CORFOU
Grâce au chemin de Trieste et aux bateaux de la compagnie du Lloyd, Constantinople est actuellement un faubourg de Venise. De Venise à Trieste, c'est une course d'omnibus ; après, ce n'est plus qu'une promenade en mer de cinq jours ou de cinq minutes, selon les tempéraments. Pour moi, une traversée n'est jamais qu'une parenthèse, un rêve qui suspend l'idée de temps et de mouvement. L'ancre une fois levée, le pistolet est chargé; la balle arrivera tant bien que mal : il n'y a plus qu'à se laisser faire. Et puis d'ailleurs le bateau qui vous emporte, c'est encore le pays que l'on quitte. Au lieu de voyager vous-même, cest le pays qui vous porte et qui voyage. Que de fois, réveillé d'une perlustration imaginaire, n'a-t-on pas regretté que les pieds n'aient pas marché aussi vite que la pensée ? Eh bien en mer, vous êtes assis, vous dormez, vous dînez ; et le siège, le lit, la table ont marché pour vous.
Venise, tournée vers l'Orient, l'annonce et l'appelle. L'arsenal est plein d'étendards et d'armes turques pris à Zara, à Constantinople et à Lépante. Les tableaux de bataille du palais ducal ne montrent que turbans, caftans et cimeterres; et si les Arméniens ne tiennent plus comptoir sur la place Saint-Marc, on les retrouve
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enseignant et étudiant au collège Rafaël et à San-Lazzaro, où tlotte. aux jours de fête, la bannière du sultan. Et enfin sous les galeries des Procuraties. on vous offre encore du tabac du Levant, — hélas ! dernier vestige du trafic opulent que faisait autrefois la reine de r Adriatique des riches étoffes et de tous les produits luxueux de l'Archipel et de la Turquie.
Comment résister à la tentation, et ne pas aller chercher au delà de la mer, en quelques heures, ce complément de Venise, ce refiet de sa grandeur et de sa puissance tombées? Je le dis très-sérieusement, on n'a qu'une idée incomplète de Venise si l'on n'a pas vu l'Orient : et, puisque l'Orient ne vient plusjuscju'à elle et préfère s'arrêter à cette antichambre qui est Trieste, il faut de toute nécessité afier chercher les turbans et les caftans qui lui manquent dans ces contrées qu elle a eues pour vassales, dans cette Constantinople qu'elle a deux fois conquise.
Trieste est belle à voir pendant la marche du bateau. Toutes ces villes, bâties en amphithéâtre au bord de la mer et échelonnées sur des collines, Naples, Trieste. Salerne ont besoin de la perspective pour donner tout leur elfet. et c'est en s'éloignant qu'on les apprécie.
La route de Trieste à Constantinople est moins accidentée que celle de Marseille. Elle ne rencontre ni Mahe. ni Smyrne, et n"a que deux points de relâche, Corfou et Syra. J'avoue que les côtes de Dalmatie et d'Albanie, qu'on longe jusqu'à la première de ces stations, ne m'ont pas laissé grand souvenir. Et d'ailleurs une fois en mer. la mer me grise et je ne vois plus qu'elle. Dans la mer Ionienne, comme dans les Cy-