‹ L'Italie et ConstantinopleChapitre 6 sur 26 · A THEODORE EE BANVILLE · texte numérisé non relu

A THEODORE EE BANVILLE

Venise, 29 août.

« Ce qu'il y a de plus frappant peut-être dans la population vénitienne, c'est le grand nombre de vieilles femmes qu'on rencontre par les rues. Je parierais que, dans les quartiers pauvres surtout, sur cinq femmes qui passent, il y en a quatre dont la moins âgée a franchi la soixantaine. On pourrait en réfléchissant arriver à cette supposition que les jeunes, étant généralement, soit ouvrières, soit servantes, sont retenues à la maison pendant la journée, tandis que la vieillesse peut servir de passe-port à la fainéantise.

» Elles se promènent par groupes de trois ou quatre, à peine vêtues, les unes d'une robe de toile qui leur colle au corps comme une chemise, et peut-être pour une bonne raison, les autres d'une chemise et d'un jupon, et drapées par-dessus d'un long châle vert ou rouge qu'elles ramènent sur la tête pour aller au grand soleil. La plupart vont pieds nus : quelques-unes ont des savates ; il y en a qui ont des bas. Les pieds sont grands, mais non difformes. Mais ce qu'il y a de vraiment remarquable en elles, c'est leurs cheveux. Vous savez que l'abondance de la chevelure est une beauté vénitienne. Ces vieilles ont gardé tous leurs cheveux, et ils sont tout blancs. Peu d'entre elles sont courbées; je n'en ai pas vu de contrefaites. De loin, droites comme elles sont, drapées dans leur long châle et

coiffées de leur perruque neigeuse, on pourrait les prendre pour des théories de vieux philosophes Péripatéticiens. Quand vous passez, elles vous regardent de haut entre les yeux, et, si elles ont deviné létranger, vous tendent noblement la main. Tant que vous ne leur avez rien donné, elles vous poursuivent de récitatifs lamentables où reviennent, de trois mots en trois mots, la Madone, la charité, le sang du Christ, etc., etc. A peine débarrassé de lune, vous en avez deux ou trois autres à vos trousses. 11 mest déjà arrivé de me trouver ainsi au milieu d'un cercle de ces vieux sinaes à tètes blanches, tous me tendant la main et marmottant, et grimaçant, et brochant des babines à qui mieux mieux. Alors si l'étranger est bon enfant et qu'il prenne la chose en gaîté, arrivent les compliments, les gaillardises et finalement les propositions suspectes. Comme dans les premiers temps de mon séjour j'ai eu le malheur d'avoir la main assez large, je suis probablement passé à l'état de gibier signalé, et, en me rendant de mon quartier à la Place, il m'est quelquefois arrivé détre ainsi arrêté quinze ou dix-sept fois.

» Jai eu un jour la curiosité de suivre une de ces vieilles, pour voir, comme dit Charles Baudelaire, où elle allait.

» Elle m'a promené pendant deux heures de son pas lent, en traînant la savate, sans s'arrêter que pour mendier ou pour causer avec des dames de sa société, sans dépenser le sou que je lui avais donné ni quelques autres quelle avait récoltés sur sa route. Enfin, parvenue au marché aux herbes, proche Saint-Pantaléon, elle a glané deux ou trois épluchures qu'elle a man-

gées, bu un coup dans le seau d'un petit porteur d'eau, et s'est endormie sur les marches d'un pont.

» Cette population de vieilles maraudeuses est pleine d'intérêt pour l'esprit. Il en est qui ont de vrais restes de beauté, des yeux brillants, de beaux traits, une belle tournure. Toutes semblent dire : « J'ai eu mon temps !» A les voir ainsi vaguer de quartier en quartier, se rejoindre et se reconnaître au loin, j'ai peine à croire qu'elles n'obéissent point à quelque consigne mystérieuse. La confrérie des vieilles femmes ! quelle francmaçonnerie puissante et insaisissable! C'est bien à celle-là, certes, qu'il faudrait redemander la tradition dupasse. Que dis-je? elles-mêmes sont la tradition. Le passé revit en elles avec ses passions, ses haines et ses fureurs. Elles surnagent, liège incolore, au-dessus de ce monde submergé. Mais par combien de fils tenaces elles se rattachent à lui : liens du malheur, de la vengeance, du plaisir et du vice ! Plus d'une de ces vieilles a reçu du sang bleu dans ses veines. Plus d'une, le jour néfaste où fut brûlé le Livre d'or, a pu pleurer la gloire d'un amant ou d'un fils. Et combien d'autres, veuves ou mères désolées, gardent sous leurs haillons, depuis la conquête, le ressentiment de douleurs incurables ?

