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rend ce quelle voit, — c'est la grâce parodiée par la force brutale et aveugle ! Les correspondants de Constantinople qui sentent cette imperfection la déclarent aux fabricants lyon-nais et les accablent de recommandations; mais les fabricants se déclarent satisfaits et n'avouent leur infériorité que sur un point, dans la confection des étoffes de Brousse, où ils n'ont pu réussir jusqu'à présent. La nouvelle de l'incendie de Brousse (1863) a pu les consoler un peu : c'est ce qui sappelle triompher par le feu.
Les Orientaux turcs, persans, etc., qui achètent ces produits lyonnais, ont-ils perdu le sens de leurs arts nationaux ? Cèdent-ils. comme nous le faisons souvent en Europe, à l'attrait bizarre de la denrée exotique ? Hélas ! la raison est plus simple : ils les achètent parce qu'ils coûtent moitié moins. Dans quelques années d'ici les machines auront vaincu, et tout l'Orient sera vêtu et meublé des tissus de l'araignée de Jacquart.
Tout ce que je demande, c'est que la ville de Lyon ajoute à sa collection d'échantillons un ou deux couples de tisseurs et de brodeurs turcs et anatoliens.
J"ai eu l'avantage, pendant une de mes visites à Validé-Kham, d'assister à un marché conclu entre le représentant dune fabrique lyonnaise et un Persari. Le Persan était lui-même un bel échantillon. Il était vêtu d'une robe rose clair et d'un benich lilas, et coiffé d'un tortil de couleur tendre. Sa barbe et ses ongles étaient teints de vermillon. Il portait à sa main une longue pipe, et il ne lui manquait vraiment que deux ou trois poignards à la ceinture pour représenter au complet rOriental de Gravelot et de Marillier. le héros des ro-
mans de Crébillon le fils et des contes d'Hamilton. Il entra accompagné d'un courtier habillé à l'européenne et s'assit les jambes croisées sur le divan. La séance fut longue : on déroula les pièces d'étoffe ; on en vérifia le métrage ; on en mesura la hauteur. Après quelques pourparlers, le Persan que j'admirais de tous mes yeux se leva, traversa la chambre et alla frapper de la main dans celle du négociant. Le courtier prit ces deux mains dans les siennes et les secoua deux ou trois fois avec énergie, ce qui vaut acte pour la conclusion du traité. La simplicité de ce procédé me toucha jusqu'aux larmes.
— Au moins, dis-je après que le Persan fut parti, voilà des façons édifiantes et qui témoignent d'une confiance patriarcale. Combien cette pression de main est-elle plus éloquente et plus noble que nos vilaines écritures européennes ! — Eh. dites-moi, y a-t-il un exemple qu'un Persan ait jamais manqué à un engagement si solennel ?
— Ils y manquent tant qu'ils peuvent, me répondit le négociant d'un air sombre. Si j'ai si longtemps parlementé avec ce coquin, c'est qu'il m'a déjà trompé deux ou trois fois. Et je ne voulais pas lui livrer ma lAarchandise sans qu'il me payât d'abord une partie de ce qu'il me doit déjà. Il me l'a promis, et encore...
Sa phrase s'acheva par une grimace. Et je me rappelai ce mot d'un commentateur : les Persans sont les Gascons de l'Orient.
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Je confiai à mon ami, le marchand français de Validé-Kham, mon embarras au sujet des conditions de l'hôtel d'Angleterre, qui menaçaient d" abréger sensiblement mon séjour.
— Il est vrai, me dit-il, que vous ne pouvez guère vous loger ailleurs dans Péra. Il faut vous y prendre autrement. Nous tous, tant que nous sommes ici de Français, d'Anglais ou dAllemands, nous fuyons Péra autant qu'il est possible et nous passons la belle saison à la campagne, dans les villages des bords du Bosphore, où l'on trouve des hôtels bien tenus et à bon compte. Vous pouvez aller à Thérapia ou à Buyuck-Déré, où je loge moi-même et où vous serez bien traité à ma recommandation.
C'est en effet le meilleur parti à prendre pour un étranger. Les villages du Bosphore sont de charmantes résidences. Les plus fréquentés sont, il est vrai, à une heure ou une heure et demie de distance de Stamboul ; mais les bateaux font le trajet quatre fois par jour. Et l'on est dans la situation de la plupartdes Parisiens, qui passent l'été autour de Versailles ou de Saint-Germain et viennent tous les jours par le chemin.-de fer à Paris. J'acceptai donc avec empressement l'offre que me lit mon compatriote daller dîner avec lui à Buyuck-Déré, pour tàter le terrain et goûter la cuisine.
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Le Bosphore est le Corso, le Longchamps de Constantinople. Ce large cours d'eau qui sécoule entre des rives bordées de palais et de villages et que surmontent des collines boisées, des casernes et des jardins en terrasse, est un promenoir d'une beauté sans pareille et qui ne peut avoir que des analogues. Tels sont le grand canal de Venise, le Pincio de Rome, et, si le patriotisme ne maveugle pas, Tavenue des Champs-Elysées à Paris. De même que le canal vénitien, le Bosphore a engendré une embarcation spéciale et qui semble née de ses eaux : le caïque, barque légère, effilée, qui rase Feau plutôt qu'elle ne la fend, et que meuvent de longues rames tlexibles qui semblent les ailes de cet oiseau aquatique. Le nombre des rameurs augmente en proportion de l'importance du propriétaire.
Vers cinq heures du soir, heure de la clôture des bazars et de la cessation des affaires, le Bosphore se couvre d'embarcations en marche pour les différents villages de la campagne riveraine. Les effendis et autres gros personnages s'y rendent en caïque. Le menu fretin et les étrangers se tassent sur le bateau à vapeur omnibus, véhicule moins poétique et destitué de caractère local, mais qui a l'avantage d'être un belvédère ambulant, tandis que le caïque, en raison de son étroitesse et de son excessive mobilité qui l'expose à verser au moindre mouvement faux, oblige celui qui le monte à rester immobile et à peu près couché, conditions peu favorables à l'observation.
Le convoi de cinq heures, si ce terme peut s'appliquer à une navigation, a toute l'animation, toute la
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gaieté d"un train de plaisir. Les passagers qui s'y retrouvent se connaissent tous comme habitant les mêmes endroits ou comme voués aux mêmes occupations. C'est aussi une espèce de salon où les dames même ne manquent pas ; car, si les femmes turques se tiennent retranchées à l'arrière dans un compartiment grillagé que les loustics appellent la cage à poules, il reste encore sur le pont assez d'Arméniennes, de Grecques, de Géorgiennes, d'Italiennes et d'Allemandes pour donner à la conversation ce ton de bonne compagnie oîi se maintiennent les réunions présidées par des femmes. Entre les groupes des causeurs s'élève en filets bleus et blanchâtres, la fumée des pipes et des cigarettes : les cawedgis circulent portant sur des plateaux, des tasses, des sorbets, des verres de mastic et de limonade. On pourrait se croire sur une terrasse ou sur im môle à l'heure de la promenade et de la bonne société. J'ai vu des paris s'engager sur la vitesse d'un cheval galopant sur la berge en concurrence avec le bateau : et cette expérience renouvelée plus d'une fois excitait à un haut degré l'intérêt des passagers et des passagères. Il semble au premier abord qu'un cheval lancé au galop n'ait pas de peine à devancer un bateau lourdement chargé, astreint à faire des stations fréquentes et remontant un courant par moments assez rapide pour obliger les caïqjis à se faire traîner au cordeau. Pourtant la route de terre est moins directe c[ue la route de mer : la ligne des quais est fréquemment interrompue par les palais qui viennent baigner leur pied dans l'eau, et le cavalier est alors contraint de faire de longs détours pour éviter les rues trop po-
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puleuses des villages et les clôtures des jardins. Chaque fois qu'après un intervalle plus ou moins long, le cheval reparaissait sortant de derrière un mur, c'étaient des hurras, des exclamations, des trépignements. De belles dames grecques, coiffées de leur résille bleu et or, se penchaient au-dessus du bordage et applaudissaient à toute force de leurs gants blancs. Les Turcs n'ont pas moins que les Arabes la passion des chevaux, et ils en ont plus de soin. Ils s'intéressent vivement à tous les exercices d'équitation.
La réputation des villages turcs est faite sous le rapport de la malpropreté et de la misère. Cela peut être vrai pour les villages de l'intérieur des terres : ceux du Bosphore sont, au contraire, d'une élégance et d'une coquetterie remarquables. Il est vrai que ce sont plutôt des villas que des villages, et que les résidences impériales, les palais d'été des ministres et des sultanes excitent sans doute l'émulation des particuliers qui les entourent. Peut-être aussi, ces palais placés au premier rang masquent-ils les pauvretés qui les suivent. Les habitations du sultan seules sont en pierre ou en marbre ; les autres sont des édifices de menuiserie et dont la façade très-développée est découpée et peinte selon Tancienne mode turque. Les étages qui surplombent les uns sur les autres, comme ceux des \ieilles maisons normandes, sont percés de fenêtres très-rapprochées : celles des appartements des femmes sont garnies d'un lacis de treillages serrés, percé au milieu d'un trou rond qui permet de regarder de l'intérieur sans être vue. Malgré leur développement, ces façades, à cause de leur dessin découpé, du
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grand nombre des fenêtres, des saillies des étages, ont une grande légèreté d'aspect. Les couleurs tendres dont elles sont revêtues, lilas, rose, gris, lie de vin clair, conlirment cette impression. La plupart se compliquent de pavillons et de kiosques, reliés par des terrasses chargées de pots de fleurs et de cabinets de verdure. C'est bien là le pur modèle dune résidence d'été qui ne doit opposer que la fraîcheur et la légèreté à la solidité massive d'une habitation de ville. Quelquefois, comme à la station d'Orta-Keuï, par exemple, apparaît une mosquée flanquée de son minaret élancé, d'où le muezzin nous saluait chaque soir au passage de son appel nasillard. Les esprits forts pourront en rire, et les chrétiens exclusifs s'en scandaliser, mais cette invitation à la prière lancée par une voix pieuse à la tombée du jour, cette invocation à Dieu pour recommander l'homme à sa protection pendant ces heures de ténèbres, de tentations et de maléfices, pendant cette moitié de sa vie, où son àme lui échappe, pour ainsi dire, ma toujours saisi de trouble et de recueillement. Jamais je n'ai entendu sans nielancolie cet adieu au jour, et ce rappel à lintini. Prie pour moi. bon muezzin, sur la terre du prophète : je tâcherai qu'on te le rende sur la terre d'Aïssa !
