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qui n'a rien dhéroïque. La pèche du corail étant la seule industrie du pays retient à la mer tant que dure le jour la partie mâle de la population. De cette sorte les soins de l'hospitalité restent uniquement dévolus aux femmes qui en profitent en se faisant les guides et le corps de ballet des étrangers. Lorsque après une demi-heure d'attente on nous prévint que les ânes étaient prêts, nous retrouvâmes à leur poste, les unes à la tête, les autres à la queue, nos ballerines de tantôt qui avaient pris ce temps pour faire un bout de toilette; je veux dire qu'elles s'étaient planté un peigne dans les cheveux et qu'elles avaient croisé un fichu sur leurs épaules. Les plus riches s'étaient chaussées de souliers. Les femmes de la campagne de Naples ont pour parler aux ânes des intonatiuns chantantes et musicales qui paraissent mélodieuses, comparées aux cris sauvages des àniers. C'est une courte phrase de deux ou trois notes montant de tierce en tierce, que l'on pourrait prendre pour une caresse, pour un doux reproche ou pour un appel coquet, mais qui fait dresser les oreilles aux bêtes pour qui il est ordinairement l'annonce d'une bastonnade ou d'un coup de trique dans les fesses. Il est certes impossible de menacer plus tendre ment.
Toute cette campagne des Iles, à Sorrente, à Capri, àischia, offre naturellement les mêmes aspects, c'est toujours un cùne de montagnes contourné par des rampes taillées en escaliers que les ânes du pays montent au galop fort lestement. De temps à autre la route traverse un village, et du haut d'un mur la voix d'un enfant tapi sous les feuillées vous demande en chucho-
tant l'aumône ; car la mendicité n'est pas moins générale à Naples quà Venise; elle y est seulement plus effrontée ou plus naïve. C'est à Sorrente que je fis la rencontre de cette belle fille qui voyant que je m'étais arrêté à Tadmirer me cria : « Il m'a regardée, celui-là; il faut qu'il paye à boire! — Mha riguardata quesîo; paghèra la bottiglia ! » Elle était dans son droit, car elle était vraiment belle; et c'était merveille de la voir s'éloigner sous les arbres au milieu d'une troupe de garçons et de filles portant toutes comme elle sur la tête une charge de linge lavé à la fontaine. Sa taille, ses flancs serrés dans un corset de toile bleue étaient pleins de force dans leur grâce juvénile. Ses pieds nus, ses jambes hàlées du soleil avaient la fermeté du bronze ; etjamaisonne verra plus longues et plus vigoureuses tresses de cheveux noirs que celles qui lui battaient les talons. Elle pouvait avoir quinze ou seize ans, âge de la vraie beauté dans l'Italie méridionale où la fille devenue femme est si rapidement flétrie par les fatigues de la maternité, du ménage et du travail.
— Eh bien, viens la prendre, ta bottiglia ! lui criai-je , en riant, la main sur ma poche. Elle redescendit vivement, sans lâcher sa charge, se laissa fièrement admirer et embrasser: puis, quand elle eut la pièce dans la main, remonta avec une agilité de sauvage, gravissant le talus pour aUer plus vite, et rejoignit ses compagnons qui riaient aux éclats.
Hélas! ira-t-elle aussi celle-là, après deux ans de mariage, danser pour un morceau de pain à la Petite Senlinelh'i
D'un village à l'autre on côtoie de longs murs plà-
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treiix OÙ les lézards courent par centaines. De l'autre côtelés partisans de la perspective indétinie plongent leurs yeux avec délices dans des espaces interminables de champs, de vignes, de rocs, de prairies rissolées au soleil; et si par bonheur on aperçoit la mer! la mer immobile et monotcne et récréant la vue par l'égalité parfaite d'un bleu impcnôlrable. alors l'extase devient du délire, lideal lui-iiième Cbt atteint. De loin en loin des murailles plus ha iteslicrissées de cactus annoncent une villa dont la grille semble n'avoir jamais été fermée et où l'on entre sans que le concierge daigne se retourner ni quitter sa pipe. Les jardins des environs de Naples sont les plus charmants que j'aie vus en Italie: et l'on sait que larchitecture jardinière est en Italie un art national. Dmus les ilys. le? accidents de la montagne donnent des motifs tuut faits dont Tarchitecte s'empare et qu'il exploite avec génie, (m y abuse moins aussi de la pierre et du marbye qu'à Rome où la multitude des statues, des pyramides et des portiques fait ressembler les jardins au cimitièredii Père Lachaise.
Ailleurs c'est une église qu'un rencontre: et ailleurs encore une fontaine ac( ostée d'un petit cabaret où l'on boit le vin du pays. Et, a ce propos, je me demande pourquoi Ton boit de si mauvais vin à Naples, quand la campagne voisine en produit de si agréable? Je me souviens d'avoir vidé à Casamicciola toute une fiasque d'un vin orangé, doux, sec et clair, et n'ayant pas cet affreux goût de mélasse qui fait trouver maussades tous les dîners de table d'hôtes des hôtels de Chiaja. Ce petit jus de raisin, franc, savoureux et coloré nous régaya le cœur à la descente du piton d'Ischia que nous avions
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gravi à travers un nuage de deux lieues, d'où nous sortîmes trempés d'eau.
Le piton est le but fatal et inévitable des excursions dans la montagne. Les guides vertueux se font une question d'honneur de vous y conduire, et ne vous feraient par grâce d'un cercle. Les ânes même regimberaient si vous leur tourniez la bride avant d'être arrivé au point culminant. Le piton de Sorrente porte à sa pointe les ruines du couvent de Santa Agata, rasé par les Français en 1792 et dont il ne reste plus guère que les substructions et les gros murs.
On sait que les religieux ont toujours su admirablement choisir remplacement de leurs monastères.
Le couvent de Santa Agata, bien que situé à l'extrémité d'un pic, n'en était pas moins très-vaste ; et l'on comprend que sa position en eût pu faire une forteresse redoutable. En parcourant les galeries changées en esplanades, je songeais aux richesses en manuscrits, en tableaux, en statues qu'elles avaient pu contenir. Je pensais à la Trinila délia Cava regorgeant de parchemins, aux chartreuses de Pavieet deXaples, pleines de chefs-d'œuvre, et je me disais qu'il était triste de voir ce plateau désert et tant de travaux perdus. Un couvent fait bien au haut d'un pic. Il est là entre ciel et terre, au dernier étage du monde terrestre, comme un poste avancé de l'humanité vers l' infini. Et après les fatigues de la montée, il est doux de trouver cette maison paisible, la fraîcheur et le repos dans de hautes salles, entre des murs épais, et l'hospitalité noblement exercée par des hommes qui n'ont ni femmes ni enfants pour les obliger à mendier. Il est beau aussi de
contempler à cinq cents pieds au-dessus du niveau de la vie commune, la vie humaine épurée par le silence, la méditation et l'indépendance des ignobles soucis qui l'avilissent dans nos cités et dans nos campagnes. Un couvent est propre et ne sent pas la misère , tout y est en ordre, la vie comme les choses , le travail n'y pue pas le lucre; et c'est un noble échantillon de l'humanité à mettre près du ciel, qu'un homme voué à de hautes pensées et que n'affaiblit pas la peur du lendemain. En d'autre temps nous aurions trouvé à Santa Agata un accueil franc et désintéressé, l'ombre dans le cloître, quelque belle peinture à admirer et un peu de vin vierge pour nous rafraîchir. Cette fois nos ânes seuls trouvèrent à se restaurer : le dernier bâtiment clos qui reste à Sainte-Agathe sert à un fermier à serrer des plumes de dindons et des peaux de lapins. Que Dieu garde et que la guerre respecte les chartreuses de Xaples et de Pavie et les Bénédictins de la Cava !
