Elle est actuellement au musée
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chute des pierres ou asphyxiés par la vapeur ; les pauvres femmes s'enfuyant, folles, par les rues avec leur petit trésor dans un pan de leur robe : les jeunes filles attardées à rassembler leurs joyaux et écrasées sous le toit de leurs maisons ; les misérables soldats rivés par les pieds aux murs de la caserne ; la jeune mère tombée avec ses enfants sur la voie Domitienne; le prêtre d'Isis foudroyé la hache à la main comme il tentait de s'ouvrir un passage à travers les murs ; les amants embrassés de la rue des Thermes ; le paysan mort debout dans un tombeau, près de la porte d'Herculanum, et dont les fantaisistes ont voulu faire une sentinelle victime de l'honneur militaire, faute d'avoir su lire les inscriptions du tombeau quils ont pris pour une guérite ; — tous me sont chers et me font pitié.
Combien de ces heureux et naïfs Pompéiens, qui jusqu'alors n'avaient connu que le sourire et la joie de vivre dans un beau pays, ont appris, dans la nuit du 23 novembre, la grimace de la souffrance et de la terreur î Se sont-ils demandé quel dieu les frappait si cruellement, et pourquoi Vénus, leur patronne, les abandonnait? Ce qui me surprend surtout, c'est que ceux qui ont survécu n'aient point parlé, et que nulle part, en exceptant les deux lettres de Pline le Neveu, curieuses assurément en tout ce qui se rapporte à la mort de son oncle et vagues sur tout le reste, on ne trouve de témoignages personnels sur les événements de ces derniers jours. Les poètes, ces devins qui parlent dans le silence de l'histoire, ont fait leur œuvre. M. Lytton-Bulwer a écrit un roman évocateur où il faut admirer surtout l'art avec lequel sont mis en action les
faits et les circonstances connus jusqu'alors. Mais l'imagination devait échouer dans la reconstitution détaillée des mœurs, des sentiments et du langage familier d'un peuple qui s'est tu. Notre Théophile Gautier, en se contenant dans la donnée du rêve, est resté plus près de la vraisemblance. La finesse du chasseur d'images l'a averti du danger d'une évocation trop réelle et son Arria Marcella est la véritable épitaphe poétique de la ville ensevelie.
Après avoir franchi la porte d'Herculanum, on se trouve en plein Pompeï et en pleine vie antique.
La rue Consulaire ou Domitienne, qui s'interrompt au carrefour de Fortunata et conduit ensuite par la rue des Thermes aux bains publics et au Forum, est bordée d'une double rangée de maisons et de boutiques alignées au cordeau. La première impression est celle de l'exiguïté. Au contraire de nos villes modernes, où tout est combiné pour la foule, à Pompeï tout est à la mesure de l'individu. Les rues sont mesurées sur le passage de trois hommes marchant de front ; deux chars n'auraient pu se croiser ailleurs que dans les rues principales, les « grandes artères, » comme nous disions aujourd'hui. Les boutiques semblent faites pour ne vendre qu'à un seul acheteur à la fois. Les portes des maisons sont si étroites qu'on n'y pourrait passer à
deux. Les trottoirs, margines, sont larges comme la bordure des nôtres, ou comme la margelle d'un puits. Les maisons même ont une apparence lilliputienne qui les ferait prendre au premier moment pour des joujoux ou pour ces théâtres de carton ou l'on joue la comédie dans les salons. Les pièces qui entourent l'atrium sont grandes comme des cabinets ; les chambres à coucher sont des alcôves éclairées seulement par une porte longuette et par son imposte. J'ai entendu des voyageurs critiquer, comme une marque de stérilité chez les architectes pompéiens, l'uniformité du plan des appartements. Il est vrai qu'elle est rigoureuse ; mais c'est qu'aussi cette ordonnance était parfaite et répondait à un certain plan moral indiqué par les habitudes, les fonctions et les sentiments. D'ailleurs, un voyageur japonais ou indien ne trouverait-il pas la même symétrie dans nos appartements ? N'est-ce pas toujours et partout l'antichambre précédant la salle à manger, la salle à manger précédant le salon ; les chambres à coucher, les cabinets d'étude, les réduits, les retraites accostant les grandes pièces ; les cuisines et les offices plus ou moins écartés des logements de maîtres ?
