LES SOUVENIRS DE PISE
« Il m’est toujours resté dans l’âme ce jour où, enveloppé d’une nuée d’amis, j’achetai le brevet d’Excellentis-
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sime (le diplôme de docteur) et je quittai mélancoliquement la cohue si gaie de Pise.
« J’entrai au café ; j’étais las et pressé par la foule ; je payai à vingt amis la dernière demi-tasse, je soldai trois francs d’un vieux compte et puis dans la patache qui m’attendait dehors, je montai tête basse et confus.
« Quatre ans d’études envolés en libre joie, avec ce grand sens naturel aux têtes folles! — On enterre dans un coin les bouquins de tous les jours, et l’on ouvre, on épèle (il plait tant à première vue!) le livre de la vie.
« Bois tome à tome le savoir humain, tu seras trèsillustre sans être un homme. Si tu n’apprends à marcher que dans ta chambre, tu glisseras dans la rue sur le premier caillou venu....
« .... Mais si l’on y apprend le monde, ohîlabonne chose que de flâner un peu! La négligence, quelle sagesse!
« Et puis, ces habits fripés, décousus! Ce tu qu’on se donne du premier coup, à la quaker; vertu de lèvres vierges qui, souillées plus tard par les désillusions de la vie, arment, leurs mensonges d’un vous glacé ! ... » Lk-dessus le poète raille le sérieux du siècle et les Socrates adolescents qui deviennent des coquins ou des insensés quand ils n’en peuvent plus. Puis il s’écrie en pensant à la fameuse tour de Pise :
« Combien de contentement ravive dans l’esprit cette tour de marbre qui penche, si, la revoyant bien des années après, tu peux avec satisfaction te dire à toimême : je n’ai jamais plié, ni chancelé.
« Tels qui ont vécu hors des cabarets et qui nous tendaient une oreille avide, quand, nous moquant des deux droits et sans penser aux rescrits, nous chantions les hymnes des trois couleurs,
* Ceux-lh se carrent maintenant gonflés et remis à neuf, mais défunts dans une vie louche et ictérique. Et
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nous, — 6 libertins sans jugement, — nous sommes ici parmi les réprouvés hors de service, mais toujours sereins, joyeux toujours!
« A ceux-là, le peuple, qui craint leurs dents, fait place au large en changeant de discours. A nous, république de bonne humeur, tous ouvrent en plein leurs bras et leurs âmes. Tous comptes faits, heureux les fous! *
Giusti fut donc reçu docteur en droit, malgré l’irrégularité de sa vie d’étudiant, et son père l’envoya faire son stage à Florence, chez l’avocat Gapoquadri, qui fut depuis ministre de grâce et de justice. C’est du fond de cette étude que sortirent les premiers vers de Giusti.
Ce ne furent 'd’abord que des essais en beau style lyrique. * Et moi aussi, écrivit-il à Girolamo Tommasi, et moi aussi je me trompai moi-même. Dans le bouillonnement des jeunes années, je fis le brave et l’inspiré et, payant mon noviciat à Pétrarque, je bêlai d’amour.... Mais une voix secrète, à chaque instant, du fond de ma conscience, me chuchotait dans l’intimité : « Change d’in- « strument ! » Il vit alors les misères de son temps et, ditil, « je restai de pierre. Je voulus changer mon visage et cacher mes traits de famille. — Mais, plus tard, la colère, la douleur, l’étonnement, tout cela se fondit en éclatsde rire, — en rire, hélas fqui n’entre pas jusque dans mes os! Et je me sens pareil au saltimbanque qui meurt de faim et gai, franc au dehors, amuse la foule.... » Et désormais, conclut-il, « je n’endosserai pas les livrées d’outremout ou des pasteurs d’Arcadie (allusion aux bergerades du siècle dernier), et, pour les lisser, je ne noierai pas mes idées dans mon écritoire.... Mais en écrivant çà et là, quand il me plaît, sur les farces que j’aurai vues de mon temps, j’arriverai à quelque chose, s’il plaît à Dieu, dans ma langue populaire. Loué soit toujours celui qui descend dans sa bière avec ses propres
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vêtements ! Qu’il meure bête, je le veux bien. — S’il n'a jamais menti, quelle bête rare! »
Et ce fut ainsi que Giusti trouva sa pensée et sa forme. Son premier essai dans le genre à part qui est à lui , c’est la Guillotine à vapeur : ce petit morceau date de 1833.