Sur le pic d'Ischia nous trouvâmes du moins à qui parler. Au sortir du nuage qui nous avait humectés jusqu'à la peau, nous eûmes à gravir un genou pelé comrne une lande, crevassé, sans un pouce d'ombre, où l'humidité de nos vêtements se vaporisa en une minute. Au point suprême de la courbe s'élevait une masure bâtie de chaux et de lattes, surmontée d'un appareil compliqué qui a disparu de nos monumens. C'était un poste d'employés au télégraphe. Trois ou quatre pauvres diables vivaient là ou plutôt séchaient au soleil, sans eau et sans verdure, couchant sur des guenilles et mal vêtus d'habits d'hiver achetés à la friperie. Ils n'avaient à nous offrir ni vin, ni fruit vert. Pourtant
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ils détachèrent, par manière d'hospitalité, d'une ficelle tendue à travers la salle, quelques grappes de raisin desséché qui nous firent plaisir» Ils nous montrèrent à travers une longue-vue je ne sais quoi qui pouvait être le Cap Misène. sauf erreur. Je distinguai pour ma part au milieu du bleu une espèce de fourmi qui pouvait être un steamer. Quelle existence que celle de ces malheureux déportés et enchaînés par la consigne sur un pic nu comme un pain de sucre, épuisés de sueurs et aveuglés par l'éclat de la roche incandescente ! Ils nous firent l'effet des moines de la société moderne. Mais au moins les moines d'autrefois savaient bâtir des maisons, et portaient des habits faits pour eux. Pour toute distraction, ces pauvres gens tirent et prennent au lacet des cailles, gibier abondant dans l'île. Des gamins des villages d'en bas de la côte leur servent de rabatteurs dans cette chasse et en offrent le produit à acheter aux. étrangers.
L'excursion de Pœstum est plus grave et moins vague. Si l'on veut aller de Naples à Pœstum directement et sans perdre de temps, l'itinéraire est tout tracé. Il s'agit de partir de Naples assez tôt pour aller dîner et coucher à Salerne. En partant le lendemain de Salerne à sept heures du matin, l'on arrive vers onze heures à Pesto, d'où l'on peut revenir à Salerne avant la tombée de la nuit : on a passé quatre ou cinq heures dans les ruines. Le cheijnin de fer vous porte , pour première étape, à Castellamare , où, si vous avez un guide prudent et sage, vous trouvez au débarcadère une calèche attelée de ces beaux chevaux calabrais , noirs comme
l'Erèbe, qui ont servi de modèle pour le quadrige d'Herculanuni. Ces grandes et belles bètes ont des allures triomphantes et princières ; et quand ils caracolent de leurs longues jambes en cabrant leur noble encolure, on craint de les voir s'envoler comme le cheval enchanté des Mille et une Nuits. Le guide ne manque pas de vous apprendre que ces tiers calabrais sont invincibles et qu en cas dune mauvaise rencontre — qui ne se présentera pas — ils vous mettraient d'un bond hors de la portée de la balle. Les brigands sont la grande occupation des voyageurs en partance pour Pœstum. Les livres d'hôtel à Salerne, à Amalti et à la Cava, témoignent d'appréhensions terribles alternant avec des recommandations touchantes , par exemple, de ne point emporter darmes et de laisser à Ihôtelier sa montre et son argent. Comme si des brigands aguerris et qualifiés allaient risquer les galères pour quarante francs et une montre ! Bon pour les filous des boulevards et pour les pick-pockets de Regent-Street. Certains loustics audacieux glissent parmi ces avis timides et ces frissonnements mélancoliques, les menaces et les récits les plus effroyables, ceux-ci certifiant qu'ils ont été écorchés vifs, sciés entre deux planches, fusillés, mutilés du nez et des oreilles, etc., etc.. d'autres indiquant les endroits de la route oii l'on a particulièrement chance d'être attaqué. Sur le livre de la Cava un Anglais a minutieusement dessiné une caravane de cavaliers et damazones poursuivis par un drùle effrayant à barbe et à chapeau pointus, le fusil à l'arçon de la selle et l'escopette en main. Résolus à courir toutes les chances de l'expédition, nous gardâmes niuu-
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très et argent dans nos poches, et ils s'en trouvèrent bien.
Salerne, la seconde étape de l'excursion à Pœstum, n'a ni collection, ni nécropole. Ce n'est point une villemusée ; c'est une ville. Mais en tant que ville, et surtout pour la beauté de la situation, elle n'a rien à envier à Naples. Le golfe, au fond duquel elle est située et qu'elle domine, peut la contempler avec orgueil et avec amour. Elle a dans sa physionomie gréco-barbare un charme féroce qui séduit et qui pénètre. Sa cathédrale, assortiment bizarre de débris antiques, est bien à elle. Elle est habitée par des habitants et n'a point, comme la galante Parthénope, une population banale de curieux béants , braquant la lorgnette sur tous les murs et sur tous les visages. Naples est une fille avide qui veut être aimée jusqu'à la mort et qui ruine la bourse et le corps de ses amants ; Salerne est une brave et digne femme aux passions sincères, un peu sauvage et capable de se faire respecter le couteau à la main. Le long delà mer s'étend un large quai planté d'arbres qui, le soir, se couvre de promeneurs et quiluminent d'un côté les boutiques d'aquâ-joli, de l'autre les cafés et les lumignons des orchestres en plein vent.
Au moment de notre arrivée, il restait encore une heure de jour. Nous l'allàmes passer sur le quai, le plus vaste et le plus magnifique balcon d'oîi l'on ait jamais contemplé la mer. De la plage, qui sert de champ d'exercice à la garnison, la voix des instructeurs nous arrivait mêlée au résonnement des armes. Au plus bel endroit du quai, une troupe de bateleurs exécutait au
son de la grosse caisse les tours déquilibre et d'agilité qui se répètent invariablement sur toutes les places des villes d'Europe. Le peuple de Salerne est plus grave et moins obséquieux que le peuple napolitain. Ce nest plus le polichinel pétulant et grimaçant, servile et \\cieux, prêt à tout faire pour ramasser un sou. Il est aussi, au dire des voyageurs bien renseignés , moins endurant ; et Ion ne trouverait pas son compte à le traiter comme les Anglais traitent les faccini du Mule, à bâton levé.
La cathédrale, quand on la voit de nuit, fait resonger à Saint-Marc de Venise et aux basiliques selmi- barbares des îles de la Lagune. Le rayon qui tombe de la lanterne portée pas le sacristain, fait étinceler un pan de mosaïque, miroiter un marbre et découvre le pied scintillant dune colonne de porphyre ou de vert antique. Le porche et le cloitre sont encombrés de sarcophages et de bas-reliefs païens, de colonnes brisées et renversées la tète en bas. Il y a bien là quelque chose du goût violent et de la profusion qui ont fait comparer Saint- Marc à la grotte d'un corsaire enrichi et retiré des affaires. L'aspect, de jour, est moins saisissant par la faute des restaurateurs malavisés qui de siècle en siècle se sont appliqués à couvrir et à recouvrir les murs de badigeon, de telle sorte que la nef a l'air d'un vaste nougat confit de débris antiques. Leftét de l'édifice est néanmoins grandiose et imposant. Ce luxe tumultueux fait de ruines est bien celui qui convient à une église bâtie par Robert Guiscard et qui se glorifie du tombeau d Hildebrand, le pape le plus vaillant et le plus turbulent de la chrétienté.
