GENÈVE
n'ai pas appris la géographie dans mon enfance m'avaient tous dit que Genève était bâtie en amphithéâtre, et ce mot pompeux, auquel l'a circonllexe donne une ampleur si majestueuse, mavait fait rêver la décoration la plus pittoresque, une ville étagée en gradins sur une colline circulaire, dominant de partout le lac et lui faisant un cadre animé. Car il y avait bien aussi un peu d'horlogerie dans mon rêve : mon imagination créait une opposition éloquente entre la navigation silencieuse du lac et la rumeur laborieuse dune ville industrielle, bruit de marteaux et de limes, cris des travailleurs, fourmillement d'une population affairée. — Je préviens ceux qui auraient été dupes -de la même illusion, que rien n'est plus différent de la réalité. Genève n'est pas située sur le bord du lac, mais à son extrémité, je dirais volontiers au fond, et ne l'entoure que dans sa partie la plus étroite. Pour voir le lac dans sa beauté, il faut sortir de la ville, et faire une demilieue au delà. La situation pittoresque que j'avais rêvée pour Genève n'existe que pour Vevey, Évian et les villages riverains. Quant à l'agitation bruyante que je m'attendais à trouver dans une ville réputée l'une des plus commerçantes de l'Europe, c'est un mécompte de plus. Genève travaille sans doute, mais travaille à huis clos, et rien ne transpire au dehors de l'activité de ses ateliers.
Pour découvrir une Genève caractéristique et individuelle, il faut gravir, derrière le quai du Nord, les anciens quartiers où sont rassemblés l'Hùtel de Ville, la Bourse et la Bibliothèque. Là se retrouvent encore dç vieilles constructions en pierre de taille dont les
lignes n'ont point changé; de braves hôtels armoriés, à pignons et à poivrières, des maisons à croisillons qui ont soutenu des sièges ; tout un passé vénérable et loyal. En escaladant une de ces rues, où un cheval ne pourrait se tenir que sur deux pieds, j atteignis à une sorte d'esplanade plantée de tilleuls en quinconces, d'où la vue s'étend à la fois sur la ville, sur le lac, et à droite sur des terrains encore vagues où se reconnaissent l'Observatoire et le Jardin botanique. Je restai quelque temps assis sur un banc de pierre à contempler ce vaste panorama. C'est vraiment de cet endroit qu'on domine le lac, et il est à craindre que les nouvelles entreprises, en projetant la ville sur l'autre rive, par delà le quai des Bergues, n'aient gâté la physionomie de Genève.
En redescendant vers l'est par des rampes des plus accidentées, on retombe dans le seul quartier un peu vivant de Genève, le quartier des libraires et des marchands de nouveautés* C'est dans la rue principale de ce quartier (la rue de la Corraterie) que l'on retrouve quelque chose de l'activité et du va-et-vient des grandes villes. Dès le premier jour, on remarque que la même liberté dont jouissent les jeunes filles à Londres est aussi laissée aux demoiselles de Genève. A de certaines heures du matin et du soir, on voit les jeunes Genevoises se rendre à leurs leçons, et trotter, le carton sous le bras, comme vont à Paris les collégiens et les étudiants. Les filles du Valais se distinguent par de larges cravates blanches, abris de leurs afflictions. Les jeunes protestantes, colletées jusqu'au menton et coiffées de vastes chapeaux de paille noués par de larges