‹ L'Italie (volume 2)Chapitre 10 sur 15 · PI. 1 57 R · texte numérisé non relu

PI. 1 57 R

Le goût des habitans de Rome pour les divertissemens de tous genres est très-prononcé. Les fêtes du carnaval méritent surtout une mention particulière par la liberté excessive qui règne dans la ville durant cette joyeuse époque. Suivant le mot de Laoureins, Rome a l’éclat d’une grande fête célébrée aux frais de la folie. Ces modernes bacchanales ne durent qu’une semaine ; mais ces huit jours sont si pleins d’extravagances qu’ils peuvent bien compter pour un mois de divertissemens ordinaires. Tous les états et tous les âges y prennent part.

L’ouverture de ce singulier spectacle a quelque chose de solennel. Le signal de la mascherata est donné par la cloche du Capitole et le canon du fort. Nous emprunterons à la piquante narration de Laoureins quelques détails sur le carnaval de Rome. « Avant que le canon se soit fait entendre , aucun masque ne peut se montrer. Mais à peine la lice est-elle ouverte, que de toutes parts on les voit se précipiter au Corso. C’est le théâtre général de toutes les gaîtés. En un clin d’œil , cette rue est pleine de voitures, de chars, de curieux qui s’établissent sur les trottoirs , et de masques à pied qui circulent en glapissant, suivis delà foule des badauds. On voit des voitures chargées

de femmes et d’enfans. Leurs cochers sont dans le grotesque accoutrement de marquis de l’autre siècle et de poissardes éhontées. Les chars promènent des groupes qui offrent presque toujours quelque scène amusante. C’est un ménage bourgeois avec chien et chat, une vieille qui gronde, un ivrogne qui la bat ; ou ce sont des étourdis avec de jeunes femmes , de prétendus débauchés débitant des contes à mourir de rire. Toutes ces scènes sont parlantes , et les costumes aussi riches que bien choisis. »

Les boutiques étalent sur des mannequins une grande quantité de masques et d habillemens fantastiques ; on y voit aussi de grands paniers pleins de dragées , confetti , faites avec de la puzzolanci , terre volcanique , blanchie à dessein avec de l’eau de chaux. Les gens masqués ont soin de se munir d’une énorme quantité de ces dragées qu’ils lancent de toutes leurs forces contre les passans. La foule riposte, et la mêlée devient générale. Si , par hasard, on remarque un promeneur au maintien trop grave , à la toilette trop recherchée , au visage trop badaud , il devient aussitôt le point de mire de cent assaillans, dontles projectiles, blanchissant tous sesvêtemens, les rendent semblables à ceux d’un meunier. Au milieu de la licence des confetti, on observe pourtant certaines lois du combat. Les a,ens sans masque ne doivent pas s’en jeter les uns aux autres , mais seulement aux masques, et ceux-ci à tout le monde. Les laquais montés derrière les voitures doivent s’épargner réciproquement, et surtout respecter les maîtres.

Les confetti des grands personnages sont de véritables dragées que les femmesjettent avec grâce aux personnes de leur connaissance quelles découvrent dans la foule. JLeurs chevaux brillent

sous les plus riches harnais , et d’élégantes calèches promènent des nymphes et des dieux. Autrefois le Corso devenait, pendant le carnaval, une sorte d’Olympe ambulant , où tous les dieux et toutes les déesses de l’ancienne mythologie étaient reproduits dans leurs costumes respectifs; mais la mythologie a tout-à-fait passé de mode. Au milieu de ces différens costumes , on voit ordinairement s’avancer l’histoire du monde, charge fort divertissante. C’est une énorme voiture, où sont placés des gens qui se grandissent à volonté ; des renards et des loups avec des agneaux et des poules qui ne se méfient de rien. Il y a pour laquais des chiens et des chats, et pour cocher un singe.

Pendant ce temps , la foule des masques à pied joue et circule au milieu de deux cents voitures en mouvement qui ne blessent personne. La coquetterie réserve aux femmes les mieux faites l’élégant costume des paysannes des environs de Rome , qui prête de nouvelles grâces à des formes déjà charmantes.

Toutes ces scènes sont animées par une gaîté folle : c’est une véritable fête , que le climat et le lieu contribuent à rendre également parée et bruyante.

La rue a plus d’un mille de long , et deux rangs de palais pour enceinte. Afin que la marche soit plus douce, on y répand du sable très-fin. Se figure-t-on ce spectacle dans une immense galerie entre deux amphithéâtres, et plus de dix mille balcons occupés par cent mille spectateurs qu’un nombre incroyable de fous viennent amuser cinq heures par jour , une semaine durant ? (Voyez une scène de carnaval, pl. i5j. )

A deux heures le canon donne le signal de la retraite : alors commencent les courses de chevaux dans la rue débarrassée de ses masques. Comme ces courses ressemblent en tout à celles dont

ROME

nous avons parlé à propos de la fête de sainte Rosalie, à Païenne, nous nous abstiendrons ici de les décrire. Le mardi gras , vers midi , tout Rome se presse au Corso pour voir passer le pape. Sa sainteté parcourt à pas lents cette vaste rue, en donnant sa bénédiction à tous les assistans. C’est ainsi qu on se trouve absous à l’avance des folies dont on remplira le reste de la journée.

Le dernier jour du carnaval , et aussitôt après la dernière course , la scène change tout à coup , et l’on n’entend plus que le lamentable cri de c morto carnavale ! Les moccoli ou moccoletti petites bougies allumées) brillent dans chaque main, et à mesure que la nuit s’avance , cette illumination devient plus forte et plus brillante. Des clameurs s’élèvent contre ceux qui ne portentpas delumières, oudontleslumières se sont éteintes , et ceux- ci , sous prétexte de les rallumer, cherchent à éteindre celles des autres. Pour déjouer de pareils projets , on les porte souvent au hout d’un bâton. Dans ce tumulte de quelques momens , les amoureux et les filouxfont également bien leurs affaires.

