MILAN — VERONE — VI C EN CE — P A DOUE
L'entrée dans Milan se faisait autrefois dune façon triomphale, en passant sous lare monumental de la Paix qui joue à peu près à Milan le rôle de lare de l'Étoile à Paris. C'était du temps que les bestes galopoient et que les malles-poste roulaient. Aujourd'hui le chemin de fer s'arrête hors de la ville ; et c'est en contournant le boulevard et à travers un zigzag de rues latérales que l'omnibus de l'administration vous transporte sur le Corso où est situé l'Hôtel de la ville, hôtel recommandé, et à juste titre. Descendu sur le Corso, la première impression qu'on éprouve est presque une déception. En arrivant à Milan après la merveilleuse traversée de la campagne lombarde et du lac Majeur, on pourrait croire avoir rétrogradé jusqu'à Lyon. Sans le Dôme, sans l'aspect particulier de certaines églises et de quelques palais qu'il faut aller chercher, Milan serait une ville comme une autre, non-seulement comme Lyon, mais comme Rouen ou Orléans. Dès le premier jour, néanmoins, et après
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quelques heures de llànerie. on remarque certaines particularités qui vous avertissent que vous êtes aussi loin de la Seine et du Rhône que de la Tamise ou du Volga. Un de ces premiers signes est évidemment l'allure et la toilette des femmes. Toutes les Milanaises sont nées grandes dames. Leur haute et gracieuse taille leur permet de porter allègrement ces vastes et longues jupes qui ballonnent trop sur le corps mignon des Parisiennes. Tout le monde connaît par le portrait de la Joconde la coilîure milanaise, le vélo, en lombard el vel, qui est noir, par opposition au mezzaro génois, cpii est blanc. C'est un voile de dentelle qui se porte arbitrairement sur le front et retombe des deux côtés le long des épaules et sur la poitrine ; ou sur le chignon, et alors c'est un flot de dentelle noire qui coule sur le col et sur le dos. Le teint est clair, blanc et rose. Imaginez une telle créature, ainsi vêtue et coiffée, chassant le pied à pas lents, mais longs, tenant une ombrelle de la main droite, et de la gauche un éventail, tout en pinçant sa robe avec une grâce fort noble, et traînant après elle un long sillage de mousseline ou de soie; et vous aurez une apparition assez galante. 11 y aune autre race, petite, avec le teint mat et brun, le front large, la bouche rentrée et les yeux profonds. Celle-ci ne marche plus, elle trotte et n'est point méprisable. C'est à Milan aussi, dans les rues et dans les cafés, que Ion fait connaissance avec l'institution des fleuristes et que l'on prend la douce habitude de recevoir chaque matin en déjeunant la bienvenue d'une rose ou d'un œillet. Mais combien la grisette milanaise, avec sa robe de toile et sa simple coiffure de
cheveux, est loin de l'élégante fleuriste vénitienne, toujours coiffée de plumes, toujours parée dès le matin et chaque jour d'une toilette nouvelle, et qui traîne si languissamment sa robe sur les dalles des Procuraties en tortillant ses Heurs du bout des doigts ! La Vénitienne est une fleuriste; la Milanaise n'est qu'une bouquetière. Il y a entre elles deux la différence d'un art et d'un commerce. Les cafés de Milan imitent le fracas et l'éclat des cafés parisiens. Les glaces y sont médiocres ; mais ils triomphent par la granita : c'est le plus agréable et le plus savoureux des rafraîchissements. Après avoir humé pendant quelques heures l'air des rues et des places, il fallut enfin céder à l'attraction du Dôme, qui d'ailleurs vous aspire de tous côtés. On m'avait donné le conseil prudent de ne tenter l'ascension qu'aux heures <iu matin, à cause de la grande chaleur (l^i" juin). Je dus donc me contenter dans cette après-midi de la vue de l'extérieur et de la nef. En suivant le Corso, on arrive sur le flanc de la cathédrale. La longueur du vaisseau paraît énorme. Les nombreuses arêtes de marbre, les clochetons, les niches de même matière, s enlèvent en blanc sur le fond de pierre noirci par le temps, et produisent d'abord l'effet peu agréable d'un monument enfumé par un incendie et gratté par places. L'effet de la façade, sur la place, est célèbre ; et il n'est pas de voyageur qui ne se soit extasié devant cette dentelle gigantesque se découpant sur l'infini bleu. A l'heure où je la contemplais pour la première fois, le soleil couchant frisait la façade et faisait de la dentelle de marbre une dentelle d'or.
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Lorsquoii le considère du fond de ia place, cet édifice splendide, ce colosse ouvré et brodé à jour comme par un orfèvre, cette exubérance de détails, cette furie d'imagination et de ciseau qui déroutaient le petit esprit de M® de Brosses, causent un véritable éblouissement ; mais un éblouissement sain et sans vertige, un éblouissement d'admiration. Un sultan des Mille et une Nuits, possédé de la folie du marbre et servi par des génies, n'aurait pas mieux réalisé son rêve. Cet édifice unique au monde suffit à la gloire d'une ville; et je comprends qu'une fois dotée d'i^ne telle merveille. Milan se soit reposée et ait abandonné à la magnificence individuelle le soin d'embellir se^ places et ses rues.
L'effet intérieur n'est pas. moins grandiose que celui du dehors. Les cinq nefs figurées sur la façade par cinq portes d'inégale hauteur sont d'une élévation, majestueuse. Le jour, tombant de haut, meurt avant que d'arriver sur les dalles, et laisse dans l'ombre toute la partie basse de l'édifice, le pied des piliers, les confessionnaux, les chapelles latérales, où brillent et paillettent les ornements d'orfèvrerie et les reliefs de marbre des monuments. C'est à l'extrémité de la nef, entre les deux piliers gigantesques qui supportent la coupole et que ceignent deux chaires circulaires en bronze doré, que s'ouvre la baie garnie dune balustrade doù le regard plonge dans la chapelle cryptique de Saint-Charles-Borromée .
On y pénètre par une porte placée derrière le chœur. En suivant le corridor souterrain qui longe le chœur dans toute son étendue, on voit de loin briller,
à la clarté de nombreuses bougies brûlées par les dévots, parmi les ex-voto et les bouquets de fleurs artilicielles. la cage de cristal montée en argent où se conservent les restes du saint : et leffet en est à distance assez imposant. Saint Charles Borromée est populaire à Milan, connue l'atteste le nombre des dévots de toutes les classes et de tout âge que l'on voit à toute heure du jour priant dans sa chapelle. Le souvenir de ses vertus, de son dévouement pendant la fameuse peste et du courage qu"il montra dans la réforme des ordres monastiques qui scandalisaient et opprimaient le peuple au xv^ siècle, l'ont rendu à jamais vénérable et cher à la population : c'était à la fois un saint et un grand homme. II avait, outre les vertus du prêtre, le courage, la charité expansive et publique qui gagnent le cœur des simples.
La longueur des corridors que Ton suit , pour sortir de l'église par les côtés, pourrait déjà donner une idée suftisante de la grandeur de lédifice; mais ce nest que sur la plate-forme du dôme que l'on en saisit l'immense étendue. Ce dôme à plates-formes étagées, sillonné d'escaliers, planté de clochetons et de colonnettes, fourmillant de statues, est une ville, un sérail, un palais de sultan ou d'enchanteur. On s'y promène, on s'y perd. Le dôme, de Sainte-Geneviève de Paris est un palier d'escalier en comparaison.
Il y a certainement une volupté spirituelle dans l'ascension. Cet isolement entre ciel et terre suscite des générations d'idées particulières, des sensations d'esprit sans analogues, que l'on retrouve en terre ferme pour peu que k' regard se nxe sur le point culminant
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d'où l'on est descendu. En gravissant la flèche du dôme on est saisi des mêmes impressions qu à la montée du Simplon. A cette hauteur, les mille bruits de l'activité humaine s'amortissent et s'éteignent ; la ville même disparaît sous la vaste projection de la plate-forme ; l'horizon seul, un horizon sans limite, est dans Fangle de la vision. Le bleu vous environne et vous enveloppe : l'intini vous prend ; les centaines de statues qui vous regardent semblent autant de sages séculaires qui vous conseillent le silence, l'immobilité et la méditation.
Il faut dire que ces élans de rêverie solitaire et silencieuse sont fort troublés le dimanche, jour où le menu peuple de Milan assiège le dôme et s'en empare, comme le peuple de Paris des Champs-Elysées et du bois de Boulogne. J'y ai vu ùes familles d'ouvriers tirer de leurs poches des provisions et déjeuner sans façon sur les rampes à l'ombre des clochetons. Un brave soldat piémontais, qui me reconnut pour Français à ma façon de parler l'italien, me fit l'honneur de m'emprunter mon crayon, et écrivit galamment sur le marbre son nom et celui de sa bonne amie qui l'accompagnait. Tout ce petit monde est là comme chez lui, et s'ébat sur le dos du colosse comme des enfants gâtés sur les genoux. d'un grand-père indulgent.
Si en arrivant à Milan on doit sa première visite à la cathédrale, la seconde est évidemment due à Sainte- Marie-des-Gràces et à la Cène de Léonard de Vinci. Les vicissitudes de ce chef-d'œuvre sont connues ; et il est étonnant qu'après tant de mutilations, d'altérations et de restaurations maladroites et téméraires, il ait pu
garder lintensité d'impression et la majesté d'aspect qu'il a encore aujourdhui. Peut-être la magie du passé et le prestige d'un nom glorieux entrent-ils pour beaucoup dans l'effet saisissant que produit sur nous cette peinture vénérable. Il est difficile en effet de se défendre de quelque émotion en retrouvant la propre pensée et comme la propre substance du maître dans cette composition que nous a rendue familière jusqu'aux derniers détails la belle gravure de Rafaël Morghen. Le roi François I^i" eût sauvé ce chefd'œuvre, s'il se fût trouvé sous son règne des ouvriers habiles, comme on l'est de notre temps, à transporter sur la toile une peinture murale. On peut espérer du moins que ce qui nous en reste actuellement se conservera dans l'avenir, grâce à l'heureuse réparation de M. Barozzi, qui est parvenu à fixer la peinture et à en arrêter l'exfoliation.
Le réfectoire du couvent où Léonard peignit la Cène est maintenant confié à la garde d'un concierge spécial, qui en porte la clef dans sa poche.
L'œuvre de Vinci est donc désormais à l'abri de l'humeur ravageuse des soldats auxquels le couvent sert de caserne, et qui se vengent sur les peintures du cloître du respect qui leur est imposé pour celle du réfectoire.
En général, le moine conserve, et le soldat détruit. C'a toujours été pour moi une impression pénible de voir les mutilations exercées sur des peintures même médiocres par les soldats garnisés dans les couvents d'Italie. Et à voir le soin que les chartreux, dominicains, capucins, etc., prennent des tableaux et autres
objets d'art qui décorent leurs monastères, on doit souhaiter, au moins dans l'intérêt de l'art, que ces bâtiments ne changent point de destination.
