L.\ CORNE-D'OR
varier en eux-mêmes la conception du beau ; ceux-là seuls sont déçus qui, s'étant monté sottement la tête avec les Mille et une iVifî7s, s'étonnent de ne pas trouver à chaque pas dans une ville pauvre l'or et les pierreries dépensés par la riche imagination des conteurs.
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L'hôtel d'Angleterre, tenu par Missirié, à Pera, serait excellent s'il n'était ruineux ; encore m'a-t on assuré qu'après la guerre de Crimée il avait baissé ses prix. Malheureusement on n'a pas le choix. Il n'y a pas d'hôtel français à Péra ; et quiconque tient à un bon lit et à une table bien servie, et ne séjourne pas assez longtemps à Constantinople pour faire les frais d'une installation en ville, doit descendre chez Missirié. Sa clientèle ordinaire se compose d'agents diplomatiques, de négociants enrichis et désœuvrés et de familles anglaises en tournée, personnel assez triste et de peu de ressource pour la conversation. Chacun, d'ailleurs, dans ce lieu aristocratique, se pique de faire ses preuves de haute vie et c'est à qui sera le plus hautain et le plus rogue. J'ai entendu s'engager au bas bout de la table, entre de tout petits secrétaires d'ambassade en congé, des attachés détachés et de prétendus agents en mission, des colloques qui n'étaient que des charges
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bouffonnes du langage des clubs et des petits salons du faubourg Saint-Germain, telles qu'on en représente au Gymnase et dans les folles parodies du théâtre du Palais- Royal. C'est l'éternelle et insipide histoire des maria- .ges. des paris, des ruines, des pertes au jeu et aux courses C'est l'aventure de M. deB..., non pas le mar- ([uis, celui qui a eu cette si fâcheuse affaire..., mais le vicomte, celui qui a si malheureusement perdu contre lord H., et qui a failli épouser M"6deG..., nonpas Léonie de G.... la lille de l'ancien ambassadeur de Charles X ; celle-là (et ici on se rengorge) était ma cousine (les auditeurs saluent en pinçant les lèvres), mais la nièce de Tancien ministre plénipotentiaire à Hanover, et qui avait de si beaux cheveux blonds !
11 faut néanmoins demeurer quelques jours à Péra, d'abord pour connaître Péra qui en vaut bien la peine; et aussi parce que c'est à l'hôtel d'Angleterre que s'organisent de certaines promenades qu'il est plus avantageux de ne pas faire seul, et entre autres la fameuse visite des mosquées. On sait que rentrée des mosquées est rigoureusement défendue aux chrétiens, et qu'on ne peut les visiter qu'en vertu d'un hrman spécial. « lequel coûte gros », comme disait un exmarchand de la rue Saint-Denis, placé à côté de moi. Il est vrai que la permission ne spécifiant ni le nom, ni le nombre des visiteurs, on peut associer autant de personnes que l'on veut à en profiter, et dès lors la condition devient raisonnable.
D'où vient qu'en voyage les lieux les plus célèbres, les monuments les plus vantés, sont toujours ceux qui vous saisissent le moins? Pourquoi Saint-Pierre de
Rome, Sainte-Sophie, le Vésuve, les cascades de Tivoli sont-ils presque des déceptions, et laissent-ils moins de souvenirs que souvent n en laisse une bicoque, une vieille villa en ruines, ou l'arbre sous lequel on s'est reposé après une journée de fatigue ? C'est, il me semble, que chacun de nous tient à mettre quelque chose de lui-même dans les objets de son admiration, et que ce qu'on lui donne à admirer ne vaudra jamais pour lui ce qu'il admire spontanément. Et puis d'ailleurs ces monuments, ces endroits célèbres, combien d'aspects majiçnifiques, grandioses le rêve ne nous en a-t-il pas donné? Et l'imagination, qui ne connaît pas l'impossible, qui construit, qui crée par projection sans souci de la géométrie et des conditions locales, est une terrible concurrente. Quel merveilleux chapitre à ajouter à la collection des Voyages imaginaires, que celui des pays rêvés ! Ah ! si j'osais montrer, à côté de ce que j'ai vu de mes yeux, ce que j'ai va par anticipation : ma Genève ceignant son lac et étageant au soleil ses rues en amphithéâtre, encadrée par la verdure des niontagnes et bourdonnant comme une ruche en travail, au bruit cadencé des marteaux ; mon Naples avançant ses palais jusque dans la mer, et flanqué de jardins fleuris et odorants ! Quoi d'étonnant, après que la pensée a si longtemps travaillé, orné et agrandi ces modèles intimes, si le Cotisée paraît petit, si Saint-Pierre semble nu, et si les cascades de Tivoli font l'effet de jouets d'enfant. Il faut être Venise et la Corne-d'Or, c'est-à-dire la beauté transcendante et magique, leffort suprême de la nature et du génie humain pour ne rien redouter des préjugés de ladmi-
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ration. Les voyages imaginaires ! il n'y aura bientôt plus que ceux-là dintéressants quand la vapeur et l'omnibus auront nivelé les campagnes et les villes, quand des « compagnies » auront pavé les rues de Constantinople et éclairé au gaz les fondamenta et les calle du pays des lagunes, et quand le flot montant des constructions nouvelles aura étouffé ('.e qui reste encore de la Florence des grands-ducs et de la Rome impériale et papale. Piranési sera le Yignole de ce temps-là.
