‹ L'Italie et ConstantinopleChapitre 7 sur 26 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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Venise, ville de cent vinirt mille âmes, a deux hôpitaux pour les fous, l'un et lautre fort peuplés. Je n'en suis pas surpris : la folie est une fin toute naturelle pour un peuple ruiné et découragé. Les moralistes trouveraient peut-être la cause de ce fait dans les émotions du jeu de la loterie, qui est la passion dominante du peuple vénitien : mais il me semble que la misère et le désœuvrement suffisent.

Un de ces hôpitaux forme un service séparé à l'hôpital civil, situé près de la belle église de San Zaïvpolo (Saints Jean et Paul), devant laquelle l'aventurier Colleoni fait faction à cheval depuis cinq cents ans. L'hôpital occupe les anciens bâtiments de la confrérie de Saint-Marc, construits au xv*' siècle par Martin Lombard, qui y mit une des plus élégantes et des plus riches façades qui soient à Venise. Les anciens établissements religieux n'ont pas grandchose à faire pour se transformer en hospices, ou plutôt ils sont des hospices tout faits. Les longs corridors, les infirmeries, les chapelles sont tout prêts pour les besoins du service. Les malades y sont à l'aise dans les hautes salles, et les cloîtres à galeries leur font dadmirables promenoirs.

Lhôpital civil de Venise est immense et la partie réservée au traitement des aliénés est considérable. Il m'a semblé que la même disproportion constatée par les statisticiens entre les populations féminine et masculine de la Wlle se retrouvait dans ce lieu de misère et que les femmes y étaient en majorité. Les folles sont en liberté dans un vaste cloître, assises ou couchées à

l'ombre des galeries, toutes chantant, criant, parlant avec un bruit qui n'est ni la rumeur de conversations confuses, ni même le tumulte de la dispute, mais plutôt le vacarme étourdissant d'une volière ou d'une ménagerie. Sauf le vêtement et la couleur des visages, on pourrait se croire dans un bazar d'esclaves abyssiniennes en récréation ; les gestes et les exclamations qu'elles adressaient au médecin que j'accompagnais aideraient à l'illusion. J'en ai vu peu déjeunes, encore moins de belles. Une pauvre vieille édentée et rechignée, à qui l'on venait de mettre les poucettes, s'en allait en larmoyant au dortoir. Une autre, qui se croyait guérie, poursuivait le docteur de ses réclamations de mise en liberté. A part l'uniformité du costume, qui se compose d'une camisole et d'une jupe de toile bleue, elles ne me parurent pas tant dilférentes des autres vieilles dont j'ai déjà parlé, qui circulent librement dans les rues de la ville. Et, en effet, peutêtre n'y a-t-il entre elles d'autre différence que celle de la veille au lendemain.

L'autre hôpital est encore un couvent, mais un couvent qui a gardé sa forme et sa règle. Il est situé dans l'ile de San-Servolo, que l'on voit des jardins publics, et desservi par les frères de Saint-Jean de Dieu. C'est là que Théophile Gautier, que je rencontre partout à Venise, mais que je n'évite nulle part, a remarqué le premier les fresques chimériques peintes avec la furie du délire par un pensionnaire de l'hospice sur les murs du jardin. Ce cas de folie pittoresque "n'est pas unique. Plusieurs d'entre les malades en sont possédés et barbouillent à qui mieux mieux les murailles que les

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pères doivent être obligés de faire blanchir de temps en temps pour subvenir à cette production insensée. N'est-il pas remarquable d'ailleurs c|ue Venise, la patrie colorée des coloristes, ait produit la folie de la couleur, de même que la vie extatique des cloîtres a produit la folie de la croix ? Peut-être y a-t-il là quelque loi mystérieuse à étudier. Serait-ce l'effort du génie national opprimé depuis un siècle faisant irruption dans les cervelles et tournant en démence faute dapplication et de l'instruction nécessaire ? Cette supposition, si subtile et forcée qu'elle paraisse, mérite néanmoins d'autant plus d'attention que le caractère général et commiun des peintures exécutées par ces malheureux à l'esprit troublé est précis ément Tabondance, la copiosité, la fougue que Ton remarque dans les fresques des anciens maîtres vénitiens, par exemple, sur les nmrs de l'escalier de la Scuola de Saint-Roch ou au plafond de Saint- Pantaléon. Le fou mentionné par Théophile Gautier entassait sous des portiques des ménageries impossibles d'animaux fantastiques et cauchemaréens. Le mien peignait des foules désordonnées d'hommes et de chevaux s'engouffranl sous des galeries, ou débordant de portes trop étroites. Toujours l'amour du nombre, de la multitude, de l'accumulation. Et certes, par l'imagination seulement et sauf le talent et le savoir qui leur manquent, ces maniaques furibonds rappellent plus le Fumiani et les peintres de l'escalier de Saint-Roch que les artistes minutieux et mièvres, dont les tableautins m'empêchaient à l'Académie des beaux-arts d'admirer Yerrocchio, Paris Bordone et Tintoret. De sorte que.

parmi les contemporains, ceux qui paraissent avoir gardé si peu tjue ce soit de la tradition des maîtres sont, non pas les académiciens, mais les fous.