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Le lendemain, à Taube, nous trouvâmes à la porte de l'hôtel la calèche de la veille, renforcée d'un troisième cheval, sans douto pour augmenter la rapidité de notre fuite en cas de danger, car autrement, bien que la route de Salerne à Pœstum soit longue, il ne me paraît pas prouvé que deux bons chevaux ne puissent facilement traîner quatre personnes à une poste de distance. Les hôteliers de Salerne, depuis longtemps stylés aux habitudes de leurs hôtes de passage, ont soin de garnir la voiture de paniers réglomentaires contenant un déjeuner complet. Sans cette précaution on courrait risque de jeûner jusqu'au soir, car l'insalubrité du climat dePesto n'a pas permis d y établir des auberges, et à peine trouverait-on dans la seule ferme qui avoisine l^s ruines un morceau de fromage à ronger.
La route, une fois qu'on est sorti de Salerne, est mélancolique et d'une nionotonie à faire regretter les émotions du brigandage. Deux rangées d'arbres derrière lesquelles s'étendent d'intenninables prairies,, bordées de ruisseaux d'eau suspecte, tel est le paysage au milieu duquel on roule sans autre distraction que la rencontre intermittente des troupeaux de petits cochons, d'un gris de caoutchouc, qui se dirigent en trottant vers la ville. Ces petits marcassins sont gra- , cieux et folâtres. Ils ont toute la gentillesse des | agneaux et des ànons, et se rendent en sautillant, avec l'insouciance de leur âge, vers hs charcuteries, — moutons qui n'ont pas eu leur Deshoulières ! Les Calabraises ont le profil sévère des médailles syracusaines. Au contraire des paysannes d'Ischia et de Capri, elles cheminent sans tourner la tète, sous leur
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charge d'herbes fauchées, et n'ont pas un regard pour l'étranger qui s'avance au bruit des grelots.
La route, à son second tiers à peu près, est coupée par le tracé du chemin de fer des Calabres qui doit relier Naples à Reggio. On a beau être Parisien et ne pas s'étonner volontiers, ces mots de Calabre et de chemin de fer font une association bizarre; Qui, diable ! les Calabrais détrousseront-ils dans quelques années ? Les gens du pays assurent néanmoins que ce chemin de fer est très-attendu et qu'il rendra de grands services ; et sur le tronçon déjà livré à la circulation les farouches bandits payent leur place ponctuellement comme s'ils n'étaient pas des héros de romance.
Un peu plus loin se trouve la Sélé, petite rivière que Ion passe à bac. C est là le seul point un peu pittoresque de l'itinéraire. Quelques buissons de verdure se penchent au-dessus de ce petit fleuve jaune et marneux qui rappellerait le Tibre, si ses eaux roulaient et grondaient .au lieu de glisser lentement comme un flot d'huile en entraînant des feuilles de nénuphar et d'autres plantes malsaines qui croissent sur ses bords. Sur la rive opposée commencent les hautes herbes, les pâturages vivaces, et, au loin, sur la gauche, on aperçoit les forêts giboyeuses de Monte-Alburno. Tandis que le passeur traversait le fleuve pour venir à nous, quelques paysans, hommes et femmes, nous rejoignirent : les femmes chargées de paquets d'herbes et de Hnges ; les hommes roulés dans leurs manteaux. Tous s'assirent ou s'étendirent sur le talus gazonné qui borde la Sélé et attendirent en silence et immobiles la tin des préparatifs. Nul d'entre eux ne témoigna d'empressement à
partir, ne hâta ni ne pressa le batelier. Quel contraste avec le paysan de nos (campagnes, toujours criant et agissant, toujours prêt à lancer un quolibet et à donner un coup de main ! Ils attendirent sans bouger que le bac fût amarré, que les chevaux de la voiture y eussent pris place ; et alors ils se levèrent lentement un à un et vinrent se grouper sur l'arrière à l'entour des roues. Eussions-nous oublié que nous étions dans le pays de la fièvre, cette lenteur de mouvement, ces mines sombres, ces visages taciturnes nous l'auraient révélé. Le cœur se serre en voyant ces êtres résignés au mal qui les mine, et dont le regard farouche est une récrimination envieuse contre quiconque est né sur une terre plus saine et vit dans un air plus salubre; condamnés à mort innocents, qui avalent en venant au monde le poison qui doit les tuer. Ce ruban de terre remblayée que nous venions d'enjamber avant d'aborder la Sélé sera-t-il pour ces malheureux la voie du salut? L'industrie, en pénétrant dans les Calabres, vaincra-t-elle à force de travaux l'influence de ces eaux maudites '? Saura-t-elle retourner assez profondément cette terre infectée pour tarir les sources léthifères du Salso et du Salfone ? Hélas ! Pœstum des roses !
L'histoire nous apprend que l'antique Posidonia, dont les Romains ont fait Pœstum et qui n'est plus actuellement que Pesto, était autrefois une ville florissante et peuplée : les trois temples dont nous admirons les restes en sont d'assez illustres témoins. Les savants ont reconnu, du côté de la montagne, les traces d'acqueducs aboutissant à la vifle : voilà la leçon donnée par les grands maîtres de la voirie, parles Romains. L'eau
vierge amenée de loin et en abondance, les ruisseaux endigués et projetés vers la mer, Pesto peut redevenir ce qu'elle a été autrefois. Mais alors, quelle hécatombe, quelle épitaphe ne devra-t-elle pas aux milliers de malheureux qui, pendant huit cents ans, ont été dévorés par la fièvre !
Après quon a passé la Sélé , le paysage prend un peu d'animation. Les butïles classiques montrent leurs cornes menaçantes et leurs mulles noirs au-dessus des hautes herbes, ou senfuient devant un pasteur à cheval qui les charge armé d'un long aiguillon. Une bande d'enfants et de chiens échappés d'une métairie isolée courut quelque temps autour de la voiture. On aperçoit même à quelques cents pas de la route une manière de château bâti en briques et qui pose coquettement audessus du vert de la prairie. Quel insensé quel téméraire, quel suicidomane a pu avoir l'étrange idée de venir placer son habitation si près de ce fleuve qui charie la peste ? Peut-être est-ce simplement un métayer fanatique, désireux de surveiller par ses yeux ses pâturages et ses troupeaux. Cette maison, extérieurement gaie, propre et brillante au soleil , fait un singulier effet au milieu de ce morne pays sur- lequel plane la sombre poésie de la Malaria. On dirait de ces floraisons aux couleurs éclatantes qu'engendre la pourriture , ou l'un de ces champignons traitreux que le poison colore de teintes appétissantes. Si le maître de cette maison est marié, la ferme aura quelque jour sa Pia di Tolomei.
C'est après une heure de marche environ que Ion commence à distinguer les colonnades à droite de la
route. Lés livres-guides qui en voyage représentent la sagesse des nations, recommandent d'attendre, pour cette première visite aux temples de Pœstum , le coucher du soleil, qui ajoute la magie de la lumière à l'effet simple de l'architecture. Pour nous , qui arrivions en pleine heure de midi, l'impression devait être crue et nette. De loin, je l'avouerai, la basilique me fit l'effet d'un vaste gibet de Montfaucon en disponibilité. Mais à mesure qu'on s'approche, cette illusion romantique s'évanouit et, à peine arrivé, on est sous le charme de cette harmonie savante des proportions de l'édifice grec. Où donc le secret de cette harmonie s'est-il si bien caché qu'après tant de siècles l'examen le plus attentif n'ait pu le découvrir? Nos architectes modernes se sont évertués à prendre des mesures exactes et à les comparer. Ils ont noté pouces par pouces, lignes par lignes les dimensions diverses des colonnes, les angles des frontons, la saillie des corniches. Qu'en est-il résulté pour nous que des imitations grossières ou grotesques, la Madeleine ou la Bourse ? Tout le monde sait qu'il y a trois temples à Pœstum, et que le plus important est le temple de Neptune. C'est le plus ancien et le mieux conservé; les savants le considèrent comme le plus pur modèle de style classique qui existe en dehors de l'acropole. C'est aussi le seul dont l'attribution n'ait jamais été contestée ; car le temple plus petit qui le précède n'est, parait-il, désigné du nom de Cérès que par convention. Et quant à la basilique ou au monument connu jusqu'aujourd'hui sous cette dénomination . il est généralement accepté que ce n'est autre chose qu'un troisième temple dont l'attribution est ignorée.
