‹ L'Italie et ConstantinopleChapitre 20 sur 26 · Pompeï dessinée et décrite · texte numérisé non relu

Pompeï dessinée et décrite

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ration le danger d'incendie causé par la cuisine et la boulangerie ; mais le danger n'était-il pas plus grand du côté des bains, où les fourneaux devaient être journellement allumés ? Ne convient-il pas mieux de l'attribuer à une prudence délicate au sujet des odeurs culinaires et au désir très-naturel d'éloigner de la maison de maître les serviteurs de basse fonction ? En avant du péristyle se trouve le tnblinum ou salle de réception, le cabinet du maître et la galerie où les clients attendaient son audience, la bibliothèque ou cabinet d'étude, et enfin au-dessus du portique une large salle flanquée de deux terrasses et dont les vastes baies donnaient vue sur le jardin et sur la mer. J'omets les loges où les esclaves cubiculaires faisaient faction dans les antichambres, et au pied des escaliers, les gardes-robes que l'on trouva garnies de leurs urinoirs et de leurs tablettes ; le logement de l'intendant, la sortie dérobée par où le maître pouvait échapper à rimportunité des clients et gagner par les galeries couvertes le posticum et la campagne ; autant de détails qui attestent la sûreté, le bon ordre et la liberté de cette maison d'un grand seigneur, riche, puissant, indépendant par humeur et ami du bien-vivre.

Mais pour concevoir dans son ensemble Iheureuse ordonnance de cette habitation, charmante comme un rêve d'artiste, il faut la considérer du jardin où l'on sent expirer dans la paix et dans le silence l'agitation de la vie intérieure. Pour donner une juste idée <Ae ce jardin, il faut le comparer à une réduction mignonne du Palais-Royal de Paris, avec son cadre de galeries, son jet d'eau et son portique percé de chambres pro-

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fondes, obscures et fraîches. C'est de là vraiment qu'on pénètre dans le secret de cette vie de loisirs et de délices. Et là, comment ne pas se complaire à évoquer la journée fortunée du maître de ces splendeurs intimes ?

On le voit dès le matin restauré et rajeuni par la fraîcheur des ablutions, par la vapeur pénétrante de l'étuve et par l'action viviliante des frictions parfumées, dînant dans le triclinium, en vue de la mer et entouré des images des dieux tutélaires, donnant audience à ses protégés, et par moment s' esquivant par la porte secrète pour aller secouer dans la campagne ses oreilles pleines de requêtes, de mensonges et d'adulations. Puis la lecture et la méditation dans le cabinet d'étude, le jeu de paume dans le spheristerium, le doux repas sous la vigne éventée par le jet de la fontaine ; enfin le soir, à Iheure du frais et de la brise marine, la conversation dans Vœcus cyzicenes et la contemj)lation du ciel et de la mer, et de la pourpre du couchant se dégradant à l'approche des étoiles.

Oh ! la charmante etlheureuse vie, mélangée de loisirs et d'études, et vraiment digne d'un esprit noble et libre ! Telle était pourtant, j'imagine, la journée d'un bourgeois de Pompeï avant Tannée fatale qui engloutit la ville et le faubourg ; tels étaient les plaisirs et les exercices qu'il pouvait se donner les jours où il n'y avait ni jeux à l'amphithéâtre, ni spectacle au théâtre ou à l'Odéon, ni assemblée au forum.

Je me souviens d'avoir dit, en parlant des palais de bois qui bordent le Bosphore à Constantinople, que ces constructions aérées, presque aériennes, et que le vent du nord enlèverait d'un souffle, étaient l'idéal de la maison d'été, et assurément je ne retire rien de mon jugement. La journée et la saison doivent s'écouler doucement entre ces paravents légers, au bord de cette eau rapide, reflétée par un ciel brillant, et qui semble rouler des violettes, des balsamines et des bluets. Pourtant, si je devais assigner à un patricien philosophe et voluptueux une habitation où il put chaque année renouer la saison nouvelle à la saison dernière, qui fût d'un été à l'autre la gardienne de ses songes et de ses pensées ; si je le savais assez généreux, assez sympathique pour vouloir l'œuvre humaine au milieu de la création divine et pour avoir besoin, dans le vague énervant des impressions naturefles, d'un objet palpable et éloquent, où attacher son àme et où arrêter ses yeux; s'il était assez sensible à l'harmonie pour faire ses délices des belles proportions d'un portique ou d'une statue et des périodes d'un poème, curieux de l'éclat d'un beau marbre ou d'un riche métal signé de la main de l'ouvrier ; c'est au bord du golfe de Naples, c'est à la villa de Diomède que je le conduirais. Le Tartare ou l'Arabe peut voir indifféremment brù-

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1er sa maison, qui n'est pour lui que la tente du voyage terrestre. Mais le fils du Latium et de l'Hellade, qui met la teinture de son âme sur les murs de son appartement, pour qui les objets qui Tentourent et qui sont la fête de ses yeux sont autant de formules de ses sensations et de ses idées, celui-là, si la maison s'écroule ou s'enflamme, n'a-t-il ni vieilli ni souff'ert? Peut-être le pauvre Diomède est-il heureux d'avoir péri avec le charmant édifice de sa fantaisie. Tous les Pompéiens ne sont pas morts écrasés sous les décombres des palais et des temples. Ceux qui ont survécu, comment ont-ils pu vivre ? Qu'est-il advenu des pauvres colons de Retina, qui vinrent, sur des galères, demander protection à Pline ? J'imagine que Pansa, Lucrétius et Salluste, s'ils se sont échappés, ont dû mourir de douleur et de regrets.