A chaque station du bateau, l'embarcadère est encombré de passagers qui attendent, de curieux, de promeneurs prenant le frais, de parents ou d'amis, qui viennent au-devant d'un voyageur attendu. Les costumes indigènes tranchent dans la foule : de gros Turcs, ronds comme des boules, au visage cramoisi et essouftlés par la marche, roulent et j ouent des coudes
dans la presse des arrivants et des partants : les femmes, traînant la galoche, s'approchent en se balançant et filent tète baissée vers leur cabine, par un couloir ménagé pour elles, le long du bordage : les enfants du village quittent leurs jeux, et sattèlent en criant de joie au pont mobile, dont la manœuvre parait être leur divertissement favori. Remarquons que si la gravité est essentielle à l'âge viril en Turquie, l'enfance y est aussi joyeuse, aussi gambadante et aussi tapageuse que partout ailleurs.
Ces villages, avec leur population mélangée, sont jolis et bariolés comme des verres de lanterne magique. Je doute que les villages chinois soient plus réjouissants pour Toeil.
D'une station à l'autre, la curiosité est amusée par toutes sortes d'objets et d'incidents récréatifs : des singularités d'architecture, des mouvements de terrain, le galop dune cavalcade, le passage d'un caïque que trois ou quatre pauvres diables remorquent ployés sous le câble, berçant au bout du lilin un pacha à demi assoupi par la fumée du narguileh. Et, comment ne pas mentionner aussi ces perchoirs singuliers plantés au milieu de l'eau, d'où les vigies avertissent les pêcheurs du passage des poissons, et dont nos peintres d'Orient tirent si bon parti ?
Thérapia est le village le plus considérable de la rive d'Europe. Il ne faut pas s'illusionner sur le sens de ce mot qui éveille dabord l'idée d'une source d'eaux curatives dun établissement thermal. Tous les villages du Bosphore jouissent également de l'avantage de la salubrité. L'origine de cette dénomination médicale se
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rattache à un fait particulier, et remonte aux temps héroïques. Il paraît qu'au retour de sa fameuse expédition, Jason prit terre en cet endroit, avec Médée, fille du roi de Colchide, qu'il avait enlevée. La magicienne y débarqua ses philtres, et, — les sorcières ont quelquefois du bon, — faute d'un monstre à endormir, d'un roi à rajeunir et d'un usurpateur à supprimer, y exerça la médecine. Telle est du moins la tradition. De là le nom de Pharmakeus donné à ce coin de pays, par les Grecs anciens, et que les modernes ont traduit par celui de Thérapia.
La présence des ambassadeurs de France et d'Angleterre, qui y ont établi leur habitation d'été, donne à Thérapia une importance particulière. La population y est plus exclusivement européenne que dans aucun autre village du Bosphore. A l'arrivée du bateau, les turbans, les fez. les feredjés sont plus rares : les chapeaux de paille entortillés de mousseline blanche, et les jupes ballonnées y dominent. Les maisons du quai ont un caractère mixte, mélange de goût turc et de style européen. Les jardins du palais de l'ambassade française, fort beaux, et très-étendus, tapissent toute la colline et la couronnent dune allée de pins parasols que l'on aperçoit de la mer. Sans la compagnie de mon compatriote de Validé-Kham, j'aurais certainement opté pour le séjour de Thérapia, où déjà mon ami, le diplomate anglais, s'était établi. Quand bien même le palais d'été de l'ambassade de France ne serait pas un présent fait par un des derniers sultans au gouvernement français, nos ambassadeurs auraient trouvé dans la beauté de la situation un motif sufti-
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sant pour déterminer leur choix. Thérapia, qui s'avance dans la mer, commande le Bosphore de deux côtés : et des fenêtres de Ihôtel d'Angleterre, bâti à la pointe de Fangle, le regard se promène à gauche sur la baie de Buyuck-Déré, et plonge à droite, aussi loin que possible, sur les sinuosités du canal et de ses deux rives. De la terrasse du palais français, la vue s'étend jusqu'à la mer Noire, au delà de l'embouchure du fleuve marin, et embrasse toute la côte d'Asie.
Au reste, si la situation de Thérapia est belle et séduisante, la position de Buyuck-Déré, dans la baie formée par la courbure de la rive d'Europe et qui semble de loin fermer le Bosphore, est charmante aussi et très - avantageuse sous des rapports différents.
Buyuck-Déré est placé en regard de Thérapia, comme une jeune rivale impatiente d'égaler son aînée. 11 s'est déjà donné, pour tenir la corde, deux ambassadeurs, celui de Suède et de Bussie, dont la présence est signalée par un bâtiment à l'ancre, posté comme une sentinelle à l'entrée de la mer Noire. Toute une population européenne de diverses nations se groupe autour de ces deux ambassades. Des banquiers, de riches négociants français et allemands ont sur la côte des maisons de plaisance, dont les jardins enterrasse s'étagent sur les collines. On m'a même montré sur le quai une estrade servant dorchestre à des concerts en plein air, que l'avancement de la saison avait déjà fait supprimer lorsque j'arrivai. Sans le minaret de la petite mosquée qui pointe au-dessus des maisons, et sans la présence des cawas, on pourrait parfaitement
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se croire dans un village italien ou français des bords de la Méditerranée.
En septembre, le jour est déjà près de s'éteindre lorsqu'on arrive à Buyuck-Déré. Le bateau vous dépose sur le quai, devant un grand café-hôtel llanqué d'un jardin à tonnelles, où le soir on va entendre les Bulgares jouer du rebec. A l'embarcadère, un bateau hospitalier vous prend et vous transporte à l'hôtel de V Empire Ottoman, tenu par un certain Ravotti, un hôtelier gaillard et jovial, ami de la plaisanterie et de la bombance, et que ses pensionnaires français ont surnommé Lapierre pour plus de commodité.
L'hôtel est très-heureusement situé au fond de la baie et à l'extrémité du village. 11 est avantagé d'un vaste jardin planté en plates-bandes et dont les allées sont abritées par des berceaux de vigne. Au fond de ce jardin est un platane gigantesque, entre les branches duquel on a pu installer tout un mobilier de salle à manger. Les Parisiens, qui chérissent les souvenirs de l'île de Robinson et des romans de Paul de Kock, se font un plaisir d'y aller déjeuner. Devant l'entrée de l'hôtel, le rivage dessine une plate- forme qui rejoint par un pont de planches un petit kiosque destiné à se déshabiller pour le bain. On peut ainsi chaque matin, en sortant du lit, aller piquer une tête dans la mer, ce qui n'est pas un des moindres agréments du séjour.
La compagnie à l'hôtel Lapierre est on ne peut plus mélangée. J'y ai trouvé des avocats italiens, des marchands français, des banquiers allemands, des agents diplomatiques, des médecins, des ingénieurs de toutes les cours et de toutes les nations. J'y ai même eu l'hon-
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neur de dîner à côté de ce fameux capitaine Magnan, de Marseille, dont les journaux ont raconté depuis mon retour les expéditions au service de la Pologne, et qui a eu le malheur d'échouer sur la côte d'Egypte VEmma, le yacht d'Alexandre Dumas, qu'il avait acheté.
Le brave Lapierre ne se contente pas de bien traiter ses hôtes et de leur faire faire bonne chère, il les régale encore de ses bons mots, les charme par ses lazzi, et les fait danser le soir dans ses salons au son de la flûte et du piano.
Après cette soirée joyeusement passée, j'étais tout à fait gagné à Buyuck-Déré et à Lapierre, et je retins, pour venir l'occuper quelques jours plus tard, une belle chambre très-confortablement meublée, et dont les fenêtres donnaient sur la baie.
Deux ou trois jours sufliraient pour voir tout ce que Péra contient de singulièrement curieux au point de vue du touriste pressé et positif, c"est-à-dire les deux Champs-des-Morts, le tekké des derviches tourneurs et la mosquée de Top-Hané. Mais, je l'ai déjà dit, ce qui m'occupe et me plaît en voyage, c'est moins l'objet ou le lieu classé et déjà décrit que les impressions inattendues qui vous saisissent à l'aventure dans les rues ; les rencontres fortuites, les particularités surprises, l'incident, tout ce que j'appellerai d'un mot la saveur de l'inconnu et de l'étrange ; tout ce qui||se dégage à travers les murs de l'atmosphère morale d'un peuple ; tout ce que le geste, la démarche, le costume, le travail des mains, l'emploi du temps nous [révèlent de ses habitudes, de ses façons de sentir et dejpenser.
Les rues du quartier franc n'ont réellement rien de
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bien intéressant, quoiqu'on ait quelquefois la chance dy voir passer un chameau. Elles sont, comme les rues de nos villes de province, garnies de boutiques de mercerie et de librairie, de gantiers, de parfumeurs, approvisionnées par Paris, par Londres et par Vienne. Mais le quartier franc n'est qu'un îlot baigné de tous côtés par la vie turque. Derrière l'ambassade anglaise, en suivant d'étroites ruelles, et en traversant des passages voûtés semblables au Sotto-Portici de Venise, on parvient à une large rue dont je n'ai pu retenir le nom
— car, depuis quelques années, les rues de Péra sont désignées par des écriteaux, comme les rues d'Europe,
— toute bordée de cafés, d'où le vendredi, qui est le dimanche des musulmans, les consommateurs se répandent jusqu'au milieu de la chaussée. Les cafés turcs de Péra sont en général très-différents de ceux de Stamboul et même de Top-Hané ; ils sont à la fois plus prétentieux et plus délabrés. La fréquentation des étrangers y suggère des transactions fâcheuses, et qui se résument par des effets minables. La disposition d'un café turc est strictement invariable : un banc ou rayon de bois, adapté au mur, assez large pour que le fumeur puisse s'y accroupir ou s'y étendre ; des escabeaux où l'on place le plateau et les tasses ; sur les murs, des miroirs, et des plats à barbe si le cawedji est barbier; des tablettes où sont rangés les narguilehs, et, au fond, le petit fourneau où le café se prépare tasse par tasse. La devanture est généralement tout ouverte, ce qui dispense des frais de décoration. Au contraire, les cafés établis le long des escaliers delà grande rue de Péra sont peints extérieurement en jaune
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et en bleu comme les boutiques de perruquiers. Comme pour ménager la vue du côté de Scutari, ils sont bâtis sur l'extrême bord de l'escarpement, il faut franchir, pour y arriver, de longs corridors que le mauvais état du plancher rend assez périlleux. On y trouve assez inutilement des tables et des chaises ; mais le café, préparé par des Grecs et d'autres étrangers qui n'ont pas la recette, y est détestable. On y sert des grogs et de l'absinthe ; mais les narguilehs mal lavés ne fonctionnent pas. Je ne parle, bien entendu, que des cafés turcs ; les cafés francs du Petit-Champ-des- Morts sont tenus comme ceux de la Cannebière et du boulevard du Temple : on y fait la poule, et on s'y empoisonne de denrées falsifiées.