Le plan des architectes Pompéiens est un hymne à l'intimité. Ils rejetaient vers l'entrée et vers la rue tout ce qui ressortait de la vie extérieure, de la fonction, des affaires, de la clientèle et du service ; ils donnaient ensuite une large place à l'appartement, c'est-à-dire à l'habitation privée, et épanouissaient au delà, dans Loecus ou dansTexèdre. la fleur au doux parfum de la vie intime. La maison était ainsi divisée en deux
parties : lune accessible à tout venant, l'autre où l'étranger ne pénétrait jamais. C'était d'abord le prothyrum ou antichambre, puis Tatrium avec sa ceinture de chambrettes destinées aux esclaves et aux hôtes , et terminé par le tahlinum où se trouvait le cabinet du maître, sa bibliothèque, ses archives de famille et les aise, salles où l'attendaient ceux qui avaient affaire à lui. Le tablinum fermait la partie publique de la maison : il était séparé du péristyle, soit par des cloisons mobiles, soit par un rideau. Quelquefois encore, comme dans la maison de Pansa, que les archéologues ont prise pour type de la demeure d'un patricien à Pompeï, le péristyle était élevé de deux marches au-dessus du tablinum. Les corridors, fauces, permettaient aux gens de la maison de circuler dune partie à l'autre sans traver^r l'atrium ni le tablinum. C'était ordinairement aussi entre l'atrium et le péristyle que se trouvait l'entrée, gardée par un portier, de Tescaher montant à l'étage supérieur habité par les femmes, et qui dans toutes les maisons de Pompeï et du faubourg a été détruit par l'incendie. Le péristyle était la répétitition de l'atrium, mais agrandi et orné de colonnes, de peintures et de statues. La piscine, placée au centre, était entourée de fleurs et quelquefois remplacée par un petit parterre percé d'un jet d'eau. 11 avait aussi sa ceinture de chambres, mais de chambres de maîtres, peintes et richement meublées. Enfin au fond du péristyle était l'œcus, la chambre par excellence, le salon, ouvrant sur le xyste ou î;iric?a?'iu?7î, petit jardin encaissé de murs et orné de statues et de fontaines, où la fantaisie de l'architecte s'exerçait en combinaisons décoratives pour
réjouir les yeux du maître et de sa famille, assis ou couchés dans Fœcus. On a en effet trouvé dans les xystes une bonne partie des objets conservés dans les salles pompéiennes du musée de Naples, par exemple le charmant groupe de Bacchus et d'Ampélos de la maison de Pansa, le Génie ailé tenant une oie, et le pêcheur assis sur un rocher qui ornaient le bassin de iupetite fontaine de mosaïque, rue de Mercure, la belle mosaïque, Achille à Scyros, de la maison d'Apollon, etc. Quelquefois le xyste était entouré de portiques, et quelquefois ceint de terrasses ; tantôt il est abrité par des treilles, et tantôt garni à ses angles de' pavillons de pierre pavés de mosaïques et ornés de sujets peints. Quelquefois encore la muraille du fond, celle qui fait face à l'œcus était couverte de peintures (topia), représentant, soit des paysages, soit des perspectives d'architecture, et probablement destinées à faire illusion. Dans la maison de Lucrétius, dont le maître a eu l'heureuse idée de laisser son nom inscrit dans un cartouche sur la muraille, le xyste, élevé en terrasse à hauteur de vue comme la scène d'un théâtre, présente une perspective de statuettes et de figurines, terminée par une charmante fontaine en coquillages au fond de laquelle un Silène renverse son outre au-dessus d'un perron de cinq marches, où l'eau devait sautiller et tintinner en tombant.
Les graves archéologues, les rébarbatifs de l'esthétique n'ont pas manqué de froncer le sourcil et de crier au mauvais goût devant cet étalage de brimborions qui prouve tout au plus l'innocence de mœurs et la candeur d'ârne du maître de la maison. Ils ont été néanmoins
forcés de faire grâce à deux charmantes statuettes de faunes, dont l'un, terminé en gaîne comme les hermès des jardins publics, caresse un chevreau que la mère lui redemande en se dressant sur ses pattes ; tout alentour se groupe une multitude de marmousets et de fantoches, petits chiens, petits chevaux, petites vaches, des oies, des canards, des lapins, des réductions plus ou moins parfaites des sujets classiques, des enfants à cheval sur des dauphins, des paons, des hermès, etc. , Le bon Lucrétius, quoique magistrat sacerdotal et civil, riamine et Décurion, aimait les joujoux et les rébus. Son nom retrouvé, comme je l'ai dit, sur un mur, près du xyste, est écrit en forme d'adresse sur une enveloppe de lettre, M. Lucretio, entourée de divers instruments dont les anciens se servaient pour écrire, les tablettes, le roseau, le stile, l'écritoire. Cette peinture a été déposée à titre de renseignement au musée deNaples. Sur un des piliers du portique avoisinant le xyste, on a trouvé gravé à la pointe un tracé de lignes compliquées avec cette inscription : Lahyrinthus, hic habitat minotaurus: une énigme, un jeu destiné à exercer la sagacité des hôtes. Paix à l'âme du Décurion de Pompeï !
Le plan que nous avons indiqué n'est pas rigoureusement suivi dans toutes les maisons de Pompeï. L'inégalité du terrain, des conditions de voisinage exigeaient
quelquefois des sacrifices, des infractions à l'usage dont les architectes pompéiens s'acquittaient, il faut le dire, très-habilement. Par exemple, dans cette maison de Lucrétius dont nous venons de parler et dans laquelle une autre maison faisait enclave, le tablinum est chassé de sa place naturelle, entin l'atrium et le péristyle sont rejetés à gauche en forme de couloir ou de galerie. Tel est encore le charmant venereum de la maison de Salluste, qui aurait dû être placé, suivant la règle du plan usité, en avant du péristyle, et qui se trouve, à cause de la forme carrée du terrain, rejeté à la droite de l'atrium. Que ce mot de vénéréum n'alarme, ne scandalise pas les âmes candides. Il ne s'agit pas ici d'orgies ni de bacchanales. La décoration de cette partie de la maison de Salluste, est d'un genre galant sans doute, mais nullement licencieux. C'est l'aventure d'Actéon changée en cerf, leçon donnée aux indiscrets, l'enlèvement d'Europe, la fuite fraternelle d'Hellé et de Phryxos à travers l'Hellespont; c'est Mars désarmé par Vénus et les Amours.
Le vénéréum du pompéien Salluste se compose d'un péristyle C3ignant de trois côtés le xyste, et contenant un triclinium. Les deux bras du péristyle sont terminés par deux pièces carrées pavées en mosaïque et en marbre, dont l'une a été reconnue pour une chambre à coucher à la disposition de huit colonnettes de bronze qui devaient entourer un ht. L'autre, voisine du triclinium, est ornée d'une niche en marbre blanc où l'on a trouvé une statuette de bronze et un vase d'or, et que l'on suppose être un laraire ; c'est aussi dans cette pièce que se voient encore deux des peintures que j'ai
déjà indiquées, Mars et Vénus et les- Amours jouant avec les aunes de Mars. Près de la chambre à coucher se trouvent les premières marches d'un escalier qui conduisait à une terrasse soutenue par le portique du péristyle, et contre cet escalier une petite cuisine dont r étroit fourneau a pu servir à maintenir chauds, précaution délicate, les plats apportés de l'intérieur de la maison. Tout ce petit enclos communiquait avecratrium principal par un corridor à double porte et gardé à l'entrée par un portier spécial.
