‹ L'Italie (volume 2)Chapitre 9 sur 15 · L. n. Ep. i · texte numérisé non relu

L. n. Ep. i

O tous dont les exploits protègent l'Italie ,

Vous de qui les vertus l'ont ornée et polie;

Vous qui la réformant, l’éclairant par vos lois ,

Du fardeau de 1 état portez seul tout le poids ; César, ne craignez pas qu une indiscrète muse,

Aux dépens des Romains de vos mornens abuse.

» Outre le reproche de flatterie, d’autres torts non moins capitaux ont été im pulés à notre poëte ; ce sont ceux qui proviennent d’un amour - propre

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excessif et d’obscénité. Nous ne prétendons pas discul per entièrement Horace de toutes les faiblesses qu’on lui reproche. Homme, il a payé tout son tribut à l’imperfection humaine. Que l’on considère cependant que si dans les épilogues du second et du troisième livre il promet beaucoup , ses promesses ont été bien surpassées par la réalité. Bientôt même , comme s’il se fût repenti de son emphase et de sa jactance, il s’adresse tristement à son livre , et annonce qu’au bout de quelques années il sera exilé dans les provinces, ou deviendra la pâture des vers. Ne reconnaît-on pas dans ce langage ces alternatives d’espoir ambitieux et de découragement subit qu'éprouve tour à tour un malheureux auteur? Quant au langage obscène d’Horace , Voltaire (qui le croirait?) lui en fait un crime capital. Ce qui a provoqué ce reproche, se borne à deux satires et à deux odes contre des vieilles femmes : mauvaises plaisanteries de jeunesse qui ne reçurent de publicité qu’après la mort de leur auteur. Le plus souvent, au contraire, Horace s’élève dans ses odes à tout ce que le stoïcisme offre de plus sublime: il chante l’amour de la patrie, la persévérance dans la justice, la patience dans la pauvreté, le mépris de la mort.

» On a fort mauvaise grâce , suivant M. deChâteaubriant, à célébrer le charme de la modération et de la pauvreté quand on est riche, caressé , et possesseur de deux ou trois villas. Mais nous opposerons ici à l’illustre auteur des Martyrs, l’autorité de Gampenon. Ce savant prouve , à n’en pas douter , qu’Horace n’eut jamais qu’une seule villa, non à Tibur, où d’ailleurs il allait souvent, mais bien au pays Sabin, dans la vallée de Licence , non loin du bourg de ce nom, à cinq lieues de Vico-Varo,

autrefois Varia. Ustique était le nom de ce domaine ^ dans lequel se trouvaient, sans compter le jardin et les bois , des vignes , des champs , des vergers d’arbres fruitiers et d’oliviers , enfin des pâturages. Certes, il y avait la de quoi vivre , surtout pour un célibataire. L’endroit où était située 1 habitation s’appelle aujourd’hui les Vignes-de- Saint-Pierre. Vers 1761 , i abbé de Chaupy découvrit, au moyen de fouilles qu’il fit faire , les ruines de cet édifice, que recouvraient d’autres ruines d’un caractère bien différent , celles d’une vieille église. Il faut lire dans le morceau même les détails de cette découverte , qui fut la grande affaire de toute la vie de l’abbé de Chaupy- 11 y consacra tout son temps, toutes ses facultés et une grande partie de sa fortune. Le succès tardif dont elle fut couronnée , fit de lui un moment le plus heureux des hommes. Je crois voir Christophe Colomb découvrant l’Amérique, ouïe président deGrégory passant sa vie à la recherche de l’auteur de f Imitation de J. -C., et arrivant enfin à le connaître. Tel était l’intérêt que l’abbé de Chaupy portait au poëte romain , que le prétexte le plus futile et le plus détourné lui suffisait pour jeter brusquement dans la conversation le nom et les paroles d’Horace. Les femmes mêmes n’étaient pas à l’abri de ses citations. Sa plus sanglante injure contre celle dont il croyait avoir à se plaindre était le mot de vieille Canidie , qu’il proférait entre ses dents avec un accent d’humeur très-marqué.

« On a fait de si fréquens parallèles entre Ju vénal et Horace, que nous sommes forcé malgré nous de revenir sur une question tant de fois jugée.

Il y eut une grande différence entre la Borne d’Auguste et la Rome de Domiticn, que Juvénal avoulupeindre.

ROME

J uvenal trouva Rome à la fois dégradée par lor, la servitude et les vices. Le poète , qui pour flétrir une pareille époque n'eût employé que les traits du ridicule et de l’enjouement , n’eût peut-être point échappé à l’abjection qu’il appelait lui-mème sur ses lâches contemporains. Pour peindre de tels hommes, il fallait des couleurs tranchantes comme leurs mœurs , un langage aussi audacieux que leurs vices , et Juvénal eut souvent le bonheur de saisir ce langage et "-de trouver ces couleurs. Rome n’offrit jamais aux regards d’Horace un pareil spectacle de bassesse et d’horreur. Il voyait naître la monarchie du sein d une liberté orageuse : les Romains étaient lassés del’effravante succession de leurs nombreux empereurs. Tout pliait sous une discipline sévère, inaccoutumée , mais paternelle , car Octave , parvenu au suprême pouvoir, cherchait, dans les idées d’ordre, dans le prestige des arts et l’appareil des fêtes , un moyen de dérober aux yeux la route sanglante qui l’avait conduit à l’empire. Une pareille différence dans les mœurs des contemporains de chacun des deux satiriques, explique à merveille la différence de leur génie.

» Horace était de petite stature , et d’une constitution délicate : il fut chassieux dès sa jeunesse : ses cheveux blanchirent avant le temps , et il devint assez replet. Il mourut le 27 novembre de l’an de Rome 8

Le Forum de Trajan , ouvrage d’Apollodore, est le plus splendide et le plus régulier des Forums antiques. Déblayé en 18 12 , par l’administration française, il présente aujourd’hui l’aspect peu imposant d’une espèce de cir-

que, entouré d’une balustrade en fer, couvert de colonnes brisées , remises, dit-on , à leur ancienne place ( PI. 1 54). On découvrit que la colonne trajane, quoique tout proche du Forum , était hors de son enceinte et bizarrement placée dans une étroite cour entourée d’un portique dont les colonnes, comparativement très-petites, formaient un contraste ridicule avec elle. La basilique Ulpia séparait l’enreinte de la colonne trajane de celle du Fontm , qui était décorée d’un temple , d’une basilique , de deux magnifiques bibliothèques , l’une grecque et l’autre latine , de plusieurs arcs de triomphe et portiques , et d’une multitude de statues.

Les piédestaux de quelques-unes de ces statues avaient vingt-un pieds de largeur et quinze de hauteur ; mais la plupart des statues elles-mêmes , ainsi que les colonnes de la basilique, furent trouvées brisées, et leurs fragmens épars sur le pavé de marbre de la basilique, ainsi que sur celui du Forum luimême. Le temp^ avait accumulé quinze pieds de décombres sur ces ruines , et l’on y voyait un grand nombre de maisons, de rues pavées et une place publique. A présent on ne trouve plus que le pavé de marbre , celui de travertin, et quelques fragmens de statues et de colonnes dont les bases seules restent debout à leur place.