Le mercredi des cendres , Rome est dans le calme du sommeil. Ces gens , si gais hier , dérident à peine leur front aujourd'hui. La folie a serré ses grelots : mais on a arrangé déjà les académies-concerts, et ces réunions agréables conduisent aux plaisirs impatiemment attendus du mois de mai.

Quelques autres divertissemens se présentent d’ailleurs, pendant cet intervalle , pour charmer l’oisiveté des Romains. Le jour de Pâques est une solennité qui ramène avec elles des cérémonies faites pour intéresser la curiosité la moins excitable. Nous nous réservons d’en parler ailleurs. Nous ne -signalerons ici que l’illumination mer-

veilleuse du dôme et de la façade de Saint-Pierre. M. Fondragon exprime en ces termes son admiration pour ce spectacle unique: «Je demeurai frappé de l’aspect de cette illumination à laquelle je ne pouvais rien trouver de comparable , lorsque , tout à coup, je visles feux remplacés ou plutôt augmentés par une autre illumination infinimentplusbelle encore, et tellement éclatante, queles lampions de la première parurent alors pâles, et que la nuit sembla être remplacée par le jour On m’as-

sura qu’il y avait cinq cents hommes employés à cette illumination soudaine.

Ils ont chacun leur poste ; au premier signal, ils saisissent leurs torches, et vont allumer les lampions dont les mèches sont préparées avec du soufre ; de sorte qu’en moins de trois minutes tout est achevé. »

Le lundi de Pâques , un feu d’artifice magnifique , appelé girandole , est tiré au château Saint -Ange. Un coup de canon est le signal qui indique le commencement du feu. Empruntons encore à M. Fondragon sa description de ce brillant spectacle auquel il assista dans un palais du cardinal Albani.

« Le château Saint-Ange , noir comme la nuit, antique comme le temps, asile de la mort et du silence , devint tout à coup couronné d’une tente ou girandole lumineuse, surmontée des armes papales. Après cette décoration magique,commença une espèce desiége. Le château riposta à des attaques simulées; on entendit une vive fusillade en artifice, à laquelle l’artillerie se joigni t bientôt ; une foule de bombes et de fusées éclatantes parcoururent les airs comme des météores : on vit des épées flamboyantes se croiser, et d’autres artifices imiter différentes scènes d’un siège; mais la pièce la plus remarquable et la dernière , fut une pluie de leu que les

assiégés semblèrent répandre sur les assiégeans : cette pluie ressemblait à une immense fontaine, dont l’eau tombait en diverses cascades autour du château, et formait un spectacle réellement merveilleux. En un mot, ce feu d’artifice, qui dura au moins une demi-beure, fut des plus magnifiques et des plus imposans ; alors cet antique palais du néant , devenu un moment l’image du jour et de la vie , retomba de nouveau dans le silence et dans l’obscurité. » N’est-ce pas là toute la vie ? naître , briller un instant et s’éteindre !

Parmi les spectacles que les Romains aiment le mieux , il faut ranger celui des marionnettes. Elles ne sont pas, comme à Paris, réduites à l’ignoble famille des Polichinelles pour les plaisirs du peuple des boulevarts ; elles forment un véritable spectacle, qui, tout comme un autre, a ses théâtres, ses décorations , sa musique et son répertoire.

Les enfans raffolent de ce spectacle , et j’avoue, sans honte, que plus d’une fois je me suis trouvé parmi eux, prenant ma part de leur plaisir.

A Noël, les principales boutiques de confiseurs et de marchands de jouets d’ enfans sont décorées de guirlandes et de clinquant. Au milieu des objets de toute sorte étalés en vente, est placée une vieille femme (quelquefois un homme joue ce rôle), aux yêtemens noirs, au visage barbouillé de suie : c’est la befana ( PI. i58 ) , le fantôme, qui est descendu par la cheminée, à l’heure où naqui t J ésus , pour appor ter des sucreries aux enfans sages, et châtier les petits mauvais sujets. Cette scène, qui n’est pas pas seulement propre à l’Italie , a lieu non-seulement dans les lieux les plus fréquentés de Rome , mais aussi dans beaucoup de maisons particulières, ce qui produit un spectacle de famille fort divertissant. Alors la befana est assise

sous le manteau de la cheminée. Quant aux grandes personnes, elles se font des cadeaux réciproques le jour de Noël, comme on fait à Paris le jour de l’an : cela s appelle donner et recevoir la befana.

Continuons ces excursions au milieu des mœurs véritablement italiennes par une analyse rapide d’un autre plaisir auqüel les Romains n’attachent pas moins de prix que les enfans n’en mettent à la célébration de la befana. Je veux parler de la danse , de cet exercice où se peignent si bien les nuances du caractère des peuples chez lesquels on l’observe.

Ily a dans les Etats romains plusieurs sortes de danses; mais la principale, la danse de caractère , s’appelle salterello ou saltarello: plusieurs voyageurs disent saltarella au féminin (PI. i5g).

On la danse ordinairement à deux, au son de la guitare et du tambour. C’est surtout lorsqu’ils dansent à Testaccio , en présence de nombreux spectateurs , que les minenti ( élégans du peuple ) cherchent à lutter de grâce et de souplesse.