Le couvent arménien de San Lazzaro fait un contraste agréable avec la solitude austère de Saint-François du Désert et les navrants spectacles de San Servolo. Ce n"est plus ni le silence du cloître, ni la douloureuse horreur de Ihôpital ; c'est la vie monastique prise du côté littéraire et mondain. La comnmnauté des Arméniens mekhitaristes est à la fois une académie , un collège et une imprimerie: et c'est le sourire aux lèvres, la plume à l'oreille et le livre en main que les pères vous accueillent et vous font les honneurs de leur île. L'île même, avec ses jardins verts et fleuris, ombragés de berceaux de vignes, est d'un aspect riant, semi-coquet et doctement gai. qui fait songer à Tusculum et aux promenoirs d Académus.

C'est au commencement du siècle dernier que la colonie arménienne de Venise fut fondée par le bienheureux Mekhitar, un grand patriote, un saint prêtre, un savant lettré, également zélé pour la pureté du culte, pour la science, et pour la gloire de son pays, et qui a consacré son triple enthousiasme dans la règle

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du couvent qu'il a fondé ; car les moines mekhitaristes prient, étudient et enseignent. Leur imprimerie est un atelier dactive propagande pour la littérature et la civilisation arméniennes. En moins dun siècle, les pères de la congrégation , dont quelques-uns sont connus de toute l'Europe savante, ont doté leur pays d'une histoire complète, d'une géographie, dun dictionnaire, d'une grammaire générale et dun poëme épique : qu'on nous cite beaucoup d'académies aussi laborieuses ! Ils ne se sont pas contentés de faire connaître l'Arménie à elle-même et à l'Europe ; ils ont voulu envoyer l'Europe à l'Arménie, et le nombre d'ouvrages historiques, scientifiques et littéraires, qu'ils ont traduits des diverses langues européennes est considérable. On trouve même sur leur catalogue deux auteurs contemporains, lord Byron, dont on a traduit un recueil de poésies choisies, et M. Jules Sandeau, qui, pendant son voyage à Venise, s'est mis en relation avec les pères mekhitaristes. Je cite ce fait pour piquer d'émulation nos confrères ; car ce n'est pas peu de chose que d'être traduit en arménien, et si Chateaubriand avoue qu'il tressaillit d'aise en trouvant sur une table d'auberge une traduction en grec moderne de son roman d'Atala, qu'eût-il fait en se voyant reproduit dans la langue parlée sur l'Ararat ?

Le souvenir de lord Byron est partout dans l'île de San Lazzaro. On sait que le lord, pendant son séjour à Venise, lit de fréquentes retraites au couvent mekhitariste , et qu'il entreprit même d'apprendre la langue arménienne sous la direction du vénérable père Pascal Aucher, que j'ai pu voir encore, aveugle et

presque centenaire, prendre l'air dans les jardins. La retraite était bien choisie pour une àme endolorie comme la sienne, meurtrie par mille luttes et exaspérée par la persécution. Quels bains de calme il put prendre dans ces salles tranquilles î quels bains d'oubli dans ces jardins silencieux ! et comme ces robes noires, ces barbes touffues et ces bienveillants visages devaient reposer ses yeux de l'aspect roide et menaçant de ses ennemis les parlementaires et les cantistes î — « Par manière de divertissement, écrivait-il à son éditeur Murray, j'étudie tous les jours la langue arménienne dans un monastère arménien. J'ai trouvé que mon esprit manquait de quelque chose dardu, ipour s'exercer ; et, comme c'est lamusement le plus difficile que j'aie pu me procurer ici, je lai choisi pour ma torture d'attention... je persévérerai. » Le remède était violent, mais éminemment pratique ; et, dans les grandes douleurs, je ne vois rien de mieux à conseiller que l'étude des nomenclatures et des vocabulaires. Byron persévéra ainsi qu'il se l'était promis, au point de pouvoir travailler à une grammaire anglaise-arménienne qui s'imprimait alors à San Lazzaro. Il est vrai qu'il ne faisait que traduire en anglais une grammaii^e italienne déjà publiée par son maître, le père Aucher. Les pères ont placé sous verre, dans leur bibliothèque, une page autographe de ce travail de lord Byron; et l'on montre encore, à l'extrémité des jardins, contre le mur de la terrasse qui domine la mer, un bosquet isolé où le grand poëte venait s'asseoir et contempler la lagune.