C'est dans ce jardin de Diomède, si élégant et si paisible, que s'est passé le drame terrible que chacun sait. Sous une des galeries latérales, dans les caves, au pied d'un petit escalier communiquant droit aux appartements, des femmes, des enfants, furent trouvées étouffées, la tète enveloppée de leurs vêtements et serrant dans leurs doigts leur petit trésor de bijoux et de monnaie, que leur agonie sema autour d'elles. Là aussi fut trouvée, moulée dans la cendre, la forme des épaules et du sein d'une belle jeune fille, que la richesse de sa parure a fait présumer être la fille du maître de la maison. Ce moulage admirable est aujourd'hui conservé sous une vitrine au musée de Naples. Le tissu de ses vêtements s'était, dit-on, imprimé sur la lave, et l'on voit encore, lithographiée sur

le mur, la silhouette des corps qui l'entouraient. Les malheureuses femmes avaient cru sans doute trouver dans cette cave, solidement voûtée, un abri assuré contre la pluie de feu qui tombait sur la maison. Elles y avaient porté des provisions pour plusieurs jours, comptant y attendre la cessation du fléau. Mais la cendre qui pénétrait par les soupiraux menaça bientôt de les ensevelir. Alors, éperdues, délirantes, elles se précipitèrent vers l'escalier, soit pour y chercher l'air, soit pour tenter follement de gagner la maison et la rue. La vapeur, la lave et la cendre les asphyxièrent.

Ces corps ne sont pas les seuls qui aient péri dans la maison de Diomède. Dans le triclinium d'été, sous le portique et dans un pavillon situé à l'extrémité d'une des galeries, on trouva encore trois squelettes, les mains chargées de monnaies d'or, de bronze et d'argent, les bras, le cou et les doigts chargés de colliers et de bagues. Dans Yala voisine du cabinet d'audience, un pauvre chien était mort sous un banc. Enfin, dans la campagne, à quelques pas du Posticum, on découvrit deux cadavres ; l'un tenant entre ses bras des vases d'argent et d'autres menus objets; l'autre, qu'à la valeur artistique de son anneau et à la riche monture de deux clefs qu'il tenait à la main et qui s'adaptèrent à la serrure du posticum, on a jugé être celui du maître même de la maison.

Bien des imprécations se sont accumulées contre ce pauvre hère. De ce que le cadavre a été trouvé en dehors de l'enceinte de la villa, on a conclu que Diomède fuyait lâchement sa maison en danger et aban-

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donnait sa famille aux tlammes, pour pourvoir à sa propre sûreté et gagner la mer.

Pourquoi si peu de charité ? Diffamer un vivant n'est qu'un délit: mais calomnier un mort I...

Quoi ! parce que dans un désastre, dans la terreur causée par un phénomène inouï, inopiné, inexplicable, qui affolait les tètes les plus fortes et déconcertait la science même de Pline, le plus grand docteur de son temps ; parce qu'un père de famille aura quitté sa maison pour aller, qui sait? peut-être chercher du secours et préparer le salut des siens, on ira, sans autre autorité qu'une apparence, charger sa mémoire d'une accusation infâme, et le vouer, pendant des siècles, à lexècration publique !... — Je dis pendant des siècles, parce que M. du Pays, auteur d'un Guide en Italie, d'un ouvrage classique et qui ne doit admettre que des renseignements sûrs et précis, a recueiUi l'imputation portée contre Diomède... Et les Guides de la maison Hachette sont clichés !... — J'ai souvent pensé, et à Pompeï surtout, à cet anathème qui pèse sur la mémoire de Diomède, et contre lequel son ombre ne peut réclamer.

Et encore est-il bien sûr que ce soit Diomède, ce cadavre que l'on a déterré près du Posticum? Et ne serait-ce pas aussi bien son intendant !

Eh bien 1 soit ! c'est Diomède ! Mais la défense ne me paraît pas si diticile. Diomède est sorti de chez lui après s'être convaincu que la maison n'était plus tenable et qu'il n'y avait rien à faire pour la préserver. Il est sorti avec son esclave et s'est dirigé où '? Vers le rivage où, sans doute, comme tous les riches colons

des temps anciens et du nôtre, il avait une barque amarrée. Neuf squelettes, que l'on a découverts à un demi-mille au delà, étaient peut-être les esclaves qu'il avait envoyés en avant pour disposer l'embarcation. N'oublions pas que les serviteurs qui l'accompagnaient n'étaient porteurs que de pièces de vaisselle, dun sac d'argent et d'une lanterne ^ Ce n'est guère là le bagage d'un fuyard ! Diomède, se sauvant de chez lui sans aucune idée de retour, avait bien d'autres objets plus précieux à emporter. Et à quoi bon plusieurs coupes ou vases pour un seul voyageur? Avant de partir, il avait recommandé à sa fille de s'enfermer avec ses femmes dans la cave, protégée par le soubassement de la terrasse, et qu'il devait raisonnablement croire le plus sûr abri contre une pluie de matières enflammées ; et il s'en était allé hâter les préparatifs de la fuite. Au même moment le phénomène redoubla d'intensité. La cendre et la lave du même coup engloutirent le père et étouff"èrent la fllle avec ses servantes. Qu' eût-on dit si Diomède eût été sauvé ?

L'épouvantable catastrophe que cette avalanche de feu, de charbon, de lave, d'eau bouillante, s'abattant sur cette ville jusque-là toujours en fête, et éteignant sous la cendre une si douce vie ! Ne vous étonnez pas si je plaide pour Diomède et si je me prends pour sa justification d'un zèle peut-être ridicule. C'est que tous ceux qui ont péri dans ces journées fatales, frappés d'un châtiment incompréhensible, ceux-ci engloutis sous la poussière brûlante, ceux-là rompus par la

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