodrames et les tragi-comédies du théâtre Sebeto, où il joue son rôle dans la guerre de Troie et dans l’histoire romaine. Mais il n’est là qu’en sous-ordre et pour égayer les scènes funèbres, comme les fossoyeurs de Hamlet. A San Carlino , la meilleure place est à lui ; il se campe au premier plan, au milieu de la scène. Voulez-vous savoir quel genre de pièces il joue et quel genre de rôles, sur ce théâtre de troisième ordre que les pédants .s’obstinent à trouver de mauvais goût ? On y donne le Médecin malgré lui de notre Molière, et cette comédie est tellement dans les habitudes du public napolitain , qu’elle n’a pas l’air d'être
traduite. Elle est restée au répertoire, et ce peuple, qu comprend fort bien cette gaieté-là, rit et applaudit tout son soûl , sans se douter nullement que la pièce vient de France, qu’elle a deux cents ans, et qu’elle fut écrite par le premier comique des temps modernes. Elle se donne telle quelle à Naples : seulement Sganarelle est remplacé par Pulcinella.
Ce théâtre existe depuis trois quarts de siècle. Vivait alors un Cammarano (famille d’artistes et de poètes napolitains , comme les Taglioni et tant d’autres) : et ce Cammarano, nommé Yincenzo et surnommé Giancola, divertit siroyalementleroi Nasone, qu’il obtint de lui la concession de San Carlino. C’est lui qui fut le prince des Polichinelles. Le masque passa depuis de main en main ou de visage en visage jusqu’au jeune Antonio Petito, qui le porte à présent avec beaucoup de verve , de grâce et de bonne humeur.
Ce n'est pas que Pulcinella soit le seul acteur de San Carlino. Il y en a beaucoup d’autres qui restent comme types avec leurs figures et leurs noms , dans les pièces nouvelles , comme il arrivait du temps de notre Poquelin. Tel était Pancrace le liiscéliais , le bouffe TaHaglia, le Guappo (matamore), bdCarntlerisla (la duègne), le bégayeur , etc. Tel est encore le Caratlerc sciocco (l’imbécile): un rôle qui appartient de droit à Pasquale Altavilla.
Ce n’est pas non plus que San Carlino soit purement le théâtre de la foire. Parmi les innombrables productions qui ont illustré Filippo Cammarano (fils de Giancola), Orazio Scliiano (auteur de soixante-dix pièces, mort en 1837), et l’inépuisable Altavilla, qui règnemaintenant, il y a nombre de comédies dignes de ce nom et qu’une » semaine de travail rendrait excellentes. J’en connais une entre autres qui est un chef-d’œuvre et dépasse de
beaucoup tous nos vaudevilles; elle a pour titre : Annella, tavernière à la porte Capouane, et pour auteur un homme de génie qui ne s’est pas nommé.
En 1857, je crois (l’an de la comète), je passai un soir d’été devant ce petit théâtre, et je lus sur l’affiche les mots suivants :
« M. Pasquale Altavilla, encouragé par l’imprésario plein de zèle et de sollicitude, a écrit ces jours passés une comédie nouvelle où il a exploité de son mieux le ridicule récent d’une superstition populaire.... Cette comédie, qui se donnera ce .soir pour la première fois, porte pour titre : Pulcinella c lo patrone sujo appaurati e impazzuli pe la cometa de lo 13 giugno. « Polichinelle et son maître effrayés et timbrés à cause de la comète du 13 juin. »
Je me précipitai, tête baissée (on descend pour entrer à ce théâtre), au parterre de San Garlino. Je tombai dans une étuve où se pressait une foule compacte. La toile se leva, et toute cette foule partit d’un immense éclat de rire qui commença ù neuf heures du soir et se prolongea jusqu’à minuit. On ne songeait plus à la salle torride, on ne voyait plus que la scène. Or, il s’y passait ce qui suit :
Un riche propriétaire de province, qui vivait heureux et se nommait Prosdocimo, a fait la sottise d’apprendre k lire à l’âge de 58 ans. Depuis ce moment, il est le plus disgracié des hommes. Il s’est abonné au Courrier de Paris et il y a lu la menace de l’astrologue allemand. Aussi vit-il sur des charbons ardents. Il a acheté un lorgnon, un binocle, une lorgnette, une longue-vue et un télescope. Il passe des journées à regarder le ciel. Il ne veut plus ni manger, ni boire, ni faire ses affaires, ni payer ses dettes. Il a posté Polichinelle sur l’astrieo (terrasse supérieure) de sa maison, pour que Polichi-
nelle le vînt avertir aussitôt qu’il apercevrait une idée de comète. Prosdocimo tient sa montre à côté de lui, et il la consulte de minute en minute pour savoir combien il lui reste de temps à vivre. Il a promis sa fille à un jeune homme de Naples, fils d’un avocat, et lorsque l’avocat, qui ne croit pas h la comète (parce que, dit-il, il vend des blagues et n’en achète pas), arrive avec son fils pour conclure le mariage, l’avant-veille du 13 juin, Prosdocimo se lève furieux et veut le mettre à la porte.
En ce moment Polichinelle tombe comme une bombe du haut de la terrasse. II. vient de voir la comète qui monte et descend dans l’air par des mouvements d’oscillation formidables. Elle a une queue terrible qui s’est déjà brisée en heurtant un tuyau de cheminée. Toute la maison est dans l’épouvante jusqu’à ce que l’avocat, à force de questions, arrive à comprendre ce qu’a vu le pauvre homme. Comela, en napolitain, signifie aussi cerf-volant.
Alors un pédant de village, digne émule des Pancrace et des Marphurius de Molière, se met à donner une leçon à Polichinelle. Non, rien n’est plus bouffon, dans tout le théâtre ancien et moderne, que l’enseignement cosmographique de Don Ciccio Gornacchio. Et rien n’est plus exorbitant dans tout Rabelais que la scène ou Polichinelle rend à sa maîtresse (comme M. Jourdain à Nicole) toute la science qu’il vient de recevoir. La salle était ivre et folle : c’étaient des contorsions de rire à épouvanter un homme qui serait entré là de sang-froid.
Polichinelle dif un mot très-profond, lorsque le pédant lui a expliqué très au long, en termes scientifiques, par quelles évolutions la comète devait tomber sur notre globe.
« Mon Dieu ! s’écrie-t-il, que de paroles il faut pour mourir! »
Dit
Au second acte, il y a une scène qui est un chefd’œuvre. Le 13 juin est arrivé, un orage éclate, Polichinelle est transi de peur. Tout à coup, surpris par un éclair, il perd la tête et traverse la scène comme un possédé, lorsqu’il rencontre une fort belle personne, entrée là sans qu’il la vît. 11 s’interrompt alors dans ses exclamations d’épouvante pour lui demander en souriant : « Es-tu lille? » Et, comme elle lui répond que oui, il oublie tout à fait la comète, l’orage et la fin du monde, et ne songe plus qu’à l’épouser.
Ah ! les poètes s’en vont chercher bien loin la poésie : où la trouver pourtant plus belle, plus vivante, plus spontanée, plus passionnée que là?
Enfin, vpici la fin de l’histoire. L’avocat veut profiter de la toquade de Prosdocimo pour se moquer de lui et terminer gaiement l’affaire. Il lui montre un journal, Verità e Bugie, espèce de Figaro napolitain, quelquefois spirituel, et dans ce journal il est dit qu’après le choc de la comète, les hommes sauteraient dans un astre quelconque : Saturne, Mercure, Mars ou Vénus. Prosdocimo le croit, parce que c’est imprimé. Il se laisse donc emmener à Naples pour mourir en compagnie. Le 13 juin, on le grise de vin de Malaga, on l’achève avec de l’opium, et on le transporte ivre-mort à Gapri, dans la grotte bleue. C’est là que se passe le troisième acte. Prosdocimo et Polichinelle se réveillent et se croient morts : imaginez-vous la scène. Puis, regardant autour d’eux et se voyant dans la grotte enchantée, ils se supposent enlevés dans la lune ; plusieurs apparitions merveilleuses viennent confirmer leurs soupçons, et cette erreur de haute fantaisie, et riche en imaginations les plus extravagantes, se prolonge à la grande joie des rieurs jusqu’à ce qu’un couple amoureux aborde, la main dans la main, sur la nue d’azur : c’est la fille de
Prosdocimo et le fils de l’avocat, qui sont déjà mari et femme.
Cette pièce était bien la cent-trentième de Pasquale Altavilla, le poète contemporain qui ressemble le plus à Molière : au Molière des pièces en prose, bien entendu, car la rime, à mon avis, changeait complètement ce maître souverain. Aussi se passe-t-il maintenant à Naples une chose curieuse : tandis que le théâtre de haute comédie ( les Fiorentini ) n’offre guère que des vaudevilles de M. Scribe ou des mélodrames de M. Denuery, le tréteau populaire de Polichinelle continue les traditions de notre grand siècle, et donne des comédies pareilles, sinon égales, au Bourgeois gentilhomme et à M. de Pourceaugnac.
C’est maintenant Altavilla qui règne sur ce théâtre ; acteur et auteur, comme Molière, et d’une incroyable fécondité. Comme acteur, dans les rôles qu'il se fait, il a le génie de la caricature , de la grimace et de cette exagération qui souvent, plus vraie que nature, est la réalité de l’art. Je n’ai trouvé à Paris qu’un comédien qui pût donner une idée d’ Al ta villa : Frédérick- Lemaître. Imaginez-vous ce grand artiste jouant Falstaff ou Harpagon.
Comme auteur, Altavilla porte au plus liant point toutes les qualités comiques : fantaisie, observation, gaieté, netteté, franchise, tendresse, variété, vérité. Avec un peu plus d’ordre et de mesure, il aurait pu sortir de Naples, à qui l’Europe l’eût rendu riche comme M. Scribe et célèbre comme la Ristori.
Cet homme extraordinaire gagne une vie misérable en faisant un métier de forçat. Il joue la comédie deux fois par jour, car son théâtre a deux représentations quotidiennes et coup sur coup; il a des répétitions tous les matins, et, dans l'intervalle, il donne des leçons de
guitare , chante comme ténor dans les églises, ne manque pas une messe, car il est fort dévot, dirige des théâtres d’amateurs et descend au besoin à l’office d’écrivain public. Où a-t-il donc composé les cent trente pièces qu’il a faites? Le matin, avant le jour, dans la cuisine où il se sauve pour n’être point dérangé, ou le soir au théâtre, durant les entr’actes et les instants où il n’est pas en scène. Il gagne, dans cette lièvre incessante, quelque deux cents francs par mois, avec lesquels il élève honorablement sept enfants, qu’il doit nourrir....
Un jour il trouva sur son escalier deux petits orphelins abandonnés; il les porta dans les bras de sa femme et leur demanda s’ils s’y trouvaient bien. Ils répondirent que oui.
« Restez-y donc, leur dit-il, je travaillerai un peu plus : vous serez les enfants de la Madone. »
naples et la Sicile. — La censure en Italie. — Bévues des censeurs, petites ruses des écrivains. — Titres postiches. — P. de Virgilii. — Niccola Sole. — Naples exilée à Turin. — Imbriani, Scialoia, Mancini, Laura Mancini, Mariano d’Ayala, Pietro Leopardi, San-Donato, etc. — Les soldats de l’indépendance : le général Ulloa. — Les Siciliens : Perez, Giudici, Ferrara, La Farina. — Michaele Amari : comment fut publiée son histoire des Vêpres. — Où sont maintenant les Siciliens.
On voit ce que donne le génie populaire, réduit h ses propres ressources, dans ce pays aimé des dieux. Qu’on se figure maintenant ce qu’il donnerait s’il était protégé par le pouvoir, ou s’il pouvait se développer à son gré dans un pays libre.
Mais le pouvoir le persécute au lieu de le protéger. Jamais, et nulle part, despotisme plus arbitraire et plus minutieusement puéril n’a opprimé ni molesté la pensée humaine avec l’obstination de rigueur et de sottise qu’a montrée la police de Naples avant et après
Toute feuille de papier qui s’imprimait dans le royaume, en journal, en brochure ou en volume, devait passer sous les yeux d’un réviseur qui était chargé de la lire et de la corriger. Il devait examiner ainsi une quarantaine de journaux qui se publiaient dans la ville, et tout ce qu’il plaisait au premier venu de confier au public par la presse. Il s’exténuait dans ce tra-
NAPLES ET LA SICILE. 265
vail de maître d’école et de sage mentor, et il en était récompensé par la déconsidération universelle.
Quand je dis le censeur, je me trompe, il y en a deux : 1 un appartient au clergé, l’autre k la police. Celui-ci, douanier politique, empêche l’introduction de phrases ou d’idées frauduleuses contre ce qu’on appelle effrontément l’ordre social. L’autre, douanier religieux, prévient la contrebande anti ultramontaine.
Or, c’est déjà là une oppression insupportable pour tout écrivain qui a une cause à défendre ou seulement une idée à exprimer. « Bon gré, mal gré, dit un Italien, la censure collabore avec les auteurs; la censure se retrouve dans toute parole, dans toute expression que vous lirez dans nos livres, car à chaque sentiment, à chaque idée, à chaque libre élan de l’imagination, se mêle inévitablement la pensée du censeur. » On le craint avant d’écrire, on le voit quand on prend la plume ; vous le sentez derrière vous lisant par-dessus votre épaule et biffant la phrase que vous venez de commencer. Si bien que, pour échapper à cette observation, vous vous substituez à lui, vous finissez par penser ce qu’il pense et par écrire avec ses ciseaux. Tout écrivain, en Italie, était doublé d’un censeur qui le tenait en laisse. L’écrivain et le censeur étaient soudés l’un k l’autre comme l’âme et la bête dans Xavier de Maistre, et la bête finissait toujours par avoir le dessus .
Voulez-vous savoir maintenant ce qu’était la censure à Naples? Je vais citer quelques traits d’elle : ils en diront assez.
On lui présenta un jour un manuscrit sur le galvanisme : elle le refusa net en croyant qu’il s’agissait de calvinisme.
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Vous connaissez la Dame aux camélias, de M. Dumas fils? Pour la faire passer à Naples, on a fait de la courtisane une jeune fille honnête, mais d’humble naissance, qu’un fils de famille veut épouser. Si Lien que l’intervention du père et tout ce qui s’ensuit n’a d’autre but que d’éviter une mésalliance de condition.
L’amour était défendu, quand il n’avait pas pour objet une jeune fille et qu’il ne se dénouait pas légalement. Si bien que les sonnets de Pétrarque auraient été refusés de notre temps, malpré leur platonisme virginal : vous savéz que Laure était mariée.
Le duel était prohibé au théâtre; je laisse à compter le nombre de pièces exclues par cette prohibition.
Luther, Calvin, Campanella, Voltaire, Gioberti, mille autres ne pouvaient pas même être nommés dans un article. En d’autres termes, la philosophie tout entière était défendue, excepté celle du docteur Anselme et de ses adhérents.
J’achetai un jour un livre imprimé à Naples vers 1 850 et portant ce titre : Lalogiquede Hegel. J’étais curieux de savoir comment cette formidable hérésie avait passé dans le royaume, des Deux-Siciles. Mais l’étonnement où j 'étais ne dura pas longtemps. L’auteur confessait ingénument, dès les premières pages, qu’il n’avait jamais lu de sa vie une seule ligne de Hegel. Le reste de ce gros volume était consacré à saint Thomas d’Aquin.
Un autre jour je rencontrai à Naples un de mes amis qui riait aux larmes. Il sortait de chez le réviseur. Le réviseur venait de lui biffer un seul mot dans un long article. Ce mot était eziandio, qui veut dire aussi. Pourquoi cette rature? Parce que eziandio se termine en Dio et que Dio signifie Dieu.
A ce compte, on nous défendrait en France le mot
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d 'adieu, ce qui gênerait beaucoup nos poètes de romances.
Une autrefois on présenta au censeur une grammaire française « à l’usage des Italiens. » Le censeur coupa ce mot Italien : il le trouvait révolutionnaire.
Encore s’il n’y avait que Naples! Mais M. de Varenne vous a raconté l’anecdote du professeur Astolfi de Milan, qui avait écrit un traité de gnomonique. Les trois censeurs, à ce titre effrayant, tremblèrent de tous leurs membres et demandèrent que l’auteur fût mis en prison sur-le-champ.
Il fallut l’intervention d’un mathématicien officiel pour expliquer à ces braves gens que la gnomonique n’attaquait pas la propriété ni le gouvernement, mais quelle se bornait à tracer des cadrans solaires.
On n’était pas plus spirituel à Turin, avant 1848. Le sympathique auteur du Docteur Antonio, le comte Ruffini, rapporte dans ses Mémoires d’un conspirateur que la censure piémontaise avait substitué le mot lealtà, loyauté, au mot plus dangereux de libertà dans un chœur fameux de Bellini. Le chanteur Ronconi se le tint pour dit et, dans un air de X Élixir d’amour, au lieu du vers connu :
Vende la libertà, si fè soldato.
Il vendit sa liberté et se fit soldat,
il chanta spirituellement : Vende la lealtà (il vendit sa loyauté) : je laisse h penser les éclats de rire.
Je pourrais multiplier à l’infini des traits de ce genre qui se renouvelaient tous les jours.
Il résultait de cette compression que danstoute l’Italie, et surtout à Naples, les hommes qui avaient des idées et du style écrivaient pour eux seuls, insoucieux d’une réputation qui leur aurait coûté trop cher. Honneur à
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ces sublimes inconnus dont nous ne lirons jamais les chefs-d’œuvre !
Les autres, les plus nombreux, hélas ! se laissaient mutiler par la censure et renonçaient volontairement à leur virilité. Voilà pourquoi, parmi les poètes italiens de notre temps, il y a tant de voix de femmes.
Je lâche un paradoxe et le relèvera qui voudra. Je pense qu’en Italie et même en d’autres pays, grâce à la révision, l’invention de l’imprimerie a été fatale aux lettres.
Avant Gutenberg, il n’y avait pas de censeurs et la liberté d’écrire était sans limites. Dante avait le droit divin de condamner les papes aux supplices éternels de l’enfer. Des copistes, qui ne craignaient rien, répandirent son poème. Le public, qui avait peu à lire, l’apprenait par cœur.
Mais aujourd’hui, justes cieux ! on mettrait la Divine comédie à l’index, et les éditeurs, craignant un procès, n’en voudraient pas pour tout l’or du monde. Or on ne lit plus ce qui n’est pas imprimé. Giusti et Béranger ne seraient pas devenus célèbres sans passer par les mains des typographes, si au lieu de courtes satires, ils avaient écrit des poèmes de douze mille vers. On n’a plus le temps de copier des manuscrits, on ne les retient plus dans sa mémoire, on ne les transmet plus à ses enfants comme un héritage sacré. Dante aujourd’hui serait moins libre et plus exilé qu'il ne le fut dans son moyen âge. Désespérant de se faire entendre, il n’aurait pas écrit sa Divine comédie. Et l’eût-il écrite, il n’eût pu la publier; elle passerait inaperçue, elle périrait ignorée comme tant d’œuvres peut-être égales qui pourrissent maintenant, rongées par la vermine, dans les sombres cloisons où l’on a dû les cacher.
Il me prend de subites terreurs quand je songe à tout
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ce que nous aurions perdu si tous les grands Italiens avaient écrit de 1 8 1 5 à. 1848.Boccace, Arioste eussentété prohibés comme immoraux ; Pétrarque, prohibé pour ses obscurités, qui sont des allégories ; les philosophes, prohibés parce qu’ils cherchent le vrai; les historiens, prohibés parce qu’ils le disent; Giordano Bruno, Machiavel, Guichardin, Muratori, Parini, Alfieri, Pulei, Vico, tous ceux qui viennent pêle-mêle sous ma plume, prohibés tous !
Comment donc se fait-il que de nos jours tant d’œuvres remarquables aient pu naître et se répandre en Italie? Demandez-le h Gioberti, à Niccolini, à Massimo d’Azeglio, à Montanelli, à Ranieri, à tous ceux qui ont travaillé à la renaissance de leur pays, quand ce travail était puni comme un crime. Ils envoyaient leurs manuscrits à Lugano, à Bruxelles, à Bastia, même à Paris, d’où la contrebande les ramenait imprimés dans la patrie italienne. Plusieurs s’exilaient avec leurs œuvres, qui rentraient sans eux au pays natal. D'autres affrontaient un danger plus grand ; ils recouraient aux presses clandestines. Des milliers d’ouvrages s’imprimaient dans des caves à l’insu de la police et quelquefois même en plein soleil, trompant à force d’audace la vigilance des argousins. Ce fut ainsi que parurent les Casi diRomagnade Massimo d’Àzeglio : l’aventure est curieuse, l’auteur me l’a racontée lui-même.
Ce courageux Italien était à Florence après les événements de Romagne. Il voulut donner l’exemple de la résistance ouverte et il publia sa brochure dans la ville même, avec son nom. Les imprimeurs faisaient hardiment leur besogne. Lorsqu’on signalait à la porte un visage suspect, ilg cachaient le manuscrit politique et mettaient à la place quelque opuscule de dévotion qu’ils se donnaient l’air de reproduire.
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Quand la brochure eut paru, Massimo d’Azeglio fut obligé de quitter Florence; mais il partit en vainqueur, escorté d’ovations.
A Naples, la ruse des écrivains allait plus loin encore. Non-seulement l’opuscule de dévotion cachait la composition de l’œuvre prohibée ; mais quand cette œuvre était publiée, le titre du pieux libelle servait à la couvrir. Ainsi les Napolitains s’arrachaient une brochure intitulée 11 cuorc trafitto, le cœur percé (probablement deNotre-Seigneur ou d’un saint quelconque.) Cette brochure était une protestation contre le roi Ferdinand.
J’ai moi-inême acheté il Naples les Paroles d’un croyant , de Lamennais , livre archi - défendu et condamné par une bulle spéciale du saint-père. Il y avait sur la couverture : De immaculato bealævirginis Mariæ conceptu.
D’ailleurs la ruse n’est pas neuve. Voltaire s’en était déjà servi à Genève, où il fut molesté, comme on sait, par les protestants. « Il fit imprimer ses plus tristes productions, dit l’excellent M. Gaberel, sous des titres religieux, ou tout au moins de nature à faire illusion au premier abord. Afin de tromper mieux les autorités génevoises, il avait soin de faire débuter la plupart de ses pamphlets par trois ou quatre pages du meilleur aloi et cjui servaient d’introduction aux plus indignes blasphèmes contre la doctrine et la personne du Sauveur. Ainsi sous les titres de Almanach philosophique , Pensées sérieuses sur Dieu, Sermons du révérend Jacques Possclet, Homélies du pasteur Boum, Évangile du jour , Lettres d’un proposant à M. le pasteur de Boches, Adresse des pasteurs de Genève ù leurs collègues, Conseils aux pères de famille, Ixttre sur la terre sainte, établissant la réalité des miracles de Jésus-Christ, Voltaire vida dans Genève tout l’attirail de son incrédulité. »
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Mais revenons à Naples. Tout ce qui s’est imprimé de remarquable dans cette ville, avant 1848 et après 1849, est sorti des presses clandestines, et a paru sous un faux titre ou tout au moins avec une fausse indication de lieu , d’éditeur et d’imprimeur. J’ai sous les yeux un livre étrange , une vaste conception , une synthèse à l’allemande, une comédie goclhique, passez-moi le mot, qui, ayant pour théâtre l’Occident et l'Orient, résume dans un personnage idéal, et pourtant humain, le mal du siècle. C’est le Secolo XIX, de Pasquale de Virgilii. Ce livre est imprimé à Naples, on le reconnaît du premier coup d’œil aux caractères et au papier. Et cependant il porte pour toute indication : « Bruxelles, Société helge de librairie, 1843. »
Curieux poète que ce de Yirgilii : un romantique à tous crins, un libéral à toutes brides, une seconde édition de Child-Harold.
Il s’est proposé pour maître lord Byron ; il l’a suivi pied à pied dans ses aventures, il l’a traduit presque tout entier, en prose ou en vers; il a fait comme lui des poèmes orientaux, des monologues philosophiques, des chants d’ironie et de désespoir; il a écrit, de plus, deux grands drames populaires , dont les titres même étaient défendus à Naples : les Vêpres siciliennes et Masanicllo. Il les a publiés toujours à Bruxelles, et toujours à la Société belge de librairie.
Gomme Byron, de Yirgilii s’est mis en lutte avec son pays et avec les hommes. Gêné par sa famille dans sa vocation poétique, condamné à l’étude du droit, éperdûment amoureux d’une cantatrice qu’il finit par épouser, mais qui mourut dans ses bras en lui donnant un fils, molesté dès ses débuts par les écoles rivales, repoussé par la défiance que soulèvent les novateurs, et, après le succès, combattu par l’envie, il connut toutes
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les tortures du poète et ne les supporta pas. Comme Achille, il rentra vingt fois sous sa tente, mais il en sortait tôt ou tard, un livre à la main. Un jour il s’enfuit jusqu’en Orient , toujours comme Byron : il en revint avec un poème étincelant qui vient de paraître.
Ce poème commence largement :
« J’ai traversé de grandes mers, j’ai parcouru des peuples et des rivages étrangers h la pensée et aux yeux; et maintenant, sur le faite des Pyramides d’Égypte, je repose. Je vois devant moi le désert et le ricanement de la gloire mourante des Sarrasins que roulent et emportent avec eux les sables. »
Comme poète, de Virgilii ressemble à lui seul. Il serait des premiers en Italie, s’il avait autant de correction que d’expression, autant d’art que de vie. On peut dire de lui, comme de plusieurs modernes: il ale génie, il lui manque le talent. Le talent, c’est la sobriété du génie (un mot inédit de Georges Sand).
En 1 848, il se montra dans le mouvement national, et composa une Marseillaise napolitaine. Ce fut l’hymne officiel de la révolution. Il fonda aussi un journal politique. Il en fut puni par la prison et l’exil; puis, confiné dans sa province , il écrivit pour lui seul de nouvelles traductions ( entre autres celle de l’Ahasvérus de Quinet) de nouveaux drames, ( Cola di Rienzo, etc.) de nouveaux poèmes et la troisième partie de son drame sur le XIX' siècle. C’est une œuvre encore inédite, où il résume vigoureusement la grande aventure de 1848. Il est resté dix ans, avec tant d’autres , dans l’ombre et dans le silence. Il vient de reparaître à Naples, avec son poème sur l’Orient.
Avec tant d’autres, ai-je dit. Voilà en effet le sort des poètes de Naples. Avant 1 848, ils faisaient des sonnets; en 1848 ils firent des hymnes patriotiques; en 1849 ils
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furent misen prison, et ils se sont tus depuis lors. Telle est l’histoire de Niccola Sole, l’un des plus brillants coloristes de l’école napolitaine.
Il eut le malheur, dans l’année où Naples fut italienne, de publier un volume, YArpa Lucana, qui chantait la patrie et la liberté. Il jeta sur la mort d’Alessandro Poerio l’un des plus beaux cris de guerre qui aient retenti en Italie. Puis, tout à coup, Naples étant redevenue autrichienne , il disparut ; ses amis le crurent mort. Il se cachait et se taisait, dans les montagnes de la Basilicata. Il était mis en jugement, puis hors de cause, et il s’abritait dans l’obscurité derrière sa profession d’avocat. Il vient de reparaître comme de Yirgilii, après dix ans de silence, avec un volume de vers colorés, pittoresques, descriptifs avec beaucoup d’éclat ; il a fait un poème radieux sur le télégraphe électrique. Il adore les chevaux, les rossignols et la mer. Écoutez ce passage, ou plutôt voyez : il s’agit d’un Arabe qui monte à cheval ; le eheval s’appelle Séïd. «A moi, Séïd ! — D’un hennissement le beau coursier arabe lui fait réponse, levant droit le front. Agile, il caracole sur l’herbe et s’approche de lui. Il le caresse avec bonté; le cheval fléchit et lui présente son côté gauche, et, haletant, le lèche et ne peut se tenir en repos sur ses jarrets.
® Le cavalier lui palpe la crinière et rassemble les rênes au premier arçon ; il éprouve et arrange le riche harnais, et le pays devient de plus en plus sombre....
« Puis, pour se soustraire à l’assaut renaissant de ses remords, il s’élança de terre, et, d’un bond violent , il retomba sur le dos du cheval, qui se redressa tout épouvanté et se tint haut sur les hanches , secouant son mors, jusqu'à ce qu’enfin, sentant l’éperon dans ses flancs, il se précipita frémissantdans une course orageuse.
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« Il courait, il courait , ses cheveux au vent; il courait, le cavalier ténébreux, et un tourbillon soudain mêlait fout, monts, cieux et plaines; il courait, il courait , le cavalier houleux, franchissant ravins, torrents, montagnes , et soulevant à peine du sabot enflammé de son cheval le sable épais du désert.... Dans un battement de pouls et de paupière , ils étaient transportés de l’une à l’autre rive; ils semblaient allumés d’une même fièvre , emportés d’un même désir. Loin, plus loin, au fond des ténèbres, les vodà encore.... Les voilà disparus!... Et sourdement tonnait l’écho de ce galop foudroyant dans les cavernes.... »
J’aurais à citer beaucoup d’autres noms , si j’avais assez de place pour être juste. Naples surabonde en poètes. Je devrais nommer ce pauvre Cesare Malpica, romantique résolu, mort à la tâcbe; Saverio Baldac- * chini, classique obstiné, correct et poli ; Arabia , faimiste sévère et contenu, les Volpicella, Trevisaui, studieux historiographes ; Bolognese, Yentignano , Francesco Proto, auteurs dramatiques; M m,! IreneCapeceLatro, qui a publié des vers fort admirés ; ce pauvre Salvatore Cammarano, le meilleur librettiste indien après Felice Romani, qui était un poète : Gammarano , mort pauvre, a peut-être écrit plus de poëmesque M. Scribe, entre autres celui du Trovatore et celui de Lucie de Lammermoor. Et puisqueje parle des morts, jene veux pas oublier Basilio Puoti, linguiste et puriste plus rigide que les Toscans, et persécuteur acharné des gallicismes : il refusa une chaire à l’école militaire, parce qu’on ne voulut pas lui permettre de l’occuper gratis. Enfin Naples a plusieurs journalistes distingués, Orgitano entre autres, le plus spirituel enfant du royaume : il écrirait à lui seul notre Figaro. Je m’arrête pour ne pas tourner au catalogue.
Voilà bien des noms, et pourtant bien peu d’œuvres.
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Ceux qui écrivent encore, dans ce beau pays, doivent- se résigner à ne rien dire et à rester au-dessous de leux talent; sinon, briser leur plume, comme Ranieri.
Mais Naples n’est plus dans Naples. Elle est maintenant à Turin avec l’Italie entière. Elle a donné au royaume de Victor-Emmanuel toute une phalange de grands citoyens. C’est en Piémont que vit maintenant le baron Charles Poerio , qui doit toujours être nommé le premier quand on parle de Naples. Il y a retrouvé son beau-frère , un ancien ministre, un jurisconsulte éminent, un écrivain distingué, un honnête homme, Paolo Emilio Imbriani, qui n’en est pas à son premier exil. A Turin réside encore Antonio Scialoia , l’un des économistes les plus écoutés de notre temps; il fut professeur d'université dès sa première jeunesse , ministre à trente ans, puis arrêté sans motif, enfermé deux ans sans procès; puis jugé sans justice et condamné à l’exil. Il occupe maintenant à Turin un rang digne de lui, souvent consulté et utilement employé, par le parlement qui se connaît en hommes.
Au barreau 'de Turin brillent avec éclat plusieurs avocatsde Naples, dont l’éloquence s’était montrée àla chambre de leur pays. Raffaele Conforti, qui fut aussi ministre loyal, puis député véhément; Pisanelli, Zuppetta, vingtautres,et le plusheureux de tous, l’ ex-député Mancini, qui rédigea dans son pays la fameuse protestation du 1 5 mai et qui est maintenant professeur à la Faculté de droit, honorent à Turin la ville natale. Un autre Napolitain, Mariano d’Ayala, est bibliothécaire du duc de Gènes. Il s’était illustré dans son pays par ses publications militaires et par sa foi politique. Intendant des Abruzzesj puis réfugié en Toscane, où il devint ministre, il se démit de ses fonctions à la déchéance du grand-duc, bien qu’il fût peut-être plus avancé dans ses opinions
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que le gouvernement provisoire. Mais il était avant tout homme de conscience, etil voulut garder au prince déchu la fidélité qu’il avait promise au prince régnant. Il est pauvre.
I)e Naples est aussi l’historien Piersilvestro Leopardi, que nous avons gardé longtemps à Paris. Exilé dès 1820, rappelé en 1848, il fut envoyé ministre en Piémont, puis, après deux ans de prison, d fut renvoyé proscrit, parce qu’il n’avait pas trahi sa cause. Cette lamentable histoire est racontée dans les Narrazioni sloriche del 1848, livre curieux et plein de faits, qui a eu du retentissement en France.
Que de noms à citer encore dans l’émigration : Laura Mancini, la généreuse épouse du professeur et n’ayant de son sexe que la beauté — poète viril , plein de vigueur et d’enthousiasme; Gaetani, Conti, de Meis le naturaliste, le professeur Spaventa, qui écrit maintenant un beau livre sur Gioberti et Rosmiui; le duc de San- Donato , fameux par ses duels autant que par son patriotisme, hier directeur de journal, aujourd’hui soldat de l’indépendance et compagnon de Garibaldi; Giuseppe Massari, publiciste infatigable, et vous, mon cher docteur Tommasi , qui, malgré toute la considération dont vous entoure maintenant le pays d’exil, pleurez encore la patrie, son parlement dont vous étiez, sa liberté d’un jour qui fut votre rêve et votre gloire , et le ciel aussi , l’hiver bleu, la mer, le Vésuve, que l’Italie du nord ne vous a pas rendus !
Et ce n’est pas tout, je n’ai pas encore regardé sous les drapeaux où, glorieusement aussi, Naples figure. Les héroïques débris de l’armée de Venise se sont réfugiés en Piémont ; les Mezzacapo, Gosenz, le héros de San’- Antonio; Boldoni, Virgilio, Carrano, l’historien de Ve-
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nise, Diez sont de Naples, et les bulletins de la guerre actuelle auront souvent à répéter leurs noms.
Il est de Naples aussi, ce général Ulloa qui fut le second de Guglielmo Pepe (encore un Napolitain, et le compagnon de Manin.) Il défendit le fort de Malghera jusqu’au dernier moment, avec une poignée d’hommes contre une armée d’Autrichiens, et ne rentra dans Venise sur l’ordre de Guglielmo Pepe, que lorsqu’il n’eut plus à laisser derrière lui qu’un entassement de décombres.
« A onze heures et demie , écrit un Autrichien, le lendemain de cette retraite mémorable, j’entrai dans le fort de Malghera. Sur toute la route à droite et à gauche on suivait la trace des terribles ravages causés par le bombardement. A mesure que j’avançais, la scène devenait de plus en plus horrible. On ne peut se faire une idée de l’état de délabrement auquel le fort a été réduit. Tous les trois ou quatre pas , on tombe dans un trou creusé par une tombe. Le sol est semé de mitraille et il n’est pas une seule construction qui ne soit aujourd’hui un monceau de ruines. Nous avons trouvé tous les canons hors d’état de service. Il faut rendre honneur à l’honneur! La garnison de Malghera s’est vaillamment conduite et tous ici le reconnaissent. Aucune troupe au monde n’aurait pu continuer la résistance plus longtemps qu’elle ne l’a fait. »
Le général Ulloa, Napolitain, commande en chef aujourd’hui l’armée toscane.
On voit que la proscription , en dépeuplant Naples , l’a déplacée seulement, et non pas détrônée; elle règne dans l’exil.
Il en est ainsi du royaume entier et de l’île féconde qui fut le grenier de l’Italie.
Au commencement de ce siècle , la Sicile se tenait à distance , et ne s’occupait que d’elle-même ou de l’anti-
is
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quité. Scinà , homme de lettres et de science , naturaliste et critique, écrivait une histoire littéraire gréco-sicilienne. Le chanoine Gregorioprofessait le droit. Palmeri , élève de Balsamo et libéral dans le sens anglais, étudiait l'économie politique; Meli, le plus parfait des poètes populaires, faisait du sicilien, dans ses poésies, un dialecte pur et lustré comme le grec.
En ce tems-là, la Sicile se croyait étrangère à l’Italie. Mais surgit une jeune école qui voulut rattacher l’ile au contiuent. Michèle Arnari, Paolo Einiliano Giudici, Francesco Ferrara, Perez parlèrent l’italien , et le grand italien, aux peuples de la Sicile.
Ils écrivirent sous l’inspiration virile d’Alfieri et de Foscolo; ils se mirent d’eux-mèmes et d’emblée avec les Florentins contre les Lombards. Ils fondèrent en 1834 un Giornale di slalislica, qui dura six ans, et fut supprimé. Ferrara, statisticien dans l’âme, rédigeait presque tout le journal.