» Quel tombeau que leur silence ! Quelle explosi(;n le jour où elles parleraient ! »

J'ai eu cette chance de me trouver à Venise pendant l'exposhion des œuvres des peintres vivants. Cette ex-

position se fait dans les salles de l'Académie des beauxarts, comme la notre se faisait autrefois dans les galeries du Louvre. Seulement les Vénitiens, par modestie ou autrement, ne prennent pas la peine de voiler ainsi qu'on le faisait au Louvre les tableaux des maîtres anciens; et c'est à la barbe de Titien, de Paul Véronèse et de Tintoret qu'ils étalent les productions de leur génie. Cette solennité avait pour l'étranger l'inconvénient denlever à l'hospitalité du palais des Beaux-Arts, son caractère de gratuité. 11 n'en coûte rien en temps orf ■ inaire pour admirer l'Ascension etle 3Iiracle de Saint- Marc. Vendant tout un mois il m'en coûta un franc pour ne pas voir les œuvres de ces messieurs. Vingt fois j'offris au buraliste de m'engager sur l'honneur à ne regarder aucune peinture moderne : il n'y voulut pas entendre, et jusqu'au dernier jour l'amour de l'art ancien dut payer rançon à l'art nouveau. Franchement cette exposition de Venise était misérable ; et je restai pendant une heure à me demander comment dans ce pays si prodigieusement pittoresque, et avec de tels modèles devant les yeux, la génération actuelle pouvait se ravaler à un tel niveau. A part deux ou trois noms que j'ai retenus, ceux, par exemple, de M""® la comtesse Gozzi, auteur d'assez bons pastels, et de M. Charles Richardt. jeune peintre allemand, dont j'ai remarqué une jolie vue des jardins royaux au clair de lune, la majorité des artistes vénitiens s'exerce à peindre, dans le goût de MM. Chavet et Plassan. déjeunes femmes en robe de tatîetas bleu ou lilas , tenant sur le doigt une perruche, ou froissant une lettre d'amour à l'approche d'un indiscret. La perle, le joyau

de l'exposition était un tableau de genre historique, représentant, si j'ai bonne mémoire, les adieuxde Foscari et de sa femme. Le Foscari était vêtu d'une robe de moire groseille traitée, je dois en convenir, avec une habileté supérieure ; ce morceau d'étoffe brillant et rutilant était, au dire de tous, ce qu'il y avait de plus « distingué » à l'exposition. Tout cela n'empêcha pas que le jour de la clôture le président de rAcadémie ne rappelât à ses jeunes compatriotes qu'ils étaient les descendants de Titien et de Tintoret , et qu'il ne les engageât à redoubler d'efforts pour les égaler.

Cette candeur me jeta dans un grand trouble. Est-il possible, me dis-je, que nous en soyons venus à ce point de ne plus même avoir conscience de notre fai blesse? L'esprit discuteur et écrivassier de ce siècle a-t-il décidément ruiné la verve et l'audace artistiques? Où sont-ils les bras vigoureux qui couvraient de peinture l'escalier de la Scuola de Saint-Roch et trouaient de perspectives vertigineuses le plafond de Saint-Pantaléon? Sans doute il serait indécent à un directeur d'académie de prendre à la clôture d'une exposition le fouet exterminateur et de chasser comme marchands hors du temple des arts de malheureux jeunes gens, auxquels il ne manque que des forces et une bonne direction. Mais qui l'obligeait à monter sur le trépied pour vaticiner des lieux communs? Ne pouvait-il dire plus paternellement à cette jeunesse débile : — Écoutez, mes enfants : il n'y a pas de mal à s'amuser à peindre; mais tant que vous resterez là, la peinture ne sera pour vous que ce qu'eUeestpour les jeunes demoiselles, un art d'agrément. Si vous voulez vraiment devenir des

