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couvée. Les Turcs méditaient ; les Grecs bavardaient ; les enfants pleuraient, c'était à la fois un camp, une mascarade et une tour de Babel.
Quelques vieillards, des contemplateurs, des sages, s'étaient retirés du tapage et étaient venus discrètement s'asseoir sur les bancs de la dunette. L'un d'eux, vieil Albanais, grand et sec, ressemblait à l'acteur Bocage : il était vêtu d'une veste olive à brandebourgs bordée de fourrures, et coiffé d'un bonnet noir. Son visage, pâle et grave, s'éclairait de toutes les grâces de l'urbanité chaque fois qu'il s'approchait d'un fumeur pour allumer sa cigarette. A quoi rèvait-il dans son immobilité taciturne ? Sa mélancolie d'attitude et dexpression étaitelle causée par un chagrin profond, était-elle seulement un etfet de l'habitude ou du caractère national ? Il v a un mai?nétisme dans le silence. Les crens silencieux et immobiles m'intriguent et me troublent l'esprit, comme aussi les animaux, les enfants, tous les êtres dont les mouvements, les attitudes sont régis par des lois muettes, et dont les intentions restent mystérieuses pour nous. Ce brave Albanais, que j'ai eu devant les yeux pendant deux journées, était loin de se douter de l'exercice qu'il donnait à ma pensée.
Il en est du costume oriental comme de la perruque à la Louis XIV, qui donne de la dignité à ceux qui la portent.Les masques les plus anguleux, les plus vulgaires s'ennoblissent sous cette cascade floconneuse, qui régularise l'ovale du visage et corrige les lignes les plus désordonnées. De même, sous ces amples vêtements, le geste perd ses angles, et s'harmonise comme les plis qu'il forme. Un Levantin, fùt-il né dans la boue et mal
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tourné, a toujours, sous sa robe ou sous son doliman, une dignité de maintien et de mouvement quilperden prenant le costume occidental. Le Turc le plus majestueux, vêtu d'une redingote juste, dun gilet étriqué et d'un pantalon plus ou moins collant, devient tout aussitôt trivial et ignoble. Aussi mon vieil Albanais n"était-il, peut-être, qu'un marchand retors, calculant d'avance ses bénéfices et rêvant, comme la dame des vers de Sainte-Beuve,
Au bon rapport de son cru maçonnais.
En approchant des Dardanelles, on nage en pleine antiquité classique : Lesbos, Lemnos, Ténédos, Ilion, la campagne troyenne, avec les tombeaux de Patrocle et dAchille, IHellespont, la mer Egée, toute Viliadeet toute V Enéide vous sautent aux oreilles et font irruption dans votre cervelle. Les lunettes sont mises en batterie, on feuillette les Guides avec fièvre. 0 mes camarades, à quoi bon ? Les lunettes ne vous feront rien voir ; les Guides en savent encore moins que vous.
Cette façon d'avaler au passage un" pays fameux me déplaît. N'est-elle pas indécente et ridicule? Certes, je comprends la piété des souvenirs ; et ces grandes ombres évoquées, ces grands noms de poètes et de héros m'émeuvent et m'agitent d'une respectueuse épouvante. Mais quel hommage rendu à Homère et à Virgile que ce regard jeté en passant sur des côtes rapides et sur des tombes équivoques ! Etes-vous venus, le livre à la main, étudier les portes de Scée, et reconnaître sur le
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rivage de l'Hellespont la trace des carènes de la flotte grecque ? Alors faites mettre la chaloupe en mer et commencez votre pieux pèlerinage. Pour moi, je vais à Constantinople, ville moderne, ville turque ; et je ne veux pas croiser mes admirations.
D'après Titinéraire ofticiel, nous devions arriver à Contantinople avant la nuit. Mais la mauvaise qualité du charbon acheté à Corfou nous ayant, connue je 1 ai dit, mis en retard d'une demi-journée, il nous fallut rester en rade jusqu'au matin pour attendre l'heure de louverture du port. Longtemps avant le jour tout le monde était sur le pont, aucun des passagers ne voulant rien perdre du panorama de Constantinople au soleil levant. Chacun rassemblait à la hâte ses effets et ses bagages. Quelques-uns déjeunaient debout et sans baisser les yeux d'une tasse de café et dun gâteau. Les pauvres femmes du pacha faisaient même un bout de toilette, remplaçant leurs feredjés déteints par d'autres plus frais, et s'enveloppant le visage de mousseline lessivée.
Le soleil se leva derrière un brouillard épais qui se soutint environ deux heures et s'abattit tout à coup devant un de ces spectacles merveilleux, rares, divins, dont le souvenir dure toute la vie, et dont l'impression est si forte qu'elle suspend la pensée et attire Tàme tout entière dans les yeux. Quiconque a vu cet admirable port de Constantinople et ses trois promontoires, celui de Scutari, sombre et désert et coiffé d'une crête de cyprès, celui de Stamboul, égayé par les jardins du Serai et couronné par les dômes et les minarets des mosquées, celui de Péra, où s'étagent les maisons, le»
tours, les couvents, les casernes, et que domine comme une forteresse le palais de l'ambassade de Russie ; au milieu, cette mer clapotant sous les rames des caïques et sous les palettes des pyroscaphes, et brouillant, comme un miroir brisé, dans ses lames courtes, les vives couleurs du ciel, des barques et des pavillons ; ce pont où se croise et se presse une foule bariolée de piétons et de cavaliers, où les costumes, les armes, les harnais, les feredjés aux teintes claires reluisent au soleil; et, au delà, la courbe gracieuse de la Corne-dOr s'étendant entre deux rangées de villages, de palais et de mosquées ; quiconque a vu cela, peut imaginer l'effet surprenant de ce tableau éclairé par la lumière pure du matin et montré à l'improviste, comme au commandement du siftlet.
« Voir Naples et mourir ! » dit un proverbe de voyageurs. En ce moment, je songeai que j'aurais pu mourir sans avoir vu ce que je voyais ; et il me sembla que j'aurais été dans ce cas-là un mort bien méprisable. Certes, je ne veux pas déprécier Naples : Naples est charmante à voir trônant au fond de son golfe, entre ciel et eau, étendant les bras de Pouzzoles à Castellamare, et accompagnée, comme une étoile de ses satel-