LA CORNE-DOR
blemeiit de s'en retourner après e premier coup dœil de larrivée, alin de s'épargner les déceptions.
Je veux croire que ces rapporteurs grognons en ont jugé ainsi sous l'intluence de la fatigue d'une première ascension à Péra. Je conviens qu'un escalier à marches innombrables, inégales, irrégulières, excavées et où le pied risque à chaque pas de se tordre est une montée assez désagréable. Je reconnais encore que les baraques qui le bordent rappellent bien plutôt les échoppes de l'ancienne rue du Carrousel que les splendeurs des contes arabes. Il va cependant déjà dans cette montée assez de nouveauté, détrangeté pour amuser Toeil et intéresser l'esprit. C'est, à gauche, la tour de Galata coiffée de son couvercle de métal: à droite, un carrefour avec sa fontaine et sa station de chevaux tout harnachés. Un peu plus haut, en face du couvent des der viches tourneurs dont la porte est gardée par un frère assis, coiffé de son bonnet de feutre et roulant son chapelet entre ses doigts, on rase les cyprès du petit cimetière turc signalé par la tombe du fameux comte de Bonneval, et dont h\^ inscriptions dorées reluisent sur la teinte bleue des monuments.
A mesure que l'on monte, l'œil saisit entre deux boutiques ou par les fenêtres ouvertes au fond des cafés, des échappées de vue sur la mer et sur la côte lointaine de Scutari. Tantôt c'est un corps de garde avec ses deux sentinelles, et tantôt un poste de chiens ; tantôt un cavalier turc qui dégringole ïes marches au trot assuré de sa monture, et tantôt une escouade de hammals attelés au long bâton qui suspend leur charge, comme des fourmis à un fétu. Et enfin, une fois arrivé
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en haut, et après qu'on s'est restauré et rafraîchi à l'hôtel, quel riche dédommagement que de rencontrer dès les premiers pas la terrasse du Petit Champ-des- Morts et de promener sa vue éblouie sur les eaux sablées de lumière de la Corne-d'Or et sur la colline de Stamboul toute brodée de verdure, de palais et de minarets ! Eh ! si c'est le panorama qu'il vous faut absolument, le panorama est partout !
Mais les rues de Constantinople sont malpropres, mal pavées, et l'odeur des parfums du Serai n'y transpire guère. — Eh ! qui vous force à regarder à vos pieds quand vous avez autour de vous, à la hauteur des yeux, tant d'objets nouveaux, singuliers, que vous ne reverrez plus et qui sont bien suffisants pour vous distraire de la laideur dune bicoque ou de la senteur d'une charogne ! Il faut être économiste, ou voyer comme un chien (turc), pour s'affecter du mauvais état du pavage ou de la malpropreté dune rue, quand on marche entre deux fdesdc boutiques amusantes conmie des baraques de marionnettes, et que, de cent pas en cent pas, on rencontre, soit une mosquée, soit une fontaine ouvrée comme de rorfé\Terie, dont les détails peuvent occuper la pensée pendant une demi-journée..
Au surplus, je n'ai touché à ce paradoxe que parce que je le voyais sur le point de passer à l'état de lieu commun classique. J'apprécie le confortable autant que personne, et en voyage plus qu'ailleurs. Mais c'est pousser trop loin l'orgueil européen que de faire dépendre son admiration de la qualité des pavés et des bornes. Non, Constantinople ne désenchante pas; elle ne désenchante que les esprits obtus, incapables de