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C'est une observation déjà faite que les ruines grecques sont gaies et n'ont pas la mine rébarbative et philosophique des vieux monuments romains. Elles n'imposent que par la grâce. Ces trois temples rangés de front au bord do la route ont même quelque chose de narquois et d'ironique. Ils semblent dire : ' — Eh bien, oui, nous voilà ! nous avons trois mille ans, — et vous? où en sont aujourd hui les édifices élevés par vos pères, il y a seulement huit cents ans ? »
Tout beau, temples grecs ! il ne faut mépriser personne. Croyez-vous qu'il ne soit pas plus facile de supporter pendant trois mille ans un entablement sur six ou dix colonnes que de soutenir en équilibre cent cinquante mètres de pierre comme la cathédrale de Strasbourg? Est-ce la sohdité seule qui maintient debout les colonnes de la Basilique et les frontons de Neptune et de Cérès? Assurément, je ne suis pas de ces dilettantes inhumains qui sacrifieraient mille vies pour conserver une œuvre d'art. J'appelle de tous mes vœux le temps ou Pesto rassainie. ou la Sélé et le Solfone, détournés et endigués, permettront aux descendants des Posidonions de relever la tète et de respirer sans s'intoxiquer les poumons. Qjji m'assure cependant que la Malaria, en faisant la solitude* autour d'elle, n'ait pas été pour les ruines de Pœstum une aussi bonne conservatrice que la cendre pour Pompeï et la lave pour Herculanum ? Déjà après dix ans de travaux réguliers à Pompeï, les dévots de l'antiquité lèvent les bras et font des élégies sur le sort des peintures bientôt anéanties par la dent du soleil, par l'haleine du vent et l'éponge de la pluie. Je sais bien que la lumière et l'air, et la
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pluie même, ne sont pas des ennemis sérieux pour un temple ; mais attendez que Posidonia reconstruite fasse tourner autour de son agora les chars attelés de bœufs ; laissez camper sous les portiques la tourbe peu révérencieuse des portefaix et des mariniers ; et comptez les tressaillements des colonnes ébranlées au passage des chariots, comptez les pierres tombées de l'entablement et du fronton, comptez les chocs portés aux degrés par les essieux !
Comment ne pas se demander aussi ce que deviendront au milieu d'une ville neuve, cernée par les bâtiments qui la domineront, les élégants squelettes de pierre qui s'emparent aujourd'hui librement de l'horizon? Qu'adviendra- t-il de ces proportions délicates contrariées et foulées par les lignes massives de notre architecture barbare ? Peut-être, avant cinquante ans d'ici les voyageurs qui auront pu contempler les ruines de Pœstum dans leur beauté magique, libre et non troublée, seront-ils aussi rares que les derniers convives du banquet des médaillés de Sainte-Hélène.
En attendant cela, la journée passe vite à Pesto. Après la visite des temples il reste encore à voir une partie des murs et une partie de la ville ancienne. Des gens qui ont de très-bons yeux prétendent même apercevoir entre les temples des traces d'un amphithéâtre et de quelques autres édifices. C'est donc une sorte de Pompeï, une Pompeï sans maisons et traversée par une route ; mais aussi solitaire, aussi dépeuplée que l'autre. On déjeune chez Neptune ou chez Cérès sans autre compagnie que les chiens du gardien ; car par une bizarrerie assez inexplicable, on a jugé à propos
d'enclore ces temples, trente fois séculaires, d'une barrière fermant à clef . Le terrain houleux et inégal appelle la pioche et la hotte, mais l'inertie et la faiblesse maladive des populations environnan'es laisse à l'état de friches ces monticules et ces terrasses qui recèlent peut-être des trésors échappés des bras surchargés des compagnons de Robert Guiscard. Et c'est à peine si les paysans de Capaccio daignent en fouillant du bout de leur canne mettre à jour quelque monnaie ou quelque débris de bronze ou de poterie. De temps en temps un curieux venu de Naples, ou même de plus loin entreprend sur des indications souvent fantastiques de fouiller tel ou tel endroit. On nous montra derrière le temple de Cérès une excavation pratiquée il n'y a pas longtemps par un Anglais et qui n'aboutit qu'à découvrir des fragments de marbre et des tessons de terre cuite.
Au moment où nous montions en voiture, deux ou trois paysans sortis de terre entre les roues nous offrirent, à des prix insolents, de petites médailles de bronze et des morceaux de verre qu'ils nous laissèrent pour quelques sous.
La route que Ion suit pour aller prendre le chemin de fer de Naples à la Cava, et que l'on quitte un instant pour aller visiter le couvent de la Trinité, est une vraie route italienne, bordée de peupliers et de roches disparaissant sous la verdure. Le couvent est situé au premier étage d'une vallée en entonnoir, qui semble faite pour servir de rçtraite à des solitaires studieux. Et en effet les bénédictins de la Trinité, s'ils ne sont pas les plus savants moines de Tltalie, en sont au moins les plus in-
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trépides conservateurs. Tapis au fond de leur nid de feuilles, ils ont échappé à toutes les chances de dévastation, et recueillent depuis Fan mil l'histoire du pays en chartes et en diplômes.
C'est la première fois de ma vie que j'ai vu des parchemins rangés, non pas à plat ou en portefeuilles, mais en rouleaux, comme des volumes antiques ; ce qui fait ressembler les rayons des salles à ces casiers où les barbiers de village serrent les serviettes de leurs abonnés. Cette façon de conserver les parchemins est, paraît-il, la plus ménagère, et de fait il est difficile de voir des archives en meilleur état que celles du monastère de laCava.
Le père chargé de faire aux visiteurs les honneurs de toutes ce3 richesses est un érudit sérieux dont l'esprit toujours au niveau de la science souftre des questions saugrenues que lui adressent les ignorants. Heureux homme ! Eh ! s'il n'avait pas ce grain de sable à son soulier, comment ferait-il pour gagner le ciel dans cette vie d'or du savant entouré de tous les monuments de son culte ?
Le séjour de Naples au retour des excursions n'est pas précisément ennuyeux : il est plutôt fade. Il en est ainsi, pour l'étranger qui passe et n'a pas le temps de songer à des liaisons, dans toutes les villes où Télément moderne et uniforme est en voie d'absorber l'élément ancien et pittoresque.
Naples tend de jour en jour à se parisianiser, et avant peu la transformation sera faite. L'élément civilisé partant du centre envahit pied à pied la circonférence, et refoule hors du cercle les derniers vestiges de la ville ancienne. C'est à peine si au Môle, à Pie-di- Orotta, et dans les Calle du vieux marché, on retrouve quelque souvenir des mœurs et de la physionomie d'autrefois. Tolède, qui expulse dans les ruelles adjacentes les boutiques d'acquajioli, a tout à fait l'air de la rue Yivienne. Chiaja n'est plus qu'une rue de Rivoli comme une autre, bordée d'un côté par une rangée de maisons à façades symétriques, et de l'autre par la grille en fer bronzé de l'ancien jardin de la Villa
Reale replanté sur le dessin du Palais-Royal de Paris. Le célèbre Café de l'Europe, campé à l'angle d'une place, rappelle à s'y méprendre le Café de la Régence, et le nouveau cimetière même, pour la variété et le goût des monuments, est un parfait confrère du Père Lachaise.
