‹ L'Italie (volume 2)Chapitre 4 sur 15 · VUE DE ROME, PREMIÈRE IMPRESSION · texte numérisé non relu

VUE DE ROME, PREMIÈRE IMPRESSION

Je suis seul : j’ai profité d'un accident arrivé à la voiture pour rôder dans les délicieux bosquets de Gensano (PL 120) ; je gravis le sommet d’un tertre et bientôt j’embrasse d’un coup-dœil toute cette noble campagne de Rome, digne berceau du PEUPLE ROI. Il est six heures : le temps est magnifique; quelques légers nuages se balancent à l’horizon , et jettent sur cette scène une teinte vaporeuse. A mes pieds sont de vertes collines, toutes brillantes de fraîcheur et superposées par étages.

C’est une continuité des montagnes de la Sabine, qui encadrent de leur hémicycle la partie orientale du panorama qui s’étend à mes pieds : la lumière se nuance à l’infini et se joue dans les plans de cet admirable tableau. Au nord est le Soracte; le Soracte de Claude le Lorrain; le Soracte d’Ovide, de Properce; le Soracte de tout homme qui a des yeux qui voient; de tout homme qui a une âme qui sait sentir. A l’ouest , les montagnes bleues de l’Etrurie bornent ma vue par leur amphithéâtre pittoresque. Au sud, le ciel et la mer se confondent derrière une masse de nuages : montagnes de pourpre et d’or, qui semblent amassées par une main magique. Au milieu de ce bassin immense, le Tibre promène en serpentant ses eaux jaunâtres et vagabondes. La plaine, aride dans toute son étendue, semblable, parles mouvemens onduleux du terrain , à un vaste lac agité, est traversée par de longs aqueducs qui s’étendent à perte de vue : on dirait autant de ponts gigantesques qui conduisent à la capitale du monde chrétien. Quelle soli-

DE TERR ACljNE A ROME.

tude imposante ! quel silence de mort 1 Des tombes çà et là indiquent les voies antiques ; de temps en temps un nuage de poussière , rougi par les rayons d'un soleil au déclin , annonce le passage dune chaise de poste d Anglais, ouïe pesant chariot d un pâtre qui se rend à la ville, traîné par ses bœufs aux cornes menaçantes ; une teinte vague s étend sur ces objets comme un glacis savamment ménagé : tout cela nage et semble suspendu dans une atmosphère de vapeur. Mais le soleil s’approche de 1 horizon ; il inonde ce brillant spectacle de rayons de pourpre. Sa clarté redouble : la brume se dissipe, et je vois distinctement Saint-Pierre et remplacement de la ville aux sept montagnes. Saint-Pierre s’élève sur le mont A atican, entre le Janicule et l’Aventin. Plus au nord est le Gœlius : je le reconnais à ses pins, aux vastes et sombres coupoles qui ombragent la villa Matei ; en face est le Capitolin que couronne la tour du Campidoglio; à droite le Quirinal ; 1 Esquilin et le \iminal qui domine la basilique de Sainte-Marie-Majeure. La voilà donc cette Rome belle par excellence.

Rerum pnlcherrima Rorna!

Virg.

Rome chantée par tant de poëtes, Rome ce colosse de Fhistoire des nations.

Sa vue rappela à ma pensée toutes les pensées inspirées déjà à une foule de poëtes et d’artistes. A mes émotions s’ajouta le souvenir de leurs émotions si vivement rendues ; mon cœur fit écho à chacun de leurs transports; avec Thomson je m’écriai :

Once the delight of heaven and earth ,

Wt îere art and nature, even smiling, joined On the gay land to lavish ail their stores.

Poe me de la libellé.

Contrée qui fut une fois les delices du ciel et

de la terre, où l'art et la nature répandaient en souriant leurs trésors sur ce sol.

je redisais ces vers d’Addison :

Poetics scenes encompass me around And still I seem to tread on classic ground;

For here so oft the muse her harp has strung That not a mountain rears its head unsung.

Des scènes poétiques m'environnent, et je sens que je foule une terre classique; la muse a fait si souvent retentir sa harpe en ces lieux qu'il n’y a pas une seule montagne qui n’ait été chantée.

Cependant, lorsque du sein de ces élans poétiques, et après avoir descendu la montagne, je revins à moimême et aux lieux qui m’environnaient , je me retrouvai au milieu d’une campagne déserte et inculte, dont l’aspect a été décrit avec tant de vérité par notre grand peintre littéraire, par M. de Cbâteaubriand.

(Voyage en Italie, lettre à M. de Fontanes.) « Figurez-vous, » dit-il , en représentant les dehors de Rome, ses campagnes et ses ruines , « quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylone; un silence et une solitude aussi vaste que le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce sol ; on croit y entendre retentir cette malédiction du prophète : « V enient tibi duo hœc in die una subito , sterilitas et viduitas. Deux choses te viendront à la fois dans un seul jour , stérilité et veuvage. (Jsaïe) ». Vous apercevez çà et là quelques bouts de voies romaines dans des lieux où il ne passe plus personne; quelques traces desséchées des lorrens de l’hiver ; ces traces, vues de loin, ont elles-mêmes l’air de grands chemins battus et fré-

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quentés, et elles ne sont que le lit désert d’une onde orageuse qui s’est écoulée comme le lit romain. A peine découvrez-vous quelques arbres; mais partout s’élèvent des ruines d’aque-

ducs et de tombeaux ; ruines qui semblent être les forêts et les plantes indi gènes d’une terre composée de la poussière des morts et des débris des empires. Souvent , dans une grande plaine, j’ai cru voir de riches moissons; je m’en approchais : des herbes flétries avaient trompé mon œil. Parfois, sous ces moissons stériles, vous distinguez les traces d’une ancienne culture. Point d’oiseaux, point de laboureurs, point de mouvemens champêtres , point de mugissemens de troupeaux , point de villages. Un petit nombre de fermes délabrées se montrent sur la nudité des champs ; les fenêtres et les portes sont fermées; il n’en sort ni fumée, ni bruit, ni habitons. Une espèce de sauvage, presque nu, pâle et miné par la fièvre, garde ces tristes chaumières, comme les spectres qui , dans nos histoires gothiques, défendent l’entrée des châteaux abandonnés. Enfin , l’on dirait qu’aucune nation n’a osé succéder aux maîtres dans leur terre natale , et que ces champs sont tels que les a laissés le soc de Cincinnatus , ou la dernière charrue romaine. »

Ces royaumes vides , inania régna , cette tombe du milieu de laquelle Rome semble se lever, suivant le tableau si coloré du brillant auteur que je viens de citer, ajoute cependant à la majesté de la métropole du monde chrétien. Elle l’entoure d’un sentiment de mélancolie et de tristesse qui conviennent mieux au spectacle de Rome et à ses grands souvenirs , que des environs animés et d’une culture prospère.