11 ne faut pas s’imaginer que les divers édifices qui occupaient le Forum fussent placés à l’entour; au contraire, ils étaient en quelque façon au milieu , et le Forum était terminé par des arcades. La basiliqueülpia, ainsi appelée du nom de la famille de Trajan , était une cour de justice qui avait deux cent soixante-dix-neuf pieds de longueur et cent soixante dix-huit de largeur, divisée longitudinalement en cinq parties par quatre rangs de colonnes. Les

plaideurs de l’antiquité devaient être plus à l’aise que les nôtres.

Mais un monument unique en son genre, auquel la sculpture d’aucun siècle n’a rien à comparer, est la colonne trajane : elle fut l’orgueil de Rome antique, elle est et sera toujours le plus bel ornement de Rome moderne. Représentez-vous une tour de briques , ronde et haute de cent trente - deux pieds , revêtue de trente-quatre dalles de marbre blanc qu’attachent des fiches de bronze; sur ces marbres est sculptée l’histoire de la guerre dacique, et tout est admirable dans ce beau travail. Un cordon en spiralç , qui fait vingt-trois fois le tour de la colonne , en la remontant jusqu’au chapiteau, sépare les figures pour aider à suivre le sens des bas-reliefs. Parmi les traits les plus frappans qu’on y remarque, est le féroce courage des femmes daces qui, d’une main, dépouillent les prisonniers omains, et de l’autre les brûlent vifs avecdes torches. Onparvientau sommet par un escalier à spirale ménagé dans l’intérieur, et qui a seulement deux pieds de largeur : tout le reste de la colonne est massif. Cet escalier reçoit le jour par de petites fenêtres pratiquées de Soin en loin. Ici comme à Paris , où la colonne trajane a été imitée sur la place Vendôme , il y a autour du chapiteau une balustrade en fer de mauvais goût : on doit en dire autant d’une prolongation de la colonne qui surmonte ce chapiteau. C’est là qu’était placée la statue de Trajan , tenant le globede la terre dans sa main droi Le. Elle a fait place à la statue de saint Pierre, et le globe se voit à présent sur l’une des colonnes milîiaires du Campidoglio ( PI. ie3)o

En quittant le Forum - Trajanum pour me rendre à l’intéressante villa dePhaon, mon odorat fut désagréa-

blement affecté par l’odeur du poisson frit à l’huile rance ; cette odeur s’exhalait d une rue voisine. Les gens du peuple, qui n’ont point de maison montée, font frire leurs poissons dans les poêles établies au coin des rues. Le soir d’un vendredi saint , par exemple, le rebut des marchés vient se rendre dans ces poêles, et l’odeur qu’elles répandent est vraiment insupportable.

Au reste, je fus amplement dédommagé de ce désagrément lorsque j’eus atteint la pittoresque serpentara , où se trouvent les ruines de la villa de l’affranchi de Néron, Pbaon , chez lequel le meurtrier de Britannicus courut se réfugier et se tuer lâchement. C’est là que , désespérant de reconquérir un sceptre qu’il n’avait pas su disputer, ce timide empereur s’était enfui , sous les habits d’un esclave. Il demande des épées, et, après les avoir long-temps examinées en frissonnant, il fut obligé de conjurer son affranchi de frapper un cœur qu’il n’osait percer lui -même. Quel bon musicien le monde va perdre, s’écria-t-il en tombant atteint d’un coup mortel 1

Parvenu au sommet du Quirinal, j’avais une vue magnifique sur la ville , qui paraissait prosternée au pied du palais des pontifes. Le Quirinal devait être la plus agréable des sept montagnes de Rome. Au bonheur de jouir du meilleur air , il joignait l’avantage de dominer la plus intéressante partie du Champ- ie-Mars , lorsque cette place était l’école militaire des maîtres du monde. Les altæ semitæ « routes élevées » en formaient la principale communication, puisqu’elles parcouraient, presque en droite ligne, la crête du mont dans toute sa longueur. Cette grande rue commençait entre es bains de Paul-Émile et le portique des Argentiers, dont les deux fleuves, qu’on

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voit à la fontaine du Capitole, ornaient, dit-on^ l'entrée.

« A la pointe de la colline était le temple de Romulus Quirinus, où Ton arrivait par cet immense escalier, dont les cent marches de l’Aracæli ne sont que les débris. Il faisait perspective au Forum Trajan, puisque Martial en apercevait le portique ; et Martial habitait au Pincius. Non loin de là devait se trouver aussi le temple du Soleil , qu’Aurélien enrichit des dépouilles de Palmyre. Il en reste quelque chose dans les jardins Colonne ; en face était le temple de la Santé. Constantin y bâtit ses Thermes ; et des cardinaux ont changé ces bains en palais. »

OnvoitsurlaplaceQuirinale(Pl. 1 55) une belle fontaine jaillissante, dont les eaux sont reçues dans un bassin de granit oriental , formé d’un seul bloc de soixante-seize pieds de circonférence; près de là s’élève un obélisque égyptien en granit rouge. Les deux chevaux de dimensions colossales, d’où vient le nom de Monte-Cavallo, sont placés de chaque côté de l’obélisque ; deux hommes , de dix-sept pieds de hauteur, les conduisent. Les noms de Phidias et de Praxitèles, gravés sur les piédestaux, montrent seulement que l’usage de donner de grands noms à des ouvrages inconnus n’est pas nouveau.

Les hommes ont été trouvés dans les Thermes de Constantin et sont probablement de son siècle. Si I on nous demandait notre opinion sur l’ensemble de ce travail gigantesque, nous avouerions purement et simplement qu’il est beau ; et , certes , un pareil sentiment difiérerait beaucoup de ceux de MM. Simond et Valéry. Le premier juge l’exécution des personnages de la dernière médiocrité ; quant aux chevaux, ce ne sont pour lui « que de R.

gros limoniers , à la façon des anciens, b M. Valéry considère le tout comme un chef-d’œuvre. Les personnages^ qu’il nomme sans hésiter Castor et Pollux, lui paraissent incontestablement provenir du ciseau grec, à l’époque de l’âge d’or de la statuaire antique. Laoureins semble se ranger de ce dernier avis , lorsqu’il dit, en termes qui d’ailleurs ont le mérite detre spirituels : « Ces chevaux sont admirables. Ils étaient jadis aux Thermes de Constantin ; mais ils n’ont eu qu’un pas à faire pour arriver à la place où nous les considérons aujourd’hui.»

Le palais pontifical , qui se trouve ( à droite de la gravure ) sur la place de Monte-Cavallo, fut commencé, en i5^4, par Grégoire xm, et continué jusque dans ce dernier siècle. C’est dans ce palais , peu fastueux , mais jouissant d’un air salubre et d’une fort belle vue, que demeure le pape. C’est là qu’il appose le sceau du pécheur à des brefs qui ont fait trembler le monde.