L'universelle célébrité de la Cène est une source de revenus pour les peintres milanais. Je n'ai pas compté dans l'ancien réfectoire moins de huit copies exposées sur des chevalets et entre lesquelles il m'eût été difficile d'adjuger la palme. Sur le mur opposé à la Cène se trouve un Crucifiement de Montorfano, vaste composition dramatique et fourmillante , à la mode du xv^ siècle, et dont les personnages portent le costume si pittoresque du moyen âge italien.
Je n'avais pas à me charger de la gravure de la Cène, puisqu'on la trouve partout; mais j'aurais été bien aise d'emporter une reproduction quelconque de la fresque de Montorfano. qui certes est digne d'un intérêt qu'elle obtiendrait sans le voisinage écrasant d'un des chefsd'œuvre de l'art. Malheureusement nul graveur ne s'est avisé de la reproduire, et l'obscurité de la salle en cet endroit ne permet pas de la photographier.
Après avoir visité le dôme et le réfectoire de Sainte- Marie-des-Grâces, on peut se dire qu'on a vu Milan.
Il reste à voir cependant quelques églises intéressantes, et surtout Saint- Ambroise, une des plus anciennes et des plus illustres églises du monde assurément, si c'est là, comme le veut la tradition, que saint Augustin fit son abjuration ; le musée Brera, où se trouve le Sposalizio de Rafaël ; la bibliothèque Ambrosienne, où l'on montre, parmi d'autres objets de curiosité, le Virgile de Pétrarque et une mèche des cheveux de Lucrèce Borgia.
Après quoi, une tournée de deux heures en voiture suffit pour visiter les promenades publiques, l'arc de la Paix, et V'Arena, vaste amphithéâtre entouré d'un fossé que l'on remplit deau à volonté, et qui est ainsi propre également aux courses de chevaux, aux exercices acrobatiques et à la naumachie.
Le théâtre de la Scala étant fermé pendant l'été, ainsi que tous les opéras de l'Italie, j'allai passer ma soirée au jardin de la villa Reale qui, par sa disposition, par le nombre d,es terrasses et des statues, rappelle quelque peu le jardin du Luxembourg à Paris. La nmsique d'une compagnie d'infanterie piémontaise envoyait aux échos avec un ensemble médiocre les valses frémissantes de Verdi, au grand ébaudissement des bonnes d'enfants et des gamins. En regardant autour de moi, il me sembla qu'une grande tolérance régnait à l'endroit de la pipe et du costume. Depuis que les derniers événements politiques ont introduit dans le royal jardin les habitudes populaires, la société élégante paraît s'en être écartée et avoir adopté pour rendez-vous le boulevard qui longe la grille même delà villa Reale. De la galerie du café-kiosque qui domine tout le jardin, je voyais se croiser les équipages, et les brillants officiers caracoler auprès des calèches où s'étendaient nonchalamment les belles Milanaises. J'entrevoyais là. pour deux heures, il est vrai, le Milan cher à Stendhal, le Milan aimable^ élégant et dilettante, le Milan de la conversation, des salons intimes et des loges de la Scala.
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C'est à A'érone, le soir de mon arrivée, que j'éprouvai pour la première fois depuis mon départ le sentiment dun changement complet de pays et de mœurs. Après avoir erré quelque temps par les rues et sur les quais de lAdige, je débouchai par hasard à la tombée de la nuit sur la place des Seigneurs, illuminée par les cafés, et où des chanteurs ambulants donnaient la sérénade aux consommateurs répandus jusqu'au milieu de la place. A l'aspect de ces murs, de ces bâtiments d'un style nouveau pour moi. au spectacle de cette vie de flânerie et de plaisir, si différente de l'activité et du tumulte enragé de nos villes modernes, je me sentis véritablement étra nger.
La place des Seigneurs à Vérone est comme un diminutif de la place Saint-Marc de Venise ; une place Saint-Marc sans colonnades, il est vrai, mais où les arceaux des Procuraties sont remplacés sans désavantage par les belles façades des vieux palais qui la bordent, et principalement du palais des Scaliger converti par le malheur des temps en Hùtel-de-Ville et en bureaux de police.
Un moment auparavant j'avais aperçu à la lueur du crépuscule cet étonnant tombeau des anciens podestats, Can Signorio el Can Mastino de la Scala (Scali-
geri), dont rarchitecture grêle et compliquée m'avait fait Teffet dans lonibre dun ouvrage de serrurerie.
Nul autre bruit, le soir, sur cette place ^des Seigneurs que celui des chants et des guitares, et le murmure des conversations. Les voitures n'y pénètrent pas, soit que les règlements de police leur en défendent l'entrée, soit que les cochers aiment mieux se détourner que d'avoir à se frayer un chemin à travers la presse des chaises et des tables. Cette absen^'e de tout bruit extrahumain confirme la comparaison que je faisais tout à Iheure de la place des Seigneurs avec la place Saint- Marc. Au surplus cette ressemblance de Vérone et de Venise paraît toute naturelle quand on sait que c'est à Vérone que se formèrent les premiers architectes vénitiens, et que Sammicheli (San Micheli), qui a bâti les plus beaux palais de Vérone, passe pour le restaurateur ou l'inventeur de l'architecture civile en Italie.
Le lendemain, en sortant de l'hôtel, je trouvai la place aux Herbes encombrée d'une foule épaisse de marchands et d'acheteurs. Car, pour être éloignées ou isolées des grands courants de circulation, ces petites villes italiennes n'en sont pas moins peuplées. C'était la même animation et la même clameur que dans les marchés de nos grandes villes. La place aux Herbes, ancien forum de la république, est l'endroit le plus vivant de Vérone et en même temps le plus riche en souvenirs. On y voit encore l'ancien pilori de la justice criminelle et la colonne élevée jadis par les Vénitiens en signe de domination et dont le lion de bronze a été enlevé à la fin du siècle dernier . Le monument le plus important de cette place est la Maison aux Marchands,
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vieil édilice du xiv^^ siècle, orné dune statue de la Vierge par Campagna. La place est (d'un côté du moins, si ma mémoire est bonne) bordée de galeries à piliers où se réfugient pendant la chaleur les promeneurs et les oisifs. Les restes de peinture à fresque que Ion aperçoit sur la façade de quelques mai.sons achèvent de donner à cette place une physionomie très-particulière à laquelle une restauration bien entendue rendrait tout son effet .
En sortant de la place aux Herbes par le Corso, on arrive par une rue oblique à la place Bra. tout entourée de constructioiis nouvelles, mais au fond de laquelle se trouve ramphithéàtr<\ Les Guides et les ouvrages spéciaux ont donné les dimensions de ce cirque, plus petit que ceux de Pompéi et de Pouzzoles, mais le mieux conservé, dit-on, qu'il y ait en Italie.
Quand je dis consers'é, j'entends qu" il s'est conservé lui-même, car, à considérer Létat actuel, il ne semble pas que les Véronais prennent beaucoup de soin de son entretien. Au surplus les peuples méridionaux nont pas pour leurs anciens monuments le zèle de conservation dont nous autres gens du Nord sommes possédés. Est-ce parce qu'ils sont plus riches en monuments, ou plus pauvres d'argent? Peut-être l'un et l'autre. C'est aussi, je crois, parce que leur esprit poétique et naturellement contemplatif s'accommode mieux que le nôtre de la vue des ruines. Ces vénérables restes, que notre impatience et notre besoin de réalité nous portent à rouipU'ter et a reconstruire, et l'on sait ce que nos monuments perdent quelquefois à cette impatience ! — ils les admettent et les admirent tels
qu'ils sont. Ils s'y installent et les approprient à leur usage, comme on le voit dans cet amphithéâtre de Vérone dont les vomitoires servent de boutiques et d'ateliers à des industries diverses. Des forgerons, des ferrailleurs, encombrent ces portes séculaires ; et ce n'est pas un médiocre embarras pour l'étranger que d'en retrouver l'entrée à travers ce bazar. J'aurais été très-embarrassé moi-même, sans lintervention officieuse d'un petit vieillard d'apparence digne et grave, à mine de marchand ou de procureur, qui voulut bien me servir di.itroducteur. II poussa même la courtoisie jusqu'à vouloir entrer avec moi, en sinformant chemin fiiisant et avec intérêt de mon pays, de mon état et du but de mon voyage.
J" employai les plus vives formules de politesse pour remercier cet homme si obligeant et pour rengager à retourner sur ses pas. protestant que la visite dun amphithéâtre antique ne mopposait pas de difticultés sérieuses.
— Non, non, me répondit doucement le vieillard avec un sourire plein d'onction. C'est un devoir pour un Véronais de faire à un étranger les honneurs de sa ville. Comment ne pas se rendre à des instances si gracieuses ?
Cependant, à mesure que nous avancions dans les corridors, je démêlais dans son débit ce je ne sais quoi de doctoral et d'apprêté qui trahit l'habitude et même la profession. 0 déception ! c'était un guide; et cette découverte, en diminuant sensiblement le mérite du procédé, faisait perdre au petit vieillard une bonne partie^ de ses droits à ma reconnaissance.
Aussi déclarai-je, poliment encore, mais nettement, que je n'avais nul besoin de ses services, que je connaissais merveilleusement la structure des cirques romains et que je savais en somme assez d'italien pour demander mon chemin.
Cette déclaration parut laffliger, mais néanmoins ne le démonta pas.
— Oh! monsieur, me dit-il, avec le geste d'un savant modeste interloqué par un profane ; comment, après vingt-quatre heures de séjour à Vérone, connaîtriezvous toutes ces choses aussi bien que moi qui y suis né et qui y habite depuis soixante ans ?
Il est des accents, des gestes qui désarment. Je me serais défait d'un insolent qui eût prétendu m'imposer ses services. Mais le petit vieillard était d'une douceur et d'une dignité parfaites. De plus, quoiqu'il m'eût réellement rendu service en m'indiquant Feutrée du cirque, il eut la discrétion de ne pas me le rappeler en ce moment ; et cette délicatesse me toucha. xVprès tout, autant cette compagnie qu'une autre. Je consentis donc à le garder ce jour-là à mon service, en y mettant pour condition quil rengainerait ses oraisons et qu'il n'ouvrirait la bouche que pour répondre à mes questions ; condition quil accepta et qu'il exécuta exemplairement pendant toute la durée de la visite du cirque. Mais, rentré en ville, il me fallut disputer pour maintenir mon plan contre le sien. Je me privais, à 1" entendre, d'une quantité de merveilles que je regretterais désespérément de n'avoir pas vues ; surtout le magnifique pont de fer que le génie militaire était en train de construire surl'Adige!
Qui a compagnon a maître, dit le "proverbe : en voyage, un guide est le plus redoutable des compagnons. A chaque instant, le mentor véronais me faisait quitter lombre pour aller admirer au grand soleil, tantôt la trace d'un biscaien français de la dernière guerre, tantôt une fenêtre ridicule, tantôt un corps de garde, etc. Craignant de passer le reste de la journée à m'égarer selon ses fa taisies. je lui annonçai brusquement que j'étais content de son service et que je lui donnais son coniîé.
