‹ L'Italie et ConstantinopleChapitre 15 sur 26 · L.\ CÛRNE-D'OR · texte numérisé non relu

L.\ CÛRNE-D'OR

lites, d'une cour rayonnante de montagnes et d'îlots. Mais, après tout, ce n'est qu'une campagne plus belle qu'une autre. La ville est une belle ville européenne, qui ne serait que le plus délicieux séjour de l'Italie, si elle ne gardait dans son trésor les deux plus beaux joyaux du monde ancien, Pompéia et llerculanum. Et en somme je ne vois pas pourquoi il faudrait plutôt mourir après avoir vu Naples, qu'après avoir vu Salerne, par exemple.

La beauté de Constantinoplc est à la fois visible et mystérieuse» Elle se double du charme imprévu d'un pays nouveau et se triple de la majesté abstraite et fatale d'une grande puissance déchue. Constantinoplc est, comme Venise, une souveraine dépossédée; mais, si Venise a perdu l'empire de la mer, Constantinoplc a perdu l'empire universel. En contemplant ces hauts promontoires défendus par des forts séculaires, à Scutari, la tour de la Vierge, à Stamboul, le château des Sept-Tours, à Péra, la tour de Galata debout sur les ruines des murailles génoises ; en apercevant Sainte- Sophie, la basilique de Justinien ; enfin, en comptant sur les trois collines les couches superposées de trois civilisations, antique, chrétienne et turque, on se sent en face d'une ville faite pour commander au monde. C'est une majesté différente de celle de Rome, mais qui la vaut bien, car Constantinoplc, au temps de ses empereurs, a été une autre Rome, plus omnipotente et plus riche que la Rome d'Italie ; une Rome assise sur deux mers et qui regardait à la fois l'Orient et l'Occident.

Après ce premier saisissement, le bateau qui me

portait eût viré de bord et m'eût ramené droit à Marseille, que j'aurais béni mon voyage sans regretter un instant les douze ou quinze jours de marche que m"avaient coûtés cette heure de suprême jouissance.

Au surplus, cette extase est bientôt troublée. A peine étions nous arrêtés dans le port, qu'une flottille débarques de toute forme et de toute grandeur ceignit les flancs du paquebot; et, presque aussitôt, le pont fut envahi par une tourbe de garçons d'hôtels, de guides, d'interprètes, criant, pressant, nous marchant sur les pieds et nous assassinant de propositions formulées dans les idiomes les plus variés.

Pour la première fois de ma vie, je me trouvais complètement dépaysé. Jusqu'alors, n'ayant voyagé que dans l'intérieur de l'Europe, j'avais toujours eu affaire à des gens parlant, sinon la même langue, au moins la même grammaire. Tout écolier d'université peut s'entendre avec des Anglais, des Italiens et des Allemands. M^is ici c'était bien autre chose ; non-seulement les mots, mais les sons m'étaient étrangers. Ce n'était plus la bouche qui m'interrogeait, mais la gorge, le nez ; et la moindre méprise de ma part pouvait avoir des conséquences incalculables. Il sagissait de pis que de la galère de Géronte, de la captivité dans un mauvais hôtel! Et j'aurais été sérieusement embarrassé sans l'assistance d'un jeune diplomate anglais que j'avais connu depuis Trieste et qui consentit à me servir de guide à travers le port et la douane jusqu'à l'hôtel d'Angleterre, le seul hôtel habitable dePéra.

Et maintenant, que la reconnaissance me tienne lieu de droit pour proclamer une vérité que je ne crois pas

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suffisamment reconnue. C'est que de tous les compagnons de toute nation que le hasard peut nous donner en voyage, il n'en est pas de plus agréable et de plus commode que l'Anglais. Je laisse les badauds routiniers ruminer sottement les griefs de l'invasion de 181 o et battre sur le dos de sir Hudson Lowe toute la population des Trois Royaumes ; je laisse les loustics du Vaudeville et de rOpéra-Comique, les ménestrels de caféconcert amuser la plèbe moutonnière d'un éternel mannequin vêtu dune lévite noisette, d'une cravate rouge et dun pantalon quadrillé, toujours maladroit, toujours flegmatique, toujours ahuri: peu nrimporte Ihypocrisie transcendante des soi-disant patriotes, qui ne reconnaissent au delà de la Manche qu'égoïsme, que morgue et que rusticité. Cet amour déterminé de lindépendance. l'horreur de la banalité, le respect de soi qui composent le fond du caractère britannique , constituent aux voyageurs anglais la qualité suprême, ♦inappréciable, cardinale. — la discrétion.