artistes, prenez-vous à des études plus mâles. Allez consulter les maîtres robustes qui font la gloire de ce pays. Prenez leçon de Tintoret et de Cagliari, de Yecelli, de Bordone, de Georgion, de Bassan, de Pordenone, de Fumiani, deBonifaccio, d'Antonio Zanchi et de Pietro Negri ; étudiez l'anatomie; plafonnez, raccourcissez, flamboyez, faites le diable ! et autrement ne venez pas ici faire rebrousser la moustache à ces ombres vénérables, et provoquer la pitié des étrangers par des exhibitions dérisoires.

Hélas! Venise attendrait-elle, pour reprendre son essor dans la peinture, le réveil de son indépendance? Ce serait pourtant un beau triomphe à remporter sur le conquérant, qu'une renaissance de l'école vénitienne ; et l'avènement de deux ou trois grands peintres ferait plus, j'en suis convaincu, pour la délivrance de Venise, que tous les eff'orts de la diplomatie.

Le jour même où se débitait à l'Académie cette allocution facétieuse, j'apprenais au café Florian la mort d'Eugène Delacroix. Malgré le 'deuil que cette nouvelle désastreuse répandit dans mon esprit, je ne pus réprimer un mouvement d'orgueil national en songeant que mon pays avait donné au xix^ siècle le seul peintre digne de marcher à la suite des grands maîtres vénitiens.

J'allai revoir au palais Ducal le Triomphe de Venise et la Fede; et je fus tenté de demander à Titien et à Véronèse des nouvelles d'Eugène Delacroix, qui dès lors devait séjourner parmi eux dans le repos et dans la gloire.

Venise, devenue presqu'île, grâce au chemin de fer qui la relie à la terre ferme par un pont démesuré, a pour faubourgs des îles et des îlots où Ton se rend quotidiennement, pour se promener, comme l'on va de Paris à Saint-Cloud et à Montmorency.

Malgré ce que j'ai déjà dit de la décadence des industries locales, à Murano et àBurano, sa voisine, ces îles sont curieuses et méritent qu'on se dérange pour elles. Je ne parle, bien entendu, ni de Saint-Georges Majeur, ni de la Giudecca, qui sont plutôt des quartiers de A^enise que des faubourgs.

Dans chacune de ces îles il y a une église, et dans chaque église au moins un chef-d'œuvre. Le dimanche et les jours fériés le peuple y chante en chœur pendant toute la durée de la messe. Les voix sont justes et pleines, et n'ont rien de l'accent traînard et criard des voix du peuple de Paris et de ses environs. La première fois que j'entendis ces chœurs populaires, c'était dans l'église de Murano; l'effet m'en parut saisissant, et je suis revenu plus d'une fois m'en donner le plaisir.

Chacune de ces îles a d'ailleurs, indépendamment du charme de sa situation et de sa beauté naturelle, une spécialité quelconque. Murano a ses verreries, Burano ses fabriques de dentelles ; San Servolo a l'hôpital des fous ; San Lazzaro, son couvent arménien ; San Michiele, cimetière de la ville, a son cloître et sa chapelle hexagone.

Disons, à propos de San Michiele, où se Voit encore le tombeau de Léopold Robert, que s'il est doux de

vivre à Venise, ce que deux mois de séjour persuadent aisément, rien ne me semble plus triste que d'y mourir. Le mort, chargé sur une gondole et confié aux soins de deux croque-morts habillés dune serpillière rouge, est expédié, plutôt que conduit, à sa destination suprême, seul, sans escorte et sans appareil, à travers le labyrinthe des canalets. Cette boite qui renferme un corps humain circule et passe à découvert sous les ponts comme un colis, comme une malle marquée par la douane, et risque de se heurter à chaque détour, si le gondolier est inhabile ou inattentif aux cris d'avertissement, contre un chargement de légumes' ou tout autre obstacle aussi peu solennel. Je n'oublierai jamais Fimpression navrante que me causa le premier enterrement que je rencontrai voyageant ainsi sans suite et sans cérémonie.