La même transformation qui s'opère dans la ville, s'opère aussi dans les mœurs. Pour le moment, les Napolitains, récemment conviés aux honneurs de la garde nationale, jouent aux soldats comme les Parisiens après les journées de Juillet. Les officiers paradent dans les cafés et sur les promenades publiques en uniforme et le sabre au côté. J'ignore s'ils ne se montrent pas dans cette tenue martiale à l'Opéra, le théâtre San-Carlo étant fermé lors de mon séjour à Naples. L'enthousiasme de la nouveauté se formule quelquefois par des naïvetés d'une audace incroyable. J'ai entendu un soir un artiste bien posé à Naples et des plus ardents patriotes proposer l'institution dans chaque quartier d'une compagnie d'Jionnêles gens. De quoi donc aurait-on composé les autres ?
Il n"y a plus que des bourgeois à Naples. Le peuple, ce'peuple si gai, si comique, inspiré, inventif dans ses drôleries, n'existe plus. L'habitude clu gain et du commerce l'a rendu prudent et réfléchi. Il ne retrouve sa verve que pour divertir et mystifier l'étranger, et il semble alors qu'il la montrej comme les vieilles filles de Procida montrent leurs beaux costumes aux Anglais. Les lazaroni ont des paletots et des casquettes qu'ils ôtent très-poliment ; ou plutôt le lazarone est transfiguré : ce n'est plus qu'un commissionnaire or-
dinaire qui bientùt portera la médaille et connaîtra la loi. On ne vole presque plus à Tolède. Jai rapporté de Naples ma montre, ma bourse et à peu près tous mes mouchoirs. Encore un mot, le peuple napolitain se moralise : il est perdu. Et qu'on ne croie pas que je m'amuse sottement à faire ce qu'on appelait il y a dix ans « du paradoxe ! » Dieu merci, je ne porte pas de si vieilles modes. Je dis ici du Napolitain, ce que j'ai dit ailleurs du musulman. Changer le caractère d'un peuple, c'est le pervertir ; lui imposer des vertus qui ne ressortent pas de sa nature propre, c'est le démoraliser. Voler un mouchoir, couper une bourse, ce nest pas grand'chose. Mais tout un peuple, un peuple pétulant, joyeux, chantant, devenu tout à coup réservé, taciturne, calculateur, idiot ; l'hypocrisie et la caisse d'épargne remplaçant la belle humeur en l'insouciance, il me semble que cela est grave, et je trouve à ce prétendu progrès une odeur de corruption qui m'écœure et me dégoûte. Laissez à ce peuple, léger j'en conviens, gourmand comme un moineau, menteur comme un masque comique et chippeur comme une pie, laissez-lui sa légèreté, son imprévoyance et son effronterie naïve. Amusez-vous de ses bouffonneries et de ses grimaces; et puis veillez sur vos poches, c'est votre affaire. Autrement vous ne réussirez qu'à faire du moineau franc un sournois, du comédien un cabotin et du lilou un escroc.
Ce que le peuple de Xaples a mieux gardé que sa gaieté, c'est sa paresse. Le Napolitain est actif, il tourbillonne, il court, gambade et fait cent pas pour un. Il porte au galop une malle sur son épaule d'un bout
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de la ville à l'autre. Il se démène comme un possédé, de parole et de geste, derrière sa petite boutique de coquillages ; mais quant à travailler dans une boutique ou dans un atelier, ou à faire des journées l'outil à la main, il ne sait. J'ai vu un matin à la porte de V Hôtel de Russie, trente gaillards à torses d'Hercule attroupés autour d'un ouvrier plombier occupé à réparer un conduit de gaz : l'ouvrier était Piémontais. Ils y restèrent jusqu'au soir, sans bouger, aussi stupéfaits devant cet homme qui travaillent que le serait un naturaliste à qui Ton montrerait une licorne ou un hippogriffe vivants. Que voulez-vous ? ils sont nés pêcheurs, bateliers, coureurs, faiseurs d'émeutes ; ils ne sont pas nés ouvriers, voilà tout: et on ne les changera qu'en les abrutissant.
Les enfants du moins, jusqu'à l'âge de l'école et un peu au delà, restent dans la pureté du caractère primitif.
Le marmot qui court tout nu, je dis tout nu, sur les dalles de Chiaja, accostant les équipages et tendant innocemment des bouquets aux dames ;
Le galopin courbé sur ses billes, qui quitte sa partie pour vous dire avec mille contorsions qu'il meurt de faim ;
Le polisson qui guette l'ouverture des fenêtres et salue votre réveil d'une fanfare insensée au moyen de son nez, de ses dents et de ses doigts fourrés dans la bouche, sont encore d'assez bons spécimens de Polilichinelle.
Un soir, en arrivant au restaurant de la Villa Reale, je trouvai devant le perron une large flaque d'eau
amassée pendant une forte pluie. Comme je prenais le tour pour gagner la porte, une bande deofents qui jouaient à quelque cent pas de là accourut et fondit sur moi comme un vol de pigeons sur une poignée de grains. L'un s'empara de mon pied droit, l'autre de mon pied gauche : qui, qui, qui, signor ! ie fus obligé, pour ne pas tomber, dempoigner deux d'entre eux par le cou tandis que deux autres me soutenaient les reins, et que le reste de la troupe, les bras étendus et criant à qui mieux mieux, s'efforçait de métayer, qui de la main, qui du bout du doigt. Et je lis ainst mon entrée dans la salle du restaurant, tel qu'un maître d'école vertueux porté en triomphe par ses élèves. Personne, du reste, n'y trouva à redire ; et mes poriatori s'en retournèrent contents, autant du bon tour que de mes grani. Mais que deviendra cet entrain sous le régime de l'enseignement primaire et du patronage ?
11 y a pourtant à Naples un conservatoire de l'esprit populaire ; c'est ce petit théâtre de San-Carlino, près du Môle, où l'on joue dans le dialecte des mariniers et des portefaix de petites comédies préparées et non écrites. La plupart des grandes villes d'Italie ont ainsi à côté de l'Opéra et du Théâtre Royal ou Grand-Ducal, consacré aux genres nobles, un petit trou, un bouge, où le génie du lieu, du terroir, parle sa langue et s'ébat librement et sans prétention littéraire. Tel est le théâtre Capranica, à Rome ; tel était à Venise, au temps de Gozzi, le théâtre San-Samuele. Chacune de ces petites scènes locales correspond à un type original et singulier qui est l'incarnation du tempérament et du caractère spécial de la province : Giralomo à Milan,
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Arlequin (Zanni) à Bergame, Pantaleone à Venise, Cassandre à Rome. Partout où le caractère national s'est formulé dans un personnage traditionnel, on retrouve de ces petits théâtres populaires auxquels, nous autres Français de Paris, n'avons rien d'analogue à opposer que le théâtre des Funambules, au beau temps de Debureau. A Naples, le héros, le Capo comico de San-Carhno est Polichinelle, Pulcinello, lequel, comme on sait, n'a rien de commun avec le polichinelle français, caricature de T espagnol ou du gascon, que Charles Magnin fait remonter jusqu'à Henri lY. Pulcinello est droit comme un I et vêtu de blanc comme notre Pierrot auquel il ressemblerait tout à fait, sans son haut bonnet en forme de tuyau de poêle, et si sa camisole, au lieu de tomber tout droit, n'était serrée à sa taille par une ceinture. La dissemblance est comblée par un demi-masque noir au nez crochu comme le bec d'un poulet {Pulcinello) d'où vient le nom du personnage. Figure, geste, accent sont, nous dit-on, la charge du Calabrais, qui est pour les Napolitains purs, ce qu'est le Gascon pour les Parisiens, un provincial, une caricature, un extravagant. L'accent du calabrais Pulcinel et le patois de ses compagnons Paner azio, Limone, rendent la comédie tout à fait inintelligible pour un étranger ; d'ailleurs le comique du dialogue est fait d'allusions à de menues circonstances, événements du jour, nuances de caractères, etc., qu'un Napolitain seul peut comprendre. Il reste cependant dans la pantomime qui est excellente un divertissement suffisant pour les yeux. Dans ces derniers temps, le petit théâtre de la rue
du Môle a dû une recrudescence de faveur au double talent de Tacteur-auteur Altavilla. Cet homme extraordinaire est le Molière de la troupe, et si l'on pense qu'il faut au public de San-Carlino une pièce nouvelle chaque semaine, on prendra une assez haute idée de son génie dramatique . L'emploi d'Altavilla n'est pas celui de Polichinelle ; il s'est créé à côté du héros populaire un emploi mixte de raisonneur et de rôle marqué dans lequel il obtient le plus "grand succès. La comédie où je l'ai vu jouer, intitulée Zc Billet au porteur {Il bordera al latôre), était un imbroglio basé sur un mariage clandestin et une paternité douteuse. Il y représentait un vieux mari débauché et fugitif venant réclamer ses droits pour profiter d'un héritage. Il portait le costume du siècle dernier, large habit français violet à revers bleus, perruque, jabot, culotte courte et souliers à boucles. On l'aurait pris pour un de ces pères maudissants des tableaux de Greuze, dont il avait par moment le geste allongé et l'attitude tragique. Quoique vieux déjà ou près de la vieillesse, Altavilla est encore un bel acteur ; sa figure est noble, les bras bien attachés gesticulent amplement et sans angles. Autant que j'en ai pu juger par ce seul rôle, c'est un comique réfléchi, plutôt qu'un bouffon.