Un autre périodique, la Ruola, faisait son chemin, dirigé par B. Castiglia, discuteur un peu paradoxal, mais puissant, très-philosophique : il s’appliquait aux sciences sociales.
Perez était poète. Il fit de belles traductions de l’Apocalypse et de l’Ecclésiaste. Esthéticien idéaliste, commentateur de la Divine comédie, Italien dans lame, il combattait lecole des eunuques et suivait la grande tradition, celle qui remonte à Dante et qui reparaît de nos jours dans le poète des Tombeaux.
Giudici se préparait aux grands travaux qui ont rendu son nom populaire en Italie. Il a écrit l’histoire de la littérature italienne en deux parties (littérature originale, littérature de perfectionnement); c’est un livre qui est devenu classique. Il a écrit l’histoire politique des républiques ou plutôt des communes italiennes, car
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c’était là le vrai nom au moyen âge. Bnmetto Latini appelait la république de Rome comune romano. Cette histoire très-curieuse est remplie de documents inédits dont quelques-uns sont des textes de langue (testi di Ungua), c’est-à-dire des modèles de correction et delégance. Giudici, toujours au travail avec une ardeur et un courage infatigables, a écrit aussi l 'histoire du théâtre italien, au moyen âge, jusqu’à Laurent de Médicis. Il poursuit cette histoire jusqu’à nos jours et prépare son livre capital, où il racontera la Démocratie florentine.
D’autres Siciliens appartiennent à ce mouvement; je citerai en tête l’historien Giuseppe La Farina, l’un des plus laborieux ouvriers de l'indépendance italienne, auteur de toute une bibliothèque historique et politique de livres, de brochures, de manifestes, de mémorandums, de volumes illustrés, de journaux pour l’instruction du peuple, écrivant nuit et jour de ses deux mains pour la bonne cause , et vivant dans l’exil du travail de sa plume, après avoir été ministre dans son pays. Son ouvrage capital est une histoire d’Italie de 1815 à 1850: six volumes.
N’oublions pas parmi les Siciliens distingués le baron Vito d’Ondes, le journaliste Garini, ni Cordova, esprit cultivé, mémoire extraordinaire : il fut ministre ; ni la poétesse Giuseppina Turrisi , que je suis le premier peut-être à nommer en France, mais qui sera bientôt connue autant que toutes ses émules, car on va publier à Florence un recueil de ses vers.
N’oublions pas surtout Michèle Amari, le plus audacieux écrivain de ces jeunes milices. Fils d’un carbonaro condamné à mort , il lut un jour le Giovanni da Procida, de Niccolini. Cette lecture lui donna la fièvre. Il s’enferma dans les bibliothèques, il fouilla dans les archives, et sortit de là comme d’un champ de bataille,
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couvert de poussière et ruisselant de sueur. Puis, un beau jour, il présenta à la censure un livre intitulé : Episode de l'histoire de Sicile au xm* siècle.
La censure ne se donna pas la peine d’examiner cet ouvrage. Elle supposa que ce devait être une dissertation beaucoup trop longue sur une question locale d’un intérêt douteux. Elle écrivit les yeux fermés son imprimatur.
Or, cet épisode était le point le plus important, le plus scabreux de l’histoire de Sicile. Amari avait abordé de front la grande aventure des Vêpres siciliennes, et en tirait des enseignements révolutionnaires qui pouvaient servir encore contre le gouvernement des Bourbons. Il niait que cette insurrection formidable eût été l’œuvre de Jean de Procida. Il prétendait que c’était un mouvement universel et spontané du peuple. Il ajoutait que les révolutions ne se font jamais autrement.
On s’aperçut trop tard des terribles allusions contenues dans ce beau livre. On supprima les censeurs, on appela à Naples l’éditeur Brisolese, qui fut déporté dans l’ile de Ponza. On invita l’auteur à se rendre aussi dans la capitale du royaume, au ministère de la police, où M. del Garretto le recevrait en audience particulière.
Amari comprit que s’il répondait à cette invitation, il finirait sa vie au bagne. Il s’embarqua donc pour Naples, mais ne descendit qu’à Marseille et ne s’arrêta qu’à Paris.
Il s’y est fait honneur, on le sait, par de belles publications arabes. Il ne revit son pays qu’un moment, en 1848. Un second exil nous l’a rendu, dépeuplant en même temps la Sicile.
Tous ceux que nous avons nommés sont en fuite ou
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proscrits : Giudici à Florence, où son obligeante érudition m’a beaucoup aidé dans ces études ; Perez au chemin de fer de Livourne, où il écrit tristement beaucoup plus de chiffres que de vers; Ferrara à Turin, où il professe l’économie politique; La Farina, Gordova, beaucoup d’autres dans cette même ville hospitalière, qui est le refuge de l’Italie en exil; Gastiglia, Garini à Paris, où ce dernier dirige le Courrier franco-italien ; à Malte ce vénérable Ruggiero Settimo, qui fut le patriarche ou le Nestor de la révolution ; enfin, cet excellent Bidera, dont je n’ai pas encore parlé, le plus aimable érudit, le plus volumineux historien de notre temps (il a écrit un livre intitulé : Quarante siècles de l’histoire de Naples), pauvre, malade, persécuté, mourant.
Quant à Giuseppina Turrisi, elle était, je crois, à Païenne ou à Messine, en couches, le jour du bombardement. Elle en est morte.
Diqitiz ed bv G oogle
ra tour d’itaue. — le Mont-Cassin. — Une improvisation de Niccota Sole. — Rome : le néant. — La Lombardie : l’Autriche. — L'empereur et les savants. — Une proclamation de Radetzki. — Giuseppe Ferrari. — Carlo Cattaneo. — Giuseppe Révéré. — Dall’Ongaro. — Il Crepuscolo. — Cesare Cantù. — Aleardo Aleardi, un poète; son tableau des Maremmes. — Venise en deuil. — Souvenirs de Manin. — Florence, la Genève italienne. — Les jésuites. — Les protestants. — Les petits abbés. — Le sénat de l’Italie. — Les théâtres. — L’historien/ Atto Vanucci. — Montanelli ; un lyrique.
Mais Naples et la Sicile n étaient pas seules opprimées. Et si vous aviez fait comme moi, avant l'année où nous sommes, votre tour d'Italie, vous auriez trouvé partout la persécution ou le désert.
Vous quittiez Naples, vous alliez à Rome, vous passiez par le Mont-Cassin. Ce monastère, fondé en 529 par saint Benoît, est le berceau des bénédictins, et dans le moyen âge, pendant les incursions des Sarrasins, il servit de refuge aux rois et aux papes. Il était la forteresse de la science au temps où la science marchait avec la foi. Ce cloître crénelé défendait contre les corsaires et les brigands ses manuscrits et ses moines. Il avait gardé jusqu’à nos jours ses antiques franchises; il conservait des richesses dont il faisait un noble usage, et sa famille de grands seigneurs, arrachés du monde par la passion de l'étude bien plutôt que par le mépris des hommes, publiaient librement leurs
UN TOUB D’ITALIE.
doctes travaux dans une imprimerie que ne visitait personne, et sans marchander avec des censeurs stupides la valeur d’une pensée ou le poids d’un mot. Le monastère se maintenait ainsi, vaste cabinet de travail où entraient toutes les idées nouvelles, et il montrait avec orgueil aux étrangers ses vieilles chartes avec des autographes d’empereurs et la signature de Hildebrand.
Mais la science conduit à la liberté. En 1848, les religieux du Mont-Cassin devinrent des citoyens de l’Italie. Ils en furent punis brutalement. Ils virent le seuil de leur monastère, où les rois posaient autrefois leur épée, violé maintenant par des baïonnettes, leur imprimerie supprimée, leurs privilèges abolis. L’un d’eux, le père Tosta, historien d’un grand savoir et d’une haute portée, dut se réfugier, pour publier ses livres, sous la protection d’un prince royal. Il ne reste plus au couvent que son passé : quatorze siècles. « Ceuxlà, du moins, ils ne nous les ôteront pas! » me disait l’abbé.
Nous étions sur la terrasse du couvent : nous avions devant nous les Abruzzes montueux, à nos pieds la Campanie féconde, nous dominions toute la plaine, et cette libre parole ne pouvait être entendue que de Dieu.
Ce fut là que je vis le plus curieux prodige d’improvisation qui m’eut jamais frappé dans mes voyages.
On parle beaucoup maintenant contre l’improvisation : n’est-on pas injuste? C’est un don comme un autre, et j’en connais de plus dangereux. L’improvisateur se prive sans doute de la méditation, qui entre au moins pour un quart dans les éléments du génie ; mais la facilité qu’on lui reproche n’est-elle pas une particularité de son tempérament littéraire plutôt qu’une mauvaise habitude de son esprit ou une aberration de son talent? Si vous aviez demandé, par exemple, à Lope
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de Vega, qui rimait un drame en vingt-quatre heures, d’imiter la sage lenteur de M. Ponsard, croyez-vous qu’il l’aurait pu faire? Soutiendrez-vous que la manière de M. Ponsard soit la seule bonne, et que les pièces de Lope ne valent rien? L’inspiration n’est-elle pas la première condition de toute poésie, et croyez-vous que les patriarches de l’art, les rapsodes et les oracles, les bardes et les druides aient jamais préparé la cadence de leurs paroles dans le silence laborieux du cabinet? L’improvisation, j’en conviens, n’est point faite pour durer toujours : elle frappe, éblouit et passe; j’aime mieux le soleil, mais j’aime aussi l’éclair. C’est un effet instantané pour la foule présente, c’est le mot qui répond à l’impression du moment, c’est un coup de vent qui vous soulève et vous entraîne ; cela ne reste pas, mais cela remue, et c’est assez.
Je sais que Dante n’a jamais improvisé; je sais que Pétrarque couvrait de variantes les marges de ses manuscrits et restait longtemps avant d’écrire sous la forme définitive Hoc 'place! ; je sais que le Tasse était heureux lorsqu’il arrivait à faire dix à douze octaves dans sa journée. Mais je sais aussi que ce grand poète enviait, loin de les mépriser, les muses primesautières, et que, dans son séjour en Pouille, chez son ami Giambattista Manzo, il regardait avec stupéfaction défiler au galop devant lui des escadrons de strophes improvisées. Au commencement de notre siècle, Gianni s’est fait presque une renommée de grand homme avec ses impromptus miraculeux. Dans son duel poétique avec Monti, par la vivacité de son escrime et la souveraineté de ses coups, il mit plus d’une fois de son côté la galerie éperdue. Monti lui-même ne dédaigna pas ce genre de poésie; deux sonnets de lui, dictés d’une haleine, sont restés : gli Occhi et i Capelli. Giulio Perticari,
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son gendre, préluda par des essais analogues (voir ses jolies «tances sur Héro et Lcandre ) aux études sérieuses qui devaient l’illustrer plus tard. Tommaso Sgricci d’Arezzo improvisait des tragédies entières (on parle encore de son Coclrus ) et en déclamait tous les rôles avec un talent prodigieux : ceux qui l’ont entendu parlent de lui comme d’une Ristori inspirée. Parmi les improvisateurs contemporains on nomme encore Benedetto Sestini, qui mourut jeune et vécut triste; on dit que le tonnerre, sans l’atteindre lui-même, avait tué sa maîtresse dans ses bras. On nomme Cicconè, Bindocci, Giustiniani, Borghi, laRosa Taddei, la Giannina Milli, que j’ai entendue à Naples, jeune fille d’un talent facile et d’un grand cœur; on nomme Regaldi, qui se fit entendre à Paris, où il mérita ces vers de Lamartine :
Tes vers jaillissent, les miens coulent :
Dieu leur fit un lit différent ;
Les miens dorment et les tiens roulent ;
Je suis le lac, toi le torrent.
On nomme enfin Niccola Sole, que j ’ai déjà signalé parmi les poètes de Naples. Je n’arriverais jamais à mon point final, si je voulais citer tous les hauts faits de sa verve toujours prête. Je ne dirai donc que le plus curieux, . celui du Mont-Gassin.
Nous descendions à pied du monastère, les yeux encore pleins des beaux marbres et des riches manuscrits que nous avions vus. L’un des nôtres se tenait en arrière ; il marchait la tête baissée et les mains derrière le dos. Il était Français et faisait des vers. Au bout d’un quart d’heure il rejoignit la bande et lui récita ce qui suit :
Vieux nid d’aigles et de héros,
Château fort des saints et des sages,
UN TOUR D’iTAIJE. , -
Phare éclairant les matelots Sur l’océan brumeux des âges ;
Rocher qu'ont battu de leprs flots Quatorze siècles pleins d’orages,
Et dans ton éternel repos,
Seul debout parmi les naufrages ;
Humble asile où, sans jeter bas Son épée, un roi n’entre pas ;
Foyer d'une famille élue ;
Autel dressé dans le ciel bleu Si loin de nous, si près de Dieu :
O Mont-Cassin, je te salue !
Les Italiens crièrent bravo de confiance. Niccola Soleconfessa qu’il n’avait rien compris, et il disait vrai, car comme beaucoup d’auteurs, il lit notre langue, mais il ne l’entend pas. Il pria donc le riineur français de lui écrire sa poésie. Nous nous assîmes sur le parapet de la route, et le sonnet fut écrit séance tenante, au crayon.
« Je le comprends à présent, et je vais vous l’expliquer en italien, dit Sole à ses compatriotes. »
Et sur-le-champ, à première lecture, il traduisit le sonnet vers par vers, sans hésitation ni reprise. J’ai conservé cette traduction, et je la transcris ici telle quelle : on y verra ce que l’ampleur italienne ajoute à la précision un peu sèche de nos vers. .
O d'aquile e d’eroi vetusto nido,
O rocca di filosofi e di santi,
Faro che irraggi da securo lido Le torbide del tempo onde sonanti ;
Scoglio battuto dal reflusso infldo Di quattordici età gravi di pianti,
Che del naufragio nel terribil grido
UN TOUR D’ITAIJE.
Immoto .epcheggi di celesti canti ;
Sacro asilo, che ai re mai non si aprio,
Se non ponesser pria l'acciar temuto ,
Lare d’un popol benedetto e pio;
O altare per l’azzurra aria perduto,
Si lontano da noi sY presso a Dio,
Salve, Monte Cassino, io ti salutol
Mais ces improvisations nous ont arrêté en route ; reprenons le triste voyage que nous avons entrepris. Vous quittiez le Mont-Gassin , vous arriviez à Rome ; vous y trouviez le néant : Marchetti mort, Mamiani en exil et devenu Piémontais. Quelques faiseurs de sonnets, des cornmen tateurs de Dante, des académiciens de sacritie : rien de plus. Puis Tacconi, le comique populaire.
Vous quittiez à toutes jambes ce pays de sainteté, pour vous sauver en Lombardie.... Vous y trouviez l’Autriche.
De bons soldats, ceux qui nous font payer cher nos victoires ; de vaillants officiers, témoin ce colonel Pattornay qui, en 1848, atteint par un boulet piémontais, quitta les rangs comme dans une revue, conduisit son cheval sans lui faire hâter le pas, vers le général d’Aspre, en disant : * Excellence, je viens d’avoir le bras droit emporté, et j’ai l’honneur de vous informer que je me vois forcé de quitter le champ de bataille. » Voilà ce que vous trouviez en Lombardie, mais les écrivains étaient en prison ou en exil.
François I er d’Autriche, rentré à Milan en 1816, tourna le dos à l’astronome Oriani, que Napoléon traitait avec une considération marquée, et dit aux membres de l’Institut, un jour de présentation officielle : a Je ne vous demande pas de la science, je ne vous demande que de la religion et de la moralité. »
En même temps , l’empereur retirait à Monti et à
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Melchiorre Gioja les pensions qu’ils avaient reçues du roi d’Italie.
Telle fut la protection accordée par l’Autriche restaurée aux lettres italiennes. « Je ne veux pas de lettrés, niais des sujets obéissants, » disait encore François aux professeurs de Pise. Et il envoyait Silvio Pellico, Maroncelli, Confalonieri, Pallavicino composer des vers au Spielberg.
Excellent endroit peut-être pour écrire un livre. Guerrazzi m’a dit qu’il ne travaille bien qu’en prison. Il y a des esprits vigoureux que l’isolement retrempe. Mais je doute que François II ait condamné ses poètes au carcereduro dans l’intention de leur faire du bien.
J’ai déjà parlé de la censure, mais la censure n’était rien encore. L’Autriche exerçait bien d’autres répressions contre les écrivains et même contre les lecteurs. Voici une proclamation adressée aux abonnés des journaux de Fiance et de Sardaigne. Elle est datée de Vérone, 21 février 1851 (deux ans après la guerre) et signée Radetzky.
« Puisqu’on ne cesse pas de répandre dans ces populations des écrits incendiaires et révolutionnaires, je dois, en conséquence, déclarer :
« l°Que mon décret du 10 mars 1849 est toujours en vigueur, par lequel encourt la peine de mort par jugement statuaire, quiconque se trouve convaincu de la diffusion ou de la communication de ces écrits.
« 2 S Je juge utile de décider que qui vient à posséder un seul desdits écrits incendiaires et révolutionnaires de quelque nature qu’il soit , et qui ne les remettra pas immédiatement à la plus voisine autorité, en indiquant en même temps sa provenance, quand bien même il ne serait pas convaincu de diffusion, pour la seule possession de cet écrit ou pour n’avoir pas dé-
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nonce les possesseurs d écrits semblables qui seraient à sa connaissance, sera puni dorénavant, selon les circonstances aggravantes ou atténuantes de un à cinq ans de travaux forcés »
On conçoit que ce régime n 'était guère favorable aux ' travaux de la pensée. Aussi toute la pléiade romantique dont j’ai parlé au commencement de ce livre, s’est-elle dispersée, puis éteinte dans la persécution, l’exil ou la mort. Un seul homme et, grâce à Dieu, le plus illustre, survit encore, et il y a des puritains qui se demandent par quelle complaisance il a mérité d’être ménagé. Mais les puritains sont injustes. La réputation de Manzoni n’a été souillée par aucune bassesse. Il est resté à l’écart, dans une retraite honorée, où ni les rigueurs ni les caresses du pouvoir n’ont pu l’atteindre, et il y endurait les calamités publiques avec la résignation du chrétien. Peut-être l’innocuité politique et la religieuse sérénité de ses écrits lui ont-elles fait trouver grâce auprès de l’étranger ; peut-être l’a-t-il désarmé par l’éclat de son nom et l’autorité de sa gloire ; avez-vous-vu ces châteaux dressés si haut dans les montagnes que les nuages ne peuvent que les étreindre, non les couvrir ni les foudroyer?. . .
Et l’autre jour, après la délivrance de Milan, le commissaire royal de Victor-Emmanuel est allé rendre visite à Manzoni, comme pour reprendre possession du grand poète au nom de l’Italie.
Mais les autres, où sont-ils maintenant? Réduits au silence depuis longtemps par la violente oppression qui avait bâillonné la Lombardie, ils disparurent lentement, l’un après l’autre, comme si une page de l’histoire s’était retournée sur eux. Gonfalonieri était mort, en 1 846, dans une auberge du Saint-Gothard , et Milan se souvint alors seulement qu’il avait vécu ; pour inquiéter
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l’Autriche, elle célébra pompeusement ses funérailles. Ceux qui survivaient n'existaient plus. Deux d’entre eux reparurent en 1848 : Tommaso Grossi pour rédiger l’acte d’annexion au Piémont, Berchet pour être un instant ministre; ils étaient déjà oubliés. Et quand plus tard ils moururent, on les croyait déjà morts. .
Et les philosophes, les prosateurs lombards qu’étaientils devenus? Où était-il alors ce jeune ami du vieux Romagnosi qui, sur la pensée de son maître et surl'Esprit de Vico, avait publié de si beaux livres? Giuseppe Ferrari avait dû se réfugier d’abord en France, et retremper dans notre langue la vigueur de sa plume et l’intrépidité de son esprit. Il avait dû écrire dans nos revues, professer dans nos écoles et se faire destituer comme révolutionnaire par les spiritualistes de l’ancien gouvernement. Il avait dû publier en français ses volumes sur Arioste et Platon, sur Machiavel, sur la philosophie de l’histoire, et en français encore son livre récent sur les Guelfes et les Gibelins, où il a dérouté toutes les traditions et entraîné violemment les faits dans l’irrésistible direction de son idée. Il est devenu Français même en politique, et attaquant à la fois le pouvoir du pape et celui de l’empereur, la théorie albertiste de l’indépendance et la théorie mazzinienne de l’unité, il avait déclaré à Londres, en 1851, que l’Italie ne pouvait rien sans la France : il avait justifié presque l’expédition de Rome pour amener son pays à attendre du nôtre la révolution sociale et la « fédération républicaine, » un rêve magnifique; mais un rêve hélas!
Où était-il cet autre élève de Romagnosi (car c’est de Romagnosi que descendent tous les Lombards, et ce Socrate italien est moins célèbre par ses écrits que par ses disciples), où était-il ce Gharles Gattaneo qui, en
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1848, avait été douze jours (les douze jours les plus terribles), lui philosophe, métaphysicien, esprit abstrait, pensif et calme, président du comité de la guerre et presque dictateur de Milan ? Pendant la guerre féroce entre la ville et la citadelle, Radetzky lui fit demander trois jours de trêve; le maréchal attendait 1200 bombes qui ne venaient pas. Cattaneo, malgré les Lombards exténués, refusa la trêve. « Mais nous n’avons plus de munitions. — L’ennemi, dit-il, nous fournira des balles. — Mais nous n’avons de vivres que pour vingt-quatre heures. » Il répondit : « Vingt-quatre heures de vivres et vingtquatre heures de jeûne, c’est plus qu’il ne nous faut pour vaincre. » Et cette héroïque parole avait sauvé Milan.
Quand Milan fut reprise, Cattaneo dut se sauver en Suisse et enseigner la philosophie de l’histoire aux jeunes hommes de ce pays libre, mais étranger.
Et tous les Lombards de cette grande armée : Cernuschi, l’historien Pompeo Litta, l’orateur Cesare Gorrenti, la princesse de Belgiojoso, qui parcourait l’Italie et en rapportait des légions, et qui plus tard, la plume h la main, défendait noblement la cause vaincue ; la comtesse Pallavicino qui suivait avec son piano les camps en marche et poussait au combat ses soixante chevaliers en leur chantant : Sut campo délia (jloria: tous enfin, les savants, les lettrés, les grands seigneurs, les femmes, où étaient-ils il y a six mois encore ? Les uns égorgés, les autres dévalisés et chassés, tous disparus!
L’Italie autrichienne avait d’autres' poètes encore. Elle possédait à Trieste Giuseppe Revere, qui, pour secouer son pays, avait fait représenter à ses frais quatre grands drames historiques à la manière de Shakspeare, taillés à l’emporte-pièce , en vers souvent dignes d’Alfieri. (M. Alexandre Dumas en a traduit un : Lorenzo de' Medici.) De Trieste encore était Dall’Ongaro, poète
UN TOUR D'ITALIE
lyrique dont j’ai lu de belles odes et des chansons charmantes en vénitien, patriote ardent qui combattit à Rome à côté de Garibaldi, tragique heureux improvisé récemment par la grande tragédienne.
Du Tyrol, enfin, Giovanni Prati, le plus fécond et le plus brillant des contemporains : nous le retrouverons plus tard. Avant la guerre actuelle, ces trois poètes étaient en fuite ou en exil : Revere et Prati en Piémont, Dall’Ongaro en France; je l’ai entrevu chez Manin.
Aussi que pouvait-il rester, en fait de littérature, à cette pauvre Lombardie? Un journal, Il Crepuscolo, beaucoup plus sérieux, mais non moins restreint que notre Figaro, puis un historien et quelques poètes.
L’historien est connu ; il se nomme Cesare Cantù : c’est un Manzoni délayé en quarante ou cinquante volumes. Libéral à peine, mais très-catholique, M. Cantù a pu vivre en Autriche sans courir d’effroyables dangers. Il n’eut qu’un an de prison dans sa jeunesse : ce fut alors qu’il écrivit sa Marghcrüa Puslerla. C’est un roman facile, honnête, mais trop comparé aux Promessi sposi. Parmi ses innombrables œuvres, on a remarqué, même en France, et traduit partout son Histoire universelle, dix-neuf volumes qui ne soulèveront jamais de révolution. C’est un homme studieux, tranquille, un romantique attardé qui est resté au moyen âge, un annaliste érudit et copieux qui peut tenir sa place à côté de Rollin. Avec un peu plus de consistance et de fermeté, il aurait joué peut-être un rôle ou fait un livre.
Parmi ceux qui écrivent en vers h Milan, j’ai distingué M. G. Garcano, le poète gracieux d 'Anna Maria. Mais celui qui m’a frappé le plus est un Yéronais déjà célèbre en Italie et digne de letre. Il porte un nom qui
UN TOUR D’ITALIE
attire et sonne bien, Aleardo Aleardi. Il suit l’école virile de la forme, il est pourtant plus moderne et plus coloré, plus contourné peut-être que ses devanciers. Il a un caractère qui lui est propre : son talent est surtout descriptif (il n’en peut être autrement dans les pays où il est défendu de penser), mais cette description a son idée, si l’on peut ainsi dire, et la fait vivre dans les paysages qu’elle anime en leur donnant un sens. La Nature d’Aleardi n’est pas la nature naïve qui ne sait rien ; elle se connaît, elle se sent vivre, elle n’ignore ni son histoire ni ses lois, et se montre telle que le savoir humain l’a faite ou retrouvée. Il y a à la fin du poème de Monte Circello un long morceau de géologie poétique qui aurait obtenu le prix à toutes les classes de l’Institut. Je ne crains point pour ma part cette adoption de la science par la poésie, et j’aime tout ce qui renouvelle ou agrandit le champ de l’art. Mais je confesse ingénument que j’aime encore mieux, dans la même œuvre et quelques pages plus haut, cette douloureuse description des Maremmes :
« Vois-tu là-bas cette vallée sans bornes qui se déroule le long des ondes toscanes, comme un tapis brodé d’émeraude qui attend les traces odorantes des molles déités de la mer. C’est le cimetière de vingt cités oubliées; c’est le marais qui a reçu son nom duPont 1 . Si placide, elle s’allonge et réjouit, par des familles si touffues d’herbes vivaces, que tu dirais une vallée de Tempé à laquelle il ne manque qu’un heureux habitant. Et cependant, parmi les sillons mauvais de la terre morne, pullule incessante et mystérieuse une chose qui
1. Ceci est une manière italienne de dire les Marais-Pontins, expression trop vulgaire en poésie. .Nous avons déjà trouvé cette forme dans Niccolini.
UN TOUR D’ITALIE
s’appelle la mort. Alors que dans les heures d’été, tristes à force de lumière, le soleil pèse implacable sur les campagnes, se trainent ici par milliers, conseillés par la dure faim, les moissonneurs. Et ils ont la ligure de ceux qui vont douloureusement en exil, et déjà l’air empoisonné attriste leurs pupilles brunes. Ici la note amoureuse d’un oiseau ne console pas ces pauvres cœurs, et nulle chanson des Abruzzes natals ne réjouit ces bandes pathétiques. Taciturnes, ils fauchent les moissons de seigneurs inconnus, et quand l’œuvre pénible est consoimnée, ils s’en retournent taciturnes, et seulement quelquefois, de ses sons familiers, la cornemuse redouble la passion du retour. Mais, hélas! ils ne reviennent pas tous; il en est plus d’un qui, mourant, s’assoit dans un sillon, et avec son regard suprême cherche un fidèle parent qui porte à sa mère, dont les genoux tremblent, le prix de sa vie et la parole du fils qu’elle ne verra plus. Et tandis qu’il meurt ainsi, seul et désert, il entend au loin les voyageurs dont mesure les pas, avec ses sons familiers, la cornemuse. Et plus tard, dans les saisons qui suivent, quand un orphelin descend récolter la moisson et sent trembler sa faux sur une gerbe, il pleure et pense : peut-être cet épi a-t-il germé sur les ossements inensevelis de mon père ! »
Je traduis prosaïquement : on ne peut pas s’imaginer tout ce que le vers italien ajoute à ce tableau de beauté large et sévère. Cette tristesse était l’unique sentiment national qu’on pût montrer à Vérone. A défaut de cocarde, on prenait le deuil.
Aleardi est un poète. J’ai lu de lui peu de chose ; son œuvre, disséminée en brochures, est difficile à recueillir. Mais le peu que j’en connais (Il monte Circello, Un’ ora di mia giovinezza, le Antiche marine ilaliane)
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ressemble à cette description des Maremmes : c’est toujours un sentiment triste rendu par de grands paysages ou de graudes marines, en beaux vers étudiés et réussis.
On me dit que le poète est jeune, il doit avoir aujourd’hui trente-trois ans. En 1848, il fut jeté en prison par les Autrichiens; ses papiers furent brûlés par sa sœur, qüi, en les détruisant, le sauva peut-être. Je me demande encore avec effroi ce que serait devenue la Divine comédie, si Dante était né de notre temps.
Au moment où j’écris, Aleardi est emprisonné de nouveau dans Vérone menacée. J’ai dit pourtant qu’il ne portait pas de cocarde. Est-ce peut-être qu’après Solferino, il aurait quitté le deuil?
Voilà ce que vous trouviez en Lombardie. Si vous alliez de Milan à Venise, vous y sentiez encore plus de tristesse et plus de mort. Adieu les folies et les carnavals d’autrefois : c était une ville tuée ! Adieu les charmants poètes vénitiens qui chantaient tous à peu près ceci : « Si la crainte ne m’en empêchait, je voudrais me détruire; ma maîtresse m’a tout promis, elle m’a pris jusqu’au dernier sou, je suis au désespoir, mais je f \tr suis fou d’amour. » Bafl’o, Lamberti, Goldoni, /'TV i/L
Gozzi, Brighella, Paralaxe, Pantalon, autant de morts.
Les gondoliers chantaient tont bas, ou plutôt grommelaient des cris de guerre.
Et pourtant, malgré l’Autriche , peut-être même à cause de l’Autriche, Venise a produit le plus irréprochable grand homme de notre temps, Manin.
Il y a quelques années, j étais encore enfant et je voyageais pour voir des tableaux, des palais, des images, l’Italie des touristes et non celle des Italiens.
Mais un guide qui me suivait partout, et que je méprisais fort, et qui valait mieux que moi, ne me parlait
UN TOUR D’ITALIE
que du grand citoyen de Venise. Je me souviens qu’un soir, au théâtre de la Fenice, l’on donnait un opéra de Verdi. Quand on chanta ces vers :
La patria tradita — a sorger t’invita,
Fratelli corriamo — la patria a salvar !
un frémissement courut dans la salle, et mon guide, qui s'appelait Daniele, comme Manin, me dit aussitôt : « En 1847, le lendemain de Noël, on donnait cet opéra sur ce théâtre. Tous se levèrent en battant des pieds et des mains. Un capitaine autrichien était là, dans cette loge et avait l’air de bafouer la foule. Manin était ici, à la place où nous sommes : et, debout, les bras croisés, es yeux sur la loge, il regarda fixement l’Autrichien. Il lui lit baisser la tête. »
Le lendemain, sur la place Saint-Marc, Daniele reprit :
« C’est ici que nous l’avons porté en triomphe , le 17 mars, après l’avoir tiré de la prison, dont les grilles furent brisées par des enfants. Tous criaient : « Vive « l’Italie ! vive la liberté ! vive Manin et Dieu qui nous « l’a envoyé! — Non, dit-il, vive Pie IX! » Mais nous reprîmes : « Vive Manin et Dieu qui nous l’a envoyé ! »
« Un jour il vint ici, seul avec son fds. Deux fusils seulement, mais deux hommes. Abandonnés par les gardes civiques qui avaient peur, ils étaient sortis, rien qu’eux deux, un avocat et un enfant, pour s’emparer de Venise. Manin voulait en finir ou se faire tuer. Sa femme lui avait dit : « Tu y laisseras la vie. » Il avait répondu : « Peut-être ! »
« Ici, monsieur, on est souvent plus utile par sa mort que par sa vie. Les Bandiera étaient Vénitiens ; et moins fous que vos sages. Ils allèrent à Naples dans la simple intention d’être égorgés. Ils pensaient qu’on
UN TOUR D’ITALIE
servait les grandes causes par les grands sacrifices. C’était aussi l’idée de Notre-Seigneur.
« Manin partit donc, seul avec son fils. En chemin, il ordonna aux Vénitiens de le suivre. Tous obéirent. Il marcha droit à l’Arsenal . Il demanda les postes pour y placer des gardes civiques, il se les fit donner. Puis il demanda les armes, puis les munitions, puis les clefs, puis tout. Quand le général autrichien, étourdi de tant d’audace, eut tout cédé, Manin lui dit : « Maintenant, « allez-vous-en, je vous destitue ! »
« Vous voyez ce balcon du palais ducal, c’est de là qu’il parlait au peuple, et tous les jours. Nous étions fous, et, sans lui, nous aurions fait pis que des Suisses. Tantôt nous avions peur, et il devait nous exciter ; tantôt nous étions impatients, et il devait nous contenir. C’est de là haut qu’il a dit, quand Venise, abandonnée par les Sardes, allait périr : « Comando io (c’est moi qui commande). » C’est de là-haut qu’il nous répétait, quand nous voulions massacrer les Allemands de Venise : « Si vous êtes Italiens, allez-vous-en ! » — Et nous nous en allions. Un jour, quelques -furieux crièrent d’ici : « Mort à Manin !» — Il descendit sur la place et leur dit : « Tuez-moi !» — Ils le portèrent en triomphe.
* C’est ici que la république a été proclamée ; c’est ici qu’elle est morte. Un jour, je m’en souviendrai toute ma vie, nous avions l’Autriche à nos portes, nous avions le choléra, nous avions la faim. Les bombes avaient frappé toutes les maisons de la ville. On lisait cette inscription sur des milliers de portes : « Fermée pour cause de mort. » Nous étions tristes. Manin parut au balcon et nous dit : « Avez- vous confiance? » A ce seul mot, nous nous serions tous jetés, sans armes, sur les canons autrichiens.
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« Il nous dit encore qu’il s’était trompé peut-être, mais qu’il n’avait jamais menti ; il nous demanda pardon de nos malheurs en nous jurant qu’il n’était pas coupable, et que jamais, saus espérer lui-même , il ne nous avait dit d’espérer. Il pleurait à chaudes larmes ; ou dut l’emporter presque mort.
« Il sortit le dernier de Venise. »
Je l’ai vu, plus tard, à Paris, ce citoyen si grand, qu’on ne peut le vanter sans l’amoindrir. Il vivait modestement dans une maison de la rue Blanche. Il avait montré tous les genres de courage et de sagesse : il avait risqué vingt fois, non-seulement sa vie, mais son influence et sa réputation de patriote, pour sauver son pays. Désintéressé jusqu’à l’abnégation , il refusait les secours de son peuple en disant : « Je ne tendrai jamais la main à la patrie mendiante! »
Quand Venise s’était donnée à Gharles-Albert, il avait accepté cette épreuve, mais refusé le pouvoir, immuable dans ses principes, même alors qu’il devait céder aux événements. Il ne fit que résister toute sa vie, mais légalement , sans insurrection , sans barricades. Il chassa l’Autriche par un trait d’audace, et jamais révolution n’avait coûté si peu de sang.
Il résista jusqu’au dernier jour. En ce temps-là s’étendait un empire immense que j’ai traversé dans toute sa longueur; il commençait aux frontières de Saxe et finissait à Livourne, occupant, en Italie seulement, la Lombardie, les Duchés, la Toscane et les États romains.
Dans cet empire immense qui triomphait partout, une seule ville, pressée de tous côtés, résistait encore; cette ville, c’était Venise, et Venise, c’était Manin.
Il ne quitta l’Italie que le 27 août 1849 : il fut le dernier vaincu de la première guerre. Douloureux
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voyage ! Le choléra l’attendait à Marseille, pour lui enlever une femme qu’il adorait.
Même alors cependant, il ne se làissa pas abattre. Il continua son œuvre, il prépara les grandes choses qui se font aujourd’hui. De Paris, il dirigeait et coutenait dans la légalité la révolution italienne. Du fond de l’exil, il consolait la patrie; il écrivait à Naples, à Milan, à Florence ; il ralliait les partis en nation, et c’est grandement à lui qu’on doit maintenant l’unanimité de l’Italie.
Mais il n’a pu voir le résultat de son œuvre. Il est mort en prophète, à l’entrée de la terre promise, et ne l’a entrevue que du désert.
Plus que tout autre, il a rendu la France italienne. Il a intéressé à sa cause les gouvernements , les hommes d’Etat, les politiques de toute opinion , les écrivains de tout grade, et parmi les derniers, l’auteur de ce livre. C’est Manin qui lui a mis la plume à la main en lui disant d’écrire pour l’Italie.
Enfin, si vous quittiez Venise pour descendre h Florence , vous trouviez que Florence auprès de Venise était un paradis. Mais si vous reveniez de Turin, c’était tout au plus un Purgatoire.