En regardant la campagne de Rome, doit-on s’étonner que tous les voyageurs s’écrient avec Virgile :

Salve magna parens frugum, Saturnia tellus,

Magna virûm !

Gcorg. ii.

Terre féconde en fruits, en conquérans fertile ,

Salut

Trad. de Delille.

ou bien se plaisent à répéter ces vers de l’abbé Delille. (Poème des Jardins , ch. IV):

. . , O campagne de Piome,

Ou dans tout son orgueil gît le néant de l'homme! C’est là que des aspects fameux par de grands noms, Pleins de grands souvenirs et de hautes leçons , Vous offrent ces objets , trésors des paysages. Voyez de toutes parts comment le cours des âges Dispersant , déchirant de précieux lambeaux , Jetant templesur temple, et tombeaux sur tombeaux, De Rome étalé au loin la ruine immortelle.

A mesure que l’on s’avance dans la campagne de Rome , dans ce désert dont le silence contient tant de hautes leçons, on a le temps de revenir toutà-fait de la surprise et de l’agitation que le premier aspect de la ville éternelle ne peut manquer d’exciter dans le cœur de tout homme d’une éducation libérale. En recherchant la cause d’une émotion tellement vive, on est tenté d’abord de l’attribuer uniquement à l’influence de nos premières impressions , et aux souvenirs encore tièdes de nos études classiques. En effet , le nom de Rome, ce nom magique, n’a-t-il pas sans cesse retenti à nos oreilles durant les jours de notre jeunesse? N’avons-nous pas vécu par la vie intellectuelle avec les orateurs, les poètes et les historiens romains ?N’avons-nous pas pris parti pour tel ou tel guerrier? N’avons-nous pas été Marius ou Sylla, Antoine ou Octave, Brutus ou César? Tous ces souvenirs sont liés par une chaîne indestructible au jour férié de notre vie , à notre jeunesse.

Aussi de quelle puissante émotion le cœur ne se sent-il pas inondé, lorsque, semblables aux milliers d’êtres qui, naguère insensibles et privés de vie, renaissent comme par enchantement sous le feu d’un rayon de soleil, nos souvenirs, nos rêves, ces fantômes

DE TERRAC1NE A ROME

créés par 1 imagination en présence de l'histoire muette , s’animent tout à coup, se revêtent de formes et de couleurs brillantes à la vue de Rome qui les avait si long-temps inspirés !

Aussi pouvons-nous , par une heureuse application , adresser à tout homme nourri de la littérature romaine ces vers de Claudien à Honorius :

Hinc tibi concretà radice tenacias hæsit ,

Et penitùs totis inolevit Roma medullis, Dilectæque urbis tenero conceptus ab ungue,

Tecum crevât amor

De Cons., Hon. vi.

Ainsi la pensée de Rome, comme une racine tenace, s'est enfoncée dans ton âme; elle s’est mêlée profondément à la moelle de tes os , et l'amour de cette ville cbérie, conçu dès l’âge le plus tendre , a grandi avec toi.

Oui, nous rendons justice à l’influence de nos premières études : elle est grande, sans doute; mais elle n’est pas la seule cause de notre vénération pour Rome. La reine du monde chrétien commande, par d’autres droits encore, notre respect et notre vénération. A son origine antique , à sa gloire éclatante , à ses immenses conquêtes, à ses héros, à ses saints, à la majesté de son langage, à la richesse de sa littérature ^ il faut ajouter ce titre plus précieux encore : C’est à cette terre illustre que nous devons nos chartes et nos lois. Hahe antè oculos hancesse terram quæ nobis misent jura, quæ leges dederit. (Peine, Epist. , liv. vin, 24.) Et puis, entre les mains de Dieu, Rome a été pour l’Europe un intermédiaire civilisateur, un point lumineux d’où rayonnaient , sur toute la surface du elohe, les arts , les sciences , la religion.

Le système général du gouvernement de Rome , l’étendue de son colossal empire , semblent avoir été constamment destinés à atteindre cet N.

important résultat. Tandis que le despotisme des monarchies d’Orient ne voulait que des esclaves, que la politique restreinte des républiques grecques réservait pour l’intérieur de ses provinces les bienfaits de la liberté, Rome, avec un système plus large et plus généreux , considérant les cités conquises par la puissance de ses armes comme autant de nouvelles nourrices de citoyens romains, étendit graduellement les droits et les privilèges de ses institutions aux capitales des pays vaincus , enrôla leurs liabitans dans ses légions , et admit leur noblesse dans le sénat. Ainsi les sujets barbares de Rome, entraînés dans le cercle d’une civilisation déjà avancée, recueillaient des honneurs , en même temps qu’ils se rapprochaient chaque jour davantage des manières et des coutumes de leurs conquérans. Bientôt chaque province devint une autre Italie, chaque ville une autre Rome. Avec ses lois et ses franchises , la cité éternelle communiquait ses arts et ses sciences.

Partout où les aigles romaines pénétrèrent, on vit des écoles s’ouvrir, et des professeurs en tous genres , pensionnés par la république , détruire les préjugés et l’ignorance des peuples vaincus, répandre les lumières précurseurs de la liberté. Des aqueducs, des ponts , des temples et des théâtres furent éleyés dans chaque pays; toutes les ressources du luxe , de la peinture, delà sculpture furent employées à décorer les villes les plus éloignées de l’empire. Des routes, dont les restes excitent encore aujourd’hui notre admiration ^ furent ouvertes du Forum jusqu’aux confins du territoire immense de la république. Les diverses nations répandues sur cette surface étaient régies parles mêmes lois; et, grâces au génie de Rome, elles pou-

vaient, en peu Je temps, échanger les découvertes de leurs sciences , ou de leur industrie. Que ces bienfaits de la conquête romaine justifient bien ce mot de Lipsius :

Liceat dicere,ait, divino munere Romanos datos ad quidquid rude expoliendum , acî quidquid infectum faciendum, et loca hominesque elegantià et artibus passim exornandos.