Je ne dirai pas que j'ai été déçu à Sainte-Sophie : j'étais prévenu, voilà tout. Je m'attendais au grand, et je lai trouvé. Il faut bien le dire aussi, de toutes les mosquées de l'Islam TAgia Sophia est précisément la seule qui ne soit pas une mosquée. Livrée au culte musulman dont tous les rites consistent dans la lecture, la prédication et dans la prière individuelle, la vieille basilique byzantine parait vide. Il lui fallait la pompe des cérémonies chrétiennes, les processions, les chœurs, l'oftice chanté, les évolutions de rencensoir et les multitudes agenouillées. Sa mesure a été prise sur les foules et non sur des groupes d'auditeurs silencieux écoutant la parole du catéchiste. Ce qu'il lui fallait aussi, c'est l'éclat de ses mosaïques et ce peuple de figures qui animaient les murs, et que l'intolérance musulmane a enseveli sous la chaux. Aussi, si l'on est frappé dès en entrant de la grandeur imposante de Sainte-Sophie, on y est moins charmé, moins surpris qu'à lAhmedyeh, à la Suléïmanyeh et dans toutes les mosquées bâties depuis l'établissement de l'Islamisme, dans les proportions imposées par le culte.
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L'office n'étant point achevé lorsque nous arrivâmes à Sainte-Sophie, on nous fit monter par des pentes douces à la galerie intérieure qui fait le tour de la mosquée. Ainsi vu d'en haut, l'édifice est immense ; l'œil se perd littéralement dans la vastité du vaisseau et de la coupole, et sur ces murailles dénudées où rien n'arrête plus le regard. J'avoue que je ne pensai ni à Saint-Marc, ni à Saint-Pierre, mais plutôt à Sainte- Geneviève de Paris, et même, il me faut du courage pour le dire, à la Bourse avant l'heure des opérations. Au fond de la nef, devant la pierre du sanctuaire, un iman frénétique qui commentait le Coran à une vingtaine de croyants accroupis, parodiait assez bien, par la volubilité du geste et par l'énergie aiguë de son accent, un agent de change faisant ses offres. Un instant, nous imaginâmes qu'il parlait de nous et que c'était la présence des giaours qui donnait cette véhémence à sa pantomime. Un ami m'avait déjà raconté que quelques années auparavant, dans le même lieu, un mollah avait dit à son guide : « Nous amèneras-tu toujours de ces chiens-là ici ? » Aujourd'hui encore les mollahs offrent aux visiteurs chrétiens de petits tubes de verre colorié détachés des anciennes mosaïques, curiosité inventée sans doute par les Anglais. Quel souvenir à emporter de l'Agia Sophia, du temple de la sagesse divine, que de petits morceaux de verroterie bons tout au plus pour faire des boucles d'oreille à une Hottentote !
L'effet d'en bas est grandiose : l'immensité plane audessus des tètes. Le vertige a disparu : il ne reste plus que l'impression de respect et de piété causée par la majesté d'un édifice sacré. Là encore se représente la
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contradiction de hi destination primitive du monument avec son attribution actuelle. Sainte-Sophie déroge au plan régulier des temples musulmans qui, tous, doivent être orientés vers la Mecque. Ce défaut de direction est corrigé par la position oblique des tapis et des nattes étendus sur les dalles et qui contrarient les lignes de l'architecture.