Vous rencontriez sans doute en cette ville moins de gêne et de précautions qu’ailleurs ; le gouvernement supprimait le Giglio, journal austro-sanfédiste, et laissait imprimer, malgré la cour de Rome, des livres contre les jésuites officiellement expulsés.
Mais les jésuites officiellement expulsés étaient revenus en secret, appelés par les rétrogrades. On les recrutait à Rome, pour éclairer le pays , comme on avait recruté des gendarmes il Naples. Un peu gênés par les lois qui les empêchaient de recueillir des héritages , ils demandèrent à grands cris du renfort. On leur envoya
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le P. Franco qui monta bravement en chaire à Florence et prêcha sans façon contre le grand-duc. Il se fit mettre à la porte.
Quant au livre contre les jésuites, le gouvernement le laissait parler, mais ne l’écoutait pas. D’autre part , pour ne pas trop s’aliéner le pape, il persécutait un ouvrage de droit contre les tribunaux du clergé. La persécution fit du bien à cet écrit : il s’en vendit en moins de rien douze cents exemplaires.
Quant au Giglio, je crois qu’on le supprima pour lui faire plaisir. C’était un pauvre journal qui avait tout au plus une vingtaine d’abonnés et qui mourait d’inanition. Il succédait à Y Eco delïAmo et au Cor r iere dell’Arno, qui étaient tombés d’eux-mêmes. Florence est naturellement une ville anti-cléricale et le pape la nommait non sans droit la Genève de l’Italie. Outre une vieille rancune contre Rome qui l’avait presque toujours poussée dans le parti gibelin , elle avait contre le clergé les opinions du dernier siècle justifiées chez elle par la conduite des petits abbés. Ce type honteux qui a disparu en France, est encore très en faveur dans un certain monde florentin, et il n’est pas rare de rencontrer au milieu des grandes familles, un méchant petit cuistre en collet graisseux qui, engagé à sept écus par mois, est le précepteur de l’enfant , le secrétaire du mari, l’entremetteur de la femme. Le curé de campagne, si respecté dans nos provinces , est en Toscane ignorant et méprisé.
D’ailleurs, si le gouvernement sévissait d’une main contre les jésuites, il frappait de l’autre sur les protestants. Us étaient nombreux en Toscane, peut-être vingt mille. Il s’en faisait tous les jours de nouveaux, surtout parmi les ouvriers instruits, les imprimeurs, par exemple. C’était sans doute un esprit d’opposition qui leur
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faisait abjurer le catholicisme , mais peut-être était-ce encore un besoin religieux. Evidemment ces hommes ne se réunissaient pas le soir, en cachette, et ne lisaient pas la Bible de Diodati dans l’unique intention d’être désagréables au grand-duc et au pape. Ce ne pouvait être un simple intérêt politique qui faisait étudier à ces artisans, avec une assiduité sans exemple, Y Histoire de la Réformation de M. Merle d’Aubigné. Et il y a certes autre chose que de la mutinerie dans la réponse de cet ouvrier arrêté pour avoir eu dans sa maison un exemplaire de la Bible. Le lieutenant de police lui demandait : « Que faites-vous de ce livre? » L’ouvrier répondit: « je le lis parce que c est un bon livre et j’amasse de l’argent pour en acheter des exemplaires à mes enfants. »
Les protestants étaient fort répandus dans les campagnes ; ils avaient à Pontedera , entre Florence et Livourne, des conventicules qui rappelaient assez les anciennes assemblées des huguenots. Et, comme les huguenots d’autrefois, ils étaient souvent persécutés, puis abandonnés de guerre lasse.
Un jour le gouvernement emprisonnait les époux Madiai et leur faisait un procès ridicule. — « Voulezvous savoir ce que c’est que le protestantisme? demandait le procureur général. C’est une secte de fous inventée par une Anglaise nommée Giovanna Suçote (Johanua Southcote, (je suppose) et qui prétend évoquer le Messie ! » Cette niaiserie se disait dans une ville où les ouvriers lisaient l 'Histoire de la Réformation!
Mais après ce procès et l’expulsion du comte Guicciardini, chef reconnu des hérétiques, le grand-duc fermait les yeux et s’endormait sous la couronne de pavots et de laitue dont l’a coiffé Giusti. Puis il arrêtait de nouveau les gens qui lisaient la Bible (la Bible est une peste, avait dit Grégoire XVI). Puis il les relâchait eu leur
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conseillant de lire plutôt la parole de Dieu dans la version catholique de Martini.
G étaient là les traditions du pouvoir en Toscane. Il laissait faire, et cédait même au mouvement; il promettait des concessions qu’il donnait pour des réformes, et se disait réformateur. Au fond, même en 1847, il ne fut tout au plus que réformé, comme Charles-Albert, du reste, et Pie IX(Ranalli). Puis, entraîné trop loin comme Pie IX , il se sauvait à Gaëte. On sait comment il vient de tomber — « C’est une révolution de mépris, » disait éloquemment la dépêche de Florence.
Dans ses dernières années de pouvoir, il laissait faire encore. On lisait les journaux à Florence , ou parlait politique. Les illustres Toscans que j’ai nommés, Gino Capponi, Ridolli , Lambruschini , se réunissaient toujours chez Vieusseux : je les ai vus, tranquilles, patients, fidèles. Nobles vieillards, vingt fois vaincus, accablés d’années, d’inlirmités même (le marquis Capponi est aveugle), mais toujours debout. C’est le sénat de l’Italie.
Mais le beau mouvement littéraire d’avant 1830 avait cessé. L’Archivio Storico ne se soutenait plus que par l’infatigable activité de Vieusseux, déjà septuagénaire. Les autres journaux, la Rivista di Firenze, le Spettatore vivaient d’aumônes et pleuraient de faim. Quelques jeunes hommes, Celestino Bianchi, Camillo Monzani écrivaient encore par héroïsme. Les poètes Emilio Frullani, doux et léger, Carlo Jouhaud (qui signait Napoleone Giotti), généreux et patriote , chantaient presque dans le désert.
Je n’ai vu de passion artistique chez les Florentins que pour le théâtre. Ils y courent en foule; pour six sous qu’ils payent à la porte , ils ont un opéra et un ballet. On peut dire qu’ils en sont affolés : c’est une
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fureur de plaisir qui fut excitée chez eux par la maison de Médicis au profit de son despotisme, et qui leur est restée, malgré Savouarole et les puritains. Les demifêtes, abolies ailleurs par la cour de Rouie, persistent encore chez les Florentins, qui restent ainsi dans l’oisiveté quatre mois sur douze.
Aussi ont-ils des écrivains qui réussissent au théâtre. J’ai vu de bonnes choses d’un comique très-fécond, Gherardo délia Testa, et une comédie qui obtenait un grand succès, la Salira e Parini, dePaolo Ferrari. Ces pièces, en général, sont moins artificielles que les nôtres et plus soucieuses des caractères et des mœurs. Peut-être sontelles un peu trop sages. Le comique le plus franc de l’Italie contemporaine est encore le Napolitain Pasquale Altavilla.
Hélas! en ces dernières années, on ne riait plus, pas même au théâtre. Le temps était passé où Sografi mettait en scène le ténor allemand Knolenanhilverdinchs prafchmaester. La comédie boudait , la critique grondait, l’histoire pleurait. Le Florentin Atto Yannucci écrivait l’histoire des martyrs italiens au XIX e siècle, un livre de terreur et de pitié.
Je l’ai entrevu dans son modeste cabinet d’études, cet historien qui, en France, aurait la renommée et l’autorité de Michelet. Il n’est pas même nommé dans le Dictionnaire des. Contemporains où figurent nos moindres journalistes.
Il mériterait pourtant un chapitre entier dans ce livre forcément incomplet. Professeur de littérature au collège de Prato, il avait commencé par annoter les classiques latins. Ces notes étaient de mâles sentences, dé hautes leçons de patriotisme. La révolution de 1848 le souleva jusqu’aux premiers rangs (il représenta la Toscane à Rome), puis le rejeta dans l’exil ; il partit pour la
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Suisse, et mangea le pain de 1 etranger. Il était rentré à Florence en 1854 : il y vivait laborieusement, dans une retraite honorée.
Ses travaux sont nombreux. Il a commenté Tacite, Salluste, Catulle, Tibulle, Properce, Phèdre, Ovkle, Cornélius Nepos, et d’autres encore. Il a écrit un livre surDonato Giannotti, secrétaire de la république florentine ; un livre sur Bartolommeo Sestin ; un livre sur Giuseppe Montani ; un livre sur les premiers temps de la liberté florentine. Il a écrit le martyrologe politique de l’Italie contemporaine. Il a écrit enfin l’histoire d’Italie depuis les temps les plus anciens jusqu’à l’invasion des Lombards.
Ce dernier ouvrage, en quatre volumes, est peut-être la meilleure de toutes les histoires romaines. La pensée est nationale, généreuse; le style est simple, vif et vivant, l’érudition étonnante. Certaines notes, modestement cachées, jettent une vive lumière sur les écrivains de Rome : j’en ai lu qui m’ont fait comprendre Cicéron. Le chapitre des Gracques est d’une beauté romaine. Le récit court à toutes brides sur les champs de bataille et ne s’arrête volontiers qu’aux endroits obscurs, inconnus : il dit les mœurs et ne chante pas les armes. C’est un livre tout moderne, et il n’en rend que mieux l’antiquité.
Le gouvernement n’empêchait pas Yannucci d’écrire, mais il prohibait l’étude de l’histoire dans les lycées et même à l’université. Il laissait prononcer à l’Académie de la Crusca l’éloge du Napolitain Carlo Troya, avec des allusions contre le roi de Naples ; mais , au premier bruit de guerre, il accourait encore à la cour du roi Ferdinand. Il ne gouvernait point avec une extrême tyrannie, comme on gouvernait alors à Milan et à Naples; mais s’il ne le faisait pas, m’a dit un Toscan,
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c’est qu’il n’aurait pas trouvé assez de misérables poyr le servir. 11 accordait sa grâce au meurtrier Fabrini, pour ne pas révolter le pays par des exécutions capitales; mais il laissait dans l’exil les hommes les plus éclatants de 1848, Montanelli et Guerrazzi.
Que dire de Montanelli qui ne soit déjà connu? Ce sympathique Italien est presque un citoyen de notre France. Dans son long exil, nous l’avons tous connu. Chez Jules Simon, le philosophe de la Liberté, l’homme du Devoir, Montanelli venait souvent nous faire aimer l’Italie. C’était un salon hospitalier, ouvert à toutes les infortunes. Là venait le Napolitain Petruccelli, poète autrefois, écrivain remarqué, riche, heureux, maintenant condamné, dépouillé, hors la loi pour ses libres croyances. Là venait L'iloa, le plus modeste des braves. Et avec Ulloa, Manin.
J’ai déjà nommé, cité vingt fois Montanelli dans ces études. Tous ont lu ses Mémoires; on les a traduits, on les a copiés , on en a fait de nouveaux livres. Il est le bien-aimé de la révolution. M. Taine dirait de lui : « C’est un lyrique.» Il le fut en prose, envers, en paroles en action, au pouvoir, dans l’exil. Il le fut dans cette heureuse tragédie de Camma qui a rajeuni sa renommée. Il le fut à Curtatone, il l’est dans la guerre actuelle où il traduit en vaillance la généreuse poésie de • sou cœur.
Je quitte donc Montanelli, et je cours à celui qui fut son émule au travail, son collègue au pouvoir et son compagnon dans l’infortune. Guerrazzi est à peine connu en France; je resterai donc plus longtemps avec lui.
F. d. guerrazzi. — Sa poétique, sa pensée, sa forme, son scepticisme. — Sa vie écrite par lui-mème. — Un vieux Toscan. — L’université de Pise : premières persécutions. — Le plat de fraises. — Premières prisons, deuxièmes prisons, troisièmes prisons, etc. — Les 40 000 fusils. — Une visite d’espion. — L’ile d’Elbe — Le siège de Florence. — La morte. — La rue des Tombeaux. — Guerrazzi au pouvoir, sa dictature, sa chute. — Dernières prisons, dernier exil. — Une visite à Guerrazzi.
Pauvre Guerrazzi ! On l’a attaqué partout, même en France, avec un acharnement d’injustice qui me serre le cœur. Pourquoi celui-là plutôt qu’un autre? Est-il donc écrit que, dans les publiques misères, le crime de tous doive retomber toujours sur un seul? Oh! le peuple est illogique et cruel : il faut qu’il se venge de ses propres fautes ; il faut qu’il se trouve uue victime ; il regarde alors aussi haut que ses yeux peuvent monter, et s’il découvre alors celui qu’il s’était donné pour chef, et qui presque toujours est poussé en avant par ceux qu’il parait guider, esclave et martyr d’une erreur séculaire ou d’une folie nationale — alors le peuple s’écrie : Voilà le coupable, il faut qu’il paye pour tous!
Vous vous rappelez les vers du poète :
Hé bien, pour tous ces jours d’abaissement, de peine, Pour tous ces outrages sans nom,
Je n’ai jamais chargé qu'un être de ma haine....
Et le poète le maudit, cet être, mais c’est tout au plus
F. D. GUERRAZZI. 307
s’il raille le vent populaire qui a soulevé d’un coup cet homme et qui l’a porté vingt ans.
Je connaissais Guerrazzi du jour où j’avais su lire ; j’avais dévoré ses romans de la Bataille de Béni vent et du Siège de Florence; j’avais reçu de lui cette ardente piété pour l’Italie, qui, depuis mon enfance, est le plus profond sentiment de mon cœur. Aussi plus tard, lorsque j’entendis insulter ce nom qui m’était si cher, j’en fus révolté comme d’un outrage personnel. Je ne comprenais pas que la nation vaincue attribuât sa défaite au clairon qui avait sonné dans les batailles. Le pays crucifié accusait de son supplice un apôtre fidèle et pardonnait à Rome , et pardonnait à Naples, à Pierre qui l’avait renié, à Judas qui l’avait trahi.
Yoilà dix ans que j’attends l’occasion de plaider pour mon poète. Jusqu'à ce jour, je n’avais pu le faire encore, je ne connaissais que ses livres, et ce n’était pas assez. L’entrainement et la passion d’un esprit tout personnel qui ne s’efface pas dans ses écrits, comme le font Goethe et Shakspeare, mais qui palpite et frémit à chaque page comme Schiller et connue Byron; le souffle vivifiant qui ranime le passé pour qu’il renaisse avenir; la rancune implacable qui flétrit dans un autre temps les crimes et les hontes du nôtre et les combat sans relâche , et les refoule en arrière, et, pour les terrasser à tout jamais, les accule, pour ainsi dire, au fond des siècles; c’étaient là des preuves de génie, mais qui ne pouvaient désarmer les juges : mou enthousiasme au contraire eût parlé contre moi.
D’ailleurs ce génie même a été contesté, même en France, et récemment encore. Nous voulons bien qu’un romancier soit un penseur, mais pourvu que l’enseignement reste caché sous l’anecdote. Nous permettons à l’artiste de ciseler une épée , mais pourvu
F. D. GUERRAZZI.
qu’il en émousse la pointe et qu’il en essuie le sang. Si l’idée ou la cause passent avant tout, nous jetons le livre. Si l’art n’est qu’un prétexte, nous déclarons qu’il n’existe pas. Si le miel n’est qu’au bord du vase, comme dit le Tasse, nous repoussons les sucs amers qui doivent nous donner la vie.
O poète, endosse si tu veux l’uniforme, mais que ce ne soit pas l’armure d’un citoyen !
Avons-nous raison? Je ne le crois pas. J’ai les systèmes en horreur, dans l’art surtout qu’on dit libre. On fait des lois et des règles, d'après certains chefsd’œuvre qui ont été faits sans règles ni lois et l’on dit aux poètes futurs : Voilà la vérité, voilà la vie; Les poètes obéissent et font des copies parfaites, mais fausses, mais mortes, comme le cheval de Roland.
D’autres s’insurgent, et suivent le précepte unique, infaillible, éternel, celui de Dante :
.... Io mi son un che quando Amore spira, noto ed a quel modo Che detta dentro vo significando.
Ils écrivent sous l’inspiration intérieure et sous la dictée de l’amour.
Ainsi font tous les maîtres, ainsi Guerrazzi. Il n’a point accepté , dans l’épopée vulgaire , les règles du genre fixées après Walter Scott et après Manzoni. Dans son livre le plus célèbre, YAssedio üi Firense, son héros n’est pas un homme ni une femme, c’est Florence. Ses épisodes se rattachent à l’unité de sou idée et non pas à l’unité de son récit. Pourquoi pas?
Le but du poète n’était point de faire une œuvre éternelle, mais de réveiller l’Italie. Réveiller l’Italie, comprenez-vous cela? Communiquer à toute une nation l’ardeur de sa propre pensée, allumer un incendie
F. 1). GUERRAZZI.
avec l’étincelle qui vous brûle le cœur ! Voilà ce que Guerrazzi voulait faire et il peut se vanter de l’avoir fait. Trouvez-moi dix hommes qui aient le droit d’en dire autant dans tout un siècle.
Jean Paul a écrit : « La main où bâtie pouls delà passion est incapable de tenir la plume. «Guerrazzi le savait bien, il l’a confessé lui-même. ® Vraiment, on ne peut le nier, les écrits tissés avec la main de l’art durent plus que ceux créés par la passion. La passion, comme Jupiter qui brûle Sémélé, réduit une œuvre en cendre par le jet enflammé de ses délires ; l’art procède avec la science magistrale des sculpteurs, et ses bas-reliefs, achevés à coups de lime, défient les siècles ; les œuvres de l’une enfin vivent le temps d’une fièvre, les œuvres de l’autre peuvent durer autant qu’un monument en pierre, un système, une forme de beau, souvent même au delà. C’est ainsi que les monnaies étrusques et romaines, en cessant d’avoir cours, sont devenues des médailles.
« Ma conscience fut de réveiller mon pays de sa léthargie, et je crois y avoir aussi contribué pour ma part. Au jour de l’espérance, en se promenant sur les côtes de la Gavinana, la jeunesse italienne a lu mes écrits et s’y est inspirée de magnanime audace. Et cela me suffit. »
Voilà le poète. Tel je le retrouve dans son Siège de Florence, dans sa Bataille de Bénévent, dans sa Béatrice Cenci, dans ses nouvelles, Veronica Cybo, etc.; dans ses drames, I BiancM e i Neri, dans ses écrits politiques et dans VAsino, revue humoristique où l’esprit pétille amèrement. 11 est le plus personnel des Italiens; ses livres ne ressemblent à ceux de personne. Il s’écrit luimême avec l’effusion et, la liberté de Michelet. Il s’interrompt dans ses récits pour penser tout haut; il quitte
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le siècle où il est pour accourir au notre qui l’appelle; il entremêle de sentences et d’allusions, il entrecoupe de sanglots la scène qu’il z-aconte, et, de nariateur se faisant public, s’émeut tout à coup, s'exalte ou s’indigne, adore ou maudit. Il se répand enlin tout entier, il dit-toutce qu’il a par la tête, et souvent plus écrivain qu’il ne croit l’être, arrêté par une observation grammaticale, il saute au bas de sa page et, dans une note savante, il entame une discussion sur un mot. Son style ressemble à son esprit: il est pittoresque, imagé, tout moderne, historié d’enjolivements, et avec cela très-spirituel, allègre au besoin , plein de ressources , puis tout à coup , par éclats, nerveux jusqu’à la violence et pathétique avec des airs poignants de pitié, d’angoisse et de douleur. Assailli d’images et d’idées, il veut tout dire et le dit sans mesure , en homme entraîné ; ce n’est pas un artiste ingénieux, maître de lui, qui cherche son effet et le trouve à force d’huile et de talent : c’est un cœur qui se livre.
Que d’autres blâment ces procédés, je ne suis pas avec eux. Son idée est de soulever les âmes et de les emporter, il les soulève et les emporte. Quand l’Italie se courbait sous l’étranger , sous Rome , et se tordait , Niobé nouvelle, sur les cadavres de ses fils, ah! sans doute, quelques écrivains plus habiles ou plus heureux, s’isolant d’elle, ont pu mieux voir, de leurs yeux secs et froids , le monde et la vie , et les mieux rendze d’une main qui ne tremblait pas. Ceux-là sont les artistes purs qui ne tiennent pas à la terre et s’enivrent d’azur au-dessus des misères humaines. Ils ont la résignation de Manzoni, la sérénité de Gœthe, l’inertie des femmes ou l’indifférence des dieux.
Mais par pitié, même au nom de l’art, ne blâmez pas ceux qui ont froid quand la patrie est nue, ceux
F. D. GUERRAZZI.
qui saignent quand elle est blessée, qui râlent quand elle agonise, et qui mourraient de sa mort.
« J’ai écrit ce livre, écrit Guerrazzi d’un de ses romans, parce que je n’ai pu livrer une bataille. »
Mais d’autres lui ont fait un reproche plus grave. Il l’ont accusé de scepticisme, et un Italien célèbre lui a même écrit une épitre pour le ramener à la foi. Savezvous quel est cet Itahen célèbre ? Un des plus terribles révolutionnaires de ce temps-ci: Mazzini, qui est un croyant.
A ce reproche, Guerrazzi a répondu par une autobiographie que j’ai sous les yeux. Je connais maintenant sa vie, et je peux le défendre. On verra ce qu’il faut d’horribles douleurs pour arriver à ce mépris des hommes. « Ah? dit un Itahen, si quelqu’un ne les exècre pas de toute sa haine, c’est qu'il ne les a jamais aimés.»
» Je sors, écrit Guerrazzi, de race antique. Il y eut un Guerrazza qui se distingua dans les croisades. Un autre, sous Gôme I er , fut gouverneur de Livourne, où moi, son descendant, je demeure sans avoir seulement le titre de citoyen. >• Un Donato Guerrazzi suivit à Naples le prince Charles et fut oublié de lui après l’avoir aidé h conquérir ce royaume. Donato mourut pauvre en laissant enceinte une femme du peuple qu’il avait épousée; si bien que Francesco Guerrazzi, père de notre poète; fut un simple artisan.
Mais cet artisan lisait Tite Live et Machiavel et savait par cœur Dante et Plutarque. Il aimait la justice , il haïssait le mensonge et la lâcheté. * Je me rappelle qu’une fois, m’étant battu sous les murs du Moulin-àvent avec un jeune homme nommé Rustichelli, je l’avais mis en fort mauvais état ; mais ce malheureux monta sur un • tertre et, ayant pris une très-grosse pierre , me la fit tomber traîtreusement sur la tête. Mon chapeau amor-
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tit le choc, mais pas assez pour m’empêcher d’avoir la tête fendue. Effrayé du coup et du sang qui coulait sur mes joues en abondance, je courus à la maison en gémissant. Mon père m’ayant vu pleurer, sans s’informer de la blessure , me frappa au visage en me jetant ces mots : « Quand on craint les coups, on ne va pas h la « guerre. » — Je me le tins pour dit. »
C’est h ce père, un vieux Toscan, et l’on pourrait dire un vieux Romain, que Guerrazzi dut son plus vif sentiment : la haine de toute tyrannie. Dès son enfance, il prenait, même h coup de poing, le parti du faible : il lui en est resté quatre blessures dont il souffre encore aujourd’hui.
Il avait une tante fort riche et qui l’avait pris en grande affection. Elle voulait lui léguer tous ses biens et, se trouvant près de sa fin, elle insistait pour qu’on mandât un notaire : « Faites-le venir bien vite , disaitelle tous les jours; je n’ai pu me traîner jusqu’ici qu’en restant dans mon fauteuil , mais je mourrai si je me lève (elle était hydropique). Cecchino doit être mon héritier. »
Le père de Cecchino répondait : « Otez-vous de l’esprit ces mélancolies, il vous reste encore plus d’un écheveau à dévider ; » et ainsi , tout en plaisantant , il s’excusait de ne pas amener un notaire. Tant, qu’il arriva ce que la tante avait prédit. Une nuit elle voulut quitter son fauteuil pour s’aller mettre au lit; elle tomba morte. Une nuée d’héritiers fondit sur le cadavre, et notre poète resta pauvre comme devant.
Il demanda à son père avec un mouvement d’humeur : « Pourquoi n’avez vous pas fait venir un notaire chez ma tante? — Parce que, répondit l’homme de bien, j’ai lu une fois que richesse fait ignorance, ignorance fait présomption , présomption oisiveté, oisiveté misère. C’est
F. I). GUERRAZZI. 313
volontairement que je n’ai point appelé de notaire. Si tu rêves une grande fortune, obtiens-la par la vertu. »
Ne croirait-on pas lire une sentence antique?
Guerrazzi dut se suffire à lui-même dès son enfance. Une discussion assez vive avec son père lui fit quitter la maison avec quelques pièces de menue monnaie : il n’avait pas quatorze ans. Le premier jour il médita sur la vie future. Le second, il chercha du travail et en trouva sur-le-champ. Il fut correcteur d’imprimerie , traducteur de livres, précepteur d’élèves plus âgés que lui. Il dormit à la belle étoile, avec des tuiles pour oreiller, il devint herbivore et abstème. Avec ce travail et ce régime, il se trouva bientôt assez riche pour faire des charités.
Ce fut dans ce moment de sa vie qu’il connut Carlo Bini, qui vint un jour à lui, la main tendue, en disant: * Voulez-vousquenoussoyonsamis?» Et ils le devinrent, non dans le plaisir, mais dans la disgrâce. Ils souffrirent pour la même cause , unis par la conscience et par le cœur. Ce Carlo Bini fut un esprit distingué, rêveur et très-vif, un peu fantasque; il mourut jeune.
Guerrazzi avait fait ses classes chez les barnabites. Pour réparer un peu les ravages de ces pédants , son père lui montra un jour une caisse fermée et lui dit : « Ote le couvercle, tout ce qu’il y a dedans est à toi. »
C’était Voltaire , Montesquieu , Bacon , Arioste , Passavanti , Mme Radclifî, les Mille et une nuits , les Mille et un jours, l’Histoire des Flibustiers, Homère, Ossian, des Voyages, des Histoires naturelles, etc., etc.
L’enfant se jeta à corps perdu dans ce labyrinthe, et ce furent lit ses vraies études. Puis il se brouilla avec son père et apprit le monde et la vie. Enfin il alla faire son droit à Pise, qui est l’université des Toscans.
« Le temps s’approchait, écrit-il, où je devais aller ù
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l’université. Avec mon argent, c’était impossible, et puis, en quittant Livourne, je laissais derrière moi la source du peu que je gagnais. Mon père, avec lequel je ne vivais plus, avait employé la médiation de nos amis pour m’amener à demander ma grâce.... Je répondis obstinément qu’il ne pouvait être question de grâce, puisque je me sentais sans péché. Après les insinuations vinrent les admonitions, les conseils, enfin les prières. Mais tout cela rie servit de rien. Alors mon père prit le parti qu’il savait infaillible, il vint me voir et de loin me tendit les bras. Je m’y précipitai ,. il me serra sur son cœur et me ramena chez lui sans autres paroles. »
A Pise, Guerrazzi vit lordByron; il en fut ébloui. Le poète anglais devint son prophète et son Évangile, a C’était la poésie que j’avais rêvée et que je voyais maintenant, réalité vivante.... Pendant plusieurs années, je n’ai senti qu’à travers Byron. »
Dès lors, contre cet étudiant de quatorze ans , commencèrent les persécutions politiques. Les journaux de Naples, alors constitutionnelle, arrivaient à Pise ; ils se lisaient à haute voix au café des Écoliers, Guerrazzi qui lisait bien, faisait presque toujours lalecture. Ilfutbanni pour un an de l’Université.
Il alla demander justice à Florence et se présenta devant le président du Buon Governo. « Ce fonctionnaire, dit -il, me fit l’effet de Sylla tel que Plutarque l'a décrit : un plat de fraises saupoudré de farine.»
« Il est inutile que vous parliez plus longtemps, répondit le plat de fraises : je ne puis faire autre chose que punir : les grâces appartiennent au roi, notre maître.
— Je vous plains, monsieur, répondit Guerrazzi, si, occupant une place où vous faites du mal, même sans le vouloir, et un mal que vous ne pouvez réparer, même
F. D. GUERRAZZI.
en le voulant, votre conscience vous permet de rester à cette place. *
Ai-je dit qu’il avait alors quatorze ans?
11 retourna l’année suivante à Pise , où il reprit avec peu de goût ses études de droit et où il entreprit avec plus de ferveur des études médicales. Mais inscrit sur les registres de la police, mal noté chez les potentats de l’école, persécuté par les juges, par les professeurs, par les chanceliers, même par les huissiers, appelé à chaque instant par le proviseur de l’école, admonesté sans relâche par l’auditeur du gouvernement, il connut dès ses premiers pas les misères et les dégoûts de la servitude.
Après avoir quitté Pise , il exerçait à Livourne avec un succès éclatant sa profession d’avocat , lorsqu’en 1828, à YAccademia Labronica dont il était membre, ,il lut publiquement l’éloge d’un brave soldat livournais , Cosimo del Fante. Cette lecture fut dénoncée et punie comme un crime. On exila le coupable à Montepulciano, à plus de cent milles de sa maison et de sa famille. Mazzini, qui ne le connaissait pas et qui n’était alors qu’un rêveur généreux, partit de Gênes à pied pour aller lui serrer la main dans ce désert.
Guerrazzi avait un oncle qui l’aimait, et qui, en apprenant cet exil, se tua de chagrin et de colère.
On voit que, dès son noviciat, notre poète avait souffert plus souvent qu’k son tour et méritait déjà de mépriser les hommes. Mais je commence à peine : il n’avait alors que vingt-quatre ans.
Je n’ai pas dit qu’il avait perdu sa mère avant de la connaître.
En 1831, de retour à Livourne, il trouva cette ville en fièvre. Il essaya de la calmer, on l’accusa de l’avoir' soulevée. Il fut mis en prison avec des prostituées et des assassins. Il y vit des scènes horribles. Ces misérables,
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pris de vin, s’entr’égorgeaient la nuit; le sang roulait de leurs blessures avec le gargouillis de l’huile qui sort du tonneau....
Il sortit de là comme il était entré, sans savoir pourquoi. Sa maison avait été fouillée, ses papiers saisis et dispersés, son crédit ruiné, ses affaires détruites. Il subissait des interrogatoires invraisemblables. On l’accusait d’avoir acheté quarante mille fusils.
« Écrivez au gouvernement, répondit-il au commissaire, que quarante mille fusils coûtent plus de deux cent mille écus, et que, si j’avais acheté quarante mille fusils, je me serais bien réservé deux cent mille autres écus pour les charger, et vous ne seriez plus là maintenant à m’accuser de cette niaiserie. »
Un jour, Guerrazzi vit entrer chez lui un de ses amis de collège, si horriblement changé qu’il ne le reconnut pas. Ce malheureux s’était fait voleur et de voleur espion ; il avait été chargé de surveiller notre poète. Pris de remords, il venait se confesser à lui et le mettre sur ses gardes. Le délateur dénonçait le gouvernement.
Guerrazzi voulut lui donner de l’argent, mais il eut un refus.
oc Vous ne nie comprenez pas, lui dit l’homme. Le sentiment qui m’a poussé ne se paye pas en monnaie. Laissez-moi la consolation d’avoir fait une bonne action , la seule peut-être que j’aie faite en ma vie. Adieu. »
« Et il s’en alla , me laissant méditer sur cet épouvantable abîme qu’on appelle le cœur. »
En 1834, nouvelle invasion domiciliaire, et perquisition complète : livres effeuillés, meubles vidés, murs visités par la sonde, carreaux arrachés du sol. On ne trouva rien, mais on enferma Guerrazzi dans la forteresse.
F. D. GUERRAZZI.
Il y retrouva ses amis de Livourne, et entre autres Carlo Bini. Après quelques jours on relégua les plus compromis dans l’île d’Elbe, à Porto Ferraio, qui avait été, vingt ans avant, la prison de l’empereur.
Guerrazzi fut tenu au secret dans un cachot, mais on lui permit de lire et d’écrire. On lui confia les livres qu’avait laissés Napoléon. Et il écrivit le Siège de Florence.
Un beau roman où, comme Prométhée, il essaya d’animer l’Italie, en livrant comme lui son foie au vautour. Son foie est le mot, il le ditlui-mème. Ce viscère, attaqué chez lui par l’irritation et la fièvre du travail, est resté malade, éternellement dévoré.
Et pendant qu’il écrivait, il perdit ses amis, ses compagnons de prison, son frère qui lui laissa deux enfants à nourrir, son vieux père auquel il put fermer les yeux. Il écrivit sur sa pierre : Hic intus Francisci Guerratii insontes cineres expectant postremum Dci judicium sine pavore.
Ce n’est pas tout, il perdit aussi la seule femme qu’il eût jamais aimée. Il ne dit pas son nom ; il raconte seulement qu’après l’avoir désirée de toute son âme, il l’avait fuie en l’aimant toujours. Laissons-lui raconter cette histoire douloureuse.
« A la fleur de son âge et de sa beauté vraiment admirable, elle fut brisée d’un coup parla mort. Je l’ignorais. Je rencontrai par hasard un homme que je connaissais; il me demanda si je savais le douloureux accident arrivé dans la matinée, je lui répondis que non, et il me parla aussitôt d’une mort subite, d’un cœur qui s’était rompu, et il me dit le nom de cette femme.
« Je ne sais ce qui se passa alors; je me rappelle seulement que je revins à moi dans un cercle d’amis qui
F. D. GUERRAZZI.
m’entouraient des soins les plus affectueux, et de temps en temps reprochaient durement sa maladresse au nouvelliste mortifié qui tenait la tète Lasse. Je me levai, je remerciai et je pris congé d’eux ou plutôt je m’enfuis. Je me sentais tout h fait différent de ce que j étais avant la nouvelle; il me semblait que là où j’appuyais le pied s’effondrait la terre et, au dedans de moi, je sentais un vide, une inertie de sang, une torpeur de cerveau que nulle parole ne peut exprimer. Cependant, en ce naufrage de facultés, l’âme resta ferme. Elle me poussa vers le lit de mon amie morte et j’y allai. Téméraire défi de la volonté à la nature!
« Elle était couchée dans son lit, comme endormie,, son visage était blanc ; seulement sous les paupières et aux angles de la bouche des lignes plombées portaient la trace de la mort. Personne ne la gardait, je la trouvai seule et seul à seule , tout le jour, je me plaçai debout auprès d’elle, je fixai mes yeux sur son visage et ne les remuai plus. A quoi pensais-je? A rien. Et que fis-je alors? Rien non plus : ni soupirs, ni larmes ; muet connue elle et plus malheureux peut-être.
« Passa l’heure de mon repas et je n’y songeai point, le jour baissa et je n’y pris point garde, et comme il y avait des flambeaux allumés sur une commode, je continuai à considérer cette figure morte à la lueur des chandelles sans m’apercevoir que le jour avait disparu.. Vint un homme avec la bière; il me pria de lui prêter la main pour y déposer la défunte ; je les regardai tous deux, elle et lui, puis je la pris par-dessous les bras tandis qu’il lui tenait les pieds, et nous la déposâmes dans la bière. La tête pendante s’affaissa sur ma main et parut y imprimer un baiser de reconnaissance ; la vérité c’est qu’elle y laissa une trace de sang. Quand elle fut couchée dans le cercueil, je pris un coussin et
F. D. GUERRAZZI.
je le lui mis sous la tête. Cependant survinrent d’autres hommes en chape, les uns avec le couvercle, les autres avec un marteau et des clous. Ils mirent d’abord le couvercle sur la bière et m’enlevèrent pour toujours la vue de mon amie. Ici commença de nouveau pour moi la sensation de la terre s’effondrant sous mes pieds. Mais, quand ils se mirent à planter les clous avec des coups redoublés, je jure par ce Dieu quidoit nous juger tous, que ije sentis physiquement ’ces clous me transpercer le crâne; la lumière s’éteignit dans mes yeux et je m’évanouis de nouveau. En revenant à moi, je me vis entouré de femmes, mais je ne vis plus la bière »
Il fut dès lors assailli d’un tic nerveux qui le tortura trois ans de douleurs atroces. Il songea bien des fois au suicide, mais il eut le courage de vivre pour son vieux père, et son vieux père mourut. « Et désormais, dit-il, ma vie m’apparut comme la rue funèbre de Pompéia; en me tournant à droite, en me tournant à gauche, de tous côtés, à chaque pas, je rencontrais une tombe. »
Comprenez-vous maintenant pourquoi son livre est une œuvre de colère et de désespoir?
Il sortit de prison, reprit avec honneur sa profession d’avocat, chargé des enfants de son frère. Mais en 1847, au timide réveil de son pays, il fut renvoyé aux îles. La révolution le ramena à Livourne, puis à Florence où il fut député, puis ministre avec Montanelli, son rival et son contraire, comme il arrive toujours entre deux hommes de talent et d’influence, qui ne peuvent jamais se ressembler : c’est une vieille histoire et toujours nouvelle. Je rencontre partout ce dualisme de l’idée et de l’action, du rêve et de la réalité, de la lyre et du drame, de la douceur et de la force, de l’idéal et du
F. D. GUERRAZZI.
possible, du beau et du vrai. Rappelez-vous la Gironde et la Montagne et, plus près denous, Lamartine et Ledru Rollin. Montanelli fut le Lamartine de Florence, Guerrazzi tenait plutôt de Machiavel.
