‹ L'Italie et ConstantinopleChapitre 18 sur 26 · STAMBOUL ET BUYUCK-DÈRE · texte numérisé non relu

STAMBOUL ET BUYUCK-DÈRE

dez M. Ludovic. C'est bien fâcheux, mais il ne viendra pas aujourd'hui au bazar.

Cela était dit avec un tel aplomb, que, bien que je fusse absolument sur du contraire, je m'arrêtai à admirer le front impassible de ce comédien.

— 11 ne viendra pas ? répétai-je.

— Non, monsieur. M. Ludovic n'est pas pour le moment à Constantinople ; il est à la campagne.

— Je sais quil y habite; mais je l'attends.

— C'est que... monsieur ne sait pas qu'il est malade. • — Je l'ai quitté hier bien portant.

— Eh ! oui : c'est un accident, un malheur. — Si monsieur voulait entrer chez moi? j'aurais à lui montrer d'aussi belles choses que M. Ludovic, — de plus belles même; — et je serais plus accommodant. Car monsieur ignore peut-être que M. Ludovic est le marchand le plus cher du bazar ?

En ce moment, je tournai la tête, et j'aperçus Ludovic qui me faisait signe.

— Vraiment, lui dis-je, vous arrivez à propos. On était en train de me donner sur votre compte les nouvelles les plus affligeantes : vous avez quitté Constantinople ; vous êtes malade ; il vous est arrivé des malheurs...

— Bah ! me répondit Ludovic, ils en inventent bien d'autres ? Ils ont dit dernièrement à un Anglais que j'étais mort. — Et voilà comment ils me remercient d'avoir créé un commerce qui les fait vivre et qui les enrichirait, s'ils n'avaient la sottise de baisser les prix dans l'espoir de me ruiner.

Je fis avec Ludovic mon premier repas turc dans

unetrattoria des environs du Bésestan. On nous servit du pilau au jus de perdrix rôtie, du mouton à la broche, et même, par tolérance, à la fin du repas, un verre de vin passable. Le dessert se composa de raisin des vignes de Kheudi-Keuï, apporté parle propriétaire. Mais le dessert véritable, le régal, fut la visite du magasin de Ludovic. Un bourgeois de Paris, qu'un génie transporterait du coin de son feu dans cette boutique de douze pieds carrés, y verrait tout l'Orient en une soirée. Rien n'est plus simple et moins coquet que cette boutique, et rien n'y annonce au premier coup d'œil les trésors qu'elle renferme. Armoires et tiroirs fermés, vitrines opaques de poussière, piles d'étoffes et de tapis plies à l'envers, deux ou trois sièges dépareillés, un escabeau pour poser les tasses à café, c'est là tout ce qu'on aperçoit en entrant ; et l'on se croirait plut«î)t dans un appartement dont le locataire déménage et fait ses malles, que dans un magasin de curiosité. Mais qu'un acheteur se présente (des femmes surtout); et vous nagez dans des tlots de mousseline de Brousse, vous baignez jusqu'à mi-corps dans une mer de tapis de prière, les uns en soie brochés d'or, les autres en laine brochés de soie; la petite table-comptoir, placée près de la porte, se couvre de bracelets, de miroirs, d'émaux, de porcelaines, de filigranes. Les marchands de Constantinople ont fart admirable de déplacer les choses et de les remettre en place sans que l'on sache comment. Avec la seule aide d'un domestique turc qui lui sert de commis. Ludovic déballe et remballe son magasin dix fois par jour. Rien d'ailleurs qui sente le négoce ni l'àpreté du marchand qui veut faire affaire. Le

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comptoir estime table; on n'y voit ni livres, ni registres. Le maître a probablement son inventaire dans la tête, et s'entend avec son commis par des méthodes mystérieuses pour aller dénicher les objets qu'on lui demande, et en reconnaître le prix. Ludovic fait le commerce en grand seigneur, et ses façons sont celles d'un maître de maison qui reçoit des visites. Tout acheteur est traité chez lui comme un hôte, et a part au café et au tabac. Jai vu des dames anglaises se faire apporter du pilau, des fruits, des friandises, et déjeuner sans façon sur une escabelle incrustée de nacre, tout en touchant les étoffes et en causant de leurs emplettes. Quelquefois une pauvre ouvrière, sachant Ludovic en bonne compagnie, lui fait passer par son taciturne domestique quelque pièce de sa façon, soit un tapis, soit une blague à tabac, ou un de ces beaux voiles de mousseline brodés d'or ou de soie plate, dont le travail capricieux fait l'admiration des dames européennes habituées à la régularité fatale des machines. En un mot. cette boutique est un salon où, une fois connu, on peut venir prendre le café, fumer et causer des nouvelles. Quand la chambre est pleine, ce qui n'est pas long à se faire, vu son exiguïté, les premiers venus font place aux derniers, et ils ont encore la faculté de demeurer, en se tenant debout sur les marches du perron. Pour peu que dans la matinée il se soit succédé trois ou quatre compagnies d'acheteuses, il y a grand'chance pour que tout le magasin vous ait passé sous les yeux; et, après vous avoir libéralement octroyé la vue de toutes ces belles choses, Ludovic aura encore la bonté de vous com-

poser, aux prix les plus généreux, la petite pacotille de menus objets que tout voyageur se doit de rapporter de Constantinople, si peu qu'il ait autour de lui d'amies, de fdles ou de nièces.

J'avais pour Yalidé-Kham une autre recommandation, qui me valut un ami précieux. Yalidé-Kham est, comme je Fai dit, l'entrepôt du commerce européen (j'ai toujours peine à me rappeler que Constantinople est en Europe : cela tient peut-être à la différence des turbans et des chapeaux, ou des minarets et des campaniles). Nos fabriques françaises font aujourd'hui une concurrence d'extermination à l'industrie orientale. C'est la ville de Lyon notamment, ce Londres français, impitoyable et positif, qui fournit à la Turquie et à la Perse les féredjès, les bénichs et les étoffes de tenture et d'ameublement On me montra à Yalidé-Kham de grands albums, ou plutôt des registres remplis d'échantillons de ces charmants dessins de feuillages, de fdets, de bouquets dont raffola notre xviii^ siècle, et qui doivent servir de modèles, — mxodèles désespérants, — aux ouvriers lyonnais. C'est en comparant ces délicats échantillons aux meilleurs produits des fabriques lyonnaises, que l'on peut se rendre compte définitivement et une fois pour toutes de l'impuissance de la mécanique comparée à la main humaine et à l'imagination. Je ne parle pas seulement de l'art, de l'invention, de l'esprit, de la fleur; mais la pureté de l'étoffe, mais l'harmonie de la couleur, l'éclat de ces modèles dont quelques-uns datent de trois cents ans ! Et, quant au reste, ce n'est pas même la différence de la photographie avec le tableau, — la photographie

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