— Monsieur, me répondit le petit homme dun t(jn pénétré, je vois que vous êtes un très-bon monsieur. Mais moi, je suis un homme honnête : vous m'avez loué pour la journée et je vous appartiens pour jusqu'à ce soir, et même pour demain encore, s'il plaît à monsieur, sans rien ajouter au prix qu'il m"a payé. Dailleurs il y a encore tant de choses à voir !...
— Très-bien, interrompis-je: mais, je vous le répète, je suis content. Tenez-moi pour un original, un fou qui ne voyage pas comme tout le monde. Ainsi conduisez-moi à la Ijihlintlîèque publique, et vous me laisserez à la porte.
— La bibliothèque publique, monsieur ? me répondit le bonhomme avec une lenteur solennelle ; la bibliothèque publique... il y en a deux. Lune, la bibliothèque communale, que vous pouvez voir seul, j'en conviens ; quant à l'autre, la bibliothèque capitulaire. on ne la voit qu'avec la permission du Chapitre, qui ne Vaccorde à personne. — Mais, connne jai l'honneur d'être connu particulièrement du seigneur chanoine comte J... qui a la garde de la bibliothèque, je me
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flatte qu'introduit par moi, vous pourrez la visiter. C'est même une bonne fortune pour vous de m'avoir rencontré, si vous êtes curieux de ces choses-là.
— ■ Je men félicite, dis-je en minclinant. Allons donc de ce pas à la bibliothèque communale. Vous viendrez ensuite à telle heure me prendre à Thôtel, d'où vous me conduirez chez vos illustres chanoines.
La bibliothèque communale de Vérone est petite et de formation récente. Elle est néanmoins très-fréquentée, plus même que celle de Yicence, beaucoup plus ancienne et plus nombreuse, que je vis le lendemain. Fondée en 1792. elle s'est enrichie des dons de personnages considérables dont les noms sont célébrés sur les murs dans le style fastueux des dédicaces italiennes. On y remarque parmi d'autres antiquités des débris de colonnes, de bustes et de frises provenant de l'ancien théâtre, et une statue de l'orateur Hortensius, dont les donateurs sont portés aux nues dans les inscriptions murales. Le bibliothécaire, M. Cesare Covattoni, auteur d'une très-intéressante notice sur la collection qui lui est confiée, me fit admirer particulièrement un superbe exemplaire de la première édition de Y Hijimerotomachia, ou du songe de PoU^ohile, qui me renvoya aussitôt au souvenir du bon Nodier et de sa charmante nouvelle des amours de Franciscus Colonna.
En somme, on voit avec plaisir dans ces anciennes villes d'Italie se perpétuer ou renaître le goût de la littérature savante ; et le public studieux de Vérone et de Vicence console de la solitude des bibliothèques de Venise et de Milan.
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Lorsqu'à trois heures de rapres-niidi je fus rejoint par mon guide, je m'aperçus que l'absence lui avait été pesante et que ma générosité ne lui avait pas été inutile pour en combattre l'ennui. Sa face vénérable était illuminée et tournait à la trogne, sa bouche empâtée exhalait tous les parfums du pressoir, et plus d'une fois sa canne faillit ne pas arriver à temps pour le maintenir en équilibre.
Je craignis un instant qu'un pareil introducteur ne me gàtàt l'accueil du chanoine capitulaire. Heureusement pour moi, le bon seigneur connaissait le gaillard autant au'il s'en était vanté, et peu sen fallut que par excès de politesse il ne s'excusât lui-même auprès de moi de l'intempérance de mon domestique.
La bibliothèque du Chapitre me parut bien déchue de son ancienne splendeur. Florence l'a dépossédée des manuscrits autrefois déchitîrés par Pétrarque. Le bâtiment même est en ruine. Le plafond menace de crever et le plancher n'est pas sur. Le digne bibliothécaire se lamenta sur les malheurs du temps, qui le laissaient sans ressources contre des dangers si imminents. En somme, j'aurais peut-être regretté ma visite, si elle ne meut donné l'occasion de faire la connaissance d'un homme aussi justement distingué que le chanoine comte Giambastita Jiuliari.
N'ayant plus aucun ménagement à garder avec mon guide, je le congédiai cette fuis sérieusement et je pris seul le chemin de la place des Seigneurs.
Les tombeaux des Scaliger ne perdent rien au grand jour de leur etfet fantastique, et le crépuscule ne leur avait rien prêté. Je devais revoir plus tard, à Padoue et à
Bologne, de ces tombes comme suspendues entre des piliers et abritées par des coupoles : mais celles-ci sont assurément de toutes les plus singulières et les plus richement ornées. Le souvenir qui en reste après une première vue est celui dune complication étrange de colonnettes, de clochetons, de figurines et d'arcades, d'un mélange bizarre de la minutie du sauvage et de la brutalité, de la violence du barbare. Celle de Can Signorio délia Scala, la plus opulente et la plus enchevêtrée des trois, peut servir à donner une idée des autres. Entre six colonnes rubannées en spirale qui soutiennent la coupole, le cénotaphe, orné de bas-reliefs et sur lequel le mort est représenté couché et les mains jointes, est supporté par quatre figures d'enfants à demi écrasés sous le faix. Aux deux extrémités du cercueil, deux anges agenouillés prient ; et, dans le même axe, deux guerriers, fépée basse, font sentinelle dans des clochetons à colonnes, élevés par des pilastres à la hauteur du cénotaphe. Le toh. ou la coupole, est chargé de clochetons et de frontons en ogive, sculptés et découpés à Tarabesque, et que domine sur une plateforme la statuette du podestat armé et immobile sur un cheval en arrêt.
Au faîte de ce monument funèbre, sur cette plateforme qui recouvre un cadavre veillé par des anges, ce fier cavalier, ce cheval aux jarrets tendus et qui semble prêt à s'élancer, prennent une signification sinistre. On se souvient que c'est à cheval que Can Signorio poursuivit et tua de sa main son oncle Can Grande II auquel il succéda. Cette image de la force confiante en elle-même, étouffant l'appel à la clémence divine, est
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bien le symbole qui convenait à la tombe de ces tyrans bizarres qui appelaient les poètes à leur cour et s'entreassassinaient publiquement dans les rues de la ville. On montre encore à Vérone 1" arcade sous laquelle fut commis en plein jour par Signorio le meurtre de Can Grande et qui en a gardé le nom de Volto Barharo.
Ajoutons, pour achever la description de ce monument singulier, que la base en est entourée dune grille forgée et dorée, du plus riche travail.
Ayant encore uîie soirée à passer à Vérone, je remployai à faire le tour des remparts. Cette promenade, quil faut faire en voiture, est belle au soleil couchant ; et les derniers événements politiques lui donnaient un intérêt particulier. Le cocher qui me conduisait me montrait du bout de son fouet sur les murs des fermes et sur les maisons des villages à demi détruits les marques des boulets français, et me contait le nombre des morts et des projectiles ramassés dans les champs que nous traversions. — Ah\ quai giornol répétait-il d un ton vibrant à la fin de chacune de ses périodes. Ce n'était pas là le cri du soldat indigné au souvenir de la bataille perdue : c'était plutôt la plainte du citoyen et du patriote encore ému des périls et des maux passés de son pays. Et cette plainte, j'avoue que je my associai de tout mon amour pour cette curieuse ville que je regrettais de quitter sitôt.
Vérone est en effet, de toutes les anciennes villes de l'Italie, une de celles qui vous ensorcèlent et que Ton souhaite le plus de revoir; et jusque-là l'on a l'esprit hanté, ainsi que d'un fantôme menaçant, du souvenir de la place des Seigneurs et de la statuette
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équestre de Can Signorio, se dessinant sur le ciel, comme une girouette héroïque.
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A mesure que j approchais de Venise, but suprême de mon expédition, le temps me coûtait davantage. Aussi ne donnai-je qu'une journée et demie à Vicence et à Padoue , qui certes méritaient un plus long séjour.
Vicence mapparut en plein soleil de midi; et je reçus dans les yeux comme un éclair la vision rapide de sa belle place et des magnific|ues façades de Palladio resplendissantes de lumière. Cétait l'heure du marché : et tout le petit peuple des marchands et des ménagères s'agitait et se démenait, et braillait comme s'il eût été sur le carreau des halles de Paris, sans le moindre souci des admirables édifices qui l'entouraient. Cette irrévérence, ce sans-façon du peuple italien à l'endroit de ses monuments les plus imposants, m'avaient déjà frappé à Vérone, où j'avais aperçu deux ouvriers tailleurs travaillant accroupis sur le balcon d'un palais historique, sans se douter le moins du monde de leur incongruité.
Après tout, si ces pauvres gens se logent dans les chefs-' d" œuvre, ce n est que par faute de pis. C'est la nécessité qui leur fait, selon le proverbe, remplacer le pain par la brioche ; et nos deux tailleurs n'auraient pas
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demandé mieux que d'échanger leur demeure princière pour une laide boutique à devanture de cuivre dans le goût de celles de la galerie d'Orléans au Palais- Royal. Dans cette foule bruyante et fourmillante qui obstruait la place, les marchands d'oiseaux se signalaient de loin par l'enseigne vivante d'un hibou perché au bout d'un long bâton. On voulut bien m'apprendre que ces utiles animaux leur servent à la fois d'enseignes et de pourvoyeurs. Liés pendant le jour sur leur perchoir, ils attirent autour d'eux les menus oiseaux qui, les sachant aveuglés par la lumière, viennent se venger par des coups de bec et par des cris injurieux du tort qu'ils leur font pendant la nuit. Les chasseurs postés à latlut font alors leur butin ; vrai chasse d'Italiens oîi se combinent la paresse et Tastuce nationales. Ces malheureux hiboux ainsi juchés sur leurs perches font dans les marchés d'Italie l'effet le plus singulier. Isolés et immobiles, comme des vigies, au-dessus de la boutique de leur maître, ils semblent méditer sur leur captivité et déplorer cette exhibition abusive, loyer ironique de leurs services. Ils mériteraient qu'un poëte charitable leur dédiât un sonnet.
N'ayant qu'une soirée à passer à Padoue, je me hâtai de dîner pour gagner quelques instants sur la nuit. Jeus à peine le temps de faire le tour de Saint- Antoine, l'église aux huit coupoles, dont l'intérieur riche d'ornements et de détails de toutes sortes demanderait un mois d'examen. Je noterai seulement ce point, que saint Antoine .de Padoue est un saint spécial pour les accidents de voiture, comme il appert de la quantité de chevaux cabrés, de carrosses empor-
tés et de gens renversés et foulés aux pieds et sous les roues, peints sur les tableaux votifs qui tapissent sa chapelle. C'est donc à ce saint, et non à d'autres, qu'on devra s'adresser en pareille occasion : ce renseignement m'a paru bon à donner aux habitants de Paris et de Londres.