Cette faveur d'Altavilla a pourtant subi une éclipse vers 1860. Etant en représentation à Rome pendant la révolution de Naples, il s'avisa de se moquer des Piémontais et du forestiè^-e Gallubarde (Garibaldi). Etait-ce pour faire sa cour au gouvernement pontilical, ou bien Altavilla était-il au fond, comme l'est, au reste, une bonne partie du peuple napolitain, assez
mal édifié à 1 endroit de l'occupation piémontaise ?' Toujours est-il qu'à son retour à Naples les habitués de San-Carlino l'injurièrent et lui jetèrent des pommes. Peu à peu cependant Facteur aimé reprit son ascendant. 11 est aujourd'hui tout à fait rétabli dans les bonnes grâces du parterre.
J'ai déjà dit que le théâtre de San-Carlino était proche du Môle. Et certes la place est bonne ; car il est ainsi au cœur de son public. La maison elle-même est de chétive apparence, une façade étroite tapissée d'affiches en lambeaux, un couloir sombre, c'est bien là la mine d'un théâtre de mariniers et de portefaix. Eh bien, cette fois encore la mine est trompeuse. Le talent et la réputation d'Altavilla, en faisant la fortune du théâtre, a transformé la salle. Il est arrivé là la même chose qu'à Paris du temps de la vogue de Debureau, alors que les équipages passaient devant le Gymnase pour s'arrêter aux Funambules. Il est devenu de bon ton dans la bonne société de Naples d'avoir sa loge à San-Carlino. Vous entrez, et là où vous attendiez un taudis noir et fumeux, une cohue, des voisins en guenilles, vous trouvez une salle élégante et claire, un parterre calme et dans les loges les modes de Paris. Ici encore la vertu bourgeoise a tendu le cordeau des convenances devant la passion populaire. J'ai dit plus haut que San-Carlino était un conservatoire ; le mot allait plus loin que je ne pensais. Conservatoires, musées. ne sont-ils pas des institutions de décadence?
A quelques pas de San-Carlino, sur le largo del Cas-^ tello, est la Fenice, théâtre du même ordre, qui a la spécialité de dramatiser les accidents, crimes et autres
événements journaliers dont s'émeut l'opinion publique à Naples. Un pauvre diable d'bonnne de mer s'est tué par amour pour la fille d'un pâtissier ; un jaloux a occis sa maîtresse ; une fille a été enlevée par son amant; les voleurs ont dévalisé un marchand pendant la nuit ; aussitôt les dramaturges de la Fenice se mettent à l'œuvre. Le fait est analysé, développé, orné quelquefois ; on vous le découpe en actes et en scènes. Huit jours après, souvent moins, les rôles sont appris, la pièce est répétée, et une affiche peinte comme par un vitrier annonce la représentation au public. C'est une gazette des tribunaux en action, qui en vaut bien une autre, surtout chez un peuple amoureux de spectacles et qui n'est point Usard comme le peuple de Paris.
Je ne sais si cette réflexion est de moi ou d'un autre, mais il me semble qu'en Italie, où le génie artistique est double, musical et pittoresque, il est rare qu'un même pays soit également avantagé de l'un et de l'autre don. Je sais bien qu'on m'objectera Rossini né àPésaro, à deux lieues d'L'rbin, et Palestrina, le Prince de la Musique, compatriote de Raphaël et de Michel-Ange. Ce sont là des raisons ; mais il y aurait de quoi répondre. On pourrait me répondre aussi que d'un bout de la Péninsule à l'autre tout le monde chante, aussi bien à Reggio de Calabre et à Catane, patrie de Rellini, qu'à Milan et à Bologne. Mais il est moins question pour moi des aptitudes que des résultats. Je vois de certains pays glorifiés parla peinture et d'autres par la musique; Venise, par exemple, est un pays de peintres et Xaples un pays de musiciens; cela n'est pas douteux même au musée Bourbon, ou malgré les œuvres de Luca
Giordano, de Macco Spadaro et de Salvatore Rosa, il est difficile de reconnaître une école napolitaine. Les scènes de la peste et de la révolution de Naples de Macco Spadaro sont du moins amusantes comme des anecdotes, et l'on y retrouve le goût naturel du peuple Napolitain pour la mimique et la mise en scène. Ce brave garçon, ce patriote compagnon et peut-être lieutenant de Mas'Aniello, se faisant Thistorien de sa ville et le héraut de son héros, me paraît même plus Napolitain encore que Salvator Rosa. Et dans tous les cas ils sont à eux deux toute l'école napolitaine, l'un à la ville, l'autre dans la campagne. L'histoire et le paysage ou même le paysage et l'anecdote sont bien les genres qui conviennent à cette nation active et mobile, trop mobile dans ses enthousiasmes pour pouvoir s'absorber dansTabstraction ou planer dans l'allégorie.
En cette même année (1863) le nouveau gouvernement, voulant donner une preuve de sa sollicitude pour les beaux-arts, mit au concours trois sujets de l'histoire nationale. Les trois tableaux couronnés furent exposés dans une salle du rez-de-chaussée du musée Rourbon, à deux pas du moulage de M^^^ Diomède. C'était de la peinture raisonnable, — de bons tableaux d'élèves, — comme il en éclôt chaque année en nombre à nos expositions, de couleur un peu sombre, sans doute par manière d'hommage à Salvatore, et qui rappelaient M. Guignet, comme M. Guignet lui-même rappelle le peintre des Abruzzes. J'ai perdu le programme où étaient indiqués les sujets mis au concours ; et malheureusement dans aucun des trois tableaux la composition n'était assez concentrée, ni assez parlante pour laisser
un souvenir précis. C'était cependant supérieur à ce cpie j'avais vu à l'exposition de Venise.
Naples a d'ailleurs sur Venise cet avantage de posséder deux vrais artistes tout à fait à la hauteur du niveau contemporain, MM. Felipe etNicolo Palizzi, frères de M. Joseph Palizzi, depuis longtemps établi à Paris et qui a figuré avec succès à nos expositions annuelles. M. Felipe Palizzi, l'aîné, qui est très-considéré à Naples, peint très-franchement et très-savamment la campagne des environs de la ville et des Calabres. C'est le seul peintre que j'aie vu en Italie, travaillant journellement comme on le fait à Paris dans un atelier bien outillé et bien meublé d'études. Il fait tort à son pays en ne se montrant pas à nos expositions.