Qu il soit permis de dire que les Romains ont été donnés à la terre pour polir tout ce qui était grossier, faire ce qui n’avait pas encore été accompli , et doter çà et là les peuples et les contrées des bienfaits des arts et de la civilisation.

Comparez l’état des Gaules, de l’Espagne, de la Bretagne, lorsque ces contrées étaient couvertes de cités florissantes, et qu elles vivaient dans une paix fortunée sous la protection de Rome, avec leurs forêts, leurs marais et leurs buttes sauvages avant leur soumission à l’empire, vous comprendrez alors les bienfaits inappréciables dus au génie conquérant des habitons du Tibre.

Hæc est, in gremium victos quæ sola recepit , Humanumque genus communi nomine fovit Matris non domina: ritu ; civesque vocavit Quos domuit, nexuque pio longinqua revinxit. (Armorum legumque païens, quæfunditinomnes

Imperium et primi dédit incunabula juris)

Hujus pacificis debemus moribus omnes Quod veluti patriis regionibus utitur bospes Quod sedem mutare licet; quod cernere Thulen Lusus, et horreudos quondampenetrare recessus;

Quod cuncti gens una sumus

Claudian, de Sec. Cous. Stilich. 160.

Rome est la seule qui ait accueilli les vaincus dans son sein, qui ait caressé tous les hommes eu les appelant du même nom , comme une mère , et non point comme une reine. Elle nommait citoyens ceux qu elle avait conquis ; Rome aux longues destinées les enchaînait ainsi par des

liens sacrés Source des hauts faits d'armes,

source des lois dont elle étend l'empire à tous,

Rome est le berceau des premiers codes

Grâces à l'influence de cette ville de paix, étrangers en des pay^s lointains, nous y vivons comme dans notre patrie; nous pouvons sans crainte entreprendre des voyages ; voir Tlmlé , comme en nous jouant, et parcourir des re-

traites horribles autrefois ; par elle enfin tous les peuples ne forment qu’un seul peuple!

C’est Rome encore qui a dirigé les croisades, dont les résultats sont si admirables; les croisades qui déchargeaient le sol de l'Europe du fardeau d une population guerrière, dont l’esprit chevaleresque trouvait en Palestine des combats tant désirés , en même temps qu’il se retrempait à la source de toute civilisation. C’est par de pareils bienfaits que Rome a mérité les noms de cité sainte , de lumière des nations, de mère du monde . Lorsqu’elle fut privée de ses honneurs, deux siècles après , à l’époque où le siège de l’empire fut transporté à Bysance; lorsque ses provinces furent envahies, et que ce magnifique ensemble de paix et de civilisation fut détruit par les invasions des barbares, alors même on vit Rome, trouvant dans la décadence des ressources nouvelles etinattendues, déployer au travers du monde, non pas ses légions ou ses consuls armés, mais une faible escorte d’apôtres, qui devaient propager dans l’univers entier la doctrine de Jésus, c’est-à-dire les principes de la charité jusqu’alors méconnue.

On aurait, certes, plus d’admiration pour ces migrations bienfaisantes des apôtres, imitées depuis par tant de zélés missionnaires, si la muse des poètes les avait accompagnés dans leurs expéditions périlleuses, de même qu elle présidait jadis aux conquêtes brillantes des légions de Rome. Nous pourrions citer plus d’un noble dévoùment, plus d’un courage héroïque , plus d’une résignation sublime, si la renommée était venue s’asseoir à côté de la croix , partout où elle a pénétré , comme elle se posait autrefois constamment à côté des aigles romaines. Cependant les vers d’un poète célèbre peuvent être appli-

DE TERRACINE A ROME

qués comme un chant prophétique aux efforts lointains des missionnaires de lËvangile :

Yisam Britannos hospitibus feros ,

Et lætum equino sanguine Concanum ; Yisam pharetratos Gelonos ,

Et Scytkicum inviolatus amnem.

Hor. , lib. ni , od. 4- Je verrai le Gelon sauvage,

Les Bretons inhospitaliers ,

Et ces peuples qui , pour breuvage , N'ont que le sang de leurs coursiers.

Trad. de Dard

Ainsi, par l’influence de la sagesse et de la charité, Rome a conservé 1 ascendant que lui avaient acquis d’abord sa valeur et sa magnanimité ; la prééminence qu elle a conservée dans toutes les périodes de sa vie, a réalisé cette parole fabuleuse de son fondateur. «Va dire aux Romains que les dieux veulent que ma Rome soit la reine de l’univers ! — La ville des villes , — le temple de l’équité , — le port où les nations trouveront leur salut ! — Abi, nuncia Romanis , cælestes ità velle ut mea Roma caput orhis lerrarum sit! (Tite-Live, i, 16. )

Telles étaient les pensées qui traversaient mon âme, tandis que je m’avançaisaumilieu delà campagne de Rome.

Maintenant la ville éternelle s’élargissait devant moi : elle offrait successivement à mes yeux ses tours , ses coupoles , ses longues lignes de palais, jusqu au moment où le dôme du Vatican , écrasant par sa magnificence tous les édi fi( es qui 1 environnent , eût complété ce tableau avec une majesté toujours croissante.

Bientôt l’obscurité le couvrit de ses voiles; je dépassai Torre di Mezza via, dernier port avant d’arriver à Rome.

La nuit était des plus sombres, lorsque j’arrivai à la porte de Saint-Jenn-de- Latran;je pus néanmoins distinguer dans l’ombre les murs élevés du Co-

Lorsqu’aux premiers transports d’une sensibilité vivement émue a succédé une disposition plus calme, quand l’observation vient remplacer l’émotion, voici la physionomie générale que Rome présente au voyageur : «Quoique cette belle cité, vue intérieurement, offre l’aspect de la plupart des autres villes européennes, elle conserve cependant un caractère particulier. Aucune autre n’offre un pareil mélange d’architecture et de ruines, depuis le Panthéon d’ Agrippa jusqu’aux murailles de Bélisaire, depuis les monumens apportés d’Alexandrie jusqu’au dôme élevé dans les airs par Michel-Ange. La beauté des femmes est aussi un trait distinctif de Rome, qui n’échappe pas à l’observation du voyageur. Lue singularité de cette ville , ce sont les troupeaux de chèvres, et surtout ces attelages de grands bœufs aux cornes énormes, couchés aux pieds des obélisques égyptiens, parmi les débris du Forum et sous les arcs où ils passaient autrefois dans les triomphes des généraux vainqueurs.