Après l'eftacement brutal des mosaïques, la plus grave monstruosité commise par les Turcs dans Sainte- Sophie est la suspension dune série de grandes rondaches vertes chargées d'inscriptions dorées, accrochées circulairement aux piliers au-dessous de la coupole. Ces disques peints aux couleurs de l'Islam et revêtus de caractères sacrés sont l'hommage delà dévotion des sultans qui prétendent ainsi Iionoier la divinité, et signaler leur piété à lediiicatiun de leurs sujets. Rien n'est plus baroque et plus barbare que cette série de plateaux gigantesques qui tîgurent là comme une collection de boucliers conquis et qui font plutôt l'effet d'enseignes de boutiques. L'amour des Orientaux pour la calligraphie leur persuade sans doute qu il nest pas de peinture qui vaille en beauté les lignes déliées et compliquées de l'écriture arabe. Mais les yeux européens en jugent autrement et trouvent que ces nœuds d'arabesques d'or sur fond de sinople ne compensent pas la disparition des antiques peintures byzantines. Le goût turc prend sa revanche, il est vrai, dans la disposition du lustre qui n'est pas, comme partout ailleurs, une corbeille de luminaires, mais un bouquet composé brin à brin, et dont chaque fleur pend à la voûte par un cordon orne de houppes
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de soie et d'œufs d'autruche et se combine harmonieusement avec les autres, de façon à former une rosace immense qui recouvre presque la totalité de la nef : c'est le triomphe de l'adresse et de la précision. Les Orientaux chez qui récriture est un art, un art difticile et honoré, méprisent naturellement les procédés mécaniques de la typographie. Toutes les copies du Coran sont donc des copies manuscrites exécutées avec cette habileté, cette netteté, cette sûreté de main dont les musulmans sont si fiers et qui faisait dire à l'un deux qu'un bon écrivain ne fait jamais de faute. La calligraphie en Orient a ses grands maîtres et ses époques classiques. Quelques-uns de ces maîtres-écrivains sont aussi célèbres dans l'Islam que le sont chez nous Raphaël, Titien et Léonard de Vinci. Lexvi^ siècle est le grand siècle de la calligraphie orientale. Chaque mosquée possède plusieurs de ces copies du Coran, exposées sur des chevalets à la discrétion des croyants. Quelques-unes sont fort anciennes et fort précieuses. Les plus belles se trouvent dans les turbés (sépultures) des sultans, posées sur de riches coussins à l'entour du cénotaphe. Elles sont en grande vénération, et je m'attirai au turbé de Soliman une verte semonce du gardien pour avoir cédé à la curiosité et porté étourdiment la main sur ces feuillets sacrés. Tout troublé de l'idée d'avoir commis un sacrilège, je chargeai l'interprète d'adresser en mon nom au digne Osmanli toutes les réparations verbales que j étais incapable de lui faire moi-même. Mais l'interprète, Dalmate de nation, et par inclination fort peu révérencieux à l'endroit du mahométisme et de ses ministres, se contenta de haus-
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ser les épaules et de reprocher à lOsmanli d'avoir joué rindignation pour m'extorquer un bakchich. Hélas ! c'était traduire bien inexactement mon sentiment. Aujourd'hui encore, je comprends et j'approuve la sainte fureur du pauvre mollah et je regrette que linfidélité de mon interprète, trop tard connue, m'ait empêché de me relever dans son opinion de la qualitication de chien de chrétien qu'il n'a pas dû manquer de m'appliquer, et très-justement.
Mais l'objet le plus particulier et le plus intéressant que l'on trouve dans les mosquées turques, le plus « original » , celui qui porte le plus complètement le caractère d'un art et d'un culte spécial, c'est le Mmbar, ou chaire de lecture. C'est aussi le meuble le plus important dune mosquée et le plus essentiel au culte, puisque c'est là que se place le prêtre (khétib) chargé de lire publiquement les versets du Coran. Cette chaire ne comporte ni les développements d'architecture, ni les ornements sculptés des chaires de l'égiise catholique. C'est une étroite guérite surmontée d'une capote destinée à rabattre le son de la voix, et juchée au haut d'un long escalier mince et roide pourvu de deux rampes découpées. Le type du nimbar est invariable et canonique ; mais la fantaisie orientale se délecte à en orner et à en broder les parois. Le blanc, l'or pâle, les nuances les plus tendres du vert, du lilas, du bleu forment le ton de sa décoration ; les rampes de l'escalier surtout sont évidées et ouvrées comme par le ciseau de l'orfèvre. Cet appareil mince et grêle qui se perd dans l'immensité de Sainte-Sophie est, dans les mosquées plus petites, du plus gracieux effet. C'est
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amusant à voir comme un joujou et charmant comme un bijou rare et étrange quon ne peut voir que dans un certain pays et dans un certain lieu. A Sainte-Sophie, le Khétib monte au nimbar le livre dans une main et le sabre dans 1" autre, en souvenir de la conquête. Le nimbar et le minaret sont les deux produits les plus purs du génie musulman.