Le saltarello est une scène complète d’amour. En sautillant, en tournant l’un autour de l'autre, les danseurs expriment la passion qu’ils feignent d’avoir, le désir de plaire, la joie ou le chagrin, la jalousie ou le désespoir; enfin le danseur met un genou en terre pour fléchir la sua car a , qui se rapproche de lui par degrés, toujours en dansant ; lorsqu’elle s’incline avec un sourire , comme pour appeler un baiser, l’amant se relève triomphant, et quelques sauts vifs et légers terminent la pantomime. Quand les spectateurs sont disposés à prendre part à la danse, dès qu’un des danseurs est fatigué, il entre dans la foule, et un autre le remplace à l’instant même : ainsi hommes et femmes , tous eonti-

ROME. iGg

nuent le saltarello, qui peut de la sorte se prolonger à volonté. Il y a aussi le saltarello à six. Trois personnes sont placées en face de trois autres : un homme entre deux femmes : une femme entre deux hommes. Les danseurs s’approchent , s'éloignent ou se croisent , toujours en sautillant. Au reste, ce saltarello se danse rarement.

Le jeu de la morra « la mourre » , pour lequel les Romains sont passionnés est dune antiquité fort reculée.

Cicéron , pour caractériser un homme auquel on peut se fier, dit : Dignus est quicum in tenebris mices. « Il est digne que I on joue avec lui à la mourre dans f obscurité, car il accuserait de bonne foi le nombre des doigts qu’il aurait levés.» La morra mntola (la mourre muette) se joue sans parler, après la convention faite que l’un des joueurs marquera les nombres pairs, l’autre les nombres impairs. Ce jeu a plus d’une fois suscité de violentes querelles dans les osterie (auberges et cabarets) fréquentées par le peuple. Les suites eri sont bien moins funestes depuis que 1 a police a défendu expressément de porter des couteaux et des stylets. Les R omains ont encore d’autres jeux, mais comme ils n offrent pas un caractère particulier, nous les passerons sous silence , et nous nous hâterons de conduire les lecteurs à la villa Albani et à Tivoli, où d’autres spectacles non moins curieux les attendent.

S’il est impossible de décrire les beautés de Rome sans parler de ses villa, il est impossible également de décrire ses maisons de plaisance sans mettre àleur tète la uil!a^4lbani{ PL 161- 162). Bâtie près des ruines du temple de A énus Erycina ; elle est tout à la fois la plus élégante par son architecture, et la plus riche en bonnes antiquités.

C’est l’ouvrage d’un cardinal instruit

et curieux. Alexandre Albani en conçut lui-même le plan , et en confia l’exécution à Charles Marcbionni. A une époque où les Romains n’appréciaient encore que médiocrement les trésors de leurs ruines , il fit un choix de bustes , de statues et de bas-reliefs , dont il forma son musée, et ce riche dépôt fut établi dans cette villa charmante. L’immortel Winckelmann se chargea de la direction des travaux , et l’on peut regarder cette villa comme ayant un jo/ur été le plus riche des musées d’antiquités. Deux fois les révolutions l’ont exposé aux excès du van dalisme , qui l’a dépouillé en partie de stucs et: de camées précieux.

Il nous faudrait toute la patience d’ un faiseur de catalogues pour citer e n détail et avec exactitude la foule de peintures qui , quelquefois médiocres , mais la plupart a dmirables, ornent cette villa. Nous laiss ons à d’autres le soin d’épuiser le nom des statues , des fresques , des décor s en tous genres , qui font de la demeure des Albani l’une des plus royales qui se puissent voir.

Le jardin de la villa Albani offre deux belles fontaines, l’une enrichie d’un bassin de granit de plus de 4° pieds de tour ; l’autre possédant de beaux marbres , des cascades , une Europe et la Rome colossale. Cette partie du jardin sépaue l’habitation principale d’un édifice &emi - circulaire qui masque un ravin et sert en même temps de perspective au palais. Ce dernier est orné de 26 c olonnes qui forment portique , et d’> Jn grand nombre de sujets. Le vestibi j]e et la galerie présentent encore d eux sphinx et deux statues de marbre noir d’Égypte, des bas-reliefs et de^ mosaïques antiques dun beau trav ail. C’est là qu’on a à déplorer la pf;rte d’u n grand nombre d objets précieux déf truits ou. détournés.

La villa Albani appartient au jourd’hui au cardinal Jo seph Albani , de la même famille que les premiers propriétaires.

En sortant de cette somptueuse résidence, je me suis laissé conter une aneodôtedont je ne ferai pu'Sgrâce au lecteur. Les cardinaux Albani ont de tout temps aimé et protégé les arts. L’un d’eux, grand amateur de musiqile , invita un jour le célèbre CafFarelli à venir se faire entendre dans l’une de ces soirées qui réunissaient à la villa la plus brillante société. Le chanteur donna sa parole, mais ne la tint pas. Liong-temps la société l’attendit avec impatience ; enfin le cardinal se décide à l’envoye r chercher : on le trouve chez lui en robe ■ de chambre et en pantoufles , et nullement disposé à se dérang er pour sortir.. On lui rappelle le cone,ert et l’assemblée qui l’attend. « Oh ! che disgrazia ! s écrie Caifarelli, je l’ai, oublié ; maintenant il est trop tard. .. ce sera pour une autre fois. » Mais le’ cardinal n’était pas homme à se lai sst r jouer de la sorte pair un artiste, (quel qu’il fût. Il ■envoie son secrétaire, suiy i de quatre

de ses vaffcts les plus robustes, et inunis chacun d’un bon fouet de chasse. A leur aspect, Cafïarelli jugea prudent de les suivre sans difficulté. Il fut aussitôt amené dans le salon du cardinal ; là , il commença à chanter aux acclamations de toute l’assemblée que toute cette scène intér essait vivement. En effet, l’artiste déplo y a toutes les ressources de son incomparable talent, et sa voix ne parut altérée ni par la peur, ni par la colère. Un tonnerre de bravos couvrit les dernières notes du morceau.