A tous les bruits ordinaires des grandes cités , se mêle ici le bruit des eaux que l’on entend de toutes parts, comme si l’on était auprès des fontaines de Blandusie ou d’Eaerie. Du haut des collines renfermées dans l’enceinte de Rome, ou à l’extrémité de plusieurs rues , vous apercevez la campagne en perspective, ce qui mêle la ville et les champs d’une manière pittoresque. En hiver, les toits sont couverts d’herbe comme les toits de cbaume de nos paysans. Ces diverses circonstances contribuent à donner à Rome je ne sais quoi de rustique qui va bien à son histoire. Ses premiers dictateurs conduisaient la charrue.

Elle dut l’empire du monde à des laboureurs, cL le plus grand de ses

poètes ne dédaigna pas d’enseigner l’art d’Hésiode aux enfans de Romulus : »

Ascrænmque cano liomana per oppida cavmen.

Virg., Georg. si.

Hésiode aux Romains va parler dans mes vers.

TracL. de Delille.

C’est ainsi que CMteaubriand décrit ce séjour qui nourrit les réflexions et qui occupe le cœur; ce séjour, où la pierre que le voyageur foule aux pieds lui parle, où la poussière que le vent élève sous ses pas renferme quelque grandeur humaine : ce séjour enfin qui, sur les débris de la république écrasée parle fardeau d’une puissance trop colossale, a vu naître un second empire plus saint dans son berceau, plus grand dans sa puissance que celui qui l’avait précédé, l’empire de Jésus !

Un tableau général de Piome antique me paraît devoir naturellement précéder celui des monumens qui font encore aujourd’hui l’admiration urbis et orbis. Indiquer toutes les sources auxquelles nous puiserons, toutes les célébrités qui nous aideront de leurs savantes élucubrations , serait une répétition de ce qui a déjà été dit en détail dans Fintroduction, La reconnaissance cependant m’empêche de passer sous silence les noms de MM. Raoul- Rochette et Canina, nos guides dans ces recherches.

La première Rome que fonda R.omulus ou d’autres avant lui, suivant les diverses opinions que je crois fort inutile de discuter ici , s’éleva sur le mont Palatin.

Suivant la version la plus accréditée , cette célèbre colline tire son nom de Pallanteum , ville d’Arcadie, d’où l’on prétend que partit Evandre , regardé comme le premier fondateur de Rome.

C’est ainsi du moins qu’en parle V irgile

dans ces quatre vers du huitième livre de l’Enéide :

Arcades his oris , genus a Pallante profectnm , Qui regem Evandrum comités , qui signa secuti, Delegere locutn , et posuere in montibus urbem , Pallantis proavi de nomine Pallanteum.

Un peuple qui d’Ëvandre a suivi les drapeaux, A sur les monts latins fondé ses murs nouveaux; Par les Arcadiens, leur ville est habitée;

Leur ancêtre Pallas, du nom de Pallantie ,

Fit appeler ces murs

Trad. de Delille.

Et d’une manière plus claire encore, le poète de Mantoue s’exprime ainsi sur le chef arcadien :

Tùm rex Evandrus, romanæ conditor arcis.

Le premier fondateur d’une cité romaine,

Evandre

Trad. de Delille.

Néanmoins on prétend, avec plus de raison peut-être , que Rome fut fondée par le fils de Mars et de Rhéa , l’an 7 53 avant hère vulgaire.

Romulus, à l’aide d’un couple de taureaux blancs, traça tout autour du Palatin un sillon carré , et la première base du retranchement fut formée de la terre même qu’on en retirait. Ce sillon était interrompu à chacun des points où devait être une entrée, et c’est de là que vient ce nom de porte , parce qu’on avait pjorté la charrue en cet endroit.

Rome était ainsi renfermée dans un espace quadrilatère , ce qui lui fit donner par les anciens le nom de quadrata .

Lorsqu’on fortifia cette enceinte de murs et de tours pour la protéger contre les armes des Sahins , plusieurs portes furent nécessairement ménagées. Le nom de trois seulement d’en-

tv

tre elles nous est parvenu; l’une dite Mugonia , placée à l’endroit où Rcmulus commença son sillon ; une autre , la Romana ou JRomanula , au centre

ROME

du côté oriental de la colline ; la troisième se nommait Trigonia ; j’ignore sa situation. D après les conventions établies entreRomulus etTatius, après la guerre des Sabins, on adjoignit à la ville nouvelle certaines parties de deux autres collines nommées le Quirinal et le Cœlius. Romulus occupait cette dernière ainsi que le Palatin : Tatius s’établit sur le Quirinal et sur une partie du Tarpéïen. Numa Pompilius étendit encore l'enceinte des murailles en renfermant la partie du Quirinal qu'avait habitée Tatius, ainsi que les autres étrangers qui s étaient joints au peuple romain. Le Cælius , qui du temps de Romulus avait été déjà habité, fut renfermé dans des murailles parT ullus Hostilius, successeur de N uma, lorsqu’après la destruction d’Albe il conduisit les babitans pour augmenter la ville nouvelle.

Afin que cette montagne fut plus fréquentée , Tullus y fixa sa demeure.

Denys d'Halicarnasse et Tite-Live racontent que , sous Ancus Martius, l’Aventin fut réuni à la ville au moyen d’une enceinte de murailles et de fossés. Les gens de Thélène, ceux de Polytore et d’autres villes subjuguées à cette époque, furent transportés dans cette nouvelle enceinte. Sous le même Ancus Martius, la partie du Janicule qui regarde l’Aventin fut aussi entourée de murailles, afin den faire un endroit fortifié , destiné à protéger les Romains, qui naviguaient sur le fleuve, contre les attaques des Etrusques ; et le pont Sublicius joignit cette nouvelle partie à la ville.

