TRIESTE
portefaix et les valets d'hôtel du temps présent ne valent pas les héros de làge de fer.
L'entrée dans Trieste, quand elle se fait de nuit, a quelque chose d'inquiétant à cause des sinuosités des bassins du port qu'il faut côtoyer quelque temps avant d'arriver en ville, et qui mettraient à chaque pas en péril un piéton inexpérimenté ou distrait. L'omnibus qui nous emportait se tirait avec assurance de ces zigzags , quoiqu'il me parût à tout» moment près d'aborder les navires dont le beaupré nous effleurait. Mes compagnons, gens du pays sans doute, ne s'émouvaient pas de ces rencontres. Un gros curé, de stature jupitérienne , suçait avec majesté une pipe énorme, dont le tuyau barrait la voiture et dont le foyer était religieusement attisé par un domestique costumé en traître de Pixerécourt. J'adresse ce détail aux alarmistes habitués à déplorer la perte de la couleur locale et les progrès de l'uniformité. L'omnibus et le wagon sont assurément les deux plus forts agents de nivellement qu'ait inventés la civilisation moderne; et, pourtant, dans cet omnibus même, comment ne pas s'apercevoir qu'on est à cinq cents lieues de Paris ? Un curé qui fume, rien n'est plus simple sans doute ; mais fumer dans un omnibus et encombrer une voiture publique d'un appareil gros comme un fourneau de cuisine et desservi par un employé !
Cette soirée de l'arrivée est donc, pour les raisons que j'ai dites, une soirée perdue. Autant que l'on peut s'avancer sur le port, on devine vaguement un môle (le petit môle Saint-Charles) et,, à gauche, de longs quais où l'on n'ose s-' aventurer faute de lumière et
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averti que l'on est par de petits clapotements soudains du danger de ségarer. En se retournant du côté de la ville, on aperçoit, il est vrai, de belles rues droites et des places régulières resplendissantes des feux des boutiques. Mais, pour le coup, c'est trop fort domnibus, et mieux vaut s'aller coucher.
Le lendemain, par exemple, tout s'éclaire : et l'on a devant les yeux le tableau le plus vivant, le plus coloré et le plus bariolé qu'on puisse voir.
Trieste, quiétreintla mer entre deux bras qui ont pour mains des lazarets, est étagée sur le versant des Alpes lUyriennes. La ville neuve, située au pied de la montagne, est, comme toutes ses pareilles, un composé de parallélogrammes de pierres. La ville ancienne, qui escalade la pente, a naturellement plus de caractère et d'imprévu. Les Guides ne manquent pas de recommander chaudement la promenade du Boschetto et la terrasse du château, d'où Von a la vue la plus étendue sur la mer et sur les environs. Quant à moi, j'abandonne ces délices aux fanatiques de la perspective indéfinie. Autant il me plaît de contempler une ville et d'en étudier le plan du haut d'un campanile, comme à Venise ou à Florence, ou du comble d'une église comme à Rome, afin d'en mieux comprendre la configuration et la structure, autant il me paraît béte^ oiseux et énervant de s'aller noyer l'àme et la vue dans des espaces éperdus, où les choses et les distances perdent leurs proportions, et qui finissent par vous donner le vertige du vide et du néant. On peut se reporter à ce que j'ai déjà noté à Aix de l'action malfaisante des pics et des lacs immobiles.
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Aussi, après avoir quelque temps vagué dans les rues hautes et lapé de loeil les échappées de vue sur la campagne et sur la mer, je redescendis sur le port, où se concentre tout le mouvement de la ville et tout r intérêt du voyage.
C'est ici qu'il conviendrait de verser dans l'écritoire les plus vives couleurs du prisme, avec un rayon de soleil en guise dhuile à marier les tons.
ïrieste, ville neuve, port et ville de commerce, fait naturellement songer au Havre. C'est un Havre étincelant de la lumière de l'Orient et gai comme un carnaval, où la laideur du négoce disparait sous l'amusante variété des costumes et sous l'animation d'une vie joyeuse.
Ici encore, nous retrouvons les fleuristes ; moins pimpantes qu'à Venise, mais intéressantes pourtant dans leur toilette villageoise. Ces paysannes illyriennes sont uniformément vêtues d'une jupe bleue et dune camisole de même couleur, sur laquelle tranche un tablier blanc ou rouge. La partie la plus singulière de leur costume est la coiffure composée d'un voile de linge blanc qui encadre le visage, couvre entièrement le cou, les épaules et la poitrine, et forme sur le sommet de la tête un large nœud plat dont les pans retombent en arrière et pendent jusqu'aux reins comme le voile des religieuses Augustines. Cette coiffure fort simple d'aspect est, comme ajustement, assez compliquée. Une dame française près de laquelle je me trouvais essaya longtemps et sans succès, tantôt avec un mouchoir, tantôt avec une serviette, d'en surprendre la théorie. La paysanne qu'elle avait prise pour modèle
paraissait sanmser beaucoup de ses essais malheureux; mais on ne put obtenir d'elle aucune aide, et elle séloigna en riant sans avoir livré son secret.