Après ce triomphe , on conduisit CafFarelli dans un appartement contigu ; là , le secrétaire lui offrit un riche cadeau de la part du cardinal : a Voilà, dit- il, la récompense de votre talent ; recevez maintenant celle qu’a méritée vo tre insolence. » En même temps les .quaé*‘e valets administrèrent , chacun à leur to'ur , un coup de fouet au changeur. L’infortuné pousse un cri de doult :ur qui arrive jusqu’à l’assemblée, et ce tte fois encore sa voix est couverte de bravos, m.ais qui lui font expier cru ellement ceux que l’admiration venait v- de lui prodiguer.

ROME

TIVOLI, LA VILLA AD RI AN A, VICOVARO, FRASCATI, PALE S T R I N E , SLDIACO.

Au nombre des excursions autour de Rome, dont j'aie conservé le plus doux souvenir , je dois ranger celle que je fis à Tivoli , pays ravissant , qui réunit tous les ombrages , tous les parfums, tous les souvenirs , tous les encbantemens. Là, mes sens et mon cœur ont été plus vivement occupés qu’ils ne l'ont jamais été en aucun autre lieu du monde; car l’ancien Tibur, du haut de ses roches escarpées, et entouré de ce léger brouillard qui rafraîchit son atmosphère , brille encore de tout son éclat et de toute sa renommée.

Ce lieu est le point de mire des artistes de tous les pays ; il leur fournit les modèles les plus variés, les accidens les plus bizarres, les effets les plus contrastés. Le peintre, le poëte, l’archéologue et le philosophe y trouvent des objets toujours nouveaux de curiosité et d’étude. Celui qui aurait le bonheur de réunir tous ces talens et tous ces goûts , pourrait , à loisir, considérer, étudier, puiser de l’inspiration dans les merveilles nombreuses de la nature et de l’art que lui offre cette contrée. Il doit même y fixer longtemps son séjour ; et quand il l’aura

quittée , il la regrettera toute sa vie. Qu’on nous permette de citer ici les jolis vers du chevalier Bertin sur cet admirable pays :

Avec quel doux saisissement ,

Ton livre en main, voluptueux Horace,

Je parcourrai ces bois et ce coteau charmant Que ta muse a décrits dans des vers pleins de grâce, De ton goût délicat éternel monument !

J irai dans les champs de Sabine ,

Sous 1 abri fi ais de ces longs peupliers

Qui couvrent encor la ruine De tes modestes bains , de tes humbles celliers :

J irai chercher d’un œil avide De leurs débris sacrés un reste enseveli ;

Et, dans ce désert embelli Par l Anio grondant dans sa chute rapide ,

Respirer la poussière humide

Des cascades de Tivoli.

Puisse -je, hélas ! au doux bruit de leur onde ,

Finir mes jours ainsi que mes revers !

Ce petit coin de l univers Rit plus à mes regards que le reste du monde. L’olive , le citron , la noix chère à Palès,

Y rompent de leur poids les branches gémissantes, Et sur le mont voisin , les grappes mûrissantes Ne portent point envie aux raisins de Calés.

Pour me rendre à ce petit coin si riant de l’univers, je sortis de Rome par la porte Saint - Laurent. A moins d’un mille de distance, j’aperçus la basilique du même nom que le lecteur connaît déjà (PI. i4o). A peu de dis-

tance , un ermite commença anciennement à bâtir une église qui n’a jamais été achevée, et dont on voyait naguère des vestiges. Lorsqu’on en creusait les fondations, du temps d’Alexandre VII, on trouva trois voies antiques construites les unes au-dessus des autres.

Je parcourus l’antique voieTiburtine, bordée par une quantité de tombeaux et de temples. Au milieu de ces ruines, on découvre continuellement des olla cinéraires , des inscriptions et des débris curieux. Ici est le tombeau de l’orgueilleux Pallas , affranchi de Claude ; plus loin se trouve le Campo Verano, sous lequel sont creusées des catacombes renfermant les reliques d’une infinité de martyrs.

Au quatrième mille, on passe l’Anio, dit vulgairement le Teverone , sur le pont Mammolo , nom dérivé de celui de Julie Mamméa. La végétation des hêtres des rivages forme en cet endroit un agréable coup d’œil.

L’antique Latium s’étend jusqu'il l’auberge del Forno. Bientôt on traverse un petit pont jeté sur le canal de la Solfatare , fait pour dessécher le lac du même nom qui exhale une forte odeur de soufre. L’écume du lac , mêlée à la poussière , aux feuilles et aux branches , forme , à sa superficie , de légères agglomérations qui lui ont valu le surnom trop poétique de lac aux Iles nageantes. A peu de distance, je ramassai des pétrifications de végétaux fort curieux , formées par les eaux d’un autre lac nitreux et sulfureux.

Près de là sont les ruines des bains d’ Agrippa , qui furent salutaires à Auguste. On les nomme aujourd’hui bains de la Reine, et M. Castellan pense que ce pourrait bien être les restes de la villa de Régulus , savant jurisconsulte, dont parlent Pline et Martial. Ce dernier, dans ses épigram-

mes , rapporte qu’un jour un trèslong portique et Yambulacrum de cette maison de plaisance s’écroulèrent tout à coup sans que personne pérît.

A gauche du canal de la Solfatara , je remarquai la fameuse carrière de Travertin , dit pierre Tiburtine , concrétion sulfureuse , tendre au sortir de la carrière , et acquérant beaucoup de dureté au grand air. Je vis encore plusieurs tombeaux antiques sur les bords du chemin, et, à quelque distance, un grand nombre de maisons de campagne des habitans de Rome et de Tivoli.

Enfin , j’arrivai au pont Lucano (Pl.