Le portique qui entoure la grande cour du palais Quirinal abrite les équipages : un bel escalier conduit à de vastes appartemens, meublés avec une élégance peu commune à Rome, et trop surchargés de dorures. On remarque dans le palais quelques bons tableaux , mais qui, cependant, ne sont pas du premier ordre. On aurait droit detre étonné que le souverain pontife n’eùt pas la plus riche collection de tableaux dans l’intérieur de son palais, si Rome tout entière ne lui servait de galerie. La chapelle peinte à fresque par le Guide possède une Annonciation fort estimée, du même maître. Le sculpteur Thorwaldsen a composé les stucs d’un lambris ayantpour sujet Alexandre à Babylone; et, sous l’administration française, Pinelli représenta le triom-

plie de Trajan, devenu depuis celui de Constantin.

Dans cet immense palais, qui semble une ville couverte d’un seul toit, le pape occupe un très-petit appartement, dont il ne sort que pour l'aire sa promenade journalière en voiture , ou les jours de fêtes , pour officier.

Quand sa sainteté est en voiture , elle est escortée par une belle troupe de cbevau-légers ; mais les portes du palais ne sont gardées que par des personnages sans armes , qui ressemblent assez aux valets d’un jeu de cartes. Autrefois ils étaient choisis parmi les habitans d’une petite ville nommée Castello di Vitorchiano , dont les habitans étaient restés fidèles au pape pendant le seizième siècle, époque à laquelle il s’était vu abandonné de tout le monde. Les gardes-suisses de sa sainteté portent à peu près le même costume antique. Tout le reste du palais est occupé par des officiers et des pensionnaires de la cour , dont les noms vénérables sont inscrits sur diverses portes.

Les jardins du Quirinal sont beaux et spacieux, mais encombrés de pierres et de marbres , qui suivant l’éternel usage du pays , disputent la place à la nature et à la végétation.

L étendue de ce jardin est d’environ quarante arpens : si la terre est peu cultivée, les arbres sont taillés avec beaucoup de soin. Au moyen de petits tuyaux cachés sous terre , une eau perfide jaillit inopinément sous les pieds des dames qui se promènent : sorte d espièglerie à laquelle on ne s’attendrait pas dans les jardins du pape.

Tout ce quele palais olfre de brillant est elïacé par la splendeur de la chapelle y dans laquelle Je pape officie les dimanches et les fêtes. Elle est si resplendissante et d’un éclat si vif,

que, frappée par les rayons du midi , elle ressemble au temple du Soleil, dont on croit qu’elle occupe la place. Là rien ne peut offenser le goût le plus raffiné, ou blesser la dévotion la plus scrupuleuse : point cl’ex voto révoltans pour les sens et pour la raison; point d’image terrible qui épouvante les yeux et glace le cœur. Les saints , représentés dans les tableaux , paraissent des demidieux , et sur le grand autel on voit une croix aussi belle , aussi éclatante qu’il se peut imaginer. Le crucifix est, en général , un objet effrayant dans les églises italiennes ; c’est une grande croix teinte de sang , où l’image trop fidèle de l’agonie et de la mort est représentée ; mais de tels objets sont exclus de l’église particulière du pape. Le Quirinal est sans reproche sous le rapport du goût comme sous celui de la magnificence : il est aussi élégant que le boudoir d’une femme ; l’architecture en est noble , simple , et les couleurs les moins brillantes , admises dans la décoralion, sont le blanc et l’or. Des sons délicieux, des odeurs enivrantes remplissent l’air, et les mystères sont accomplis avec des rites si pompeux , au milieu de tant de prestiges et de séductions , que le spectateur ignorant ou ascétique pourrait douter s’il assiste à des cérémonies chrétiennes ou païennes , s’il est dans la chapelle d’un pape ou dans le temple d’Apollon.

On doit bien penser que le peuple romain avide de cérémonies et de fêtes, se rend avec empressement à cette merveilleuse chapelle les jours où l’on consent à le recevoir, c’est-àdire tous les dimanches. Laissons lady Morgan raconter pour nous, dans son style spirituel et humoriste , les détails de ce pieux pèlerinage hebdomadaire.

« Rien de plus bizarre que les grou-

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pes qui montent le Quirinal les dimanches matin , les uns à pied , les autres en voiture , pour visiter cette chapelle qui me représente une châsse dont le pape est le saint. Des membres de toutes les églises , des hommes de toutes les sectes , des cardinaux et leur suite dans leurs hrillans carrosses de glaces, des moines à pied , des carabiniers à cheval, se pressent sur les portes massives qui sont encore gardées par les suisses gigantesques , habillés de la même veste courte, avec les guêtres de buffles , les manchettes de dentelles , et le bonnet de peau qu ils portaient quand ils perdirent la bataille de la Bicoque, dans les plaines de la Lombardie.

» Cependant tous cheminent à travers les colonnades et les salles , et , arrivés au temple, les sexes se séparent. Le clergé subalterne de la chapelle dans une variété de costumes réellement curieuse se présente pour faire les honneurs, chacun dans le département qui lui est confié. La place la plus distinguée est invariablement destinée aux hérétiques anglais,, tandis que si quelque dévot catholique italien se trouve la , ce qui arrive rarement , il est coudoyé et repoussé : car on peut dire littéralement qu’on se réjouit plus en ce lieu pour la venue du pécheur que pour celle du juste. Ce jour-là l’église met de côté les droits de ses enfans légitimes en faveur des rejetons de Luther, de Calvin ou de Jean-Scot.

» La chapelle du Quirinal se remplit enfin jusqu’à la suffocation ; les tribunes latérales sont occupées parles élégantes de Londres , de Paris , de Pétersbourg, de Y ienne , de Cracovie et de New- Yorck. La foule , ramassée dans la nef, se compose d’abbés , de prieurs , de dignitaires ecclésiastiques en grande tenue , de généraux romains armés pour e service militaire de l’autel, de moines,

de gardes , des soldats suisses et des officiers civils. Les étrangers sont placés en dehors d’un cordon tiré autour du chœur: et ce chœur, qui doit être la scène du drame religieux , tout éclatant de beauté et de lumière, est encore vide. Quand le signal est donné, la foule se divise et la procession commence. Quelques personnages s’avancent d’abord , suivis du souverain pontife , dans un costume magnifique. A des habits de soie, brillant d’or et d’argent, succèdent des robes de velours, des vêtemens de dentelles qui peuvent être enviés par des impératrices régnantes. La toilette de ces superbes ecclésiastiques est d’une perfection achevée : il n’y a pas un cheveu déplacé , pas un pli mal en ordre, depuis le front poudré jusqu’à la boucle de diamant qui attache le soulier (i).