J’ai entendu dire de lui, par des hommes d’État qui l’ont combattu, qu’il était le seul homme politique de Toscane. Si on l’eût laissé faire quand il était ministre, il aurait sauvé le grand-duc. Si on l’eût laissé faire quand il était dictateur, il aurait sauvé la république.
Mais ministre, il eut contre lui la faiblesse et la défiance du souverain. Dictateur, il eut contre lui les vainqueurs et les vaincus de Novare. Ur, de nos jours, on ne croit plus qu’à la légitimité du succès. Væ victis !
Il fut destitué par les modérés qui passèrent pour les sages après la déroute de l’Italie. Les paysans épouvantés criaient : « Vive l’Autriche ! » et sous les fenêtres de Guerrazzi : « Mort au voleur ! » — «Us croyaient que le dictateur allait emporter deux millions, dit M. Perrens, et la municipalité était forcée de lui payer son retour à Livourne. »
Ces forcenés, comme les juifs d’il y a huit cents ans, demandaient à grands cris le sang de Guerrazzi. Le nouveau pouvoir montra l’irrésolution de Pilate. Il n’osait pas résister, il ne voulait pas céder à l’émeute. 11 ne voulait pas livrer l’homme qu’il trouvait sans péché, mais il n’osait pas le couvrir de son égide. Il tâcha de mettre d’accord sa conscience et sa faiblesse. Il enferma Guerrazzi dans une prison. C’était à la fois contenter et désarmer la populace. Elle demandait un châtiment, elle était obéie, mais sa proie lui échappait.
Guerrazzi subit trois ans cet emprisonnement honteux pour la Toscane. Puis on lui fit son procès : les Autrichiens étaient rentrés et derrière eux le grand-duc.
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F. D. GUERRAZZI.
Le poëte, violemment attaqué, vaillamment défendu, fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, mais sa peine commuée en exil; il partit pour la Corse. Il y est rentré dans la vie littéraire avec un redoublement de verve et de vigueur.
L’an dernier j’étais à Gènes. Je m’engageai dans un sentier qui gravit la colline en partant du chemin de fer. Je montai le long d’un ravin coupé d’un filet bleu, au delà duquel, entre le ciel et la mer, la tête et les pieds dans l’azur, s’élève superbement la ville. Je me trouvai bientôt devant une porte verte où je lus sur une plaque de cuivre un nom qui me fit battre le cœur : F. D. Guerrazzi.
J’étais venu là pour voir l’illustre exilé; mais je n’osai pas d’abord sonner à cette porte. Je fus pris de cette inexplicable terreur qui m’avait déjà saisi à Tübingue devant la maison de Uhland. C’était une discrétion qui me retenait sur le seuil, m’empêchant de me jeter, moi étranger et inconnu, dans le chemin du poëte; c’était la crainte de voir un peu de mauvaise humeur répondre à ma curiosité importune, et beaucoup d’indifférence à mon ardente sympathie ; c’était la conscience de ma petitesse, la modestie de mon orgueil ou peut-être ce regret qui nous saisit même en face du bonheur, quand nous prenons congé d’une longue espérance : que vous dirai-j.e, enfin? je brûlais d’entrer et je restais immobile, je reculais presque : j avais, peur. Je tremblais plus encore que je n’avais fait devant la porte de Uhland, car ce n’était pas seulement l’homme illustre que je redoutais, mais l’homme lui-même. Je me représentais Guerrazzi comme un misanthrope sombre, violent, aigri par les désillusions, par les injustices, par les souffrances de la prison, par les nostalgies de l’exil, et naturellement hostile au nouveau venu qui,
F. D. GUERRAZZI.
selon toute probabilité, devait être à ses yeux un méchant ou un lâche. Mais la porte ouverte, le jardin traversé, quand je me trouvai tout à coup en face du poète, il me vint à l’esprit ces vers d’un de ses frères de France, qui lui ressemble par le génie et le malheur :
Quand vous vous assemblez, bruyante multitude,
Pouf aller le traquer jusqu’en sa solitude,
Vous excitant l’un l'autre, acharnés, furieux,
— Ne le sentez-vous pas? — Le peuple sérieux Qui rêvait à vos cris un dragon dans son antre Avec la flamme aux yeux, avec l’écaille au ventre, S'étonne de ne voir d’autre objet à vos coups Que cet homme pensif, mystérieux et doux.
Je vis un Toscan dans toute la force du terme, vif,, pétulant, ouvert, courtois au possible et parlant, avec la volubilité haletante des Florentins, cette belle langue vulgaire de Giusti, si pleine de couleurs et d’images* Sa toque, sa houppelande et les lunettes qui défendent ses yeux fatigués lui donnaient un air de bonhomie, son visage s’égayait souvent de sourires vifs et joyeux et s’illuminait aussi d’éclairs quand l’entretien devenait politique. Il abordait tous les sujets avec la franchise et la liberté de notre Béranger, et livrait son esprit sans réserve ; il me dit son avis sur tout comme à un égal en expérience ou comme à un ami de vingt ans. Il m’a détrompé de toutes lès erreurs qu’on m’avait insinuées sur son compte; il m’a parlé de Dieu avec ferveur, de l’Italie avec espérance, de la famille humaine avec amour. Sur lui-même, au rebours des hommes de son pays, et peut-être aussi du nôtre, il m’a dit fort peu de choses; j’ai voulu lui parler de son esthétique, et voici ce qu’il m’a répondu :
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F. D. GUERRAZZI.
« Dans les pays libres et dans les pays calmes, on a le bonheur et le droit de faire de l’art pour l’art. Chez nous, ce serait faiblesse et apathie. Quand j’écris, c’est que j’ai quelque chose à faire; mes livres ne sont pas des ouvrages, mais des actions. Avant tout, ici, nous devons être hommes. Notre devoir est d’agir et de combattre. Quand nous n’avons pas d’épée, nous prenons la plume. Nous amassons des matériaux pour dresser des batteries ou des forteresses, tant pis si nos constructions ne sont pas des œuvres d’art.
« Écrire lentement, froidement, de notre temps et dans notre pays, avec le parti pris de créer un chefd’œuvre, serait presque une impiété. Quand je compose un livre, je ne songe qu’à livrer mon âme, à communiquer mon idée ou ma foi. Comme cadre, j’ai choisi le roman, forme populaire et très-goûtée de nos jours, mais comme cadre seulement; mon tableau, c’est ma pensée, mes doutes ou mes rêves. Je commence un récit pour attacher la foule; quand je sens qu’elle est prise, je lui dis ce que j’ai à dire; quand je crois que la leçon fatigue, je reprends l’anecdote, et toutes les fois que je peux l’interrompre, je reviens à mon enseignement. Esthétique détestable, je le veux bien ; mes travaux de siège seront détruits après la guerre, je n’en ai jamais douté; mais que m’importe? Que mon œuvre passe comme une tempête, si en passant elle a foudroyé les méchants, secoué les lâches, épuré l’air. »
J’ai reçu depuis l’an dernier deux billets de Guerrazzi. Je vais en citer quelques lignes pour montrer avec quelle effusion, dans le moindre de ses écrits, cet homme fervent répand son âme.
« Je me souviens de vous, dit-il dans son premier billet, à cause de l’amour que vous portez à mon pays. Jusqu’à présent, parmi nos défauts, on ne nous attri—
F. I). GUERRAZZI.
hua jamais celui d’oublier facilement les amours et les haines. »
Voici la lin du second, qui a en tout six lignes :
« Je vous recommande mon pauvre pays plus que je ne saurais recommander mon âme à Dieu.
« F. D. Guerrazzi. »
garibaldi et mazzini. — La légende de Garibaldi. — Une poignée d’anecdotes. — Huit bateaux contre une escadre. — Les gauchos. — La part de la veuve. — Garibaldi en Lombardie, à Rome. — Sa retraite entre quatre armées. — La femme de Garibaldi. — La revue des morts. — Mazzini : le système et l’homme. — Mazzini et Gioberti.
Pour visiter Guerrazzi, nous avons débarqué sur les côtes des pays sardes : ici deux hommes nous apparaissent entourés d’un prestige qui nous arrête bon gré mal gré devant eux : Garibaldi, Mazzini.
Le premier n’appartient pas h mes études, mais comment passer devant lui sans le regarder! Il est l’homme le plus populaire d’Itahe. Il ne ressemble à personne, il échappe à toute analyse, il déconcerte les lois de la vraisemblance et le calcul des probabilités; il paraît étranger à notre temps et à nos mœurs, on dirait un transfuge des siècles héroïques. Son histoire est une légende, et nul ne la connaît tout entière; celui qui voudra l’écrire sera traité de Marco-Saint-Hilaire ou d’Alexandre Dumas. Jamais roman de chevalerie, jamais drame espagnol n’a entassé plus d’aventures impossibles sur une scène aussi large et autour d’un homme aussi fantastiquement fabuleux.
Il naît à Nice en 1807, et dès lors se lance à la mer. Vingt ans après il conspire à Gênes, le lendemain on le retrouve officier du bey de Tuuis, le surlendemain
GARIBALDI ET MAZZIXI.
eu Amérique, d’abord caboteur à Rio-Janeiro, puis chef d’escadre h Montevideo contre Buenos-Ayres, et chef de partisans contre Rosas; aussitôt après, coup sur coup, capitaine en Lombardie et dans le Tyrol,. député à Turin, général à Rome, fabricant de chandelles à New-York, chercheur d’or en Californie, puis caboteur encore et transportant d’Amérique eu Linné, pour engraisser la terre, des excréments d’oiseaux, puis dans le Pérou commandant supérieur des troupes; hier capitaine d’un navire piéinontais, aujourd’hui avec l’Italie, et avec nous, contre l’Autriche, entrant le premier en Lombardie avec une poignée de braves qui chassent des armées devant eux.
Veut-on des annecdoles sur sa vie? Elles foisonnent. Pour qu’on me croie sur parole, j’en emprunte quelques-unes à un livre écrit par un Italien contre l’Italie, par un jésuite contre la révolution. Ce livre est intitulé Lionello, c’est la suite d’un roman fameux, le Juif de Vérone. L’auteur anonyme (on m’a dit son nom, je ne m’en souviens plus) exècre Garibaldi comme un jésuite seul sait exécrer. Voici pourtant ce qu’il raconte, je n’ajoute rien à sou récit, j’en ôte seulement la bave.
Enfant encore, Garibaldi se trouvait un jour sur le rivage entre Nice et Villefranche. Il aperçut une barque, remplie de jeunes gens, assaillie d’une rafale et déjh couchée : elle allait chavirer. Il se jeta seul à la nage, atteignit la barque et abattit la voile. Tous ces jeunes gens furent sauvés.
Plus tard à Marseille, de son bord, il vit à terre une foule de gens qui tendaient les mains en poussant des cris d’angoisse. Un enfant était tombé h la mer et nul n’osait aller le chercher sous l’encombrement de vaisseaux qui obstruaient alors le port unique. Garibaldi, d’un saut, atteignit le bonhomme et le mit à sec,,
GARIBALDI ET MAZZINI
puis il disparut dans la foule. La famille aisée de cet enfant parvint à grand’ peine à retrouver le sauveur et lui offrit une riche récompense. Il n’accepta .qu’une poignée de main et disparut de nouveau.
Plus tard à Buenos-Ayres , dans une tempête qui entre-choquait les navires, il alla chercher jusqu’entre les ancres que les vagues arrachaient du sable un pauvre nègre qui se croyait déjà mort.
Mais ce n’étaient là que des hors-d’œuvre. Il fallait le voir au combat sur sa barque, attaquant des vaisseaux et même des vaisseaux anglais qu’il parvenait seul à capturer, ou bien à cheval, à toutes brides, à travers la mêlée, ses yeux pleins d’éclairs, son front empanaché, son corps trapu dans une tunique écarlate, et secouant au vent la crinière fauve qui lui fait une tête de lion ; il fallait le voir devant ses braves, sur les remparts de la ville éternelle ou sous les murs de Velletri, où il enferma l’armée battue du roi de Naples qu’il faillit ramener en triomphe au peuple romain.
Au Brésil, après d’affreux combats, une balle lui avait traversé le cou, entrant sous la mâchoire gauche et s’arrêtant sous l’oreille droite. Après deux évasions et huit mois de cachot il recommença la guerre. Avec onze Italiens, il mit un capitaine et cent vingt hommes en fuite. « Un homme libre vaut dix esclaves, » disait-il fièrement. Une autre fois, dans un assaut, il rampa jusqu’aux canonnières d’une forteresse et y serait entré par là, si on l’avait suivi.
On connaît l’un de ses derniers exploits, la victoire de la Tapera di don Venanzio, où avec quatre compagnies et une vingtaine de cavaliers, après douze heures de combats, il mit en fuite 900 chevaux et 1200 hommes.
Mais voici un fait qui est beaucoup moins connu :
GARIBALDI ET MAZZINI
A Montevideo, où il nourrit d’abord sa femme et son premier enfant, en donnant des leçons d’algèbre, on lui conlia le commandement d'une flottille contre les Argentins. Il s’engagea dans un fleuve où il s’engrava ; survint la flotte ennemie ; il était pris, mais il ne se rendit pas. Il soutint pendant trois jours une lutte acharnée. Il épuisa d’abord ses munitions ; puis il brisa les chaînes de ses ancres et en chargea les pièces, les bourrant de tout le fer et de tout le bronze qui lui tombait sous la main. Enfin n’ayant plus une once de métal, il descendit ses gens dans les canots, laissa derrière lui une traînée de poudre, y mit la mèche et sauta dans une barque pendant que la flottille éclatait dans l'air en faisant le plus grand mal aux Argentins. Il descendit à terre; mais il y trouva une armée qui l’attendait , l’infanterie de Rosas. Gomment il put lui échapper, nul ne le sait ; on sait seulement que peu de temps après, il avait d’autres vaisseaux et d’autres soldats sous ses .ordres. Dans les terribles journées du Cerro , de las très Cruces, de la Bayado et du Salto il fît des miracles effrayants.
On disait de lui ce qu’on dit aujourd’hui de nos turcos : c’était un diable. Il se glissait la nuit, sur des pontons à rames sourdes, entre les vaisseaux ennemis, pour en percer les quilles, ou plongeait jusqu’aux ancres pour en limer les chaînes, ou frottait les poupes de résine et y mettait le feu.
Un jour, Montevideo restant bloqué par l’escadre de l’amiral Brown, il offrit d’aller à Buenos-Ayres avec ses Italiens et d’enlever le général Rosas. On ne lui permit pas cette témérité, craignant de le perdre et l’on eut tort : il l’aurait fait.
a Puisque vous ne me laissez pas enlever Rosas, lais— sez-moi du moins chasser Brown, » dit-il aux magistrats de la ville.
GARIBALBI ET MAZZINI.
Tout Montevideo se mit aux fenêtres, sur les murailles et sur les toits, même sur les vergues et les hunes des vaisseaux du port, pour voir ce que Garibaldi voulait faire. Il arma trois petites fustes de huit canons et donna la chasse à l’ennemi qui en avait quarante-quatre; mais il lui courut sus avec tant de rage et d’aplomh, avec des harpons et des grapins qui jetaient tant d’éclairs au soleil, avecune si formidable résolut ion d’aborder et de se battre à l’arme blanche, combats furieux où ses légionnaires se ruaient comme des lions, que l’amiral Brown refusa la bataille et gagna le large. Garibaldi rentra en triomphe dans le port aux acclamations de la ville. Les pavillons de tous les pays furent arborés en son honneur.
Il n’a jamais eu avec lui que des hommes habitués à regarder la mort : des toreros, des contrebandiers, des pirates, des chasseurs de bêtes fauves : l’un d’eux qui s’était battu avec un tigre avait eu, d’un coup de griffe, une joue, une oreille et un œil emportés. Ces héroïques bandits qui faisaient peur et plaisir à voir, n’avaient jamais plié que sous leur chef et tremblaient devant lui comme des femmes.
Aujourd’hui qp'on lui rend justice et qu'il combat pour la sainte cause, avec son pays et sous son roi, il commande une légion de gentilshommes. Mais il les a rendus, en quelques heures, aveuglément soumis, héroïquement terribles comme ses gauchos et ses forbans d’autrefois.
En Amérique, il recevait la paye d’un simple soldat. Le ministre de la guerre, Pacheco y Orbes, eut honte un jour de cette injustice. Il lui envoya cinq cents francs environ.
Garibaldi n’en prit que la moitié et donna le reste à une veuve qui était pauvre.
GARIBALDI ET MAZZINI
Un matin, on ne sait comment, ilse réveilla dictateur de Montevideo. Un coup de vent l’avait porté au sommet ; il eut en sa main tous les pouvoirs et sous sa loi tout un peuple.
Un autre coup de vent lui arracha le sceptre et lui remit à la main la rame et le fusil. Mais ce vent-là venait d’Italie. C’était le souffle de liberté qui se levait à Rome. Garibaldi offrit son épée à Pie IX.
Et il partit avec ses hommes. On connaît son entrevue avec Charles Albert, qui refusa son secours et voulut l’écarter de la Lombardie.
Il n’en marcha pas moins contre les Autrichiens et combattit malgré le roi. La paix conclue, il tint seul la campagne.
Nous l’avons vu à Rome, il en sortit le dernier. Il faut lire dans Luigi Carlo Farini le récit de cette retraite. Notez que Faiini est un historien conservateur.
Garibaldi, guidé par Giceruacchio, l’homme du peuple nous avait échappé. Il était à Tivoli, avec ses bagages, ses munitions et ses armes. Il voulait aller à Spoleto, pour y transporter la république romaine , et résister encore jusqu’aux derniers moments. Mais la république n’osa pas l’y suivre. Il fallait traverser les Autrichiens qui étaient en Toscane, dans les Légations, partout. Garibaldi partit pour Venise.
Il avait devant lui les Allemands, derrière lui les Français, les Napolitains, les Espagnols. 11 était enfermé dans un cercle de fer. Mais en disséminant sa petite armée et en tenant partout l’ennemi en éveil, toujours en marche, toujours l’œil ouvert, un pied en Toscane et l’autre dans les États romains, se glissant la nuit par des sentiers impossibles entre quatre armées et essayant encore dans sa fuite de soulever les peuples
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abattus, diminué de jour en jour par les fatigues, les défaillances et les défections de ses hommes et blessé luimême à la tête dans un combat furieux, accompagné de sa femme Auita, qui était enceinte, pressé de tous côtés, poursuivi à outrance et ne voulant pas se rendre vivant ni mourir avant que l’Italie fût morte, il parvint enfin, par des miracles de persistance et d’audace, à se jeter avec les derniers débris de l’armée romaine sur la terre libre de Saint-Marin.
Là, il fit une proclamation où il déliait de tout engagement ses camarades. Cependant l’Autriche n’était pas satisfaite. Elle marchait avec dix mille hommes sur la petite république, et menaçait de l’envahir si les Italiens ne posaient pas les armes. Et s’ils les posaient d’eux mêmes, elle promettait à Garibaldi de le renvoyer libre en Amérique, à ses soldats de les renvoyer libres chez eux.
Trois cents hommes répondirent : à Venise!
Garibaldi leur avait dit : « A qui veut me suivre, j’offre de nouvelles souffrances, de plus grands périls, la mort peut-être ; des pactes avec l’étranger, jamais ! »
Us partirent.
A Cesenatico, ils prirent treize barques de pêche et entrèrent dans la mer. Pendant ce temps les Autrichiens les cherchaient partout, menaçant de mort tous ceux qui leur auraient donné un verre d'eau ou une botte de paille. Puis il envahirent Saint-Marin et se vengèrent sur ceux qui avaient posé les armes. Aux Romains, la bastonnade; aux Lombards, la prison.
Les barques arrivèrent en vue de Venise. Mais là, dispersées parle veut contraire et la flotte autrichienne, elles tombèrent huit sur treize, dans les mains de l’ennemi. Garibaldi fut rejeté sur les terres romaines. Là ses compagnons se débandèrent, allant au hasard devant
GARIBALDI ET MAZZINI
eux , errant dans les bois, chassés et tués comme des bêtes fauves , abandonnés sans sépulture ; ils disparurent tous. Ciceruacehio le Transtévérin était de ces derniers hommes : on ne sait où il est mort.
« Ainsi, dit Farini, finit la république romaine. »
Mais Garibaldi n’est pas de ceux qui tombent. La superstition napolitaine le croit immortel. Il partit avec sa femme enceinte et s’enfonça dans les terres, reconnu, mais accueilli, secouru partout par les autorités, malgré l’Autriche. Il marcha ainsi deux jours, avec un courage qui ne faiblit jamais.
Mais au troisième jour, il eut un affreux malheur: il sentit s’affaisser dans ses bras et mourir sa femme exténuée.
C’était une créole. Il l’avait épousée en Amérique au bruit des canons, au sifflement des boulets. Le jour de ses noces il s’était jeté avec elle sur un esquif et lancé à la mer en faisant sauter derrière lui ses bâtiments. Depuis lors il l’avait toujours eue à ses côtés partageant ses périls et suivant sa fortune. Elle n’était femme que pour l’adorer.
L : n jour, dans un combat acharné, les Brésiliens l’avaient prise. On vint lui dire, dans sa prison, que son mari était mort en voulant la sauver. Elle ne pleura pas, mais la nuit, glissant entre ses geôliers, elle courut sur le champ de bataille. Elle y parvint à l’aube et chercha Garibaldi parmi les cadavres. Elle les regarda tous en face et voyant qu’il n’y était pas , elle leva les yeux au ciel et bénit Dieu.
Puis, errant seule, pendant deux jours et deux nuits dans les bois, elle regagna le camp des insurgés et son mari qui la croyait morte.
Elle lui avait donné trois enfants et portait le quatrième dans son sein, lorsqu'elle expira.
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GARIBALDI ET MAZZINI. 333
Gai'ihaldi survécut à cette femme héroïque. Echappé seul au naufrage, il traversa l’Italie; puis reparut à Tunis , en Chine , au Pérou , presque toujours caché , comme un demi-dieu , dans les nuages. On ne pouvait le suivre, ni savoir où il était.
Le sait-on beaucoup mieux maintenant que l’Europe entière a les yeux sur lui? Il marche à quelques pas de nous, et il nous échappe encore. Il disparaît dans la poussière du combat et dans la fumée de la poudre, puis, tout à coup , on apprend qu’il a pris une ville ou chassé une armée avec une poignée de soldats.
Voilà l’homme — et j’avais tort tout à l’heure en disant qu’il n’appartenait pas au livre que j’écris. J’apprends en ce moment qu’il est poète.
Il serait temps de passer à Mazzini, cet aventurier non moins mystérieux, non moins téméraire; ce Gari- Laldi théorique dont les actes exorbitants déroutent également l’attention. Je devrais parler de lui longuement, mais je n’ose le faire.
J’oserai dire au moins pourquoi je ne le fais pas. C’est que je ne veux pas me joindre aux injustes et aux ignorants qui l’accablent. Si je parle jamais de lui, ce sera pour le réhabiliter.
Or le réhabiliter en ce moment serait une faute. Il est encore trop puissant pour qu’on puisse le défendre sans péril. Il n’est pas encore assez vaincu pour ne plus faire de mal. Vanter l’homme aujourd’hui, ce serait approuver le système :
Et ce système condamné , mais toujours menaçant, est une formidable erreur. Il sacrifie à la certitude illusoire du succès final tous les intérêts du moment, à l’infaillibilité douteuse d’une opinion toutes les lois humaines.
En suivant les traditions d'une école célèbre, il justi-
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fie le chemin par le but et le mal commis par le bien rêvé. Mais pour que cette justification soit possible , il faut que ce bien ne soit pas seulement rêvé, mais atteint. Le succès dans ce cas peut seul légitimer les armes. Et quand le succès vous manque, vos crimes vous restent et vous êtes maudits.
Ah ! sans doute , si nos prévisions ne se trompaient jamais; si d’après nos déductions, s’enchaînaient les choses futures, nous pourrions marcher sur des lois et immoler des hommes pour hâter les triomphes certains de l’avenir; mais nos prévisions sont déçues et nos déductions réfutées chaque jour par l’inconnu qui nous refoule ou nous déborde. Brutus, en tuant César, a fait l’empire. L’avenir est à Dieu !
Ce système a été plus fatal à l’Italie que Rome et l’Autriche. Il a égaré, sacrifié, perdu toute une jeunesse frémissante; il a reculé de dix ans la victoire qui s’annonce aujourd’hui ; il l'a rendue impossible sans une intervention étrangère; il menace encore de la compromettre par l’opiniâtreté de son opposition.
11 faut que cette politique mauvaise soit anéantie par l’autorité des faits, la loyauté des princes et la confiance des peuples. Il faut qu’elle soit désarmée par la réalisation même de son rêve et que l’Italie relevée enfin, non par le poignard, mais par l’épée, détrompe et réjouisse à la fois les sectaires qui la tuaient d’amour.
Alors seulement on pourra dégager d’un système fatal l’homme qui fut l’initiateur de la jeune Italie , l’i mm uable défenseur de l’unité nationale, le soldat de Milan, le triumvir de Rome, partout vaincu, jamais détruit, toujours renaissant, encouragé par les désillusions, multiplié par les défaites , exemple merveilleux d’audace et de constance, et, malgré les épreuves , plus croyant, plus fervent, plus puissant de jour en jour :
GARIBALDI ET MAZZINI
soulevant des légions avec une parole et les jetant dans de folles aventures où elles savent qu’elles vont mourir;, cet homme qui sans titre, sans patrie, sans maison, •chassé de partout, acculé dans une île, a dans sa main des millions, des armées, et seul contre l’Europe entière , la tient en sentinelle et lui fait peur. C’est un corsaire politique plus poétique et plus insensé que celui de Byron. Il écrit des lettres aux souverains pour letur conseiller le suicide ; en ses moments de loisir il lit Goethe et cherche l’HomuncuIus; il est passionné en amour comme Pétrarque, en amitié comme Pylade ou Pythias; il aime son Dieu, il aime les hommes, il est épris de toute beauté, de toute vérité, de toute grandeur, et il bouleverse le monde. On peut, en deux mots, résumer cet homme etexpliquer sa force : Mazzini estime conscience et un caractère, uneconvictiou et une volonté.
Dans quelque temps , Dieu le veuille, je pourrai le défendre; car son système ne sera plus pour l’Italie un danger ni un malheur. Aujourd’hui je salue et je passe.
Et je rencontre en Piémont, du premier regard, celui qui a fait le plus de bruit et le plus de choses en Italie , le prêtre , le philosophe , l’homme d’Etat Gioberti. S’il y a quelque brusquerie dans ma transition , ce n’est pas le lien qui manque. C’est en partant de Mazzini que l’écrivain catholique aboutit à Pie IX.
Ces deux hommes se donnèrent quelque temps la main au début de leur carrière; on les vit marcher ensemble, et d’accord, et résolûiuent. C’était en 1833, aux premiers jours de la jeune Italie; Mazzini venait de se sauver h Marseille. Dénoncé par un agent de police il avait passé bien près de l’échafaud. Par bonheur r égnait alors un prince qui se piquait de jurisprudence. Charles-Félix était docteur en droit. Il s’aperçut que le .sectaire était accusé sur le témoignage d’un seul agent;
GARIBALDI ET MAZZINI
or, comme la loi en réclamait deux, une commission de trois magistrats, dont l’un était carbonaro, déclara l’accusation incorrecte. Mazzini ne fut qu’exilé. '
Il se rendit à Marseille où il fonda un journal. Ce fut dans cette feuille que débuta Gioberti sous le pseudonyme de Démophile. Et ce fut à cause de des articles qu’il se vit à son tour expulsé de Piémont.
Mais les deux proscrits s’écartèrent bientôt l’un de l’autre. Le philosophe était moins idéologue que le conspirateur. Désespérant des moyens violents et des systèmes absolus, Gioberti se résigna, dans son rêve plus modeste, k une unité partielle et ne demanda qu’un royaume de la Haute-Italie. Mazzini resta inébranlable dans son idée de l’unité italienne. Il essaya de tous les moyens pour l’obtenir, il s’adressa aux peuples, aux souverains, même au pape : de là les revirements qu’on lui a reprochés. Mais ces revirements n’étaient que des manœuvres pour exploiter le vent. Il ne louvoyait que pour s’approcher du port mille fois signalé : l’Italie une et indivisible.
Le mieux est moins que le bien, quand on sort du mal : Mazzini voulait le bien, Gioberti se contentait du mieux; ils ne pouvaient s’entendre. Ils n’eurent dès lors qu’un point commun : la haine contre la France. Mazzini la professe hautement dans tous ses écrits; Gioberti a dit en 1848, à l’un de ses amis florentins, ce mot violent : « Je voudrais que la république tombât chez les Français, pour le mal qu’ils ont fait au monde. *
Et pourtant, c’est Montanelli qui l’a remarqué, ces deux rêveurs étaient par l’esprit d’origine française. Ils descendaient de Lamennais l’un et l'autre : Gioberti de l’Essai sur V Indifférence, Mazzini des Paroles d'un croyant.
les philosophes. — Les spiritualistes officiels en France. — Les catholiques en Italie. — Leur rapport avec les touristes anglais. — Une phrase de M. Quinet. — Pasquale Galluppi. — Les philosophes de la Renaissance. — Rosmini, pouiquoi il fut catholique. — Un mot de Pie VIII. — Le système de Rosmini, le saint-simonisme catholique. — Attaques des jésuites, défensq des libéraux. — Rosmini en faveur; sa disgrftce. — Son voyage à Gaëte. — Sa statue, par Vêla. — Une lettre inédite de Mamiani : son autobiographie philosophique. — Une visite à Ausonio Franchi : souvenirs d’Allemagne. — Le P. Ventura et son homonyme.
Réfugié à Paris, puis à Bruxelles, où il donnait pour vivre des répétitions dans un collège et des leçons d’italien, Gioberti commença par être philosophe. Ses premiers livres sont de spéculation pure, une Introduction à V histoire de la philosophie et un traité Du Surnaturel.
En le suivant dans ses écrits, faisons ce qu’il a fait : commençons par être philosophe. Et voyons ce qu’elle chante, cette philosophie, comme demandait M. Jourdain.
Rien n’est plus curieux, à mon avis, que la philosophie italienne, si ce n’est la française depuis Molière jusqu’à nos jours. Chez nous, un philosophe est un homme d’esprit qui veut faire son chemin. Il regarde autour de lui pour Savoir où en sont les autres. Il voit que l’un est critique, l’autre historien, celui-ci savant,
LES PHILOSOPHES
celui-là poëte, et que, toutes les places étant prises, il ne lui reste plus qu’à se replier sur lui-même avec un air de méditation. Il en prend bravement son parti et se dit un beau jour : soyons philosophe !
Mais un moment ! Ce n’est pas tout que d’être philosophe, il faut réussir avec ce vilain métier. Réussir en écrivant des livres, mauvais moyen : on ne les lit pas, on les paye mal. On a un succès d’estime, la fumée du pot, et on meurt de faim. Il n’y a en France qu’un philosophe qui soit bien traité : c’est le philosophe officiel.
Je ne fais pas de personnalité, je trace un caractère. Philosophe officiel n’est pas seulement celui qui occupe la Sorbonne et la Revue des Deux Mondes; mais tous ceux qui professent ou écrivent dans les moindres écoles et sur les moindres sujets, brevetés à Paris ou en province avec la garantie du gouvernement; tous ceux, en un mot, qui sont couronnés par l’Institut et nourris par l’üniversité de France. Les autres restent inconnus ou méconnus, quand ils ne sont pas diffamés.
La grande question est donc d’être un pensionnaire de l’Université, un lauréat de l’Académie. Or, l’Académie et l’Université honorent, jusqu’à un certain point, la religion, la morale, la famille, la liberté modérée, l’ordre social, toutes choses enfermées dans un joli mot à double fond, le spiritualisme. Il faut donc être spiritualiste si l’on veut avoir une médaille et du pain.,
Il en résulte que les philosophes officiels ne se plongent pas dans les puits de la science pour y chercher la vérité, mais pour y puiser des notions qu’ils ont déjà, des notions certifiées conformes. Dès qu’ils rencontrent une idée, ils ne lui demandent pas : Es-tu vraie ? Mais :
LES PHILOSOPHES
Es-tu spiritualiste? Si elle l’est, elle passe; si elle ne l’est pas et qu’ils y tiennent, elle le devient.
En Italie, c’est à peu près la même chose, avec cette différence pourtant que le pays étant beaucoup plus orthodoxe, les philosophes sont encore plus timorés et que, si timorés qu’ils soient, ils ne sont jamais officiels et passent pour d’affreux démagogues.
La terre qui a produit Gioherti, Rosmini, Galluppi, le père Ventura, est catholique romaine. Elle n’a donc pas besoin, comme nous, de recourir à des demi-mots, 1 tels que spiritualisme, pour se tenir dans un juste milieu entre l’autorité et la liberté, la foi et la raison, et pour faire plaisir h l’archevêque de Paris sans être tout à fait désagréable à Voltaire.
La philosophie italienne se dit franchement catholique. Elle a reçu la vérité d’en haut avant de la chercher dans sa tête, et l’on a le droit de lui demander pourquoi elle se donne la peine de réfléchir.
On a aussi le droit de demander aux Anglais pourquoi ils se donnent la peine de voyager. Ils partent avec leur pocket-book et vont au Vatican. Ils reconnaissent que le Laocoon, le JugemeM dernier , la Transfiguration sont bien à la place indiquée dans leur petit livre. Cette conclusion les comble de joie, et ils s’en retournent chez eux avec leur conscience en repos.
Les philosophes italiens font comme les voyageurs anglais, ils constatent.
Il y a deux bien jolis mots dans un livre d’un contemporain, M. Tapparelli ( Saggio tcoretico di diritto di natura.)
Voici le premier : «c La philosophie italienne croit d’abord, par la foi, beaucoup de ces vérités qu’avec la raison elle rend ensuite évidentes. »
Voici le second qui est encore plus joli : * La philo-
LES PHILOSOPHES
sophie a des obligations, inestimables à la révélation, de laquelle, sur beaucoup de points, elle a reçu la certitude absolue avant même d’en trouver la démonstration. »
• Après de pareils aveux, trouvons-nous M. Quinet trop sévère quand il dit dans son livre sur l’Ultramontanisme (leçon 9) : « Il restait à l’Italie moderne une seule chose, l’indépendance intérieure de l’esprit. Or, ses écrivains conspirent aujourd’hui h lui ôter ce dernier refuge. De la meilleure foi du monde, les Rosmini, les Gioberti, les Troya (Charles), les Balbo, mettent tout leur talent à détruire par la raison l’empire de la raison. »
Ainsi le Calabrais Galluppi, nageant entre Locke et Kant, restreint la philosophie dans cette définition : science de la pensée humaine. Aimable penseur du reste, parfait galant homme et qui mériterait d’être mieux connu; plus courageux qu’il ne paraît l’être à qui le lit maintenant, car il professait à Naples sous Ferdinand II, et ses timidités étaient pour son temps et son pays de formidables audaces. Il est mort avant 1848, et ce fut un bienfait de la Providence, car, en cette année d’inondations terribles, il eût été débordé sans doute et peut-être englouti.
La philosophie italienne étant ainsi restreinte, enveloppée dans les liens de la théologie (comme le dit d’elle M. Cousin), asservie au dogme, appelée d’office à le défendre, elle qui s’était acquis le droit de le juger, il semble que les philosophes italiens aient dû tous être d’accord et s’eutre-croiser les bras dans une inaction fraternelle.
Il n’en est rien cependant : les théologiens aiment la controverse, et ils ont beau partir tous de Rome, pour arriver à Rome en restant à Rome, ils trouvent encore
LES PHILOSOPHES
moyen de ne jamais se rencontrer que pour se prendre aux cheveux. L’un combattait « la perception directe, » de Galluppi, par « l’être possible, » de Rosmini; un autre combattait l’être possible par « la certitude absolue du sens intime, » et saint Anselme, saint Thomas, saint Augustin, se mettaient de la partie en échangeant avec eux, dans la dispute, ces gros mots d’école qui sont encore les jurons des pédants.
Ce n’est pas que les Italiens soient dépourvus du sens philosophique. Au contraire, ils l’ont bien plus développé qu'il ne l’est chez nous, plus pénétrant, plus curieux, plus sincère. La seule philosophie contemporaine, la philosophie allemande, n’est guère entrée chez nous que par bribes, expurgée ad usurn Delphini. M. Cousin a essayé sur elle le travail de Ducis sur Shakspeare; il nous offre un Hegel arrangé, adouci. Il a mis son eau claire dans ce vin un peu trouble et en a fait de l’eau rougie. C’est seulement depuis quelques années que M. Barni et quelques autres téméraires ont osé aborder de front Kant et Fichte ; Schelling et Hegel auront peut-être leur tour.