C'était au coin du petit traghet de San Gallo : la barque arrêtée attendait le dénoùment d'un conflit de gondoles et de bateaux de transport. Lun des croquemorts, placé à lavant du cercueil, s'était assis dessus pour le caler et se mouchait irrévérencieusement dans un large morceau de toile de Rouen ; l'autre , adossé à l'arrière, regardait insoucieusement les passants. Le barcarol, campé sur son aviron, injuriait à pleins poumons ses confrères, sans respect pour cette tombe flottante que rasaient ses jurons et ses apostrophes obscènes. Enfm le passage fut dégagé ; d'un coup de rame le barcarol fit glisser la gondole funèbre en échangeant quelques dernières invectives avec les camarades qui lui avaient fait place, et au bout de quelques minutes le « convoi » tourna et disparut.

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Je relevais justement ce jour-là d'une indisposition causée par une indigestion de poisson malsain : et je fus transi d'épouvante à cette pensée que, si le mal m'eût étouffé, j'aurais été, moi aussi, voiture jusqu'à Saint-Michel, servant de siège et de dossier à deux chenapans indifférents à mon sort, cahoté par des bateaux ignobles et accompagné par les jurons d'un insolent.

Peut-être me dira-t-on que c'est attacher bien de l'importance à ma guenille ; qu'un cadavre destiné à pourrir en terre n'est pas un fardeau plus noble qu'un autre : soit : mais j'affirme que l'effroi que je ressentis en ce moment eût été capable de me faire retirer immédiatement mon passe-port, si je n'avais été bien certain de ma guérison. J'aime mieux mon corbillard français et mon commissaire des morts faisant ranger les gens sur mon passage ; et surtout je veux une escorte, quelle qu'elle soit, ne fût-elle composée que de ma servante et de mon portier. Le pauvre mort du tableau de Vigneron, suivi par son chien, me paraît enviable en regard de ce misérable Vénitien s'en allant solitairement à son dernier gîte, plus irrespectueusement conduit que ne l'est un étudiant qui va en fiacre à la guinguette !

Les gondoliers se chargent de régler l'itinéraire des promenades aux îles.

C'est par San Michiele que l'on se rend à Murano. Outre l'intérêt que lui donnent ses églises et ses ver-

reries, Murano est un charmant village traversé par un large canal, et qui a conservé du temps de son importance industrielle un air de prospérité et même de luxe. Jai remarqué, sur la rive gauche du canal, un palais de style ogival et qui rappelle les façades de la Ca-Doro et du palais Foscari. Cette fastueuse habitation de campagne est un témoin parlant de l'ancienne faveur de Murano. Il fallait que ce bourg fût autrefois singulièrement animé et peuplé pour qu'un patricien eût l'envie de s'y bâtir une demeure si somptueuse. Le palais était habité alors que nous passâmes ; plusieurs jeunes femmes s'y montraient aux fenêtres, et pendant quelque temps nous rêvâmes à la vie pompeuse des nobles vénitiens des temps passés. Avoir un palais à Venise et une villa à Murano, joindre aux magnificences dorées et pourprées du séjour d'une telle ville les délices azurées et fraîches de la vie de campagne, c'est la plus belle existence que l'on puisse imaginer. Aujourd'hui encore, je regrette de n'avoir pu savoir le nom de ce palais.

J'ai dit que la plupart des églises de campagne, à l'entour de Venise, possédaient au moins un chefd'œuvre; l'église de Murano, Saint-Pierre et Saint- Paul, en a deux : un saint Jérôme de Paul Véronèse, et une Vierge de Jean Bellin , qui vaudrait à elle seule le voyage et rendrait cette église fameuse dans un pays moins riche en œuvres capitales. La cathédrale, ou le Dôme, placé sous l'invocation de saint Donat, est une basilique byzantine, du x^ siècle selon les uns, du xn^ disent les autres, est décorée à l'intérieur de belles mosaïques anciennes qu'il faut aller admirer à travers

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les échafaudages, le bâtiment étant en réparation depuis plusieurs années.

Après avoir touché à Burano, village de pêcheurs où l'on vous sert la polenta dans toute sa pureté classique, il faut descendre à Torcello , recommandée par ses deux églises et par les souvenirs d'Attila.