Il est évident que toute cette enceinte avait été construite avec peu de solidité et même grossièrement , ainsi que le rapporte Denys d’Halicarnasse. Tarquin f Ancien entreprit de la réédifier avec de grandes pierres taillées rcgu- R.

fièrement : il fut détourné cle son projet , d’abord par la guerre qu’il fit aux Sabins , puis par sa mort. Servius T ullius, son successeur, non-seulement eut la gloire de conduire à terme les projets de Tarquin , mais encore adjoignit le Yiminal et l’Esquilin à la ville , ainsi que cette partie du Quirinal qui n’avait pas été renfermée dans les murs lors de la première enceinte faite par Numa.

Pompilius est le dernier roi qui ait reculé les murs de Rome, et qui, joignant au Palatin , au Capitolin , à l’Aventin , au Cælius et au Quirinal les deux autres collines , le Yiminal et l’Esquilin , finit par enfermer dans la même enceinte les sept montagnes , sans y comprendre néanmoins la partie du Janicule réunie par Ancus Martius; cette partie semble , lors des premiers temps de Pvome , n’avoir été considérée que comme une simple forteresse.

Il n’est peut-être pas hors de propos d’indiquer ici les opinions les plus répandues sur l’étymologie des sept collines de la ville éternelle.

Le Palatin tire son nom d ePallantiunij ville d’Arcadie ; néanmoins on a voulu le dériver de Pallantia , épouse du roi Latinus. Pallantia ne viendraitelle pas elle-même de Pallantium ; car ici, comme dans une multitude d’autres points d’archéologie et d’étymologie, on reconnaît un rapport frappant avec cette question débattue dans l’école. « An gallina ab ovo , aut ouum à gallina ?La poule vient-elle de l’œuf, ou l’œuf de la poule?» Mais revenons à nos collines. — Le Capitole, dans le principe, s’appelait SaLumius , de Saturne^ que l’on croyait avoir séjourné sur cette montagne: il prit ensuite le titre de Capitole , suivant MM. de l’Encyclopédie, de caput Oli , la tête d’Olus, homme forL inconnu, que l’on

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trouva sous le gouvernement de Tarquin l’Ancien, en posant les fondemens du temple de Jupiter très-bon et trèsgrand. « Opt. Max. que.» — L’Aventin, dit-on , tire son nom ab A Abus , c’està-dire des oiseaux qui le fréquentaient, ou suivant d’autres opinions, car elles ne pèchent pas par le manque de variété, ab Adventu, c'est-à-dire de l’arrivée de ceux qui accouraient au temple de Diane commune , situé en cet endroit. ■ — Le Gæîius doit le sien à Cælis Yibenna , capitaine des Etrusques, qui, sous Romulus , occupèrent cette partie ; mais avant il portait le nom de Querquelulatius , à cause des chênes qui ombrageaient ses flancs.

Romulus Quirinus donna son nom au Quirinal , où l’on éleva un temple à son honneur. — Le Yiminal fut ainsi nommé, de l’Autel de Jupiter P imineus. Quant à l’étymologie de l’Esquilin , on croit pouvoir la dériver ab Esculis , c’est-à-dire des légumes qu’on y cultivait.

Le Janicule placé au delà du Tibre , et qui n’était pas compté au nombre des sept collines sacrées , doit son nom à la ville que Janus avait fondée.

Hanc Janus pater. . . . çondidit urbem.

Æneid., liv. vni.

Essayons de donner au lecteur une description rapide de la situation de Rome.. Cette ville occupe le centre d’un vaste bassin compris entreJes montagnes de la Sabine, celles de l’Etrurie et la mer. Ce bassin, dont la base est évidemment volcanique, offre une surface rendue très-inégale parles boursouflures des volcans. Ses collines sont presque partout couvertes de terre végétale etd’alluvions amenées par le Tibre et ses affhiens. Ce fleuve la traverse du nord au sud, et forme par ses méandres une ligne de la forme d’un S à

l'emplacement où s’élève la ville de Romulus. Cette ville, comme on sait , est posée sur sept collines, que, par la succession des temps, les débris des édifices et l’action de la nature ont presque égalisées. A cette époque primitive, les vallées qui s’étendaient entre ces collines n’étaient encore que des marais presque impraticables, formés par les inondations du Tibre, et dont le nom de Velabrum , donné au quartier situé entre le Capitole et le Palatin, et celui de Carinœ , que porta l’une des principales rues de Rome ancienne, sont restés jusqu’à nos jours, dans le nom de la vieille église de San- Giorgio in Velabro , des témoins irrécusables. Placées dans l’ordre suivant, dans la direction du nord au sud, elles décrivent les trois quarts d’un cercle. Le Quirinal est à la partie la plus septentrionale , le Viminal , l’Esquiîin, le Cælius, l’Aventin , forment un cercle dont le mont Capitolin et le Palatin occupent le centre.

La plupart des maisons étaient construites de branches d’osier « domus cratitiæ » , avec les intervalles remplis de terre : les toits étaient de chaume « culmina » . La maison de Romulus lui-même , telle que la virent Ovide et Yirgile, réparée de siècle en siècle, et conservée sous sa forme antique avec des élémens toujours nouveaux ^ n’était pas autrement construite. Rome, au temps de sa plus grande prospérité , montrait avec orgueil ce monument de son premier â e ; elle jouissait ainsi de sa fortune en contemplant son berceau.

Cette ville ressemblait alors moins à une ville qu’à un grand bourg où les maisons alternaient avec des prés, des bois et des champs. Ces maisons étaient tout isolées , d’où vient le nom d’îles «insulæ», qui par la suite

ROME

ne se donna plus qu’aux demeures des pauvres gens.

E/iceùite de Servius . Le cercle que décrivait l’enceinte des murailles élevées par Servius Tullius, réclame plus que tout autre l’attention des curieux, caria ville proprement dite ne fut pas entourée d’autres murailles jusqu’à l’époque de la décadence de l’empire romain . sous Aurélien. Denysd Halicarnasse rapporte que cette enceinte avait été construite sur la crête des collines et des roches escarpées que la nature elle-même rendait des défenses importantes, où les travaux de l’art étaient presque inutiles.

L’autre partie de la ville qui longeait le Tibre se trouvait défendue par ce fleuve; le côté où l’attaque était le plus facile, était protégé par des fortifications : on avait pour cela exécuté un large fossé qui, dans les endroits les moins vastes , présentait une largeur de cent pieds et une profondeur de trente. Sur les bords s’élevait un mur adossé à un terre-plein, d’une hauteur telle, qu’il se trouvait à l’abri des béliers et des excavations que l’on aurait voulu entreprendre pour le détruire. Cette ligne de défense occupait sept stades ( environ sept cents toises).