— Monsieur, me disait un jour un de ces cafetiers du Petit-Champ, — c'était un Marseillais, — ces Tares sont un peuple sale et stupide. On leur construit de beaux établissements comme celui-ci (il montrait le sien), où ils peuvent prendre tout ce qu'ils veulent, eh bien ! ils aiment mieux aller croupir dans leurs baraques et consommer leur affreux café. Ils ne connaissent ni le madère ni les liqueurs. Il n'y a rien à faire ici ; ah ! monsieur, qui est-ce qui civilisera ces gens-là !
Comme dans le moment même je consommais un verre de marasquin évidemment contrefait, et que j'avais pris, le matin, d'excellent café à Top-Hané, je n'aurais pas été embarrassé pour prendre la défense du café turc. Mais mon contradicteur était Marseillais, cela le sauva : j'ai toujours été lâche devant le feu de l'éloquence phocéenne.
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Les cafés turcs de la rue dont je parlais, et dont j'ignore le nom, ont conservé le caractère traditionnel et n'en diffèrent que par un peu plus de recherche dans la décoration. Les Turcs ont, comme tous les Orientaux, le génie de l'ornementation : ils savent orner un objet, l'enrichir; décorer un monument par des ciselures et des incrustations; tirer parti de la destination d'un meuble, d'un outil, d'un instrument et dune disposition architecturale. Mais leur esprit, juste, logique, ne comprendrait pas le goût qui nous porte à placer ou à suspendre, dans nos appartements, tel objet dont la présence ne s'explique pas à la place qu'il occupe. Ils feraient volontiers alors la question du Chinois à propos des boutons cousu-s à l'endroit de la taille sur un habit, et qui ne boutonnent rien du tout : « Pourquoi accrocher une peinture sur un mur ? Ne vaut-il pas mieux peindre le mur lui-même? » Dans cette rue turque de Péra, deux ou trois cawedjis, dont les maisons font face à des jardins, ont placé au fond de leur boutique des miroirs qui répètent la verdure et font un effet agréable. À Paris, ils demanderaient à quoi bon couvrir de glaces les murs d'un café où Ion ne vient pas pour se mirer, mais pour fumer et pour boire ; pourquoi incendier de lumières mille fois répercutées un lieu de repos et de loisir, où Ton a à peine besoin de voir clair ? Quel objet charmant les Orientaux ont su faire de l'outil à fumer, le narguileh! quelle forme singulière et élégante ils ont donnée à cet instrument de leur plaisir ! Cet ajustement d'un fourneau sur une carafe était peut-être fiicile à trouver ; mais était-il possible de le combiner plus gra-
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cieusement? Cette chose usuelle, invention dun barbare, est devenue un objet précieux, dont les curieux parent leurs vitrines, et l'on sait tout le parti que les peintres en ont tiré. Une rangée de carafes de narguilehs lavées et rincées à grande eau, et renversées à terre pour égoutter fait une très-jolie balustrade devant la porte d'un café.
Il m'a semblé que les Turcs de Péra étaient euxmêmes quelque peu différents de ceux de la ville. Est-ce leur accointance avec nos soldats, pendant la guerre de Crimée, qui leur a fait changer leurs habitudes ? Toujours est-il qu'ils sont beaucoup plus bavards et qu'ils ont le verbe plus haut et plus sonore que ceux que l'on rencontre dans les cafés de Stamboul. Ils sont aussi moins polis, et n'ont pas le geste affable avec lequel un Osmanli, dans les vieux quartiers turcs, offre à l'étranger sa poche à tabac et se range pour lui faire place.
En suivant cette rue, que j'ai souvent parcourue, on descend par une pente précipitée dans un quartier ignoble, fangeux comme un marais, et où le pied glisse à chaque pas sur des viscosités immondes ; un nid à peste, un amas de taudis effondrés et dont les cloisons s'affrontent comme celles des châteaux de cartes. C'est comme un cimetière de savetiers qui auraient été condamnés à mourir dans leurs échoppes. Je me serais cru à Balata, si je n'avais su que ce Ghetto de Constantinople est situé derrière le Phanar, sur l'autre rive de la Corne d'Or. Il paraît que ce n'est que le Plaisance, la Fosse aux lions, la Villa des Chiffonniers du faubourg" turc. En remontant à droite, on
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retrouve la grande rue qui vous mène au Grand Champ-des-Morts, désert pendant la semaine, et quavoisinent des casernes, des marchés et des hôpitaux. Ce sont là les colonnes d'Hercule du quartier franc ; et j'avoue que mon instinct naturel me ramenait plus volontiers vers des zones moins dépeuplées.
La rue de Top-Hané, que Ton rencontre au bas des escaliers de Péra, est la plus vivante et la plus marchande du promontoire. C'est un bazar à ciel ouvert, mais autrement animé, autrement bruyant surtout que les galeries du Bésestan. Peut-être est-ce que le plein air et la vive lumière dilatent les poumons, excitent les langues et mettent les esprits en gaieté. Le tapage commence dès le carrefour où s'abouchent les deux rues, et qui sert de théâtre aux ébats des hammals et de station aux loueurs de chevaux et de chaises. A partir de ce carrefour jusqu'à la fonderie de canons qui donne son nom au quartier, c'est une succession ininterrompue de boutiques de toutes sortes : boutiques de fruitiers, de pâtissiers, de revendeurs, de poissonniers, de tailleurs et de marchands de tabac. C'est communément dans cette rue que Ion achète en passant les larges pantoufles qu'il fciut chausser pardessus ses bottes ou ses bottines pendant la visite des mosquées.
La rue de Top-Hané a de nombreux cafés ; mais les boutiques les plus remarquables y sont celles des. confiseurs. On sait que les Turcs sont les premiers confituriers du monde, comme les Romains en sont les premiers frituriers ; aussi ne serait-il pas décent de quitter Constantinople sans avoir goûté aux conserves
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de roses et au rabatlokoum, espèce de pâte sucrée qui est le bonbon national. Le goût des Turcs pour les sucreries se comprend quand on s" est habitué à leur régime alimentaire. Cest une remarque déjà faite que l'appétit est moins violent et Festomac moins exigeant dans les contrées du midi et de lOrient, qu au nord et à l'ouest. L'air y est-il plus savoureux ? ou bien les organes distendus par une température molle et chaude ont-ils moins besoin de réparation ? A Constantinople, quelques cuillerées de riz arrosées de jus de viande sont un déjeuner suffisant : du moins je n'ai jamais pu aller plus loin. Après une longue promenade ou une course fatigante, un morceau de pâtisserie et une tasse de café sont une restauration complète. Le dîner seulement est un repas. Du déjeuner au dîner il suffit d'amuser l'estomac avec des friandises ; et le palais, qui a promptement perdu la saveur des mets succulents, déguste avec délice les bonbons et les conserves les plus aromatisés. A Top-Hané ou à Stamboul, un Parisien qui sortirait écœuré de chez Bonnet ou de chez Boissier, s'attable volontiers devant une soucoupe de confitures ou devant un plateau de sucreries. Ce régime léger, frugal, cette sobriété n'empêche pas que les Turcs ne soient vigoureux. « Fort comme un Turc ! » Le proverbe se vérifie encore pour quiconque a vu les hammals, qui ne mangent pas, ou guère, de viande, gravir, chargés comme des chameaux, les escaliers de Péra. Le véritable aliment à Constantinople. le véritable réparateur, le véritable rafraîchissement, c'est le café.
Ces boutiques de confiseurs, très-hautes de plafond,
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ont, à rencontre des cafés, des devantures fermées et vitrées. La marchandise, renfermée dans des bocaux, en compose la parure au dedans ; les tables et les canapés y remplacent les escabeaux et les bancs. Quelques-unes ont des jardins en terrasse où Ton peut aller fumer au grand air le chibouck et le narguileh. Mais à l'intérieur la cigarette seule est admise.
La place de Top-Hané, qui interrompt la rue un peu avant l'arsenal d'artillerie , pourrait passer pour un musée ; car on y trouve un spécimen de chaque monument spécial du génie turc : un petit cimetière planté de cyprès et entouré d'un grillage, une caserne, une mosquée et une fontaine. La fontaine, placée au centre de la place, est surtout digne dattention. C est un modèle achevé, un chef-d'œuvre de l'art arabe. Les musulmans ignorent ou méprisent l'art dans lequel excellent les Romains, et qui triomphe à Versailles, de faire concourir Feau avec l'architecture et d'en diriger les jets en volutes, en gerbes, en colonnettes et en guirlandes. Une fontaine turque ou arabe est toujours un cube de pierre ou de marbre d'où l'eau s'épanche en un jet simple et d'autres fois en minces filets qui retombent dans un bassin. Le monument est quelquefois coiffé d'un auvent en dos d'àne ou surmonté d'un acrotère ; et la façade en est ciselée et revêtue d'inscription en or. La fontaine de Top-Hané est en marbre blanc ; et le génie des sculpteurs s'est épuisé à décrire sur ses quatre faces des méandres et des enroulements où l'œil s'égare et que le crayon ne pourrait suivre. Ces ornements étaient jadis soutenus de filets peints et dorés tels qu'on en voit encore sur
la fontaine de Sainte-Sophie : ces filets ont été enlevés en 1852. Est-ce un acte de vandalisme quil faille imputer aux armées alliées? Je n'ai là-dessus d'autre renseignement que la date donnée par le guide.
Le peuple musulman étant abstème, les fontaines publiques ont à Constantinople la même clientèle qu'ont chez nous les marchands de vin. Les pauvres et les hammals y viennent boire à des gobelets de fer suspendus par des chaînes à la muraille ; les vendeurs de boissons rafraîchissantes y renouvellent l'eau de leurs carafes et de leurs bidons. Sur les places trèsfréquentées, comme l'est celle de Top-Hané, les fontaines sont ainsi le centre d'un mouvement populaire très actif. La place d'ailleurs est gaie, pleine de vie et de tumulte. Les boutiques qui l'entourent, le marché aux victuailles qui l'avoisine, les marchands d'eau et de limonade étabhs sous les arbres, les stations des chevaux de louage lui donnent un air de foire et de fête tout à fait réjouissant. La gravité musulmane y abdique : il semble que ces braves Turcs soient joyeux de se sentir chez eux si près du quartier franc. Un habitant de Péra n"a qu'à se laisser couler par une ruelle pour s'y trouver en plein Islam.