» Le pape est déposé sur son trône doré ; puis les conservateurs de Rome, vraies cariatides de l’église, se placent doucement à ses pieds, elle sénat prend sa place près du siège pontifical, plus pompeux que tous ceux sur lesquels les Césars ont monté. Les demi-dieux du conclave se reposent sur des coussins de velours, ayant à leurs pieds leurs caudatori. Dans le. centre et sur les marches du maître-autel , les évêques sont debout ou assis , couverts de leurs riches vêtemens et de leurs belles

(i) Voici quelques détails sur le costume éclatant des cardinaux. L'étole ou écharpe est d'un riche tissu : le piviale est un manteau d or d une pesanteur insupportable. Ce piviale ou pluviale était jadis destiné à préserver des inclémences de l'atmosphère. La soutane est ordinairement de velours violet : sa longue queue flottante est portée par les caudatori. Viennent ensuite le pianelli doré et le mcinipolo de satin brodé, suspendu au bras, pour rappeler la pannetière des patriarches. La camiccia est un surplis ou vêtement de dentelle extrêmement riche. Lesmitres sont d orou d'argent, sur un fond blanc ou rouge , suivant le rang du cardinal.

mitres : alors le chœur élève au ciel le hosannah ! le pape officie , tandis que les encensoirs d’or lancent vers le ciel des parfums et des nuages d’encens. L’harmonie la plus parfaite charme l’oreille : à l’Élévation succède un silence plus émouvant que les flots d’harmonie.

Tout le monde tombe à genoux , et les militaires se prosternant plus bas encore que les autres assistans, déposent leurs armes de destruction aux pieds de ce mystère opéré en mémoire du salut des hommes.

» La cérémonie est enfin terminée.

La procession retourne comme elle était entrée : la congrégation la suit, et quelques minutes après le vestibule du temple ressemble au foyer de l’Opéra. Les abbés et les princes de l’église se mêlent à la foule des laïques, les cardinaux causent avec les jolies femmes, font valoir leurs bas écarlates, et demandent l’avis du beau sexe sur la cérémonie. Ils saluent .à droite, à gauche, font des reconnaissances, et les sourires gracieux , les signes de tête, les civilités, remplissent le temps pendant lequel on attend les voitures; puis tout le monde sort du Quirinal pour se rassembler encore à Saint- Pierre , où l’on va entendre les vêpres , donner des rendez-vous, et se livrer à des plaisirs par lesquels les Anglais eux-mêmes , très-rigides observateurs du dimanche , terminent en Italie cette journée consacrée au repos. »

C’est au palais Quirinal que se tient le conclave pour l’élection des papes.

Cette élection et les cérémonies qui l’accompagnent méritent quelques développemens qu’il est je crois indispensable de donner. Nous en empruntons une partie au président De Brosses, qui a traité ce sujet en homme d’esprit parfaitement initié aux intrigues des consistoires.

Dès que le pape est mort, les cardinaux se rassemblent chaque jour: ils se regardent tous comme autant de princes régnans , possédant la souveraineté par indivis. C’est un plaisir de voir toute la ville en course et en mouvement. pour la construction du conclave. Autrefois on le bâtissait dans l’intérieur du Vatican, maintenant il est construit dans le palais Quirinal : c’est une ville dans une maison, ce sont de petites maisons dans une grande chambre. D’abord les maçons se mettent à murer en briques toutes les portes extérieures du palais, et toutes les fenêtres, où l’on ne laisse de libres que deux ou trois carreaux pour faire entrer dans l’intérieur un peu de crépuscule. Les appartemens étant trop vastes et fort élevés, on y pratique au dedans des cabanes en planches de sapin et des entresols au-dessus, en laissant tout le long des chambres un corridor libre pour le passage. On ne se sert pas des pièces où sont les plus belles peintures de peur de les gâter.

Toute la construction doit être faite dans l’espace de douze jours. Il n’y a , pour faire entrer les ouvriers , les échafauds , les bois , les meubles , les ustensiles et tous les autres objets nécessaires, qu’une petite porte étroite et haute, ou fenêtre à balcon , à laquelle on monte de la rue par un petit escalier fait exprès. Jugez quel tumulte et quel embarras pour construire de la sorte , à la fois , soixante-dix maisons dans un appartement! L’artisan de Rome, tout habitué qu’il est à la paresse dans le cours ordinaire de la vie , montre une activité sans égale dès que l’occasion l’exige.

« Je voudrais, dit De Brosses, que vous vissiez les ouvriers , les valets des cardinaux et le nombre infini de badauds regardant aller, venir, s’agiter,

travailler à toutes sortes d’ouvrages à la fois , donner des coups et en recevoir, entrer et sortir de la même porte par une fluctuation continuelle ; c’est une vraie fourmilière , une ruche d’abeilles.

Les ouvriers , sans s égosiller à dire gare, laissent le soin aux longs soliveaux qu’ils portent de se faire faire place dans les longs et étroits corridors du palais. »

Chaque logement est à peu près composé d’une cellule'où est le lit du cardinal, d’une autre petite pièce à côté, d’un bout de cabinet, avec un escalier montant à l’entresol , où l’on ménage deux petites pièces pour des domestiques : quand l’espace se trouve favorable, on a un peu plus. Les membres du conclave , qui occupent la grande loge au-dessus du portail , ont l’avantage d’avoir vis-à-vis d’eux tout un rang de cabanes le long des fenêtres : ils font , de ces compartimens, des cabinets d’étude ou dassemblées. Quand il se trouve , dans le fonddes appartemens, de petites pièces sans issue ou trop peu spacieuses, soit pour bâtir, soit pour pratiquer des corridors, on les laisse telles qu’elles sont, en y plaçant toutefois la cellule de planches où doit coucher le cardinal ; car la règle invariable est d’avoir son lit dans la cellule. Ces logemens sont les meilleurs de tous ; le sort décide de leurs propriétaires. Que les cardinaux se rendent au conclave ou qu’ils ne s’y présentent point , il faut toujours qu’ils fassent les frais de la construction, qui s’élèvent souvent , pour chacun d’eux, à plusieurs mille francs.

Ces demeures ne sont pas d’ailleurs de nature à réjouir l’imagination de ceux qui les habitent : on y est fort à 1 étroit, sans air, sans lumière ; il faut se servir de bougie en plein midi. Ordinairement trois ou quatre cardinaux R.

sont victimes des exigences et des rigueurs du conclave, ce qui diminue d autant le nombre des candidats.

Le camerlingue, par sa dignité de chef de la chambre apostolique, a droit de commander dans le conclave, et d’y faire observer la police. Il fait sa ronde tous les soirs pour observer si tout est en repos et en bon ordre. La nuit il y a des émissaires en sentinelle pour empêcher les visites nocturnes favorables aux brigues secrètes ; mais on trouve le moyen de s’entretenir mystérieusement à la faveur de l’obscurité. Au reste, quelles que soient l’ardeur des cabales et la vivacité des partisses relations, même entre les dissidens,sont toujours empreintes d’un ton de politesse parfaite digne des chefs de l’église.