Ainsi donc, salle à manger, cuisine, chambre à coucher, boudoir, jardin et terrasse, c'est ainsi qu on peut se figurer l'appartement secret d'un pompéien ami des plaisirs et des arts. On y pouvait chanter le Donec grorîus erani ou Venus^ regina potens Cypri] mais on n'aurait pu y célébrer les têtes des Ménades , ni même le banquet de Pétrone. Peut-être, sous les derniers enjpereurs, ou même à Rome, au temps de Juvénal et de Suétone, les venerea étaient-ils devenus des Caprées; mais vers Tan 60, ce mot pouvait n'avoir d'autre sens que celui de petite maison, ou même peut-être d'appartement de garçon, qu'on serait tenté de lui donner, d'après l'inscription suivante, peinte sur une muraille de la maison d'une certaine Julia Félix qui parait avoir été la marquise de Carabas de la ville campanienne : A louer, dans les domaines de Julia Félix, fille deSpurius, du ler ait6 des Ides d'août y pour cinq aimées consécutives, un bain, un venereum, neuf cents boutiques et étaux avec chambres] si quisdomi lenocinium exerceat, NON CONDUCITO. Une autre disposition singulière est celle delà maison dite d'Ariane, qui, occupant tout l'espace
compris entre deux rues parallèles, a une entrée sur chacune d'elles, de façon qu'elle se trouve avoir de chaque côté un prothyrum, un atrium et un tablinum se rencontrant dans un péristyle commun ; les autres pièces de l'habitation se groupent sur les côtés de cette zone longitudinale. La plupart des maisons de Pompeï avaient des boutiques sur la rue ; les maisons riches, celles qui occupaient tout un îlot {insula) de bâtiments, en étaient entourées. Les boutiques, très-petites, je lai dit, et assez semblables à celles des rues de Constat inople et d'Alger, où le marchand semble quelquefois assis sur sa marchandise, se fermaient le soir comme les nôtres, au moyen de contrevents glissant dans les rainures et assujettis par des barres de fer. Les unes étaient louées à des débitants: les autres exploitées par le maître de la maison lui-même, qui y faisait vendre par ses esclaves ses denrées et ses récoltes, le vin de ses vignes, l'huile de ses oliviers, le grain et la farine de ses moissons.
On a longtemps cru que les maisons de Pompeï ne contenaient ni écuries ni remises pour les voitures ; et comme il n'est pas d'hypothèse si aventureuse qu'on ne puisse appuyer sur des preuves, les savants avaient trouvé les raisons les plus pertinentes pour démontrer que non-seulement elles n'en avaient pas, mais qu'elles ne pouvaient pas en avoir. C'était d'abord l'exiguïté des bâtiments; puis l'étroitesse des rues qid ne permettait pas aux chars de circuler; puis encore l'habitude connue des anciens d'aller à pied par les villes et de ne se servir de voitures qu'à la campagne. Enfin, comme on avait découvert près de la porte d'Hercula-
num et sur la voie des Tombeaux de grands bâtiments voûtés de destination incertaine, et où gisaient des squelettes de chevaux et de mulets, on en conclut péremptoirement que c'était là des écuries banales, où les Pompéiens, logés trop à l'étroit dans la ville, envoyaient leurs équipages.
Par malheur pour ces savants, par bonheur pour la science, cet ingénieux appareil scientifique n'a pas tardé à s'écrouler. Plusieurs maisons dePompeï, entre autres la maison de Castor et Pollux et la maison de V Angle, près du Forum, ont été trouvées parfaitement pourvues de remises et d'écuries ; et il est probable qu'on en trouvera encore davantage dans la partie qui reste à déblayer, et que l'on suppose être le plus riche quartier delà ville.
A Pompeï, chaque pas que l'on fait dans les fouilles restitue aux anciens un usage, une connaissance, un art qu'on leur avait contesté. Ils n'avaient pas inventé le verre, disait-on, ou du moins ils ne l'employaient que comme matière fusible et brillante propre à émail- 1er des vases et des bijoux d'orfèvrerie; ils ne connais-saient ni la vitre, ni la lunette, ni la glace, et ne se servaient que de miroirs de métal. Et voilà que l'on découvre, non pas à l'extérieur des maisons, — elles étaient sans façade; et d'ailleurs, la pudeur antique se fut révoltée à l'idée de laisser pénétrer l'œil du passant dans l'intimité de la vie privée, — mais à l'intérieur, aux fenêtres des tricliniums et des cubicules, des fragments de verre poli et transparent, qui n'ont pu être autre chose que des carreaux de vitres. On a ramassé dans la boutique dun artisan une épaisse lentille de
verre concave, en tout semblable à celles dont se servent aujourd'hui les horlogers et les graveurs ; enfin, dernièrement, les savantes conjectures de Jean- Jacques Ampère ont prouvé que les Romains ont connu les glaces étamées, et qu'ils en fabriquaient d'assez grandes pour qu'on pût s'y mirer de pied en cap, totis paria corporibus spécula.