1 63 ) , qui est le modèle d’un des plus beaux paysages de Guaspre Poussin, si passionné pour les beautés de la campagne de Rome, qu’il y possédait quatre maisons, deux rapprochées de la ville et dans les endroits les plus élevés , une à Tivoli , et une autre à Frascati. Le pont se trouve terminé par le noble mausolée de la famille Plautia qui conserve deux inscriptions antiques , et servit de forteresse dans le moyenâge, comme le tombeau de Cecilia Metella, dont il rappelle la forme élégante et la grandeur.

Mais j’arrive à Tivoli ! Comment rendre l’impression que fit sur moi la vue de ce délicieux endroit ! D’anciennes fortifications, des tours crénelées qui rivalisent en hauteur avec les campanile des temples chrétiens , sont disposées avec une sorte de symétrie pittoresque au sommet d’un vaste plateau, dont les pentes, quoiqu’escarpées, sont couvertes d’une abondante végétation.

Sur tous les points où l’industrie a pu transporter quelques pouces de terre , on voit croître des arbres fruitiers et des vignes : les rochers à pic sont revêtus de mousses et d'herbes touffues, dont la verdure est entretenue par le

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brouillard humide qui les environne sans cesse. Les eaux ruissèlent en effet de tous côtés avec plus ou moins d’abondance. Après s’être prêtées à d’utiles usages , elles s’échappent du milieu des maisons et des arbres, embellissent la contrée par l’effet de leurs chutes multipliées, et produisent enfin ces délicieuses cascatelles qui font l’admiration des voyageurs et le désespoir des paysagistes.

La première nuit que je passai à Tivoli fut une nuit d’insomnie causée par le bruit continuel des eaux qui se précipitent dans les canaux souterrains, frayés à travers la montagne, sur laquelle une partie de la ville est construite. Je me rappelai alors qu’une foule de voyageurs , et notamment l’illustre Châteaubriant, s’étaient trouvés dans une position analogue à la mienne.

« J occupe, dit l’auteur des Martyrs, une petite chambre en face de la cascade que j’entends mugir. J’ai essayé dy jeter un regard; je n’ai découvert dans la profondeur de l’obscurité que quelques lueurs blanches , produites par le mouvement des eaux. Il m’a semblé apercevoir au loin une enceinte formée d’arbres et de maisons , et autour de cette enceinte un cercle de montagnes. Je ne sais ce que le jour changera demain à ce paysage de nuit.»

La chute des eaux formait un bruit sourd, et qui, parfois, imitait le roulement du tonnerre, suivant que le son venait directement frapper mon oreille, ou qu il était emporté ou dispersé par les vents. Ce bruit continuel, l’alternative dune clarté plus ou moins vive, me jetaient dans cette espèce de délire qu’on éprouve rarement en santé, mais que je comparais à celui qui accompagne toujours un léger accès de fièvre.

Cet état qui tient le milieu entre le sommeil et la veille, qui suspend les R.

facultés physiques et n’ébranle que l’imagination , était encore exalté par les souvenirs que ces lieux, depuis si longtemps célèbres, faisaient naître en foule.

F erons - nous remonter la fondation de Tivoli , suivant Denys d’Halicarnasse , à l’an 462 avant la fondation de Rome, ou, suivant Yarron , à l’an ^53 avant J.-C. et même au temps d’Enée , puisque Yirgile met Tibur au nombre des cinq puissantes cités qui s’allièrent aux Latins contre les Troyens ? Contentons-nous d’affirmer avec Pline que cette ville est plus ancienne que Rome, et avec Horace quelle est d’origine grecque , et ce sera encore assez pour l’honneur de la république tiburtine , dont les habitans sont si glorieux, qu’ils ont tracé tout nouvellement sur l’une de leurs portes les antiques lettres initiales S. P. Q. T. ( Senatus populusque tibwtinus , le sénat et le peuple de Tibur ), à l’imitation de leurs ancêtres. Mais les premiers habitans pouvaient du moins , avec raison , revendiquer un droit que la république romaine leur avait conféré.

Tivoli conserva long-temps son antique privilège d’être un lieu d’asile. Polybe l’affirme , et nous en trouvons la preuve dans l’anecdote qui a donné lieu au proverbe : bere piùd’uii pij'aro, boire plus qu’un trompette. Tite-Live raconte ainsi le fait, que nous abrégeons :

L’an 443 de Rome, il fut défendu aux trompettes de boire ou de manger pendant les sacrifices. Cet ordre les indigna au dernier point. Pour se venger, ils sortirent du territoire de Rome et vinrent chercher asile sur le sol de Tibur. Cette défection importante nuisit à l’ordre des cérémonies. Le peuple murmura, et les magistrats furent obligés d’envoyer des émissaires à Tibur pour ramener leurs fugitifs, soit en les persuadant eux-mêmes directement de

revenir, soit en priant les magistrats de la ville de rendre à Rome ses rebelles d’un nouveau genre. Les magistrats, peu ama'eurs de musique, recoururent à une ruse fort ingénieuse pour remplir les intentions du peuple romain. Ils convièrent à un grand repas les trompettes étrangers, les firent boire outre mesure, jusqu’àce que l’ivresse la plus abrutissante les eût plongés dans un sommeil voisin de la mort. Alors on les porta dans des chariots qui les conduisirent à Rome, où ils se réveillèrent fort étonnés, et obligés, malgré eux, à reprendre leurs éclatantes fonctions.