Denys d'Halicarnasse dit , à propos de l’étendue des fortifications qui environnaient la ville de son temps , sous Auguste, que si l’on voulait juger de l’étendue des murs , il serait certes difficile de l’apprécier d’une manière positive, à cause des nombreux édifices particuliers qui avaient été élevés à l’entour; néanmoins quelques vestiges des murailles facilitaient la comparaison avec les murs d’Athènes, et prouvaient que la longueur de ces derniers était de très-peu inférieure à celle de l’enceinte de Rome.

D’après une telle assertion, et connaissant par Thucydide quelle était la véritable enceinte de la ville de Minerve j Rome devait avoir 65 ou 70 stades {environ 7,000 toises) de tour, ou trois lieues. Cette étendue égale la partie de Paris comprise entre les anciens boulevarls , à partir de l’Arsenal jusqu’à la place Louis XV, et des Invalides au jardin des Plante s. A l’aide de ces indications , à peu de différences près, on retrouve dans le plan de Rome la ligne décrite jadis par les murs de Servius, puisque la forme des montagnes qu’ils embrassaient a vraisemblablement peu varié , ainsi que le cours du fleuve qui servait de limites à presque toute la ville.

Dans la partie des murailles qui joignaient le fleuve à la montagne on pense qu’il y avait trois portes. La première s’élevait près du fleuve, et conduisait évidemment dans un chemin qui passait derrière la scène du théâtre de Marcellus. Dans plusieurs extraits de Tite-Live , où cet historien décrit diverses inondations qui s’étendirent de ce côté, on voit quelle' se nommait Flumentana. Il est probable que la seconde correspondait au milieu du Forum olitorium , et conduisait de là à la partie antérieure du théâtre de Marcellus et au portique d’Oclavie :

on pense que c’était la porte triomphale par où les généraux couronnés entraient dans la ville. La troisième, située au pied du mont Tarpéien , portait le nom de Carmentalis qu elle devait au temple ou à l’autel de Carmen ta, mère d’Evandre.

De ce point, les murs de Servius montaient sur la crête septentrionale du Tarpéien, et, se joignant aux roches que l’on sait avoir été fort escarpées en cet endroit, ils formaient l’enceinte de la citadelle, qui occupait ce

point. Côtoyant ensuite l’autre élévation du Capitole, où se trouvait le grand temple de Jupiter, ils descendaient près du tombeau de Bibulus, qui, d’après l’usage des Romains de ne pas enterrer les morts dans la ville, devait être assez éloigné de l’enceinte.

De la vallée qui s’étend entre le Capitole et le Quirinal , les murailles de Servius suivaient la direction des hauteurs, parvenaient au sommet du Quirinal ; puis , rasant le pied de la colline, ils passaient le long de la partie supérieure des jardins Colonne.

Les substructions qui supportaient lancien grand temple bâti dans cet endroit indiquent clairement la situation des murs. Les grandes murailles qui renferment la partie septentrionalé des jardins du palais Pontifical sur le Quirinal démontrent pareillement les directions que prenait l’enceinte de Servius.

A l’extrémité orientale de cet endroit, en passant près du cirque de Flore, situé non loin du palais Barberini, les murs arrivaient à l’emplacement des célèbres jardins de Salluste, au-dessus du cirque construit dans cette villa fameuse. Un petit reste de muraille en pierres carrées passe pour avoir appartenu à la muraille de Servius. Dans toute l’étendue des murs qui longeaient la partie du Quirinal que nous avons décrite, on distinguait, au nombre des portes qui nécessairement y avaient été ouvertes pour communiquer au Champ-de-Mars, la porte Sanguinis et la Salutaris. La première tirait son nom du Sacellum de Sancus, fort peu éloigné de là , et que l’on place au sommet de la hauteur de Monte- Cavallo; et la Salutaris , ainsi nommée à cause du voisinage du temple Salutis, est assez généralement placée au sommet de la haute montée du Quirinal, à

l’endroit connu aujourd’hui sous le nom des Quatre-Fontaines.

Près de l’extrémité supérieure du cirque de Salluste, le Quirinal s’unissant avec la colline des jardins (l’Esquilin) et le Viminal, cesse de se faire distinguer par son élévation. C’est donc ici que devaient commencer les célèbres fossés de Servius. Aussi estce d’un commun accord que I on place précisément en cet endroit la porte Collina , qui correspondait avec la Via Antiqua.

D’ap rès l’autorité des écrivains précités, on établit qu’au milieu de ce fossé se trouvait la porte Yiminale , sur la colline du même nom.

Depuis l’endroit où l’on place la porte Esquiline jusqu’au Cælius, les murailles, en suivant une direction du nord au sud, côtoyant la déclivité de la seconde élévation de l’Esquilin , traversaient la voie qui porte aujourd’hui le nom de Lavicana.

Les murs de Servius, en montant cette vallée j usqu’au sommet du Cælius, tournaient autour delà partie de la ville qui se trouve en face de la basilique de Saint-Jean-de-Latran , et arrivaient jusqu’au point le plus étroit de la vallée qui sépare le Cælius de l’Aventin, où l’on croit qu’était la porte Capena.

Depuis cette porte, les murs montaient sur l’Aventin , descendaient jusqu’au Tibre près du pont Sublicius.

Au delà du Tibre, dans l’enceinte élevée premièrement par Ancus Martius pour former une citadelle sur le Janicule, il paraît que les murailles s’étendaient dans la plaine du côté de la montée de Saint-Pierre-in-Montorio, et après avoir environné la tota lité du Janicule elles descendaient dans la plaine près du mont Palatin.

Tel était l étal de la ’ville aux temps d'Auguste.