Il est certainement intéressant d'observer le mou -

vement d'expansion de ce vieux peuple, le premier né du monde, et qui semble rajeunir en ce moment, en se mêlant à la civilisation active de l'Occident. La colonie des Arméniens à Venise n'est pas restreinte à l'ile de San Lazzaro : ils possèdent dans la ville un collège où les familles arméniennes envoient leurs fils chercher l'éducation européenne. Ils en avaient autrefois un autre à Padoue, que, dans ces dernières années, on a jugé à propos d'éloigner et de transporter à Paris.

Dans ces deux collèges cent jeunes gens reçoivent une instruction complète et retournent ensuite dans leur pays où ils remplissent avec distinction les divers emplois de la vie civile. J'ai rarement rencontré des visages plus intelligents et plus sympathiques que ceux de ces jeunes Arméniens. Leurs yeux longs, à prunelles violettes, triomphent de la langueur orientale par la flamme dun esprit ardent et curieux. Dans la démarche et dans le geste ils n'ont gardé de la mollesse asiatique que la grâce. Ceux d'entre eux qui parlent le français le parlent très-purement, et le doux parler arménien donne à leur prononciation un charme particulier. On a dit des Persans qu'ils étaient les Gascons de l'Orient; ceux-ci en seraient plutôt les Languedociens alertes et attables, gais sans tumulte et actifs sans violence. Chez tous, maîtres et élèves, on retrouve au même degré la même passion, profonde, dominante, militante : l'amour de la patrie, de la patrie pour elle-même, sans condition, ni ambition. Ils ont la nostalgie de leur' vieil Éden, de leurs prairies fertiles, de leurs montagnes neigeuses traversées par

des fleuves torrentueux. Cest l'œil de l'esprit tourné vers TArménie quils étudient et quils enseignent. C'est à elle qu'ils reportent leurs travaux, leur savoir et leurs espérances. J'ai lu dernièrement le discours prononcé en 1863, au collège de Paris, par le P. Léon Alishan, à l'occasion de la distribution des prix. Ce discours est un poëme, un cantique fervent et palpitant à la gloire de lArménie. On croit voir en tournant les feuillets de la brochure se déployer un de ces beaux châles de l'Inde et de la Perse, où sont brodés et semés en constellations éclatantes toutes les productions du pays, plantes, oiseaux, quadrupèdes, minéraux ; et les astres du ciel, et les fleuves et les montagnes, et les palais et les temples, et les habitants eux-mêmes, les rois sur leurs trônes, les guerriers sur les éléphants, les chasseurs sur leurs coursiers lancés au galop à la poursuite de gibiers chimériques. Ainsi dans cette épopée classique, dans ce Ramayana improvisé par un pédagogue, nous voyons passer devant nos yeux éblouis le Massis, montagne géante aux flancs de basalte, encapuchonnée dune neige éternelle; l'indomptable Araxe roulant des flots de jais sur des blocs volcaniques; le Mont des Fleurs, le Djorokh et ses cascades qui dépassent en beauté terrible celles du Niagara; la fleur de sang, ou sang des fontaines, dont le rouge vif éteint la pourpre: le miel cVair, émanation généreuse des bois résineux: la pomme d'Arménie, fruit parfumé « couleur d'aurore, » disent leurs poètes, et Vkamaspure, la plante à douze tiges, épanouissant sur le flanc rocailleux des monts ses fleurs éclatantes, l'hamaspure, fleur merveilleuse, pommier de cet Éden

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terrestre, qui doue de la clairvoyance universelle les yeux qui lont regardée. Voici les étangs poissonneux et dans les fleuves rapides, le djanar, long comme un serpent, le loch, gros comme un cétacé, et le saumon monstrueux et agile qui remonte les cascades. Du fond des crevasses de 1 Ararat, le tigre et la panthère sélancent et bondissent dans la ravine où galope lonagre. Plus loin, les flancs de la montagne sentrouvrent et montrent Tor et l'argent, et tandis qu'au haut des pics les volcans flamboient, sur les plateaux échelonnés, dans les prairies aériennes hennit et caracole le Nejouyk, le beau, le blanc Nejouyk, fils du vent et des sources, le coursier de Job et d'Homère, qui combattit aux champs de la Troade et pourvoyait les marchés de Tyr. Est-ce tout '? ne voyons-nous pas encore les palais cyclopéens taiflés dans le porphyre du roc et les ponts légendaires enjambant les ravins et les torrents. Et enfin, après tant de merveilles, en voici une autre non moins grande, non moins admirable, le miracle de la foi et de l'espérance.