Lattitude des Ottomans dans leurs mosquées est pleine de gravité et de recueillement. De braves soldats turcs entrent à l'heure de la prière, tombent à genoux sur la natte et exécutent avec componction et en conscience les prosternations prescrites par le prophète. J'ai vu des voyageurs anglais, — car il faut tout dire, — et des français aussi, s'approcher indiscrètement de ces dévots en prière, les coudoyer, parler haut à leurs oreilles : d'autres s'étendent sans façon sur le dos pour contempler à leur aise la coupole et les voûtes. Ils m ont rappelé ces touristes protestants que l'on voit en Italie entrer dans les chapelles pendant la célébration de la messe et s'avancer jusque sous le bras de Tofticiant pour examiner la peinture d'un retable. Mais si les Italiens aiment à faire montre de leurs artistes et de leurs chefs-d'œuvre jusque dans les églises, les Turcs sont moins glorieux. J'ai surpris plus d'un sourcil froncé, plus d'un œil dilaté par Tétonnement et par la colère; j'ai entendu plus d'un grognement derrière ces curieux impertinents. La foi musulmane se conserve actuellement, non pas parla persécution, mais sous l'oppression qui est un trèspuissant conservateur de l'enthousiasme. Je crains que nous ne cessions pas de sitôt d'être « les chiens de
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chrétiens » ; et je n'ai pas entendu dire que le séjour de nos troupes pendant la guerre ait bien favorablement modilié les sentiments de la population turque à notre égard.
La mosquée n'est pas seulement pour les musulmans le temple de la prière. Il en est en Turquie comme dans tous les pays de foi où la maison de Dieu est toujours plus ou moins la maison du bon Dieu. Les croyants recourent à la mosquée comme à un lieu de protection et d'abri ; les marchands y déposent leurs marchandises, les incendiés y déposent leurs épaves, les voyageurs avant de partir y portent leurs effets et leurs trésors ; ils les y laissent pendant des années, sûrs de les retrouver intacts à leur retour : grand sujet d'humiliation pour nos églises oîi l'on n'oserait seulement oublier son parapluie. Toutes les mosquées sont pourvues de fontaines et de vasques propres aux ablutions. La plupart ont des cloîtres entourés de galeries en portiques où les vagabonds et les hammals viennent se reposer et dormir. On y trouve même des commodités d'un autre genre qu'on s'attendrait peu à rencontrer si près du sanctuaire. La pudicité musulmane trouve son compte à s'abriter à l'ombre du lieu saint. En voyant de gros Turcs dérouler à longueur de bras leur interminable ceinture, j'ai quelquefois compris que les rues de Constantinople ne fussent pas affligées par les spectacles qui déshonorent la voie publique dans nos villes occidentales.