Mais l’Italie actuelle a partout des hégéliens. J'en ai vu à Turin, j’en connais même à Naples, où j’écris ce livre. Un avocat de mes amis a la Phénoménologie dans sa bibfetfeèque ; il la lit chaque jour et il la comprend. N’oublions pas que Yico fut napolitain et qu’il créa la philosophie de l’histoire. N’oublions pas que Giordano Bruno, Bernardino Telesio, Francesco Patrizzi, Tommaso Campanella furent italiens, sans compter les docteurs du moyen âge et Arnauld de Brescia qui prêcha la Réforme, quatre siècles avant Luther.
Et même parmi les contemporains que j’ai nommés, il en est un, Rosmini, qui avait l’étoffe d’un philosophe. Il a écrit de quoi remplir une bibliothèque; j’ai par-
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couru ses livres, j’en ai étudié quelques-uns, et j’ai vivement applaudi. C’est une belle dialectique serrée, acharnée, frappant sans relâche au bon endroit : le soldat m’a ravi sans me gagner à sa cause. Beaucoup de conviction et d’autorité, une analyse subtile, pénétrante, allant jusqu’au fond des choses, une minutieuse curiosité psychologique, et ce je ne sais quoi de loyal et de supérieur qui vous impose, vous apaise, vous fait dire de votre adversaire : c’est un juste qui s’abuse, et non : c’est un tartufe qui ment !
Avec de pareilles dispositions, supposez Rosmini laïque, libre d’esprit et de plume, détaché du monde (un prêtre l’est moins qu’un penseur) élevé dans un pays comme l’Allemagne, où la conscience humaine a gardé ses droits, et l’héritage de Hegel eût été recueilli, augmenté peut-être.
Mais il fut instruit par des ecclésiastiques d’une influente érudition et encouragé par eux k l’ascétisme; quoique noble , et malgré ses parents, il se fit prêtre. Riche assez pour vivre, après la mort de son père, il se rendit à Rome avec sa sœur et se lia d’amitié avec le frère Mauro Cappellari qui devait s’appeler Grégoire XVI. Cappellari le présenta à la cour de Pie VII. L’étoffe était admirable, mais le pli déjà pris : Rosmini fut catholique. ...*
On raconte qu’un jour le pape Pie VIII qui n’usa pas, comme on sait, le saint-siège, dit k Rosmini, en signalant un livre anonyme qui venait de paraître : « Voilà les œuvres dont nous avons besoin. Au siècle où nous vivons, il faut s’adresser à la raison humaine et la convaincre. »
Ce livre anonyme, le pape l’ignorait, était de Rosmini.
Outre ces trois papes, notre penseur eut des parti-
Digit
LES PHILOSOPHES
sans partout et des plus célèbres. Manzoni lui offrit une amitié qui dura jusqu’au dernier moment; Tommaseo le mit au niveau de Yico et de Dante ; le marquis de Cavour, frère aîné de l’homme d’État, fut son disciple ; la jeunesse le reconnut pour son oracle et ne jura plus que par lui. Enfin un bref du pape qui sanctionnait une pieuse fondation de Rosmini le déclarait « hautement illustre par sa science des choses divines et humaines. » Sortoz-donc d’une église où l’on brûle pour vous tant d’encens !
Son système est facile. Dans F Origine des idées (Rome, 1830) il attaque tour h tour Kant par Locke et Locke par Kant. De ce dernier, il n’admet qu’une idée « l’être possible. » Et avec cette idée première, il refait toute la philosophie, sans se ruiner en frais d’invention.
C’est là son ontologie.
Son idéologie se résume ainsi : l'idée existe. Elle est unique, indestructible, incorruptible. Elle est immuable, parce que le type premier ne souffre pas de changements. L’Un n’augmente pas ni ne diminue. Les chanments ne sont pas des successions d’idées. Les opérations de l’esprit ne sont pas un moyen pour créer l’idée, pour faire que l’idée soit. Elles sont un moyen de la retrouver, de faire que l’idée arrive à l’esprit. La création de l’idée par le moyen de l’esprit humain est absurde. L’idée existe éternellement. Où existe-t-elle? Dans la pensée de Dieu.
Passons à la morale.
Nos affections et nos opérations sont moralement bonnes, quand elles sont raisonnables. Ce qui les rend raisonnables, c’est la conformité de l’estime pratique avec l’estime spéculative que nous faisons des choses. C’est donc dans cette conformité que réside la moralité. Or toute entité et toute estime qn’on en peut faire se rap-
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porte à un être absolu. Donc cet être absolu est le fondement de la vertu morale. Et cet être absolu, c’est Dieu.
Ce livre est puissant dans la partie critique, invincible dans sa réfutation de Cousin. Rosmiui combat toujours avec une insistance et une habileté remarquables. Les pages contre le paganisme sont d’un ferrailleur consommé ; il lui oppose vaillamment la morale chrétienne. « L’idée de l’ahsolu manquait à l’antiquité, ditil, et avec elle, fatalement, le principe de la vertu. »
Passons à la philosophie de l’histoire :
« D’un côté les masses qui se dégradent entraînant les individus dans leur décadence; de l’autre, les individus qui se perfectionnent protégeant les masses contre elles-mêmes; d’un côté la chute du monde ancien, de l’autre la rédemption du monde moderne ; au commencement de l’histoire, le bonheur dans la barbarie primitive ; sur la fin des temps, le bonheur dans la contemplation de l'infini ; à l’origine de la création, le mal qui s’empare de l’humanité pour la précipiter d’abime en abîme; plus tard, l’Evangile qui la rachète pour l’élever jusqu’à Dieu : telle est la philosophie de l’histoire d’après M. Rosmiui. » (J. Ferrari, Philosophie catholique en Italie.)
Notre penseur, là comme partout, attaque avec verve et sans pitié la société dégradée. Il estime les peuples d’après leur degré de vertu. Pour juger de la prospérité d’un Etat, il demande des statistiques morales. Les gouvernements doivent détacher leurs sujets du monde et les tourner vers Dieu.
Et là-dessus, il lance son utopie. Il soutient le clominio signorilc, le domaine seigneurial non sur les biens seulement, mais sur les individus.
L’homme n’est pas rien qu’une personne, il est une
LES PHILOSOPHES
chose ou plutôt il est une chose avant d’être une personne. Tant qu’il n’est pas maître de sa pensée, il ne se possède pas. Tant qu’il ne se possède pas, il doit être possédé. Il est la propriété d’un autre. Il faut que les enfants soient occupés par les pères, les jeunes par les vieux, les fous parles sages, les illustres par le gouvernement.
La propriété constitue l’empire, l’empire se spiritualise et voilà l’Église : une théocratie universelle, amoureuse, associant toute la famille humaine, tel est le rêve de Rosmini
C’est tout bonnement du saint-simonisme catholique.
Je viens de parcourir à vol d’oiseau cette philosophie ; vous le voyez, elle n’a rien de dangereux. Elle part de la foi pour aboutir à l’amour. En politique elle reste trèsmodérée; elle demande que les droits électoraux soient proportionnés au cens ; elle déclare que le socialisme, c’est l’esclavage ; elle proclame le vicaire du Christ père et dispensateur de toute liberté. La philosophie était catholique, le philosophe était chrétien. Bien qu’il fût, je l’ai dit, d’une haute famille du Tyrol, il s'était fait prêtre. Dès sa jeunesse, on lui offrit un chapeau de cardinal, il préféra la cure de son village. On le voyait sur l’échafaud, assistant des condamnés. Ilavait fondé l’ordre des frères de la Charité, pieuse association d’hommes qui priaient, prêchaient, propageaient la foi, ramenaient les hérétiques, fondaient partout des écoles, des bibliothèques, des hospices, distribuaient des aumônes, visitaient des malades et sans beaucoup de bruit, faisaient beaucoup de bien.
Et cependant Rosmini fut persécuté par les jésuites. Il était catholique, mais philosophe et, par conséquent dangereux. On fouilla dans ses livres, on y trouva des
LES PIIIIiOSOPIIES.
propositions qui, comprises d'une certaine manière, pouvaient contredire les dogmes consacrés. Il fut dénoncé comme suspect et défendu par les patriotes. 11 y eut à son sujet des disputes acerbes entre les ultramontains et les libéraux : ceux-ci faisant feu de toutes pièces et charmés de trouver uu pays neutre, la théologie, où planter leur drapeau. Rosmini fut très-illustré et très-maltraité par ces conflits tumultueux où il servait de champ de bataille.
La guerre devint si violente que le pape Grégoire imposa sileuce aux combattants. Puis il mourut et Pie IX monta sur le trône. Le nouveau pape encouragea le philosophe à persévérer prudemment.
En 1848, Rosmini parut à Rome, envoyé par Charles Albert pour traiter d’un concordat entre le Piémont et l’Église. Après la mort de Rossi, Pie IX lui offrit ses grandes entrées dans le ministère et Mamiani, le portefeuille de l’instruction publique. Il refusa.
Mais il était en crédit et en faveur à la cour pontificale. Le pape, qui l’aimait, l’avait nommé consulteur du Saint-Office et de l’Index, et lui avait dit de se préparer à recevoir la pourpre romaine. Le philosophe allait passer h l’état d’éminence, et je doute que sa gloire y eût beaucoup gagné.
Par bonheur, le pape se sauva de Rome à Gaëte. A Gaëte, il vit les choses à travers d’autres hommes et il se repentit de tout ce qu’il avait fait. Cette même congrégation de l’Index et du Saint-Office dont Rosmini avait été consulteur condamna deux livres de lui : La Constitution selon la justice sociale et les Cinq plaies de l'Eglise. Le pape qui a cédé toute sa vie, d’abord à l’Italie, puis à l’Autriche, puis au roi de Naples, enfin à ses cardinaux, eut la faiblesse de signer le décret (30 mai 1848).
LES PHILOSOPHES
Rosmini se rendit à Gaëte, on dit qu’il n’y put voir le pape. J’ignore si le fait est vrai, mais je sais qu’après des démarches sans fin, des difficultés sans nombre, des vexations de police et des surveillances à irriter un saint, il dut quitter, sans avoir rien obtenu, non-seulement Gaëte, mais le royaume de Naples.
Le décret qui le condamne porte que l’auteur s’est louablement soumis : Auctor laudabiliter se subjecit.
Après la restauration du saint-père, les hostilités contre Rosmini furent reprises avec plus de vigueur. Pie fit d’abord comme Grégoire, il ordonna le silence ; puis il fit comme lui -même, il céda. Deux commissions, celle de l’Index, et une autre spéciale présidée par le saint-père en personne examinèrent quatre ans encore les œuvres du philosophe. Elles décidèrent tandem dimittantur opéra Antonii Rosmini.
Cet illustre Italien, après une vie laborieuse et irréprochable, quelque trente énormes volumes pubhés, autant de manuscrits légués h l’Italie, mourut le 1 er juillet 1855 entre ses deux amis les plus chers, le comte Stampa et le poète Manzoni.
Il se vantait d’avoir une constitution physique aussi parfaite que celle d’Adam. J’ai entendu accuser ses ennemis des crampes d’estomac qui l’emportèrent.
Mais les Italiens ont le soupçon facile et le poison a joué un si grand rôle dans leur histoire, qu’ils en voient partout, comme s’ils vivaient encore sous les Borgia.
L’année dernière, à Turin, nous allâmes voir la belle statue de Rosmini, par Yincenzo Vêla, le sculpteur vivant de toutes les gloires contemporaines. En chemin, l’un de nos amis qui connaissait cette belle œuvre, nous dit quelle représentait le philosophe genoux.
LES PHILOSOPHES
« La philosophie ne s’agenouille jamais, » s’écria le Napolitain Spaventa, penseur plein de vaillance. Cette parole nous fit plaisir à entendre, en pleine rue, dans ce pays libre où naguère elle eût été punie par la prison.
Mais quelques instants après, quand arrivés devant la statue, nous vîmes cette belle figure, si lière, si distinguée, si lumineuse, si recueillie, montrant le gentilhomme sous l’habit du prêtre et dans "son humble attitude une méditation vivante, l’un des nôtres répondit à Spaventa qui lui donna raison :
« Ceci n’est pas un philosophe qui se rend, c’est un penseur qui prie. »
Cependant Rosmini n’a pas eu d’ennemis, rien que par derrière; il en a aussi combattu qui marchaient devant lui. Outre le catholicisme attardé qui n’ayant pu le terrasser autrement, l a frappé par le Saint-Office, le philosophe catholique a dû repousser les libres penseurs qui l’attaquaient au nom de la science et de la raison *. Parmi ces derniers signalons le comte Terenzio Mamiani.
1 . II fut défendu contre eux par Manzoni , qu’il avait proclamé le poète de l’avenir, le posant en face de Foscolo qu’il peignait comme un démon, restaurateur du paganisme. Manzoni s’était proposé d’exposer la philosophie rosminienne en douze dialogues, un seul de ces dialogues a paru. J’y lis ceci :
« On dit que cette philosophie de Rosmini prétend anéantir la raison et ne laisser à l’intelligence d’autre lumière que la foi.
« Je conçois cette accusation.... Sans doute cette philosophie est naturaliter christiana, comme Tertullien le dit avec une haute raison de l’ême humaine.... elle voit dans les enseignements et même dans les mystères de la religion le complément et même le perfectionnement de ses résultats rationnels. Ce n’est pas que la raison puisse jamais arriver d’elle-raéme à connaître ces mystères; ce n’est pas que même après avoir été élevée à leur hauteur par la révélation elle vienne à bout de les comprendre;
LES PHILOSOPHES. 349
Encore un Italien célèbre : poète, homme politique, homme d’Etat, proscrit longtemps, puis ministre à Rome, maintenant député à Turin, et professeur, et N philosophe. Ne le saluons aujourd’hui que comme philosophe et offrons à l’Italie une bonne fortune, une lettre de lui, trop courte, mais pleine, où il dit l’histoire de sa pensée : lettre encore inédite, adressée à l’humble auteur de ce livre qui ne méritait pas tant ; d’honneur:
» .... J’ai cinquante-huit ans accomplis, m’écrit M Mamiani, et je puis dire que dès ma trentième année les études métaphysiques m’ont toujours été en délices. Mais heureux qui dans ses études n’a jamais changé de doctrine et d’opinion ! Je confesse, pour ma part, que tout en ayant peu ou point modifié mes principes religieux et politiques, en métaphysique, au contraire, je suis revenu de bien des erreurs et j’ai changé tout à fait ma manière de philosopher.
« Il y a trois moments dans ma vie intellectuelle. Je commençai par être un admirateur de Pasquale Galluppi. Il me semblait que lui seul avait suivi ime philosophie positive, en corrigeant toutefois les excès et les bévues de l’école de Locke. Je débutai donc par me dire expérimental ou empirique, selon le terme à la mode aujourd’hui ; mais en ce temps-là je faisais une grande différence entre ces deux mots et tout en me glorifiant d’être expérimental, c’est-à-dire observateur des faits, j’avais la présomption de n 'être pas empirique. Romagnosi essayait de réduire en science sévère, démonstrative, le droit pénal et le droit public, bien )
mais elle en entendra assez (je me sers d’une belle distinction tirée de cette philosophie môme), elle en entendra assez pour voir qu’ils lui sont non pas opposés mais supérieurs, et que dès lors il serait absurde de les nier. »
LES PHILOLOPHES.
qu’il leur donnât pouF base la seule doctrine de l’intérêt commun et de l’utilité bien entendue. J’essayais ainsi de donner l’évidence de la démonstration et la rigueur de la science à la philosophie première, qui est la science des principes souverains.
« Ce fut l’idée de mon livre sur le Renouvellement de l’ ancienne philosophie italienne, publié à Paris en 1835. Je voulus montrer que ma philosophie, théorie et méthode, consonnait parfaitement avec l’ancienne philosophie italienne, de saint Thomas à Vico. Je dois rétracter à présent la plus grande partie de ce que je pensais et de ce que j’écrivais alors, excepté pourtant beaucoup d’idées sur la méthode et la bonne intention qui me poussait à ranimer chez mes compatriotes le souvenir et l’amour de leurs grands métaphysiciens.
« Le livre donna peut-être encore l’utile exemple de traiter des matières abstraites dans un style moins inélégant et moins incorrect qu’on ne le faisait dans le temps. En Italie, le livre fut très-applaudi et vraiment au delà de son mérite.
a En revanche, l’abbé Rosmini le blâma rudement. Il écrivit contre moi un gros volume. Je répondis par un opuseule intitulé Lettre de Mamiani à l'abbé Rosmini. Le débat n’eut pas d’autres suites.
« Mais l’écrit de Rosmini me fut un grand enseignement. Je restai convaincu de l'impossibilité d’élever une philosophie première sur les seules données de l’expérience. Je tombai du reste dans une sorte de scepticisme quant aux forces de la raison et des études rationnelles. Je m’adonnai avec amour à ce qu’on appelle la philosophie du sens commun. Ce fut le second moment de ma vie spéculative.
« En 1841 je publiai un livre intitulé De l'Ontologie et de la Méthode, où, pour la première fois, j’exposais
LES PHILOSOPHES
cette idée que la philosophie peut et doit s’étudier de deux façons bien diverses : naturellement et dogmatiquement, h la manière socratique , et à la manière rigoureuse et démonstrative, selon le bon plaisir du bon sens ou selon les principes absolus , inflexibles de la philosophie critique dont Kant avait posé les fondements.
« En 1846 parurent nies Dialogues de science prem ière dans lesquels je me proposais précisément de traiter ex-professo l’un et l’autre genre de philosophie, mais ce premier volume ne contenait que la première partie, c’est-à-dire la philosophie que j’appelais naturelle.
« Une chose est, je pense, à remarquer dans cet écrit, quand même ses doctrines spéculatives paraîtraient fausses ou insuffisantes: *:’est le renouvellement de la forme plat onique. avec toute la pompe et la poésie qu’elle peut comporter. Ceci n’avait jamais été pratiqué en Italie que par le Tasse en deux ou trois de ses dialogues, tels que le Messaggere, le Minturno , le Padre di Famiglia. Je vous prie, monsieur, de parcourir quelques pages de mon volume et de vous arrêter principalement sur Campanella, le Niwvo Timco, le Tasse et le Mario Pagano.
« Le troisième moment a commencé en quelque sorte par la publication de divers articles dans la Rivisla Contemporanea, où je me suis mis à exposer mon système d 'Ontologie, qui prétend l’avoir fondée solidement a priori et complètement concilié Aristote avec Platon. Il prend d’Aristote les doctrines qui regardent la connaissance des faits; il prend de Platon la grande théorie des idées, et pour vous expliquer bref et net, en ce sujet, ce qui m’est propre et ce qui me sépare de Malebranche, de Rosmini, de Gioberti, trois philosophes qui ont suivi le principe platonicien, je vous noterai en premier
LES PHILOSOPHES
lieu que je n’accorde à aucun des trois la connaissance des sensations et des perceptions au moyen des idées, — en second lieu que je nie à Malebranche et à Gioberti l’intuition directe et pénétrative de l’absolu; mais je déclare cet absolu connu par nous uniquement dans ses représentations mentales, — en troisième lieu que je nie à Rosmini la non-existence des idées hors de l’esprit et leur incompétence h prouver l’existence de leur objet. Je soutiens au contraire que toute idée prouve nécessairement la réalité de son objet absolu, éternel, et par conséquent, qu’on peut donner une vraie démonstration a priori de l’existence de Dieu, chose cherchée en vain jusqu’à ce jour par toutes les métaphysiques.
« Je suis forcé de m’en tenir là pour ne pas sortir des bornes d’une lettre J’ajoute cependant relative-
ment aux autres philosophies : à celle qui prédominait naguères en Allemagne , et à celle qui n’a pas encore cessé de prévaloir en France, que mon système s’écarte tout à fait du panthéisme allemand et n’accepte en rien les méthodes psychologiques de l’éclectisme. Néanmoins en Italie, mon système a cela de particulier qu’il ne connaît aucune autre autorité que la raison.... »
Voilà cette lettre : on a ici le philosophe décrit par lui-même dans une simple photographie qui , pour être exacte , exigerait un peu de relief et de couleur. Mais n’ajoutons pas d’éloges à cette confession modeste. Elle n’en gagnera que mieux la sympathie et la foi du lecteur.
Il y a encore en Italie des philosophes par centaines ; ce peuple a moins d’exactitude peut-être et moins de netteté , mais plus de recueillement que nous et surtout plus d’imagination : c’est la grande faculté philosophique.
M. Ausonio Franchi, penseur déjà célèbre, en fournit
• LES PHILOSOPHES. '
la preuve. Il est rationaliste dans toute la franchise et la rigueur du mot. Par ses doctrines, il se rapproche de M. Renouvier, l’un de nos libres penseurs qui datent de 1848. Il est kantien et plus kantien que Kant : il marche avec lui dans la raison pure et il y reste en avançant toujours : il ne suit pas l’Allemand dans sa volte-face. Polémiste puissant, il commence à faire école en Italie; il a rempli de son nom les revues anglaises et notre Revue philosophique. Deux Allemands qui s’y connaissent, M. Michelet et M. Mittermaier , disent de lui qu’il est le plus grand critique et le premier logicien de notre temps.
Ses ouvrages sont les suivants : Le Rationalisme (en français), la Filosofia délie Scuole Italiane, avec un appendice où il relève après Mamiani, mais avec plus de chaleur et d’audace , l’étendard excommunié de Giordano-Bruuo — la Religion del secolo XIX, un beau livre. Il fonda un journal, la Ragionc, paratonnerre philosophique qui attirait et neutralisait les foudres du Vatican.
J’allai voir à Turin cet homme remarquable ; jamais visite ne m’a laissé dans l’esprit une plus vive et plus profonde impression. C’était la première fois depuis mes étapes aux universités de Heidelberg et de Berlin , que je rencontrais un philosophe.
Ah ! c’est si beau, la science pure, désintéressée, courageuse, qui ne transige ni avec les traditions du passé, ni avec les intérêts du moment ! C’est si rare de ce côtéci du Rhin et de ce côté-ci des Alpes, un homme qui ne compte ni avec les gloires ni avec les autorités du jour , ni avec les préjugés de son pays, ni avec les frayeurs de son temps, et qui marche droit à la vérité, sans souci du ciel ni du monde ! Celui que j’avais devant moi s’était appelé Francesco Bonavino; il avait été prêtre et entouré
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de respect, chef d’instruction et caressé par la fortune. Mais quand surgit en lui le premier doute , il renonça aux occupations qui lui ôtaient le temps de penser, il dépouilla la soutane qui le retenait dans la foi commode et dans la loi facile ; il jeta bas jusqu’à son nom pour devenir « un homme nouveau. » 11 s’appela Ausonio Franchi, Italien libre.
Je vis le type idéal du penseur : un homme simple , grave et doux, qui m’accueillit sans étonnement et sans humeur , comme on reçoit une idée qui vous vient , et qui peut être bonne. Sa tête jeune encore (il n’avait pas quarante ans), est déjà fatiguée par le travail ; il porte toute sa barbe qui commence à blanchir; il n’a plus rien du prêtre. J’entrai chez lui au coucher du soleil, il était encore en robe de -chambre , il lisait Cicéron. Il avait sur sa {able ou dans sa bibliothèque toutes les œuvres sérieuses qui naissaient en France, entr’autresla collection de notre Hernie de Paris qui venait de mourir. Il me parla dans notre langue qui est aussi la sienne quand il veut que sa parole soit entendue hors de son pays. Il me supporta longtemps sans fatigue et se laissa feuilleter comme un livre ouvert. Sainte hospitalité de la science !
Je me rappelai mon Allemagne, mes visites à Schelling, à Schlosser, à Gervinus, à ce Michelet et à ce Mittermaier qui estiment si fort Ausonio Franchi. C’était le même accueil, les mêmes habitudes, j’allais dire le même cabinet. Allez où régnent ces hommes et, sans lettre qui vous recommande, entrez hardiment chez eux. Si petit que vous soyez, si ignorant même, ils vous reçoivent cordialement, non point avec une courtoisie banale, ni avec un pédantisme empesé , mais avec un affectueux sourire; il semble que nous soyons tousattendus chez eux, et que la place où ils nous font asseoir nous
LES PHILOSOPHES
soit, depuis longtemps destinée; nous étions inconnus tout à l’heure , nous voici de la maison ; cérémonies de la première visite , phrases banales sur la pluie et le beau temps, on a rayé tout cela du programme; plus de préface, — nous allons droit au livre, nous parlons déjà de science, de poésie et d’art. Quoi? de science, de poésie et d’art? Nous, si ignorants, avec ces puits de science? Nous, si petits, avec ces hommes si grands? Oui sans doute; ils nous parlent, ils nous répondent, ils consentent même à discuter avec nous, et quelquefois ils nous cèdent. Ils descendent à notre hauteur, sans que nous les sentions descendre ; puis, peu à peu, nous font monter avec eux, et de temps en temps nous reposent et de nouveau nous élèvent. Guidés par eux, nous montons toujours, et quand nous nous arrêtons, selon la mesure de nos forces, nous nous croyons dansun rêve, tant nous nous sentons plus libres et plus vivants. Une récréation d’un instant nous a poussés plus haut que n’auraient fait les sueurs d’une année.
Et c’est ainsi que le génie est bon à voir. Ce n’est pas la fierté qui lui manque : il connaît sa puissance, et il a le droit de s’en réjouir; mais ce qu’il n’a pas, c’est la vanité française et la morgue d’ailleurs ; c’est cette incroyable impertinence d’attitude, de regard et de parole qui vous fait douter du génie même, quand vous le voyez poser si mal. Du reste dans les arts, comme dans le monde , le meilleur gentilhomme est toujours celui qui se laisse le plus aisément aborder. Il n’y a rien de tel que la gloire pour guérir de l’orgueil : le mot est de Dumas, et il est vrai tout de même.
Mais revenons sur nos pas : Ausonio Franchi nous a entraîné à l’extrême horizon de la pensée moderne. Les autres, les catholiques, sont restés bien loin derrière nous : c’est à peine si on les voit du point où nous
356 LES PHILOSOPHES
sommes. Ils ont fait leur temps, mais, ne l'oublions pas, ils ont eu leur jour.
L’un d’eux entre autres, en 1848, eut un beau mouvement de patriotisme et d’éloquence. Il se nommait le P. Ventura. Né en Sicile, en 1792, il avait beaucoup écrit, prêché, professé, combattu pour les théories de Joseph de Maistre et du premier Lamennais, son ami. . Mais secoué plus tard, comme Lamennais lui-même, ou comme saint Pierre en prison, par la soudaine clarté qui fit tomber ses chaînes, il consacra sa parole au peuple et jeta sou cri de liberté. Il était en 1848 à Rome, où il représentait, comme légat, la Sicile révolutionnaire. On célébra dans la ville éternelle un service religieux en faveur des victimes tombées à Vienne pour la révolution. Ce fut le P. Ventura qui prononça leur oraison funèbre. Et dans cette oraison funèbre, il s’écria hardiment :
« Quant à l’Église..., je n’aime pas, et même je déteste cette politique amère, rétrograde, lluctueuse, qui se plaît à grandir les maux présents, à verser sur eux des larmes mensongères et h voiler les espérances des biens à venir.... Quant à l’Église, je suis certain que Dieu, qui se sert des mains de tous pour faire son œuvre, fera tourner au bénéfice du peuple, de la liberté et de la religion, les grands faits d’où il semble résulter que la religion ait maintenant déserté la cause de la liberté et du peuple. Je suis certain que cette désertion est seulement apparente et passagère; que l’Église finira par entendre que comme le peuple, séparé du clergé, ne devient pas plus sage, de même le clergé, séparé du peuple, ne devient pas plus sûr ; que comme le peuple, lorsqu’il ne marche pas avec le clergé, court au précipice, de même le clergé qui ne marche pas avec le peuple, sera écrasé par le peuple ; je suis certain que
LES PHILOSOPHES. * 357
nous retrouverons l’Église au moment du besoin, quelle marchera avec nous, au milieu de nous, et qu’elle ac- . complira ce grand avènement dont j’ai eu à vous en* tretenir précédemment dans ces lieux mêmes; je veux dire que l’Église, avec un tendre amour, se tournera vers la démocratie, comme autrefois elle se tourna vers la barbarie : elle marquera de la croix cette matrone sauvage, elle la fera sainte et glorieuse, et lui dira : Règne ! et la démocratie régnera. »
Ainsi parlait à Rome, en 1848, le P. Ventura. Je lis dans le Journal des Débats qu’il y a maintenant un théologien de ce nom qui imprime ceci : « la philosophie est une blague ; » et encore ceci : « le philosophisme ou rationalisme, ou protestantisme, ou paganisme, produit l’athéisme, qui produit le sensualisme, et l’anarchisme; puis le panthéisme qui produit l’absolutisme, le centralisme et le césarisme : le tout est le satanisme d’où il suit que le philosophisme est la même chose que le satanisme. »
Et encore ceci, contre les protestants :
« En France, disait naguère un lord anglais à l’un de nos amis, s’il arrivait une émeute, un poète, un avocat pourraient la faire cesser en faisant appel aux sentiments d’honneur, de justice et de générosité, propres à la nation. Mais si une émeute avait lieu chez nous, on n’aurait d’autre moyen de la dissiper que de jeter à la populace de la viande crue. Ces hommes affamés se jetteraient dessus comme des bêtes fauves, et ils nous laisseraient tranquilles. C’est donc aux instincts de la brute que le protestantisme a ravalé un peuple aux* instincts nobles et élevés, à l’esprit profondément religieux, aux vertus qui lui avaient valu le surnom de peuple d’anges : Angli, AngeU » (saint Grégoire).
Et encore ceci, sur la Révolution :
LES PHILOSOPHES
« Enfant monstrueux de Satan, le paganisme et la révolution, qui en est l’expression la plus complète et le ministre le plus actif, ne sont, à y bien réfléchir, que la haine de Dieu. Cela explique cette rage infernale avec laquelle tout ce qui est révolutionnaire travaille à effacer, partout où il les rencontre, toute trace, tout souvenir, toute idée de Dieu, à tout séculariser, à tout profaner, et, tranchons le mot, à tout endiabler. »
Et encore ceci sur la toilette de la femme catholique : « La robe de la grâce sanctifiante, blanchie dans le sang de l’agneau, la ceinture de la chasteté, les rubans de là mortification, la chaussure de l’Imitation de Jésus-Christ, l’anneau de la fidélité au devoir, les bracelets de la soumission, le collier de la patience, le camée de l’amour de la croix, le bouquet de la ferveur, le diadème de la sagesse, les roses de la pudeur, le fard de la modestie, les parfums des bons exemples, les pierreries du mérite des saintes œuvres, Y ampleur du dévouement.... »
On prétend que l'auteur de ces petits morceaux est le même P. Ventura qui défendait à Rome, en 1848, les Viennois. J’aime h croire qu’on se trompe, car, sans insister sur la différence d’esprit qui existe entre ces passages et celui que j’ai cité plus haut, je ferai remarquer que le P. Ventura de 1848, est aujourd’hui, sinon mort dans l’exil, au moins bien près de sa sSixante-dixième année ; or de pareilles puérilités ne peuvent être les paroles d’un vieillard.
Et maintenant, à Gioberti !
vincenzo gioberti. — Ses systèmes. — L’u de Buonaparte. — Invectives contre Byron , Descartes , Pierre Leroux , la France, etc. — Gioberti philosophe : trop pratique pour la spéculation. — mazzinien et anti-$uazzinien. — Le Primat o . — Les Prolégomènes. — Cesare Balbo, les Espérances de l’Italie. — Une visite à Massimo d’Azeglio, écrivain, homme d’Etat, soldat et paysagiste. — Gioberti tout puissant, ses triomphes, ses conquêtes : il devient pape. — Gioberti homme d’État : trop spéculatif pour la politique. — Ses désillusions, ses rétractations. — Le chocolat des jésuites.
Mais Gioberti n’est pas un philosophe; il suffit, pour s’en convaincre, d’ouvrir un de ses livres, le premier venu. Voici l’Introduction à l’histoire de la philosophie, trois volumes. Parcourons ce gros ouvrage au galop.
Gioberti se déclare d’emblée catholique , et dit qu’on ne saurait trop l’être. Puis il donne ses opinions personnelles sur la modération , la gloire et le progrès. Il malmène à cette occasion lord Byron , la France et ceux qui l’aiment; il parle du style, il adresse des exhortations à la jeunesse italienne et vante la philosophie qui ne doit effrayer ni les bons princes, ni les bons gouvernements. Lh-dessus il s’embarque dans la théologie , et aborde à cette conclusion , que le catholicisme est la seule religion qui ait une valeur scientifique. Italiens, évitez les spéculations des nouveaux barbares ! Hors de l’Église, point de salut.
VINCENZO GIOBERTI
Mais ceci n’est qu’un avant-propos, qui tient un demivolume. Arrivons au livre à présent.
Premier chapitre. Les sciences spéculatives sont en décadence , moins en Allemagne cependant , pays luthérien, qu’en France, pays catholique. D’où vient ce phénomène? Gioberti se le demande, mais ne se l’explique pas.
Deuxième chapitre. L’infériorité spéculative des ihodernes vient de leur frivolité, cette frivolité de la volonté absente. Deux hommes de nos jours ont eu de la volonté: Alfieri et Napoléon, Italiens tous deux, ce dernier n’étant Français que parle retranchement de lu à son nom de Buonaparte l . C’est ainsi, remarque le philosophe, que le bouleversement du monde vient d’un u supprimé.
Troisième chapitre. Gioberti parle de l’idée de l’Église et de la philosophie , et du lien qui les unit , la tradition. La tradition a été altérée par la confusion des langues, d’où est né le gentilisme (il rjcntilesimo). Elle ne peut être conservée que par l’Église. Les systèmes traditionnels sont les seuls orthodoxes; la philosophie orthodoxe est la seule qui ne peut mourir. Le psychologisme, c’est l’hétérédoxie moderne (coup de patte à Rosnini). Descartes est un philosophe très-mesquin ’( meschinissimo filosofo), puéril, ridicule; il mérite la bastonnade. Sa manière de parler est digne d’un cheval (il suo modo di parlare è de y no d'un cavallo).
1. Une petite chicane, en passant, à ce propos. Cet u retranché n'a rien changé au nom du grand capitaine. Bonaparte est’aussi italien que Buonaparte et peut-être même plus correct. Les Italiens suppriment cette lettre dans les mots composés et même dans les mots allongés : ils disent, par exemple, bonaccia, bonaccioio , bonario, bonarietà, et non buonaccia, ni buonario. Je note cette méprise, paice qu’elle fut commise aussi par Chateaubriand.
YINCENZO GIOBERTI.
Et le livre continue sur ce ton pendant trois volumes.
Il y a cependant un endroit où, se posant comme ontologiste contre le psycojogisme de Rosmiui, Gioberti donne sa formule idéale. La voici en quatre mots : L’Etre crée les existences. Il prouve sans beaucoup de peine que cette formule ne contredit d’aucune façon le catholicisme romain. Le P. Ventura lui prouverait avec moins de peine encore qu’elle ne contredit en rien le satanisme.
Gioberti dit encore de Lamennais que le plus médiocre sophiste en ferait plus que lui ; de Pierre Leroux , que sa critique et son érudition sont dignes d’un écolier; des auteurs de Y Encyclopédie nouvelle que certains de leurs articles sont d’impies et fâcheuses éjaculations qui tiennent à la fois du comique et de l'infernal , et certains autres une ineptie ( fatjiuolala ) très-divertissante; de nous enfin , en général : ® Je crains plus les Français amis que les Tudesques ennemis. » Et ailleurs « Pour avoir du génie en France, il faut être cupide, vil, insolent, bavard, menteur, traître et surtout égoïste. >•
Telle est la philosophie de Gioberti. Je ne veux pas chicaner plus longtemps sur ce point sa vénérable mémoire. Je le répète, il n’était pas philosophe. Il avait une véhémence, un entrainement, une mobilité d’esprit qui le détournaient de la spéculation.
Mais ce qui l’en détournait surtout, c’était son esprit pratique. Il était l’homme du moment. Prophète et rêveur d’opportunité, il ne prévoyait que le lendemain, ne rêvait que le possible. Il ne voulait pas la vérité, il poursuivait la réalité. Il préférait un avantage immédiat h une victoire décisive, mais ajournée; impatient d’arriver vite, il renonçait à arriver loin; il rapprochait le but pour abréger le chemin , et ne fit que transiger toute sa vie. Toutes ses contradictions viennent de là.
îl
VINCENZO GIOBERTI
Théologien et philosophe d’occasion, il était avant tout patriote. Il désirait une Italie ; il voulut la réaliser, ce fut là son rêve et sa tâche il y réussit presque et ce fut là sa gloire.