L’époque la plus brillante de l’existence de Tibur remonte au règne d’Auguste. Lorsque cet heureux conquérant eut pacifié le monde , et qu’à la suite de ses victoires , les arts et les plaisirs vinrent joindre leurs triomphes plus doux, les environs de Tivoli devinrent la retraite d’une foule d’hommes célèbres. Nous les nommerons bientôt, car les ruines de leurs habitations subsistent encore. L’état fortuné de Tivoli devait cesser à la mort des personnages qui avaient apporté la gloire et les jeux dans ce fortuné coin de la terre. Auguste mort, la vie, la prospérité et la richesse de la ville semblèrent l’avoir suivi au tombeau. Cependant l’avénement d’Adrien au trône parut la faire momentanément renaître. Il y fixa sa résidence , et y fit frapper la monnaie de l’empire; il institua des fêtes, érigea des monumens pour perpétuer le souvenir de son adoption par Trajan : enfin il jeta les fondemens du palais célèbre qui porte encore son nom et que nous décrirons plus tard.

Bientôt les destinées de Tibur s’obscurcirent : elle perdit le nom de superbe que lui avait donné Virgile, et tous les avantages dont le séjour des empereurs et des riches et voluptueux Ro-

mains l’avaient dotée : elle fut alors enveloppée avec Rome et le reste de l’Italie dans la dévastation que les barbares étendirent sur le monde.

Cependant l’esprit guerrier, ditM.Castellan , auquel nous empruntons quelques-uns de ces détails , ne s’éteignit jamais entièrement parmi ses citoyens.

Ils eurent même une grande part à la destruction de Tusculum ( Frascati) , ville qui se révolta souvent contre les souverains pontifes. L’histoire de Tivoli ofife ensuite peu d’intérêt jusqu’au temps des princes de la célèbre famille d’Est, qui essayèrent d’y ramener les arts et les plaisirs, en faisant construire une villa dans laquelle ils réalisèrent les pompeuses descriptions des antiques maisons de délices. A son tour la famille cl’Est déserta ce séjour.

Cependant Tivoli n’a rien perdu de ses beautés naturelles. De l’angle d’une montagne , qu’une autre montagne beaucoupplus élevée abrite du nord (PI. 16g), Tivoli voit d’un côté les jolies montagnes qui ferment l’entrée de la Sabine, de l’autre , le magnifique coteau de Frascati. Rome apparaît dans la plaine, entre ce double amphithéâtre et la mer. Voilà le lieu si cher aux anciens Romains, fréquenté encore par les Romains modernes , qui vont lui demander ses sites, la fraîcheur de son air, l’excellence de ses fruits, et surtout le pergolèse, raisin justement vanté pour sa grosseur et son parfum.

Et nous, profitons également de notre séjour dans ces lieux célèbres. Demandons à ses monumens, la plupart en ruines , quelque leçon du passé. Le temple d’Hercule, le Patras grec de Tibur, était le principal édifice de la ville : il est remplacé par la cathédrale Saint-Laurent, qui offre derrière le chœur un reste de la cella.

C’était sous les portiques de ce tem-

ROME. 17

pie cru Auguste rendait familièrement la justice ; souvenir qui , malgré la magnificence de 1 édifice , sera toujours bien loin de notre chêne de \ incennes.

Un autre temple , qui ne mérite pas moins d'attention , est celui de Yesta (PI. 1 65 ). Cet édifice , de forme circulaire , est situé, comme un nid d’aigle, au sommet d un rocher caverneux . et entouré de précipices où s'engouffre l’Anio. Des dix-huit colonnes corinthiennes qui l’entouraient en forme de péristyle détaché, il n'en existe plus que dix. Le temple ne devait recevoir d’autre jour que de la porte ou de l’ouverture de la voûte, car les fenêtres qu’on y remarque maintenant paraissent moins anciennes que la construction primitive, dont on ignore l’origine. Au reste, il est fort détérioré, mais il n en est que plus pittoresque. A travers les brèches de ses murs ruinés, on aperçoit les campagnes d’alentour, et son enceinte n’est recouverte que par la voûte éthérée.

Les vastes substructionsqui soutiennent ce temple sont une des plus intéressantes curiosités de Tivoli. Elles consistent en deux rang-s d’arcades con-

struites en avant de grottes naturelles creusées dans le massif du rocher. Ces grottes se prolongent par trois issues également espacées, en autant de galeries voûtées en berceau , et terminées par des ouvertures semi -circulaires , à travers lesquelles on aperçoit la grande cascade et une partie de la ville. Autrefois ces grottes et ces galeries étaient remplies d’un grand volume d’eau qui arrivait par cinq ouvertures pratiquées dans le rocher, s’élevait jusqu’à la hauteur d’un petit mur d’appui , et trouvant une issue par les trois ouvertures, se précipitait sur les rochers qui supportent la hase de toutes ces constructions.

Descendons maintenant en cet en-

droit si connu sous le nom de grotte de Neptune (PL 1 64), et qu’on appellerait avec plus de raison peut-être le palais de cette humide divinité. Qu’on se figure en effet un immense rocher où l’effort des eaux a creusé une infinité de routes secrètes, à travers lesquelles des torrens se sont fait jour pour se donner en quelque sorte rendez-vous dans un gouffre : là , ils mugissent à la fois; ils remplissent l’atmosphère d’une poussière humide, ils l’agitent, et la font tourbillonner par l’impulsion rapide de leur course.

L’air comprimé rend des sons tantôt sourds, tantôt retentissans, qui se prolongent en longs sifflemens ou en espèce de cadence , et tous ces bruits , confondus et répétés par les échos , exaltés ou modifiés par les vents, produisent une sorte d’harmonie singulière et terrible , qui couvre la voix des hommes , le son des instrumens , même la détonation des armes à feu, et qui , pour ainsi dire, impose silence à toute la nature , pour faire entendre sans obstacle les accens du dieu des.tempêtes.

Bien plus, lorsque cette espèce de voix se marie au bruissement des arbres agités par l’orageux aquilon, et qu’il s’y joint le roulement du tonnerre et les éclats de la foudre , cette scène , unique dans la nature , est bien propre à jeter de profondes traces dans l’esprit , à subjuguer la raison , à humilier notre entendement , et à faire sentir le néant des ambitions , des grandeurs et de la puissance humaine.