Quelque ennuyeuse et incommode que soit la vie que l’on mène en cette prison , le temps s’y écoule assez vite , par suite des nombreuses occupations imposées à chacun des cardinaux. Un sagrisda dit la messe chaque jour ; chaque jour aussi le collège sacré s’assemble pour procéder à l’élection. Tous sont pourvus d’un catalogue pour marquer, à mesure qu’on ouvre le scrutin, le nombre des suffrages donnés aux divers candidats. Un cardinal de tout ordre, évêque, prêtre et diacre, est nommé chaque jour pour présider au scrutin, l’ouvrir et nommer les élus.

Chaque cardinal , après avoir prêté serment sur l’autel, qu’il procède sans brigues, intérêt ni vue humaine, mais suivant sa conscience, pour la plus grande gloire de Dieu et le plus grand bien de F église (formulaire qui se répète à chaque fois) , va poser son bulletin de suffrage , en présence de trois inspecteurs , dans un calice sur une petite table au milieu de la chapelle. Les bulletins contenant les noms de celui qui nomme, de celui qui est nommé,

et de plus une certaine devise particulière prise de quelques passages de l’Ecriture, sont fermés à plusieurs plis et cachetés à chaque pli. On commence à les ouvrir par le bas, de sorte que l’on ne voit d’abord que le nom de celui qui est élu. .On compte soigneusement les bulletins avant de rien ouvrir ; si le nombre ne se trouve pas égal à celui des cardinaux présens , on brûle les scrutins et l’on recommence. Si l’un d’entre eux n’a pas le nombre suffisant pour être élu, savoir, les deux tiers des suffrages , on brûle le scruLin sans décacheter plus avant, pour que les nominateurs restent inconnus. Si le nombre est suffisant, on décachète les autres plis pour vérifier les nominateurs et les devises dont chacun retient copie; mais comme on ne finirait jamais si l’on s’en tenait au scrutin après qu’il est fait, on emploie la forme de l’accessil. Si l’accessit et le scrutin font le nombre de voix suffisant , l’élection est canonique ; chaque cardinal s’approche de l’autel et dit : « J’accède à ceux qui ont donné le suffrage à un tel. » Alors, si le nombre est valable , on vérifie les nominateurs du scrutin pour voir s’ils sont différens de ceux des accessit , de peur qu’une même voix , donnée dans l’un et dans l’autre, ne soit comptée pour deux. A l’accessit on est maître de n’accéder à personne : accedo nemini , dit-on souvent. « Le cardinal JNemini, observe De Brosses , réunit fréquemment le plus grand nombre de voix. »

D’autres fois on renverse subitement, à cette seconde cérémonie, tout ce qui avait été fait à la première ; c’est à l’accessit aussi que se font les plus merveilleux coups de politique. Quelquefois , par exemple, le chef d’une faction met en réserve , pour l’accessit, tous les suffrages certains , et charge

ceux que l’on croit douteux de jeter au scrutin , afin de reconnaître d’avance , parle nombre , si ceux dont ils soupçonnent la fidélité ont procédé de bonne foi dans l’exécution de leurs promesses.

On élit encore par acclamation, par inspiration, par adoration , quand on se voit assez fort pour le déclarer hautement tout d’un coup, dans l’esperance que le petit nombre des opposans se laissera intimider par la crainte; caries consciences timorées redouteraient fort d’avoir refusé leur suffrage au souverain qui vient d’être élu ; mais, pour employer ces moyens extrêmes , il faut être bien sûr de ses partisans et savoir profiter d’un mouvement décisif. Dans l’adoration, un cardinal se prosterne aux pieds d’un autre et l’adore tout à coup comme le véritable vicaire de Jésus-Christ. Cette action excite quelquefois l’enthousiasme des autres suffragans; c’est ainsi, par exemple, que fut élu le cardinal des Ursins , autrement Benoît xxii.

Mais il est dangereux d’avoir recours à de pareils expédiens lorsqu’on n’est pas assuré d’un appui vigoureux. En effet, le tumulte s’empare quelquefois du conclave , au point qu’on est obligé d'interrompre les délibérations dans la crainte de quelque collision sanglante.

Les ambassadeui’s des cours étrangères jouent aussi un grand rôle dans les travaux du conclave ; on attend ordinairement leur venue, car le palais Quirinal n’est pas si bien fermé, que leur influence ne se fasse sentir jusque dans 1 intérieur. Lorsqu enfin les votes sont déterminés, le cardinal decano (doyen) et le camerlingue s’avancent vers le cardinal élu , et lui adressent les paroles suivantes : Acceptasne electionem de te canonicè factam in summum pontificem? Acceptez -vous

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1 élection quon a faite de vous comme souverain pontife ? Puis on prie le nou“ veau pape d indiquer le nom qu'il désire prendre lorsqu'une fois il a accepté, ce qu il fait ordinairement sans balancer. L'élu choisit souvent le nom de celui qui l a créé cardinal. Le chois une fois connu , le premier maître des cérémonies dresse un acte de la nomination et de toutes les circonstances.

C'est alors que commencent les cérémonies nombreuses qui accompagnent ordinairement l’exaltation d’un pontife ; 1’assemblée reconnaît le chef de l’église en baisant une croix d’or brodée sur une pantoufle de satin rouse, fameuse sous le nom de mule du pape. Le saint- père répond à cette adoration par une double accolade. Le bruit du canon et le son de toutes les cloches de la ville ont bientôt répandu cette nouvelle. Les Romains accourent en foule à la basilique vaticane pour v saluer leur maître. Celui-ci s’avance en litière jusqu au grand aulel, et reçoit la solennelle adoration du sacré collège, pendant qu’on chante 1 hymne d’action de grâces, et que la foule hurle à la porte en attendant la distribution d usage.

Le couronnement n’a lieu que le dimanche suivant -, la cérémonie commence au vestibule de Saint-Pierre. Sa sainteté s asseoit sur un trône, et donne son pied à baiser au chapitre qu’accompagne l’élite des prélats. De là le saintpère se rend dans 1 église , suivi de sa cour, du corps diplomatique, de la haute magistrature et du clergé , dit la messe et reçoit le pallium, manteau de laine blanche, parsemé d’étoiles noires.

De l’autel il passe au trône. C’est là que, déposant la modeste mitre d’évêque, il se couronne de la superbe tiare qu’il a reçue des mains du doyen des cardinaux. Les paroles sacramen-

telles de cette cérémonie sont remarquables : « Recevez , lui dit le prélat,

» la triple couronne de l’église, elle » vous rappelle que vous êtes le père » des princes et des rois , le maître du y > monde, le vicaire de Jésus-Christ sur » la terre. »

Après cet acte d’humilité , le souverain pontife bénit deux fois la foule, accorde d’amples indulgences et se retire.