Qu'est-ce que cette porte mystérieuse dont parlent ces missionnaires inspirés et dont ils croient tenir la clef enchantée dans leurs mains ? Allons-nous assister à un réveil, à une renaissance, à une explosion de l'Arménie? Ses enfants vont-ils se répandre en conquérants sur le monde ?

Ah ! c'est que ce pays qu'ils célèbrent et qu'ils chérissent n'est pas seulement pour eux le pays du passé, la terre biblique ; il est le pays éternel, le pays de l'avenir. Pour eux sa mission n'est pas finie ; et en effet ne serait-il pas permis de rêver une destinée brillante

pour ce peuple sans cesse renouvelé dans ses forces vives et à qui il suffit de se rapprocher un instant de l'Europe pour se trouver au niveau de sa civilisation et de son esprit? Entre la Perse énervée et la Caucasie esclave, l'Arménie vivace s'agite et s'instruit : elle mérite de vivre. Nation militaire et lettrée, elle nous ressemble et nous recherche. Et j'avoue que j'ai plaisir à voir cet aîné des peuples, dont l'histoire commence au lendemain de la création du monde, réclamer sa part de puissance et de liberté.

J'avais reçu dès ma première visite à San Lazzaro l'invitation d'assister à la fête alors très-prochaine de l'Assomption ; et cette fête arrivait à propos pour satisfaire la curiosité qu'on m'avait donnée des cérémonies de l'église arménienne. Les Arméniens mekhitaristes, qu'il ne faut pas croire schismatiques sur la foi de Daru et de quelques voyageurs étourdis, puisqu'au contraire l'œuvre principale de la vie de Mekhitar a été de ramener les sectes dissidentes de l'Orient sous l'autorité du pape de Rome, ont conservé dans leur pureté primitive les rites de leur église. Le sacrifice qu'ils célèbrent est le même que l'on célèbre dans nos églises catholiques d'Europe. Il n'y a de différence que dans les cérémonies, qui se ressentent de l'amour des Orientaux pour la pompe, pour le luxe des costumes, des tentures et des parfums.

Nous arrivâmes, par une chaleur à allumer la lagune, à San Lazzaro, où abordèrent en même temps que nous

les élèves du collège arménien de Venise et quelques étrangers invités comme nous. Depuis le matin, la bannière ottomane flottait au haut d'un long màt placé à l'extrémité de 1 ile, car les Arméniens, bien que chrétiens et catholiques , sont sujets du sultan. Qu'on n imagine pas après cela un couvent bâti à l'orientale, avec des colonnettes et des coupoles : les pères mekhitaristes ont accepté le couvent tel qu'il leur a été cédé en 1717 par le sénat de la république de Venise, ou plutôt ils ont relevé sur place les ruines de l'ancien hospice des lépreux; car l'ile de Saint-Lazare, ainsi que son nom l'indique, était autrefois une léproserie. C'est aujourd'hui un véritable couvent de bénédictins avec cloîtres, galeries et salles d'étude, et où il n'y a rien d'oriental que le nom du fondateur et la bannière du souverain. La chapelle restaurée par Mekhitar parait bien pauvre et bien nue à des yeux habitués aux magnihcences des églises vénitiennes, dont la moindre a sur ses murs de quoi se faire rebâtir au besoin. Elle avait toutefois assez grand air dans ce jour de fête où les touffes de fleurs et de feuillages remplaçaient les bas-reliefs et les rinceaux, et où l'encens prodigué formait comme un jubé de vapeur entre l'autel et la nef. Les fenêtres étant restées toutes ouvertes à cause de la chaleur , les rideaux de soie rouge chassés au dedans par la brise de la lagune, roulaient et tourbillonnaient avec ces flots de fumée blanche, et complétaient l'effet bizarre de la cérémonie.

La plus grande singularité du rite arménien, c'est sans doute la psalmodie, qui ne ressemble ni au plainchant, ni au chant grégorien. Les chantres arméniens

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célèbrent la messe dans leur idiome national ; et c'est peut-être laccent du pays qui les fait nasiller et chanter moins par la bouche que parles narines.