Au fond de ces précipices on ne voit guère d’autres êtres animés que de nombreux pigeons ramiers familiarisés avec le mugissement des eaux ; ils traversent en tous sens la vapeur d’eau où ils se plaisent à baigner leurs ailes; ils voltigent çà et là dans le vide de la vallée, descendent parfois jusqu’au ni-*

veau des grottes, et luttent avec le courant d’air qui semble les y précipiter. Ecoutons ici notre Châteaubriant:

« Le bassin de la grotte de Neptune a la forme d’une coupe ; j’y ai vu boire des colombes. Un colombier creusé dans le roc , et ressemblant à l’aire d’un aigle plutôt qu’à l’abri d’un pigeon , présente à ces pauvres oiseaux une hospitalité trompeuse. Ils se croient en sûreté dans ce lieu en apparence inaccessible; ils y font leur nid; mais une route secrète y mène : pendant les ténèbres, un ravisseur enlève les petits qui dormaient sans crainte , au bruit des eaux, sous l’aile de leur mère. »

Vis-à-vis de la grotte de Neptune glisse , avec un léger murmure , un filet d’eau faisant contraste avec les bords écumans du torrent qui se tourmente dans les cavernes. De cet abîme qui fait peur , le torrent furieux court se précipiter dans un autre gouffre, la grotte des Sirènes, pour rouler encore l’espace d’un mille , dans un lit étroit , où les rochers détachés de la montagne embarrassent et brisent les flots à chaque pas. L’horreur de la Grotte des Sirènes et son affreux vacarme sont, d’ailleurs , assez peu d’accord avec son doux nom.

Les rares arcades de la villa de Manlius Vopiscus , chantées par Stace , ne donnent guère l’idée de sa magnificence; mais la description du site des bords de l’Anio et de l’espèce de pont naturel creusé par le fleuve, est trèsfidèle.

L’emplacement de la villa porte encore aujourd’hui un nom dans lequel il est aisé de reconnaître celui de son ancien propriétaire. On la nomme, en effet, l’opiscone.

Arrivé à l’angle que forme la vallée, après avoir passé le petit pont dit Castagnola, et auprès d’une fontaine, ie

trouve, à droite, un sentier taillé en pente douce dans la montagne; il mène à l’église de St. -Ange, in Pievola, qui est adossée au couvent et à l’enclos des moines olivetains. Une tradition trèsancienne m’avertit que ce local était occupé jadis par la maison de Catulle , de cet aimable poëte , sans rival pour les sujets gracieux, et qui s’élevait parfois au sublime de la passion.

Il est à remarquer qu’un lieu consacré aux plaisirs par un poëte un peu libertin (car on disait : « Qui écrit comme Catdlle , vit rarement comme Caton), »

soit devenu, par la suite, le séjour de l’austérité, de la pénitence et de la chasteté.

Catulle était voisin d’Horace : dirigeons-nous vers la demeure de cet autre favori des muses. On y parvient par un chemin extrêmement pittoresque , et ombragé par des oliviers , des chênes verts , des lauriers et des vignes. Une tradition , conservée parmi les habitans de Tivoli, indique les substructions sur lesquelles est construit le petit couvent de St. -Antoine , comme les vestiges de la maison d’Horace (PL 166). Située sur la rive droite de l’Anio , cette villa pouvait , aussi bien que celle de Catulle , se nommer Sabine ou Tiburtine, suivant les expressions de Suétone , qui la place dans le voisinage du bois sacré de Tibur.

Mais un spectacle admirable s’offre tout à coup à mes regards. Voici de nouveau les cascatelles ! Ici le fleuve se joue dans les airs (PI. 1 65 ) , s’embellit de l’éclat du grand jour, se pénètre des feux du soleil , se cache , reparaît et bondit jusqu’au fond de la vallée , à travers la verdure et les fleurs. C’est le matin qu’il faut visiter ces lieux, car alors on est disposé aux douces rêveries. Les sens ne sont point encore abattus par la fatigue d’une longue et

ROME

laborieuse journée, et ils ont toute leur fraîcheur pour apprécier les merveilleux tableaux que la nature leur offre en abondance. Ici les cascatelles glissent sur le rocher en filets argentés ; là, elles s'en détachent en lames transparentes : ailleurs, tourmentées dans leur lit raboteux , elles présentent l’image d'une mousse neigeuse. Mais comment peindre la première de ces nappes d’eau , la plus abondante et la plus pittoresque de toutes ! Que l’on se figure un fleuve entier qui , s’élançant par plusieurs ouvertures, se réunit sur un plan intermédiaire , d’où il se précipite en une seule gerbe formée de jets à flots inégaux et pressés , qui se conibndent et se réduisent , avant d’atteindre la profondeur de la vallée , en une poussière étincelante ; on la voit se briser encore sur des rocs pyramidaux , ressemblant, par leurs couleurs, à des blocs de malachite. Là, ces vapeurs, frappées d’une soudaine métamorphose, se convertissent de nouveau en lames liquides qui bondissent à travers des bancs de roche, les franchissent; et, après avoir surmonté tous les obstacles qui s’opposent à leur course vers un lieu moins inégal, reprennent enfin leur niveau , leur transparence et leur première tranquillité.