En approchant de la grande place qui, de même qu'à Yicence et à Vérone s'appelle /j/ace des Seigneurs, un éclat de cuivres, de hautbois et de tambours me fit doubler le pas. J'eus bientôt recoifnu l'excellente exécution des corps de nmsique autrichiens : car, si les Allemands sont mauvais tambours, ils sont des musiciens incomparables. Quelle confiance ne faut-il pas à un chef de musique dans le talent et dans l'obéissance de ses hommes pour risquer, comme on le fit ce soirlà sur la place de Padoue, avec les seules ressources d'une bande militaire, l'exécution de l'Invitation à la valse de Weber et la Marguerite au rouet de Schubert, déjà si difficiles pour les instruments à cordes!
La vaste place me parut à cette heure à peu près vide ; et, à part quelques passants désoeuvrés, tels que moi ; à part quelques ouvriers à qui la curiosité faisait mettre malgré eux le nez hors de leurs boutiques, le savant orchestre n'avait guère pour auditoire que les soldats de la garnison, auxquels leurs justaucorps blancs et leurs pantalons bleus, ajustés à la jambe et au pied, prêtaient un aspect moyen âge assez en rapport avec le style des édifices environnants.
Sur le balcon d'un palais voisin, un officier supérieur, peut-être le commandant du corps d'occupation, assistait, renversé sur un canapé et le cigare à la bou-
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che, à ce festival militaire, protestant de son mieux contre l'abstention des habitants. Peut-être, au reste, là où je supposai la conspiration de la haine, n'y avaitil qu'inditierence ou antipathie artistique. Le peuple italien, peuple musical assurément, mais plutôt mélodiste que symphoniste, préférera toujours une simple cantilène chantée dune voix souple ou un air de danse gratté sur la guitare avec accompagnement de tambour de basque, aux plus belles combinaisons du contrepoint.
Je fus néanmoins frappé de l'aspect vide et morne de cette grande place, si différent de l'agitation populaire que javais remarquée sur les places de Vérone et de Yicence. Padoue, avec ses palais silencieux et grandioses, semble une Venise de terre ferme, non moins désolée et non moins misérable que l'autre.
En m'en revenant par la place aux Herbes et la place^ aux Fruits, je rencontrai au coin dune rue un tombeau suspendu comme ceux des Scaligers entre quatre colonnes, mais dune simplicité lugubre, et recouvert pour tout ornement d'un toit en dos d'àne pareil aux couvercles des bières dhùpital : c'est celui d'Anténor le Troyen, fondateur de la ville. Une estampe ancienne, que je trouvai chez un marchand, représente un savetier philosophe, travaillant sur les marches de ce tombeau sombre, nouvel exemple de ce sans-façon dont jai déjà parlé avec lequel le peuple italien en use envers ses monuments. Il s'y installe, il y est chez lui.
Certes il meut fallu plus d'un jour encore pour visiter Padoue, ses églises, son université, sa bibliothèque; comment ne pas regretter aussi la maison de Pétrar-
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que. vraie maison de Socrate, petite et close, où Ion conserve, dit -on. son fauteuil, son écritoire, et jusqu'à sa chatte blanche pieusement empaillée'/ Mais je n'étais plus qu à deux heures de Venise, et, si près de son rêve, comment ne pas se hâter? Je ferai quelque jour peut-être réparation dhonneur à Padoue ; mais Fautre. — la grande fée de l" Adriatique. — m'attirait, je dirai même m'aspirait avec une force irrésistible, et lespoirdu lendemain me rendait le jour présent maussade et fastidieux. Décidément il valait mieux partn\
Pendant la nuit que je passai à lauberge de Padoue, deux Zinzares vénitiens, vraisemblablement députés vers moi par leurs compatriotes, me lurent Thonneur de goûter mon sang et destampiller mon épidémie. Ainsi mis en demeure, je n'hésitai plus.
Parti de Padoue à neuf heures et demie du matin, je devais arriver à onze heures et demie à Venise. Ces deux heures furent pour moi pleines d'émotion.
Venise était, je l'ai dit, le but suprême de mon voyage. La voir avait été le rêve et lambition de ma jeunesse; et, maintenant encore, elle était pour moi une sorte de Mecque littéraire et poétique. A mesure que nous avancions, tous mes premiers souvenirs, toutes mes premières impressions de théâtre et de lecture se réveillaient et dansaient dans ma cervelle. Les chansons d'Alfred de Musset, les drames de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas, toutes les œuvres qui nous avaient charmés dès l'enfance, ne nous avaient-elles pas montré Venise comme la patrie de la poésie et du drame modernes ? Et certes le choix était bon pour une littérature qui prétendait raviver par la passion seule, par la passion libre et sincère, l'intérêt que des traditions languissantes avaient énervé.
Venise a été pour la littérature du xix^ siècle ce que
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Rome avait été pour la littérature des deux siècles précédents. Une fois qu'eut été poussé le cri fatidique : — Qui nous délivrera des Grecs et des Romains y que pouvait-on mieux choisir en contradiction à la Rome classique, avec ses palais ouverts à tous venants et sa vie en plein air. que cette vieille ville du moyen âge, toute fermée, sombre et silencieuse comme le soupçon, retranchée au milieu de ses lagunes, et cachant dans ses palais bien clos, dans ses ruelles obscures, et dans ses gondolesdiscrètes,desmystères d'amour et de haine? Ville de désolation, tombée d'une splendeur inouïe dans une servitude misérable, mais belle toujours, et cachant sous le deuil de sa hberté et de sa puissance le ressentiment de la domination étrangère, n'était-elle pas la patronne prédestinée d'une école de mélancoliques et de désespérés ? Shakespeare l'avait voulue pour théâtre: Byron l'avait presque épousée dans la personne de la farouche fornarine de la Brenta, Margharita Cogni : n'en était-ce pas assez de cette double consécration des deux colosses du Romantisme pour faire de Venise une sorte de ville sainte et connue la Jérusalem de l'art nouveau ?
Aussi je l'avouerai, dussé-je paraître naïf, le cœur me battait en m'en approchant. Je me sentais dans la situation d'esprit d'un épouseur au moment de voir de ses yeux la fiancée qu il n'a longtemps connue que par des portraits et par les rapports des entremetteurs. Serais-je déçu? Regretterais-je d'avoir laissé passer avant cette entrevue l'âge de l'enthousiasme et de la ferveur? Certes, les garants m'étaient bons et nombreux de la beauté de ce que j'allais voir : mais, si près
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de contempler son idéal, un peu de trouble était bien permis.
Les circonstances de l'arrivée ont une grande importance sur ridée qu'on se fait et que l'on garde dune ville ou d'un pays. Un elfet de lumière, l'heure du jour, l'état du temps, décident souvent de cette première impression qu'une plus longue connaissance n'efface pas toujours. Une ville, par exemple, entrevue à la clarté de la lune conserve quelquefois dans la mémoire, en dépit du redressement de la lumière diurne, ce premier aspect fantastique et mensonger. Un grand poète contemporain, arrivé à Venise pendant une nuit d'orage, a émis cette opinion que c'est l'obscurité qui lui donne sa physionomie véritable, et que le moyen d'en prendre une juste image est de l'apercevoir, ou plutôt de la deviner à la seule opposition du noir des bâtiments sur le noir du ciel et des eaux.
Pour moi, je faisais mon entrée à la lumière traîtresse de midi : aucune tricherie n'était possible, nulle autre magie que celle de la beauté. Or, si se réveiller dans son rêve est « la plus agréable des surprises, » y aborder en plein jour et tout éveillé, peut être une épreuve redoutable. Le long trajet que j'avais à faire pour me rendre à l'hôtel, à travers d'étroits canaux, pouvait me gâter par des pauvretés et des laideurs l'enchantement que j'attendais ; et, si la curiosité me Teùt permis, j'aurais volontiers fermé les yeux jusqu'au moment où la gondole-omnibus devait toucher Tescalier de l'hôtel, pour ne les rouvrir qu'à la place Saint- Marc.
Après m' être promptement disposé à sortir, je me
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jetai dans une gondole, en criant : « A la place ! » Et bientôt après je reconnus avec admiration la belle ligne que les tableaux de Bonnington et les études de Corot m'avaient rendue familière, et que forment le quai des Esclavons, le pont de la Paille, le môle, la Piazzetta et les jardins du gouvernement.
Je restai quelque temps en extase devant ce spectacle sans pareil : après quoi j'escaladai vivement les marches du traghet, et, traversant rapidement la Piazzetta, j'allai me poster au milieu de la place Saint-Marc, en me disant : « J'y suis ! »
J'avais en effet devant les yeux et autour de moi tout ce que j'avais le plus souhaité de voir dans ma vie. Devant moi, j'avais Saint-Marc et le palais des Doges, c'est-à-dire les deux monuments les plus extraordinaires, les plus bizarres et les plus riches du monde ; j'étais sur cette place fameuse dont le nom nous faisait rêver jadis de terreur, de magnificence et de galanterie ; derrière moi se développait IS gigantesque du grand canal, rue singulière d'une ville unique ; j'allais passer sous le pont de Rialto et sous le pont des Soupirs, merveilles des soirées de la Porte-Saint-Martin. Tout ce que je voyais, tout ce que je sentais alentour, auprès, au loin, répondait à de vieux souvenirs et ressuscitait mes jeunes enthousiasmes. Byron et Eugène Delacroix m'attendaient sur l'escalier des Géants; j'allais rencontrer près de la LoggieUa Shakespeare avec Schylock ; xMargharita Cogni m'apparaitrait sur les degrés du palais Mocenigo; Auguste Barbier chanterait sur la lagune. Enfin, ne retrouverais-je pas au Café Floiian un écho de l'ironie mélancolique de Carlo Gozzi ?
Ce sentiment de possession, de contentement m'absorbait; et, durant quelques instants, je demeurai sur la place sans mapprocher des portes et des issues (jui s'ouvraient à moi.
Assurément je n'entreprendrai pas de décrire Venise après Théophile Gautier. Son Italia est urfe de ces œuvres classiques et délinitives auxquelles on ne peut rien ajouter. Le lecteur peut me suivre à travers le splendide panorama du poëte. Je ne veux que transcrire ici quelques impressions personnelles, consignées sur mes carnets et dans les lettres adressées à deux ou trois amis qui ont eu la charité de les garder. Je les donne telles que je les retrouve, un peu au hasard et sans autre prétention que de mettre à jour le grand-livre des voyageurs français en Italie.
S'il est une comparaison dont on ait abusé, c'est celle de la place Saint-Marc avec le Palais-Royal de Paris. Rien n'est plus faux : c'est confondre la majesté avec la banalité. Le Palais-Royal est un passage, un café et un bazar : on s'y donne rendez-vous, on le traverse, on y vient pour fumer, boire et faire des emplettes. Il y manque les plus puissants aliments de la rêverie, la beauté et le souvenir.