Nous l’avons vu parmi les mazziniens, il fut quelque temps avec eux; il leur écrivait, en 1834, après l’affaire des Polonais : « Vous avez l’amour et les bénédictions de tous les bons citoyens; vous avez l’admiration des étrangers qui, en vous voyant, ou en recevant des nouvelles de vous, ou en lisant vos écrits, apprennent que. l’Italie n’est pas morte encore; vous aurez la gloire et la vénération de la postérité. Vous êtes de plus honorés de la haine des lâches et des misérables-.. Vous qui écrivez sur le drapeau italien que vous avez arboré, ces belles, sublimes et prodigieuses paroles : Dieu et le Peuple! et qui montrez par ces seuls mots quelle cause est la vôtre et quelle réforme civile vous vous proposez, vous repoussez toute calomnie, toute interprétation sinistre. Je vous salue, précurseurs de la nouvelle loi politique, premiers apôtres de l'Évangile renouvelé. »
Mazzini était alors pour l’Italie une espérance. Quand, plus tard, il devint pour elle un danger, Gioberti écrivit :
« Il faut que tout le monde sache que Giuseppe Mazzini est le plus grand ennemi de l’Italie ; plus grand que l’Autrichien lui-même, qui, sans lui, serait vaincu, et vaincra par lui. Les angoisses impuissantes de son esprit ne sont pas même compensées par les qualités du cœur : il n’est pas moins lâche qu’inepte. Il serait à désirer, pour un homme aussi vulgaire, que sa mémoire périt avec lui ; mais le mal qu’il a fait, et qui est immense, lui assure un triste privilège de renommée, son nom sera abhorré, exécré par nos enfants. »
Ges passages peignent l’homme. On le voit fantas-
■ B i g i tacd
VINCENZO GIOBERTI
que, nerveux, emporté par son premier mouvement, mobile et violent dans ses amours comme dans ses haines, dans ses affections comme dans ses idées, fidèle pourtant, mare à l’Italie seule.
Il le fut toujours, et dès ses premières pages. On peut dire qu’il ne fut philosophe et théologien que pour faire de la politique. Dans la dédicace de son livre Du Surnaturel, il appelle les princes italiens des tyrans domestiques. Dans son Introduction à l’Histoire de la philosophie, il applique son système à l’État, et distinguant, dès lors, l’idéal et le possible, il se déclare, en théorie, pour la république; en pratique, pour une monarchie marchant sans faste, sans violence, au pas des réformes, sans révolutions, sans soubresauts. Il admettait pourtant l’expulsion du souverain qui aurait violé la constitution nationale.
Gioberti était fort admiré pour ces deux livres de métaphysique, mais il n’avait pas encore frappé son grand coup. Ce fut en 1843 qu’il remua l’Italie entière. Année mémorable où se posa la question romaine par trois événements qui n’ont pas encore fait tout leur bruit.
Ces trois événements furent une insurrection, une tragédie et un livre : l’insurrection des Romagnols contre le pouvoir temporel, YArnaldo da Brescia, de Niccolini, contre le despotisme temporel et spirituel, le Prirnato, de Gioberti, pour l’autocratie temporelle et spirituelle du pape.
Tout le monde parle du Primato, mais les étrangers ne l’ont pas lu : je le lis pour eux, et je le résume. — De la primauté morale et politique des Italiens. —
Les Italiens ont été, sont et seront le premier peuple du monde. Ils ont eu à la fois la prééminence morale et la prééminence politique sur les autres nations.
VINCEXZO GIOBERTI.
Us ont gardé la prééminence morale, en conservant la papauté. Il faut maintenant, par la papauté, leur rendre la prééminence politique.
Si l’Italie est la première entre les nations, c’est que la Providence a fait trôner dans son sein le chef du catholicisme. Arnauld de Brescia et tous ceux qui l’ont suivi jusqu’au dernier siècle avaient tort. La papauté n’a brisé l’union politique, œuvre des barbares, que pour la reconstituer moralement. La dictature pontificale (surtout depuis Grégoire VII jusqu’à la ligue des Lombards) n’a eu d’autre but que de fonder la nationalité italienne : une confédération de princes et de peuples, assemblés sous le drapeau de la foi que tenait dans ses mains vénérables un prince électif, sans armes, tout-puissant par son âge seul, sa sagesse et sa sainteté.
Les peuples, comme les hommes, ont leur enfance et leur maturité. Leur enfance a besoin d’une tutelle qui les élève et les protège. Cette tutelle appartient au sacerdoce. Les barbares ont détruit l’Empire ; l’Église, à son tour, doit détruire la barbarie, car c’est elle qui a recueilli l’héritage des Césars.
Le sacerdoce a donc un rôle politique.
Mais ce rôle doit se modifier selon les temps. Vient un jour où les peuples ont à sortir de tutelle, et passer de l’enfance à la virilité politique, à l’âge civil. C’est, par exemple , quand apparaît hors du sacerdoce un grand génie initiateur ; ainsi Dante. Alors le prêtre se dégage des intérêts clu monde, et reçoit, sans opposition des laïques, ses disciples, les leçons que, dans l’enfance des peuples, les laïques avaient reçues de lui. De dictateur, il se fait arbitre entre les princes et les nations; il règle leurs différends, il maintient l’équilibre et assure la paix du monde.
VINCENZO GIOBERTI
Cet arbitrage pontifical, impossible en Europe, est possible en Italie. L’Italie demande trois choses : l’unité nationale, l’indépendance territoriale et la liberté politique. Le pontificat peut répondre à ces trois besoins. Aux deux premiers, en se mettant à la tête d’une confédération politique ; au troisième, en exerçant son influence sur les princes du pays.
Cet arbitrage est possible sans révolution , car le pontificat n’aurait point à s’arroger un droit nouveau; il ne ferait que rentrer dans ses anciennes prérogatives. Il y aurait des réformes et pas de révoltes : les princes et les peuples, sous la souveraineté spirituelle du pape, seraient réconciliés et satisfaits.
Et l’Italie, qui a gardé son empire moral, reprendrait sa primauté politique.
Tel est ce livre en deux mots, livre habile s’il en fut, et d’une extraordinaire opportunité, bien qu’il fût écrit dans l’exil. Il ménageait, caressait tout le monde : le pape, les princes, les peuples, les prêtres, les libéraux, même les jésuites, même le roi de Naples. C’était un gâteau multicolore et melliflu , dont chacun avait sa part. Gioberti disait au pape : « A vous l’empire du monde. » Et il ajoutait aussitôt pour les laïques : « Ge.t empire du monde est un arbitrage moral. » Il disait aux patriotes : « J’élève une maison de libéraux. » Il ajoutait aussitôt pour le clergé : « Une maison de libéraux avec les armoiries du pape. » Il disait aux peuples : « Je demande, pour vous, l'indépendance et la liberté. » Et il ajoutait aussitôt pour les princes : « Mais pas de révolutions, pas de républiques, pas même de monarchies constitutionnelles, tout au plus un sénat d’hommes éminents. » Il disait à l’Italie : « Lève-toi et marche! » Mais il ajoutait aussitôt, pour Charlés-Albert et Grégoire XVI : « Marche sou6
VINCENZO GIOBERTI
le drapeau de ton prince et sous la croix de ton Dieu! » ‘
Ce livre fit fureur en Italie, mais scandale en Toscane. Salvagnoli le cribla d’épigrammes ; Giusti mit le pape idéal en caricature, et Niccolini dit de Gioberti qu’il était le Jean-Baptiste d’un nouveau Torquemada. Le philosophe eut contre lui pis encore que les censures de Niccolini, il eut les éloges des jésuites. Ces révérends pères, ménagés par lui, le portèrent aux nues. Ils l’adoptèrent comme leur enfant ; ils l’opposèrent à Rosmini, qu’ils n’aimaient pas; ils le proclamèrent un des pères du xix c siècle. Je sais même qu’ils préparèrent, à Naples, une édition clandestine du Primato.
C’étaient là des éloges mortels. Il y a des hommes dont les baisers crucifient. Gioberti prévint le coup et le para vite. Après le Primato, il publia les Prolégomènes du Primato. Après le livre conciliant, un livre agressif. Après les négociations, la guerre.
La guerre timide encore au pape, au sujet des tribunaux extraordinaires des États romains. La guerre plus ouverte au roi de Naples, à propos du meurtre juridique des frères Bandiera. La guerre déjà violente aux jésuites, dans un discours éclatant qui retentit encore entre les deux mers.
Il disait que le pape les avait protégés quand ils répandaient le christianisme chez les infidèles; tolérés par prudence à l’avénement de leur puissance ; abolis quand, malgré conseils et menaces, ils n’avaient pas voulu rentrer dans leur premier chemin ; rétablis après, pour s’armer de leur pouvoir contre la révolution; mais qu’ils s’étaient écartés toujours plus du but de leur institution pour s’accroître et s’enrichir, troubler les royaumes et pressurer les peuples.
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Gioberti avait touché la note juste. Après les Prolégomènes, l’Italie presque entière fut pour lui.
Et les meilleurs suivirent aussitôt son exemple.
L’année suivante ( 1 844) parurent le Speranze d’Italia, de Gesare Balbo.
Encore un des beaux noms de notre époque. D’abord historien de l’Italie, puis découragé par Garto Troya de •ce grand travail, et résigné au rôle modeste de biographe de Dante, Balbo fut l’un des précurseurs du mouvement italien. Il eut le coprage de parler le premier, non du fond de l’exil, mais dans Turin même ; il eut l’habileté de parler haut sans faire peur aux souverains. Il dit résolûment dans son livre, en 1844, que la plaie de l’Italie, c’était l’étranger, et qu’il devait sortir de Milan. Il conseillait aux jeunes Lombards d’apprendre le métier des armes. Pour tempérer l’audace de ces idées, il disait la guerre impossible. Il s’adressait à l’étranger en personne et lui donnait des conseils d’ami. Il lui insinuait, qu’on me passe l’expression, de déshabiller saint Pierre pour habiller saint Paul, et de rendre la Lombardie aux Italiens en se rattrapant sur la Turquie.
Malgré l’étrangeté de cette solution, et le ton un peu timide et résigné du livre (Enrico Mayer, de Livourne, l'intitulait les Espérances d'un désespéré) cette publication eut un succès éclatant, rapide. Gioberti luimême en fut ébloui et de primesaut, faisant volte-face, avec cette mobile impétuosité d’adhésion qui le poussait d’emblée à tout essai possible, il accepta l’idée de Balbo. Il écrivit ou à peu près : « Nous sommes d’accord. J’ai une idée, Balbo l’applique. Mon but est spéculatif et le sien pratique ; je vois la fin et lui l’obstacle, l’Autriche, dont je n’ai point eu à parler : Balbo l’a fait pour moi, avec modération, avec sagesse. Rome idéale-
YINCENZO GIOBERTI.
ruent, doit être à la tête du mouvement, mais c’est impossible aujourd’hui (régnait alors Grégoire XVI). L’idée doit donc plier sous le faix. s Au lieu du pape qui est l’expression spirituelle de l’idée catholique, prenons un prince qui en soit l’expression virile : quel sera ce prince? Charles-Albert.
Le roi piémontais n’était pas nommé, mais désigné. Il se montrait déjà italien malgré les deux menaces qui l’avaient retenu si longtemps : « le couteau des carbonari et le chocolat des jésuites. » Il aimait Balbo, l’invitait àdiner; il lisait son livre, et même il en avait permis l’impression à Paris.
En même temps, pour la même cause, un homme plus jeune, plus vivant, plus vivace et qui, toujours au feu, combat encore, Massimo d’Azeglio, marchait résolument avec Balbo et Giobf rti (ces trois noms piémontais sont toujours cités ensemble) devant l’Italie réveillée d’un long sommeil.
« Venez avec moi, me dit un jour h Turin le docteur Tommasi, je veux vous présenter à l’un de nos paysagistes. ■»
J’entrai avec Tommasi dans un atelier presque nu, où un seul tableau posé sur un chevalet se tournait inachevé vers la lumière. C’était un beau paysage où une maison, enfoncée dans un admirable fouillis de verdure, se doublait dans la limpidité calme du lac Majeur.
Le peintre vint à nous, la main tendue ; mais, à une certaine élégance martiale qui ne pouvait se cacher, on reconnaissait du premier abord que ce peintre était un soldat, et ce soldat un gentilhomme. Il se nommait Massimo d’Azeglio.
Homme étrange, sympathique, et qui ne vieillira jamais. A quatorze ans, il était déjà excommunié pour avoir battu son pédagogue, un ecclésiastique.
VINCENZO GIOBERTI
Il suivit sou père, ambassadeur à Rome, il y devint peintre et musicien. Plus tard il épousa une fille de Manzoni, il se fit romancier et catholique. Catholique un peu à la diable, en artiste plutôt qu’en ascète, à ses heures; d’ailleurs homme du monde et homme de plaisir, mais romancier de la grande école. Ses deux livres sont de l’histoire vivante et en même temps des coups de fusil. Ses écrits sentent la poudre. Il me disait sans affectation : « Je ne me suis jamais piqué de littérature : j’ai pris la plume un jour, parce que je ne pouvais pas encore prendre l’épée, et je n’ai écrit que pour exciter mon pays. »
Et eii effet, il ranima le sens italien chez les dormeurs de 1830 et de 1840. Son premier roman, Etlore Fieramosca, leur apprit comment on se battait pour l’honneur national. Son secondroman, Niccolà de’Lapi, leur apprit comment on .mourait pour la liberté.
Plus tard, quand le temps fut venu de parler h découvert, il suivit de près Gioberti et Balbo dans leur vaillante entreprise. Il venait derrière eux, mais ne tarda pas à les dépasser; 11 n’envoya pas, comme le premier, de Bruxelles, une théorie pleine de ménagements ; il n’imprima pas, comme le second, à Paris, un livre d’espérances timides et lointaines ; mais au cœur de l’Italie, à Florence, j’ai dit comment, jetant bas tous les masques, il fit paraître au grand jour, signée de son nom, une brochure sur l’événement du jour, les Affaires de Ro magne.
Brochure doublement courageuse, contre l'insurrection et contre la répression. Azeglio déclarait l’insurrection coupable (Montanelli lui fit effacer l’épithète et mettre à la place intempestive et funeste ) coupable, disje, contre les princes du pays, légitime seulement contre l’étranger. Il reconnaissait aux Italiens le courage
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des conspirations et des séditions, le courage physique; il leur refusait le courage moral, celui du citoyen. a Nous devons avant tout, nous Italiens, user du courage civique, pour obtenir de nos gouvernements toutes les améliorations et les institutions libérales compatibles avec l’ordre public. Viendra plus tard le courage militaire, pour conquérir l’indépendance. » Il demandait des protestations de tout genre contre les injustices, pour arriver sans secousses à la régénération (Montanelli).
Cette brochure eut un succès immense. Expulsé de Florence, Azeglio fut vengé parles Toscans qui se pressèrent en foule sur son chemin. On lui offrait des banquets, on le haranguait aux stations du chemin de fer, on l’escortait d’acclamations dans sa retraite triomphale. On lui avait préparé des ovations h Pise, et comme un ordre souverain l’empêcha de les aller recevoir, les Pisans lui envoyèrent à Livourne leur peintre Martini pour avoir son portrait.
Plus tard, nous retrouvons Azeglio missionnaire exalté, courant de ville en ville avec des brochures, avec des médailles, et annonçant la venue de Charles-Albert. Sur ces médailles était gravé le lion de Savoie étouffant l’aigle impérial , et le revers portait ces mots : « J’attends mon étoile! » Et lorsque tous ces livres, tous ces voyages, toutes ces audaces, tous ces efforts eurent soulevé l’Italie et allumé la guerre, Azeglio reparaît soldat à Vicence, debout au milieu des plus braves et frappé d’une balle, tombant devant eux.
Poète, écrivain, missionnaire, soldat, gentilhomme, au besoin diplomate, ministre même et premier ministre sous Victor-Emmanuel, un roi digne de lui, Massimo d’Azeglio est toujours à l’œuvre, jamais en place. Quand une mission honorable réclame le prestige ou
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l’autorité d’un beau nom, c’est à lui qu’on s’adresse. Puis, au retour de son ambassade, il rentre dans l’atelier modeste où j’ai eu l’honneur de serrer sa main. Et le grand seigneur reprend alors le pinceau qui subvient à l’insuflisance de sa fortune. Car on ne le sait guère, et ce n’est pas la moindre gloire de ce gentilhomme : il vit largement et noblement de son travail.
Avec Balbo à sa droite et Azeglio à sa gauche, le Primato et les Prolégomènes dans ses deux mains, Gioberti eut pour lui l’Italie. Jamais parole écrite n’a été entendue si vite et si loin, n’a produit un effet si grand, n’a soulevé tant de milliers d’hommes. Ne l’oublions pas, ce furent des livres avant tout qui provoquèrent la révolution d’Italie, et l’on vit se réaliser sur la terre, il y a douze ans, la transformation dont parle l’Evangile : un "Verbe qui se faisait chair, une pensée qui se faisait nation. C’était la pensée de Gioberti. Pensée mauvaise, je le veux bien, mais opportune; il fallait peutêtre ce rêve insensé pour secouer l’Italie.
Gioberti se trompait sans doute, et il avait la conscience de son erreur. Mais il la croyait nécessaire, et la propageait hardiment pour gagner Rome. « Le pape, je n’y crois pas, disait-il, à un ami, mais je me sers de lui comme de la' lance d’Achille, qui blessait et guérissait en même temps. » Et, je l’ai dit, il gagna Rome! Grégoire XVI, malgré les jésuites, n’osa pas mettre à l’index les écrits du novateur. Quand plus tard le cardinal Mastai entra au conclave, d’où il devait sortir Pie IX, il avait le Primato dans ses livres. Et ce fut du Primato que naquit la fameuse amnistie du Vatican.
Le clergé devint libéral, et le clergé entraînait les foules; on voyait des curés et des moines monter en chaire et courir de poste en poste en annonçant la bonne nouvelle du salut italien. On criait partout :
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« Vive Pie IX, » et c’était un cri politique. Le roi de Naples se raillait alors du pontife et l’appelait Jacobin. Le roi Louis-Philippe laissait échapper cette prophétie : « Voilà un pape qui m’enlèvera mon trône. » Le maréchal Radetzki faisait afficher cet ordre du jour :
« Gomme le clergé italien, à peu d’exceptions près, fait cause commune avec nos ennemis les plus audacieux et les plus redoutables, le général investi du haut commandement militaire devra veiller, au moyen d’ordres secrets adressés à tous les commandants de régiments, à ce que les troupes, pour leur confession pascale, ne s’adressent à aucun autre prêtre que leur aumônier respectif, afin de les soustraire aux dangers d’être séduits par leurs confesseurs. La même surveillance devra avoir lieu sur les sermons du carême, qui se font à cette occasion. Il vaut mieux que le soldat s’abstienne d’aller au prêche que d’entendre des paroles qui le poussent à la trahison. » ( Archives triennales des affaires d'Italie .)
On le voit, ce mouvement fut redoutable assez pour faire peur même à l’Autriche. Pour en comprendre l'importance (nous laissons parler Montanelli), il faut considérer qu’en Italie, depuis la ruine de toutes les autres constitutions sociales, le peuple n’avait pas conservé d’autre synthèse que celle de l’Église. La parole du prêtre était la seule règle des multitudes, en qui le nom seul d’Italie n’éveillait aucun souvenir de grandeur commune ; c’était au point que le sentiment national n’aurait pu pénétrer jusqu’au peuple, si le prêtre, au moins momentanément, ne s’était pas fait médiateur. Sans ce concours nous aurions pu avoir les libertés apportées de l’étranger comme en 99, des coups de main libéraux comme en 1821 et en 1831 ; mais une révolution
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jaillissant des entrailles de la nation comme celle de 1848, jamais!
Et ce qui augmente la valeur et le renom de Gioberti, c’est qu’il fut le premier, le seul promoteur de ce mouvement catholique. D’autres ont voulu récemment en attribuer l’honneur au P. Yentura : c’est une injustice. Le fameux théatin ne fut pas même de moitié dans cette œuvre de résurrection. Avant 1848, il avait bien voulu des réformes, mais purement religieuses, une simple abolition de l’antiquité. Il s’était élevé contre le catholicisme païen et même contre les études classi- * ques; il avait proposé, malgré les jésuites, de substituer, dans les écoles, des lectures sacrées aux lectures profanes et avait choisi à cet effet, dans les saints Pères, une série de morceaux élégants et gracieux qu’il réunit en recueil en 1839. ( Bibliotheca parva , seu graciosa et elegantiora opéra velcrum S. S. Ecclesüc patrum.) Le P. Yentura était un réformateur qui descendait de Savonarole.
Gioberti continuait au contraire le travail de la Renaissance, la conciliation du christianisme avec la tradition païenne, l’œuvre de Dante, de Pétrarque, de Michel-Ange et de Raphaël. « Pour les classiques grecs et latins, dit Montanelli, il se serait fait écorcher vif. »
Autre point qui n’a pas encore été noté : Yentura fut avant tout catholique, Gioberti fut patriote avant tout : le premier en 1848, appela la démocratie au secours de l’Église, le second appela l’Église au secours de la démocratie : et voilà comment il se fit qu’après la ruine de l’Italie, Gioberti mourut hérétique, tandis que Yentura suivit Rome dans sa défection.,
A Gioberti revient donc tout l’honneur de ce court triomphe. Il réussit pleinement, il devint pape avec
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Pie IX. I! eut partout des sectateurs ardents, même en Toscane, et Luigi Masi mandait de Rome à Montanelli qui, entraîné par le courant, fut aussi giobertien : « nous écrirons à Gioberti pour lui faire tous nos remercîments, et toi, qui sais quelle est notre vie, prie-le de nous envoyer, quand il le pourra, ne fût-ce que quelques lignes. Ses paroles ont par elles-mêmes un pouvoir immense. Imprimées à Rome, lues et approuvées par le pape, elles feront un bien prodigieux. »
Et que d’ovations obtenues à son retour du pays d’exil, quelle fête à Turin où il fut accueilli comme un roi ; quel triomphe à Milan où il alla combattre Mazzini, quelles démonstrations partout, dans son voyage de conquérant à travers la patrie reconquise ! La moindre bourgade où il passait lui envoyait sa députation qui le portait aux nues, et il répondait dans le même style, éclatant en cris d’adiniration. 11 disait aux habitants de Milan : « Je devrais parcourir à genoux votre ville. >• A ceux de Florence : « Vous êtes les princes de la politique modemé. » A ceux de Pise : <r Vous êtes la province élue. » A ceux de Carrare : « Votre ville est la première de l’Italie, et même du monde, parce que nulle autre ne peut vanter un triumvirat illustre comme celui de Tenerani, de Finelli et de Rossi. » (Mauro Macclii, le Contrat! izioni di Vincenzo Gioberti. )
M. Perrens raconte qu’en Toscane «■ on disait aux paysans, en leur montrant l’hôte illustre : C’est le maître de Pie IX. Rome enfin lui rendit plus d’hommages encore que les autres villes : le droit de cité, une garde d’honneur à sa porte, et la rue où il habitait fut désonnais appelée de sûn nom.
Enfin , il revint à Turin où il s’écria : « Héroïque Turin, je t’admire et je me glorifie d’être un de tes
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enfants, et s’il m’est cher au-dessus de tont d’être Italien, je me réjouis particulièrement de devoir à toi cet honneur. »
Il monta enfin aussi haut qu’il pouvait monter dans son pays, il devint ministre. Je n’ai point à juger sa conduite au pouvoir, ceci n’est pas un livre politique. Je note seulement un point qui a passé inaperçu : cet esprit si pratique dans l’idéologie devint idéologue en pratique, et le philosophe trop politique fut un homme d’État trop nuageux. Dans ses livres, il avait voulu se mettre d’accord avec les faits; dans ses actes, il voulut rester d’accord avec ses livres. Et cette fois-ci la transaction ne réussit pas.
En quittant le pouvoir, il reçut comme consolation l’ambassade de Paris, mais ce n’était qu’une sinécure. Il n’avait que le titre, un autre avait le crédit. Il envoya sa démission, et voulut rester en France, comme en exil. On lui offrit des pensions, des honneurs, il refusa tout. Il reprit sa vie de travail et d’étude, mais aigri par sa chute et par la chute de son pays, déçu de son rêve et détrompé de sa longue erreur, sentant l’impuissance de cette chimère papale que le réveil de la nation avait un moment animée de sa vie, mais qui, renversée au premier bruit de foudre, avait entraîné la révolution et l’Italie dans son irrésistible écroulement, il écrivit contre lui-même. Sa nouvelle œuvre : De la Rénovation politique; ses dernières pensées sur la Réforme de l’Église, recueillies par Giuseppe Massari après sa mort, ne sont plus d’un croyant, encore moins d’un fidèle ; elles crient à la décadence et pleurent dans le désert. Avis aux diplomates qui maintenant voudraient relever les débris et la poussière de son œuvre. Celui qui avait rêvé l’autocratie politique de l’Église, écrivait dans ses derniers moments :
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« La domination temporelle du pape fut utile dans le passé, durant le règne de la force. Elle est préjudiciable aujourd’hui que l’ère commence du vrai droit international. » Et ailleurs, encore plus haut : ® Il est manifeste que le pape, inerte et impuissant, ne peut être prince ! »
Je pourrais multiplier les passages, j’ai choisi les plus nets, non les plus violents. Gioberti désabusé devint un fougueux ennemi de l’Église. Cette brouille qui éclata dans ses derniers livres, s’était annoncée depuis longtemps. Le pape vieilli n’avait pu suivre Gioberti dans ses marches forcées. Il s’était arrêté au Primato, il n’était pas même allé jusqu’aux Prolégomènes. Quand parut le Gesuita moderno, pamphlet d’une éloquence un peu délayée contre la Compagnie de Jésus, il murmurait déjà : s Ce livre n’a rien d’un chrétien, ni d’un homme, encore moins d’un prêtre. » Quand parut le Rinnovamenlo , il fit mettre à l’index toutes les œuvres de Gioberti , même celles approuvées par Grégoire XVI : Vincenlii Gioberti opéra omnia , quocumqvc idiomate exarata. « C’est ce que les tribunaux ecclésiastiques romains, dans un langage peu évangélique, appellent censure en haine de l’auteur, censura in odium aucloris. » (Perrens.)
Avis à ceux qui voudraient encore consacrer leur vie entière à rendre un corps aux fantômes !
Gioberti fut un homme simple et doux dans la vie privée ; il n’avait de violence que lorsqu’il prenait la plume, son épée de combat. Il fut le champion d’une erreur fatale, mais expiée, rétractée dans la calme dignité de ses derniers jours. Erreur d’autant plus excusable, qu’elle lui a survécu, même en France, et les hommes d’Etat qui doivent compter avec Rome et chercher des transactions possibles, retournent de nos jours
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encore aux premières idées de Gioberti. ( Napoléon III et l'Italie.)
Un soir ce grand Italien s’endormit, après une lecture de Manzoni et de la Bible. Le lendemain entre ces deux livres ouverts sur son lit, on le trouva mort. Fut-ce de maladie? On ne l’a jamais su. Rappelez-vous la terreur de Charles- Albert, le chocolat des jésuites.
le Piémont. — Ce qu'il fut et ce qu’il est. — Anecdotes des anciens règnes. — Victor-Emmanuel et Charles-Albert. — L’hospitalité piémontaise. — Terenzio Mamiani, philosophe, jurisconsulte , homme d’État et poëte. — Une visite à Tommaseo. — L’écrivain, le catholique, le citoyen. — Tommaseo et Manin. — Un prisonnier du Spielberg, le marquis Giorgio Pallavicino. — Souvenirs du carcere duro , les loisirs du bagne. — La faim, mort de Villa et d’Oroboni. — Le moineau de Bachiega. — Le marquis et le voleur, compagnons de bagne. — Une prédiction de Metternich.
D’ailleurs, je l’ai déjà dit, l’œuvre entière de Gioberti n’est pas abolie. Le souffle puissant de ce rêveur n’avait pu ranimer l’empire romain en mettant saint Pierre à la place de César, mais il avait soulevé l’Italie. Et de l’Italie soulevée, ce qui était mourant retomba mort, mais ce qui était vivant est resté debout.
Le Piémont s’est levé sur les débris de Rome.
Heureux pays, le plus heureux du monde ! Il faudrait de formidables antithèses pour faire comprendre la transformation qui, en si peu de temps, l’a tiré de l’ombre et mis en pleine lumière, attirant sur lui l’anxieuse attention de toutes les puissances et les sympathies ardentes de toutes les nations.
Montrons sa'ns phrases, par quelques faits seulement, ce qu’il fut et ce qu’il est, et laissons juger ceux qui nous lisent.
En 1814, Victor de Savoie rentre dans ses États,
suffisamment escorté de nobles et de moines. Il n’a rien oublié, rien appris, et rétablit tout dans le premier état : le droit d’aînesse, les fidéi-commis , même la torture. Il se vante d’avoir dormi quinze ans.
Une révolution éclate en 1820, il abdique et Charles- Félix lui succède , un épicurien qui ne veut pas qu’on l’attriste au théâtre par de sombres tragédies et qui en fait jouer de réelles, de sanglantes, à épouvanter l’imagination de Shakspeare et d’Alfieri.
Puis vient Charles-Albert, cette incertitude incarnée, cette hésitation couronnée, qui un jour veut donner h ses sujets la constitution d’Espagne et le lendemain va la combattre au Trocadéro , qui rêve l’indépendance et qui déteste la liberté, hait l’Autriche et la France, craint le peuple et les prêtres, adore la guerre et a peur du diable; et, flottant entre toutes ces contradictions, règne quinze ans les bras croisés, les mains jointes, dans une capucinière d’où il sortira tout armé, soldat, héros, martyr.
Trente ans de réaction et de stagnation. Après 1815, on voulut faire sauter un pont, parce qu’il avait été jeté par Bonaparte. On nomma une commission pour voir s’il ne serait pas possible d’effacer l’effigie de Napoléon sur les monnaies, sans diminuer leur valeur. Un employé du trésor fut destitué parce qu’il écrivait ses r k la française.
Dans une de ses comédies, la Costanza rara, Alberto Nota avait fait dire k un Français que les glaces du nord étaient au moins pour moitié la cause de nos désastres en Russie. Sur la plainte de l’ambassade russe, la pièce fut supprimée, l’auteur réprimandé, et ce comique estimable faillit être enfermé dans une forteresse.
Des tortures étranges étaient infligées aux prisonniers : on les exténuait, dit Brofferio; on affaiblissait
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leur intelligence, on épouvantait leur imagination par un appareil judiciaire odieux , on les confessait comme au Saint-Office.
A l’Université , dit Ruffini , les commissaires proposèrent un double but , réduire le nombre des étudiants et leur rendre la vie aussi dure que possible. On exigeait d’eux, pour les admettre dans les Facultés, uu certificat de la police et un certificat du curé de leur paroisse. Le premier devait constater qu’ils n’avaient pris aucune part aux mouvements de 1821. Le second, que leur conduite était chaste , qu’ils allaient à l’église tous les jours de fête, s’étaient confessés six fois au moins dans les derniers six mois, 'avaient communié à Pâques solennellement, et que leur famille possédait une propriété foncière.
Un jour, k Mondovi, un prisonnier voulut se faire raser. On en demanda la permission au gouverneur de la province, qui répondit : « Le prisonnier aura les . mains, les bras et les jambes liés h une chaise. Deux sentinelles seront placées, l’une à sa droite, l’autre à sa gauche, et derrière lui un soldat, le sabre nu. En face se tiendra le commandant avec le major de la forteresse d’un côté et son aide de camp de l’autre. Dans cette attitude, il est permis au prisonnier de se faire raser tout à son aise ( contutto il suo comodo). »
En 1830, Mazzini, fort jeune encore, fut arrêté et enfermé dans la forteresse de Savone. Son père, professeur de médecine à Gênes, demanda le motif de cette arrestation. Le gouverneur répondit : « Votre fds se promène seul hors de la ville, plongé dans ses réflexions : ce n’est pas de son âge. »
Voici un mot cité par Ferrari et qui peint fort bien cette période cauteleuse : « Mon fils est sérieux et prudent, disait un Italien, il n’a pas un ami ! »
Tel était le Piémont de 1815 k 1845. Maintenant la conscience, la pensée, la parole, la presse y sont libres.
Maintenant un roi y règne qui, résistant k la fois aux séductions de l’Autriche , aux menaces de Rome, aux suggestions de ses courtisans, a maintenu le pacte qu’il avait juré et entraîné la nation en avant, en marchant devant elle.
Ce roi est le plus brave de ses soldats. On l’avait vu k Goito décider la victoire, k Novare, reculer la défaite, qu’il rendit glorieuse ; k sa villa de Pollenzo, refuser un détachement pour sa défense personnelle; et, dans la nuit, sa carabine k la main, courir au secours de la maréchaussée et faire le coup de feu avec les bandits. On l’a vu l’autre jour, k Palestro, devant les bersaglieri, au milieu de nos zouaves, qui l’ont nommé leur caporal sur le champ de bataille. « Et vous pouvez être fier, Sire, lui ont dit ces braves, qui se connaissent en vaillance : on vous a élu k l’unanimité. »
Mais ce qu’on sait moins, c’est que Victor-Emmanuel, l’un des rares souverains qu’une plume libre puisse vanter sans fausse honte, a autant de bons sens que de courage, et autant d’esprit que de bons sens.
« Quand l'impératrice de Russie vint k Turin, le roi, n’ayant plus sa mère ni sa femme , chargea la comtesse de Robilant, dame très-distinguée, de faire les honneurs de son hospitalité k l’auguste visiteuse. — La marquise d’Arvillars, première dame du palais, mais qui est regardée comme Pâme du parti noir-autrichien , entra dans un violent courroux de ce choix , et elle en écrivit au roi, (pii lui répondit sur-le-champ « qu’il ne manquerait pas assurément de se souvenir d’elle, si jamais une impératrice d’Autriche passait par Turin. *
« Ami sûr, bon père, souverain charitable, il n’y a
peut-être pas au monde un prince aussi apprécié de son peuple, que celui-là. — Les uns, ceux de la droite, aiment en lui l’héritier de la maison de Savoie, le descendant de tant de glorieux princes; les autres, les hommes de l’indépendance, joignent à ce respect traditionnel l’admiration et la reconnaissance pour le soldat intrépide de l’idée italienne. — Tous portent dans leur cœur ce brave roi qui est la force et l’orgueil de l’Italie. — Chose rare dans ce siècle, ses six millions de sujets sont autant d’amis dévoués, sur le corps desquels il faudrait passer pour l’atteindre. »
J’ai laissé parler M. de La Yarenne; il dit ce que j’ai à dire, et bien mieux que je ne l’aurais dit. Et il ajoute, en racontant la vie de Victor-Emmanuel jusqu’à l’an dernier, avant la guerre :
« Depuis les cruelles pertes qui l’ont frappé dans ses plus chères affections, le roi vit très-retiré. Il passe toute la belle saison dans ses maisons de plaisance, à Pollenzo et à Racconigi, et il habite actuellement Sommariva Perno, terre qu’il a achetée depuis peir de la famille Saint-Thomas. — L’hiver, il revient au palais royal de Turin et donne quelques belles fêtes, plutôt pour contribuer à ranimation de la capitale que pour son propre plaisir. Sa liste civile de quatre millions passe en grande partie en pensions et bienfaits, car le roi est très-généreux et donne beaucoup. Son seul luxe consiste dans ses chevaux, pour lesquels il a établi un haras modèle. Quant à la représentation officielle, à l’état de maison dont Charles-Albert aimait à vivre entouré, non pour lui-même, mais pour le plus grand éclat de la majesté royale, sou fils en a supprimé considérablement ; l’étiquette lui pèse comme un esclavage, et il mènerait bien plus volontiers l’existence d’un simple officier que celle consacrée par l’usage des cours.
« Aussi, chez ce peuple grave, sensé, plutôt suisse ou flamand qu’italien par le caractère, la simplicité des goûts, la franchise toute militaire du roi, l’absence de barrières entre lui et ses sujets, dont le dernier peut l’aborder et lui parler sans crainte, font-elles une profonde impression. Dans la bourgeoisie et dans le peuple surtout, cette impression se traduit par un respect, par un amour point bruyant, mais extraordinaire. Il n’est point de chose qu’un tel roi, avec une telle nation, ne puisse entreprendre, sûrs à ce point l’un de l’autre. «
On sait maintenant ce qu’ils ont entrepris.
Et voici un fait qui est un enseignement : Notre Victor (les Piémontais l’appellent tous ainsi) n’a pas seulement illustré son propre règne à force de bravoure et de loyauté : il a réhabilité le règne de son père. Je ne sais si d’autres l’ont remarqué : les détracteurs les plus acharnés de Charles-Albert se sont tus depuis Victor-vEmmanuel. On a oublié les violences contre les mazziniens, les sympathies légitimistes, les sommes envoyées au Sunderbund, l’armistice de Salasco, que sais-je encore? toutes les médisances et les calomnies répandues contre le roi Tentenna. L’on ne s’est souvenu que d’un héroïque vieillard, intrépide, impassible, immobile et pâle comme une statue de marbre au milieu des balles et des boulets. Il disait à ses soldats, d’une voix mourante : « En avant , mes amis ! » Et il entrait froidement dans la mêlée....