Ce n’est qu’au jour de l’Ascension qu’il va prendre possession de la papauté dans Saint-Jean-de-Latran. Sa sainteté s’y rend en litière, et quelquefois en cavalcade : le vicaire de Jésus-Christ monte en passant au Capitole. Là, sous un arc de triomphe, le sénateur à genoux lui présente le sceptre d’ivoire , souvenir-parodie du bâton consulaire ; et, poursuivant son chemin, il arrive à Saint-Jean , la mère de toutes les églises du monde ; le pontife y reçoit une clef d’or. Pendant que le peuple inonde le parvis , sa sainteté se fait porter au grand balcon de la basilique, où le suit sa brillante cour. De là sa main bénit la foule , et les officiers du palais jettent pour vingt ou trente mille francs de médailles frappées à l’occasion de ce couronnement ( PL 1 38).

Mais sortons du vaste champ des digressions pour revenir au Quirinal , qui nous a servi de point de départ , ou plutôt au palais Rospigliosi , situé dans le voisinage de la demeure des souverains pontifes.

Le cardinal Scipion Borghèse le fit construire d’après le plan de Flaminio Ponzio, sur les ruines des Thermes de Constantin. L’édifice appartint ensuite au cardinal Bentivoriio et à la maison

Blazarin , qui l’augmenta considérablement ; il passa enfin dans la famille Rospigliosi.

En entrant dans le pavillon du jardin , on remarque, sur la voûte du salon, la fameuse Aurore de Guido Reni; c’est une grande fresque que tous les connaisseurs regardent comme l’une des meilleures qui existent. Outre la perfection du dessin et du coloris, elle réunit encore le mérite d une belle et noble composition.

Je descendis le Quirinal pour monter au Yiminal , ou plutôt je continuai à marcher en ligne droite vers ce mont qui ne fait qu’un seul et meme plateau avec TEsquilin et le Quirinal ^ au sortir de la Suburra. On dérive l’étymologie du nom delà colline que j allais visiter, des saules nombreux ( vimina ) qui l’ombrageaient, ainsi que Juvénal nous l’apprend. G était le quartier des Patriciens, dont une des rties modernes porte encore le nom. Là s’élevait le temple de Jupiter Yiminal , dont les modernes ont fait leur Madona de Monti. C’est là aussi qu’est la tombe du bienheureux Labre , cet homme compatissant , dont la malpropreté contribua autant que sa bienfaisance à lui assurer une célébrité que certes il était loin de briguer. 11 se laissait dévorer sous la troupe avide d’une vermine hideuse ; on dit que les gueux de Rome sollicitaient, il y a quelques années , sa canonisation pour le déclarer aussitôt patron en titre de l’ordre. Labre aura donc des autels ! il resterait dans l’oubli s’il n’avait eu que les grandes vertus d’un bienfaiteur de l’humanité.

On trouvait au Yiminal les bains d’Agrippine, mère de l’impie Néron; ils ont été remplacés par l'église de Saint-Yital. Saint-Laurent a succédé aux Thermes d Olympie et au palais de Sixte Y, àla Nymphéede Seplime.

Entre tous ces bains, exclusivement réservés aux dames romaines , éait le

temple de Sylvain , où les femmes n’entraient jamais de peur de quelque entreprise galante de la part du dieu. Ce fils de Faune était, comme tout le reste de la famille de Saturne, en grande vénération chez les Latins; on lui attribuait la conservation des arbres. L’église de Sainte-Agathe s’élève à la place même de ce temple.

A l’extrémité du plateau du Viminal, vers la porte Saint-Laurent , était l’un des bûchers publics pour brûler les morts , à côté d’une immense fosse, où l’on cachait les débris des cadavres. Les pauvres gens et les esclaves allaient pourrir dans la fosse commune; les honneurs du bûcher étaient réservés aux riches. Qu’on nous permette, à ce sujet, quelques détails sur les cérémonies funéraires des anciens. Nous passons rapidement sur les préliminaires usités à l’occasion de la mort d’un riche Romain ; il faudrait un gros livre pour raconter exactement de quelle manière on lui fermait les yeux, on lavait son corps, on le couronnait de fleurs, on l’exposait pendant sept jours entiers, etc Nous ne nous occuperons

ni de l’ordre du convoi , ni des pleureuses , ni de l’archimime, ni de l’octophore ; mais nous supposerons que le corps est arrivé au Champ-de-Mars , pour y être brûlé suivant l’usage, la loi des Douze-Tables ne permettant pas que cette cérémonie eût lieu dans l’intérieur de la ville. Cette défense avait pour objet de prévenir les incendies.

La basilique Porcia fut brûlée par les flammes du bûcher de Clodius , qui gagnèrent cet édifice. Cependant quelques familles (celles desValerius, des Fabricius) avaient le droit de sépulture dans la ville ; mais la sûreté publique les empêcha d’en faire usage.

Cependant, pour constater leur privilège, on portait le mort sur le Forum,

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on plaçait sous le lit funèbre une torche allumée que l'on relirait sur-lechamp , et on achevait ailleurs la cérémonie.

Au milieu d'une vaste enceinte pratiquée dans le Champ-de-Mars, s'élevait donc ordinairement, en forme d’autel, le bûcher fait de bois de chêne fendu et très-sec, de pin ou de frêne. Pour le rendre plus prompt à s’enflammer, on plaçait dans les intervalles des rouleaux de papyrus, de la poix , et d’autres matières combustibles. On regardait comme un crime d’employer du bois qui eût servi à un usage quelconque ; il ne devait même être ni poli , ni travaillé. Après l’avoir arrosé d’essences précieuses , on y plaçait le corps, dont on retranchait un doigt qui devait être enterré séparément; on ouvrait les yeux du défunt, regardant comme un dernier hommage à la Divinité de les diriger encore vers le ciel , et on mettait dans la bouche une pièce d’argent pour acheter, de l’avide Caron, le passage des sombres bords.

Bientôt les tourbillons de flammes et de fumée s’élevaient dans les airs ; si le vent donnait une nouvelle activité au feu, cette circonstance était regardée comme un heureux augure pour le repos des mânes du défunt. On jetait dans les flammes ses armes , ses vêtemens habituels ; quelquefois les parens et les amis y jetaient aussi leurs propres robes , pendant que les sacrificateurs versaient le sang d’une multitude de victimes que l’on immolait sans cesse autour du bûcher. Tout auprès un cirque était quelquefois élevé à la hâte pour faire combattre des gladiateurs , comme si la mort n’eût pas eu assez d’une victime. Par un mélange bizarre de cérémonies douloureuses et réjouissantes, on donnait aux assistans des festins magnifiques , dès représenta- R.

tions de jeux scéniques et de courses de chars. Mais pour en bannir cet air de fête qu’entraîne nécessairement la réunion des deux sexes , les femmes en étaient exclues : leur présence y aurait été regardée comme un sacrilège. Publius Sempronius se sépara de sa femme, par la seule raison quelle avait assisté à des jeux funèbres.

Quand le corps était entièrement consumé dans un linceul d’amiante , on ramassait les cendres , on les lavait avec du vin et du lait, puis elles étaient placées dans une urne qu’on remettait ensuite à la famille.