A quelques pas de la place s'étend l'arsenal d'artillerie (Top-Hané, maison des canons) avec sa vaste esplanade couverte de pièces sans affûts alignées symétriquement et de piles de boulets. Un peu plus loin est la mosquée de Mahmoud tout entourée d'arbres et près de laquelle se trouve la Maison de V Heure. C'est un pavillon vitré et grillé qui contient une collection de cadrans marquant l'heure, les uns à l'orientale, les
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autres à l'européenne. Cette idée d'installer une horloge en pleine rue, isolément et sans prétexte, peut paraître bizarre aux badauds et aux cockneys, tous porteurs d'une montre et qui n'ont coutume de voir des cadrans qu'au fronton des édifices publics. Le peuple turc, qui se règle sur le soleil; le peuple turc à qui les muezzins crient Iheure du haut des minarets, et qui, certes, ne connaît pas laxiome anglais, time is money, a-t-il si grand besoin de consulter et de comparer des horloges ? Je crois qu'il faut se rappeler ici le goût enfantin des Orientaux pour les pendules, et la visite que fit Gérard de Nerval à un pacha qui avait dans son salon quatre cartels à musique et ne se possédait pas de joie en les entendant sonner.
Au delà de la place, la rue de Top-Hané change complètement de physionomie. Les boutiques y deviennent rares et bientôt elle n'est plus bordée que par des murs de jardins qui lui donnent un air de province. Si loin que je m'y sois aventuré, je n'en ai jamais pu trouver le bout.
Cette rue si populeuse et habitée par le menu commerce est l'observatoire le plus commode pour un étranger logé à Péra. Il s'y édifiera plus promptement sur les habitudes de la population turque qu'au Bésestan. Les riches dames, les cadines y paraissent peu, il est vrai ; mais les ménagères y viennent faire leurs emplettes, et l'on a le plaisir de les voir discuter avec les marchands. J'y suis venu souvent passer des heures, soit à regarder les passants delà fenêtre d'une confiserie, soit à examiner l'étalage des boutiques. Ces Turcs, au reste, sont de bonnes gens, et se laissent
observer avec patience. Ils n'ont point le ton rogue et insolent de nos boutiquiers ; ils ne se fâchent pas de voir inventorier leur marchandise. Une chose qui m'étonne, c'est la mauvaise qualité du tabac que l'on vend à Constantinople. Ces houppes de fines chevelures blondes, ces petits tas de poussière dorée sont ragoûtants à voir ; ils sont au fumer d'une fadeur, d'une sécheresse écœurantes. Je n'ai pu consumer une once de tabac supportable que par l'entremise de Ludovic.
Les rues de Péra s'animent le dimanche à l'heure des offices sacrés ; alors que les dames françaises, anglaises et russes se rendent en grandes toilettes aux chapelles de leurs ambassades. Le faubourg turc devient ce jour-là une petite ville européenne. Les cafés du Petit-Champ répandent leurs tables sur la terrasse. Les arabats circulent emportant à la campagne des familles de marchands chrétiens : et les mulsumans, sachant qu'ils ne feront pas d'affaires, se donnent un second vendredi.
Un jour de revue, je vis défiler dans la grande rue de Péra tout un détachement de troupes turques : fantassins, cavaliers et artilleurs. Les uns et les autres faisaient triste mine. L'officier à cheval qui commandait le détachement avait des sous-pieds en ficelle ; et, par-dessus sa tunique déboutonnée, son hausse-col dégrafé ballottait au bout de la chaîne. Les tambours qui le suivaient battaient chacun pour son compte, et de façon à faire frémir même un garde national. Plus loin, la musique de la cavalerie exécutait un charivari diabolique avec des instruments bons à être donnés en étrennes aux petits enfants : c'étaient des tambours
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à caisse de bois, des flûtes de pâtres, des trompettes sans clefs, des fifres, des cors bossues jusqu'à l'embouchure, que les trombones ne parvenaient pas à rappeler à l'ordre. Les fantassins couverts de poussière, et qui paraissaient exténués de fatigue, marchaient courbés comme des hammals, portant d'une main leur fusil à volonté sur l'épaule et tenant de l'autre une loque sale dont ils s'essuyaient le front. Ces morceaux de guenille agités par toutes ces mains faisaient le plus singulier effet dans les rangs. Il me semblait voir un régiment conduisant à sa dernière demeure un colonel adoré, et pleurant le père du soldat. Le soir, à l'hôtel, un Français qui avait assisté à la revue nous fit cent contes bouffons du désordre mis dans les manœuvres par la multitude des domestiques des officiers supérieurs, qui suivaient partout leurs maîtres, portant, l'un sa pipe, et l'autre son parasol.
Ces soldats turcs, ridicules dans les rangs, passent cependant pour braves et ont fait leurs preuves de courage pendant les dernières guerres. C'est peut-être pour cela qu'ils se soucient peu d'imposer à l'ennemi par une tenue rigoureuse.
Il faut tout dire : le sultan devait alors six mois de solde à son armée ; et le ministre des finances offrait aux officiers et aux soldats de leur payer moitié de la dette, à la condition qu'ils abandonneraient le reste. Ceci excuse bien les sous-pieds en ficelle et les mouchoirs sales.
Le séjour de Buyuck-Déré est charmant ; et cette façon de voir une ville comme une pièce de théâtre, avec la faculté de rentrer chez soi dans les entr" actes, est peut-être la moins fatigante et la plus agréable. Chaque matin, bain dans le Bosphore, déjeuner sous la treille ; puis la descente du canal, et la revue des deux rives. Vous êtes à onze heures sur le pont de Stamboul ; et vous avez six heures pour battre le pavé des rues.
Le magasin de Ludovic était devenu mon point de repère et ma galerie. Je venais m'y asseoir entre mes courses; et quelquefois le plaisir de la compagnie et la curiosité m'y faisaient prolonger mes séances. J'abrégeais ainsi, il est vrai, le temps de mes excursions ; mais j'y gagnais sous d'autres rapports. Quelquefois, arrivé presque en débarquant, j'y restais jusqu'au soir : j'avais manqué l'ascension à la tour du Seraskier, ou la promenade aux eaux d'Europe ; mais j'avais recueilli de bons contes et de bons renseignements.
La police est, dit-on, très-bien faite à Constantinople ; mais les rapports du gouvernement avec la population sont des plus mystérieux pour un étranger.
Un jour, en entrant chez Ludovic, j'étends la main vers le pot à tabac, dans l'intention manifeste de faire
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une cigarette. Ludovic aussitôt frappe des mains et commande à son domestique de fermer la porte.
— Qu'y a-t-il? demandai-je.
— Oh ! répond Ludovic, vous ne savez pas, vous étranger, ce qui se passe. Il est depuis hier défendu par ordonnance de police ùe fumer des cigarettes, dans les rues et au bazar.
— Bah ? — mais je comprends : c'est par précaution contre le danger d" incendie ?
— C'est du moins la raison que Ion met en avant. Mais ici il est bien diflicile de savoir au juste le motif d'un acte du gouvernement.
— Je doute, dit un médecin arménien qui se trouvait là, que la mesure soit applicable. Le commerce du papier à cigarette est très-important à Constantinople ; et cette défense serait la ruine d'une industrie. D'ailleurs, les cawas, chargés d'avertir les fumeurs et au besoin de les arrêter, ne suffisent pas à la besogne. Ce matin, sur le pont de Galata, un de ces ca^vas voit passer un matelot nègre qui fumait non pas une cigarette, mais un cigare. Il l'appelle, l'avertit ; le nègre n'entend pas ou fait semblant de ne pas entendre, et le cawas lui arrache le cigare d'entre les dents.. Le nègre furieux lui a donné un coup de couteau qui l'a tué.
— On m'a déjà raconté, dit Ludovic, plusieurs aventures semblables. L'ordonnance s'exécute pourtant. De certains marchands vendent déjà dans les rues de petites pipes marsellaises qui coûtent un sou. On dit qu'une société de banquiers en a fait une commande considérable à Marseille.
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Le soir, àBuyuck-Déré, il ne fut question que de la mesure. On parlait de coups d'État, d'émeutes, d'insurrections. Les Anglais criaient à l'arbitraire; les Français racontaient les journées de juillet; les Italiens et les Autrichiens se regardaient de travers.
Le lendemain, au bazar, comme j'exprimais devant Ludovic le regret de ne pouvoir fumer, sans priver d'air la compagnie :
— Tous le pouvez, me dit-on, l'ordonnance est rapportée.
— Quoi ! déjà ?
— Oui, me dit Ludovic. Les choses se sont passées comme le docteur l'avait prévu. Les juifs, marchands de papier à cigarettes, ont fait représenter au ministre que la défense les ruinait. Et aujourd'hui les banquiers, qui ont spéculé sur les pipes de Marseille, jettent les hauts cris.
— Mais, demandai-je, comment donc les choses se passent-elles chez vous? Qu'est-ce qu'une ordonnance rendue et rapportée en moins de trente-six heures ? et comment êtes-vous avertis de l'une et de l'autre mesure? Chez nous, l'ordonnance paraîtrait au Moniteur^ serait publiée par les journaux, affichée, etc.
— Oh ! ici il n'y a rien du tout cela : les cawas apprennent l'ordonnance aux premiers d'entre nous qui arrivent au bazar. Ceux-là la répètent aux autres ; et voilà tout.
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Les villages de la campagne de Constantinople, et principalement Buyiick-Déré qui en est le plus éloigné, ont une population particulière, population nomade de Tsiganes et de Bulgares qui campent dans la plaine et chantent devant les portes et dans les cafés en saccompagnant de leurs instruments nationaux.
Il n'y a que quelques pas de promenade sur le quai, de Thôtel de l'Empire Ottoman au Café du débarcadère, où un chœur de Bulgares s'établissait tous les soirs.
Le chef du chœur était un homme de trente à trente-six ans, vigoureux et de belle figure, coiffé du tarbouch et vêtu d'une large veste bleue à manches ouvertes et soutachées de rouge. Il chantait vaillamment et à pleine gorge en grattant les trois cordes du rebec. Trois choristes plus ou moins vieux lui faisaient la basse et soutenaient la voix du son d'une guitare monocorde comme la guzla.