• Il ne reste plus rien du palais de Richelieu. La moins ancienne des galeries de la place Saint-Marc a encore pour vis-à-vis le Dôme et le palais des Doges. Le campanile et la logietta, la cour des Lions et la tour de l'Horloge sont autant d'objets où l'esprit s'attache et qu^ l'occupent.
Il est vrai que pour admirer il faut du loisir ; et quel
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loisir laisse aux habitants de nos villes d'occident la vie agitée que Ion y mène ? Il serait peut-être fâcheux, sous ce rapport, pour les Parisiens, que la place Saint-Marc fût à Paris : elle leur ferait perdre du temps.
Venise, de même que toutes les anciennes villes dltalieque jai déjà nommées, en perdant l'indépendance politique, a gardé la liberté individuelle, manifestée surtout par la paresse. Comme à Vérone, à Padoue et à Vicence, il est permis à Venise de ne rien faire. Pourvu que vous viviez décemment, c'est-à-dire que vous soyez vêtu à peu près comme tout le monde, et que vous dîniez tous les jours, vous pouvez fainéanter à votre aise, venir vous asseoir dès sept heures du matin à la Place et y rester jusqu'à minuit, sans entendre cette impertinente question que nul n'évite à Paris : — Qu'est-ce que vous faites ? Qu'êtes-vous ?
Lîtalien, l'Italien de vieille roche, n'admet le travail que comme moyen d'acquérir la liberté : une fois acquise, il en use. Il semble que rien ne soit plus naturel ni plus légitime, et cependant nous sommes tellement corrompus par la civilisation, qu'un Parisien parviendrait diflicilement à cette hauteur de platonisme. L'agitation à laquelle le condamnent les besoins de sa vie compliquée, finit par lui devenir chère. Ce travail sans trêve qu'il maudit, et dont il aspire sans cesse à s'affranchir, est une condition de son bonheur et de sa santé? le repos, béatitude de l'Italien, est pour lui l'ennui, et quelquefois un ennui mortel. Perché sur le pic des Cordillères, ou campé sur les bords de l'Ontario, le Parisien pense à son journal et veut savoir où en sont les aftaires.
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Cliateaubriand raconte dans ses Mémoires, qu'après une journée de chasse et de course dans les bois d'Amérique, il entra pour se reposer dans une cabane dont la maîtresse hospitalière lui offrit à souper. Pendant, que la marmite bouillait, il ramasse à terre un morceau de papier pour allumer sa pipe. C'était un fragment de journal anglais qui donnait des nouvelles de France. Aussitôt voilà le rideau tiré sur la vie sauvage : beauté des forets vierges, charmes religieux des solitudes éclairées par la lune, voix imposantes des cascades, plaisirs de la chasse le long des grands fleuves, tout est oublié. L'Européen avale en se brûlant la soupe préparée par son hôtesse, et prend passage sur le premier navire en partance. Il est vrai que la nouvelle que M. de Chateaubriand avait lue sur ce morceau de papier foulé aux pieds, c'était la chute de la monarchie française, et qu'il y avait bien là de quoi réveiller le patriotisme d'un gentilhomme et d'un Breton.
Tous les Français errant à l'étranger n'auront point de tels réveils; mais combien en est-il qu'un événement imprévu, appris par hasard sur une table de café, la mort d'un homme célèbre, le succès d'un ami, rappellent spontanément au sentiment de l'émulation et au souvenir de leurs ambitions endormies !
Devant un beau ciel, dans un beau pays, sur une belle place entourée de beaux monuments, l'Italien rêve et contemple ; il est heureux. Le Français ne veut point d'un bonheur si facile ; ou plutôt le bonheur n'est pour lui qu'un songe, qu'un oubli d'où le tire violemment le besoin de la lutte et du succès.
Le sentiment des premiers jours à Venise est un étonnement confus mêlé de respect. On doute encore si l'on est réellement dans ce lieu célèbre. On croit rêver. On hésite à entrer dans ces édifices vénérables. Peu à peu Fhabitude se prend ; on se familiarise avec les objets de son admiration. Ce qui vous y encourage surtout, c'est le sans-façon des habitants, Teffronterie avec laquelle le moindre polisson vous fait les honneurs de Paul Yéronèse. de Tintoret et du Sansovino.
Vous parlez peinture à un Vénitien, et il vous montre Yéronèse, Titien et Tintoret ; sculpture à un Florentin, et il vous montre Michel-Ange ; architecture à Vicence, on vous nomme Palladio, et la vanité individuelle disparait dans le sentiment d'une gloire nationale. Pour nous, qui recommençons l'histoire de siècle en siècle, nous sommes plus orgueilleux de nous-mêmes que de notre passé.
Les sottises que j'entends dire journellement par des voyageurs à TAcadémie des beaux-arts et dans les salles du palais Ducal m'ont suggéré le projet dun tribunal établi aux différents passages de la frontière et devant lequel toute personne se rendant en Italie subirait un examen sur ses connaissances en art, en histoire et en archéologie. Quiconque serait reconnu hors d'état d'apprécier, comme il convient, les chefs-d'œuvre des grands maîtres, et convaincu d'ignorer trop abso-
lument la chronologie, la vie des grands hommes et 1 histoire des grands règnes, serait privé de son passeport et renvoyé aux écoles compétentes.
Ladoption de cette mesure soulèverait, je nen doute pas, de grandes réclamations au nom de la liberté ; mais l'honneur national y gagnerait.
Ayant T intention de prolonger mon séjour à Venise, je me hâtai de quitter 1" hôtel après une nuit de combats sanglants avec les moustiques, et daller chercher un logement en ville.
Vn jeune peintre allemand auquel j'étais recommandé, me conduisit sans ditiérer à une maison située près le ponte Longo, sur le quai des Zaîtere (des trains ou des radeaux) qui borde le large canal de la Giudecca. Cette heureuse situation, qui compensait l'eloignement par le grand air et par l'espace, me séduisit du premier coup ; et au sortir de cette chambre d'hôtel qui n'avait de jour que sur un canal étroit et puant, quand j'aperçus en ouvrant les fenêtres cette niasse d'eau brillantée par le soleil et ce vaste pan de ciel resplendissant de lumière, la joie m'entra au cœur en même temps que l'air aux poumons.
La padrona di casa était une jeune femme, petite et grasse, au visage avenant, à qui il ne manquait que des cheveux blonds pour réaliser le type caractérisé par Gozzi. Mais si le « biondo » faisait défaut, le « bianco e grassoto >■> était à souhait ; et les grands yeux noirs, et les cheveux couleur de plume d'aigle ne gâtaient rien. En voyant ses bras blancs et son col
exempt de piqûres, j'espérai des nuits tranquilles, raais, hélas 1 les zanzare n'épargnent que les nationaux, et savent relancer l'étranger jusqu'au sein des familles. M la moustiquaire, ni l'air de mer n'y font rien. « Nous autres, nous sommes salés, » me disait un vieux Vénitien. J'essayai, à son exemple, de me saler en me baignant plusieurs fois par jour: mais lexpérience me démontra que deux mois de salaison ne suffisaient pas pour être naturalisé.
La maison où je m'établis faisait saillie sur le quai de toute sa profondeur, de sorte que ma chambre à coucher, placée à l'angle, était éclairée de deux côtés, au midi et à l'est. Cette dernière exposition surtout m'était précieuse en ce qu'elle me valait chaque matin un des plus beaux spectacles dont on puisse régaler ses yeux. Théophile Gautier a célébré justement les couchers du soleil à Venise, qui sont en effet merveilleux. Mais le lever du soleil aussi y est d'une magnificence incomparable, et quand on a pu s'en repaître pendant soixante jours, la mémoire saturée en garde un souvenir délicieux. Chaque matin, longtemps avant le premier appel du gondolier posté au pied de ma maison, j'allais ouvrir la fenêtre du côté du levant. Les lanternes brûlaient encore dans la demi-obscurité de l'aube; le canal et le quai étaient déserts et les maisons de la Giudecca encore baignées d'ombre. Je voyais alors poindre et grandir au-dessus de la courbe de l'île qui fermait mon horizon à l'est, une lueur opaline, qui insensiblement rompait le tun violacé du ciel. Bientôt le ciel et l'eau se confondaient dans une teinte d'argent doré, et j'avais devant les yeux un vaste disque de vermeil
sur lequel se dessinaient le clocher et les ilèches de Saint-Georges Majeur, et les mâtures des bâtiments groupés autour de la douane de mer. L'éclat augmente de minute en minute jusqu'au moment où le soleil apparaissant absorbe toute cette splendeur pour régner seul dans le bleu. Cependant la ville s'est éveillée : le barcarol du traghet appelle les passagers matineux ; les marchands deau fraîche jettent leur cri, le café voisin souvre. 11 est temps de shabiller et de se jeter dans la condole.
Le quai des Z altère , où j'habitais, mérite une mention spéciale. Dans les premiers temps de la domination autrichienne, les Vénitiens résolurent, par manière de protestation, de déserter la place Saint-Marc, et élirent pour lieu de promenade le quai des Zattere. On y planta des arbres, on y établit des bancs ; des cafés s'y installèrent. Mais peu à peu le vieux Saint- Marc reprit son empire. Les Vénitiens se lassèrent de leur exil volontaire, et le sevrage de leurs vieilles habitudes leur parut plus dur que la domination de l'étranger. Aujourd'hui la promenade des Zattere ne sert plus qu'aux habitants du quartier. Elle est néanmoins très-agréable, surtout en été, à cause de la fraîcheur du canal, dont le voisinage était au reste bien choisi pour une manifestation patriotique ; car le canal de la (iiudecca était le port de Venise au temps de sa splendeur. Bien souvent le soir, avant de rentrer chez moi, ou prut(U la nuit. — car dans cet admirable pays les yeux résistent le plus tard possible au sommeil, quitte
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à se rattraper pendant les heures chaudes de la journée, — bien souvent assis sur un banc de pierre, ou sur les chaises d'un petit café borgne placé justement sous mes fenêtres, je me suis oublie dans le silence à contempler la beauté des clairs de lune, splendeurs d'argent et dazur, dignes rivales des splendeurs dorées du matin.
Avant de quitter le quai des Zattere je veux encore indiquer une charmante promenade matinale, ne futce que comme diversion à l'éternelle course à Saint- Marc. On longe le quai, en remontant vers le couchant, aussi loin qu'il peut donner passage : l'on coudoie ensuite le petit canal San Basilio, et l'on continue de marcher vers la pointe-ouest de lile en se tenant aussi près du bord que possible. On se trouve alors engagé dans des quartiers de pécheurs, d'un aspect des plus pittoresques, où les barques couchées sur le flanc et poissées de goudron, où les voiles étendues à l'air et les enfants jouant parmi les agrès rappellent les beaux temps de la lithographie, les beaux jours de Roqueplan et de Bonnington. La première fois que, par hasard, et sans la moindre indication, j'abordai dans ces parages, je me crus transporté à cinq cents lieues de Venise, sur le bord de la Manche, ou sur les rives de TEscaut. Un peu plus loin, ô prodige ! c'est la basse Normandie qui apparaît avec ses prairies et ses vergers. De vieilles femmes font sécher du linge sur les haies ; les vaches broutent l'herbe ; les garçons chargent les voitures de fumier. La promenade se termine
au champ de Mars gazonné et planté lui-même, et où, pour comble de merveille, on voit promener les chevaux du commandant de place. Ces chevaux, — j'en ai compté jusqu'à trois, — sont les seuls que j'aie vus à Venise, et cette rareté leur donne un intérêt considérable. Plus dune fois mes amis et moi nous nous sommes dit au moment de nous mettre en route : — Allons-nous voir les chevaux ? comme en d'autres temps nous nous serions dit à Paris : — Allons voir la girafe !