Selon la tradition, c'est à Torcello que le chef des Huns débarqua lorsqu'il vint assiéger les Yénètes. Une chaise, ou chaire de pierre, à moitié enfoncée dans \d terre, a conservé le nom de « siège d'Attila. » L'Ile tout entière est jonchée de débris prétendus antiques qui, cachés dans l'herbe, lui donnent un air de cimetière abandonné. Du milieu de cette herbe et de ces débris s'élèvent les deux églises les plus anciennes et les plus curieuses de ce pays si riche en monuments singuliers. Sainte-Marie, ou le Dôme, a été bâtie au vii^ siècle des ruines dune ville défaite par Attila, puis ruinée, puis reconstruite vers Tan mil avec les mêmes matériaux, ce qui la fait, au moins matériellement, plus vieille de deux siècles que régiise de Saint-Marc. Mais, soit par le fait de cette reconstruction qui la laisse pourtant encore presque contemporaine de la cathédrale de Venise ; soit par la vertu d'une situation plus favorable, la cathédrale de Torcello a conservé un air de vigueur et de nouveauté, et na rien de l'aspect enfumé et de la majesté pesante du vieil édifice byzantin. Le temps a respecté ses mosaïques. Les dix-huit colonnes de marbre grec qui divisent sa nef sont droites et intactes.

Son pavage, pareil à celui de Saint-Marc, est resté plan et calme, soit qu'il ait été moins foulé, soit que le sol de Tîle plus solide ait opposé plus de résistance, et n'a pas de ces ondulations tempétueuses qui arrêtent et font gauchir les pas dans l'obscurité de l'église métropolitaine. Au milieu de son lie à peu près déserte, Sainte- Marie de Torcello me lit l'effet d'un temple délaissé par un peuple en émigration, et qui se serait conservé dans la solitude en attendant le retour des habitants. Son ancienneté d'ailleurs, outre la date exprimée par son architecture, est attestée par sa disposition même. On y retrouve l'antique séparation de la nef et du sanctuaire où, selon le rite primitif, les prêtres seuls pouvaient entrer. A l'intérieur de l'abside est adossée une estrade circulaire destinée au chapitre et que domine le siège de l'évêque, la Cathedra, qui a donné son nom aux églises épiscopales. Tous les détails deTornementation, sculptures, frises, incrustations, sont d'un stylj violent et sauvage, en dehors de toute tradition et de toute école, qui repose l'attention et rafraîchit la curiosité. Le bénitier proche de l'entrée est un débris païen d'une forme massive et dont la destination première reste inexplicable. Mais le témoignage le plus décisif de l'antiquité de cette église étrange, c'est sans doute les portes ou volants de pierre, percés de gonds en fer que l'on voit à l'extérieur, et qui rappellent l'usage des plus anciens temples de l'Orient.

L'autre église, Saint-Fosca, est précédée d'un péristyle octogone qui a toute la façon d'un temple antique et toute l'élégance de l'art grec dont le caractère se retrouve à la base et dans les chapiteaux des co-

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lonnes. Saint-Fosca est, ainsi que Sainte-Marie, bâtie avec les matériaux de démolitions antiques : lintérieur de l'édifice est blanc et nu ; lui aussi a l'aspect d'une vieille chose qui n'a pas servi et que le manque d'usage a préservée de la ruine. L'île tout entière d'ailleurs a ce même air dabandon. L'herbe est haute, la verdure y est vivace comme elle l'est à peu près partout dans ces îles de la lagune où la vigueur de l'air marin triomphe des chaleurs desséchantes de l'été. Un pont de bois jeté sur un cours d'eau était envahi et comme enguirlandé par la végétation et par les fleurs et semblait de loin un arc de feuillages. — Du reste, nul bruit; pas une âme. Le silence laissait entendre le gentil clapotement de la vague sur l'arène ; et pendant cette visite de deux heures au moins nous ne \1mes guère d'autres visages humains que ceux de la vieille fenmie, faisant office de custode des deux églises, et de deux petites filles qui l'étaient allé chercher à notre arrivée.