Constantinople possédait autrefois un musée d'anciens costumes de dignitaires turcs d'avant la réforme, que Théophile Gautier a pu voir encore rangés en bon
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ordre dans un bâtiment spécial à lAt-Meidan. Cette collection transportée plus tard au Séraï est maintenant reléguée et éparpillée au second étage d'un arsenal ou magasin de vieilles armes réformées, situé derrière Sainte-Sophie, et -dont la cour est ornée d'un assez beau bas-relief dans le style violent de la décadence grecque. La collection a sensiblement perdu à ce déplacement. Ces aghas, ces grands vizirs, ces eunuques, ces janissaires font triste mine entre ces tas de hallebardes et de fusils démontés. Ils ont l'air d'être là en disgrâce depuis la réforme. Ils mériteraient qu'un poëte fît pour eux ce que Henri Heine a fait pour les dieux de l'Olympe mythologique, et racontât les douleurs et les mélancolies de leur exil. En les voyant ainsi dispersés et comme arrêtés aux détours des galeries et au bord des escaliers, nous pouvions imaginer que notre entrée avait interrompu leur promenade. Et qui sait si aux heures calmes et mystélieuses de la nuit ces tigures humaines taillées dans le bois au mépris des prescriptions du Coran ne s'animent pas tout à coup à la volonté d'Allah outragé pour converser de leurs grandeurs passées et pour juger leurs oppresseurs ? Le chef des eunuques, les aghas et les portiers du Séraï parleraient avec douleur de leurs terribles fonctions ; le grand vizir et le capitan-pacha critiqueraient avec dédain la politique concessionniste des ministres actuels ; le chef des porte-glaive tirerait de son étui de satin violet le sabre sacré de l'empereur ; les nains et le fou gambaderaient et raconteraient les cancans de l'ancienne cour ; les muets dérouleraient en souriant leurs lacets ; les janissaires
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entre-choqueraient leurs marmites redoutées et causeraient du bon temps où ils rançonnaient les passants devant leur corps de garde et faisaient trembler les sultans. Et le vieil Islam revivrait ainsi pour quelques heures au sein et à linsu de la Turquie réformée et progressiste.
J'ai facilement reconnu les plus importants de ces fonctionnaires : le Kislar aghaci avec son turban rouge et ses bottes jaunes ; le Tchaouch aghaci avec sa robe d'étoffe d'or et son bonnet en croissant ; le Sadrazam (grand vizir) coiffé d'un moule conique et côtelé, comme les pachas d'opéra-comique ; le Séliktar vêtu d'une chasuble et portant sur Fépaule le sabre impérial , les janissaires avec leurs bizarres insignes culinaires, leurs outres' de cuir, leurs fonds de casseroles et leurs cuillers à pot. Et j'avoue que j'eus pitié de l'état d'abandon où je voyais cette collection si précieuse pour la connaissance des mœurs de la Turquie ancienne et qu'on ne referait aujourd'hui qu'à grandpeine. Il serait à désirer qu'un de nos musées d'Europe, où l'on fait depuis quelques années une large part à l'ethnologie, et surtout le musée du Louvre, acquît ce monument des costumes et de la hiérarchie du vieil empire ottoman.
En allant de Sainte-Sophie à l'Ahmedyeh et de l'Ahmedyeh à la mosquée de Bayezyd, on parcourt une notable partie de la ville turque. C'est à l'entour de l'At-Meidan qu'est le quartier vivant et brillant de Stamboul. Il ne faut pas croire que tout le commerce soit concentré dans le bazar : on trouve dans les quartiers dont je parle de nombreuses boutiques et des
ateliers d'artisans et particulièrement d'ébénistes, qui confectionnent encore selon les anciens procédés ces boites et ces tabourets de bois fin incrustés de nacre, qui sont une des industries de T Orient. Des dames anglaises faisant partie de notre colonne d'expédition en marcbandèrent quelques-uns qui nous parurent d'un prix exorbitant. Les Anglaises sont à l'étranger dintrépides marcheuses et ont l'estomac aussi curieux que les yeux. Dune mosquée à l'autre, nos dames se gorgeaient de bonbons, de fruits et de confitures, absorbaient chez les rôtisseurs des portions de mouton et de pilau, et se faisaient servir à la porte des cafés en suppliant leurs cavaliers de fumer le tchibouch ou le narguileh comme assaisonnement à leur plaisir. Nous acquiescions à la demande du tchibouch, mais nos estomacs masculins et français refusaient l'assaut des lunch répétés qui, d'ailleurs, n'empêchèrent pas ces dames de faire copieusement honneur au dîner de Ihùtel.
Cette promenade classique et réglementaire accomplie par ordonnance, de mosquée en turbé et de turbé en mosquée, finit par impatienter comme une consigne. On voudrait s'arrêter, se recueillir, contempler à loisir, étudier ; le firman vous crie : marche ! et l'on obéit, sachant que l'occasion ne se représentera plus. J'avouerai donc que je fus bien aise, après avoir marché toute une journée par ordre, d'éblouissements en éblouissements, de reprendre mes habitudes de libre flânerie.
De même que je préfère les villes aux paysages et les villes oubliées aux villes plus connues, de même
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j'aime mieux les rues que les monuments. Dans les monuments, il n'y a qu'à admirer ; dans les rues, on admire, on s'amuse et on s'instruit.