Un autre avantage du champ de Mars est sa position même à l'extrémité de Tîle, et sa plage découverte. Je ne crois pas que d'aucun autre endroit, — pas même de la pointe des jardins publics bornée par le Lido, — on ait une vue plus étendue sur la lagune. Cette eau claire et bleue, toujours clapotante et miroitante, est charmante à voir, à quelque heure qu'on s'y prenne ; et je m'étonne que les peintres de toute nation qui ont fait élection d'atelier à Venise se confinent si exactement à la Place et aux alentours du Grand Canal, quand l'immense nappe des lagunes oiîre comme défi à leur palette les colorations et les métamorphoses les plus séduisantes, soit quelle écaille aux rayons du soleil levant ses Ilots gris argentin, soit qu'elle baigne, le soir, dor et de pourpre en fusion la sombre silhouette des îlots.
Pour se dégager et rejoindre le canal, il faut traverser une partie du quartier di Santa-Croce, quartier spacieux, aéré et égayé par de vastes jardins et par des constructions en brique. Ce n'est plus ni la Normandie ni la Hollande : c'est un village de l'Asie Mineure
OU un faubourg de Constantinople. Où que Ton débouche sur le Canal, la proximité de la station du chemin de fer fait aisément trouver une gondole ; et quelques coups de rames vous transportent à la Place par le traghet de San-Mosè.
Je recommande cette promenade, très-accidentée, comme contraste aux explorations des premiers jours.
La vie à Venise est naturellement divisée par les besoins de la curiosité et du repos. La matinée convient aux courses en gondole, à la visite des églises et à Texploration des rues. Le déjeuner vous ramène chez Florian. Une fois sur la place, vous appartenez à Saint- Marc et au palais des Doges ; à moins que déjà saturé dadmiration pour les chefs-d'œuvre qu'ils renferment, vous ne préfériez visiter l'Académie des Beaux-Arts ou les galeries particulières. Après quoi il sera sage de rentrer chez soi et de reposer ses yeux dans l'ombre et son esprit dans le sommeil.
Les bons restaurants se trouvant tous situés sur la Place ou aux alentours, le libre voyageur qui ne traîne pas de ménage avec lui, qui n'est point le vassal d'une table d'hôte, ni le commensal dune famille vénitienne ou allemande, n'a donc pas le choix. L'heure du dîner le fera revenir à Saint-Marc ; mais cette fois il y restera, car c'est au moment où se prend le café que commence cette fête quotidienne tant renommée, célèbre dans les itinéraires et dans les relations des voyageurs, — la soirée à la place Saint-Marc. Vous aurez encore le temps néanmoins daller à la Piazzetta et sur le quai
VEMSa ti
(les Esclavons admirer le coucher du soleil, ou, ce ([ui vaut mieux encore, de vous faire conduire en gondole dans la direction de Saint-Georges ou des jardins publics, afin de contempler dans son ensemble et de suivre dans toutes ses phases de croissance et de dégradation ce double incendie du ciel et de la mer.
La Piazzetta est le grand traghet de Venise : c'est le salon et la Bourse des gondoliers. Du plus loin qu'un étranger s "y laisse voir, vingt voix le hèlent, vingt propositions engageantes, pompeuses, l'enveloppent et le pressent, jusqu'au moment où il a fait son choix. En somme, et malgré les plaintes des voyageurs quinteux et trop ménagers de leur bourse, ces gondoliers sont de bonnes gens, très-excusables de vivre aux dépens des étrangers. C'est à peu près de tout le peuple de Venise les seuls êtres qui gagnent leur vie. £n acquiesçant de temps en temps à la demande sacramentelle de la hottiglia, on s'en fait facilement des amis. Plus d'une fois j'ai pris ainsi à peu de .frais une leçon de dialecte vénitien.
Une fois le soleil couché, toute la population de Venise, riches et pauvres, nationaux et étrangers, afUue sur la Place. Les tables et les chaises des cafés se répandent concurremment sur ks dalles, au point de ne laisser de libre au milieu qu'une allée pour les promeneurs. Chaque café projette ainsi au-devant des arcades qu'il occupe un îlot de chaises et de tables, borné par des bancs de bois, au milieu duquel les garçons évolutionnent et servent la pratique sans se tromper. Les marchands de fruits glacés et de caramels circulent dans la foule, présentant de vastes paniers parés avec luxe.
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Les musiciens ambulants vont d'un îlot à l'autre, transportant leurs instruments et leurs sébiles. Communément ces artistes vont par troupes, dont chacune a son ténor, sa prima donna ou son soliste : tantôt le premier sujet est une basse chantante, et tantôt un hautbois ; tantôt un soprano et tantôt une chanteuse bouffe. Les violons, les guitares, et parfois même, mais rarement, les violoncelles, forment l'orchestre. Quelquefois un pauvre diable compose, à lui tout seul, son orchestre et sa troupe; j'ai été ainsi, chaque soir, pendant mon séjour, le client d'un vieux mime, qui chantait dune voix chevrotante, mais encore assez sonore, les airs de basse taille des opéras bouffes de Rossini et de Cimarosa. Il s'était établi entre lui et moi une sorte d'entente tacite, comme d'artiste à connaisseur ; et je remarquais qu'en s'approchant de ma table, il remontait sa vieille guitare et faisait sonner le timbre de son vieux gosier. Peut-être ai-je été, dans l'opinion de ce vieux virtuose, le seul amateur présent à Venise, en 1863, qui eût conservé le sens et l'amour de la tradition.
Les chanteurs de la place Saint-Marc ont été autrefois en grande réputation. Ils sont aujourd'hui bien tombés. Est-ce le deuil de la patrie qui les a fait déchoir? est-ce simplement que la mode des succès en plein air est passée"^ Je n'ai remarqué comme digne d'attention qu'une femme déjà âgée et toujours flanquée de deux enfants en bas âge, portant avec une certaine élégance la toilette traditionnelle, peignoir de mousseline blanche et domino de soie noire, et qui chantait avec quelque bravoure, mais non sans fatigue, les grands airs de la Traviala et d'Eniani.
Au surplus, ces concerts nomades ne sont plus à présent que la petite pièce. Trois fois par semaine, les belles heures de la soirée appartiennent à la bande militaire autrichienne, et le public n'a point à s'en plaindre. Ici. Fesprit méthodique et formaliste de l'Allemagne se manifeste dès les préparatifs. Ne croyez pas qu'il convienne à des musiciens et à des militaires allemands de s'asseoir et de se tenir librement en rond comme le font nos militaires français dans les jardins publics, ni qu'ils se contentent pour pupitres de fiches de cuivre adaptées au bout de leur instrument. Les choses se passent avec plus d'ordre et de minutie. Une semble pas à un musicien viennois qui va jouer en public qu'il puisse jamais s'isoler assez, ni prendre trop de précautions ; et le laisser-aller français lui paraîtrait un manque de respect pour l'art. Les jours de concert militaire, on dresse au milieu de la place Saint-Marc une estrade circulaire, élevée de deux ou trois pieds au-dessus du sol. Chaque musicien, monté sur l'estrade, a devant lui son pupitre solide et inamovible, et est éclairé par un fanal qu'un factionnaire, posté devant lui au pied de l'estrade, porte au bout de son fusil. Le chef de musique, placé au milieu du cercle, peut ainsi surveiller tous les exécutants, et aucune faute, nulle fausse note ne peut lui échapper. L'heure va sonner : l'officier tire sa montre, il bat une mesure ; lés voilà partis.
J'ai pu vérifier à Venise la remarque que j'avais déjà faite à Padoue à l'avantage des bandes militaires allemandes, que l'attitude du chef témoigne de la confiance qu'il a dans ses hommes, dans leur savoir et
dans leur talent. A Paris, nos chefs de musique militaire en dépit delà dignité que commande l'uniforme, se démènent comme des possédés. Ils battent la mesure d'une main, et, avec l'autre, marquent le mouvement, appellent de la tète chaque mstrument, signalent les rentrées, etc., etc. 11 semble que leurs hommes n'aient ni étudié, ni répété suffisamment.
Le chef de musique allemand, une fois qu il a donné le signal et battu une mesure, reste immobile, la main gauche militairement appuyée sur la poignée de son sabre, et le bras droit étendu, dans la poshion du soldat sous les armes. A peine de loin en loin un signe rapide vient-il presser ou ralentir le mouvement. Il est évident que ce chef est sûr de tout son monde et qu'il le sait trop bien préparé pour redouter aucun affront. Et cependant il ne s'agit pas là de peu de chose ni d'œuvres légères : j'avais entendu à Padoue Y Invitation à la valse, de Weber, et la Marguerite au rouet, de Schubert, parfaitement orchestrées et rendues. A Venise j'ai entendu les ouvertures d'Obèron, de Freyschûtz, de la Flûte enchantée, et la symphonie en la de Beethoven, c'est-à-dire des œuvres colossales et d'une difficulté proverbiale à l'exécution. Cette placidité du chef, qui nous étonne, nous autres Français, donne une haute idée des études musicales dans les armées de l'empereur d'Autriche.
Je n'ai été témoin qu'une seule fois d une dérogation à cet usage disciplinaire. La garnison de Venise ayant été changée, nous eûmes le soir à Saint -Marc un chef d'orchestre violent, fantasque, frémissant et renchérissant par la passion frénétique et par l'agitation
nerveuse sur la fougue et la vivacité françaises. Vêtu (Vun uniforme de couleur sombre et coiffé de plumes de coq, il s'élançait de côté et d'autre, bondissant comme un taureau dans le cirque, secouant son plumet, et traînant sur la dalle son sabre retentissant. Son visage pâle, fatal, ses traits accentués, lui donnaient Tair dun Manfred costumé en Charles XII et commandant le feu aux esprits. Il tenait déroulé entre ses mains, chose inouïe î le cahier de musique, qu'il ouvrait et fermait comme un éventail ; et tantôt ses bras étendus et réunis par cette guirlande de papier semblaient adresser des supplications aux clarinettes : tantôt il souriait aux petites flûtes, se dressait devant les cors; puis, voltant sur lui-même, il allait interpeller et menacer les trombones. Jamais le démon de la musique ne mapparut sous une forme plus bizarre et plus fantastique. On eût dit la Salamandre de l'art évoluant avec délices dans le foyer de l'harmonie. Le secret de cette innovation me fut expliqué, quand j'appris que la symphonie, par parenthèse assez plate, qu'on jouait ce soir-là, une sorte de pastiche des airs à la mode de Verdi et de Donizetti, était du chef de musique luimême. C'était l'artiste inspiré qui triomphait du soldat.