Si jamais la conviction, l'enthousiasme, ont pu passer pour preuves de l'inspiration et du talent, ces Bulgares devaient être de grands artistes. Les corps balancés par le rh^ihme, les tètes renversées, les yeux noyés dans le vague annonçaient l'orage intérieur ; une béatitude de Theriakis était répandue sur les visages, et d'entre les mâchoires contractivement ou-
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vertes s'échappait une voix tantôt rauque, tantôt aiguë et nageant avec des ressacs soudains vers les registres les plus opposés et les plus inouïs. On s'attend à tout moment à ce que la lassitude enroue ou brise des organes si peu ménagés ; mais les voix bulgares tirant les sons de la gorge et de la tète se fatiguent moins que les voix de poitrine et résistent à l'exercice pendant des intervalles de temps indéfinis. Le concert terminé, les exécutants que l'on croirait voir tomber sur le flanc, énervés, malades et rompus de fatigue, se redressent tout naturellement, posent sans faire de façons leur instrument à côté d'eux, et prennent tranquillement leur café, comme s'ils n'avaient fait que chanter une ariette ou fredonner un couplet. Je ne suis pas assez musicien pour avoir pu saisir la méthode de ces cantilènes, probablement non moins impossibles à noter que les lourres du Berry qui déconcertèrent la science même de Liszt. Mais cependant comment douter que les rapsodes bulgares ne soient des artistes et des artistes inspirés, en les voyant s'extasier au charme de leur propre jeu et suivre harmoniqucment sur leurs instruments les intonations de la voix '?
Le savant professeur Delsarte racontait à l'un de ses cours qu'il avait une fois entendu un guitariste turc. Dans les premiers moments, cette musique lui sembla barbare ; mais avec plus d'attention il s'aperçut que ce qu'il prenait pour de la barbarie n'était peut-être qu'un raffinement d'art. Le chant lui avait d'abord paru monotone: mais la monotonie n'était qu'apparente et nerésultait que de relations plus délicates, plus nom-
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breuses et conséquemment moins sensibles à première audition. Supposez par exemple qu'entre chaque note de notre gamme, il y ait pour l'oreille et pour le toucher délicat des Turcs des gammes entières et des séries de gammes. Et pourquoi les pays n'engendreraient-ils pas leurs arts , comme ils engendrent leurs fruus, leurs types et leurs usages particuliers ? Pourquoi l'ouïe d'un Turc et sa fantaisie seraient-elles l'ouïe et la fantaisie d'un Latin ou d'un Scandinave ? Si la musique est l'art d'exprimer par des sons les sensations et les idées, et d'affecter l'àme de sentiments violents ou agréables, ces chants prétendus barbares des Arabes, des Illyriens et des Dalmates sont aussi musicaux, et à aussi juste titre, que la musique de Rossini et de Cimarosa. Je n'ai pas entendu à Buyuck- Déré les symphonies hongroises et italiennes, délices des grands jours et des soirées chaudes ; mais je doute que j'y eusse trouvé le même charme, un charme aussi pénétrant, aussi sympathique que dans ces luttes des chants Bulgares et du rebec, voix naturelle et harmonieuse du paysage qui m'entourait.
Les Tsiganes se livrent moins au public que les Bulgares. Ces amoureux de l'espace et de la liberté étouffent entre quatre murs et redoutent jusqu'au treillage d'un jardin, qui peut-être leur fait Teffet d'une cage. Ils préfèrent se tenir debout dans la rue ou sur la route, à distance prudente de la porte, raclant et nasillant, tandis qu'un enfant hardi et dressé sans doute à ces expéditions, fait la quête de groupe en groupe.
Une famille de ces oiseaux humains était nichée dans la prairie au bout du village, à lombre géante du
platane de Godefroy de Bouillon : — laissons à ce pa triarche des forêts du Bosphore son nom légendaire, malgré l'histoire : si le héros du Tasse ne s'est point abrité sous ses branches, c'est assurément quelqu'un des siens. Et puis d'ailleurs, chronique à part, c'est un bel arbre auquel on ne saurait faire trop dhonneur. — La famille habitait une hutte angulaire, faite de chaume et de planches, au fond de laquelle brillaient deux yeux noirs, deux yeux de chat sauvage, qui nous regardaient fixement au passage avec une expression d'étonnement, de haine ou peut-être plus simplement de crainte, tandis que deux enfants mendiaient audacieusement en chantant un cantique maussade. Un peu plus loin, un petit cheval maigre, court et vivace, broutait Iherbe à Tentour dune méchante carriole renversée. Nous ne vîmes jamais d'homme aux environs de la cabane ni dedans; jamais d'autres yeux que les yeux phosphorescents de la mère qui cuisinait accroupie sur le seuil. Un jour, cheval, carriole, enfants, mère, tout disparut. La cabane resta debout et le feu continua de fumer devant la porte, attendant une autre famille, — la prairie et Farbre de Godefroy de Bouillon étant sans doute une des stations marquées sur la carte de ces peuplades vagabondes.
Cette prairie avivée par la mer est la promenade ordinaire des habitants de Buyuck-Déré. J'ai tort de dire promenade, car dans ce pays de saine philosophie on ne marche que pour aller s'asseoir; et en effet, contre l'arbre des croisés, s'est établi un café où l'on vient avant dîner prendre le mastic, boisson apéritive qui remplace heureusement l'absinthe à Constantinople.
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Le but des promenades est toujours prochain et marqué par des baraques où l'on trouve à se rafraîchir et à fumer. Même au milieu des bois, dès que la voiture s'arrête et que le promeneur met pied à terre, on voit sortir de la futaie et accourir un ca\vedji nomade, les bras chargés de son appareil et traînant après lui une natte destinée à remplacer le divan des cafés sédentaires. Ces apparitions sont d'agréables surprises pour l'étranger qui peut songer que le dieu Pan s'est fait cafetier dans les forêts du Bosphore, et que les cawedjis errants sont les sylvains et les satyres chargés de porter aux hommes des marques de sa bonté, et peutêtre de les regagner par des douceurs à son culte.
Il serait difficile à un voyageur qui habite Buyuck- Déré de ne pas se donner une ou deux fois par semaine congé de la ville pour visiter la campagne environnante. On trouve à Buyuck Déré des arabats et des calèches qui vous font faire dans une demi-journée la tournée de Belgrade, un des endroits les plus signalés et sans contredit les plus intéressants de la campagne du Bosphore. Belgrade est célèbre par les constructions hydrauliques qui y ont été élevées vers la moitié du siècle dernier par Mahmoud P»", pour conserver et amener l'eau des sources à Constantinople. Après une heure et demie environ d'une montée assez roide par un chemin raboteux, mais constamment bordé dune verdure vigoureuse et pure de poussière, on aperçoit sur la crête de l'escarpement qui coupe en deux la vallée de Belgrade 1" aqueduc construit par Mahmoud, auquel l'ardeur du soleil et les plantes pariétaires qui ie revêtent par endroits donnent le même aspect de
ruine antique que prend à de certaines heures laqueduc de Marly vu du quai de Bougival. Plus loin, se trouve le Bend ou réservoir, construction massive à la façade circulaire et soutenue par dépais contre-forts. En avant du Bend se projettent en divers sens de larges canaux aux parois maçonnées, et traversés par des ponts au milieu desquels s'élèvent de hautes tablettes de marbre, portant sur fond vert des inscriptions en lettres dor. N'ayant pas autour de moi d'interprète pour me traduire ces inscriptions, je ne pus que supposer qu'elles contenaient, suivant l'usage, des versets du Coran, les louanges du fondateur et peut-être aussi l'historique des travaux.
Ces constructions gigantesques, cet aqueduc, ces ponts, tout cet appareil monumental de l'industrie ' perdu au milieu d'une forêt silencieuse et déserte, sont d'un effet surprenant. On croit voir les restes d'une ville détruite et d'un grand empire abandonné. Les canaux au lit desséché, tels qu'ils le sont en été, la façade close et muette du Bend, les inscriptions mystérieuses vous reportent aux féeries des contes arabes. On rêve à quelque prince des îles Noires ensorcelé dans ce massif tombeau de pierres et attendant la conjuration triomphante qui doit, en délivrant son àme, désenchanter l'eau des fleuves, animer la forêt et la plaine, et rendre leur forme première à ses sujets métamorphosés en arbres et en buissons.
Il n'est pas nécessaire d'être ingénieur ni hydrographe pour comprendre la grandeur et la perfection de ces travaux. Il ne resterait de Constantinople ruinée et anéantie que cette gigantesque construction, qu'elle
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suffirait à attester Texistence d'un grand empire et d'un puissant peuple. Ici le mot barbare ne peut être prononcé que par ironie. Et, en vérité, de quoi donc sommes-nous si liers ? Ce même peuple qui a élevé cinq cents mosquées, qui a créé des types admirables en architecture, ce peuple brave. et conquérant, qui nous bat sur le marché des productions artistiques et demeure le maître inimitable des industries qu'il a créées, il lui reste encore assez de force et de génie pour se montrer supérieur dans cet ordre d'entreprises où nous nous croyons sans rivaux, et que nous considérons comme le privilège exclusif de la civihsation européenne !
Je ne sais si j'étais dupe en ce moment des impressions de la solitude et du silence, ou si l'or des caractères étincelant sur le vert éblouissait mes yeux; mais il me semblait voir, dans l'ordonnance et dans l'exécution de ces constructions combinées pour un but d'utilité, un caractère grandiose, une beauté qui manque aux nôtres. Les Orientaux, les Turcs auraient été capables de faire quelque chose de beau des chemins de fer, de leurs machines et de leurs bâtiments.
A peu de distance du Bend se trouve une vaste plaine onduleuse, tout entourée d'arbres, et au centre de laquelle est une ferme assez spacieuse. Nous nous y arrêtâmes quelque temps pour laisser reposer les chevaux.
Assis à l'ombre, sur la natte fournie par un cawedgi des bois, je m'amusais à ce singulier jeu d'esprit qui consiste à transporter un lieu dans un autre et à se figurer l'endroit où l'on est placé sous une autre latitude
et dans un autre pays. Assurément une plaine n'est partout qu'une plaine, et une ferme turque ne diffère pas sensiblement d'une ferme française : les poules gloussent, les moutons bêlent, les vaches beuglent dans la Roumélie comme dans la Beauce. Les arbres qui nous entouraient, chênes, platanes, mélèzes, croissent à Saint-Germain et à Meudon aussi bien qu'à Belgrade. L'herbe sur laquelle j'étais assis était bien la même que j'avais foulée aux environs de Paris. Le ciel même, ce ciel de Constantinople, si voilé, si tendre, si timide en quelque sorte, est moins différent du ciel parisien que le ciel de Naples ou d'Avignon. Et malgré tout cela, ou plutôt avec tout cela, il m'était impossible de plonger dans lillusion et d'imaginer que je fusse en France. Ce n'était pas seulement la lumière plus vive et l'atmosphère plus chaude qui déroutaient ma crédulité ; c'est surtout, je finis par le comprendre, la vigueur d'une végétation libre, l'opulence d'une terre non tourmentée et que la science moderne n'a point soumise à son régime d'exaction. En Turquie, pays des harems, tout est libre, jusqu'aux brins d'herbe. Ce n'est pas par paresse que le paysan turc ne cultive pas ; car il est fort, laborieux, sobre, et nest point abruti par les vices ignobles des paysans de nos campagnes, l'ivrognerie et l'avarice. Mais il aime la terre comme une nourrice généreuse, et respecte le mystère de sa fécondité. Rien n'est plus simple, autant que j'ai pu m'en convaincre en parcourant la campagne autour de Buyuck-Déré, que la culture en cet heureux pays. Les soins du métayer se bornent à creuser autom^ du champ des rigoles pour recueiUir les eaux du ciel et des sources. Ni
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labourage, ni semailles : la terre accouche ici sans forceps. Tout vient et tout pousse naturellement, sans contrainte, à la grâce du soleil et des vents. Le métayer qui se loge la nuit dans une cabane de berger, exhaussée sur des poteaux par précaution contre les loups et les renards, est moins un agriculteur qu'un jardinier: et je me figure que, s'il tient à passer la nuit sur son champ, c'est par amour de la nature et pour se donner le plaisir, à son réveil, de surprendre, par le sabord de sa logette. le mystérieux travail de cette terre dégoûtée, qui ne doit rien à ses sueurs, et qui ne veut être baignée que par la rosée.