Le lendemain de ma course aux mosquées, je descendis à la fortune de mon bâton l'escalier de Péra et je m'aventurai sur le pont de Galata dans l'intention d'aller à la découverte du bazar. Le pont de Galata est l'endroit le plus populeux et le plus animé de Constantinople. Il est, comme était autrefois le Pont-Neuf de Paris sous Louis XIII, le passage le plus fréquenté et comme le rendez-vous de la population. Seulement, si beau que fût Paris en 1640, il ne pouvait développer aux deux bouts de son Pont-Neuf des collines chargées d'autant de merveilles que le sont celles de Stamboul et de Péra ; la Seine n'a jamais été un port de mer divisé par trois promontoires, et les habitants de la bonne ville des rois de France, toujours menacés de pluie et de frimas, n'ont jamais arboré dans leurs toilettes les couleurs vives et les nuances tendres de la robe orientale et du féredjé. Le pont de Galata est sujet à péage ; et les buralistes, peu rassurés apparemment sur la ponctualité des passants, se fortifient à chaque bout d'un corps de garde. Aux deux extrémités aussi se tiennent des marchands de rafraîchissements, d'eau claire (grand luxe à Constantinople), de sirop, de limonade et de fruits, les uns en boutique, les autres munis pour tout appareil d'un seau recouvert et d'un verre qu'ils tiennent à la main tout rempli. Le verre d'eau est à l'entrée un encouragement, à la sortie une consolation.
Quelquefois un saint personnage déclame à haute
voix des versets du Coran et des oraisons pour renseignement des allants et des venants qui en paraissent médiocrement édifiés. Le pont sert aussi d embarcadère aux bateaux à vapeur qui font le service du Bosphore et la traversée de Scutari.
Dans toute la longueur, la foule se presse et se croise. C'est un fourmillement perpétuel de turbans, de fez, de feutres, de kalpaks, de bonnets de toutes les formes et de chapeaux francs. Les chevaux bousculent les piétons, qui n'ont souvent que le temps de se rejeter sur les trottoirs. Les voitures des kadines peintes en vert ou en rouge grenat rehaussé d'or et qui semblent toutes avoir été faites sur le modèle d'un vieux coche abandonné par un ambassadeur du roi Louis XV, les chaises à'porteurs, les hammals plies sous leur charge encombrent la chaussée et font des trouées dans la presse. Les passagers de Scutari et de Bosphore se hâtent vers les échelles. Les femmes jasent, ricanent ou crient de peur en traînant leurs enfants et se sauvent devant les chevaux aussi vite que le leur permettent leurs larges bottes de maroquin chaussées par-dessus leurs pantoufles.
Les femmes sont toujours nombreuses sur le pont comme dans les rues de Constantinople. Un vieux dicton parisien disait qu'on était toujours sur de rencontrer à la f ;is sur le Pont-Neuf un cheval, un moine et une femme : en changeant le moine en hammal, le dicton s'applique parfaitement au pont de Galata.
Par moments, le pont s'entr'ouvre pour laisser passer un navire. Une corde est alors jetée d'un bord à l'autre au point de solution pour servir de garde-fou
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aux plus avancés, et la foule se tasse et reflue vers les extrémités. Eclairez cette rue suspendue et cette fourmilière de costumés variés par une lumière vive, reflétée par les bâtiments des collines et par le miroir argentin des eaux, et vous aurez sans doute le spectacle le plus attrayant, le plus harmonieusement brillant qui puisse tenter le pinceau d'un aquarelliste. Je dis aquarelliste et non peintre, parce que Constantinople est en efl*et une grande aquarelle. Elle doit cette légèreté de ton non-seulement à la blancheur et aux teintes claires de ses édifices et de ses maisons et à la couleur azurée de l'eau du port, mais surtout à la transparence de l'air et à l'incomparable finesse de son ciel, un ciel gai et tendre, qui n'a ni l'intensité cruelle du ciel d'Egypte ou d'Espagne, ni la crudité du ciel napolitain, et dont l'éclat est un sourire voilé par une gaze de nuages.