Nous ne revîmes plus ce chimérique capo di musica; et je le regrettai. Ce spectacle de la passion vivante pouvait figurer parmi les divertissements des soirées de la place Saint-Marc.
Les dernières notes de l'orchestre militaire grondent encore, que déjà les musiciens des petits jours essayent de conquérir la place et de faire recette in extremis.
Ces sons maigres succédant aux ronflements du cuivre et des timbales, sont d'un effet mélancolique. Ici, le hautbois; là, la cantatrice; là-bas, le mugissement de la basse; plus loin, le nasillement du bouffon. Mais il en est comme des fusées attardées d'un feu d'artifice après que le bouquet s'est éteint. Peu à peu, la place se vide de ses promeneurs : les Allemands vont boire de la bière, les bourgeois rentrent chez eux, les gamins se répandent dans les rues. Les étrangers seuls et les flâneurs pensent qu'il est temps encore de prendre une dernière glace , de faire une dernière promenade, ou de s'aller baigner dans les reflets de la lune, le long du Grand Canal ou de la Giudecca.
La fête de l'empereur, — de l'empereur d'Autriche, — a été célébrée avec l'appareil usité en de pareilles cérémonies : salves des forts, grand'messe militaire à Saint-Marc, parade des troupes sur la place; je dois remarquer qu'on s'est abstenu, cette année, de décharges de mousqueterie, sans doute par égard pour les pigeons patriotiques, à qui ces détonations et l'odeur de la poudre causaient des frayeurs mortelles. J'assistai du haut du campanile aux manœuvres des régiments. Mais ce que j'étais surtout curieux d'observer ce jour-là, c'était l'allure de la population vénitienne. J'aurais voulu vérifier ce que beaucoup de voyageurs m'avaient dit de la fierté avec laquelle ce peuple, ami des plaisirs et des fêtes, s'abstient de paraître en public le jour où l'on célèbre son conquérant.
J'avoue que sur ce point mes observations furent complètement déroutées. J'avais bien vu du haut de la terrasse du campanile Florian et Suttil retirer leurs chaises et leurs tables, ce qui pouvait à la rigueur passer pour une démonstration. Mais cette mesure n'avait pour but que de laisser le champ libre aux évolutions de la troupe. Les soldats partis et dirigés vers leurs casernes, chaises et tables reparurent, et tout se passa à l'ordinaire. Pour saisir ces signes mystérieux il faut être mêlé à la vie intime d'un peuple plus que ne peut l'être un voyageur qui vit sous la tente. Comment aurais-je pu savoir si ces gens que je voyais sur la Place n'étaient pas les mêmes que j'y avais vus la veille ?
Le soir, il y eut concert et promenade aux lanternes sur le Grand Canal. M°^® X ***, mon amie, que je crois bonne patriote, me fit presque une querelle sur ce que je n'avais pas loué une gondole pour suivre avec elle le bateau-orchestre.
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a Voyez, me dit P***^ vieux Yénitien qui depuis longtemps a placé tout son bien en terre ferme, — c'est ici le port de A'enise. .. . Deux bateaux, un de bois et un de charbon, voilà tout ce que nous trouvons aujourd'hui dans ce port qui fut autrefois l'entrepôt de tout le commerce du Levant !
— Croyez-vous, reprit-il, que cela puisse durer ainsi ? Combien de temps un peuple peut-il supporter la ruine et la misère, après avoir été l'un des plus riches du monde? Bon peuple!... Ah! ne le méprisez pas, ne le croyez pas lâche, ni vil , il n'est que patient : il attend. Songez qu'après la bataille de Solferino, nous avons eu la flotte française à portée de la lunette pendant plusieurs jours. Tout Venise était à la Piazetta. Votre armée pouvait débarquer ici sans coup férir ; les Tedeschi avaient fait leur sac, et seraient partis sans brûler une amorcç, tant ils avaient été battus enLombardie. Le traité de Villafranca rejeta ce peuple dans le désespoir. Que croyez-vous qu'il fit? Qu'il s'emporta, qu'il gémit? Non : il se retira, morne, mais résigné, comme il Test toujours, cachant au fond de son cœur son désappointement avec ses espérances. Soyez sûr qu'il se relèvera, et que si jamais la liberté lui est ren-
VENISE 7t
due, vous le retrouverez ce qu'il a été jadis, brave, intelligent et industrieux. «
P*** me disait cela hier sur les Zattere, par une nuit splendide ; et la lune éclairant le vide du port faisait un commentaire cruel aux paroles de mon compagnon. Le lendemain matin, Y..., capitaine autrichien, avec lequel je me promenais, me lit une contre-partie burlesque du discours de mon ami P^^^.
« Ce peuple vénitien, me dit-il, est intraitable; rien ne peut le satisfaire. Jugeant qu'il lui était désagréable de se mêler à nos ouvriers allemands, nous avons transporté nos ateliers de construction de larsenal à lîle de Pola. Nous avons de même transporté notre commerce à Trieste pour lui épargner le contact de nos marins et de nos commis. Eh bien! il ne nous en sait aucun gré ! >•>
C'était là proprement raisonner comme Gribouille ; car le naïf capitaine n'y entendait pas malice, et c'est de la meilleure foi du monde qu'il prétendait qu'en enlevant aux Vénitiens le commerce et le travail, le gouvernement impérial leur avait marqué sa sollicitude. La vérité est que le peuple de Venise est ruiné, complètement ruiné. Les petites industries, qui autrefois prospéraient à l'abri de la puissance maritime de la république, sont aujourd'hui en pleine décadence, sinon anéanties. Les verreries de Murano ne fabriquent plus que de la verroterie ; les glaces et les cristaux de Venise se font partout, et notamment sur les bords du Rhin. Les dentellières de Burano ne travaillent plus que pour les femmes du bas peuple et de la campagne. Tout le commerce se fait par les étrangers ; l'argent est aux
mains des juifs. Au moment de mon départ, une compagnie de capitalistes français s'apprêtait à empester Yenise en l'éclairant à l'huile de pétrole. — Et pourtant mon ami P*** ne surfaisait pas le mérite de ses compatriotes. Un industriel français, que j'ai connu pendant mon séjour, me disait que toutes les fois qu'il avait employé les Vénitiens comme ouvriers, il les avait trouvés particulièrement actifs et intelligents. « Ils comprennent, me disait-il, plus vite la besogne et la font mieux que les Piémontais et les Auvergnats. »
Ce qui manque à ce peuple pour redevenir puissant et vivace, ce n est donc ni l'intelligence, ni le courage. Ce qui lui manque, c'est l'essor imprimé d'en haut par l'activité commerciale et financière, c'est la confiance dans l'avenir et la conviction que son travail peut le faire vivre ; car la décadence de l'industrie et du commerce n'est pas la seule cause de la ruine des Vénitiens. P*^ me disait encore que, depuis la séparation de la Lombardie, la Vénétie porte à elle seule tout le faix de la domination étrangère ; et il estime à cinquante-six pour cent, sur le chiffre de la fortune publique, la totalité des impôts que Venise paye actuellement à l'Autriche.
On ne s'étonnera pas, après cela, d'apprendre que la mendicité est générale à Venise. Oui, générale, de bas en haut, et de haut en bas. Ce n'est pas seulement l'ouvrier invalide ou infirme, la vieille femme décrépite, l'enfant sans aveîi ; tout le monde ici mendie. Tendre la main cesse d'être odieux. Les mots de men-
(liant, de fainéant, de vagabond, suprême injure pour l'homme du peuple de Paris, sont reçus de bonne grâce, le sourire aux dents, presque comme une gentillesse.
Trois hommes causent. L'un d'eux se détache, vient à vous, vous salue, et tend la main. A la descente d'un pont un homme vous arrête, un homme, ma foi ! bien vêtu, vêtu comme vous-même, coiffé d'un chapeau de soie et le gilet orné d'une chamette qui doit se rattacher à une montre. Il vous expose qu'il est professeur, sans emploi, et que le malheur des temps l'oblige à implorer la charité. Il vous dit cela sans trouble, sans la moindre singerie de pudeur, accepte votre aumône en souriant, et l'empoche comme il ferait d'une carte de visite.
Dans une rue"" un vieillard assez proprement couvert m'aborde et en marmottant des mots inintelligibles tire de sa poche d'abord, puis d'un portefeuille, puis dune enveloppe un papier qu'il déplie et me met sous
les yeux. J'apprends, en lisant, queiV , avocat^ —
tombé dans la détresse, etc.. etc. Quant aux mendiants éclopés, malades, qui se tiennent aux abords des égUses et à la porte des cafés, ils sont innombrables, et en moins d'une semaine, un étranger en a toute une clientèle, une vraie clientèle de gens qui chaque matin le saluent et lui demandent comment il a passé la nuit.
Je ne parle pas du vieillard, ou du gamin, que l'on voit sur les marches des traghets, tenant en main un bâton ferré d'un clou dont ils se servent pour maintenir la gondole à l'arrivée et faciliter le débarquement, et qui remplissent à Venise le même oftîce que chez
nous les polissons qui ouvrent et ferment la portière des voitures. Mais pendant toute la durée de mon séjour, quand m'est-il arrivé soit le matin, sous les arcades de la Place, soit le soir, au Campo San Gallo, de déjeuner ou de dîner autrement qu'entouré d'une bande de clients ? De clients de tout âge et de tout sexe, enfants, vieillards, femmes jeunes et vieilles, mendiant, ceux-ci de la main, ceux-ci de l'œil, ceux-là du geste, du maintien et de la physionomie. Les mendiants de Venise sont des mendiants ex professa, chez lesquels l'étude et l'observation ont développé le talent de la mimique à un degré incomparable, et qui en remontreraient dans cet art difficile au Neveu de Rameau lui-même. C'est des poses immobiles avec les bras croisés sur la poitrine, la tête penchée et les yeux levés au ciel, dans l'attitude de la Mère des douleurs au pied de la croix ; c'est une pantomime expressive du doigt dirigé vers la bouche, avec des tressaillements d'épaule d'une éloquence plus que cicéronienne. Un vieillard vous observe, et se sentant aperçu laisse aussitôt dévaler ses regards et ses bras vers un pied emmailloté et bandé de linge, de façon à vous faire comprendre, fussiez-vous ladre de corps et idiot d'esprit, que ce pied est un objet de désolation et de pitié, un instrument lamentable de la fatalité. Oui, — rien qu'à voir ce geste et ce regard, il devient manifeste que ce pied, pris dans un engrenage funeste ou écrasé par un bloc furibond, a ruiné la famille et l'espoir du laborieux ouvrier : vous voyez ses huit enfants nus et affamés, sa femme agonisant sur la paille. Ce pied, Monsieur, ahî ce pied !... Heureusement pour l'étranger compatissant, dont le
cœur est près de défaillir devant ces tableaux pathétiques, la mobilité du caractère vénitien ne permet pas à l'acteur de rester longtemps dans l'esprit de son rôle après le dénoùment. Une grasse aumône, une riche promesse, un verre de bon vin, c'en est assez pour changer la scène : la Mère des douleurs rit et drape joyeusement sa guenille, le gamin cabriole et fait la roue, le vieillard éclopé se retire d'un pas allègre, en forçant à la course son pied mutilé !
