‹ L'Italie (volume 2)Chapitre 5 sur 15 · Æ»., VIII · texte numérisé non relu

Æ»., VIII

Enfin s’offre à leurs yeux la roche Tarpéienne , Ce futur Capitole où la grandeur romaine Etalera son marbre et ses colonnes d’or : lies ronces , des buissons le hérissent encor. Déjà le peuple, ému d’une pieuse crainte, Pressentait ses destins et sa majesté sainte;

Déjà ce mont, ce roc le frappait de terreur.

« Voyez là haut ces bois , dont la muette horreur

• Aujourd’hui même encore inspire l’épouvante

• Quel dieu réside au fond de leur nuit imposante? »On ne sait, mais un dieu réside dans ces bois

» Même, je m’en souviens, nos bergers onteentfois

• Cru voir.danstoutl'êclatdesagrandeursuprême ,

• Sur ce terrible mont tonner Jupiter même.

Delille.

Il me semblait que j’allais voir les sénateurs assis dans leurs chaises curules et discutant , sous la présidence de deux consuls, les intérêts de la république ; ou bien je me figurais encore un de ces jours glorieux dans lesquels on menait en grande pompe au Capitole les triomphateurs, couverts d’or,

de pourpre et de fard L’illusionne

fut pas longue. Je ne vis qu’un immense escalier, ou plutôt une rampe douce, conduisant au sommet de ce mont qui ne conserve plus rien d’ancien que le titre et les souvenirs.

Reconstruisons-le donc par la pensée tel qu’il était aux temps antiques; no is dirons ensuite ce qu’il est aujour-

ROME. a5

d'hui. Le mont Capitole a la forme d'une ellipse irrégulière , échancrée vers l'ouest: aux deux extrémités s’élèvent deux sommets ; celui du nord porta le nom de Capitolium ; l’autre celuid'Arx , parce qu on y construisit la citadelle de Rome. Entre ces deux sommets s’étend une petite vallée appelée Intermonlium. Elle est maintenant bien moins profonde qu autrefois.

En effet, Rome moderne est souvent élevée de plus de quarante pieds audessus de Rome ancienne, et les vallées qui séparaient les collines ont été comblées par les ruines des édifices voisins.

Le Capitole était en même temps une forteresse et un sanctuaire. Romulus , le premier, y éleva un temple à Jupiter F érétrien ; Tarquin l’Ancien, Servius Tullius et Tarquin le Superbe continuèrent les travaux commencés par Romulus. Quelques années après l’expulsion des rois, le consul Horace Pulvillus eut la gloire de les compléter avec une solidité et une magnificence auxquelles les âges suivans, selon l’expression de Tacite , ne purent ajouter que des ornemens et des richesses. Le temple fut détruit pendant les guerres civdes de Marins et de Sylla , et reconstruit quelque temps après. Mais bientôt il devint la proie du feu dans cette rixe sérieuse qui s’éleva entre les partisans de Vitellius et de Vespasien , dans le Forum et jusque sur les flancs du mont Capitolin. Il faut voir les élans de douleur de Tacite au sujet de cet incendie, qu’il considère comme le plus grand désastre que Rome ait jamais éprouvé.

Id facinus post ronditam urbem luctuosissimum fœdissimumque populo rornano accidii : nullo externo hoste, propitiis, si per mores nostros liceret, diis, sedem Jovis optimi maximi, auspicatô a majoribus, pignus iœperii, conditam, qaam non Porseuna deditâ urLe nequc

Galli capta, temerare potuissent, furore principum exscindi!

C’est l’événement le plus déplorable et le plus honteux pour le peuple romain, qui soit arrivé depuis la fondation de Rome. Point d'ennemis au dehors; les dieux propices, si toutefois nos mœurs permettent qu'ils le soient; et le temple de Jupiter très-bon et très-grand, ce gage de notre puissance consacré par nos aïeux, que ni Porsenna en livrant la ville, ni les Gaulois après s’en être emparés , ne purent souiller, ce temple a été consumé par la fureur et les discordes des premiers citoyens !

Il est facile de comprendre î’indigDalion de Tacite en présence d’un événement cfui devait affliger tout Romain.

Dans ie temple de Jupiter Férétrien , étaient déposées les archives publiques et les souvenirs les plus précis de l’histoire romaine.

Cependant, sous le règne de Vespasien , et. sous celui de Domitien son fils, le Capitole sortit de ses ruines entouré d’une splendeur nouvelle , et orné avec une magnificence toute royale. Les édifices qui furent reconstruits alors eurent sans doute la même destination qu’avant l’incendie; mais on accorda plus de soins et d’attention à la symétrie , à la magnificence, et surtout à la majesté. L’entrée qui regarde le nord conduisait sous un arc de triomphe, au centre de la colline , et vers un bosquet sacré nommé X Asyle , consacré par Romulus. Deux temples se partageaient le sommet oriental du mont Capitolin. A droite, celui de Jupiter Férétrien, à gauche celui de Jupiter Custos ( gardien ) , dominaient des temples voués à des divinités inférieures, à la

fortune, à la fidélité, etc ( PI. 125).

