CORFOU 1J
clades et dans les Dardanelles, je laissais mes compagnons de passage ^.e roidir le cou et se tordre les yeux sur la lunette, pour apercevoir tantôt Navarin et tantôt Cerigo, ou Milo, ou Lesbos, ou les champs Troyens, qui ne leur montraient que des plaines nues et des rocs pelés, quelquefois, et c est grande chance, égayés par un moulin ; et je restais heureux dans mon oisiveté et dans mon ignorance, ou plutôt dans mon oubli. Le plaisir de la traversée est surtout pour moi un plaisir intime : le sentiment de l'indépendance et la volupté du repos. Les idées que l'on a en mer ne sont pas, il me semble, les mêmes que l'on a en terre ferme. La mer occupe par elle-même : son étendue, son mouvement, son éclat, sa couleur qui varie d'heure en heure, son bruit et ce doux balancement de la vague, si cruel aux estomacs débiles, sont autant de suggestions qui vous lancent dans le monde idéal. La vie du bord même, cette vie inoccupée, contemplative, sans besoins ni devoirs, est une contradiction absolue de la , vie ordinaire. Une maison qui vous apparaît, apportée par la lunette, avec ses angles et sa solide massivité, est une disparate brutale qui choque des yeux habitués à nager dans le vague du bleu céleste, et marin.
Les bateaux autrichiens du Lloyd sont du reste d'excellentes habitations. J'ai entendu des juges sévères prétendre qu'ils sont moins bons marcheurs que les paquebots français de la Méditerranée. Ils leur sont dans tous les cas bien supérieurs sous le rapport du service. Les domestiques y sont disciplinés comme de vrais soldats allemands, et Ton n'y a pas affaire à ce valet de chambre français, si indiscret et si insolent.
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gourmé comme un fonctionnaire, et se croyant des droits hiérarchiques sur les passagers.
Nous arrivâmes le soir devant Corfou, et déjà les jambes, rouillées par deux jours et demi de vie sédentaire, demandaient à s'aller exercer en terre ferme. Un chargement de charbon et de ballots n'étant pas un divertissement bien savoureux, je me laissai descendre avec deux ou trois de mes compagnons ; et, tout d'abord, je dérogeai gravement à mes principes en consentant à faire avec eux l'ascension de la citadelle.
Le fort de Corfou, que la garnison anglaise devait évacuer quelques jours plus tard, me parut grand comme un village, et très-peuplé. Jamais, même à Londres, je n'avais vu tant de soldats anglais, tant dhabits rouges, de pantalons blancs et de favoris jaunes. La nuit commençait à tomber lorsque nous atteignîmes le belvédère, et la lune était dans son dernier quartier; de sorte que nous eûmes devant les yeux une immensité de vert de gris, et comme un tableau de panorama tendu de papier à chandelle, que tachaient, vers le bas, trois ou quatre points noirs qui se mouvaient ridiculement. A notre droite, la côte apparaissait vaguement rubanée de vert et de jaune, et assez semblable aux plans lavés par les ingénieurs du dépôt de la guerre. Quand mes compagnons, tous Allemands, se furent suffisamment repus de la beauté de ce spectacle, nous redescendîmes en ville.
Tout ce que je pus voir de Corfou, dans l'obscurité d'une nuit sans lune, c'est une rue bordée d'arcades comme celles de Bologne et de Padoue, et une place plantée d'arbres et flanquée de cafés qui me parut