Alors le prêtre qui avait immolé les victimes secouait par trois fois, sur les assistans, une branche d’olivierpîongée dans l’eau lustrale ; et la première pleureuse congédiait l’assemblée par ces mots prononcés d’un ton solennel :

«Vous pouvez vous retirer. /, licet . »

Puis chacun des assistans s’adressant au mort, disait : « Adieu ! adieu ! adieu ! nous te suivrons lorsque viendra le moment marqué par la nature! »

Le Yiminal est une des plus riantes collines de Rome. Caressée par le soleil levant, abritée de l’ouest humide, elle jouit d’une température d’autant plus heureuse, qu’elle ne possède que des jardins d’agrément, de vastes et d’élégantes habitations ; aussi des familles puissantes se sont-elles partagé avec les moines ce riant asile. La part des jésuites était un domaine ; les chartreux avaient un parc. Les Strozzi conservent leur villa charmante, qu’a longtemps habitée le célèbre Alfieri.

Mai s ce que la colline a de plus riche en sites ainsi qu’en plantations , se trouve dans la magnifique villa Negroni ; Sixte v a créé cette belle campagne. Dans ce même quartier étaient, assez voisins l’un de l’autre, les temples de la Bonne et de la Mauvaise

Fortune. Sixteseul pouvait réunir dans son domaine les autels de ces deux maîtresses du monde ; lui qui , de simple pâtre, s’était élevé jusqu’au trône pontifical.

Parmi les autres curiosités du Yiminal, je citerai la fontaine de Termini , une des plus considérables de Tome , et qui a inspiré quelques belles octaves au Tasse. Avant Sixte- Quint, l’eau tirée des puits et mise dans des barils était portée dans Rome par des bêtes de somme, et se vendait. Le tribun Rienzi était fils d’un de ces marchands d’eau. Sixte v se servit le premier des anciens aquéducs pour amener cette eau, appelée de son nom acqua felice , c’est la même que l’eau alexandrine, conduite à Rome par Alexandre Sévère. Au milieu des décombres ou du renouvellement de la ville éternelle, l’eau seule est demeurée tout - à - fait antique. Le colossal Moïse de la fontaine, donné, à quelques voyageurs novices , pour le Moïse de Michel-Ange, a l’air d’un Silène debout et en costume. Deux des lions de basalte, et d’un beau travail égyptien , proviennent du Panthéon : l’architecture est du chevalier Fontana.

Le vaste dépôt de mendicité de Termini , fondé par Pie ni , est devenu une maison de travail sous Léon xix , et m’a semblé un établissement très-bien tenu; les métiers les plus utiles y étaient montrés à plus de mille enfans , et pratiqués par un nombre considérable d’ouvriers.

Le dessin , la musique , 1’imprimerie , la gravure, entraient aussi dans l’enseignement. Cinq cents hommes étaient occupés à fabriquer des étoiles de coton à l’usage du peuple, des couvertures de laine et des tapis ; les enfans tressaient des corbeilles , et faisaient de ces jolies chaises de paille destinées aux salons les plus élégans ; un nombre égal de

femmes se livrait aux mêmes travaux dans un local séparé. Indépendamment delà vente des objets exécutés dans la maison, la dépense était de 35, 000 écus romains ( 189,000 francs) pour mille individus ; et lorsque ce nombre était dépassé, le gouvernement ajoutait par tête onze baïoques et demi ( douze sous) par journée. La maison deTermini, et la commission de secours instituée par le pape , paraissent assez bien atteindre leur but, car le nombre des mendians n’est plus si considérable à Rome.

Nous ne pouvons quitter le Viminal sans parler des bains de Dioclétien, dont nous avons déjà dit quelques mots à l’occasion des T hermesde Caracalla ; ils avaient plus de deux milles de tour :

l’arène , entourée de gradins et servant aux exercices d’équitation, existe en partie et forme un vaste jardin. Une des salles a trois cent trente-six pieds de long, soixante-quatorze de large et quatre-vingt-quatre de haut. La bibliothèque trajane était , dans cet édifice, entourée d’écoles et de promenades. Outre les salles publiques de bains , on y trouvait des appartemens particuliers , où l’on servait avec luxe. Les superbes urnes de basalte et de porphyre de la forme la plus élégante , et qui composent aujourd’hui les plus beaux autels de Rome , ne sont que les baignoires de ces chambres de luxe réservées aux plaisirs des riches voluptueux. Le peuple n’entrait probablement que dans les salles communes ; mais elles étaient si vastes, que trois mille personnes pouvaient s’y baigner à la fois. On n’a l'ien bâti de pareil depuis. Un couvent de chartreux occupe aujourd’hui l’enceinte des Thermes : on voit , dans la cour du jardin , une fontaine entourée d'un groupe d’énormes cyprès, qui ont été le su-

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jet de plusieurs gravures. Ce groupe , jadis formé de quatre arbres , et maintenant réduit à trois , fut planté par Michel-Ange, lorsqu'il construisit le cloître du couvent. Les troncs de ces arbres ont à présent treize pieds de circonférence : aux plantations d’articbauts et de cardons qui remplissent exclusivement les jardins de Rome, on a ici ajouté des orangers que j’ai trouvés chargés de fruits.

Puisque nous voici aux Thermes de Dioclétien, il n’est pas hors de propos de parler d'un édifice bâti par le même empereur, et qui remonte, comme les Thermes, au troisième siècle, c’esl-àdireau commencement de la décadence de l’architecture chez les Romains . Il s’agit du palais impérial à Spalatro , ville deDalmatie (PI. 1 56). Cet édifice,, qui a fourni au savant antiquaire Adams la matière d’un long et bel ouvrage, est encore digne delà majesté du prince qui le fit construire. On y entre par la porte principale, dite la porte Dorée; des colonnettesd’un goût exquis les surmontent: on peut avoir une idée assez juste de l aspect qu'elles présentent en considérant la façade appelée Tablinium des Thermes de Dioclétien. Parmi les curiosités du palais de Spalatro, je ne dois pas oublier un temple , l’un des plus singuliers que l’on puisse voir. La forme octogone de cet édifice et les

petites ouvertures qui l’éclairent, le feraient assez bien ressembler à un de nos fours à briques , s’il n’était décoré d’un beau portique en arcades portées sur des colonnes. Il est élevé dans l’enceinte même du palais, et fut, dit-on, consacré à Jupiter mais revenons aux Thermes.

L’une des salles des Thermes de Dioclétien devint , par les soins de Michel-Ange, ainsi que nous l’avons déjà dit, l’église Santa- Maria-degli-

Angeli (PL 1 56 ) ; l’illustre architecte y ajouta une aile et en fit une croix grecque. Mais le terrain autour de cet édifice étant plus haut que le pavé, l’artiste jugea bon d’élever celui-ci de six pieds, et d’enterrer d’autant les colonnes antiques conservées à leur place primitive , ce qui altère beaucoup leurs proportions. On entre dans cette magnitique église par un vestibule rond, qui était une des salles àl’usage des bains, et où l’on voit les tombeaux de Charles Maralte et de Salvator Rosa. On passe ensuite dans la nef transversale, qu’on croit avoir été anciennement la Pinacotheca ; l’on y voit une belle statue de saint Bruno, par Houdon.