Au milieu, une pyramide circulaire, formée par une réunion d’édifices majestueux, indiquait la demeure du protecteur de l’empire, de Jupiter Capitolin. Le sommet du temple était supporté par un nombre infini de belles colonnes : l’intérieur était orné avec

tout le raffinement des arts , et les dépouilles du monde entier avaient contribué à l’enrichir. Au centre de l’édifice les images de Junon et de Minerve étaient placées à gauche et à droite de Jupiter, qui, assis sur un trône d’or, brandissait d’une main la foudre vengeresse, et portait de l’autre le sceptre de l’univers.

Que ces lieux sont riches d’intéressans souvenirs ! Là les consuls étaient accompagnés par le sénat réuni , pour être revêtus de leurs insignes militaires, et pour implorer la bienveillance des dieux avant de marcher aux combats.

Là se rendaient les généraux vainqueurs , pour suspendre aux murailles du temple les trophées des vaincus, pour offrir à Jupiter, avec des hécatombes sacrées , les monarques enchaînés et tributaires de Rome. Dans cette enceinte vénérée aux momens de détresse et de péril ,les sénateurs se réunissaient pour délibérer en quelque sorte sous les yeux des divinités tutélaires de la patrie ! G est là que les lois étaient promulguées comme une émanation toute divine : on les conservait aussi dans ce temple comme un dépôt confié aux soins des immortels.

Aux portes de ces édifices resplendissansd’or et de gloire, s’élevait humble et modeste, rappelant la simplicité desanciens temps, un monument bien cher aux Romains véritables. ... le palais de Romulus.

Si vous cherchez, dit Mars (dans Ovide), quel était le palais de mon lils ; regardez cette maison construite avec des joncs et du chaume. C'est sur la paille qu'il goûtait les charmes du sommeil; et cependant de ce lit modeste il a pris place dans les cieux.

Quæ fuerit nostri , si quæris, regia nati : Adspice de canna straminibusque domum.

In stipula placidi carpebat munera somni : i.t tamen ex illo venit in astra toro.

Qvid., Fast -, lib in.

On pense bien que le temple de Romulus disparut dans la conflagration générale que nous avons déjà signalée.

Mais, hélas ! il n’est pas le seul monument qui ait eu un pareil sort. Palais , temples , statues , les flammes ont tout dévoré ; il n’est resté que le roc immobile , de vastes ruines et de hautes murailles. Le nom lui-même de Capitole a subi l’influence des temps , on l’a échangé contre la dénomination demibarbare de Gampidoglio.

Les bâti mens qu’on voit aujourd’hui sur le Capitole (PI. 122 et 123) sont entièrement dus aux modernes. Du côté opposé au Forum Romanum , une seule rampe douce conduit au sommet du mont , ou plutôt du monticule, où se trouve une petite place , nommée le Campicloglio ; deux lions antiques ornent le pied de la rampe , et deux colosses d’un travail médiocre dominent le sommet. On les appelle Castor et Pollux, et ils ont chacun un cheval colossal aussi , mais qui cependant , suivant le mot de.Simond (Voyage en Italie), paraîtrait sortir de leurs poches, s’ils en avaient, au lieu d’être tout nus. A côté de ces statues sont deux trophées en marbre , appelés trophées de Marius, mais que des antiquaires croient avoir été érigés en l’honneur deTrajan, pour les victoires remportées sur les Daces. On voit ensuite deux statues, l’une de Constantin Auguste , l’autre de Constantin César, que l’on a trouvées dans les thermes de Constantin, sur le mont Quirinal ; puis deux colonnes , dont celle de droite en mon»

tant est l’ancienne colonne milliaire , qui' marquait le premier mille de la voie Âppienne,où on la trouva en 1 585. L’autre colonne n’a été faite que pour lui servir de pendant. Vient enfin la célèbre statue équestredeMarc-Aurèle, en bronze, trouvée dans le Forum Tra-

ROME

janum , et placée au centre de la petite place du Capitole. Cette statue de bronze est la seule, dit- on, qui soit restée de l’ancienne Rome. C’est un chef-d'œuvre (PI. 123).