Ces deux enfants parurent très-intriguées par le travail silencieux auquel se livraient mes deux compagnons, peintres Tun et Tautre, et qui s'étaient établis devant le péristyle pour en dessiner les chapiteaux . Adossées contre le mur et s'épaulant Tune l'autre, elles observaient de loin le jeu des crayons avec autant de circonspection que s'il se fut agi d'une opération magique. La plus jeune des deux, petite lille de huit ou neuf ans, assez proprement vêtue, et costumée avec la solide élégance des enfants de paysans aisés, paraissait la moins timorée. Choisissant les moments où les dessinateurs tenaient les veux baissés, elle s'a-

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vançait, suivant une longue parabole, s'approchait avec une prudence de chatte, le pied suspendu et prête à la fuite, et tâchait, en filant le regard, de surprendre ce qu'il pouvait y avoir de si beau sur ce papier mystérieux. Puis, au moindre mouvement, elle reculait vivement jusqu'au mur, en mordant son doigt, signe évident de confusion et de perplexité. Les paroles encourageantes, les questions n'obtinrent longtemps pour réponse que des regards détournés et des rires étouffés sur l'épaule de sa compagne. Lorsqu'enfm elle fut bien convaincue que nous n'étions ni des ogres, ni des vampires, elle se décida à desserrer les dents et prononça distinctement ce seul mot : — un sou ?

— Un sou ! lui dit R... en prenant une mine grave ; est-ce qu'une fille comme toi doit demander un sou? Un sou, c'est bon pour les mendiants ; mais une demoiselle vêtue comme tu l'es, qui as une belle robe, de beaux souliers, une chaîne au cou et des boucles aux oreilles, ne doit pas demander un sou.

— Eh bien, répliqua l'enfant avec un accent d'impatience, — donnez-moi un écu!

Certes, celle-là n'avait point été corrompue par « l'atmosphère empestée des villes. » Cette enfant élevée au grand air, à l'air pur et salubre de la lagune, chargé de sel marin et des parfums vivifiants des arbres résineux, était bien loin de la place Saint-Marc et du Lido. Et pourtant il lui paraissait tout simple de tendre la main à des étrangers. Je vais peut-être fâcher les économistes, mais il me semble que ce n'était pas là de la mendicité. Ce que demandait cette enfant, ce n'était pas une aumùne, mais un présent ; et peut-

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être n'eùt-elle pas mendié pour ses besoins. — Mlia riguardata, questo : paggherà la bottiglia ! « Il m'a regardée, quil paye à boire ! » dit un jour à ses compagnes une belle fille des environs de Naples, que j'avais admirée en passant. Depuis le jour où, selon Henri Heine, Eve éclairée sur sa nudité demanda une robe à son mari, lequel répondit à sa requête en lui passant une feuille d"arbre, il est dans la nature de la femme de tout demander. — Elle a tant à donner en retour! Nos habitudes économiques ont dénaturé le don, en en faisant soit le salaire, soit l'aumône, don qui nest pas toujours désintéressé. La paysanne napolitaine, se sachant belle, exigeait la bottiglia, comme un tribut dû à sa beauté : elle agissait suivant la loi de son pays qui est de ne rien montrer gratuitement et de lever impôt sur tous les yeux.

Quant à la petite Torcelliaise, qui nétait même pas une joHe enfant, elle n'avait ni loi, ni prétexte : elle demandait tout naïvement, pour avoir; — parce que nous voyant étrangers, elle nous croyait riches, et que Dous croyant riches, elle nous supposait généreux . Après tout, si nous n'étions pas des Anglais, nous n'étions pas non plus des Tedeschi ; et comment ne pas compter sur la générosité de gens qui perdaient si libéralement leur temps à flâner dans la campagne et à copier des chapiteaux ?

Elle ajouta, sans s'en douter, sa petite part aux plaisirs de cette journée, en nous montrant, après cette belle nature et ces belles ruines qui nous avaient charmés, le visage d'un enfant heureux.

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En quittant Torcello. il reste encore assez de jour pour aller visiter Saint-François-du-Désert.

Cette lie a pris son nom d'un couvent de Franciscains qui y fut fondé, il y a des siècles, pour secourir et recueillir les pécheurs et les passagers en perdition dans la lagune pendant les gros temps.