Mais quoi ! j'ai déjà fait pressentir quel avenir est réservé à ces contrées encore vierges par les « grandes compagnies » deTOccident. 0 terre de Thrace ! tu connaîtras la fouilleuse et l'engrais artificiel, comme déjà les vieux Osmanlis de Stamboul connaissent les consolidés.
Les consolidés, — que le diable m'emporte si je sais ce que c'est! — étaient la grande préoccupation du public lors de mon passage à Constantinople. On ne parlait pas d'autre chose à Péra, à Galata, aux alentours du bazar, chez Missirié, et même à la table de Ravotti dit Lapierre. Les banquiers et les négociants français, russes et allemands, — allemands surtout. — jouaient sur les consolidés ; et les vieux Turcs eux-mêmes, cette race si fière, si noble, si dédaigneuse du gain et de l'argent, qui entasse ses richesses dans ses coffres, n'estimant l'or que comme parure à ses armes, comme monture à ses joyaux, comme broderie à la selle de ses chevaux, et qui abandonne aux juifs la loi sordide de
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l'intérêt, — oui, ces gens-la, les descendants d'Osman et des khalifes, allaient à la bourse s'enquérir du taux des consolidés!
Hélas ! ce qui démoralise un peuple, ce qui lui fait perdre son caractère et son âme nationale, ce n'est ni la fréquentation d'autres peuples, ni l'industrie, ni le commerce : c'est l'argent. Les fabriques lyonnaises ne sont encore que les singes des ouvriers du bazar et des métiers anatoliens ; les bateaux à vapeur du Bosphore ne font tort qu'aux caïqjis; les chemins de fer d'Autriche et d'Italie peuvent enjamber la Corne d'Or et déboucher à l'Atméidan sans ébranler les fondements des mosquées. Mais le jour où les Osmanhs auront compris la théorie du placement et le mécanisme de la spéculation, adieu la vieille foi musulmane, adieu la fierté, adieu la probité turque i Les descendants d'Osman et des conquérants de Byzance ne seront plus que des calculateurs affairés, et les trésors des vieilles familles se monnayeront pour servir de couverture chez les agents de change de Galata et du Phanar.
Ce qui pourra convertir les Islamites à la monogamie, ce n'est pas la propagande des missionnaires chrétiens, c'est la cherté des terrains. Dès que la spéculation aura coté la valeur du terrain à Constantinople, les pachas effrayés calculeront ce que leur coûte l'étendue de leurs harems et trouveront plus économique de vivre avec une seule femme, dans une maison à cinq étages.
Et je ne parle pas seulement en voyageur, ami du pittoresque et curieux des anciennes coutumes, mais en philosophe qui sait que la moralité d'un peuple tient
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à ses traditions et à ses usages. En somme, un polygame qui respecte la femme d' autrui est plus près de la vertu qu'un époux adultère et qu'un célibataire libertin.
Un des charmes particuliers de cette campagne de l'Orient, c'est de rappeler les souvenirs des temps homériques et bibliques. Devant cette ferme rencontrée au milieu des bois silencieux, je pense à Eumée et à l'hospitalité si simplement offerte à un roi déguisé en mendiant par Minerve. Ces plaines cultivées près delà mer me font songer à l'arrivée d'Ulysse chez les Phéaciens : la ville d' Alcinoos est cachée sans doute derrière ces arbres ; les serviteurs vont venir, et cette fontaine est celle deNausicaa. Ces forets respectées, ces champs fertilisés sans peine, cette nature vigoureuse, calme, luxuriante, qui sourit à l'homme, le protège et te nourrit, respire la douceur, l'abondance et la grandeur de la vie héroïque et patriarcale. C'est qu'en effet rien ne ressemble plus à un roi d'Homère et à un patriarche qu'un Turc des temps passés. Le Turc des anciens jours vivait de sa terre, se nourrissait du riz de ses champs et des moutons de ses troupeaux; les chevaux qu'il montait étaient nés de ses cavales. Sa maison, son palais, sa ferme, son trésor, ses armes étaient son patrimoine. Il n'était pas plus question d'argent dans tout cela que dans l'Odyssée et dans la Bible. La main était libérale et l'hospitalité généreuse, parce qu'on ne se doutait pas alors que le terrain est une valeur qu'on peut réaliser, et le pain une marchandise qui se négocie.
Aujourd'hui déjà, sous le régime de l'emprunt, les
soldats du sultan sont en guenilles, faute de paye. Les janissaires étaient magnifiquement équipés et soldés comme des princes. S'ils rançonnaient les passants devant leurs corps de garde, ce n'était pas par manque d'argent, bien au contraire; c'était linsolence d'une troupe privilégiée, fière du haut prix de ses services et levant le tribut du luxe sur le pékin. Et dans ce tempslà, dailleurs, les rajas seuls et les pa^'s soumis par la . guerre payaient l'impôt.
Mais peut-être me demandera-t-on où tend cette élégie économico-politique ? Hélas ! ce n'est qu'une rêverie de voyageur. Je ne suis pas assez niais pour prêcher des réactions impossibles et pour prétendre arrêter le cours de la fatalité; mais cependant je plains ce grand empire qui s'écroule ; je plains ce peuple près d'échanger ses croyances, ses mœurs et ses arts contre une civilisation contradictoire à sa nature, et dont il ne prendra que les vices, d'après cette loi qui fait qu'un aliment non assimilable est un poison. Je pleure enfin sur cette vieille métropole musulmane menacée du marteau et du cordeau progressistes, parce que j'ai la conviction que chaque pierre qui tombe d'un vieil édifice ou d'une vieille maison entraîne avec elle une vertu et une idée.
J'ai eu l'une de ces dernières nuits un cauchemar
étrange.
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Constantinople m'apparaissait transformée et définitivement conquise aux bienfaits de la civilisation européenne.
Les rues en étaient admirablement nivelées, alignées, et pavées à merveille : dans les parties abruptes, on montait de l'une à l'autre par de beaux escaliers de granit gris pourvus de belles rampes en fer, comme ceux du boulevard Saint-Martin.
Des calèches découvertes menaient au pas de promenade des femmes demi-voilées de dentelles de Chantilly et jouant de l'éventail comme des Madrilènes. Entre ces voitures de haut bord, circulaient d'une marche plus agile, de petites corbeilles d'osier traînées par des chevaux nains, que manœuvraient des amazones souriant d'aise aux éloges donnés à leur adresse.
Au coin d'une rue, un ca^va, coiifé du tricorne, déclarait procès-verbal au concierge d'une maison dont le seuil nétait pas irréprochable, et mettait en fourrière un chien sans maître qui s'était jeté sur une charogne.
Sur l'emplacement du grand Bazar s'élevait la Bourse, construite par un membre de l'Académie des Beaux-Arts de Stamboul, à l'instar de celle de Paris.
Au Palais de Justice, que le puissant machiniste du rêve ouvrit pour moi, un pacha plaidait en séparation contre sa femme, surprise en conversation criminelle avec un officier de la garde.
Plus de palais spacieux et de façades aveugles. Toutes les maisons avaient cinq étages et se laissaient voir par toutes leurs fenêtres. Les boutiques du rez-de-chaussée étaient fermées, vitrées, et parées de toutes les séduc-
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tions de l'étalage. Des inscriptions en toutes langues se lisaient sur les vitres.
Des bourgeois coiffés du fez se rendaient aux mosquées, le parapluie sous le bras, et portant à la main des Corans in-tr ente-deux, imprimés à la mécanique et reliés en basane. D'autres lisaient des journaux turcs, composés en caractères romains, dans des eafés meublés de guéridons de fonte et de canapés de canne, et buvaient, dans des tasses épaisses de deux doigts, du jus de chicorée falsifiée.
Au milieu de la place du Ser' Askier, se dressait la statue en bronze de Mahmoud II, fondue à Paris par Barbezat. Le palais du gouverneur militaire avait pour vis-à-vis l'embarcadère central des chemins de fer constantinopolitains .
Une église catholique faisait face à la mosquée de Bayezid, et en s'approchant du Bosphore on voyait, au-dessus des coUines de Buyuck-Déré, fumer la machine à vapeur de Belgrade qui remplaçait les appareils hydrauliques de Mahmoud ¥^.
J'entrai à la mosquée de Bayezid ouverte à tout venant, et dont les pigeons n'existaient plus que sur la carte d'un restaurant voisin qui avait pris pour enseigne : A la renommée des pigeons delà mosquée.
Un iman de mine sévère prêchait, — en français, — pour être compris de tout le monde :
— « Indignes musulmans, disait-il, qu'avèz-vous fait de vos croyances et de vos lois ? Vous ne gardez plus vos femmes, dont la faiblesse succombe aux discours empestés des giaours. Que dis-je? — ô misérables! — il n'est pas besoin des giaours : vous-mêmes, réduits
STAMBOUL ET BUYUCK-DÉRÉ 2l9
par l'avarice à ne plus posséder qu'une seule femme, corrompus par la satiété, vous tombez en péché avec les femmes de vos voisins !
» Vous vous livrez au trafic impur de l'argent; vous pratiquez l'usure proclamée infâme par le prophète. Vos jours et vos nuits se consomment dans de vils calculs qui ne vous laissent plus le temps de penser à Dieu.
» Vous fabriquez, au mépris de- la loi, des images humaines, parodies sacrilèges de la création divine, et dont il vous sera demandé compte au jour du dernier jugement.
» Le temple de l'idolâtrie, — ô scandale ! — - côtoie la maison d'Allah ! Vous faites société avec les mécréants, et vous apprenez d'eux le blasphème, la débauche du vin et le parjure.