Sous l'empereur Claude, les statues de ce genre se comptaient par centaines. « L’amour-propre des particuliers et le caprice des princes avaient multiplié ces monumens de luxe pour les plaisirs de la vanité. Les arts profitaient de ces folies. Il ne faut donc pas s'en plaindre. César, le premier, accorda les honneurs du bronze à son cheval : Auguste ne fit pour le sien que les frais d’un tombeau; Caligula, comme on sait, voulait élever au consulat son incitatus , mais il n’en eut pas le temps, et c’est dommage. Néron avait déjà revêtu le sien de la robe sénatoriale. Que n’eût-il pas fait s’il eût vécu ? Comme Auguste , Adrien se contenta des regrets du tombeau pour son Borystliène ; mais Yérus honora son coureur d’une statue dor. A qui devons-nous le monument de Marc- Aurèle? on l’ignore. Comment échappa-t-il aux ravages du temps ? il serait difficile de le dire. Ce qu’on sait bien quand on l’a vu , c’est que l’incomparable bronze est le seul de ce genre qui se soit conservé du nombre immense possédé par Rome antique.

A cette cause de curiosité se mêle un sentiment d’amour et de respect qu’inspirel’image de l’empereur philosophe.

Il est représenté parlant au peuple; il étend la main en se penchant un peu : cette main n’est pas armée du bâton de commandement; le père de la patrie veut faire passer tous les sentimens de son âme dans l’âme de ceux qui l’écoutcnt : ce n’est pas le maître qui veut, c'est l’ami qui désire; il n’exige point, il cherche à persuader; cette attitude est si naturelle, la majesté s’y

trouve tellement tempérée par la bonté, le travail d’ailleurs est si parfait, qu’on ne sait , qu'on ne peut qu’admirer. C’est bien le père du peuple qui respire dans ce bronze étonnant. Pour le cheval, il joint la force aux formes les plus élégantes. Qu’il est fier de porter un bon prince, un grand homme 1 !

Pierre de Cortone, ce grand peintre, ne passait jamais devant cet admirable cheval sans lui crier : Marche donc !

n’es-tu pas en vie !

C’est au pied de la statue équestre de Marc-Aurèle , qu’au dixième siècle 1 anti-pape Boniface vu, ou plutôt Brajiccme , vint expier ses crimes et surtout le double assassinat de Benoît vi et de Jean xiv. Crescentius, alors à la tête du gouvernement de Rome, sousle titre deconsul , amentale peuple contre ce fourbe, qui fut pendu au cou du cheval de bronze. Qu’un prince préside à la justice , c’est de toute équité , mais faire de l’effigie d’un grand homme le gibet d’un criminel, c’est une profanation que les troubles populaires peuvent seuls excuser.

A deux pas de là, un homme plus digne, etdontlesort est plus à plaindre, peut servir aussi d’exemple de la légèreté des affections de la multitude. Colas R ienzo, dont la puissance égala pendant un certain temps celle des plus grands princes , tomba au pied de l’escalier du Capitole, victime de la fureur

1 C'est à peu près en ces termes que Laoureins , dans son Tableau de Rome, ouvrage excellent, mais trop peu connu, analyse la statue de Marc-Aurèle. Comme il est fatigant pour le lecteur que notre narration soit interrompue sans cesse par l’indication des sources auxquelles nous puisons , suivant l’esprit et le but de cet ouvrage , qu’il suffise donc d’avoir indiqué dans le titre de cette description de 1 1talie et dans l'introduction , les auteurs dont les brillantes inspirations nous serviront plus particulièrement de modèles.

populaire qu’il avait su allumer et quil ne put maîtriser.

Fils d’un cabaretier et d’une blanchisseuse, élevé par les soins de quelques âmes charitables , il s’était adonné dès sa jeunesse à l’étude des historiens et des orateurs de l’antiquité. Enflammé de ces grands et éloquens souvenirs, pénétré de la plus profonde vénération pour lesancicns Romains dont il admirait le génie et la vertu, il comprit surtout la puissance de la parole sur l’imagination ardente et facile à exalter de ses compatriotes. C’est avec de pareilles dispositions qu’il parut pour la première fois sur la scène du monde, peu après l’élection de Clément vi. Revêtu d’une charge publique, il vit de près les affaires, et son œil pénétrant démêla sans peine les embarras de l’Italie et ceux du saintsiège. Il vit Rome en proie à la rivalité sanslante des Colonna et des Orsini, les routes infestées par le brigandage , et la ville en proie à toutes les horreurs de la misère et de la guerre civile. Il se sentit alors destiné à jouer un rôle dans ce grand drame. Sa voix éloquente se fit entendre pour rappeler ses compatriotes à un nouvel et meilleur état : à l’ancienne liberté romaine. Des améliorations furent proposées ;le peuple, qui les accueillit avec son enthousiasme ordinaire , nomma Rienzo tribun pour les faire exécuter.