Tous les faubourgs, bâtis à l’entour de l’enceinte de Servius, étaient habités. Ils étaient fort nombreux , mais aucune muraille ne les défendait, et ils -se trouvaient ainsi exposés aux excursions des ennemis. Quiconque en les voyant aurait voulu calculer la grandeur de Rome , se serait probablement trompé, car il n’aurait trouvé aucun signe certain de l’endroit où commençait la ville et de ses limites. En effet, les faubourgs , qui s’unissaient à Rome, présentaient au spectateur le tableau d’une ville infinie. C’est ainsi que chez nous on ne pourrait apprécier l’étendue de Paris, si l’on voulait y adjoindre les faubourgs, tels que Passy, la Gillette et autres qui composent la banlieue. On voit, par une lettre de Cicéron, que de son temps il avait été déjà question d’augmenter l’enceinte de Rome , en y comprenant une partie des habitations qui dépassaient les murs de Servius , et cet agrandissement devait joindre par un mur nouveau , à partir du Ponle-Milvius (le Ponte-Molle d’aujourd’hui), le mont Vatican aux sept côllines , et tout le Champ -de -Mars. Mais le génie de l’empire, le dieu Terme, ne souffrait «las qu’on le déplaçât ainsi : il devait cester immuable dans ses anciennes limites ; et la religion , pour qui toute espèce de mouvement est toujours à craindre , détourna les Romains de rien entreprendre contre une enceinte devenue sacrée. Sylla et Jules César ©'logèrent pas toucher à ces limites.

Aug uste lui-mème, qui agrandit beaucoup la ville en y ajoutant de nouvaux quartiers , n’éleva pas de nouveaux murs. Dès lors tout ce qui tenait à habiter dans l’enceinte de l’ancienne Rome dut s’entasser à un point pro- R.

digieux. Il fallut bien que les maisons prissent en hauteur le développement qu’elles ne pouvaient avoir en espace.

La population reflua jusque sous les toits portés à une excessive élévation ; c’est ce qu’atteste, en termes péremptoires, l’écrivain de cette époque qui a le plus d’autorité dans ces matières , Vitruve , et ce que justifie le tableau des embarras et des accidens de Rome tracé par Juvénal.

Enceinte d’ A urélien. — L’empereur Aurélien , connaissant l’état où était réduite l’enceinte des murs de Ser~ vins, conséquence de l'immense agrandissement de la ville , la voyant découverte, et sentant la nécessité de mettre les habitans à l’abri des invasions ennemies, se détermina à faire élever une nouvelle enceinte qui comprendrait la majeure partie de l’espace habité. Cette ligne de clôture , quoique reconstruite à différentes époques, est néanmoins , encore aujourd’hui , l’enceinte de Rome moderne au delà du Tibre.

Ces murailles , dont l’achèvement est dû à Probus, furent construites en briques, et différaient essentiellement des premières, qui, comme l’on sait , étaient en pierres carrées : les murs de briques, par économie et à cause de la promptitude que nécessitait le travail, furent joints aux fragmens anciens ou à des restes d’édifices, soit privés, soit publics. L’amphithéâtre Castrense , la pyramide de Caïus-Cestius , et divers autres monumens anciens , furent compris dans la ligne des murailles , comme on peut le reconnaître encore aujourd’hui.

Les principales portes , qui dans les travaux d’Auréîien remplacèrent celles de l’enceinte de Servius, sont les suivantes : la Flaminienne, sur la voie du même nom , située probable-

ment fort près de la porte du peuple du côté du mont Pincio; ensuite, vers l’orient, on trouvait la porte Pinciana, fermée aujourd’hui; la Salaria venait ensuite , puis la Nomentana , sur la route qui conduit à Nomento : elle était à peu de distance de la nouvelle porte Pie, près du logement des prétoriens ; elle fut murée lorsque l’on construisit Cette dernière. A l’endroit où les murs se joignent à ceux du côté méridional des logemens des prétoriens, on trouve une autre porte vulgairement connue sous le nom de Chiusa, parce qu’elle est fermée depuis fort long -temps; celle Saint-Laurent, établie dans un arc du monument des eaux Martia, Epulia et Julia, sur la route qui conduit à Tivoli, passe pour être la porte Tiburlina des anciens.

La porte Majeure qui est, comme la précédente , établie dans un arc du monument des eaux Claudia - Aniene-Nuovo, doit être la porte Prénesline, puisque c’est par-là qu’on se rendait à Preneste. Après la nouvelle porte Saint-Jean , on voit la porte Asinaria, aujourd’hui fermée, et ainsi nommée de la voie du même nom. A l’endroit où les eaux Marrana entrent dans Rome, il existe une porte antique dont on connaît seulement le nom de Metronîa quelle avait au moyenâge; la porte qui vient ensuite se nommait Latina, de la voie quelle traverse; la porte Saint-Sébastien est peu éloignée de là , c’est 1 ancienne porte Appienne sur la voie du même nom; près de là on voit aujourd’hui la porte Saint -Paul, l’ancienne porte d’Ostie , qui conduisait à cette ville.

Sur le sommet du Janicule, à l’emplacement de la nouvelle porte de Saint- Pancrace, existaient la porte et la voie Aurélienne. Dans la ligne

des murailles qui suivaient le fleuve, entre les portes Janicule et Flaminienne, on présume qu’il y avait à l entrée du pont triomphal une porte connue sans doute sous le même nom.

Division de la ville en quatorze régions. Publius Victor, Sextus Rufus, et d autres auteurs qui se sont occupés de la topographie de Rome, nous enseignent que la ville se divisait en quatorze régions. Cette division était déjà établie du temps d’Auguste, ainsi que le rapporte Suétone; mais une grande partie des édifices qui composaient ces régions devait se trouver au delà de ! enceinte de Servius. Il paraît que presque toutes ces régions se trouvaient comprises dans celle d’Aurélien.

On voit dans Suétone qu’Auguste divisa la ville en mille vici , distribués dans les quatorze régions. Un piédestal du musée du Capitole, rapporté à l’époque d’Adrien , conserve la dénomination des vici de cinq régions.

Je ne puis mieux terminer cette notice delà topographie de la Rome antique qu’en transcrivant ce passage de Strabon, qui lui fut inspiré en visitant cette ville à sop époque la plus florissante, c’est-à-dire au commencement du gouvernement impérial.

«Les Grecs ont la réputation de gens habiles dans l’art de bâtir, de bien connaître la construction des murs et des portes. On sait aussi combien leur pays est fertile; mais les Romains ont apporté les plus grands soins aux dé* tails ordinairement négligés par les Grecs , comme le pavage des rues , la construction des aquéducs, celle des égouts pour décharger dans le Tibre les immondices de la ville. De belles routes ont été ouvertes, soit en aplanissant et en creusant les montagnes, soit en élevant et en comblant les lieux

ROME

bas pour faciliter le passage des chars qui transportent les marchandises.