Non, les anciens, qui nous ont devancés dans tous les arts, ne nous ont même pas laissé l'avantage de les précéder dans les industries diverses qui constituent le bien-être de la vie. On sait, depuis un siècle qu'ont commencé les fouilles à Herculanum et à Pompeï, quel était le confortable et le luxe de leurs habitations; mais dans la vie extérieure encore, que de soins, quelle prévoyance, quelle bonne ordonnance de la place et de la rue ! N'y eût-il que ces rangées de pierres disposées sur la chaussée de façon à ne pas gêner la marche des chars, et qui servaient de ponts aux piétons les jours de grandes pluies, que déjà les habitants des bas quartiers de Naples, en 1860, auraient de quoi être jaloux des Pompéiens. Quelle sage et libérale administration de l'eau ! de l'eau, cet aliment indispensable dans les pays soleilleux, et qui souvent manque à Naples et dans bon nombre de villes d'Italie! Pendant six mois de l'année, les Napolitains boivent de la vase et lavent leur linge dans du gravier. A Yenise, pendant l'été, la police ferme les citernes au cadenas et ne les ouvre qu'à de certaines heures pour établir au moins l'égalité dans la disette. Eh bien, ce qui manque à ces villes capitales de pays civilisés, Pompeï, une petite bourgade romaine, n'en a jamais manqué. Sans parler
des thermes publics, dont les réservoirs devaient être toujours pleins, sans parler des maisons particulières où Feau était prodiguée, non-seulement pour Tusage du bain, de la cuisine et du lavage, mais pour l'ornement et l'agrément du xyste et du triclinium, partout l'eau ruisselait à Pompeï. Il n'est pas de rue qui n'ait sa fontaine, pas de carrefour qui ne se pare d'une citerne et dune tête de lion ou de faune versant un jet copieux de cristal liquide. On retrouve là le génie de Tadministration romaine, si vigilante et si largement économe de tout ce qui touche aux besoins positifs de la vie. Je me rappelle encore ma joie lorsqu'au retour deNaplesetde Constantinople, où j'avais trouvé tous les puits à sec, je pus, à Fhôtel de la Minerve, vider une pleine carafe à'aqua virgine. Les Romains avaient un culte pour l'eau ; elle circule dans les rues de leur ville comme le sang dans les veines du corps humain. Les aqueducs, les thermes, les fontaines, les égouts sont les plus considérables et les plus pompeux des monuments qu'ils nous ont laissés. Et, comme si ce n'était pas assez des fleuves détournés et des lacs pompés par les aqueducs, l'eau du ciel même était recueillie avec un soin religieux ; V impluvium, invention toute romaine, était l'ornement consacré de l'atrium et du péristyle. Maintenant même, quoique le peuple romain ait abandonné, bien à tort et au grand détriment de la race, la tradition des thermes, les jets d'eau et les cascades sont encore pour lui un spectacle national. C'est autour des fontaines, dont quelques-unes ont leur légende, que ce peuple, non moins sobre que la population de Constantinople, aime à se grouper et à tenir séance. Il aime
son Tibre, ses ports et ses ponts; et l'inondation de la place Navone est une fête dont on ne le priverait pas sans danger.
Il est singulier qu'on n'ait pas trouvé trace d'aqueducs à l'entour de Pompeï. Ainsi que l'observe M. Em. Breton, la ville, étant bâtie sur un monticule volcanique, n'a jamais pu posséder de sources naturelles, et assurément les réservoirs des impluviums n'auraient pu sutfire à l'effrayante consommation d'eau que faisaient les Pompéiens. Il fallait donc que cette eau vînt de loin ; à moins que dès ce temps-là on eût trouvé le moyen de faire monter à Pompeï les eaux du Sarno {Sarmts) qu'au xvp siècle l'architecte Domenico Fontana put amener à Torre de l'Annunziata, en les faisant passer à travers le forum de la ville engloutie.
Les fontaines publiques de Pompeï ressemblent à celles de Constantinople en ce point que le modèle en est invariable. Chez ces peuples inventeurs, uub fois la forme d'un objet trouvée, la plus simple et la mieux adaptée à son usage, elle était pour ainsi dire consacrée et n'admettait plus de variantes que dans le détail de l'ornementation. La fontaine turque est un massif de pierre ou de marbre, destiné à conserver par son épaisseur, comme les parois d'un roc, la fraîcheur de la source. La fontaine pompéienne se compose d'un bassin en forme d'auge, adossé à une colonne carrée d'où l'eau s'échappe par une ouverture. Cette ouverture était la seule partie du monument qui fût ouvrée. C'est tantôt la gueule d'un animal, tantôt l'orifice d'un masque tragique. La fontaine du carrefour de Fortunata présente un sujet un peu plus compliqué : le jet
d'eau passe par la bouche d'un lièvre enlevé par un aigle. Cette auge pour puiser l'eau et cet orifice pour lépancher, cest tout ce que les anciens avaient imaginé, et ils s'en étaient tenus là. Pour trouver des fontaines ornées, décoratives, il faut pénétrer dans les xystes des maisons particulières où, comme nous l'avons vu, leau coulait dans des vasques de marbre au milieu des parterres, ou tintinnait sous des voûtes de mosaïque et de coquillage au pied des statues.
Je m'étonne, en voyant les Pompéiens si bien précautionnés contre la chaleur, de les trouver si mal munis contre le froid. Il est constant quà Naples comme à Rome, les hivers sont longs, pluvieux et neigeux. Et pourtant dans ces maisons si commodes, aux compartiments si nombreux, et où, comme on Ta vu chez Diomède, le service du bain pour lequel nous nous contentons dune salle, comportait un appartement complet, on ne trouve nulle part une chambre à feu. Il est cependant certain que les anciens se chauffaient ; et l'on comprendrait difficilement qu'avec leurs vêtements amples et flottants, qui laissaient les extrémités à nu, ils aient pu sans geler passer les hivers dans ces maisons de marbre, pavées de mosaïques, légèrement closes et ouvertes par le haut. On nous parle de brasiers, de réchauds, d'appareils portatifs, cami?ii portatiles, foculi, igîiitcdfula, etc. Mais Horace parle de tout autre chose : — « Tandis que la montagne se couronne de neige et que le fleuve est immobile... entassons au foyer la bûche enflammée... » Ce n'était pas apparemment sur un réchaud qu'on entassait les bûches ! Et où était le focus, ce foyer
dont parle aussi Virgile : Ante focum, si frigus erit?
Les rues, les maisons, les logettes nous amusent et nous retiennent; et l'on y poursuit le passé de recoins en recoins avec le plaisir que donne l'indiscrétion.