» Le nom de Dieu n'est plus dans vos bouches profanes qu'une exclamation impie ! Vous ne gardez plus la foi des paroles. Vous vous vautrez dans le mensonge et dans l'abomination. Chaque jour, à tout moment, vous vendez votre âme aux démons.
» Le salut de vos âmes, la félicité éternelle, voilà le prix dont vous achetez des biens périssables, des biens qui vous corrompent et vous excluent à jamais de l'héritage céleste,
« 0 voûtes! écroulez-vous sur ces têtes coupables. Anéantis, Allah! ce peuple qui a abjuré ta foi, qui méprise ta loi sainte, et qui ne mérite plus ta pitié! »
Les croyants écoutaient ces dures paroles avec de grandes démonstrations d'humilité. Quelques-uns soupirèrent et se frappèrent la poitrine. Quand le prêtre
eut cessé de parler, tous accomplirent componctionneliement les prosternations prescrites. En se relevant, ils glissèrent dans leur poche de derrière leur Coran intrente-deux, et tirèrent de celle de devant un petit carnet sur lequel ils se mirent à faire des chiffres , en se dirigeant du côté de l'ancien Bazar.
En ce moment, étant encore sur la place, j'entendis dans une rue voisine une vive fusillade suivie d'une affreuse clameur. Je m'approchai. C'était une émeute qu'une compagnie d'un régiment russe donné comme garde d'honneur au sultan, venait de réprimer.
Les soldats, leur besogne faite et parfaite, s'en retournèrent au pas accéléré, en essuyant leurs armes.
J'entendis sur leur passage des marchands turcs se dire l'un à l'autre, devant leurs maisons : — C'est bien
fait! ces s réactionnaires ruinaient le commerce.
Voici huit jours que nous n'avons pu ouvrir nos boutiques.
L'ofhcier fut obligé d'employer son autorité pour faire rentrer dans les rangs quelques retardataires que ces marchands retenaient en leur serrant la main et en leur versant à pleins verres le vin de leurs caves.
En m'avançant dans cette rue funeste, surveillée depuis le départ de la troupe par la garde nationale, j'aperçus, sur les ruines d'une barricade encore fumante, une vingtaine de corps étendus, sanglants, vêtus de l'ancien costume de l'Islam, et parmi lesquels je crus reconnaître quelques-uns des mannequins du vieil arsenal.
Quand les soldats se furent éloignés, un de ces
STAMBOUL ET BL'YUCK DÉRÈ 221
malheureux se releva et tenta, en s' appuyant aux murs, de gagner une mosquée. Mais il en fut repoussé avec énergie par la garde nationale et la population indignées.
— Allah ! dit-il en se laissant tomber sur le pavé, ton jour est venu : la balle du giaour est moins cruelle que le cœur du musulman !
Et il expira.
NAPLES — POMPEIA — HERGULANUM
Non, mon ami, je n'ai pas voulu voir Athènes.
Le bateau qui nous a ramenés de Constantinople faisait, il est vrai, station auPirée. Ce qui m'a empêché de descendre à terre, ce n'est pasl'écriteau accroché en évidence au tambour de la machine pour annoncer que nous lèverions l'ancre après deux heures d'arrêt. J'avais vu le médecin du bord s'embarquer pour se rendre au bureau de la santé ; et je savais parfaitement que nous attendrions quatre ou cinq heures, suivant l'usage, les dépêches de l'ambassade. Mais, je vous l'ai déjà dit, je n'aime pas à brusquer les grands souvenirs.
Les guides avaient beau massurer que trois heures suffisaient, avec une bonne voiture, pour gagner la ville et faire le tour de l'Acropole ; trente siècles d'histoire ne s'avalent pas comme un déjeuner. C'est manquer de respect au Parthénon que de le saluer d'un coup de lorgnette comme une page de peinture moderne.
Et puis, d'ailleurs, à quoi bon croiser ses admira-
>APLES i23
tions? J'étais parti pour voirlltalie: et je n'avais poussé jusquà Constantinople que pour compléter mes impressions. Plus tard, je verrai Athènes, préparé et sans distraction. Pour cette fois, je me contente d'admirer du pont du na\'ire, les évolutions gracieuses des canots du port, qui tournent autour de nous comme un vol de goélands.
Des marchands de gargoulettes, pendus à l'échelle d'abordage, tentent les matelots par lappàt de leurs vernis éclatants. Pourquoi ne pas emporter cet échantillon de lindustrie grecque? Mais quoil la forme est grossière, la couleur canaille et le vernis graisseux. Non, encore une fois, ô Attiquc!jene déshonorerai pas ton souvenir. Et je donne la gargoulette au cuisinier.
Après quatre heures de stationnement, cinq ou six passagers, moins philosophes que moi. ou plus crédules à l'éloquence des guides, escaladent le pont tout essoufflés. Ils parlent en éternuant du Pnyxetdu Pentélique. Ils ont tordu et avalé leParthénon, ingurgité de travers le temple de la Victoire aptère, et les Propylées mal digérées leur sont restées dans l'œsophage. Ils ont la gorge et les yeux secs de poussière ; ils étoutîent de soif et de chaleur.
Ils ont vu Athènes, comme on voit Notre-Dame de Paris et la Sainte-Chapelle en passant en omnibus.
A six heures du soir nous démarrons pour aller toucher le lendemain à Messine, d'où un bateau de correspondance nous conduit àNaples.
La voie de mer est la véritable entrée à Xaples. Arriver par le chemin de fer dans une ville qui tire
toute sa beauté de sa situation au fond d'un golfe, est un aussi gros contre-sens que de s'introduire dans une salle de spectacle par la scène ou de pénétrer de nuit dans une galerie de tableaux.
Naples, de loin, semble petite à qui revient de Constantinople. Cette blanche ligne de maisons qui s'étend sur la plage parait mince, et n'a pas les puissantes saillies des trois promontoires turcs. Les murs crénelés du fort Saint-Elme et la coupole du couvent de Saint-Martin sont loin de valoir pour 1" effet les charmantes découpures des minarets et des cyprès, couronnes de Stamboul et de Scutari. C'est qu'effectivement Naples n'est pas un théâtre, mais un balcon. Au contraire de Venise et de Rome, sa beauté est toute extérieure. Pompeï et la campagne sont sa vraie richesse.
A l'approche cependant le panorama grandit et se développe : les détails apparaissent ; les deux châteaux se dessinent à droite ; à gauche la verdure des arbres de la Yilla-Reale soutient la rangée de hautes maisons et de palais de la Rivière de Chiaja. Et l'on comprend que si ce que l'on a devant les yeux n'est point un spectacle unique et imprévu, c'est au moins une élégante et belle ville européenne.
Je ne connais rien de plus désobligeant que de faire son entrée dans une ville à midi, l'heure la plus prosaïque et la plus laborieuse de la journée. L'étranger qui circule, escorté de ses malles, les vêtements fatigués, la barbe longue et coiffé d'une casquette, est mal venu au milieu d'une population occupée, affairée, parée, qui se range en maugréant sur son passage. Son
costume, son oisiveté, son appareil sont en disparate complète avec tout ce qui l'entoure ; et il semble qu'il n'ait rien de mieux à faire que de s'aller coucher et de dormir jusqu'au soir, heure de l'épanouissement et de la sociabilité.
A Naples, le voyageur qui n'a pas le sommeil diurne et que la navigation na pas fatigué, peut aller apprendre ritinéraire du musée bourbonnien et faire quelques tours dans le jardin de la Yilla-Reale, désert pendant le jour, et qui ne lui offrira d'autres distractions quun café sans journaux et la statue de Filangieri.
Il ira, par ennui, chercher ses lettres à la poste et parcourra la rue de Tolède, qui lui paraîtra semblable à la rue Yi vienne.
Après quoi, le plus expédient sera de rentrer chez soi, si l'on a vue sur la mer, et de contempler jusqu'au coucher du soleil la baie et son cadre d'iles et de villages.
Le soir, tout change : il semble qu'un large éclat de ' rire fasse explosion dans la ville. Les boutiques en plein vent de la rue du Môle , boutiques de limonade, de macaroni, de pastèques et de frutli di mare, s'éclairent de chandelles, et cette illumination avive encore la pétulance et la loquacité des marchands. Les promeneurs affluent à la Villa Reale et couvrent ingénieusement du bruit de leur piétinement les concerts peu harmoniques de la garde nationale. Les voitures roulent bruyamment sur la lave du quai. Les facchini et les gamins font salon sur la voie publique. On retrouve le vrai Naples, le Naples amusant, vif et joyeux, célébré par les voyageurs.
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Si la première visite est due au musée Bourbon, il serait bien difficile de tarder plus d'un jour à aller voir Pompeï. Le musée enrichi par les fouilles est le joyau de Naples : la campagne en est la merveille ; mais Pompeï en est le mystère, un mystère auquel on a longtemps rêvé : et Ton a hâte d'aller mesurer sur la réalité la puissance de l'intuition.
Quoiqu'on puisse aller en une heure par le chemin de fer de Naples à Pompeï, il est bon de faire cette première excursion en voiture, afin devoir autrement qu'à vol de flèche les charmants villages de la route, Portici, Résina, Torre del Greco et Torre dell' Annunziata.
J'étais peut-être abusé par de vieux souvenirs parisiens, mais tous ces villages m'ont paru gais comme des opéras-comiques. La population, répandue tout entière au dehors, — car dans cet heureux climat et sous ce ciel toujours pur, il n'y a pas de raison pour s'enfermer au logis, — se groupe sur les places et au coin des rues comme des choristes mis en scène par un régisseur. Les hommes causent, fument et boivent ; les femmes bavardent ; les garçons agacent les filles ; les enfants tourmentent en criant les chiens, les oies, les ânes et les marcassins vaquant en liberté sur la voie publique.
Les vieilles femmes seules sont immobiles, et filent devant leurs portes, graves comme des ruines.
Les ouvriers travaillent en plein air; Les barques échouées sur la plage et dont les agrès rasent les murs et éborgnent les maisons, complètent la décoration.
D'un village à l'autre de jolies villas bordent la
route, retranchées derrière des jardins en terrasse et défendus, en guise de chevaux de frise, par les dards des aloès et les palmes épineuses des cactus. En quittant Portici, on traverse la cour octogonale du palais de Charles III, aux murs peints en jaune, suivant une laide mode italienne, et qui eut primitivement l'honneur d'héberger les antiquiti'-. d'Iîerculanum et de Pompeï avant leur translation au musée de Naples. Résina, plus modeste, n'oppose au palais royal qu'un palais princier, la Favorita, résidence du prince de Salerne sous la précédente dynastie.