Après avoir admiré l’effet magique -des cascatelles, je me dirigeai vers la maison, ou plutôt vers l’emplacement de la maison de Quintilius , dont le nom est le sujet d’une discussion historique. Quel est ce Quintilius ? Est-ce Quintilius de Crémone , ami d’Horace, et auquel il apprend l’art de planter la vigne dans le sol pierreux de Tivoli ? ou plutôt cet autre Quintilius-Varus , capitaine et parent d’Auguste ; ce Varus le poète , l’ami de Virgile et d’Horace? Ayant obtenu la prèture de la Syrie , ce dernier y entra pauvre et en R.

in

revint très -opulent. C’est sans doute de l’Asie qu’il tira les riches matériaux et les marbres précieux destinés à l’ornement de sa villa. Nommé ensuite consul , la fortune le trahit dans son expédition de Germanie, où il commandait l’armée romaine; s’étant enfoncé dans d’épaisses forêts avec trois légions qui y furent taillées en pièces , il se tua lui-même pour ne pas tomber au pouvoir des vainqueurs ou survivre à sa honte. La tête de Varus fut portée à Rome et placée dans le tombeau de ses ancêtres par Auguste, qu’on entendit bien souvent s’écrier: « Varus, Varus, rends-moi mes légions! »

On juge, par les ruines de la villa de cet infortuné général , quelle rivalisait de magnificence avec celles des plus riches citoyens. On peut encore en reconnaître la distribution et plusieurs terrasses. Elle contenait dans son enceinte des citernes , des fontaines , des viviers. Un aquéduc qui se prolongeait jusqu’à l’habitation d’Horace , et dont on distingue les vestiges , y conduisait les eaux de l’Anio. Des pavés en mosaïque du travail le plus précieux furent découverts, ainsi que des médailles d’argent de familles consulaires , des colonnes , des chapiteaux , des statues et des termes de dieux et de philosophes. La perfection du travail annonce que tous ces ouvrages ont été exécutés dans le siècle d’Auguste.

La route que je suivis, en sortant de la villa de Quintilius, était ombragée d’oliviers réellement magnifiques, malgré le rare et maigre feuillage de cet arbre ; la circonférence de plusieurs d’entr’eux mesurait de dix à dix-huit pieds. Un vieil olivier, élevé sur ses racines décharnées , et contourné en spirale, me parut surtout former un objet éminemment pittoresque. — Je ne m’arrêterai pas à parler d’une quantité

d’autres maisons de plaisance qui se trouvaient dans le voisinage de celles que le lecteur connaît maintenant. Je laisserai de côté celles de Lépide , de Gocceius , de Yintidius -Bayus et de Marcus -Lolli us ; mais je ne foulerai pas le sol de la villa de Cinthie , si célèbre par les vers passionnés de Properce, sans m’y reposer un instant.

D’après la description qu’en fait le poète, on peut croire qu’elle était située sur le penchant de la montagne de Quintiglio, non loin du fleuve, et, en face du palais de Mécène. On y remarquait les restes d’anciens édifices , et en 1 778 , on y trouva plusieurs petites statues et un beau pavé en mosaïque. Ces ruines étaient beaucoup trop éloignées de la villa de Varus pour qu’elles en eussent fait partie. Les savans y reconnurent la retraite de Cinthie. Elle y habitait lorsqu’elle donna l’ordre à son amant de se mettre en route à quelque heure que lui parvint un billet quelle lui écrivait, tant elle doutait peu de sa prompte obéissance. L’amoureux Properce reçut la lettre à minuit : surpris, hésitant si à pareille heure il courrait les risques du voyage, il le fit pourtant; préférant, dit-il, l’horrible aspect d’une nuit obscure au visage irrité de sa maitresse !

L’inscription que le poète inconsolable traça sur le tombeau qu’il lui fit ériger, offre quelques traits qui caractérisent le site de la maison et du monument de Cinthie. De ce lieu on pouvait découvrir les deux tours antiques qui appartenaient au temple d’Hercule , et l’on aperçoit aujourd’hui le clocher de la cathédrale , qui a été bâti , dit- on , sur les fondations de l’une de ces tours. Enfin le tombeau même existe encore :

c’est une masse carrée, située sur les bords du fleuve, en face des constructions de la poudrière.

Traversons maintenant un pont sur lAnio, et visitons la maison de Mécène. Elle est adossée à la montagne, haute de plusieurs étages , et repose sur des voûtes (PL 166). A travers une des fenêtres s’élance un courant d’eau, tombant en cataracte ; c’est pour l’édifice une rude épreuve qui dure depuis plusieurs siècles. Ce lieu appartient à Lucien Bonaparte, qui y avait établi des forges , depuis peu abandonnées..

Du toit en terrasse l’on jouit d’une magnifique vue du côté de Monticello»

et des autres montagnes de la Sabine.

Leurs sommets sont la plupart surmontés de fortifications à l’antique, autour de quelques habitations rassemblées pour leur sûreté.

Dans les environs , une ruine moderne, la villa d’ Est , fut l’un des principaux modèles de ce qu’on appelle encore ici un beau jardin, et portait ce nom par tout le continent de l’Europe il n’y a pas bien long-temps. Ce jardin célèbre ( PL 167 ) fut planté ou plutôt bâti, il y a 3oo ans, et il offre' plus de ruines que de plantes : ce sont: des terrasses sur des terrasses , décorées de vases et de statues. La magnifique cascade en gradins ne joue plus depuis quelques cents ans, et il n’y a pas une goutte d’eau ; mais ce qui rend ce jardin surtout remarquable , c’est l’idée singulière d’y reproduire en.

miniature les monumens les plus célèbres de l’antiquité , depuis la louve de bronze du Vatican, jusqu’au Panthéon, amoncelés tous ensemble dans un coin.

On y voit aussi un vaisseau antique, avec un obélisque égyptien , planté dans le milieu, en guise de mât. Quelques cyprès, qu’on a oublié de tailler, sont devenus énormes.

L’ensemble de ces constructions a coûté au cardinal d’Est , fils du duc de Ferrare, la somme de 3, 000, 000 d’écus.

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