L'impression est toute différente quand on arrive au Forum. On se retrouve là en pleine antiquité : non plus l'antiquité familière, intime, inconnue ; mais l'antiquité solennelle de la tragédie et de l'épopée, l'antiquité des temples et des arcs de triomphe ; la vie publique sans ombre et sans mystère. Voici Jupiter et voici Vénus ; voici le Panthéon et la Curie. Voici le Chalcidique où les prud'hommes de la corporation des foulons méditaient, avant d'entrer en séance, sur la munificence de la prêtresse Eumachia qui leur avait dédié un palais. Voici la basilique où les Pompéiens, doublement processifs en leur qualité de Gréco-Romains, venaient vider leurs différends en belles périodes cicéroniennes ; — Cicéron d'ailleurs n'était-il pas là? — Voici le portique, orienté à l'est, où ce peuple ami du discours et de la pompe allait traîner sa tunique et draper son manteau. Au milieu de tout cela, la foule des questeurs, des censeurs, des édiles, des décurions, des affranchis, des esclaves : tout une presse de gens affairés marchant à grandes enjambées, les jambes et la tête nues, et faisant voler autour d'eux de vastes pans de laine blanche bordés de pourpre. Au lieu d'une population discrète, s'insinuant dans des rues étroites, ou dépensant sa vie heure par heure dans des maisons bien gardées, j'avais devant moi une multitude banale de confidents et de coryphées, de comparses contemporains de Talma et de mademoiselle
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Brocard ; de Phœnix, de Narcisses, d'Albins, de Rutiles, bons pour défiler au fond d'un théâtre, et pour donner la réplique à un prince déplorable. Je ne sais si je dois men confesser comme d'un mauvais sentiment, mais là, sur le perron du temple de Jupiter, je sentis remonter aigrement à mes gencives les souvenirs du collège, du conciones et des tragédies de lOdéon; et, considérant à mes pieds ces tronçons de colonnes, ces frontons en ruines et ces jonchées de chapiteaux : — « Infâme antiquité, m'écriai-je, te voilà donc vaincue! Temples, vous êtes rasés ; portiques, vous mesurez la terre. Où sont-ils vos Hectors, vos Marins et vos Virgi nius ? Appelez à votre secours les Luce de Lancival, les Arnault et les Laharpe ! Ils sont morts, bien morts, plus morts que vous-mêmes ; car vous n'êtes que débris épars et eux sont poussière ; et en comparaison, le bonhomme Lancelot, le jardinier des racines grecques, est plein de jeunesse et de vigueur. Non ! leurs vers ont beau être roides et durs comme des barres de fer, ils ne feront jamais une armature assez solide pour préserver les monuments de la ruine. Aussi, antiquité, es-tu détruite à jamais. Et voilà ce que c'est que de prendre pour alliés des cuistres et des lauréats de concours académiques. Il y a autre chose sur toi que la cendre du Yésuve et la poudre des siècles, il y a la crasse de l'école et la croûte de la pédagogie. »
Mais tandis que je soulageais mes rancunes par cette apostrophe, de tous les coins de cette place déserte, derrière les fûts renversés, dans les broussailles poussées à l'ombre des podiums en ruine, s'éleva comme
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une rumeur douce, rhytlimée par le chant des cigales, où je crus entendre ces mots :
— « Que nous importe ! et qu'avons-nous à faire de tes professeurs et de tes académiciens ? Pourquoi nous donner pour alliés des gens qui n'existaient pas de notre temps et que nous n'avions pas prévus ? A-ton jamais compté sur les sots ? Ici nous avons été heureux ; c'est là ce qui nous venge de tes imprécations. Les jours passaient pour nous sans terreur et sans labeur. Chaque matin nous éveillait souriants au souvenir de la veille. Ainsi nous avons vécu tranquilles et contents sous la protection de la Bonne Déesse. Et jusqu'au dernier jour nous avons ignoré ces rides affreuses que creusent sur vos fronts dès la jeunesse la peine de vivre et l'angoisse du lendemain. »
Heureux ! il est vrai. C'est le bonheur qui a tracé le plan de cette ville et réglé l'ordonnance de ces maisons secrètes. Il était le Deus cujusque loci des jardins de Diomède, comme du triclinium de Pansa, comme du vénéréum de Salluste, du théâtre, de la place et de la rue. C'est pour le recevoir et pour le fêter que la muraille se paraît de peintures, que les fleurs encadraient le bassin du triclinium et du xyste, que la vapeur fumait dans les thermes et que l'eau jaillissait, en chantant, des fontaines triviales. L'édile dans son palais, le riche affranchi dans sa villa, le décurion dans son labyrinthe, le foulon dans son atelier et le marchand dans sa boutique, tout ce monde-là était heureux et ne pensait quà T'être. Nul souci, nulle inquiétude; le pauvre vivait aux dépens du riche, l'esclave aux dépens du maître, et le soleil luisait pour tous dans un
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ciel beau comme l'extase. Assurément, quand on a vu tant de ressources combinées, tant de génie appliqué pour assurer le loisir, la paix, la liberté, la joie, il n'y a qu'à rire des lamentations de ce moraliste atrabilaire qui veut que dans ce pays gai jusqu'à la folie les . esclaves soient allés aux théâtres — pour se consoler de leur abjection !
Non l'esclave pompéien, qui ne servait qu'un maître avec l'espoir de l'affranchissement et la faculté du rachat, n'était point abject et ne croyait pas l'être. Il ne l'était pas plus que le portefaix de nos carrefours, que le valet de nos maisons et le palefrenier de nos écuries. Et comparez l'ouvrier de nos fabriques, de nos usines avec ce joyeux compagnon vivant en plein air et au grand soleil, client de tous les thermopoles, de tous les cabarets du voisinage, prenant sa part de toutes les réjouissances publiques, et une fois chaque année l'égal de son maître et le roi de la ville pendant la semaine des Saturnales ! Peut- être ne nous faisonsnous une idée si sombre de la servitude antique que pour avoir inexactement traduit le mot servus qui essentiellement ne signifie pas autre chose que serviteur et n'a pas d'autre sens que celui que nous avons successivement exprimé par les mots de serf, et de laquais, de domestique, d'homme de service et d'officieux. Nous avons confondu à tort l'esclave familier, le faûiuhis, avec le captif, prisonnier de guerre ou criminel, qui était le forçat du monde ancien. Ce sont ceux-ci, les captifs, et non les serviteurs qui s'insurgèrent par deux fois, avec Cléon et avec Spartacus. et tinrent en échec les légions romaines ; ce qui ne s'ex-
pliquerait pas s'ils n'avaient été soldats et s'ils n'avaient eu à leur tète des généraux expérimentés.