Ce nest pas même un chant; et il parait douteux que cette psalmodie soit notée ni composée, tant il est difficile aux oreilles européennes d'y trouver ni mesure, ni mélodie. C'est une sorte de bêlement vague et prolongé, comme les montagnards de certains pays en tirent de leur musette. L'un des chantres entonne et fait entendre, comme au hasard, deux ou trois sons qu'il cadence et qu'il fde arbitrairement ; le chœur reprend quelques tons plus bas, chacun chantant pour son compte et sans souci du contre-point.

Cependant cette psalmodie hésitante et titubante dans le commencement, comme les premiers élans d'un oiseau de grand vol, arrive à la tin à une certaine majesté par l'effet des masses vocales. Ces cantilènes monotones bercent l'esprit et agissent sur la pensée de même que tous les bruits confus de la nature, comme le roulement des vagues et la rumeur des forêts. C'est un encens vague et excitant comme l'autre, un encens sonore qui sans doute n'agrée pas moins à la divinité que le rhythme parfumé.

Au moment de la consécration un rideau sépare le sanctuaire de la nef.

Au reste, le bas peuple de Venise sait parfaitement qu'il est uni de foi avec ces hommes qui ne parlent ni ne chantent comme lui ; j'ai vu ce jour-là des gondoliers et des paysans à genoux sur la pierre accompagner dévotement de leurs prières ces chants qu'ils ne comprenaient pas.

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L'office achevé, les invités se rendirent dans les bâtiments du couvent et commencèrent processionnellement la visite des deux bibliothèques, du cabinet de physique et des ateliers d'imprimerie. La bibliothèque de San Lazzaro est digne d'une congrégation savante et lettrée, et tenue avec le soin qui distingue les bibliothèques conventuelles. On y trouve, outre les quinze mille volumes qui la composent, la réunion de tous les ouvrages sortis des presses de la maison, une collection de médailles et une quantité d'objets précieux, antiquités, papyrus, instruments d'optique, etc., que tous les guides ont dénombrés. Mais ce qui prime de beaucoup comme intérêt, comme rareté et comme beauté, toutes les belles et rares choses rassemblées dans ces galeries, c'est une riche collection de manuscrits arméniens, malheureusement impossibles à décrire à cause du nombre et de la variété, et où la patience et la minutie monacales se combinent avec l'éclat des couleurs et le grand goût d'ornementation des Orientaux.

L'imprimerie des PP. Mekhitaristes en remontrerait pour l'ordre et la propreté à toutes les imprimeries de Paris ; et qu'on ne croie pas à une imprimerie-joujou destinée à la récréation des moines : c'est un atelier sérieux, admirablement outillé et dans lequel fonctionnent chaque jour de nombreux ouvriers sous la direction des religieux. Le produit des presses nourrit ce couvent où vivent soixante pères, sans compter les frères et les novices. En 1855, l'imprimerie de San Lazzaro a obtenu une médaille d'honneur à l'Exposition universelle de Paris.

L'endroit le plus fréquenté dans les jours de fêtes

publiques est la librairie, où les visiteurs sont admis à inscrire leur nom sur un registre permanent auquel d'augustes et illustres signatures ont déjà donné 1" importance d'un monument autographique. Les bourgeois de tous les pays, et notamment les bourgeois de Paris, ne résistent pas à l'envie de graver leur nom sur l'airain à la suite de ceux de lord Byron et de toutes les tètes couronnées de l'Europe.

La fête se termina par une distribution de confitures de roses et d'eau glacée qui fut pour moi un avantgoùt des friandises constantinopolitaines.

On quitte Venise comme on quitte tous les pays que 1 on visite en voyage, au moment où l'on commence à la connaître et à la comprendre.

L'impression des premiers jours, je l'ai dit. est l'accablement : on succombe sous le poids de l'admiration et des souvenirs.

(' Que suis-je pour hanter ces palais faits pour un peuple de princes, de souverains libres et victorieux? que suis-je pour marcher dans leur ombre, et pour refléter ces peintures splendides, pages héroïques écrites par des demi-dieux ? En ai-je le droit ? » Et l'on craint en marchant dans les galeries d'entendre le rire des augustes fantômes qu'on éveille.

Il faut du temps pour que le calme se fasse dans l'esprit et pour dégager cette conclusion si simple, qu'on n'est après tout ni un habitant, ni un citoyen,

mais un passant. Cette pensée soulage en diminuant la hauteur de la comparaison.

Et puis, sous la Venise pompeuse des anciens jours, il en est une plus humble que Ton coudoie et avec laquelle il est aisé de se familiariser.

