‹ L'Italie et ConstantinopleChapitre 12 sur 26 · CORFOU · texte numérisé non relu

CORFOU

être le rendez-vous de la bonne compagnie. Nous entrâmes dans l'un de ces cafés, où Ion nous offrit de l'aie, du porter et du gin, consommation assez inattendue dans une ville dionie, mais justiliée par l'uniforme de la garnison. Pendant le temps que nous y restâmes, de grands drôles, à mines formidables, se succédèrent pour nous proposer, avec des aii^s de conspirateurs, les marchés les plus avantageux et notamment des paquets de cigares d'un prix assez bas, à la vérité, mais, comme usage, infumables. En général, il me sembla que les Grecs acceptaient, sans trop de pudeur, la réputation de marchands peu scrupuleux dont ils jouissent dans tous les ports de la Méditerranée. Ce n'est qu'avec des serments terribles et des protestations sans lin qu'ils vous offrent leur marchandise. Le moindre objet, valùt-il deux sous, a sa généalogie et son histoire. C'est toujours une occasion rare, un tour de contrebande ou un coup de piraterie, qui la fait tomber en leurs mains à des conditions fabuleuses ; et notre guide même. Corcyriende naissance, ne prenait nuls ambages pour nous recommander de tenir les mains sur nos poches, et d'avoir Tœil sur nos voisins. La discussion qu'il eut avec le bateUer qui devait nous ramener à bord témoignait d'un mépris décidé pour ses compatriotes, mépris que le batelier paitageait largement.

Je serais volontiers demeuré plus longtemps sur cette place, très-vivante, et que sa situation doit rendre délicieuse pendant le jour ; mais l'heure du départ nous rappelait. Nous eûmes pourtant le temps, avant de nous rembarquer, d" aller visiter la cathédrale de

l'ile, Saint-Spiridion. Je connaissais déjà, pour avoir visité la chapelle de l'ambassade russe à Paris, la disposition des églises grecques, et je savais que l'abside circulaire des églises latines y est remplacée par une cloison droite, que la piété des orthodoxes se plaît à parer avec recherche des images des saints et de peintures symboliques, et qu'on appelle iconostase. Pourtant, si préparé que je fusse en entrant, Saint-Spiridion me surprit, ou plutôt m'éblouit. L'iconostase était une muraille d'or, de clinquant et de bijouterie, étincelant aux clartés d'une forêt de cierges, et au centre de laquelle le corps du saint, recouvert d'une cage de cristal par-dessus ses vêtements dorés, flamboyait comme une comète. La chapelle était pleine de dévots agenouillés et priant à voix haute. Je retrouvais là à son paroxysme la passion des peuples du Midi et de l'Orient pour l'éclat et pour l'oripeau. C'était l'amour du brillant et du métal dans toute sa brutalité. On mapprit que chaque année, le 15 avril, jour de la fête du saint, la châsse est promenée par toute la ville, escortée par les autorités civiles et militaires et par la garnison du fort, et suivie processionnellement par toute la population, chacun tenant un cierge à la main. Ce spectacle doit être fort beau.

A dix heures, nous quittâmes Cor fou où les Grecs, pour faire honneur à leur réputation, nous vendirent de mauvais charbon, qui nous mit en retard d'une demi-journée pour arriver à Syra.

SYRA l;i7

La position de Syra au fond de l'anse dessinée par son i)ort est sinistre. Cette ville triangulaire que Ion croit voir se ruer dans la mer. adossée à une roche nue et sombre, sans verdure et sans végétation, a lair dun vrai nid de pirates ; et il semble qu on ne puisse y ha- ])iter raisonnablement que le temps déchanger ses marchandises et de nettoyer ses armes, tant il paraît difiicile de vivre avec agrément dans ce tas de pierres incandescent et qui flambe comme la chaux vive auK rayons de midi .

La perspective de gravir ces ruelles abruptes entre deux réflecteurs de plâtre me séduisit modérément ; et je préférai rester à bord, où se passait une scène des plus animées et des plus amusantes pour lœil. Ce n'était plus, comme à Corfou, des ballots et du charbon grec que nous embarquions, mais des collections de costumes éclatants et chamarrés, portés par des gaillards alertes et de lière mine. Les barques qui nous abordaient affectaient les formes les plus étranges, tantôt rondes comme des barques chinoises, tantôt effilées comme des caïques. ou larges comme des bachots de blanchisseuses, avec le tonnelet de toile blanche, ou minces comme des voles. Plus au loin, des canots

à voiles croisées tiraient des bordées et décrivaient des courbes autour de notre paquebot. Les Grecs, ainsi que j'ai pu men convaincre plus tard au Pirée. sont les plus habiles canotiers du monde. Ils excellent à manœuvrer ces embarcations légères au risque de les verser, ce qui arrive quelquefois. Le canotier démonté gagne alors en nageant le canot le plus rapproché, redresse avec laide des camarades son embarcation, et s'y rétablit gaiement comme un voltigeur émérite pour qui les chutes sont des plaisanteries.

Un passager des secondes places, lun des Allemands quejavais accompagnés dans lascension du fort de Corfou. et qui nous rendait visite de temps à autre, arrive essoufflé, les yeux écarquillés de surprise et dadmiration et nous jette ces mots : « — Ln harem ! nous embarquons le harem d'un pacha ! » Le pauvre garçon n'en respirait pas daise. Un moment après nous vîmes détiler par l'escalier du pont cinq malheureuses pitoyablement vêtues, en descente de Courtiile, de feredjés îanés et de yammacks gris de poussière : puis une vieille négresse tenant à la main deux enfants en sayons. l'un rose, l'autre jaune: puis un vieil eunuque, nègre aussi, ridiculement habillé d'un paletot sac et d'un pantalon de di'ap nuir l>rillant comme du lasting.

Le pacha était un petit homme d'apparence malingre, au front fuyant, et dont le visage insignifiant s'encadrait d'un étroit ruban de favoris maigres.

Arrivé sur la dunette, il se dépouilla de son paletot marron, et l'eunuque lui posa majestueusement mie façon de robe de chambre bouton d'or doublée de poil de

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