A la fin de la journée, toute la population de Trieste défile sur le quai Carciotti, où est situé IHôtel de la Ville (un hôtel modèle, soit dit en passant, où les chambres sont de vraies chambres, vastes, aérées et bien closes au soleil, et où le service se fait sans bruit et comme par enchantement). J'eus le plaisir de voir passer et repasser devant moi mon curé de la veille, précédé de sa pipe et suivi de son domestique illyrien , ledit domestique et ladite pipe formant comme le goulot et l'anse de cette théière toujours fumante. La musique de la garnison marque le pas, les mendiants grattent leurs guitares. Des bandes de chanteurs nomades jettent leur note et leurs fusées de fioritures ; c'est une façon de place Saint-Marc, ayant pour fond la mer, une mer enflammée par le couchant et que découpent les mâtures et le gréement dune ville flottante.
Une telle soirée embellie par un ciel splendide et rafraîchie par la brise marine est par elle-même d'un charme assez puissant pour faire oublier que Trieste a deux théâtres, l'un de musique, l'autre de drame et de comédie. L'Opéra était fermé lors de mon passage ; mais l'autre théâtre, le théâtre littéraire, était en plein éclat, grâce autalent du tragédien Savelli que nous avons vu il y a quelques années à Paris jouer avec succès des traductions italiennes des drames de Shakespeare. Son portrait photographié et répété dans tous ses rôles parait à profusion d'exemplaires les devantures des boutiques. Je n'ai pas retenu le titre de l'ouvrage qu'il
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représentait ce soir-là; je sais seulement qu'on annonçait pour le lendemain : Lucrezia pi'.r Ronsard. Ceci nous ramène au Havre, patrie d'Ancelot et de Casimir Delavigne. Les ports de mer, villes de passage et banales, seraient-ils donc voués à l'école du bon sens? J'avoue que le principal intérêt qui m'attache aux villes que je visite en voyage est l'intérêt littéraire. Vérone est un drame ; Venise est toute une littérature, de Shakespeare à Byron, et de Bandello à Carlo Gozzi; Constantinople est un conte sans fm ; Turin n'est rien du tout ; Florence est une nouvelle ; Sienne est une légende ; Trieste est un roman. Et heureusement le roman est tombé en bonnes mains, car on ne le referait plus. Grâce à la police autrichienne, les environs de Trieste sont aujourd'hui parfaitement sûrs, et les jeunes lilles peuvent s'endormir au Farnedo sans craindre d'être enlevées pendant leur sommeil et de se réveiller dans des souterrains au bruit de la fusillade. Si amateur que l'on soit du romanesque, on peut se permettre de ne pas regretter bien vivement Jean Sbogar et ses compagnons ; mais, en ce moment, à cette belle heure, sur ce beau quai rempli de promeneurs, en face de cette mer éclairée par les étoiles, voici que tout à coup je suis lanciné par un souvenir aigu comme un stylet. J'entends bien les violons, les harpes et les violoncelles; j'entends bien les voix et les guitares, — et pas une Guzla ! La Guzla, la lyre du Romantisme, l'ornement obligé de tous les ateliers do mil huit cent trente-cinq, que Delacroix a peinte, que Mérimée a célébrée; la Guzla, constellation ironique qui a éclipsé et renvoyé aux ténèbres et au bahut les
mandores et les cithares de 1820, tout le vieil arsenal pseudo-gothique de YAlmanach des Grâces et des Etrennes aux dames ! — je suis en Illyrie, et pas de Guzla! Hélas! et ce chant bizarre, ce Pismè dalmate que Nodier a mieux décrit dans sa prose imitative, que s'il leùt noté sur la portée ; ce chant né dans la solitude et qui en répète, dit-il, tous les bruits, depuis les ronflements de la rafale jusqu'au cri de l'oiseau qui s'élève, jusqu'au son vague qui traverse la grève, jusqu'au gémissement de la branche rompue par le vent ; ce chant qui tantôt s'éloigne et tantôt se rapproche, qui est tantôt un râle et tantôt une mélodie séraphique ; ce chant. Tàme de llllyrie, je suis venu à Triesteet je ne lai point entendu.
Et. pour compenser de tels regrets, je n'avais tout à l'heure devant moi qu'un drôle grimaçant, qui grattait avec fureur sur la guitare classique cette odieuse valse llel Baccio, qui ma poursuivi depuis Genève, et qui devait me rattraper encore à Naples et à Rome.
Yoilà donc mon herbier de souvenirs bien inconi" plet : j'ai retrouvé le rebeck à Constantinople et le tambour de basque à Capri; j'ai vu Polichinelle à San Carlino et à Capranica ; j'ai rapporté du corail de Naples et du jaseron de Venise ; mais, à Trieste, je n'ai pas entendu le Pismé, je n'ai pas vu la Guzla 1