Il a été dit cent fois que Venise est une tombe. C'est une tombe, en eftét, et une tombe à étages : ses édilices et ses palais sont les parois et les ornements du cénotaphe où gisent les cadavres dune succession de Venises différentes.

Il y a d'abord la Venise guerrière et conquérante, la Venise des croisades, reine des mers, étendant ses conquêtes de la Lombardie à TArchipel, et battant l'empereur d'Allemagne à Melloria.

Il y a la Venise de la Renaissance, de Sansovino, de Veronèse, de Géorgion, de Titien et des Zuccatti. — Puis la Venise, riche encore et vivant sur sa gloire ; la Venise du président de Brosses, joueuse, intrigante, cancanière et libertine.

Puis enlin. il y a la Venise diminuée et humiliée de Charles Gozzi. détournée de ses instincts nationaux, vouée au faux goût français et se distrayant de temps à autre à rire d'elle-même, aux comédies flabesques du théâtre San Samuel.

Sur cette poussière séculaire vit la Venise actuelle, asservie, ruinée, sans espoir. Et c'est peut-être la conscience de sa déchéance qui rend le peuple de Venise si insouciant et si facile à vivre.

Il sait que ces bâtiments superbes ne sont point à son usage, et qu'il n'a rien de commun avec ces chefsd'œuvre et ces souvenirs. Et dès lors autant vaut s'af-

franchir décidément de ce passé qui l'écrase. Mieux vaut mendier et vivre au jour le jour que de plaider avec son sang et ses larmes pour recouvrer un héritage impossible.

Un soir, au balcon du palais Jiustiniani, dont le propriétaire actuel, le peintre Schiavoni, fait les honneurs avec la plus gracieuse hospitalité, une dame nous faisait remarquer avec tristesse la solitude du grand Canal, jadis la promenade, le cours de l'aristocratie vénitienne, et où se perdaient ce soir-là deux barques éloignées, louées probablement par des étrangers.

— Hélas î oui, Madame, le grand Canal est désert. Et la place Saint-Marc est déserte aussi ; à moins que vous ne preniez l'agitation stérile de passants curieux pour le mouvement d'un peuple en circulation, ce qui ne serait pas moins insensé que de prendre un hôtel garni pour une habitation. Et non-seulement la place et la rue sont désertes, mais les maisons sont vides. Regardez d'un bout à l'autre de cette S et sur ses deux bords : ne voyez -vous pas que le palais Foscari est une caserne et le palais Grimani un bureau de poste ? Le palais Farsetti n'est-il pas une municipalité ? Dieu nous bénisse ! de toutes les nobles demeures qui bordent cette rue silencieuse, les plus animées et les mieux conservées sont encore celles que le destin ironique a converties en auberges ! Quant à celles qui ont l'honneur d'appartenir à des danseuses, à des banquiers ou à des princes : voyez-les, elles sont fermées; il n'y manque que l'écriteau. Aussi, ne disons plus que cette ville est déserte : elle est morte, elle n'a plus d'àme ; c'est un squelette habité par des parasites. Et

c'est pourquoi, malgré la beauté cKi ciel, malgré l'agréable mariage de la brique et de la pierre qui partout égayé les façades, malgré le plaisir sans cesse renaissant et toujours varié de ladmiration, il vous reste au cœur une secrète tristesse, mélange de respect, de pitié et de regrets.

Tout est souvenir à Venise : le gondolier qui m*a promené ce matin est ce vieux Beppo, autrefois serviteur de lord Byron, et qui, dit-on, garde encore la barque armoriée de son ancien maître.

Quoique parlant assez passablement le français, il n'a pas songé un instant à se parer devant moi de l'honneur dun si illustre service, à quoi n'aurait pas manqué un domestique lombard ou napolitain. Ge n'est qu'après une tournée de deux heures et demie, pendant laquelle nous avons visité les deux Ghetto, Santa Maria dell'Orto et les Scalzi, qu'un ami, chez lequel je descendis, me révéla la bonne fortune que j'avais eue d'être conduit par un gondolier historique.

Le vieux Beppo, qui a fait fortune, est propriétaire et loue des logements ; quant à louer ses souvenirs, il ne daigne. Il pense, sans doute, que les voyageurs du temps présent sont trop légers d'esprit pour mériter de si hautes confidences. Peut-être aussi s'est-il lassé à parler du lord, de ses gestes et de ses aventures, à des sots qui ne l'ont point compris.