Le poète déclare qu’on vient d’inventer en Chine un nouvel instrument qui, dans trois heures, coupe la tête à un alignement de cent mille hommes. — Excellent moyen de civilisation. « L’empereur est un galant homme, un peu dur, un peu tiré, un peu âne, mais du reste il aime ses sujets et l’État, et protège les beaux
esprits de son royaume La vertu de l'instrument a
valu une pension à ce bourreau de génie.... »
On l’a nommé mandarin De Pékin.
La même année, Giusti fit une autre satire plus actuelle intitulée : Résignation et projet de changer de vie. Il met en scène un homme de notre temps qui dit ceci : « A quinze ans, je me figurais aussi, moi, qu’un honnête homme, un pauvre imbécile pourrait quelquefois avoir raison.... Hein, quelle malice! » Mais il a changé de nature, et à présent tout lui est sucre et miel. 11 n’existe plus pour le monde, il salue les argousins; si on l’insulte, il est mort : Parce sepulto ! Il achète un masque à la boutique des sanfédistes (c’est ainsi qu’on nomme la canaille ultramontaine, à Naples et ailleurs). Et désormais, combiuant le vice et la décence, et jetant sur sa crapule un voile de dévotion, il sera un homme d’élite, et majestueusement il fera l’espion. On le nommera chevalier.... gonfalonier, peut-être. «Allons, gonfle-toi, mon ventre.... j’enverrai qui me raille en prison.... Entonnons l’Alleluia des ânes ! »
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Deux ans après, en 1835, il écrivit son Dies iræ. C’était l’oraison funèbre de l’empereur François I er . Ces vers manuscrits coururent de main en main par toute la ville. C’était non-seulement une vengeance audacieuse qui répondait aux colères du moment, mais une surprise , une découverte imprévue , une trouvaille de valeur , un stylet neuf, affilé , luisant , à l’usage du peuple désarmé, un premier coup qui en promettait mille autres, et en même temps la révélation d’une poésie nouvelle taillée dans l’acier populaire par un ciseleur aussi habile que Benvenuto.
Dès lors Giusti continua vaillamment son œuvre clandestine. Il travaillait en patriote, avec chaleur; en artiste, avec amour, limant son vers et soulevant l’Italie. En 1836, il donna lo Stivale , l'histoire d’une Botte (l’Italie) qui, chaussée par qui veut la prendre, conte piteusement ses malheurs.
« Oh! pauvre hotte !... Quand il était encore temps d’aller par moi-même, j’ai voulu marcher sur les jambes d’autrui — et j’avais, par surcroît, la manie fatale de changer de pied pour changer de fortune....
« Et maintenant me voici rognée, négligée, déchiquetée par tout venant, couverte de crotte, — et j’attends depuis bien des siècles une jambe qui m’ôte mes rides et me secoue; non tudesque, s’entend, ni française, mais je voudrais une jambe de mon pays! etc. *
Enfin, en 1840, il écrivit le Brindisi di Ginlla (le Toast de Girouette). C’est la pièce la plus célèbre de Giusti ; tous les Italiens la savent par cœur et les quelques Français qui ont retenu vaguement le nom du poète, répondent avec un air d’intelligence, en l’entendant citer : « Ah ! oui, Giusti, l’auteur de Girella.
Mais, comme j’ai remarqué que ces quelques Français se sont bien gardés de lire le morceau, je vais le
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leur traduire, eu les avertissant que ma prose est h cette poésie vivante ce que l’herbier du naturaliste est aux jardins qu’il a pillés.