Après avoir franchi le pont on monte d'abord par une rue assez roide; puis on rencontre, en tournant à gauche, un escalier à double rampe qui vous conduit à la cour de la mosquée Yeni-Yyamissi ou de sultane Validé. On parvient ensuite et sans se tromper, par un passage unique, à une place plus grande plantée d'arbres et rafraîchie par une fontaine où se tient, à de certains jours de la semaine, une foire qui est le bazar des ménages pauvres : et, une fois arrivé là, ce qu'il y a de mieux à faire est de marcher droit devant soi et de s'en rapporter au hasard, attendu que le bazar ayant plusieurs entrées, tout chemin y mène infailliblement tôt ou tard. On ne risquera à ce système que de s'égarer momentanément dans l'inconnu, ce qui est
encore préférable à Tennui de se sentir talonner par un guide. Les rues de Stamboul sont d'ailleurs tellement sinueuses, si illogiquement r'ompues et croisées, qu'il est bien difficile, même à l'observateur le plus exact, d'y retrouver sa route. On a beau infliger des tours de force à sa mémoire, piquer dans la chambre noire de son cerveau les images des boutiques et les profils des encognures, le fil conducteur se casse à tout instant.
L'entrée principale du Bésestan ou grand bazar est celle du bazar des armes où l'on parvient par une rue étroite habitée parles fabricants de pipes. Devant cette porte stationnent les chevaux et les voitures historiées des clients de haut rang et des kadines attirés de ce côté par le riche commerce de la curiosité et des antiquités précieuses. On a devant soi, en entrant, fangle formé par la rencontre de deux galeries et signalé, comme tous les carrefours de Constantinople, par une fontaine. Une fois là, il faut souhaiter le fil d'Ariane, ou se résigner à prendre un guide, tant il est peu facile de se diriger de soi-même, et par la seule orientation, à travers ce labyrinthe de galeries marchandes. Je m'étonne que les Guides de l'étranger à Constantinople ne donnent point le plan du Bésestan comme d'autres donnent le plan du musée de Naples et du palais des Etudes de Florence, où il est aussi aisé de se retrouver que sur la place Vendôme, ou dans la rue de la Paix.
Ici encore se défier des comparaisons. J'avoue qu'il m'a été impossible de trouver la moindre ressemblance entre le grand bazar de Stamboul et le marché du
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Temple de Paris. On vend, il est vrai, dans celui-ci comme dans celui-là, des habits et autres marchandises d'occasion. Mais quelle différence entre les résidus d'une civilisation mécanique et les nobles guenilles d'un peuple qui a fait un art, et un art durable de l'ornement du costume et de lameublement *? Comment songer à un taudis trivial, à un immense tas de loques malpropres, qui n'est que le grandiose de l'ignoble, dans un magasin-musée qui renferme outre les défets, les mises-à-bas de la toilette turque, les somptueuses épaves des vieux temps du luxe oriental, le plus luxueux de tous les luxes ? Le Bésestan avec ses voûtes élevées, avec sa grande galerie à arcades de pierres noires et blanches, a l'aspect monumental que les Orientaux donnent à tous 1 es édifices d'usage public et commun. Certaines parties du bazar sont d'un effet sombre et nu. et ne montrent au regard que des clôtures de bois noirci et sali par le temps, et interrompues par d'étroites portes que surmonte une enseigne de drap portant le nom du marchand grossièrement brodé. Ces boutiques-là sont précisément les plus riches C'est derrière ces volets grossiers et muets à l'œil que sont entassées en orfèvrerie, en bijouterie, en armes, en broderies, en tapis, les richesses de l'ancien empire, la dépouille des harems et la défroque des sultans. D'autres galeries, celles des vêtements, des étoffes, de la chaussure, sont au contraire éclatantes de couleur et étincelantes d'oripeaux. La différence entre le marchand turc et le marchand franc est que le Turc reste superbement accroupi derrière son étalage, fumant et tournant son chapelet, sans daigner faire le
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moindre appel au chaland qui examine et palpe sa marchandise, tandis que le Franc se tient sur sa porte et la quitte volontiers pour provoquer 1 acheteur. Si le passant est un étranger, ce qui arrive communément, , le Grec ou le Géorgien s'approchera insidieusement avec les formes les plus engageantes et lui jettera au cou un lasso de belles paroles qui l'attirera peu à peu dans sa boutique. Les Francs n'ont point pour les séductions de la montre le mépris du marchand turc qui se fie uniquement sur l'excellence ou la rareté des objets serrés dans ses rayons, empile désordonnément dans tous les coins, lun sur l'autre, et au mépris de l'harmonie, les armes, les meubles incrustés, les casques, les rondaches, les boîtes niellées, les pipes enrichies d'émail et de bijouterie, et cache souvent derrière des tas d'étoffes repliées, les plus curieuses pièces de son magasin. La boutique du Franc a une apparence d'ordre et de décoration qui sent la coquinerie du civilisé. Les étoffes brodées y sont étendues sur les murs, les tapis étalés sur les tables : les émaux, les pièces d'orfèvrerie sont placés avec art sur des buffets de noyer qui en font valoir l'éclat. Une fois entré, il faut une grande fermeté de caractère pour s'en aller les mains vides et pour affronter, en sortant, le regard courroucé et dépité du marchand stupéfait de voir son gibier lui échapper.