Ils ont bâti des cloaques garnis de routes de pierres , dans lesquels peut passer une voiture chargée de foin ; et telle était l’abondance des eaux conduites par les aquéducs, qu’on aurart dit autant de fleuves coulant par la ville. T rès-peu de maisons manquaient de conserves et de conduits d’eau et de fontaines abondantes. Marcus Agri ppa apporta les plus grands soins à ces améliorations. La ville lui doit aussi d’autres ornemens qui la rendent plus belle encore. En vérité, les anciens Romains étaient si curieux des choses d'une importance majeure, qu ils s’embarrassaient fort peu des embellissemens de détail. Mais leurs descendans , et surtout ceux qui vivent de notre temps, non-seulement n’ont pas négligé les constructions d’utilité réelle, mais ils ont encore enrichi leur cité d’une quantité de superbes édifices , où l’on remarque les progrès du luxe et du goût.

Jules César, Pompée, Auguste, ses en fan s , sa femme, sa sœur, ses amis, ont fourni tout l’argent nécessaire à ces travaux. Le Champ-de-Mars en est une preuve. Outre l’aménité du sol, l’art l’a enrichi des dons les plus précieux. L’admirable étendue de cet emplacement offre un espace immense à la multitude qui vient s’y exercera la course, aux jeux des chars, des chevaux, de la paume, du cirque et de la lutte. Les édifices qui l’environnent, l’herbe toujours verte qui le couvre, les collines qui le couronnent du côté opposé au fleuve, offrent un spectale auquel 1 étranger peut difficilement s’arracher. Près de cette plaine on en trouve une autre limitée par de nombreux portiques , des bois sacrés, trois théâtres, un amphithéâtre, des temples somptueux ; et tous ces édifices

sont tellement rapprochés qu’il semblerait qu on a mêlé une ville à une autre. Les Romain s regardent le Champde-Mars comme sacré par-dessus les autres, ils y ont élevé les tombeaux des citoyens les plus illustres. Le plus célèbre est celui que l’on nomme le Mausolée. Il est bâti sur une base de marbre , près des bords du Tibre. Des arbres toujours verts l’ombragent jusqu’à son sommet : la statue de César Auguste, coulée en bronze, le couronne. Auprès sont les sépulcres de César, de ses parens et de ses amis.

Derrière est un grand bois, avec de superbes routes disposées pour la promenade. On voit , au milieu d’un champ , un espace fermé dans lequel César fut brûlé après sa mort. L’enceinte est construite en marbre blanc , et environnée de gri es de fer. L’intérieur est planté de cy près

» Lorsque le voyageur, en entrant dans le Forum antique, considère l’aspect des monumens , des portiques et des temples, lorsqu’il examine le Capitole, les édifices quel’on y a élevés, ceux qui ornent le Palatin et le portique de Li vie, i l oublie facilement tout ce qu’il a vu à l’étranger. »

Telle étai t Rome peu de temps après la mort d’Auguste , lorsque Strabon la visita. Dans la suite elle fut encore plus richement ornée. Aussi devintelle supérieure à toutes les villes de l’empire.

De tous ces détails on peut conclure que Rome occupa d’abord le seul mont Palatin , s’étendit ensuite sur le Capitolin; de ià sur le Quirinal, le Cælius, l’Aven Lin, l’Esquilin et le Yiminal , embrassant ainsi une grande partie de la plaine étendue le long du Tibre vers le nord ; c’est en cet endroit qu’était situé le célèbre Champ-de-Mars, Ainsi , Rome était placée dans «n heu

salubre ^ au milieu d’une région pestilentielle, comme le dit Cicéron dans sa République. Les régions et les vici avaient à leur tête des inspecteurs chargés de maintenir le bon ordre : on les nommait curalori, denunciaLori ,

vico-magistri , etc Le nombre des

quatorze régions fut conservé jusqu’aux derniers temps de l’empire, lorsque la ville fut entourée de nouvelles murailles; elles tiraient leur nom de leur position et des édifices quelles renfermaient; les voici : I. La Porta Capene; II. la Celimontana ; III. l’Isis et Sérapis ; IV. le temple de la Paix; V. l'Esquiline; VI. l’Alta Semita; VII. la via Lata; VIII. le

Fo RUM RoMANUM ; IX. LE CIRQUE DE Flaminius; X. le Palatium; XL LE grand Cirque ; XIÎ. la Piscine publique ; XIII. l’Aventin; XI V. la Tk anstiberine.

Après ce coup d’œil rapide sur l enscmbie de Rome, examinons en détail les ruines sans nombre et les monuraens de cette ville célèbre. Commençons d’abord par ses collines, en l’honneur desquelles les Romains d’autrefois faisaient annuellement une fête solennelle. La plus célèbre est sans contredit le mont Capitolin. Il eut difiérens noms à diverses époques :

d’abord on l’appela mont Saturnin, à cause de Saturne qui s’y établit avec son peuple, et qui y bâtit une ville appelée Saturnia. Depuis, sous Roui: dus , il prit le nom de Tarpéien , de Tarpeia, vierge romaine, fille de Spurius Tarpeius, tué par les Sabins.

En me rendant au Capitole par la via Lata ( large route) , rue qu’on nomme aujourd’hui il Corso, ou le Cours, à cause des courses de chevaux exécutées annuellement en cet endroit, je sentis mon cœur battre violemment.

Le Capitole! Ce mot résume toutes les gloires, tous les triomphes du peu-

ple romain! Là était le palais de la nation, le siège de son pouvoir; c’était, suivant l’expression de Cicéron, le conseil public de l’univers. Je me le représentai encore, d’après la description de Virgile , comme un roc escarpé fcouvert de forêts profondes, et déjà toutefoislaissant avec orgueil entrevoir ses destinées futures.

Hinc ad Tarpeiam jedem, et Capitolia ducit Aurea nune, olim sjlvestribus horrida dumis.

Jam lùm relligio pavidos terrebat agrestes Dira loci;jara lùm sylvam saxumque tremebant.

Hoc nemuSj bunc, inquit, frondoso ■verlice eollem ( Quis Deus , incertum est,) habitat Deus. Arcades ipsum Creduntse vidisse Jovem , cùm saepè nigrantem Ægida concuteret dextrâ , nimbosque cieret.

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