Il faut avoir vécu à l'étranger pour savoir tout ce que couvre d'importunité, d'impertinence, de despotisme, le lieu commun de Vamabilité française. Un Français après une heure de voisinage dans un wagon , à une table d'hôte, ou sur le pont d'un paquebot, ensaitdéjà aussi long sur vous que votre passe-port. 11 sait où vous allez, d'où vous venez, quel est le but de votre voyage, si vous êtes marié ou célibataire. li connaît votre profession ; il est au fait de vos habitudes, de vos opinions, de vos affaires et de vos relations de société. Au besoin, il vous nommera vos amis, votre maîtresse et le propriétaire de votre maison. Qui ne connaît-il pas ? Il

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VOUS suivra d'autorité à l'hôtel où vous descendez, à moins qu'il ne vous entraîne dans celui qu'il a choisi lui-même. Il s'y logera, près de vous, contre vous, porte à porte, et dès lors il prétendra régler les heures de vos repas, l'emploi de vos journées, diriger vos promenades, et soffensera comme d'une atteinte à Ihonneur national dun refus de raccompagner ou d'un désir de solitude : — « Vous vous déplaisez donc avec moi? Vous vous ennuyez avec moi, moi ! le représentant du peuple le plus aimable de l'univers! » Vous voilà dans la nécessité de défendre heure par heure votre liberté, de déguiser vos démarches, de cacher vos projets et d'opter entre un mensonge continuel et un éclat ridicule assaisonné de reproches d'ingratitude.

L'Anglais, — je parle des gens bien élevés ; il y a des butors dans tous les pays, — l'Anglais vous laisse libre; il vous côtoie sans vous opprimer. 11 vous prend quand vous allez à lui, et se prête à vous quand il est de loisir. Il vous rend service quand il le peut, sans bruit, sans emphase, et sans attendre autre chose de vous qu'un salut et de la politesse. Comme il ne vous a pas gêné, et qu'il ne s'est pas laissé gêner par vous, le souvenir des deux parts reste doux, et les rencontres sont toujours agréables ; .et, en résumé, je souhaite à tous mes compatriotes en voyage un maître d'hôtel italien, un domestique allemand et un compagnon anglais.

En arrivante ladouane, bâtiment ridicule, décoré dun portique pseudo-grec, badigeonné d'ocre jaune, mon bienveillant guide me fit les honneurs des deux premières curiosités turques : le premier chien et le premier hammal (il commença pai le chien). Les chiens de

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Constantinople jouissent d'une célébrité européenne. On sait qu'ils remplissent dans la ville des fonctions importantes qui les rendent collègues de nos employés de la voirie, en dévorant les^ charognes et autres immondices que la paresse turque laisse pourrir en pleine rue. Comme race, ils sont hideux, et même ignobles, lourds, peaussus et roux de poils ; il semble que leur museau pointu se soit afnné, allongé et changé en trompe, à force de fouiller dans lordure. xVjoutons que les combats voraces qu'ils se livrent pendant la nuit laissent sur leurs corps des traces assez peu ragoûtantes à Iceil. Celui qui nous donna la bienvenue avait notamment les yeux rouges de sang épanché, et, sur le flanc, une plaie vive qui lui rongeait la moitié du pelage. Les voyageurs ont fait des récits effroyables de la férocité de ces chiens-voyers et des massacres qu'ils font des étrangers assez téméraires pour s'aventurer de nuit dans les rues de Péra et de Stamboul. Pendant le jour, ils sont assez penauds et reçoivent sans broncher les coups de cannes et les coups de pied qu'on leur allonge pour se faire place. Dans Pera particulièrement, le scepticisme des giaours les a quelque peu intimidés. Il est possible que, dans les vieux quartiers turcs, où la piété indigène les protège, ils soient moins débonnaires.

Quant au hammal, autre espèce propre à Constantinople, Théophile Gautier l'a détini « un chameau à deux pieds et sans bosse, » délinition précieuse, mais qui néanmoins cloche dans son dernier terme ; car le chameau bipède a, comme l'autre, une bosse, non pas naturelle, il est waï, mais qu'il se façonne lui-même,

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pour réparer 1 oubli de la nature, au moyen d'un cousin de cuir bourré d'étoupes, qu'il s'adapte au milieu du dos. Sur ce coussin, solidement assujéti par des bretelles, le hammal charge des fardeaux formidables et dont le volume obstrue quelquefois les rues étroites de la ville. Il est bon d'ajouter que, en qualité de chameau, le hammal est sobre, infatigable, taciturne, qu'il a le pied sûr, et quil accomplit sous le faix les plus longs trajets, sans se plaindre et sans marchander sur le prix convenu.

Nos malles visitées, ou plutôt entr'ouvertes pour satisfaire au règlement et mériter le bakchi, firent chargées sur le dos de deux de cescamélobipèdes, et gravirent devant nous linterriiinable escalier de la plus grande rue de Péra.

Je ne veux pas tarder davantage à protester contre l'impression de désenchantement accusée par tous les nouveaux débarqués à Constantinople, une fois qu ils ont mis le pied dans la ville franque. 11 y a là-dessus tout un répertoire de lieux communs, tout un magasin d'antithèses banales entre le prestige de la Corne- d'Or et les réalités de Stamboul et de Péra, dont la conclusion est que si Constantinople est merveilleuse à voir de loin, elle n'est, de près, qu'un cloaque immonde, puant, un casse-cou funeste, un ramas de bicoques ignobles et putrides, alignées dans des ruelles infectes, où l'œil cherche vainement une ombre de la beauté qui l'a séduit à distance. Et, finalement, Constantinople est un préjugé ; tel est l'axiome mis à la mode par nos derniers touristes. Il se trouve même des expérimentateurs assez sincères, assez dévoués pour conseiller charita-

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