Les guides et les interprètes polyglottes sont en nombre au Bésestan ; mais il faut se défier de leurs offres. Chacun de ces compagnons si serviables est aux gages d'une ou de plusieurs maisons de commerce, où il vous ramène obstinément, sans le moindre égard
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aux recommandations contraires. Un vieux juif coiffé dun kalpak bas de forme, enveloppé de mousseline (sale, bien entendu), vêtu d'un bénich vert et chaussé de savates, s'acharna pendant plusieurs jours à ma poursuite. J'aurais été disposé à l'indulgence par lexactitude de son costume, qu'il portait avec une certaine noblesse, si je ne m'étais senti quelque éloignement pour sa société, et surtout de Ihorreur pour son babil. Lassé de me répéter ses propositions, il avait Uni par s'apitoyer sur le sort d'un homme assez destitué de jugement pour perdre son temps à chercher son chemin dans les rues du bazar, quand il avait sous la main un guide expérimenté qui se faisait fort de lui montrer toutes les merveilles, même les merveilles, ajoutait-il avec emphase, « qu'on n'y montre jamais. » Je me tairai sur la dernière offre qu'il me fit, et qui scandalisa fort les Nestors du Bésestan à qui je la racontai.
J'avais une puissante recommandation près de Ludovic, Arménien, le plus célèbre et le plus riche marchand du bazar des armes. Lors de ma première visite, je trouvai sa boutique fermée. Ludovic, de même que tous les richards du Bésestan, habite la campagne, et il ouvre tard et ferme tôt, afin de jouir plus longtemps du séjour de son charmant village de Khadi-Keuï, à Scutari. Je le rencontrai pourtant en m'en allant, dans une rue voisine du bazar, et un négociant français qui m'accompagnait me présenta à lui. La protection d'un nom ami me valut l'accueil le plus gracieux. Ludovic me donna rendez-vous pour le lendemain à l'heure du déjeuner. 11 me gratifia même, séance tenante, du
mot magique avec lequel on peut se passer de tous les guides et s'affranchir de toute inquiétude quand on habite Péra. Ce mot, c'est keupru (le pont) ; avec cela, on peut s'égarer tant que l'on veut dans la ville ; on est toujours sûr de revenir au pont Neuf.
Ludovic est un des plus anciens marchands du Bésestan ; il a entrepris le premier ce commerce de la curiosité turque et orientale, qui est aujourd'hui l'un des plus fructueux de Stamboul. Ceux qui l'ont entrepris après lui, et à qui il a indiqué cet heureux filon, lui témoignent leur reconnaissance en lui faisant une concurrence de corsaires. Ludovic ne s'en soucie nullement : et comme c'est l'avantage naturel du premier arrivant de faire les meilleures prises, il maintient noblement ses prix, sachant bien que ce qu'il a chez lui ne saurait se retrouver ailleurs. Combien de voyageurs, après avoir dépensé, par économie, les trois quarts de leur bourse à des emplettes équivoques, sont allés porter le reste à Ludovic, pour être certains d'emporter au moins une curiosité authentique ! D'ailleurs si, comme l'a dit Théophile Gautier, on trouve « tout » chez Ludovic, je puis ajouter qu'on y trouve aussi toutes sortes de prix.
Le lendemain de notre rencontre, avant Iheure convenue, je faisais ma promenade du Bésestan, revenant de temps en temps donner un coup d'oeil au bazar des armes pour guetter l'arrivée de mon hôte. Un marchand voisin qui m'avait observé, sort de sa boutique et vient à moi dun air mielleux et contrit :
— Monsieur, me dit-il, je suppose que vous atten-