C'est se méprendre sur la condition de l'esclave dans l'antiquité que de la voir toujours à travers les cruautés des derniers empereurs romains et de leurs courtisans. Dans Homère, Eumée et Euryclée n'ont pas moins de majesté qu'Ulysse et que Pénélope. Ils s'asseoient au foyer et ont voix au conseil de la famille : les servantes de Nausicaa sont appelées ses compagnes. Dans la comédie latine, dans la satire et dans la poésie familière, chez ïérence, chez Horace, chez Ovide et chez Martial, l'esclave mapparaît comme un drôle alerte et jovial, fainéant, gourmand, libertin, rusé, trompant ses maîtres et aidant les fils à duper leurs pères. C'est le Sbrigani du théâtre italien, le Mascarille du théâtre français. Je vois bien, il est vrai, quelque ombre à cette vie de polichinelle : l'ombre du bâton et de la main ouverte. Mais n'est-ce pas précisément ces soufflets qui nous font rire dans les Fourberies de Scapîn et dans Tartuffe? Le Dave, d'Horace, est un mélange de Dorine et de Sganarelle. Aujourd'hui encore le valet napolitain risque volontiers la bastonnade pour un bon tour; et irez-vous dire à ce faquin qui, après avoir reçu le matin du pied au derrière, s'en va rire le soir à San-Carlino, qu'il vient s'y consoler de son abjection ?
L'esclave mis en croix était un pendu pour vol domestique. L'esclave mis aux fers était un galérien. Et puis, oublions-nous l'affranchissement dont le Digesle nous donne jusqu'à cinq formes différentes, et le rachat dont la faculté était toujours laissée au bon servi-
teur? Ne jugeons pas d'ailleurs les mœurs de tout un peuple par les excès des grands. Je conviens que les épingles d'or des dames romaines font frémir. Mais combien n'y a-t-il pas dans l'Europe chrétienne de grandes dames qui ne se font pas faute de frapper leurs femmes de chambre, de les pincer et de leur arracher les cheveux pour une toilette gâtée ou pour une coiffure mal ajustée? Comédie napolitaine, tu es immortelle ! Pulcinel, Maccus et Gryllus, c'est tout un. C'est nous autres modernes qui avons inventé le gladiateur amer et l'esclave résigné. Non, dans ces petites cases peinturlurées comme les cabines d'un navire ou comme les coulisses d'un théâtre, dans ces jardinets où l'eau chante et où le marbre sourit, il n'y a pas de place pour la mélancolie, encore moins pour la férocité. Je le répète, tous ces gens-là, maîtres ou esclaves, étaient heureux et joyeux, et c'est là ce qui rend plus horrible encore la catastrophe qui a étouffé sous un couvercle de feu ce petit paradis humain.
Peut-on promettre à notre siècle la conquête définitive, le sauvetage complet de cette ville submergée? On objectera sans doute les soixante ans de travaux qu'a coûté ce premier tiers de la besogne. Mais faut-il compter pour rien les lenteurs forcées du commencement, les incertitudes, les erreurs, les découragements, les repentirs? Nous ne sommes plus au temps où la pioche ne frappait qu'au hasard, timidement, de peur dentamerles monuments qu'on voulait exhumer et où les maisons à peine déblayées étaient presque aussitôt recouvertes après qu'on en avait enlevé les
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objets précieux. Aujourd'hui les fouilles avancent méthodiquement et sûrement sous la direction d'un savant enthousiaste, xM. fiorelli, qui s'est pris d'une passion d'artiste pour cette entreprise qui immortalisera son nom. Sous son impulsion, les travaux ont repris une activité décuple ; la nécropole est devenue une petite Salente, un atelier retentissant des cris des travailleurs et du chant des travailleuses; car les femmes sont nombreuses à l'atelier de Pompei. C'est elles qui emportent au loin dans des paniers cette terre légère, cette tine cendre et ces miettes de pierre, lapillo, que l'on vanne peur recueillir les parcelles d'or et de mosaïque, les pièces de monnaie et autres brimborions précieux qui y sont mêlés. Guidé par les parties déjà déblayées, M. Fiorelli s'est fait un plan général systématique qui lui permet de marcher avec assurance. Il suit et marque sur la terre végétale qui partout recouvre la cendre, le cours des rues à travers les îlots de maisons, et la pioche alors creuse hardiment dans le • vide sans risque d'attaquer les constructions. On doit encore à M. Fiorelli l'établissement à Pompeï même d'ateliers de restauration, dune bibliothèque et d'un musée provisoire ou les objets trouvés dans les fouilles sont exposés quelque temps en attendant leur classement au Musée royal de Xaples. Avec un tel déploiement de zèle, et pour peu que l'argent ne manque pas, on doit pouvoir lutter contre le temps et le vaincre. Déjà les fonds accordés par le précédent gouvernement ont été quadruplés ; les ouvriers, autrefois rares, se comptent actuellement par centaines : je ne veux pas perdre l'espoir de me promener un jour dans Pompeï
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déblayée, de la rue des Tombeaux à lÀmphithéâtre, et de la porte de la Marine à la porte de Xola.
Il serait difficile d'avoir le même espoir pour Herculanum, ensevelie sous trente mètres de cendre pétrifiée qu'il faudrait attaquer avec le pic, et que recouvrent par surcroit deux villages, Portici et Résina, forts à eux deux de quinze mille habitants. La chance n'a pas été favorable à Herculanum découverte près d'un siècle avant Pompéi, et qui jusque" vers mil huit cent douze a eu seule le privilège d'occuper les savants. Après avoir pendant soixante ou quatre-vingts ans humé l'air et bayé au soleil, Herculanum a été rejetée dans ses ténèbres. On a même comblé les excavations pratiquées du côté de la Basilique et du Forum, qui compromettaient la siireté des villages superposés.