« Il fut un des derniers qui abandonnèrent les hauteurs de la Bicoque (c’est un général autrichien qui ra- • conte ceci dans ses souvenirs). Plusieurs fois, en se retirant, il se retourna vers nous, arrêtant son cheval au milieu du feu, puis, comme les balles semblaient ne vouloir pas l’atteindre, il mit son cheval au pas et regagna la ville....
« A chaque instant ceux qui l’accompagnaient s’attendaient à le voir tomber et, comme le général Giacomo Durando tâchait de l’entraîner par le bras : Laissez-moi, général, s’écria-t -il, laissez-moi, c’est mon dernier jour; il faut que je meuie, je le veux! »
On ne se souvient plus que de cela maintenant et au rebours de la loi juive qui punissait sur l’enfant l’iniquité du père, une vénération plus chrétienne aujourd’hui fait remonter au père la gloire du fils.
Et, sous ce roi quelle natiou, fidèle, confiante et libre, et digne de l’être ! Quand on avait parcouru Florence mécontente, Venise en deuil, Naples torturée, Rome éteinte, l’Italie entière navrante et navrée, en brouille avec ses maîtres et couchée sur le lit de Procuste ou sur le fumier de Job, quelle joie d’entrer à Turin, la ville en fête, où le roi aimait son peuple, où le peuple aimait son roi ! Partout une gaieté tranquille, constante, qui n’était ni la fièvre du plaisir, ni la folie de la tristesse, mais l’expression du bonheur. Partout le triomphe de la liberté conquise et mieux encore, le calme de la liberté installée chez elle, dans la maison qu’elle s’est faite et qui lui convient. Une maison flamande, avec un air de cordialité et de bien-être, les fenêtres ouvertes à l’air libre, la porte à l’exilé qui cherche une patrie et, sur le seuil l’inscription antique : Ave!
Là sont reçus les proscrits de l’Italie entière. J’ai déjà nommé ceux de Naples, les meilleurs dans l’ensemble et les plus nombreux : leur pays est riche en hommes et les sacrifie largement; ils repoussent, comme les zouaves. Mais ce n’est pas Naples seulement qui s’est • dépeuplée pour Turin, c’est aussi Milan, Venise et Rome. Pas de naufrage et de reflux qui n’ait laissé là ses épaves.
J e remplirais un chapitre rien qu’en nommant les It aliens des autres provinces qui sont accueillis dans le Piémont.
Parmi eux, je retrouve le philosophe que j'ai nommé, le comte Terenzio Mamiani. Il a fondé à Gênes une Académie philosophique pour laquelle il a rédigé d’importants mémoires. Et il occupe la chaire de philosophie de l’histoire à l’Académie de Turin.
Mais il n’est pas seulement philosophe, il est aussi jurisconsulte : Il a publié un volume sur les Principes du droit, un livre sur le Droit de propriété, et plusieurs autres travaux sur l’économie sociale.
Comme tant d’autres, il fut patriote, et après avoir pris part à l’insurrection delaRomagne, il vint à Paris, où il connut longtemps les nostalgies de l’exil. Il y fonda avec Pier-Silvestro Leopardi , de Naples, un comité de propagande, et il ramena sur l’Italie oubliée l’attention de uos hommes politiques et de nos écrivains. Quand plus lard Pie IX, à son avènement, proclama son amnistie en offrant l’absolution plénière aux politiques pénitentset convertis, Mamiani ne voulant pas désavouer son passé, refusa de rentrer à Rome.
Il fut homme d’Élat, ministre même, aux plus mauvais jours, et dans la ville la plus tourmentée d'Italie, à Rome, avant et après la fuite de Pie IX. Plus sincère et plus avancé que le prince, moins violent et moins excessif que le peuple, il ne put ni contenir la révolution ni entraîner le pouvoir et, rejeté des deux côtés, il se trouva seul de son parti, comme Dante. Mais il accomplit d’utiles réformes qui sont restées et qui lui ont gardé sa notoriété politique. Il siégeait hier encore au parlement de Turin.
Ancien proscrit, ancien ministre, député, professeur jurisconsulte, philosophe, écrivain, ce devrait-être assez pour remplir la vie d’un seul homme. Mais Mamiani est plus encore, il est poète, il l’est dans l’âme, il l’a été dans tous ses livres et dans tous ses actes, en philosophie et au pouvoir.
Il le fut dès l’enfance. Il débuta par des hymnes catholiques où il tâchait de mettre d’accord Homère et la Bible. Il habillait la madone en Diane, et en nymphes, les jQÜes nonnes des couvents : c’était une innovation qui s’en retournait tout benoîtement à la Renaissance, restaurée vers le même temps chez nous, par un vers assez extravagant d’André Chénier.
Mais après ses hymnes, écrits du reste avec soin, dans un verso sciolto plus travaillé peut-être , sinon plus réussi, que ceuxd’AnnibalCaro, il fit brusquement volteface avec cette souplesse et cette mobilité d’esprit qui lui ont permis de tout embrasser. Il essaya des Idylles où il voulait, en dépit de Virgile, poétiser les bois sans les anoblir et leur laisser les grandes lignes antiques sans les tailler en charmilles pour les rendre « dignes d’un consul. » La tentative fut heureuse, surtout dans les sujets modernes, je signale une poignante élégie, Una madré qui m’a fort ému, et une poésie d’amour qui m’a ravi, pleine de saveur locale et de grâce populaire : Rispetti di un Trasteverino.
Le comte Mamiani a longtemps vécu en France et dans un bon moment, il en a rapporté, j’allais dire emporté cette courtoisie indulgente et modeste qui n’est plus dans nos mœurs. Son premier accueil ressemble ù un discours de réception ù l’Académie française. Mais quand l’ancien proscrit raconte ses souvenirs, il attache comme un livre de mémoires finement écrit. Dans son salon de la place Carlo Felice, à Turin, j’ai pu me croire un instant à Paris , chez quelque ancien ministre de Louis-Philippe. M. Mamiani parlait notre langue, avec une élégante facilité. J’étais venu l’interroger sur l’Italie, il me renseigna sur la France de 1830 et de 1840 : il en a suivi tous les événements et connu tous les hommes ; il sait sur le bout du doigt son histoire de dix ans.
Il devrait l’écrire; notre génération ne la connaît que par le réquisitoire de Louis Blanc ; l’opposition plus calme de M. Mamiani m'a paru plus juste.
En quittant ce poëte-gentilhomme, j’entrai chez un écrivain non moins illustre et plus cruellement éprouvé. J’eus, pour l’atteindre, à gravir quatre étages d’un escalier qui s’était fait petit pour tenir peu de place. Une chambre plus que modeste, une table et quelques chaises de paille ; puis quelques rangées de livres sur des casiers de bois blanc : voilà tout ce que je découvris à première vue. Une porte s’ouvrit et un homme qui en remplissait tout l’encadrement me montra sa tête ravagée par la souffrance et plus qu’à demi cachée par une barbe grise et des lunettes bleues qui défendaient ses yeux affaiblis. Cet homme était un Italien, qu’il suffit de nommer, Niccolo Tommaseo.
Né en 1803 à Sebeuico en Dalmatie, il avait étudié dans son pays, puis à Padoue. Sa famille voulut qu’il fut avocat, il se sentait poète et, comme tant d’autres, pour suivre sa carrière, il renonça volontiers à l’aisance de sa maison. Il vécut en Lombardie, puis à Florence, où nous l’avons rencontré. Vous vous rappelez sa belle conduite avec Vieusseux : il se déclara l’auteur de l’article qui avait fait supprimer VAntoloyie. Et il ne l’était pas.
Exilé en 1831, il se rendit à Paris, où il enseigna l’italien, on pourrait dire l’Italie à la jeunesse française. En 1839, il profita de l’amnistie accordée par l’Autriche aux prisonniers politiques, amnistie bien plus large (notez le fait : je le tiens de Tommaseo lui-même) que la fameuse absolution octroyée sept ans plus tard au Vatican. L’Autriche n’exigeait aucun aveu, mais un simple engagement à se soumettre aux lois de l’empire. Tommaseo revint donc en Italie et reprit sa plume de patriote, de poète et d érudit.
Il publia un dictionnaire des synonymes, plein de sentences libérales; cette philologie d’opposition fît plus de bruit. que n’en auraient fait des coups de feu. Ecrivain prodigieux, d’une verve et d’une vigueur à tout rompre, Tommaseo écrivait sur tout, de ses deux mains, avec une sorte de fureur. Il publia des vers, des romans, des traités d’esthétique, des collections de ocuments historiques, des collections de chants populaires, des articles de critique, de philosophie, de philologie, de religion. H n’a pu lui-même me donner tous les titres de ses livres.
Son œuvre, comme écrivain, fut la vulgarisation de la langue écrite. J’ai déjà insisté bien des fois sur le nombre d’idiomes divers qui se parlent dans la péninsule. Le peuple a presque partout ses patois qui se retirent, en quelque sorte, à mesure que l’Italie s’étend. La langue nationale envahit les dialectes et n’en garde qu’une diversité d’accent, ici plus sonore, et là plus vif, et quelques locutions locales, certains mots pittoresques. Tel est, presque partout, le langage des classes lettrées. Mais en prenant la plume, au nord comme au midi, l’Italien met de côté ces termes du crû, revêt son péplum ou ses manchettes et sue sang et eau pour écrire autrement qu’il ne parle, dans sa conversation de tous les jours. Tommaseo voulut combattre cette singulière habitude. Il était de l’école de Manzoni, romantique et catholique, ennemi des idées et des formes païennes et rêvant pour les nouveaux dogmes un art nouveau. Il préférait la couleur populaire à la ligne savante et, dès sa jeunesse, il combattit Ugo Foscolo, Leopardi même qu’il appela spirituellement (il excelle dans ces définitions ingénieuses) un « poète élégamment désespéré. » Ce fut-là son rôle comme critique.
En même temps, catholique sincère, acharné, il tâ-
— Sigitizad-by Go'ogle
chait de relever l’Église de saint Pierre. Il la défendait à outrance, contre les étrangers et les Toscans. Il voulait concilier la raison et la foi, ou du moins l’intelligence et le sentiment : en les séparant, disait-il, on n’a que de la folie ou de l’algèbre.
J’ai déjà dit qu’il convertit Alessandro Poerio de Naples, et qu’il lit de l’abbé Rosmini un égal de Yico. Il fut de ce grand mouvement qui ressuscita l’idée guelfe et lui rendit l’empire du monde. Il écrivit à Paris, dans un journal du P. Lacordaire « qu’une seule larme de Pie IX valait plus pour la liberté de l’Italie que tout le sang versé de ses enfants. »
Ah ! c’est que Pie IX avait dit, en étendant sa main sur les drapeaux vénitiens : « Dieu bénisse Venise en la délivrant des maux qu’elle craint et que, dans les ressources infinies de sa toute-puissance, il daigne conserver à son peuple le bonheur qu’il mérite ! »
Mais Tommaseo fut déçu, comme beaucoup d’autres. D’ailleurs, quoique très-catholique et très-fervent, il a souvent fait la guerre aux papes, en prose et en vers. Dès 1835, il avait publié à Paris un livre, YItttlia, où les souverains pontifes étaient très-mal menés. On a prétendu qu’il avait renié cet ouvrage et l’on a mal fait : « Il est de moi, m’écrit-il, et je ne l’jii jamais renié, au contraire : j’en ai réimprimé quelques fragments à Florence, avec mon nom. Et je ne le renierais pas, d’abord parce que ce n’est pas ma coutume de le faire, et si j’avais quelque chose à rétracter, j’avouerais franchement l’erreur; puis parce que ce travail, si imparfait qu’il soit et appliqué expressément aux événements d’alors a gardé même à présent une opportunité douloureuse et je crains qu’il ne la garde encore longtemps. » — Ainsi Tommaseo n’eut pas à se contredire en publiant récemment à Paris un livre français contre le
gouvernement temporel du pape. H n’y a plus maintenant une seule pensée italienne qui rêve encore de donner à saint Pierre l’héritage de César.
Mais Tommaseo ne combattit pas seulement comme catholique, il combattit aussi comme citoyen. Dès les premiers jours, à Venise, on le vit à côté de Manin, aux avant-postes. Dans cette fameuse question des voies ferrées qui commença la lutte entre Venise et l’Autriche, il entra en lice et publia dans la Favilla, journal de Trieste, ,un article véhément qui fut appelé la Marseillaise des chemins de fer.
Et dès lors il ne quitta plus l’attaque. Un de ses livres sur l’instruction publique le lit condamner à une amende de cent florins. Le 30 décembre 1847, il lisait à l’Athénée de Venise un discours contre la censure ; peu après il écrivait à l’évêque d’Udine une lettre publique où il demandait justice et pitié pour la nation.
Il lui peignait les malheurs des Italiens, les persécutions, les provocations, les outrages, les sévices, le sang versé, le droit violé. Il lui disait : « Vous, prêtre et Italien qui avez parlé au peuple en lui recommandant la soumission, vous devez maintenant parler au prince en lui conseillant la justice.... Vous avez rendu à César beaucoup plus que ce qui est à César, rendez maintenant à l’humanité et à l'honneur ce qui est à l’h umani té et à l’honneur.
« J’écris ces paroles avec lame affligée, humiliée, mais sans rancune et sans colère, avec une confiance secrète, invincible, et Dieu en voit la raison. Par charité, ne dédaignez pas ma voix qui n’est point une voix ennemie. Parlez, non pour exciter, mais pour prévenir des tumultes; parlez par compassion pour la nation et pour le prince, parlez pendant qu’il en est temps, pour n’avoir pas à vous écrier un jour : Malheur à celui qui s’est lu ! »
« Je suis légiste, disait Manin à Tommaseo, et le chemin que nous avons pris nous mène tout droit en prison.
— Je le sais, répondit Tommaseo ; pour moi, ce n’est rien, je suis seul; mais pour vous qui avez une femme et un enfant à garder, prenez garde ! »
Ils furent arrêtés le même jour, en janvier 1848. Les deux chefs de Venise ne ressemblaient guère 1 un à l’autre, on le vit dès leur arrestation. Manin reçut poliment l’officier de police qui s’excusait de sa mission.
a Elle est plus désagréable pour vous que pour moi, » lui dit-il, puis il l’aida dans sa perquisition et lui mit à la main le papier que cherchait la police. Enfin, comme de lui-même, il le suivit à la prison.
Tommaseo jetait feux et flammes.
Le contraste fut plus éclatant encore, à cette fameuse séance du 3 juillet où s’ouvrit l’assemblée nationale de Venise et où la jeune république, trop faible pour lutter seule, se donna au roi Charles-Albert. Les duumvirs, Manin et Tommaseo, républicains l’un et l’autre, ne voulaient pas la fusion avec la Sardaigne. Mais, je l’ai déjà raconté, Manin sacrifia noblement sa conviction, son pouvoir et même sa renommée à l’opinion du plus grand nombre et aux nécessités du moment. Tommaseo fut inflexible.
Il bondit à la tribune et dit à ceux qui proposaient l’annexion :
« Pourquoi nous jeter dans les bras de Charles-Albert qui ne nous demande pas d’être à lui ? Nous le calomnions en croyant sa protection intéressée. Si une femme, se trouvant en danger de mort, disait spontanément à celui qui, sans mot dire, lui tendrait la main pour la sauver : — je vous donne mon honneur, le libé-
rateur indigné pourrait lui répondre : Malheureuse, qm te l’a demandé? » Et il insiste sur cette idée qu’on calomnie le roi en lui supposant cette ambition impie : a Songez à votre défense, dit-il eu terminant, comme si Charles-Albert ni d'autres ne pouvaient vous secourir,
ou bien vous périrez Il reste encore beaucoup à faire,
il faut raviver les esprits, combattre l’inertie. Ne croyez donc pas qu’eu tranchant aujourd’hui la question de votre sort, vous feriez disparaître le danger. Vous aurez un poids sur la conscience et une humiliation de plus, mais pas un devoir,’ ni une douleur de moins. Voyez la Lombardie : malgré sa fusion avec la Sardaigne, ne recommence-t-elle pas ses sacrifices, comme si elle était seule et non pas à l’ombre d’un roi? Croyez-le, si cette ombre d’un roi devait unir et rendre heureuse l’Italie, moi le premier je le proclamerais seigneur de Venise et j’écrirais son titre avec mon sang. Que Lieu accomplisse mes souhaits envers cette terre chérie et éloigne mes pressentiments douloureux! »
Tommaseo fut membre du gouvernement provisoire de Venise, puis ambassadeur de sa République à la nôtre, encore trop menacée et déjà trop divisée pour tenter la grande entreprise qui promet de s’accomplir aujourd’hui. Tommaseo n’obtint aucun secours et rentra seul dans sa ville assiégée. Il n’en sortit que le dernier jour avec Manin.
Exilé deux fois, déçu, vaincu, trahi toujours, épuisé par tant de disgrâces, Tommaseo n’a jamais bronché ni plié. Il travaille encore pour vivre, il dicte un dictionnaire italien, où cinquante mille locutions qui ont échappé aux académiciens de Florence, seront ajoutées à leur dictionnaire de la Crusca. Dicter, en italien , s’emploie pour écrire , mais Tommaseo dicte et n’écrit pas : il est presqu'aveugle.
Il est resté républicain malgré Mazzini , comme il est resté catholique malgré Pie IX. Il est immuable dans ses convictions et dans sa probité. Il résiste aux caresses du Piémont , comme il avait résisté aux menaces de l’Autriche : il ne veut ni pensions, ni faveurs; il est pauvre.
J’aurais beaucoup d’autres émigrés à nommer, si je ne craignais de lasser l’admiration de mes lecteurs. Je les renvoie, s’ils veulentconnaitre tous ces grands caractères et tous ces grands malheurs , au beau livre d’Atto Vannucci, « les Martyrs italiens du xix e siècle. » Place encore ici pour un seul : il est revenu du Spielberg.
C’est le marquis Giorgio Pallavicino , gentilhomme lombard, patriote italien. J’ai eu l’honneur, à Turin, de m’asseoir auprès de lui, dans la somptueuse demeure qu’il habite. Et quittant tout à coup notre encadrement de dorures , nous sommes retournés ensemble à sa prison d’autrefois.
Entretien plein d’émotions et de ressouvenirs, plus beau que le sermon de Pellico , plus attachant que le roman d’Andryane . Je voyais le prisonnier devant rùoi : c’était bien lui qui avait tant souffert.
Par une fatale erreur, après les événements de 1820, un de ses amis, Gaetano Castillia, avait été arrêté à sa place. Il s’en alla droit à la police et se constitua prisonnier en disant : « Gaetano Castillia fut entraîné par moi dans la cause; s’il y a crime, c’est moi qui suis coupable et c’est moi qu’il faut punir. »
Après deux ans d’inquisition , il s’entendit condamner à mort, puis à vingt ans de carcereduro, par grâce. On a lu dans Pellico ce que c’est que le carcere duro : le travail forcé , une chaîne aux pieds , une planche pour lit, une nourriture à dégoûter la misère. Il fut enchaîné et attaché, tête nue, sur un tréteau, devant le peuple,
qui frémissait d’horreur. Ce fut là qu’il entendit sa sentence. Puis on le traîna au Spielberg.
Ses quatre compagnons étaient enfermés deux à deux, les premiers jours il resta seul. Seul, comprenez-vous 1 horreur de cette entrée au cachot : quatre murs blanchis de frais, une fenêtre à double grille, et sur une mauvaise table, des hardes grossières, le vêlement des forçats. Là, pour vingt ans, et seul!
Ce fut le mardi gras qu’il entra au Spielberg. En voyant le masque qu’il ëïlait prendre, il lui vint un rire amer à la bouche et il chanta ce refrain de lui :
Siam trecento — il gran cimento Ma spartano — abbiamo il cor.
(Nous sommes trois cents dans la grande épreuve, mais Spartiate est notre cœur.).
Comme la nourriture du bagne répugnait aux prisonniers, onles mitau régime des malades : trois petitessoupes par jour, et une bouchée de viande, avec une tasse de café bourbeux ou un verre de vin au choix, mais pas les deux ensemble : deux cordiaux c’est trop, un suffit,. avait dit l’oracle impérial.
Un prisonnier en mourut de faim! Il se nommait Villa : il était taillé en athlète. La veille de sa mort arriva de Vienne l’ordre de lui donner des gélatines, de la volaille et du gibier.
Avant lui était mort Antonio Oroboni, l’ami de Silvio Pellico. « En automne, à la chute des feuilles, il se flétrit ÿ vinrent les gelées de l’hiver, et il se sentit courir dans les veines le frisson de la mort; revint le printemps, et son âme toute jeune se tut et ne s’unit pas comme d’habitude aux harmonies de la nature; le jour de sa fête, le 13 juin, il ferma les yeux, innocent
et Shaste comme à sa première aube, et ne les ouvrit plus. » ( Spilbergo c Gradisca 1 .)
Ces malheureux, épiés par leurs geôliers (l’un d’eux comprenait tous les dialectes de la Lombardie), épiés parleurs confesseurs (l’un d’eux disait qu’il fallait obéir à l’empereur, dut-on même, en le faisant, désobéir à Dieu), ne pouvaient munnurer un mot qui ne fût entendu à Vienne. On ne leur accordait, en fait de livres, que la Manne de Dieu, méchant volume ascétique. « J’en lis un chapitre quand je veux dormir, et deux quand je veux suer, » disait Pallavicino.
En revanche, si on leur défendait la lecture, on leur ordonnait le travail. Les uns tricotaient, les autres faisaient de la charpie avec des haillons fétides qui leur étaient envoyés des hôpitaux. Pallavicino dit qu’il en fit assez à lui seul pour panser toutes les plaies de l’empire.
Tels étaient les cachots du Spielberg : a Privations et vexations de toute sorte, oisiveté insupportable et travail nauséabond : torture de l’esprit et torture du cœur. On n’accordait pas au prisonnier de nouvelles de sa famille. C’était un sépulcre ; mais sansla paix des morts. »
Le marquis Pallavicino faisait de la charpie ou écrivait sur les murs, avec une épingle, un vers, une date, un souvenir, ou apprenait l’allemand et l’anglais dans deux petits dictionnaires de poche qu’il avait reçus de contrebande. Pour les dérober aux inspecteurs, il en avait détaché les feuille», et il les cachait les jours d’inspection (deux fois par semaine) dans les fentes du plancher et sous une couche de poussière. U transcrivit après sur le mur les deux vocabulaires, avec son
(1) Ce livre est un extrait des Mémoires de Giorgio Pallavicino, imprimé à Turin en 1856. Je le citerai en plusieurs endroits.
épingle, et les apprit par cœur avec une patience # de moine ou de forçat.
Puis il écrivait sans plume , sans encre , sans papier, car tout cela était prohibé au Spielberg. Il se laissait croître un ongle qu’il fixait dans un morceau de bois et noircissait ou jaunissait avec la rhubarbe ou la suie qu’il se faisait prescrire par le médecin; puis, trempant dans du lait et cylindrant avec un verre les chiffons de gros papier buvard que ,1a prison fournissait aux condamnés, il parvint à écrire une satire ménippée, des recueils de logogriphes et même des billets à ses compagnons de malheur.
Mais tout cela ne suffisait pas pour tuer la vie. Les jours se tramaient avec une lenteur implacable, toujours les mêmes, inertes, mornes, toujours! Puis venaient les nuits sans sommeil, agitées de minute en minute par le Qui va là! des sentinelles. Il eut, l’un après l'autre, deux camarades de chambre qui, l’un après l’autre, lui furent enlevés. Ainsi tous les malheurs à la fois, la faim, le froid, l’exil, la captivité, l’isolement.... Et pas un mot de sa mère!
11 en devint malade, on le dit fou ; Pellico l’a même écrit dans son livre. Il n’était qu’horriblement secoué par la douleur. L’empereur le sut : l’empereur avait un fond de justice. 11 lui envoya le Tasse et Klopstock.
Puis il ordonna qu’on cherchât une prison plus saine. L’ordre était vague , ou le laissa tomber. Puis tout à coup, un an après, l’empereur se ressouvint du malade. « A propos, demanda-t-il, où est Pallavicino? » Le courtisan interrogé répondit qu’il n’en savait rien, et courut avertir le ministre. Le ministre envoya surle-champ un commissaire au Spielberg afin de pouvoir répondre à l’empereur, si l’empereur renouvelait la question : Sire, Pallavicino est en route pour Gradiska.
Étrange condition d’un pays où la vie et la mort de tant d’infortunés dépendent de la mémoire ou du bon plaisir d'un seul homme !
« Un prisonnier d’Etat, l’ex-lieutenant Bacliiega, cachait dans sa cellule un moineau qu’il aimait. Un jour de visite, le moineau fut surpris : grande indignation de l’inspecteur et conliscation du volatile. Bacliiega pria, supplia qu’on lui laissât ce compagnon de captivité. « Impossible, répondait M. Muth, impossible!
« Tout ce que je peux faire, c’est de transmettre votre « demande au gouverneur. »
« M. Muth tint parole ; mais le comte Mitrowski , gouverneur de Moravie et de Silésie, branla la tête en disant : « Le cas est grave, et je n’en veux point assu- « mer la responsabilité: j’écrirai au ministre. » Le ministre, ayant lu le rapport du gouverneur, branla la tète à son tour : « Mes pouvoirs ne vont pas jusque-là, dit- « il, j’enferai mon rapport à l’empereur. » Etl’empereur, par un acte sous seing privé, décréta qu’on accordât un moineau au prisonnier Bachiega.
« Peu avant, par un autre acte sous seing privé, Sa Majesté avait décrété qu’on octroyât une perruque à Villa. La perruque était une méchante fourrure en poils de chien. » ( Spilbergo e Gradisca.)
A Gradiska, le marquis Giorgio Pallavicino fut enfermé avec un voleur presque fou qui voulut le dévaliser. Le marquis avait avec lui quelque argent et deux livres (un roman de Cooper et un roman de Gœthe). Dénoncé pour ces crimes par le voleur, il fut astreint au régime le plus sévère : sans la charité de deux femmes (dont l’une en fut punie à coup de verges) il serait mort de faim. Le directeur du bagne disait à qui voulait l’entendre : « La mort d’un galérien, c’est un profit pour l’Etat. »
En sortant de là, le gentilhomme lombard dut subir la honteuse visite qu’on inflige aux forçats : je renonce à la décrire.
Quand je l’ai vu à Turin, l’an dernier, il combattait encore. 11 présidait une association politique en faveur du Piémont et de l’Italie. Plus que tout autre, avec le docteur Tommasi, de Naples, et l’historien La Farina, de Sicile, il a préparé ce grand travail qu’achève maintenant l’Italie avec tant d’accord, de sagesse et de vaillance. Et cette fois, on peut le prédire à coup sûr, il n’en sera point puni par le bagne. Les Italiens n'iront plus au Spielberg.
J’ai lu dans Andryane que le prince de Metternich fit un jour une visite officieuse à Confalonieri pour obtenir de lui des confessions.
a Vous avez fait, lui dit-il, tout ce que vous avez pu faire pour votre cause, et vous l’avez servie jusqu’au dernier moment avec une singulière abnégation, bien que vous eussiez dû peut-être douter du succès de l’entreprise. Mais ce qui n’était alors que supposition est maintenant certitude. Non-seulement en Italie, mais dans l’Europe entière, les deux principes se sont pris aux cheveux, et partout le fait nous a donné raison. Vous êtes restés les plus faibles, et quelques mesures énergiques des grandes puissances ont suffi pour prouver que les idées révolutionnaires ne pouvaient lutter dans le cœur des peuples contre la légitimité : c’est une cause jugée. »
Etranges croyants, chimériques rêveurs que les diplomates! Depuis cette prédiction, la cause jugée a été deux fois reprise : elle se plaide maintenant au tribunal de Dieu. L’année glorieuse où nous sommes a, d’un seul coup de. vent, emporté la prophétie et le prophète. L’Italie se relève, et M. de Metternich vient de mourir.
les piémontais. — Caractère national. — Littérature politique.
— Les journaux, YUnione , Bianchi Giovini. — La Rivista contemporanea. — Modena, le tragédien. — Une réclame piémontaise. — Le poêla cesareo , Giovanni Prati. — Ses vers à son futur biographe. — La musique révolutionnaire. — Aspect de Turin, les statues de Vêla.— Histoire de Dix ans (1849-1859).
— L’exposition piémontaise : l’étage des pauvres. — Les politiques. — Une visite à M. de Cavour.
J’ai parlé des émigrés, mais je n’ai rien dit des Piémontais qui survivent . Ils sont nombreux , ils sont remarquables, mais n’appartiennent pas h mes études; ils ne sont guère écrivains, ou, s’ils écrivent, ce n’est pas pour bien dire. Ce grand pays n’est donc point encore un terrain propice aux lettres. La liberté y porte ses fruits avant de donner ses fleurs.
Le Piémontais, par ses facultés, est un peuple moins italien que nous-mêmes. Il y a du Belge et du Hollandais dans son caractère. Il est calme, sensé, réfléchi. Sa bravoure même est plutôt de la fidélité que de l’enthousiasme. Il ne se ferait pas tuer pour l’Italie si ce n’était pas son devoir d’aimer et de suivre son roi. L’imagination n’est pas son fort, ni son faible. Il ne se pique pas de poésie , et s’il a produit Alfieri et Silvio Pellico, ce fut sans le vouloir et par miracle. D’ailleurs, la vraie patrie du premier fut Florence, et celle du second Milan.
Aussi le mouvement littéraire est-il resté fort au-
dessous, depuis dix ans, du mouvement politique. Balbo, Gioberti, Azeglio appartiennent au règne de Charles-Albert. L’avocat Brofferio , écrivain et poète heureux, surtout dans le dialecte piémontais, faisait autrefois, sous la ceusure, une vive et fine opposition au gouvernement. Il n’a plus rien imprimé, je crois, depuis que la presse est libre. Il s’en venge à la tribune nationale, où il parle avec beaucoup de verve et de chaleur.
La littérature est toute politique. Une cinquantaine de journaux se publiaient l’an dernier à Turin, et ils vivaient tant bien que mal, bien qu’ils n’eussent d’abonnés qu’en Piémont ; car l’an dernier, l’Italie entière, de Palerme à Milan, végétait plus ou moins sous la censure autrichienne. Maintenant encore, à Naples, les feuilles piémontaises sont défendues; il n’y a guère qn’une trentaine de numéros de YQpinione qui pénètrent dans le royaume, adressés h des étrangers : chacun d’eux, il est vrai, a son millier de lecteurs.
Parmi les journaux de Turin, un surtout m’a frappé par la verve et l’originalité de ses articles. C’était l’ Unione de M. Bianchi-Giovini. Ce publiciste est un Girardin un peu diffus, mais très-logique et très-franc, d’une prodigieuse érudition, pensant pour lui seul, et ne représentant que lui-même. Il est né avec notre siècle, h Corne; il a été réfugié en Suisse, où il s’est un peu trop occupé des petites affaires du pays. Il a écrit une Histoire des Hébreux, une Histoire des papes, une Critique des Évangiles, un livre très-connu sur Y Autriche en Italie, des monographies estimées, des volumes de controverse, d’histoire et de statistique à n’en plus finir. Il avait deux ennemis, l’Autriche et Rome, et leur faisait une guerre à mort, dont elles s’effrayaient l'une et l’autre, aucuns disent à bon
LES PIÉMONT AÏS.
droit. Les menaces du cabinet de Vienne et les foudres du Vatican tombaient dru comme grêle sur le journal de Bianchi-Giovaui . Suspendue, supprimée plusieurs fois, la feuille intrépide reparaissait toujours. Les périodiques italiens montrent une vitalité inconcevable. Ils n’ont souvent ni argent, ni rédaction , ni administration, ni abonnés, ni sang, ni souille, et ils n’en meurent pas.
Il y a cependant à Turin une grande revue littéraire, la Rivista contemporanea , fort bien faite , excellemment dirigée par M. Cesari, soutenue par des noms éminents, et pourtant, l’an dernier, cette revue était une mauvaise affaire. J’y ai lu d’excellents articles d’un professeur exilé à Zurich, M. de Sanctis, un Napolitain (je n’en finirai jamais avec Naples), c’était de la f haute critique littéraire, comme nous n’en avons plus I en France depuis Alexandre Vinet.
Le Mondo letterario, feuille hebdomadaire de littérature moins sérieuse, dirigée par M. Stéfani, le Havas italien, ne se soutenait qu’à grand’ peine. J’y ai remarqué cependant de beaux vers venus de Venise et signés Jacopo Gabianca, mais les Piémontais ne veulent que de la politique.
Ils en veulent partout, même au théâtre. Je ne vous dirai pas tous les drames libéraux que j’ai entendus à Turin, mais je vous citerai un petit fait qui a bien sa couleur locale.
J’étais allé au théâtre ou j’avais vu Modena, le grand tragédien, enlever violemment le Louis XI de notre IJelavigne J’allais quitter la salle avec une profonde émotion, et je me retournais pour rappeler encore une fois cet homme extraordinaire qui fut avocat, patriote, député à la Constituante, et acteur dans les intervalles, aussi vrai que Frédérick Lemaître et presque aussi
beau que Talma. On me remit à la porte un chiffon de papier : c’était le programme du spectacle du lendemain, une réclame.
Je suppose, ami Marc-Fournier, que vous ayez un jour l’étrange idée et la permission de jouer sur votre théâtre de la Porte- Saint -Martin le Mahomet de Voltaire. Que feriez-vous pour attirer la foule à ce spectacle exorbitant? Vous annonceriez, n’est-ce pas, des décors peints par Decamps, des costumes d’Eugène Delacroix, des musiques de Félicien David, une exhibition d’odalisques, une reproduction exacte du simoun, avec de vraies montagnes de sable engloutissant les caravanes et, dans les intermèdes, l’intervention de Kharagueuz entre des combats de zouaves et de turcos?
Modena ne promettait rien de pareil en annonçant qu’il allait jouer Mahomet; les cinq actes devaient tourner sur eux-mêmes dans le vestibule classique. Mais, pour allécher le public, il faisait une réclame anticléricale. Après avoir rappelé dans le programme que la tragédie avait été composée contre tous les fanatismes, il la pointait sur le parti prêtre et sur les menées récentes dans les collèges électoraux. L’affiche était un commentaire politique du drame, elle le rajeunissait en l’appliquant aux choses du jour. Modena faisait la leçon à son parterre et le traitait en société choisie dont il faut affriander l’esprit, non les yeux. Le lendemain la salle était comble.
Et quelques jours après, en Lombardie, le comédienpatriote refusait de monter sur la scène pour amuser les archiducs.
Avec de pareilles dispositions chez les Piémontais, faut-il s’étonner que leurs poètes Scolari et Bellini aient encore si peu de renommée, et que ce dernier, barde
Diqitiz
parlementaire, ait évertué la souplesse de son talent ingénieux à chanter « le Statut constitutionnel? »
Et ne doit-on pas admirer hautement M. Costantino Nigra qui s’occupait l’autre jour encore à recueillir les chants populaires en patois piémontais (quelques-uns sont fort remarquables) et M. Bersezio, conteur attachant qui se faisait écouter, la veille de la guerre, de cette nation tout armée essayant déjà ses fusils?
Ce n’est pas que le gouvernement piémontais soit hostile aux lettrés, au contraire. Il a son poêla cesareo : c’est un luxe que s’accordent aujourd’hui fort peu de princes. Voulez-vous connaître le poète ordinaire de S. M. Sarde? Remontez tout simplemement la grande rue du Pô, sous les arcades, à gauche, autour du café Florio qui est le centre de Turin. Si vous rencontrez un grand garçon de quarante ans, à cheveux bruns, aux yeux flâneurs, au visage long et allongé par l’impériale, au nez proéminent et diminué par la moustache, bonne tête en somme, et annonçant un artiste au premier regard, dites-vous à part que c’est lui et tendez-lui votre main, il vous tendra la sienne. C’est l’Italien le plus ouvert et le meilleur fds du monde : il se nomme Ciovanni Prati.
C’est là qu’il vit: sous les arcades. Ne cherchez pas sa demeure : il ne demeure pas. Il se promène. La vie pour lui n’est pas un combat, ni un voyage ; c’est une flânerie, le cigare à la bouche, et les yeux auvent; un camarade qu’on rencontre et à qui l’on dit une parole joyeuse; un groupe d’hommes qui parlent politique et qui vous dispensent de lire un journal; puis çà et là, par hasard, une bonne fortune : une femme ou un artiste qui vous comprennent et qui vous écoutent causer d’art et dire des vers.
Prati vit ainsi toute l’année. De temps en temps il
disparaît pendant une semaine ou deux; où est-il? on l'ignore. On s’inquiète, on demande son adresse, il n’en a pas. Les uns le disent malade, les autres mort ; mais un matin, joyeux comme toujours, il reparaît sous les arcades. Il revient du fond d’un bois ou du haut d’une montagne où il a fait deux m ille vers.
Voulez-vous le connaître mieux ? Écoutez ceci : c’est une poésie adressée à son futur biographe.
■ Je naquis dans les plaines désertes de ma Davindo (dans le Tyrol italien), au chant matinal des passereaux de la montagne.
« Je naquis enfant du Pinde dans l’année où Louis porta en France la charte et l’étranger.