L’attention est attirée ici par quelques beaux tableaux et par une fresque admirable du Dominiquin , dont le coloris plein de vigueur a tout l’effet de la peinture à l’huile. Elle ne se trouvait pas à Sainte-Marie-des-Anges dans le principe ; elle y fut transportée avec beaucoup d’art par le fameux Zabaglia.

Vient maintenant, de l’autre côté de la rue Pie , l’église de Sainte-Mariede-la-Victoire , dont nous allons donner au lecteur une analyse rapide. Je m’arrête , afin de demander hautement grâce pour toutes ces descriptions ; Dieu me garde de fatiguer l’attention par la monotonie du récit ! Pourtant, si l’on considère que Rome est plus encore un musée d’antiques qu’une ville moderne , on nous pardonnera de négliger quelquefois par force le rôle d Lis torien pour nous charger de celui de cicérone.

Quand nous passerons devant des monumens de peu d’intérêt, nous irons vite, et seulement pour accomplir notre devoir de voyageur.

Sainte-Mariç-de-la-Vicloire prit le

de plusieurs victoires que les catholiques remportèrent sur les hérétiques par l’intercession de la Vierge. Le cardinal Scipion Borghèse fît faire la façade à ses frais , en reconnaissance du présent qu’on lui fit du fameux hermaphrodite trouvé près de cette église, et qu’on admire actuellement au musée de Paris.

La somptueuse chapelle de Sainte- Thérèse fut érigée et ornée aux dépens du cardinal Frédéric Gornaro, sur les dessins du chevalier Bernin.

La statue représente la sainte dans l'extase du divin amour, en présence d’un ange qui tient une flèche pour lui percer le cœur. Ce groupe passe pour le chef-d’œuvre du Bernin.

En somme , cette petite église est fort jolie. J’examinai surtout avec attention les marbres dont elle est revêtue, et dont les chapelles sont ornées; ils sont les plus variés et les plus précieux du monde. Les sculptures et les peintures sont aussi fort estimées.

Sainte - Agnès a conservé , mieux qu’aucune autre église, la forme des anciennes basiliques romaines. Elle fut élevée par Constantin, à la prière de sa fille Constance , au lieu même où le corps de la chaste héroïne avait été retrouvé. La statue de la bienheureuse est formée d’un torse antique d’albâtre oriental. A l’une des trois nefs , quatre superbes colonnes , deux de marbre de Porta-Santa, et deux de Pavonazetto, qui compte jusqu’à cent quarante cannelures , sont uniques par cette bizarrerie. Les quatre colonnes du baldaquin, au-dessus du tombeau, sont du plus beau porphyre.

On trouve, dans le voisinage de Ste-Agnès, un temple dit de Bacchus, consacré aujourd’hui à sainte Constance (PI. quoique des vendan-

ges soient encore peintes à la voûte , ce n’est point une raison suffisante pour attribuer ce monument au dieu du raisin. Le culte de cette divinité était si répandu parmi les anciens , que la destination présumée de Sainte-Constance n'olïre d’ailleurs rien qui puisse choquer la vraisemblance historique.

Les hommes qui admettaient un principe immatériel et sacré , caché sous la forme matérielle des légumes de leur jardin , durent admettre sans peine une causalité puissante , inhérente à ce fruit qui produit de si merveilleux résulta ts sur l’intelligence humaine. Aussi le culte de Bacchus n’est-il pas un des moins anciens que l’on connaisse. Par analogie avec les effets de la liqueur à laquellecedieupréside, sesfêtes étaient les plus bruyantes, les plus échevelées, les plus folles qu’on puisse imaginer.

Nous ne rappelons pas ces faits avec la prétention d’apprendre du nouveau à qui que ce soit (tout le monde, en effet, connaît l'histoire des Bacchantes et le récit des joyeuses orgies des fêtes de Bacchus); nous nous proposons uniquement de signaler le caractère de conséquence avec soi-même, et de logique qui préside à toutes les instff tutions sociales. Depuis le lo Pæan des Grecs , depuis le Silène monté grotesquement sur un âne vieux comme son maître, et comme lui barbouillé de pampres humides , jusqu’au petit amour bouffi , à cheval sur un tonneau, et servant d’enseigne aux cabarets modernes, tout se lie, tout s’enchaîne avec harmonie.

Revenons à Sainte-Constance. D’autres ont décidé que ce n'est point un temple consacré àBacchus, mais bien un baptistère destiné à la sœur et à la fille de Constantin le Grand. Quant aux grappes de raisin qu’on voit sur la voûte de la nef circulaire , elles ne

prouvent rien, sinon que de pareils crneruens étaient également usités dans le christianisme , ou ils étaient l’emblème de l'abondance, de la joie et de la prospérité.

Ce qui démontre que cet édifice a servi ensuite de sépulcre aux mêmes Constances, c est le sarcophage de porpbvre découvert dans cet endroit , et sur lequel sont sculptés en bas-reliefs les symboles existant à la voûte.

L’entrée la plus imposante de Rome moderne est , sans contredit , la porte del Popolo, nom qui lui vient, non pas du peuple, comme plusieurs voyageurs se sont plu à le répéter , mais bien d’un bois de peupliers, qui jadis occupait les environs. Elle se trouve du côté de la Toscane, entre le fleuve que cachent des casernes de peu d’apparence , et le Pincius, autrefois triste et dépouillé , aujourd hui couvert de constructions et de plantations délicieuses.

De là partent trois rues. Celle du milieu, le Corso , suivant la direction même de la voie Flaminienne, sera la seule dont nous parlerons en ce moment.

L’éternel Corso, bordé de palais et de boutiques , réunit à la fois la petite industrie de Rome, l’ennui et les vanités des grands , qui viennent chaque jour les y étaler en carrosse, à des heures différentes , suivant les saisons. Le Corso est favorable à l’opinion qui regarde la population comme moyen de salubrité : l’air de cette rue marchande passe pour le meilleur de la ville , tandis que de belles et solitaires villa sont empestées! Les trottoirs du Corso , autrefois élevés et inégaux , au lieu d’être un abri, étaient, le soir surtout, véritablement meurtriers. On vient de les reconstruire sur un plan uniforme. Au milieu de sa décadence , Rome conserve quelques traces d’une splendeur qui n’appartient qu’à elle. Le R.

pavé de ses rues est encore aujourd’hui de basalte , noble pavé qui n’est ni doux ni commode , et dont les chevaux surtout doivent fort peu goûter l’antique majesté. Les bornes sont formées d’anciennes colonnes de temples et de portiques , et elles ont conservé leur illustre nom de colonnettes.

Ce qui rend le Corso fort populaire , ce sont les promenades journalières dont cet endroit est le but , et surtout les fêtes brillantes du carnaval

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