De Naples à Rome neuf heures de chemin de fer ! — Sans doute il n'est plus temps de s'extasier sur les miracles de la vapeur et de soupirer au souvenir des voiturins et des pataches. Pourtant, s'il est encore un lieu du monde où l'on ait le droit d'être étonné de cette rapidité furieuse et aveugle, n'est-ce pas dans ces campagnes jadis religieusement visitées par des pèlerins qui avaient la pique en main et le sac au dos? Il n'y aura plus rien désormais entre Rome et Naples ; et Ion ne verra plus s'arrêter aux stations que des châtelains ménagers de leurs chevaux, ou des artistes de mœurs régulières partis de Rome par le premier train et qui s'en retourneront le soir dîner au Lèpre. Fulton a renversé la fourmilière des touristes allant et venant^ et grouillant dans un rayon de cinq lieues.
Levoiturin méritait de disparaître; car il était un tyran. Il y a de quoi frémir à lire les modèles de con-
trats imprimés dans les manuels pour l'usage des voyageurs novices. Stipulations pour la grandeur de la voiture, pour les ressorts, pour le nombre des places, pour làge et la santé des chevaux ; clauses pour la nourriture et pour la chambre à l'osteria; réserves à l'endroit du pourboire {bona mano) et des arrhes (caparm). Et quand on pense qu'après de si minutieuses précautions il n'était pas encore sur que l'homme avec qui vous aviez traité fut réellement celui à qui vous aviez affaire, ni que la voiture qu'on vous avait montrée fût la même qui se trouvait à votre porte le jour du départ! C'est à se demander ce qu'il restait à faire aux brigands. Mais, encore une fois, c'en est fait : Tosteria est abandonnée ; le calessino moisit sous le hangar et les chevaux sont retournés au labourage, à moins que. pour comble d'ironie, ils n'aient été requis pour le service des correspondances des chemins de fer. Tout ce que Ton peut espérer, c'est que. vaincus, humiliés par une concurrence irrésistible, hôteliers et voituriers seront rentrés en eux-mêmes et convertis à des sentiments plus humains.
— Rome^ Rome\ crient à l'arrivée les employés du train, tous français à ce qu'il me sembla.
Rèvé-je? Vais-je descendre à Courbevoie ou à Chaville? Suis-je parti de Naples ou de la gare Saint- Lazare?
— Où sommes-nous? demandai -je en mauvais italien.
— A Rome, monsieur, me répond une voix incontestablement parisienne.
— Mais dans quel quartier entrons-nous ?
— Dans le quartier de Sainte-Marie-Majeure, près des thermes de Dioclétien.
Quel voisinage pour un embarcadère de chemin de fer!
L'omnibus delhôtel français de la Minerve stationne à la porte. Mais je n'ai pas la patience d'attendre qu'il soit au complet, et je me livre corps et biens à un cabriolet.
Rome, ainsi traversée rapidement à la clarté du gaz, a l'air d'une ville comme une autre, mais dune ville royale où il y a plus de palais que déniaisons. La petite place.de la Minerve, avec son obélisque et son église, a bonne grâce. A l'heure où nous arrivâmes (huit heures et demie) elle était déjà déserte, et toutes les boutiques en étaient fermées, à l'exception d'un petit café où j'entendais chanter et causer deux ou trois soldats français.
On n'arrive pas à Rome à neuf heures du soir pour se coucher. Aussi, après un dîner escamoté plutôt que pris, je me lance dans l'inconnu avec l'assurance d'un homme qui se sent protégé par le drapeau de sa nation.
Je passe devant le Panthéon sans le reconnaître. Après quelques zigzags dans la nuit je débouche sur une place carrée au miheude laquelle je distingue dans l'ombre une forme étroite et perpendiculaire. Plus de doute, je suis sur la place Colonne : voici le Corso, voici la librairie française de Merle dont le commis très-obligeant me donne les premières instructions pour me conduire et me retrouver dans la ville. Pour aller au Forum, je n'ai qu'à tourner à droite. Malheu-
reusementje tourne à gauche, et j'arrive à la place du Peuple.
Je ne m'en plains pas. La place du Peuple est pour l'étranger la clef du labyrinthe. Les deux églises qui s'avancent en promontoire sur la place séparent les trois principales rues de Rome ; à droite, la rue de Ripeîta qui longe le Tibre, à gauche, la rue delBafiuino qui mène à la place d'Espagne ; au milieu est le Corso qui traverse la ville et par conséquent mène à tout. L'aspect de la place du Peuple suffirait à guérir un Français de 1860 du goût que les architectes modernes cherchent à nous donner pour les places immenses et les espaces incommensurables. Bien que très-grande en effet, cette place est de si bonnes proportions que la vue en est en quelque sorte soulagée. Le regard ne s'y perd pas, et l'individu n'y est point anéanti et réduit à l'état de mouche, comme sur la place de la Concorde ou au Carrousel. Il reste ^léanmoins assez de vide autour de l'Obélisque et des fontaines monumentales qui l'accostent, pour qu'aux heures de la promenade équipages, carrosselles et omnibus puissent circuler sans embarras ; ce qui prouve, comme je le disais, que la beauté de l'aspect est plutôt affaire de proportion que de dimension.
C'est une grande épreuve pour le voyageur nouvellement arrivé dans une ville que le premier regard jeté sur le plan. Le plan de Venise est brouillé comme une îourmilière, et l'on désespère, à première vue, de jamais retrouver son chemin à travers ce lon'g dédale de rues, de ruelles, de ponts, de canaux, de canalets, de portiques et d'impasses. Le plan de Constantinople
est mystérieux comme un gouffre, et l'on ne peut compter que sur T habitude machinale des pieds et sur les artifices de la mnémonique pour se tirer du vague. Le plan de Rome est rassurant, à cause des trois voies longitudinales dont je viens de parler et qui sont pour l'étranger un moyen de repère infaillible.
Le Corso est la seule rue de Rome qui ressemble aux rues d'une autre ville. Ses deux conjointes, la Ripetta et la via del Babuino, sont déjà d'un caractère trèsparticulier. La via del Babuino n'est marchande qu'en traversant la place d'Espagne. La Ripetta, avec ses hautes maisons, son petit port ouvrant sur la campagne, et son bac en façon de galiote, est encore la rue monumentale et pittoresque des tableaux de Joseph Yernet. Partout ailleurs les maisons fermées, la rareté des boutiques, le silence, la réserve insouciante des passants, vous avertissent que vous êtes dans une ville fière, habituée à s'imposer aux étrangers, sans faire la moindre concession à leurs modes et à leurs allures.
Quelle différence avec la bouffonnerie servile de Naples et avec la mendicité indiscrète de Venise ! A Rome, l'homme du peuple ne fait nullement attention au forestière. 11 se soucie peu détre son portefaix ou son cicérone, encore moins d'être son flatteur ou son client. On raconte mille preuves de ce désintéressement farouche qui surprend le voyageur arrivant de Naples, de Venise ou de Milan. Un jour deux artistes français admiraient sur le Ponte Molle un beau cadet appuyé sur le parapet, et si bien campé, et avantagé d une si belle barbe noire, qu'il aurait fait, disaient-ils, un modèle sans pareil. Le Romain, qui les avait com-
pris, s'en alla se faire raser chez le barbier voisin. A côté de cela, des brigades entières de paysans et de citadins, hommes, femmes, enfants, se font embaucher chaque année pour aller poser à Paris avec l-eurs costumes. Le Romain pose, si c'est son état ou son goût ; mais, s'il n'est pas du métier, et pour peu que la besogne lui déplaise, il vous enverra promener. A la place du garçon de Ponte Molle mettez un Vénitien ou un facchino du môle de Naples, comme il aurait vite compris la spéculation qu'on lui offrait ! comme il eût amadoué ses admirateurs ! comme il les eût amorcés par de belles poses et par des contorsions propres à faire valoir ce qu'on vantait en lui !