« La chasse à l’aube était ma joie. Oh ! que d’alouettes je détachai de l’air au vol!
« Et quand eut passé le temps de ces jeux querelleurs, enfant lunatique, je vécus à l’écart et seul.
« Puis, quand je fus las du latin barbare, le chant de Métastase et du Tasse vint à moi.
« Et le marmot tout neuf, assis parmi les roses, composa des strophes d’amour et réva des héros pleins de beauté.
« Dans ces poétiques flâneries , le gamin apprit l’histoire de la pomme qui enleva le ciel à nos premiers parents.
« O biographe courtois , ce doux fruit affriande. Celui qui en picora la feuille en veut goûter le miel.
« Si tu as aimé ce fruit-là de tout ton cœur , je suis sûr que tu couvriras de fleurs ma fosse.
« Mais si tu traverses notre boue avec des pieds chastes, cherche pour ton encre sainte un cadavre meilleur....
« J’avoue mes peccadilles en rougissant avec toi, et je le jure, sans porter de froc : j’en ai du remords au cœur.
«Je suis pur des six autres péchés, ou je les ai commis de telle manière que j’en ai presque de l’orgueil, heureux pécheur !
« Superbe, mais en face des lâchetés puissantes. Cupide, mais des joies de toute perpétuelle vérité.
* Avare , mais de paroles avec le vulgaire des sots. Irascible , mais contre la vermine de ce siècle banquier.
« Jaloux, mais de la gloire des merveilleuses entreprises , en homme qui les admire et les aime, s’il ne sait les accomplir.
« Et si parfois me prit le nonchaloir de la vie, quelque vertu cachée la fit bientôt refleurir.
« Biographe, écris ceci sur tes tablettes. Peu m’im- • porte le reste, pourtant je ne m’en tairai pas.
« Si tu t’avises déjuger mes papiers noircis d’encre, sache d’abord que l’art du cœur les a créés.
« Il les a créés dans les bons et les mauvais jours , sur les fleuves, par les vallées sombres , dans les bois , sur les monts, dans les villes.
« Et jusqu’à ce que son feu céleste le consume, il aura en tout temps , eu tout lieu , des autels pour ses chants.
« Franc et pensif, 'il a voulu son propre manteau. Et jamais il n’eut aux yeux de larmes menteuses, ni de rires vils.
« Il a jeté bas les triangles et les galons dont le style le surcharge. Il a méprisé les gobelets et la baguette des jongleurs.
« Biographe, ne me donne pas un renom d’esprit altier. Je te laisse corriger les vers incorrects.
« Mais si la vérité est ta loi, si tu es l’ami de la muse, que ce ne soit pas l’ortie amère qui croisse âmes pieds.
« Descends, û censeur, sur la feuillée trop touffue et mets-y le feu, je ne m’en troublerai pas....
« Dans la maison où les enfants surabondent, ils ne peuvent tous être forts, élégants et beaux....
« C’est lk ton droit, biographe!... »
Puis le poète ajoute :
« Je ne veux pas de tombeaux, je ne veux pas de monuments quand je serai mort.
<c Biographe, si tu m’aimes, traite ce.s folies de bassesses. Mais là, parmi les épaisses ramées, qu’il te plaise d’ouvrir les yeux.
« Ne vois-tu pas une suave créature, qui, solitaire, sous le saule, recouvre de roses mon funèbre sillon?
* « Elle est la douce fille de mon amour heureux, et,
de toute ma maison, c’est tout ce qui me reste.
« C’est le fruit solitaire d’un rameau charmant, et comme elle est tout pour moi, je ne suis rieu pour le monde. »
Et le poète conclut ainsi :
« Biographe, un dernier conseil. Quand j’aurai mis bas le faisceau de mes os foulés,
« Pour un pauvre grain de mil, n 'écris pas ma nécrologie ! Et sans entendre de mensonges, je mourrai plus tranquillement. »
Vous connaissez déjà Giovanni Prati. Si vous voulez le connaître mieux encore, ne me demandez ni critiques qui n’apprennent rien, ni traductions qui gâtent tout. Lisez ses livres, ou faites mieux encore, allez à Turin, sous les arcades, prenez le poète au passage ; entrainezle n’importe où et fermez bien les portes. Si vous aimez la poésie, il vous dira de ses vers : il les dit à charmer.
11 a quarante-quatre ans à peine, et il a déjà produit un million de vers. J’ai lu de lui sept volumes, et je
LES PIÉM0NTA1S.
n’ai pas tout lu. Enfant gâté dès sa naissance, il débuta par une histoire d’amour, Edmencgarda, qui fit pleurer toutes les femmes. Il étudiait encore à Padoue quand il publia cette nouvelle exquise, et il était déjà célèbre avant de quitter l’université.
Plus tard, il donna des ballades. Né dans les montagnes du Tyrol, il avait été bercé de légendes rêveuses ; il les redit aux Italiens, qui les aimaient déjà dans les poésies de Carrer. Les ballades de Prati, pleines de grâce et d’entrain lyrique, ont continué les succès de ce poète heureux.
Au jour du réveil, il fut à son poste et chanta l’Italie. Charles-Albert fut son pieux Éuée ; il composa pour lui des chants guerriers qui, accompagnés par les clairons et les tambours, furent, de 1848 à 1849, les Marseillaises de l’indépendance italienne. Il devint dès lors le poète officiel de la maison de Savoie, et ses chants de triomphe ont retenti sans doute l’autre jour encore sur les hauteurs reconquises do San Martino.
Enfin, une dernière transformation de son talent l’a conduit aux grandes aventures philosophiques. Ses poèmes plus récents de Rodolfo et du Comte Riga sont des excursions sonores dans les aspirations de la jeune humanité. — Et Prati est à l’âge où l’on n’a pas encore donné la moitié de son œuvre !
Il appartient à l’école romantique de la couleur et se soucie beaucoup moins de l’eurhythmie correcte des formistes. Il a l’ampleur, l’abondance, la richesse, l’expression, l’effusion; il lui manque un peu de cette sobriété dont parle George Sand, et cette demi-heure de réflexion que Béranger conseillait à ses disciples. Les Italiens de notre temps chantent un peu trop pour chanter, comme les rossignols.
Mais ils ont cela de bon, qu’à défaut d’idées fortes et
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neuves ils conservent du moins certains sentiments tenaces et vigoureux qui les inspirent et les élèvent toujours. Le premier de ces sentiments est celui de la patrie. Un le sent partout, même dans les poésies sans pensées, même dans les musiques sans paroles....
Chose incroyable î Un m’apporte au moment où j’écris ceci un numéro delà Presse (8 juillet 1859), où M. Paul de Saint-Victor a écrit ce que j’allais dire, et l’a écrit magnifiquement :
« Le Miserere de Verdi a été, dans ces derniers temps, la grande lamentation de l’Italie.... Les plaintes qu'il lui était interdit de faire éclater, elle les exprimait par ce chant tragique, que ses maîtres applaudissaient sans en comprendre le sens. — Voilà trente ans que l’Italie conspire en musique. Les passions, les ressentiments, les vengeances que l’espionnage refoulait dans son cœur et étouffait sur ses lèvres se réfugiaient dans ses opéras ; elle y entonnait librement les hymnes de l’espoir et de la menace. Chacune des grandes figures, chacun des grands airs créés par ses génies lyriques personnifiait une idée de haine ou de délivrance. La note voilait la parole, le poignard s’enveloppait de fleurs. L’allusion vengeresse s’attachait à tout ; son rire même était sardonique. — Lorsque vous entendiez au théâtre des huées moqueuses saluer l’apparition de Basile dans le Barbiere, ce n’était pas au virtuose fripon de Beaumarchais et de Rossini que s’adressait cet enthousiasme ironique. — Non; Basile s’élevait à la hauteur d’un symbole ; il grandissait, ombre fantastique, et son long chapeau aux ailes flasques de chauve-souris laissait en- i trevoir, en s’ouvrant, la face jaune aux yeux bistrés qui pèse depuis trois siècles sur l’Italie, comme un cauchemar. Ce n’était plus un homme, c’était une Légion : sous le noir manteau qui bat ses talons, grouillaient et
grimaçaient mille figures grotesques et sinistres, d’espions, de ruffiens, de tartufes et d’énergumènes. — « Si le monde n’avait pas le soupir, le monde étoufferait, » dit un proverlie africain. La musique était pour l’Italie ce soupir qui dégonfle les seins oppressés. Le secret qu’elle ne pouvait crier à haute voix, elle le confiait aux instruments et aux mélodies, comme ce personnage antique qui disait les siens aux roseaux sonores. — « L’expression souffrante delà figure, — dit Henri Heine, dans ses Reisebilder, — est surtout visible chez les Italiens, quand on parle avec eux des malheurs de leur patrie, et l’on trouve assez d’occasions de ce genre à Milan. C’est la blessure la plus douloureuse au cœur des Italiens, et ils sont pris de mouvements convulsifs quand on la touche même légèrement. Ils ont alors un certain mouvement des épaules qui vous émeut d'une singulière pitié. Un de mes Anglais regardait les Italiens comme indifférents en politique, parce qu’ils semblaient nous écouter avec insouciance, quand nous causions, nous autres étrangers, de la politique sur la guerre de Turquie ou sur l’émancipation des Irlandais : et il fut assez injuste pour s’en exprimer avec ironie vis-à-vis d’un de ces Italiens pâles, à barbe noire. Nous avions vu la veille représenter un opéra nouveau à la Scala, e entendu le tapage furieux qui se fait d’ordinaire en pareille solennité. — Vous autres Italiens, disait le Breton à l’homme pâle, paraissez être morts pour tout, excepté pour la musique, qui a seule encore le privilège de vous inspirer. — Vous nous faites tort, dit l’homme pâle en haussant les épaules. — Hélas! continua-t-il avec un soupir, l’Italie rêve assise sur ses ruines, et si quelquefois elle s’éveille et bondit à la mélodie de quelque chant, ce n’est pas pour Je chant en lui-même, mais pour les sentiments que l’Italie a toujours portés dans
son sein, et qui débordent alors avec fureur.... et telle est la raison du vacarme que vous avez entendu à la Scala. »
Ce sentiment italien anime et remplit les odes les plus vides; et celles de Prati en sont toutes frémissantes, du premier au dernier vers. On a donc mal fait de malmener récemment, dans la Revue des Dcux-Morules, ce poète d’une verve si abondante et d’une si riche imagination. J’ai beau examiner tous nos rimeurs de France, y compris M. de Laprade, qu’on vient de faire académicien, et je ne vois pas que la pensée les étouffe. Ceux qui disent quelque chose (Laurent Pichat, par exemple, ou Maxime du Camp) sont traités de démagogues ou d 'idéologues : horribles désinences qui injurient de grands mots.
Le Tyrolien Prati est donc le barde officiel du Piémont : cela prouve que le Piémont n’est pas riche en poètes. C’est une gloire dont il peut se passer pour le moment. Il en a d’autres qui lui font assez d’honneur.
Hier encore on disait à l’Italie : « Tu es une nation brisée à laquelle il ne reste que des hommes extrêmes : des révolutionnaires ou des tyrans. Tu ne te rallieras jamais, tu n’existes plus. » Le Piémont a répondu : « Je suis le lien et l’entre-deux, j’ai rallié la nation, elle existe ! ® Et le Piémont a réhabilité l’Itahe, connue Victor-Emmanuel avait réhabilité Charles-Albert.
On n’a qu’à faire un pas dans Turin pour voir ce fait singulier : la satisfaction de la conscience nationale, la gaieté tranquille d’un pays qui fait sa tâche et son devoir. C’est une ville en fête et qui se réjouit de ce qu’elle est. L’armée est chérie par le peuple : la Piémontaise ne veut pas épouser l’homme qui n’a pas été soldat; c’était, encore l’an dernier, tout le contraire
en Toscane Les jardins publics sont remplis de statues qui apprennent au peuple les gloires d’hier : Cesare Balbo, pensif et grave, y revit en marbre, méditant sur les espérances de l’Italie, qui sont aujourd’hui des réalités; plus loin, le général Guglielmo Pepe parait s’élancer de son piédestal pour bondir au delà du Pô, en foulant aux pieds l’ordre du roi qui le rappelle. Et l’on a l’autre jour encore élevé sur une place publique la statue colossale que j 'avais vue en plâtre dans l’atelier de Yela; ce magnifique soldat piémontais qui entre à Milan, en tenant à la main le drapeau de l’Italie.
Ali ! certes, l’Italie n’est plus la matrone éplorée, chef-d’œuvre de ce vigoureux statuaire, qui se tient accroupie, écrasée....
« Les cheveux dénoués, la robe tombante, les bras ployés sur les genoux qui les soutiennent, et retenant la tête qui se porte en avant, les yeux fixes et tendus vers une seule pensée ;
« Pensée de désëspoir qui, tyran de l’esprit, en chasse violemment toute autre et y domine seule, et enlace toutes les autres puissances de la tête et du cœur;
« Qui es-tu?... quelle douleur sublime, immense, te pétrifie si profondémen, ô délaissée, que tu n'as plus ni larmes, ni sens?
« De ta blessure aussi j’ai I’àme frappée, car en te
1. Les jeunes Toscans faisaient alors tout leur possible pour échapper à la conscription. De tout temps, ils ont peu estimé le métier des armes. « Les Florentins, dit Sismondi, accoutumés à laisser le soin de leur défense aux mercenaires qu’ils trouvaient toujours prêts à trafiquer de leur valeur, faisaient peu de cas du courage militaire qu’ils trouvaient si commun parmi des hommes qu’ils méprisaient. D’un autre côté, personne ne poussait plus loin qu’eux le courage civil et la constance dans les revers. » ( Histoire de la liberté en Italie .)
M2 LES PIÉMONT AÏS.
voyant je pense â ma patrie, comme toi misérable, belle
et affligée comme toi * ! »
Et si l’Italie n’est plus cette douloureuse statue du Désespoir, c’est grâce à Turin qui 1 a sauvée, qui 1 a gardée, contenue dix aus, et qui maintenant la relève
et la venge.
Quel prodigieux travail que celui de ces dix années. Quel enfantement incroyable, quel déploiement tvvatlendu de puissance, de richesse et de grandeur! b aire d'une province inconnue, plus arriérée que Naples et que Rome elle-même, un royaume souverain, qui règne moralement sur trente millions d’hommes et siège dans les conseils de l'Europe au même rang que l’Angleterre, la Prusse et les quatre empires du continent ! Couvrir le pays de chemins de fer, y improviser des armées et des citadelles, l’entraîner en avant bien qu’il soit retardataire, et le retenir en même temps dans la sagesse ; l’affranchir du clergé, bien qu’il soit profondément catholique *, et lui conserver en même temps toutes ses vertus ; le pousser enfin de toutes manières, <lans toutes les voies, quel rêve!... et il fut réalisé.
Pour se donner une idée de ce développement inoui, il suffisait d’entrer l’an dernier à 1 Exposition piémon-
1. Ce sonnet sur la statue de Vêla, 2a Désolation, est de Muffei. encore un poète contemporain, traducteur excellent de Schiller et de Milton.
2. Un médecin piémonlais de mes amis, très-instruit pourtant, très-cultivé, très-libéral et qui avait étudié avec moi en Allemagne, voulait se défaire d'un livre de Guerrazzi qu’il trouvait impie. Je lui offris un jour de le lui acheter; il me promit de me le donner le lendemain. Mais , dans la nuit, il lui vint des scrupules. Il se demanda s’il n’aurait pas tort, lui catholique, de mettre ce poison dans les mains d’un philosophe. Après de mûres réflexions , il décida qu’il aurait tort. Et il m’envoya en place les «fables de Calvi, écrites en dialecte piémontais, salées au gros sel, mais d’une franche bonhomie et d’une moralité irréprochable.
taise, et de regarder en courant tout ce qu’avait pu produire l'industrie naissante, dans ce pays fécondé parla liberté. L’utile et le frivole, les machines puissantes et les tissus légers, les instruments de labour et les fanfreluches, il y avait de tout : il savait tout faire, ce jeune Piémont qui touchait à peine à ses dix ans. J’ai vu à son Exposition des soies et même des soieries à défier presque les nôtres, et dès meubles qui m’ont fait regretter de n’ètre pas le marquis Ala Ponzoni. Ce gentilhomme était le marquis de Carabas de l’Exposition : il l’avait achetée presque tout entière. Pas de splendide étoffe en velours, pas de chêne sculpté, pas de curiosités, pas de folies où on ne lût cette phrase sacramentelle : « Acquis par le marquis Ala Ponzoni. » Ce généreux accapareur avait tout pris, sauf, pourtant, un magnifique bahut, œuvre de Bertolotti de Savone : il avait bien voulu le laisser au roi Victor-Emmanuel.
J’ai remarqué parmi ces merveilles un lit à colonnes en noyer d’Inde sculpté, garni en bois de rose, avec des ornements insérés en ébène : il ne coûtait que douze mille francs.
Mais j’ai remarqué surtout l’étage inférieur du palais de l’exposition, consacré à ceux qui, comme moi, avaient d’excellentes raisons pour renoncer au noyer d’Inde. C’était un corridor modeste où le beau monde ne s’arrêtait pas. Je l’ai trouvé cependant bien plus intéressant que les grandes salles peinturlurées et dorées du premier étage. C’était l’exposition du peuple, où régnait l’émulation du bon marché. J’y ai vu des châles tartans à vingt-cinq sous le mètre : ils avaient été achetés par la princesse de Savoie, probablement pas pour elle. J’y ai vu des chapeaux de feutre à vingt sous, et des chaises de paille solides et point disgracieuses k trente-
deux sous, acquises, comme tout le reste, par le marquis Ala Ponzoni. Enfin du papier peint, à quatre-vingts centimes le rouleau; pour quelques francs, l’ouvrier avait de quoi égayer sa mansarde. Egayer est le mot : c’était une joie pour les yeux que ces fraîches et modestes peintures qui tapisseront demain des greniers. Heureux pays qui résout tranquillement le grand problème social, le luxe du pauvre !
Ainsi dans sa bourgeoisie, moins éclairée et moins distinguée, en général, que celle des autres provinces italiennes (a-t-on remarqué que presque tous les Piémontais supérieurs ont appartenu à la noblesse, depuis Alfieri jusqu’au comte de Cavour) ; dans sa bourgeoisie, disons-nous, le Piémont compte déjà des industriels, en attendant des poètes et des artistes. Des artistes, d’ailleurs, il en a déjà. Je n’en veux signaler que deux, parce qu’ils commencent à peine et que je serai le premier peut-être à les nommer. Ils sont élèves de Vêla, qui n’est à l’Académie de Turin que depuis deux ans, et qui ne l’était que depuis un an quand j’ai vu les coups d’essai de ses deux disciples. C’étaient deux statues pleines de crânerie et d’entraînement; l’une représentait Pietro Micca, le jeune soldat italien qui, en 1706, dans la guerre contre nous, mit le feu à une poudrière. On le voit s’élancer en avant la mèche à la main. L’autre figure cet héroïque gamin de Gênes, nommé Balilla, qui jeta en 1740 la première pierre contre les Autrichiens et commença la révolution. Il est pris sur le fait au moment où il va lancer son caillou ; l’expression et le mouvement de ce David en haillons sont rendus avec une vérité vivante. Voilà deux jeunes patriotes illustrés par deux jeunes sculpteurs : Giuseppe Gassalo, Piémontais, et Vincenzo Giani, de Côme. Lors de mon séjour à Turin, l’Académie venait de couronner ces œu-
LES PIÉMOXTAIS.
vres de jeunesse, et le Parlement avait ordonné qu’elles fussent coulées en bronze aux frais de l’Etat.
Ainsi déjà des artistes, improvisés en moins d’un an, et déjà surtout des hommes politiques! Ces habitudes parlementaires si difficiles à prendre qu’elles nous manquaient encore en 1848, après trente ans et plus de noviciat, le Piémont les a adoptées du premier jour, avec une modération, une dignité sans exemple. On dirait maintenant que ce pays a été constitutionnel depuis sa naissance, et qu’on nous raconte aujourd’hui des fables de l’autre monde en nous redisant les faits et gestes encore si récents du roi Charles-Félix.
J’ai suivi ces hommes à l’œuvre; j’ai vu dans leurs maisons, dans le monde ou au Parlement quelques-uns de ceux qui, à divers titres et dans les camps opposés, ont fait le plus parler d’eux : La Marmora, Azeglio, Lanza, Deforesta, Mamiani, Solaro délia Margarita, Farini, Rattazzi ‘ , Buffa , Tecchio, Correnti, Callori, Yalerio, Robecchi , Brofferio, Sineo, l’ancien ministre, dont le nom revient souvent dans les discussions; et je regrette de ne pas écrire un livre politique. J’aurais beaucoup à dire sur les capacités des uns, sur l’éloquence des autres, sur l’attitude du peuple qui les écoute et qui déjà plusieurs fois (à propos des couvents, par exemple, et à propos des mesures sur l’assassinat politique) a traversé des crises violentes avec un sens politique, un calme et un aplomb de vieux citoyens.
1. M. Rattazzi, jurisconsulte et homme cTÉtat d’une valeur éprouvée, est l’auteur du Code commercial du Piémont. On lui doit aussi la loi sur la suppression des couvents (pour laquelle il a soutenu victorieusement vingt-deux jours de discussion au parlement et quinze au sénat du royaume) , et la loi sur le mariage civil qui a été repoussée par l’influence encore toute-puissante de la tradition. Je parlerai longuement de M. Rattazzi quand j’étudierai plus spécialement l’Italie politique.
Je veux seulement inviter le lecteur à l’audience que j’ai obtenue la veille de la guerre, chez le plus habile et le plus heureux de ces hommes éminents. Nous allons aborder M. Camille de Cavour.
Je me rappellerai toute ma vie ce quart d’heure d’attente, dans un salon du ministère. Il y a des gens bien heureux ; ils seraient entrés chez Gœthe ou chez Washington avec cet air libre et dégagé dont on accoste un gentilhomme ou un millionnaire quelconque. Il semble qu’à leurs yeux rien ne soit plus commun qu’un grand homme; ils font de lui leur camarade après les premiers compliments, et se regarderaient comme fort humiliés s’ils croyaient avoir affaire à un être supérieur. A leur avis, il suffit de linge frais et d’une paire de gants pour être l’égal de tout le monde. J’ai toujours envié ces Français-là.
Pour moi, j’ai une déplorable habitude. Avant d’aborder un homme célèbre, je résume à part moi ce qu’il est et ce qu’il a fait. Ce résumé finit infailliblement parme donner une frayeur extraordinaire. Il est rare qu’aux moments où j’ai entendu mon nom jeté pour la première fois de l’antichambre au salon ou du salon au cabinet de travail d’un homme illustre, je n’aie pas formé dans le plus profond de mon cœur le vœu très-sincère de n’être pas reçu.
Imaginez-vous donc cet affreux quart d’heure au palais du ministère, quand je me fus assuré, d’après le bruit particulier de la salle voisine, qu’il n’y avait plus qu’une cloison fort mince entre M. de Cavour et moi. Je repassais toute la vie si pleine de cet Italien toutpuissant; je le voyais d’abord publiciste en France, où ses premiers articles dans la Revue nouvelle appelèrent déjà l’attention des esprits sérieux; puis, en 1847, publiciste à Turin, où il fonda le Risorgimmto (la Résur-
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rection), l’un des premiers journaux de l’Italie nouvelle. J’avais cette feuille devant les yeux; j’y relisais ce fameux article où, pour la première fois, avec un tact exquis, on demandait au roi Charles-Albert de quitter la dangereuse arène des commotions irrégulières pour ouvrir la pacifique enceinte des discussions légales. Puis, après 1848, je retrouvais le même homme contenant la révolution qu’il avait soulevée et compromettant sans peur sa réputation de libéralisme, pour sauver la nation de ses propres excès. Je le voyais préparer ainsi, du premier moment, dans un temps de crise et de fièvre, les jours de calme et de santé qui devaient venir après la guerre et qu’il a fait durer si longtemps. Encore un pas (la pensée marche vite), et je le retrouvais orateur au Parlement et plaidant pour les réformes et les progrès qu’il fallait désormais provoquer et soutenir. Puis plus haut, ministre du commerce arborant le drapeau du libre échange, restaurant les finances perdues, et faisant sortir par enchantement des caisses vides assez d argent pour couvrir le pays de chemins de fer. Je le voyais enfin ce qu’il était l’an dernier, à la tête de deux ministères, président du conseil, on aurait pu dire premier ministre. Et tout ce qu’il avait fait de merveilleux depuis six ans qu’il était au pouvoir me revenait à la fois à l’esprit : les partis maintenus en balance, les uns excités, les autres calmés, l’industrie en progrès, les libertés conservées, le pouvoir clérical atténué , moralement vaincu ; la guerre d’Orient, cette magnifique idée si hardiment conçue : vous rappelezvous le commentaire immédiat de notre Moniteur : « L’armée sarde a pris sa part des périls ; elle partagera l’honneur et la gloire des succès. Associés dans la guerre, les gouvernements anglais, français et piémon— tais le seront encore dans les négociations, lorsque la
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paix sera conquise par leurs armes. Dangers, honneurs, avantages, tout sera partagé. » La guerre d’Orient, disais-je, qui mit le Piémont au rang des grandes puissances; puis le congrès de Paris, cette première réponse au congrès de Vienne, cette assemblée de monarchies où la question italienne fut nettement posée pour la première fois et l’alliance avec la PYance, avec la Russie, resserrées dès lors contre l’Autriche, les sacrifices demandés et obtenus pour s’assurer l’appui de nos armées, la propagande italienne, la propagande universelle, l’attention du monde soulevée, concentrée sur cette province de rien qui était déjà l’Italie ; enfin le voyage récent de Coinpiègne, que l’Europe venait de suivre avec angoisse, pressentant dès lors la revanche de Novare et la résurrection de Marengo ; et tout cela, en moins de six ans, rêvé, présagé, accompli par un seul homme!
Aussi, quand je me fus rappelé toutes ces choses et demandé de quel droit j’allais entrer, moi chétif, dans cette existence si vaste et si pleine, et qui suffisait à peine à tous ses devoirs en consacrant, chaque jour, quatorze heures au travail, je reculai malgré moi vers l’antichambre, derrière le Mincio, comme l’Autriche, quand un huissier quelconque vint me chercher jusqu’à la porte, en me disant que M. de Cavour serait enchanté de me recevoir.
Je repassai le Mincio, toujours comme l’Autriche. Je suis sûr que, l’empereur François-Joseph, en opérant cette manœuvre, dans la nuit qui précéda Solferino, n’était pas si troublé que moi.
Eh bien! je fus vite rassuré, et tout à fait; et si j’avais, comme M. Taine, le talent et le besoin de formuler en un mot mon impression, j’écrirais ceci, non sans m’en étonner moi-même un peu :
« M. de Cavour, c’est un sourire. »
Sourire de bonne humeur et de bon accueil, vous mettant à l’aise au premier abord, très-lin et très-gai dans l’entretien et entrant volontiers dans les sujets les plus graves, qu’il éclaircissait tout à coup, très-vif et très-net, partait comme un éclair pour vous faire ou- ‘ vrir les yeux et tout voir : un de ces sourires pleins d’esprit et qui vous en donnent.
Nous avons beaucoup causé du présent livre, qui était encore à faire, et naturellement des hommes et des choses dont je serais appelé à parler. J’aurais voulu pouvoir sténographier cet entretien et noter tous les mots ingénieux que j’ai recueillis sur la bouche de M. de Cavour. J’en ai gardé cependant quelques-uns qui m’ont frappé, celui-ci, par exemple, qui est pourtant bien simple :
a Je n’ai pas l’honneur de connaître M. Manzoni, et, n’étant pas écrivain moi-même, je ne me reconnais aucun droit de le juger; mais j’ai lu ses livres,
" et il est, h mon sens, le premier poète contemporain de l’Italie. »
Je cherche l’homme d’Etat, en France, qui parlerait de M. Victor Hugo ou de M. de Lamartine avec autant de discrétion et de respect.
Sur la question romaine, voici ce que m’a dit M. de Cavour : « Je ne vous conseille pas d’attaquer les dogmes catholiques; .vous feriez de la peine et vous vous rendriez suspect à beaucoup d’Italiens qui les croient très-sincèrement. Quant au gouvernement temporel, c’est autre chose. Ce n’est plus une question religieuse, mais une question politique, et je l’ai posée moi-même au Congrès de Paris. Un gouvernement qui, pour se soutenir, a besoin de deux armées étrangères, ne peut être qu’un danger permanent pour l’indépendance de l’Italie. » ,
Sur le Piémont : * C’est un pays, avant tout, dévoué à son roi, et plutôt stationnaire. Il nous a fallu quelque peine pour lui faire accepter la Constitution ; si on la lui retirait demain, il ne se révolterait pas pour la reprendre. Vous ne savez pas ce qui a rendu nos sugcès si faciles et si rapides? C’est que le ministère est plus avancé que le pays. »
Sur l’opposition avancée : « Elle est beaucoup plus sage et plus dévouée au gouvernement qu’on ne le croit en France. Nous sommes très-heureux d’avoir une gauche au Parlement : elle nous gêne beaucoup moins que la droite. Elle nous est même utile au besoin ; elle nous stinmle et nous empêche de nous endormir. Le roi, dans ses affaires particulières, appelle volontiers, consulte et emploie l’avocat Brofferio, qui est quelquefois républicain. Si je voulais donner ma démission, mon adversaire le plus fidèle, M. Yalerio, viendrait me supplier de n’en rien faire. »
Enfin, sur les sectaires : « Sans les ménagements que j’ai à garder envers les gouvernements étrangers, voici ce que je ferais contre ces ennemis de l’Italie. Je les rappellerais à Turin et je les condamnerais à exposer librement leurs idées, eu plein jour, en pleine rue du Pô, sous les arcades. Au bout d’un mois, convaincus de leur impuissance, ils seraient morts de colère, ou convertis. »
Que dites-vous du pouvoir qui peut tenir ce langage et montrer cette indulgence impunément? N’est ce pas vrai que le gouvernement le plus fort est celui qui a le moins besoin de l’être?
Les ennemis de M. de Cavour, — il en a beaucoup, surtout en Autriche, — ont cherché quel reproche ils pourraient lui faire, et ils n’en ont pas trouvé de meilleur que celui-ci, c’est un ambitieux-.
« L’ambition est de toutes les âmes, a dit Chateaubriand, elle mène les petites, les grandes la mènent. » Il paraît bien que M. de Cavour a mené la sienne, puisqu’elle ne se déclare qu’à cette heure, après sept ans de pouvoir.
Discutons pourtant : ambitieux de quoi ? Ce n’est pas d’argent : ceux qui veulent s’enrichir, à Turin, ne se font pas ministres. Ce n’est pas de crédit ni de faveur : voilà sept ans que M. de Cavour est arrivé aussi haut qu’il pouvait monter. Ce n’est pas de plaisir : il travaille quatorze heures. De quelle ambition peut-on l’accuser?
Le voici : d’avoir voulu accroître son pays qui n’a pas cinq millions d’habitants, lui conquérir nos armes, le venger et le sauver de l’Autriche, le mettre au rang des grandes nations. Son ambition, la voilà : j’en connais de moins belles.
Et il l’a réalisée. La guerre, nécessité fatale, a éclaté. La moitié de l’Italie est déjà libre et réunie sous la dictature du roi Yictor-Emmanuel. Comparez ce mouvement avec celui de 1848; rappelez-vous la première guerre italienne, héroïque et glorieuse autant que la nôtre , mais lancée au hasard et sans frein , comme un cheval emporté. Rappelez-vous les divisions, les rancunes et les défiances qui l’ont perdue; l’obstination du roi, qui repoussait nos secours et répétait le mot du poète : l'italia farü da se! — l’hostilité des paysans qui regrettaient l’Autriche, l’hésitation des Milanais qui redoutaient Charles-Albert; les glorioles municipales qui mettaient leur clocher au-dessus de l’Italie ; la défection des sectaires qui voulaient la démocratie avant l’indépendance et qui brisaient l’union au nom de l’unité, sans parler des coups d’État, des désertions et des trahisons qui aboutirent au Congrès
de Gaëte. Maintenant ces conspirations sont désarmées; les défiances, les rancunes, les divisions n’existent plus. La France a tendu son liras par-dessus les Alpes à sa noble sœur italienne. Turin ne dit plus comme autrefois : « Je suis la première, parce que j’ai la liberté. » Milan ne dit plus : « J’ai la couronne de fer et le trône des rois antiques. » Naples ne dit plus : a Je suis la plus peuplée et la plus riche. » Ni Florence : « Je suis Athènes! » Ni Rome : « Je suis Rome ! » — Mais les villes qui ne peuvent se lever ont donné des secours et des hommes, ou tout au moins des proscrits; mais celles qui pouvaient se lever ont pris les armes, sans s’inquiéter de la place à conquérir ; elles combattent pour descendre au second rang, pourvu que la patrie commune existe ! On ne demande plus ni la république, ni la constituante, ni la primauté, ni l’unité; mais chacun ajourne ou sacrifie son rêve ou son droit, et vingt millions d’hommes au moins n’ont maintenant qu’un seul cri : l’Italie !
Voilà ce qu’a fait le Piémont, en dix ans à peine, par la sagesse de son peuple, le génie de son ministre 1 et la loyauté de son roi.
1. C’est, on le voit, avant la démission de M. de Cavour qu’a été écrit ce chapitre. L’auteur n’en retranche pas un mot.
POST-SCRIPTUM
Ce livre , conçu depuis longtemps , préparé par de studieux voyages et par vingt ans de séjour en Italie , est né pendant la guerre, entre le discours de Victor-Emmanuel et la victoire de Solferino. Les derniers chapitres, écrits au bruit des triomphes , sont pleins d’espérances et d’illusions. Depuis lors, les déceptions sont venues. Cependant l’auteur n’a rien à modifier dans cette étude. Il n’a pas posé une seule question qui ait changé de face; il n’a pas dit un mot qui ne soit resté vrai.
Il a essayé, avant tout, de répondre aux préjugés de la foule. Les pathétiques lamentations de certains écrivains, les mensonges intéressés de certains diplomates avaient répandu l’opinion que l’Italie n’existait plus. L’auteur a voulu prouver, qu’elle existe. Ce qui fait les grands siècles, ce sont les grands écrivains; l’auteur s'est efforcé d'établir que, depuis Foscolo jusqu’à ce jour,» les grands écrivains surabondent. Et, en les étudiant dans leurs actions, plus encore que dans leurs œuvres, il a tâché de démontrer qu’en Italie, de notre temps, les modèles de style ont été des exemples d’honneur; les poètes, des citoyens; les penseurs, des hommes. Tous, plus ou moins, depuis quarante ans, ont souffert pour
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leur cause en ce pays fidèle où, pour un apostat, vous comptez cent martyrs.
Et ici encore , les événements de cette année sont venus confirmer notre thèse. Le mouvement spontané de l’Italie unanime, son courage pendant la guerre et sa sagesse après la paix : la fidélité de sa reconnaissance après une désillusion qui aurait pu tourner en ingratitude , la dignité tranquille et patiente de ses délibérations, la conduite des duchés, de la Toscane, où l’on ne distingue plus les patriotes des patriciens; la magnifique attitude de cette nation qui convertit l’Europe à sa cause et qui déconcerte la diplomatie à force de modération , de persistance et de loyauté : tout cela prouve hautement que l’auteur a raison et que l’Italie existe.
Un dernier mot aux Italiens.
Ce livre manque sans doute un peu de justice et d’harmonie ; il n’en dit assez sur personne et beaucoup trop peu sur quelques-uns : plusieurs y sont déplacés ou négligés, oubliés peut-être, mais ce n’est pas la faute de l’auteur. Il vient d’essayer un travail qui n’avait jamais été fait , même en Italie. Il s’est aventuré le premier dans cette étude , en parcourant sans guide un pays qui s’ignore lui-même , car Venise ne sait pas ce qui s’écrit à Naples, et Naples n’ose lire ce qui s’imprime à Turin. L’auteur a dû recevoir ses matériaux de toutes mains , pêle-mêle, au hasard de ses rencontres : delà quelques < bonnes fortunes peut-être , mais une inévitable disproportion dans ses renseignements. De plus, écrivant pour la France, il a dû songer à son public autant qu’à son sujet, et renoncer à dire tout ce qu’il savait pour ne pas fatiguer l’attention ni provoquer l’impatience. « L’essentiel pour vous et pour nous est que vous soyez lu, » lui a dit M. de Gavour.
Qu’on veuille donc bien lui pardonner ce qui manque
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h cette étude et qu’on ne prenne pas toujours sa réserve pour de l'ignorance et sa précision pour de la légèreté. Il n’a jamais eu la prétention d’offrir au monde une œuvre complète, achevée. Ceci n’est qu’un livre de bonne foi qui ne sera peut-être pas tout à fait inutile si quelques esprits sérieux, après l’avoir lu, confessent que 1 ITALIE N’EST PAS LA TERRE DES MORTS.
TABLE DES MATIÈRES