Toujours est-il que cette discrétion, si peu en usage parmi les gens à gages, m'a' étonné, et même, jusqu'à

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un certain point, affligé. Évidemment Beppo nous méprise. C'en est encore un, à Venise, qui a rompu av«c le passé, prend le temps comme il vient, et se soucie d'un étranger comme dun florin.

. . . Quant à moi, mon choix est fait. Je laisse à de plus forts et à de plus haut -planants la plénitude de Tadmiration et les voluptés dune curiosité sans mélange. Soit faiblesse, soit manque d'enthousiasme, je ne puis me distraire de l'idée de cette décadence et de ce deuil de tout un peuple. Et partout, à Saint-Marc et à l'Académie, sur la lagune et dans la campagne, j'entends résonner la note triste.

Ma Venise d'adoption,, celle où j'ai vécu, et que je retrouve dans mes souvenirs, ce n'est ni la Venise triomphante, ni la Venise glorifiée ; non pas même la Venis2 folle et étourdissante qu a traversée M. de Brosses. C'est la Venise misérable et lamentable de Carlo Gozzi.

Oui, c'est bien lui : — ce pauvre homme ennuyé de tout, fatigué de tout, traînant avec dégoût une existence vouée aux mécomptes (contra-tempi), plein d'indignation et d'ardeur sous son apparence résignée, et n'arrivant, pour toute prouesse patriotique, qu'à une émeute d'un jour contre les francomanes et l'abbé (ihiari, disparaissant enfin dans une tourmente, sans que ion sache comment, ni à quel jour, ni en quelle année : c'est bien là, c'est bien lui le dernier Vénitien.

Je le vois tel que ses ennemis l'ont dépeint, maigre.

pâle et voûté, marchant lentement, les mains derrière le dos, et se chauffant au soleil sur la petite place San- Mosè, où il s'est exilé par pudeur, ne voulant plus même aller à Saint-Marc.

« Dans cette ville où partout on babille, lui seul, dit Chiari, ne dit rien ! C'est un seigneur comte encore plus triste du plaisir des autres que de ses chagrins et de ses procès. »

Et que dirait-il ? S'il se mettait à parler, sans doute, il n'aurait pas de sitôt fini. Mais à quoi bon? Il berce ce vieux peuple enfant de ses contes de nourrice. Il écrit pour lui les Trois Oranges, Turandot^ la Femmeserpent, le Monstre bleu et VOiseau vert ; et il les écrit en dialecte vénitien, pour lui rendre, avec l'usage de son idiome populaire, lamour du génie national et le souvenir des aïeux. Rien n'y fait : le peuple, un moment distrait, retourne aux imitations de Goldoni et aux paradoxes critiques de Xavier Bettinelli. A la fin, il parla, et parla de lui-même. A l'âge de soixante ans ou approchant, il se résolut à écrire des Mémoires et à mettre le public dans la confidence de ses pensées et de ses mésaventures. Et, par une coïncidence remarquable, l'histoire de sa vie est, à peu de chose près, le miroir de l'histoire de son temps et de son pays. Avec les meilleures intentions du monde, avec les dons les plus heureux et les plus rares, le pauvre Gozzi n'aboutit qu'au malheur dans toutes les voies : procès perdus, déceptions en amour, services méconnus, efforts inutiles, déroute complète de ses espérances et de ses ambitions littéraires, succès de ses rivaux, sans parler des mille tracasseries, des persécutions réelles ou ima-

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ginaires dont il a fait le dénombrement pitoyable dans son adorable chapitre des contratempi ; et, enfin, dernier coup, et qui dut être le plus cruel de tous pour ce cœur de poëte patriote et de patricien, descendant des Gozzi de Raguse et des Tiepolo, le désastre et l'asservissement de sa patrie, de sa patrie à laquelle il survécut et qu'il ne cessa de pleurer, doutant de tout, de la philosophie, de la justice, et de l'avenir du monde.

Eh bien ! que fait autour de lui ce peuple, ce peuple qu'il chérit et qu'il voudrait sauver ? Ce peuple se ruine ; il se déprave d'esprit et de cœur ; il oublie sa langue et son génie, et se pâme d'aise et d'admiration à de plates imitations du chevalier Destouches ; brave, il se fait battre et se laisse rayer du livre des nations, après avoir été la plus grande puissance maritime du vieux monde.

Ce peuple et cet homme, c'est tout un. Gozzi. je le répète, est le dernier des Vénitiens. Avec lui encore Venise s'indigne, résiste et. espère : après, plus rien !