L'entrée, qui se fait aux flambeaux, est merveilleuse et fantastique : on croit descendre dans un de ces souterrains des contes arabes, où les géants et les magiciens enfouissaient leurs trésors. L'illusion pourrait se vérifier en ceci qu'Herculanum, beaucoup plus importante que Pompei en étendue et en population, était aussi beaucoup plus riche. Les objets qu'on en a retirés lors des premières fouilles sont, comme matière et comme œuvre d'art, bien supérieurs à tout ce que l'on déterre journellement à Pompeï. Ce qui était pierre à Pompéi est marbre à Herculanum ; ce qui est bronze là, est or ici. Le théâtre, presque entièrement comblé et dont on ne voit plus que quelques segments à la lueur des torches, est de proportions grandioses. Il était orné de statues nombreuses et surmonté d'un quadrige de bronze, d'un bronze si beau, si lin, qu'il tenta l'am-
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bition dïiiî sculpteur du siècle dernier qui le lit fondre pour l'employer à des bustes du roi et de la reine de Naples. Des débris qui ont échappé à cette fonte sacrilège on est parvenu à recomposer un cheval placé dans la galerie des bronzes antiques au musée Bourbon.
Après avoir comblé, comme je l'ai dit, les anciennes excavations, on tenta, en mil huit cent vingt-huit, de faire une percée dans un champ à un endroit qui n'exposait en rien la vie ni les biens des habitants de Résina et de Portici. Les nouvelles fouilles ont mis à jour un tronçon de rue ou de ruelle, viens, bordé de maisons dont on ne voit quune partie. C'est là qu'est Isunaiscn d'Argus, célèbre par la peinture qui décore son triclinium et à laquelle elle doit son nom. On y trouve encore une autre maison dite maison du squelette, un portique, un puits, une auberge. Le plan des maisons est le même dans les deux villes ; seulement il semble que les maisons d'Herculanum étaient plus grandes, et sans doute elles étaient plus richement ornées. Il y a cent ans, lors des premières fouilles, une seule maison d'Herculanum a donné au musée Bourbon plus d'objets précieux qu'on n'en a jusqu'ici découverts dans tout Pompei : trente bustes de marbre et autant de statues, parmi lesquelles les six danseuses, la femme ivre et l'Aristide, un des chefs-d'œuvre de la sculpture antique, des figures de bronze en grand nombre et toute une bibliothèque de papyrus, dix -sept cent cinquante-six volumes dont cinq cents ont pu être déroulés et lus.
Les paysans-guides ont donné le nom de Vico di
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Mare à cette ruelle qui, partant du théâtre, se dirige en effet vers la mer par une pente assez rapide. Les architectes campaniens, amis de la rectitude et de l'harmonie dans les façades, ont donné deux et trois étages aux maisons bâties sur la déclivité, de façon que l'étage supérieur de la maison située au plus bas se trouve au niveau du rez-de-chaussée de la maison la plus élevée.
Cet échantillon de ville a^itique exciterait sans doute, si nous n'avions pas Pompeï, une ardente curiosité de voir le reste. Mais aujourd'hui que l'intérêt s'est porté une poste plus loin où de jour en jour une morte moins récalcitrante et plus traitable roule un pan de son linceul, on examine sans impatience ce petit tas de maisons disputé à un amas de cendres séculaires. Et pourtant ce n'e^t là qu'un accroc au vaste suaire d Herculanum ! Qui peut concevoir la beauté de ce cadavre dont nous ne voyons qu'une main ? Qui peut dire combien de chefs-d'œuvre, combien de merveilles sont enfouis sous cette croûte épaisse servant de soubassement à deux villages de pécheurs ?
En 1860, Alexandre Dumas, nommé directeur des Beaux-Arts à Xaples par Garibaldi, conçut le magnifique projet d'exproprier pour cause d'utihté publique Portici et Résina, que l'on aurait été' reconstruire plus loin, et d'entreprendre en grand et sur tous les points à la fois le sauvetage d'Herculanum. Selon sa conviction, la dépense énorme qu'auraient coûté ces immenses travaux devait être couverte par l'affluence d'étrangers de tout rang et de toute nation qu'ils ne
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pouvaient manquer d'attirer à Xaples et par la vente des objets en double, en décuple, en centuple qu'on aurait retirés des fouilles. Malheureusement Alexandre Dumas n'eut même pas le temps d'engager l'affaire, et les aventures grandioses séduisent peu la sagesse des gouvernements réguliers. En Angleterre une pareille entreprise eût trouvé dans la bourse des particuliers les fonds nécessaires à son exécution. Mais ici c'est autre chose; et peut-être Xaples doit-elle attendre une nouvelle révolution pour s'enrichir d'une seconde Pompeïa.
I5GHIÂ, GÂPRI, PESTO, ETC.
Une fois lancé dans les excursions, on ne s'arrête plus.
Une journée de repos à Naples entre chaque expédition suffit pour recueillir ses impressions et pour compléter ses souvenirs au musée. Le chemin de fer de Castellamare vous porte à une heure dàne de Sorrente, à une poste de Salerne qui est l'embarcadère de Pœstum; le bateau dischia part tous les jours. Comment résister à la séduction de ces noms fameux ?
Le soir même de notre arrivée à Sorrente nous eûmes une de ces surprises qui sont les épingles du voyage. Après un excellent dîner à l'hôtel deRispoli. il nous prit fantaisie, quoiqu'il n'y eût pas de lune, d'aller reconnaître le village. Nous le trouvâmes tout illuminé de cordons de feu et pavoisé de drapeaux qui essuyaient nos chapeaux au passage. A chaque carrefour s'élevaient des portiques en verres de couleur composés
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avec le goût traditionnel des Italiens pour la décoration. La musique de la garde nationale jouait des fanfares devant la maison commune; et dans l'ombre des petites places , des chœurs de voix bien timbrées chantaient les marches garibaldiennes ponctuées par la détonation des fusils et des pétards. Les cafés étaient déserts, mais par contre les boutiques de barbiers, encombrées de clients , bourdonnaient comme des ruches et nous aveuglaient par Téclat des serviettes arborées au cou des patients. Ne pouvant en conscience nous attribuer Thonneur de ces magnificences et de ces apprêts, nous demandâmes à un passant quel anniversaire de délivrance ou de victoire se préparait. C était simplement la fête du Rosaire que les Sorrentais célébraient à leur manière, associant le patriotisme à la piété et Garibaldi à la Sainte Yierge. Le lendemain, au retour d'une promenade à âne dans la montagne, nous vîmes défiler la procession dans la grande rue. Les capucins et les confrères de la Bonne Mort menaient le cortège , précédant une madone parée à la mode espagnole et portée sur les épaules de quatre gaillards en surplis qui devaient connaître à fond l'escrime du couteau. Les chants garibaldiens alternaient avec les cantiques, et la pistoletade couvrait le murmure des litanies. Notre guide nous avertit de descendre de nos montures et d'aller nous mettre à genoux ; ce que nous fîmes sans difficulté, ne sachant pas au juste pour qui cet acte de dévotion nous était demandé, de la mère de Dieu ou du général.