A Torre dell' Annunziata on quitte la marine, nom donné en italien au rivage, et l'on prend la traverse pour arriver à Pompeï. Si l'on s'est mis en route de bonne heure, on pourra déjeuner à l'hôtel de Diomède, proche de la station du chemin de fer, où l'on trouvera, sinon une chère délicate, au moins une réfection suffisante couronnée par un dessert de beau raisin des vignes du Vésuve. Quelque guitariste, client de l'hôtel, charmera le repas par les romances les plus nouvelles du répertoire du môle, Andare sulV mare^ ou santa Lucia ; et après cette récréation légère et musicale on sera tout à fait préparé à recevoir les impressions émouvantes d'une évocation.
Pompeï était, sur l'itinéraire que je m'étais tracé, la troisième grande surprise attendue, et j'éprouvais en m'en approchant la même émotion que j'avais déjà sentie sur le pont du chemin de fer dans la lagune et sur la Propontide. J'avais trouvé Venise à la hauteur de mon rêve, et la Corne d'Or l'avait dépassé. Que m'adviendrait-il de Pompeï ? Partout , en voyage
comme au spectacle, en allant au-devant d'une nouveauté quelconque, je porte en moi comme une maladie l'appréhension de la réalité ; et si l'inconnu m'épouvante, ce n'est pas par la crainte de succomber à l'admiration, mais par la peur d'être déçu. Peut-être pensera-t-on que c'est là une disposition bien impertinente : on aurait tort toutefois de soupçonner de l'orgueil dans cette présomption. C'est une maladie véritable, une idiosyncrasie fatale, produit de notre éducation toute intellectuelle et des serres de l'université. N'avons-nous pas tous appris à lire dans les Mille et une Nuits et dans \e Cabinet des Fées? Qui de nous, dans ce siècle lettré jusqu'à l'hallucination, n'a feuilleté mille fois Yéronèse et Watteau, n'a passé de longues heures au Musée devant le Titien, Giorgion, Rubens, et hâté en lui, sous la rosée magique, le développement de cette fleur intime du merveilleux dont l'éclat efface jusqu'à la splendeur du feu dans la nuit ? L'avouerai-je, qu'une illumination a toujours été dès l'enfance un mécompte pour mes yeux ? Quoi ! vous me promettez une forêt en feu, et vous me montrez une avenue éclairée par des guirlandes de lampions et par des lustres en verres de couleur? Déjà ma pensée avait logé des flammes jusqu'à la cime des arbres et suspendu à toutes leurs branches des stalactites rayonnantes. Certes, il ne faut pas être trop absolument idéaliste, et prétendre que la nature et l'art, l'œuvre de Dieu et l'œuvre du génie de l'homme, restent toujours inférieures aux conceptions pures de l'imagination ; cependant, il est certain que bien souvent l'effet de la réalité perd à avoir été prévu, et que dans bien
des cas on a pu se repentir de n'avoir pas tourné le dos à l'objet désiré, pour conserver la virginité de son rêve.
Ces pensées me troublaient tandis que je traversais le petit champ de vignes qui sépare Ihôtel Diomède de la porte d'Herculanum. 0 redoutable épreuve ! un mur, une tente fermée par un rideau de coutil, meublée d'une table et défendue par un tourniquet à ressort tel qu'on en voit à la porte de nos expositions modernes : — au delà est l'antiquité. Non pas l'antiquité évoquée par le génie dun peintre ou d'un savant, ou reconstruite en un panorama, mais l'antiquité réelle et palpable, l'antiquité vivante, dirais-je, si ce n'était peut-être abuser du mot que de l'appliquer à des ruines. Le temps de faire décrire un quart de cercle à la machine et de jeter l'obole sur le comptoir, vous êtes vieilli, ou rajeuni de dix-huit cents ans.
Bien qu'il y ait plusieurs portes à Pompeï et que l'entrée se fasse habituellement par la porte de la Marine^ la plus voisine de la station du chemin de fer, on fera bien pour la première fois de choisir la porte d'Herculanum que précèdent le faubourg Augusto- Félix et la voix des Tombeaux. Cette avenue bordée de monuments funéraires est l'entrée qui convient à une nécropole. Il est décent, avant de pénétrer dans ce musée de ruines, de saluer les ruines humaines qui en ont été l'âme.
Cette transition instantanée de la vie à la mort est d'un eifet saisissant. Le silence, voix du passé et du néant, vous prend à la gorge ; l'on baisse spontanément le ton, et le verbiage intrépide des ciceroni vous
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scandalise comme une impiété. On ôterait volontiers son chapeau comme on le fait en entrant dans une église ou dans une chambre mortuaire , si Ton ne craignait d'incendier sa cervelle à la flamme du soleil napolitain. Qui sait si cette cendre humaine conservée jusqu'à nous par un prodige, ne s'agite pas dans les urnes au passage de l'étranger, et si les ombres des contemporains de Pline et de Salluste, des riches affranchis et des belles patriciennes, ne sourient pas dans la lumière d'or qui les enveloppe au pieux empressement des barbares occidentaux vers la ville de leurs plaisirs ?
Sur les deux côtés de la route, les abeilles bourdonnent, les lézards courent sur les murs ou se baignent de soleil sur la plate-forme des monuments ; les graminées fleurissent dans les interstices des pierres disjointes et sur le plein des blocs renversés. La pensée de la mort, partout imposante, cesse ici d'être lugubre : elle s'exprime par un sourire mélancolique, et n'étreint point le cœur par les images terribles et par les formules eff'rayantes qui peuplent nos cimetières d'épouvante et de désolation. La mort était pour les anciens un départ : le deuil était un adieu, triste, mais non désespéré. Les inscriptions des (lippes ne parlent que de souvenirs, ne relatent que le nom du défunt, ses dignités, les charges qu'il a remplies et les honneurs qu'il a reçus ; nulle part de ces cris déchirants, de ces élans de douleur qui accusent plus d'angoisse et de terreur que de regret.
On retrouve dans la rue des Tombeaux, à Pompeï, le même sentiment que dans les cimetières de l'Orient :
NAPLES Sai
l'association de la mort à la vie. Le parent, lami qu'on pleurait n'était point perdu, il était parti (parti en avant, obiii). On l'embarquait en mettant auprès de lui l'obole du passage. L'enveloppe qu'il dépouillait, brûlée pour la préserver de la corruption, était enfermée dans une urne de terre cuite, de marbre, de plomb ou d'albâtre, quelquefois de matière plus précieuse et exquisement travaillée, telle qu'est le fameux vase de verre bleu émaillé de pâte blanche, ornement sans prix du musée de Naples ; et cette urne ou ce vase placé sur une tablette à l'intérieur du monument, ou dans une niche du columbarium, était un mémorial sacré, un symbole abstrait plutôt qu'une image, un sachet rempli d'une quintessence incorruptible et dont la forme n'attristait pas les yeux.
Les Pompéiens faisaient leur promenade de la rue des Tombeaux ; ils y venaient prendre en famille des repas auxquels les morts avaient part comme le font encore les Constantinopolitains au champ des morts de Péra et de Scutari. La disposition de quelques-uns des tombeaux et de leurs dépendances, par exemple le banc circulaire du tombeau de Mamia, l'hémicycle couvert, attestent cette familiarité avec la mort. Il est même dit dans l'histoire que les anciens s'asseyaient sans façon sur les pierres tombales, selon l'usage des Orientaux, et qu'ils ne trouvaient nullement scandaleux d'y jouer aux dés et aux osselets. Ajoutons, pour compléter l'analogie, que les petits hermès coiti'és de cheveux nattés que l'on trouve à l'intérieur et à Tentour des monuments, rappellent les cippes de marbre couronnés de turbans des cimetières turcs.
L'éruption du Yésuve a fait un tombeau de la villa de Diomède, dont la situation dans ce lieu funèbre prouverait une fois de plus, s'il en était besoin, combien peu les anciens redoutaient le voisinage des ombres. Cette charmante habitation est placée en face du tombeau d'Arrius Diomède, que, sur cette seule indication, les premiers inventeurs lui ont donné pour maître ; preuve fort contestable, le monument funéraire de Diomède nétant ni le seul, ni le plus proche voisin de l'habitation. Mais cette fois encore Ihypothèse et l'imagination ont triomphé de la raison historique ; les savants ont eu beau protester et remplacer cette désignation douteuse par des appellations plus vagues et moins compromettantes, la maison de Diomède a gardé son nom populaire ; ce n'est pas nous qui le lui ôterons.
Cette maison, une des plus vastes et des plus caractérisées de Pompeï, est aussi Tune des mieux conservées et des moins incomplètes. Sa conservation s'explique par sa position à l'extrémité du faubourg. Plus voisine du volcan, elle a dû être atteinte naturellement la première et la plus promptement couverte. Il y a donc profit à la visiter avant toute autre ; après qu'on en aura étudié la distribution et les détails, on se rendra plus facilement compte de ce qui manque aux maisons plus mutilées de l'intérieur de la ville, et c'est un nouveau motif de commencer l'exploration de Pompeï par la rue des Tombeaux.
Sur le plan, la maison de Diomède présente un carré cerné par un portique et par des galeries, et ouvert du côté de la nier. Le vide est rempli par le jar-
din, orné d'une fontaine à jet d'eau et d'un cabinet de vignes soutenu par six piliers dont les fûts sont encore debout. Toute la partie habitable, les bâtiments sont rejetés derrière le portique du fond, dans un espace triangulaire dont l'hypoténuse est formée par la rue des Tombeaux ; où se trouve l'entrée principale.
On accède de ce côté par un perron, llanqué de deux colonnes qui supportaient autrefois un petit toit à fronton. La première pièce qu'on rencontre après le vestibule est le péristyle, pièce maîtresse et qui commande toutes les autres. Les architectes ont soin d'indiquer que cette disposition est propre aux maisons de campagne, et que dans les maisons de ville le péristyle, centre et noyau des appartements intimes, est repoussé au fond de l'habitation, par delà l'atrium et les salles ouvertes aux étrangers. N'ayant pas l'intention de lever un plan ni de dresser un état de lieux exact, j'indiquerai sommairement les divisions générales de la maison de Diomède. Aux deux côtés du péristyle entouré de quatorze colonnes, au centre desquelles était la piscine, se groupaient les appartements privés ; à gauche, les chambres à coucher, les cabinets de toilette, les bains distribués en huit salles, les unes destinées au bain froid, frigidarium, les autres au bain chaud, tepidarium, la chambre aux boissons; le spoliatorium, où l'on quittait ses vêtements ; l'étuve ou sudatorium^ l'officine et le réservoir; à droite, les communs séparés de l'habitation par une entre-cour.
M. Ernest Breton * donne pour motif à cette sépa-