Venise subit aujourd'hui le plus terrible des contratempi. La misère et la conquête, ce nest rien, si l'on sait où cacher sa misère, si Ion sait échapper aux conquérants par la souplesse et la résignation. Mais la misère au milieu du luxe, la dépendance en face des témoins de sa liberté et de sa puissance, voilà ce qui est amer et dérisoire. La misère dans une ville de palais bâtis par les maîtres de Palladio, avec la gloire de Venise pendant aux plafonds et ses exploits peints sur tous les murs, c'est là ce qui rend Venise plus triste que la tombe même ; triste comme un lendemain de fête, ou comme le retour dune mascarade.

On peut y vivre cependant, pourvu qu'on ait les nerfs souples et que l'on porte bien la mélancolie. On peut y vivre comme y vivait Oozzi, en philosophe, et surtout en philosophe péripatéticien. On aurait quelque part, loin des palais, sur le quai des Zattere, par exemple, ou sur les Fundamenta nuove, derrière le Canareggio, une petite maison bien aérée, avec la gondole sous ses fenêtres. On aurait, le matin, la promenade, et, le soir, la musique à la place Saint-Marc. La journée se passerait à l'académie des Beaux- Arts et dans les galeri3S particulières, ou en excursions dans la campagne ; on pourrait même aller lire et travailler sous le plafond de Yéronèse, à la bibliothèque du palais Ducal, où, par parenthèse, l'abbé Valentinelli vous montre les dos de sa collection d'Aides, avec une rapidité à vous donner la fringale.

On aurait ainsi une petite existence calme et douce, de lettré et de dilettante, fort supportable à tout prendre , et même agréable , .une vie chuchoUe , trèscommode à des tempéraments mélancoliques, mais qui serait la rouille de l'ennui pour ces natures agissantes et fécondes qui se sont fait un besoin de l'émulation.

Mais quel charmant berceau pour la paresse î Quel délicieux bain de silence et de repos et de contemplation oisive ! Et au fond, n'est-ce pas l'activité qui a tort ? Émulation î n'est-ce pas elle le monstre qui a enfanté la loi sauvage de la production forcée ? La vapeur fait des oeuvres ; mais pourquoi les chefs-d'œuvre ne se feraient-ils pas en se promenant ?

Chose remarquable : à Venise, tout le monde parle

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bas (sauf, bien entendu, les cris des gondoliers). Seul même, on n'y élèverait pas la voix. La gaieté aussi y est modérée : le rire est intérieur et n'éclate jamais, si ce n'est par surprise, forcé par les bouffonneries dun gamin ou par les grimaces dun visage burlesque. 11 est vrai quil uen est pas de même à Venise qu'à Paris, où le fracas des voitures et des chevaux oblige continuellement à hausser le ton. Mais est-ce seulement l'absence de bruit qui fait ainsi baisser le diapason de la parole humaine*? Non, le silence, la mélancolie sont dordre public à Venise ; et l'on ne mutera pas de l'esprit qu'il entre dans cette modération quelque dose de ce sentiment de respect et de décence qui fait que l'on parle bas dans une église, dans un cimetière ou dans la chambre d'un moribond.

Ah! que les nations respectent ce deuill Et que l'Autriche , puisqu'elle possède aujourd'hui Venise, prenne son parti de l'inafféction de ce peuple. Qu'elle cesse d'attrister cette ville enchanteresse par l'appareil de ses baïonnettes et de son artillerie, et qu'elle remplace son armée d'occupation par une garnison de ces gens à collet rouge ou vert, qui, dans toutes les capitales du monde, conservent et gardent les bibliothèques et les musées. Et que A'enise devienne ce qu'elle doit être véritablement dans l'avenir : la Pompéïa du moyen âge italien ; la relique étincelante d'un temps * merveilleux où le génie humain fit explosion *et se manifesta avec un éclat sans pareil dans sa triple puissance de force, de beauté et de richesse ; un champ neutre et respecté ouvert à l'admiration et à l'étude, et finalement un spectacle et une ville de plaisance pour

tout ce qu'il y a en Europe de poètes, d'artistes, de lettrés, d'enthousiastes et d'amants sincères de la beauté et du passé i.

1 Depuis que ces lignes ont été écrites (1860) les Autrichiens ont quitté Venise. Je n'y suis pas retourné depuis lors. On m'écrit que la misère y est grande : pourtant Venise s'agite et s'anime; elle rallume ses fourneaux et travaille, l'œil tourné vers Suez qui peut lui rendre le commerce de l'Orient. A l'exposition universelle de 1867, Venise a envoyé un verrier-mosaïste, M. Salviati, que la Commission a fait chevalier de la Légion d'honneur. Les Vénitiens n'auront à regretter de l'occupation autrichienne que les concerts de musique militaire.

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