Dans les maisons de premier rang, telles que celles que j'ai citées, les garçons ont la consigne de chasser les importuns; mais c'est véritablement la chasse aux mouches. Les malédictions et les coups de serviette ont beau pleuvoir ; la mendiante rebutée à droite reparaît à gauche dans sa pose immuable de douleur et de résignation ; le polisson renvoyé avec dépens de son fond de culotte, revient en rampant sous les tables et sous les bancs, ou bien vous dénonce par un chuchotement sa présence derrière une colonne ou au pied dune fontaine.
L'enfant est naturellement le maître en ces exercices stratégiques. Le gamin de Venise, de même que le gamin de Naples, a le génie de la pantomime, et Pantalon ne doit rien à Pulcinel. C'est une verve de grimaces et de gambades, un Amour de la comédie et du ballet à décravater les plus graves et à fléchir les plus impatients. Il est clair que ces petits drôles bouffonnentpar goût et pour leur plaisir, et que s'ils vous demandent
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la botliglia, c'est par nécessité et non à titre de rémunération. Parmi cette bande de polissons joyeux qui chaque jour se chargeaient d'égayer mon repas, il en était un surtout qui se distinguait par son agilité et son esprit dïnvention. C'était le chef d'emploi de ma troupe. Un jour, pour varier le spectacle, il arriva coiffé d'un vaste chapeau à cornes probablement ramassé au coin d'une borne, chapeau colossal et tel qu'on en voit dans les caricatures de Carie Vernet. Ce petit diable, à moitié nu, portait cette immense coiffure avec une crânerie belliqueuse, et rappelait en mémoire ces Cupidons allégoriques que les illustrateurs du siècle passé dessinaient dans leurs frontispices, jouant avec les attributs des arts, des sciences ou de la guerre, et à demi vêtus, tantôt en abbés, tantôt en astronomes, ou en généraux. Il se para pendant quelque temps de cet accessoire, et en tira de grands moyens de succès jusqu'au jour ou ses camarades et lui, dans un accès de délire hyrcanien , le mirent en pièces.
Le café Florian a été longtemps le refuge et le rendez-vous des débris de l'aristocratie vénitienne. A l'époque douloureuse où la république succomba, les épaves du Conseil des Dix et du Sénat s'y rassemblaient pour mêler leurs anciens souvenirs et maudire en chœur l'étranger. Florian I^^ le fondateur de cette dynastie limonadière, était l'agent fidèle et le messager de ces puissances déchues; il fut même quelquefois, dit-on, dans ces temps difficiles, leur protecteur et
leur banquier. En rencontrerait - on encore quelqu'une chez le successeur du glacier patriote ? Cela est douteux. Néanmoins le voyageur curieux des types consacrés les y cherche encore, et quelquefois sur la foi dune physionomie caractérisée, dote d'un passé illustre le plus trivial chenapan.
Dans les premiers temps de mon séjour, lisant les journaux après déjeuner, j'aperçus en levant les yeux contre une colonne un homme de mine et d'âge respectables, et dont le profd sévère était rehaussé par une longue barbe gris d'argent. Sa tenue était correcte quoique pauvre ; il était vêtu d'un ample paletot d'hiver, que le temps s'était chargé de rendre supportable en été, et coiffé d'un vieux chapeau assez proprement brossé qu'il ôta gravement pour me saluer. Il sut mettre dans ce salut juste assez de modestie pour ne pas paraîtrehumble, mais malgré la noblesse dugesteil n'y avait pas à se méprendre : c'était bien là une requête ; l'œil était inquiet, suppliant. Ce vieillard aux grandes façons était un indigent, et c'était bien à la pitié, ou du moins à la charité qu'il s'adressait. Et pourtant quelle dignité d'attitude, quelle discrétion ! Et comme la noblesse d'origine faisait violence au sentiment de la misère! Certes, ce ne pouvait être là une détresse vulgaire ; cet homme pouvait être bas, mais à coup sûr il venait de haut. Et aussitôt me voici chevauchant les vieux souvenirs de la grandeur républicaine de Venise : cet indigent était peut-être un descendant des Doges, un Mocenigo. un Vendramin. Il avait sur les bords du Canal Grande un vieux palais vendu pour un morceau de pain à un banquier juif ou
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à une danseuse ; et j'entrevoyais sous lès combles la chambre délabrée que Tacquéreur lui avait abandonnée par pudeur ! Malheureuse Venise ! Perfide Autriche !
Devant une si noble infortune il n"y avait pas à penser à une aumône ordinaire : je tortillai dans du papier une pièce de quatre florins et je l'allai glisser dans la main de Tinconnu, en l'enveloppant d'un respectueux salut auquel il répondit par une inclination de tète. — Je n'affirmerais pas que cette aventure n'ait influé sur mes impressions pendant toute cette journée. J'avais rencontré, je n'en pouvais douter, un de ces types de malheur et de décadence célébrés par les voyageurs et par les historiens. Le palais Ducal me parut en deuil et la lagune pleine de bruits lamentables.
Le lendemain, au même lieu et à la même heure, je retrouvai l'inconnu qui cette fois encore me salua de loin, mais moins cérémonieusement, et en homme qui me faisait l'honneur de me reconnaître ; puis il s'éloigna discrètement comme pour me dire : Seigneur, votre générosité m'est connue ; je ne veux point en abuser. — Le surlendemain, même rencontre et même salut discret. Mais le jour suivant l'attitude digne reparut, l'œil se remit à parler; et je compris que le vieux patricien m'avait taxé à un florin par jour. Ce n'était pas trop pour un ancien sénateur ou procurateur de la république. Cependant, en ajoutant à ce tribut régulier les zwanziger distribués journellement sur mon passage aux mendiants, éclopés et valides, aux professeurs sans emploi et aux avocats sans causes, les boUi'
glie payées aux gondoliers et les appointements de ma troupe comique, j'avais peut-être le droit de me trouver bien magnifique et de discuter la taxe. Mais sur ce point le vieux seigneur n'entendait pas raison ; et à chaque fois que ma libéralité n'atteignait point au chiffre fixé par lui, il rapprochait infailliblement l'échéance.
Le premier jour où, me trouvant sans monnaie, je me contentai de lui donner le bonjour, il me regarda par-dessus l'épaule et ne me salua plus. Je compris la leçon, mais elle me parut sévère. Je fus mortifié d'avoir perdu l'estime d'un personnage dont mes conjectures avaient fait une ruine historique, un débris d'un passé grandiose et terrible.
Et il me tournait le dos, lui sur qui j'avais compté pour m'ouvrir les portes d'or du souvenir et pour me guider à travers le labyrinthe étincelant dans son obscurité des vieilles splendeurs vénitiennes î A moi qui m'étais fait fête de conquérir pas à pas son amitié et sa confiance, et qui déjà savourais en rêve la moelle de ses entretiens, lorsque du haut de son bouge il me montrerait, comme le tentateur, les grandeurs du monde à nos pieds !
Je hasardai une question près du successeur de Florian en lui indiquant le personnage et en lui faisant part de mes suppositions.
— Lui ? me répondit-il en riant de toutes ses dents ; c'est un vieux drôle qui vit de la charité publique. Il avait un petit emploi dans la loterie, qu'il a perdu par son inconduite. — Allons, plus loin! dit-il en s'adressant au Mocenigo confondu, n'importunez pas ce seigneur.
Il cessa de « mimportuner, » en effet; mais en gagnant ce point, combien ne perdis-je pas d'ailleurs au réveil de cette illusion qui avait tant occupé mes rêveries ?
Plus d'une fois les amis que j'eus plus tard le bonheur de me faire à Venise s'égayèrent de ma naïveté et de ma croyance aux vieux Mocenigos. Je les plaignis, et me plaignis moi-même.
Je me déshonorerais assurément si je confondais avec les mendiantes qui assiègent l'étranger à Venise ces gracieuses créatures qui, chaque matin, vous offrent le salut des fleurs. Quelle différence d'elles à ces hargneuses et criardes mendiantes de Naples, qui vous poursuivent et vous fourrent sous le nez la puanteur des roses d'Inde ! Robe traînante, chapeau coquet, démarche de danseuses fatiguées, les fleuristes de Venise ressuscitent pour l'œil du voyageur Imaginatif ces nobles courtisanes qui firent les beaux jours de la république vénète, et promenaient leur indolence sous les galeries des Procuraties, distribuant leurs faveurs et ne les vendant pas. Dun air distrait, tout en surveillant leur monde, elles font le tour des arcades, tortillant de leiu's mains menues les fleurettes qu'elles portent toutes préparées dans un élégant panier passé à leur bras, et quelles laissent retomber en bouquets sur les tables de leurs abonnés, comme les nymphes des peintures allégoriques sèment les pavots ou les œillets. 11 faut compter parmi les sensations agréables
d'un séjour à Venise ce salut matinal donné par de belles filles, gracieuses, parées pour vous plaire, et à qui les fleurs poussent au bout des doigts.
Quant aux voyageurs qui ont parlé de la corporation des fleuristes à A'enise, ils avaient bien de l'imagination ou beaucoup d'yeux. La place Saint-Marc est tout entière desservie par trois fleuristes, deux sœurs et leur mère. La mère naturellement est un peu mûre ; mais les deux fllles, — une surtout, — sont charmantes, de belle taille, gracieuses, et portent fort élégamment la toilette qu'elles renouvellent chaque jour pour faire honneur à leur clientèle. N'y a-t-il pas aussi quelque chose de touchant dans cette ofl'rande qui veut rester un don, et qui se dérobe à tout salaire, à toute rémunération, car payer à ces braves filles le prix de leur bouquet serait une inconvenance presque off'ensante pour elles. D'ailleurs, le bouquet déposé, elles sont déjà loin de vous : c'est l'afî'aire d'un sourire. Il faut, si l'on veut rester dans les limites de la courtoisie, glisser adroitement dans leur corbeille une pièce de monnaie enveloppée de papier. En répétant ce cadeau (soit un florin) une fois chaque semaine, on est tout à fait en rèi^le de 2falanterie.
Une fois l'heure du déjeuner passée, les fleuristes disparaissent de Saint-Marc. Où vont-elles ? Ne les suivons pas. Laissons-les rentrer dans l'ombre après cette apparition brillante, et acceptons sans curiosité maligne le brevet de vertu sans tache que leur ont délivré avant nous plusieurs voyageurs probablement bien renseignés. Tout ce que j'en puis dire, c'est qu'elles sont partout sur leur passage fort respectées.