Le couvent, abandonné pendant la domination française, tombait en ruines lorsque, tout dernièrement, l'empereur d'Autriche entreprit de le restaurer. A en juger par les commencements, la restauration sera lente : le cloître et le jardin sont encore à l'état de chantiers de construction, et les pauvres moines se tirant d'affaire comme ils peuvent. Nous dûmes à cette circonstance la faveur de voir un couvent tout entier, tel qu'on le verrait sur le dessin de coupe d'un architecte. Le père hospitalier, qui souffrait visiblement de l'état misérable de son monastère, nous montra piteusement la chapelle, entièrement bâtie en charpente et en menuiserie, le bois lui paraissant sans doute une matière trop vile pour un sanctuaire. Cette chapelle avait pourtant bon air, et ne rappelait en rien ni une grange, ni un hangar. Le goût italien triomphait de l'infériorité de la matière employée, et, au moyen de combinaisons et d'enchevêtrements gracieux, avait fait un charmant édifice de ce qui n'eût été à Paris qu'une boite ou un joujou démesuré (voir l'église Notre-Damedes-Champs, rue de Rennes). Mais là où le bon père retrouva tout son orgueil, ce fut en nous exhibant deux grandes statues de plâtre colorié, Tune de saint

François, l'autre je ne sais plus de qui, dues à la munificence d'un pieux personnage, et qu'il avait déballées le matin même. Sa puérilité monacale samusait de ces deux poupées, qu'il destinait à la chapelle, et qui ne devaient pas en contrarier médiocrement l'harmonie. 11 est certain que l'innocence de la vie claustrale développe chez ceux qui la professent un regain de la candeur et, pourquoi ne pas dire le mot? de la niaiserie de l'enfance. C'est ce que prouve le goût passionné des religieuses pour les confitures et pour les chiffons ; elles jouent à la poupée avec la Madone et le Bambino.

Le père franciscain se délectait, sa bouche s'épanouissait, et ses yeux pétillaient de joie en considérant ses deux bonshommes; et il dut nous trouver bien barbares de rester froids devant de tels chefs-d'œuvre.

Supposant que nous avions peut-être plus d'humanité que de goût, il nous fit voir les chambres destinées aux voyageurs ou, pour mieux dire, aux naufragés, et dont deux, réservées aux femmes, sont en dehors de la clôture. Toutes sont construites et meublées sur le modèle exact des cellules des religieux ; et c'est assurément tout ce qu'on peut prétendre de l'hospitalité d'un couvent. Encore cette hospitalité modeste est-elle peut-être un grand luxe. J'ai peine à croire, aujourd'hui que la lagune est si bien connue, et après qu'on a pris soin d'y marquer des routes en plantant des lignes de poteaux, que les pêcheurs, gens du pays, puissent s'y perdre. 11 n'y a plus actuellement que les poètes capables d'aller au Lido par la tempête.

En nous retirant, nous traversâmes le réfectoire, où

le couvert était mis. Chaque père, ou frèrei avait à côté de son assiette, outre sa cuiller et son couteau, une serviette proprement roulée dans un anneau : ce détail nous parut bon à relever dans un couvent de moines italiens.

Nous quittâmes lîle sous cette impression de mélancolie que l'on subit toujours en laissant des êtres vivants daiis la solitude. Et pourtant, à en juger par notre conducteur, les moines de Saint-François-du- Désert ne paraissent pas trop aftligés de leur isolement. Lui-même était un solide gars, carré d'épaules et épais du collier, à Fair résigné, mais point triste, ayant à la fois l'apparence vigoureuse de l'ouvrier et la mine patiente du vieux soldat.

Ils vivent là, les bons pères, tranquilles au milieu de leur désert d'eau, sous la garde d'un chien féroce, qui hurlait furieusement après nous en s'élançant de toute la longueur de sa chaîne. Le père, tout en nous rassurant sur la solidité de cette chaîne, ne doutait pas que si elle se fût rompue, c'en eût été fait de chacun de nous, d'un coup de dent.

Quelques arpents de terre à cultiver, les travaux du bâtiment , auxquels il faut quelquefois mettre la main faute d'ouvriers, et, à défaut des devoirs de l'hospitalité, dont l'occasion manque, les exercices de la règle, c'est assurément de quoi remplir la journée ; et peutêtre les braves solitaires auraient-ils été étonnés d'apprendre qu'un voyageur, un vagabond, un étranger errant dans leur patrie, les trouvait à plaindre.

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