Cette différence de caractère est frappante dès les premiers jours de l'arrivée à Rome. On est tout étonné de déjeuner sans importuns et sans parasites, et d'être obligé de courir après un commissionnaire. La mendicité est rare, surtout relativement aux autres villes d'Italie. Elle est d'ailleurs régularisée. Les mendiants classés et connus pour tels portent un brassard qui constate leur droit. A part ces indigents légaux, personne ne tend la main. On trouve, il est vrai, dans la ville papale un genre particulier de mendicité, la mendicité indirecte, la quête, faite par les moines au profit des pauvres. Chaque matin, en descendant de l'hôtel Minerve, on est salué au bas de l'escalier pai un père mariste, ou trinitaire, ou capucin, qui vous présente un tronc. Et, ma foi ! on est si heureux d'être à Rome, qu'il semble tout naturel de payer le plaisir de chaque jour de quelque menue monnaie donnée à ces pères charitables.
303 L'ITALIE ET COXSTANTiNOPLE
Le Romaii) travaille peu, mais il travaille. Ce à quoi il tient surtout, c'est à ne travailler qu'autant que cela lui convient. 11 y a quelques années un ingénieur français entreprit de construire un pont suspendu sur le Tibre. Le gouvernement romain, en lui accordant la concession qu'il demandait, lui posa pour condition d'employer des ouvriers du pays , voulant que les sommes considérables qu'il allait dépenser profitassent à la population. Pourtant, si raisonnable que fût cette condition et quelque bonne volonté qu'eût l'ingénieur français de s'y conformer, elle fut bientôt reconnue inexécutable. Malgré les tarifs les plus avantageux, les ouvriers romains ne purent jamais s'astreindre à travailler au delà du quart de la journée. Ce quart de salaire représentait la taxe de leurs besoins journaliers, et on ne put jamais leur persuader qu'ils eussent intérêt à gagner un sou de plus. Le pont fut achevé par des ouvriers piémontais et français.
J'ignore si le déblayement du Forum est encore à l'ordre du jour. Il ne me semble pas qu'on s'en occupât du temps de mon séjour, ou bien ce serait l'histoire de « l'ouvrier » employé pendant les premières années du règne de Louis-Philippe à bâtir l'Arc-de- Triomphe de l'Étoile, et qui se reposait de temps en temps. Un de mes amis qui a habité Rome avant moi, m'assure que je me trompe et que mon erreur vient de ce que je n'ai pas su me rendre compte de la manière dont les travaux publics s'exécutent à Rome. Trois ouvriers terrassiers sont, me dit-il, dispersés sur le Forum, chacun d'eux a devant lui une brouette qu'il doit remplir et dans laquelle, à la vérité, il jette de ^
loin en loin une pelletée de terre. Quand la brouette est pleine, l'ouvrier jette autour de lui un regard désespéré, comme pour prendre les Dieux à témoin de la nécessité à laquelle il est réduit. Puis il empoigne les deux brancards et pousse devant lui vingt ou vingtcinq pas. Après quoi, il s'arrête pour se reposer ou pour allumer sa pipe. Si sa bonne fortune envoie sur son cbemin un camarade, ils taillent une bavette et quelquefois s'en vont boire un coup au cabaret prochain.
Au commencement de l'occupation, le commandant des forces françaises n'aurait pas demandé mieux que de mettre ses hommes à la disposition du gouvernement romain. Mais nos soldats, habitués à prendre la consigne au sérieux, auraient donné le mauvais exemple. Ils se seraient mis à la besogne à l'aube et s'y seraient attachés jusqu'au soir, gaiement et sans désemparer. Cette continuité d'énergie eût humilié les Romains ; et le gouvernement refusa l'offre du général français, pour ménager la susceptibilité de la population.
Cela n'empêche pas que les Romains ne soient bons ouvriers à l'occasion. Seulement ils veulent en prendre à leur aise. Les idées modernes d'émancipation par le travail, d'épargne, de capital ne sont point leur fait. Ils travaillent par nécessité et pour gagner le pain quotidien. Ils ne comprendraient rien aux axiomes socialistes de I8i8, à l'oisiveté assimilée au vol, à la solidarité, etc. Les paysans qui font commerce de fruits et de légumes font vendre leurs denrées par leurs femmes et se promènent sur le marché, drapés
dans leur manteau et le chapeau sur les yeux. Mais le triomphe, la plénitude de la joie et de Torgueil, c'est de traverser la ville au trot de leur bidet et le fusil à l'épaule.
Le fusil, l'arme, est la folie du Romain. Désarmé, aux champs ou à la ville, il n'est qu'un paysan comme un autre. Armé, il est un autre homme. Il semble qu'il grandisse de tout son passé et que les histoires de Tite-Live lui montent à la tête : civis Romanus sum !
Un voyageur français s'est étonné de ce que les paysans romains, quand ils avaient quelque contestation entre eux, au lieu de la porter devant le juge de paix, la vidaient à coups de couteaux. Mais c'est précisément cet amour du fusil et du couteau qui empêche ce peuple de s'avilir et de devenir comme le populaire de Naples, mendiant, bouffon et rulien. Les filles de la campagne et des faubourgs de Rome ne se prennent d'amour que pour l'homme qui a fait un bon coup. Il est remarquable d'ailleurs que cette justice du couteau est acceptée sans appel. Le plaideur condamné, fùt-il l'agresseur, recule son mur ou sa borne; et les deux parties trouvent leur compte à cette jurisprudence expéditive qui leur épargne du temps, des démarches et de l'argent.
Ce peuple est encore un peuple héroïque. Il n'a pas seulement, comme beaucoup d'autres peuples de l'Italie, le courage de l'assassin et du bandit. Je lis dans Stendhal, qu'en 1798, lors de la première république romaine, des ouvriers et des paysans s'enrôlèrent dans nos armées et firent merveille.
La plupart des campagnards que l'on rencontre à
Rome, sur les places et dans les marchés, nont guère plus de cinq pieds de haut ; mais à la démarche, à l'altitude, au regard, on devine que ces petits hommes, vigoureux d'ailleurs, sont pleins de résolution et ne comptent que sur eux-mêmes. Le manteau dont ils s'enveloppent et dont ils sont lîers comme d'un privilège national, n'est pas le vaste pavillon de drap dans lequel les artistes se drapent ; c'est plutôt une longue pèlerine descendant jusqu'à mi-jambe et chargée de trois ou quatre petits collets, qui n'a "que juste assez d'ampleur pour faire le tour du corps et passer pardessus l'épaule. Le chapeau pointu est très-haut, et les bords rabattus obombrent le visage jusqu'à la moitié.
Vers la mi-novembre, j'ai vu les paysans du marché de la Rotonde * prendre leurs habitudes d'hiver, et venir s'accoster en plein soleil autour de la fontaine, roulés dans leurs manteaux. Ils avaient ainsi très-bon air et parlaient entre eux sans éclat, entre dents et moustaches, sans provoquer l'attention de personne.
11 est en somme difficile, même après un court séjour, de ne pas prendre bonne opinion de ce peuple romain, si sobre, si grave, si fier. Il n'y a pas tant de différence qu'on le croirait de ces plébéiens taciturnes à ces braves marchands turcs qui attendent le chaland sans le provoquer, assis dans leurs boutiques, obligeants sans servilité et silencieux par discrétion et par respect d'eux-mêmes. Chez les uns comme chez les autres la fierté a pour mobile un sentiment élevé, abstrait, religieux; c'est pour ceux-là l'orgueil du nom romain, pour ceux-ci la foi dans les promesses du prophète et