C'est de Sorrente le plus ordinairement que l'on part pour aller visiter Capri et la Grotte d'Azur. Je
me serais, quant à moi, volontiers dispensé de cette dernière étape, comme je m'étais dispensé de l'ascension au Vésuve et de la grotte du Chien. Mais j'avais affaire à un guide qui ne plaisantait pas à l'endroit des curiosités consacrées. Il fallut donc affronter la périlleuse entrée de la grotte oii l'on se glisse à plat ventre, par une basse ouverture, à peu près comme une lettre que l'on jette à la poste.
Le phénomène qui renvoie la lumière du ciel sur lés parois intérieures de la roche est connu. L'effet néanmoins en est charmant et l'on comprend parfaitement que le premier nageur qui, poussé par la vague, pénétra dans cet Àlhambra céleste, en soit sorti émerveillé. Aujourd'hui que les yeux sont prévenus, il en est de la Grotte d'Azur comme de Saint-Pierre de Rome, qu'on ne trouve jamais assez grand : elle ne parait jamais assez bleue.
Il importe d'ailleurs, pour avoir l'effet complet, que la pureté du ciel soit immaculée. Quelques nuages, courant vers le couchant, conspirèrent ce jour-là contre notre plaisir ; et nous dûmes nous retirer satisfaits d'un échantillon. Un des bateliers nous fit la démonstration du problème en se mettant à l'eau. Son corps baigné paraissait blanc comme s'il eût été frappé par la lumière électrique, tandis que sa tète, hors de l'eau, restait noire; éternel sujet d'ébahissement pour les nigauds! Cette expérience fait partie du programme. Le phénomène se répète avec variantes à l'entour de l'de, où l'on a découvert une lie blanche et une île verte. Si l'on en trouve encore une jaune et une rouge, il ne manquera plus rien à la satisfaction des
badauds et des cochneys ; et les aubergistes de Capri doubleront leurs recettes.
Nous déjeunâmes à la Petile Sentinelle, parodie de la Grande Sentinelle dischia. Là encore notre formaliste guide nous préparait un régal réglementaire. Comme nous achevions de prendre le café, il arriva chargé d'un vaste tambour de basque et nous annonça que nous aUions avoir le divertissement de la tarentelle : nous ne pouvions, disait-il, être venus à Capri sans avoir eu le spectacle de la danse nationale.
Nous vîmes bientôt entrer six malheureuses en savates et en sarreau, dépeignées, sales, hâves de fièvre, de misère et de faim, escortées d'une effrayante vieille qui alla s'accroupir dans un coin de la terrasse, en prenant le disque de peau d'àne entre ses bras comme une harpe. 0 muse de Sicile, éloquence des pieds et des mains, poésie gesticulée d'une race toujours ivre d'enthousiasme, à qui la parole semble un langage de tortue; grâce, passion, mouvement, noblesse, quelle honte devait vous être infligée sur cette terrasse nue par ce chœur de mercenaires faméliques ! Les pauvres femmes se balançaient pesamment avec l'entrain de six balayeuses faisant leur corvée. On avait placé pour elles sur le parapet de la terrasse deux litres de vin violet et de temps en temps une des « danseuses » rompant la cadence, allait remplir son verre et le vider en notre honneur. Une d'elles, un peu moins hideuse que les autres, nous lançait des regards assassins de ses yeux noirs ravivés parle vin, en nous criant : — Allegr' signori! allegr', k quoi \e maître de l'auberge ajoutait en chgnant de l'œil: — Non é bestia, signori]
LiliA.L,iCj r»i ijUiio 1 Ai^ iiiiv-'r i^ij
ver, non è bestial « En vérité, messieurs, celle-ci n'est pas une béte. «
Allègre? hélas! j'étais navré. Je souffrais en devinant à la pose courbée de nos bayadères capriotes le vide profond de leur estomac et la vieille, dans son coin avec son disque entre les bras, me faisait l'effet d'Atropos tournant la meule de la mortalité. Passe encore pour les pieds nus, que dis-je? vive, les pieds nus! mais des savates ! non, c'en est fait de la tarentelle, de la danse improvisée et inspirée.
Peut-être trouve-t-on encore en Sicile, dans la campagne déserte ou dans les gorges neptuniennes, des gaillards et des gaillardes se trémoussant gaiement pour l'amour de Dieu. Mais ici, c'en est fait, l'indiscrétion des étrangers et leur argent ont énervé le génie populaire. A Naples comme à Madrid, pour retrouver le vrai caractère des danses nationales, il faut le demander à des patriciens consciencieux, assez artistes et assez patriotes pour honorer les traditions. (Consacrons par cette allusion le souvenir des deux charmantes jeunes fdles de la confesse P..., qui un soir, par pitié de nos regrets et de notre curiosité désappointée, consentirent à retracer pour nous, à la pointe de leurs pieds, ces images effacées.)
Nous nous levâmes dégoûtés pour donner le signal de la retraite; et nous demandâmes les ânes, plus curieux de courir la campagne que de prolonger ces divertisements sinistres. Capri offre ce phénomène d'une île exclusivement habitée par des femmes. Qu'on n'aille pas là-dessus se figurer une Lesbos ou une terre des Amazones ; l'absence des hommes tient à une cause