GENÈVE 2J
rubans qui leur cachent la moitié de la iigure, regardent audacieusenient les messieurs entre deux yeux, comme pour leur dire : venez donc vous attaquer à des viei'ges cuirassées de morale évangélique ! Les catholiques se reconnaissent à plus de simplicité dans la démarche et à plus de douceur dans le regard.
Toutefois, sur les quais déserts, dans ces rues fréquentées seulement à de certaines heures, dans les vieux quartiers silencieux, sur les promenades solitaires, une même question se représente sans cesse à l'esprit du voyageur : — Où sont les Genevois ? où vont-ils ? que font-ils ? où les rencontre-t-on ? où est la société genevoise ? Cette curiosité eût pu me mener loin. Aussi, considérant que j'avais épuisé la série des plaisirs que Genève offre aux étrangers; que j'avais contemplé Jean-Jacques Rousseau dans son île, et suffisamment étudié les tuyaux de cheminée fantastiques signalés par l'auteur iïltalla, je pris bravement mon billet pour Milan, et le lendemain matin je m'embarquai sur le bateau, qui pour première étape devait me déposer à Villeneuve.
Je dois dire que le lac fit bien les choses, et que pour la bienvenue il me régala d'un petit grain qui changea complètement la décoration. J'eus même le plaisir de voir deux de mes voisins pris du mal de mer. Enfin, après avoir laissé Évian à ma droite, Vevey et Chillon à ma gauche, j'arrivai à la tombée du jour à Villeneuve. £t de là deux heures de chemin de fer et une demi-heure d'omnibus me transportaient à Sion, où m'attendait la diligence avec laquelle je devais franchir le Simplon.
•24. L'ITALIE ET CONS lA.NTLXoFLE
Une diligence est devenue dans l'état actuel de la civilisation quelque chose de rare et dinquiétant. Ha- .bitué par vingt ans de chemin de fer à la solide et massive structure des wagons, on ne considère pas sans appréhension cette bizarre machine imprudemment juchée sur de hautes roues, et qu'un obstacle souvent minime peut arrêter et renverser. On sait d'ailleurs que le train de chemin de fer . une fois parti, arrive indubitablement : que d'incidents peuvent retarder indéliniment l'arrivée dune diligence ! J'examinais cette boîte du coupé qui allait me contenir et où mes genoux ne seraient à l'aise qu'aux dépens de mes reins, cette banquette étroite, ce plafond si bas; et je comparais tout cela aux wagons capitonnés de la première classe, où l'on peut si facilement s'étendre, pour peu que le nombre des voyageurs ne soit pas au complet. Les fenêtres encore éclairées de l'hôtel de la Poste me suggéraient des visions lancinantes de lits blancs et rebondis, d'oreillers pléthoriques et de couvre-pieds à ramages, enfin toutes les délices d'une auberge hospitalière , et je me demandai un instant si je ne remettrais pas au lendemain les fatigues de la traversée. Mais cette lâche pensée que je confesse pour ma punition ne dura c[ue le temps de récrire. Je me rappelai combien de nuits j'avais autrefois passées en diligence sans autre dommage qu'un peu de lassitude. Et songeant surtout à l'avantage qu'il y avait de commencer la montée au lever du soleil qui devait redoubler la beauté du tableau, je m'établis résolument dans mon cadre.