Ici commence la carrière d’éclat et de gloire de cet homme étonnant. Rienzo, ce Mazaniello romain, goûta et épuisa en sept mois les jouissances les plus enivrantes du pouvoir. Les trônes étrangers s’empressaient à l’envi de lui faire hommage. Les Vénitiens lui promettaient leur appui. La reine Jeanne de Sicile l’appelait son très -cher ami. Le i’oi de Hongrie réclamait ses

secours. La tête de Rienzo fut trop

faible contre tant d’encens et d’honneurs. Comme Mazaniello il devint fou !

Les Colonna tentèrent alors de se déflore du tribun trop puissant. Puenzo, à la tête de ses partisans, sortit de Rome et les vainquit; mais ce triomphe fut le dernier. Le peuple se lassa du culte de son idole. En vain, pour rallumer une ardeur qui s’éteignait, Rienzo eut-il recours à l’une de ses improvisations brûlantes, qui naguère encore soulevaient la multitude; en vain descendit-il à la prière; le peuple resta froid devant son éloquence.

Rienzo vaincu traversa la ville avec un reste de pompe et de gloire , et se rendit prisonnier au château Saint- Ange. Toutefois, il ne put supporter long-temps les ennuis de la captivité.

Celui qui se glorifiait de posséder le plus beau sceptre de l’univers, devait se sentir à l’étroit dans un cachot. Bientôt il en sortit pour aller chercher un asile en Hongrie. De là il se rendit en Allemagne, où Charles iv, roi des Romains, le fit saisir dans l’intention de le livrer au pape Innocent vi. Un exil flétrissant menaçait enfin de couronner les malheurs du tribun , lorsque les Romains , se souvenant des jours heureux de son règne et mécontens d’ailleurs des intrigues d’un ambitieux nommé Jean de Vico qui se prétendait préfet de Rome, rappelèrent Rienzo avec honneur, et le reçurent avec des marques de joie qui durent lui rappeler son ancienne gloire. Le tribun s’arma contre Vico et le défit. Le pape, cédant à ce retour imprévu de la faveur populaire, se décida à nommer Rienzo chevalier. Cette faveur était pour le tribun les derniers rayons d’un astre à son déclin.

Bientôt une insurrection éclata contre lui : son nalais fut livré aux flam-

ROME

mes; lui -même fut reconnu sous les déguisemens destinés à protéger sa fuite. On se précipita sur l'infortuné et on le conduisit au bas de l’escalier du Capitole, dans l’endroit même où jadis il faisait lire les condamnations. Rienzo tomba percé de vingt coups de poignard aux pieds de cette statue de Marc- Aurèle , à laquelle se rattache un des souvenirs les plus curieux du temps de la prospérité du tribun. Ce fut là en effet qu’il avait donné autrefois sa fête, sa Viziosa Buffoneria , dans laquelle des flots de vin coulaient, en l’honneur de ce jour de pompe burlesque, des naseaux du superbe cheval de l’empereur romain.

Pendant que nous sommes au Campidoglio, et avant de parler des monumens qui le décorent , jetons les yeux sur cet édifice qui s’élève à notre gauche , si nous faisons face à la rampe (PI . 122). Un second escalier s’élève auprès dans une direction oblique. II fut construit en i348, un an après la catastrophe de Rienzo : il conduit à l’église de l Ara-Cœli. Plusieurs savans pensent que cet édifice occupe l’emplacement du temple de Jupiter Capitolin.

k Vingt-deux colonnes de granit sont les beaux restes de l’ancien portique. Sylla les avait fait venir du célèbre temple d’Olympie. La magnificence du temple de Jupiter Capitolin éclatait dans son triple péristyle, dans son toit de bronze, dans ses statues et couronnes d’or. Les Romains attachaient à sa conservation le salut de l’empire. Les triomphateurs n’y montaient que dans l’attitude la plus humble. L’église qui remplace le temple a conservé quelque chose de ce respect religieux. Les dévols n’v arrivent cu’en se traînant sur

leurs genoux dans un large et rapide

escalier de marbre blanc de cent mar-

elles , débris , dit-on , de celles qui conduisaient au temple de Quirinus. »

L’intérieur de l’église de l’Ara-Cœli est supporté par vingt -deux belles colonnes antiques de granit égyptien.

La troisième colonne , à gauche en entrant par la grande porte, est surmontée de cette inscription : A cubiculo Augustorum » . Les cubiculaires étaient des officiers de la chambre à coucher du palais impérial. On prétend qu’Auguste fit construire , non loin de cet endroit, un autel consacré au Dieu le premier wé ^ Ara primogenili jDei , et de là vint par corruption le nom d’Ara- Cœli, que l’église porte encore. Près du grand autel on voit un tableau de la Sainte - Famille par Raphaël; il est assez mal restauré. La chapelle de saint François offre de belles peintures dues au Trevisani. Un objet non moins digned’intérêtattira toute mon attention, et j’aurai d autant plus de plaisir à en entretenir le lecLeur,que nul voyageur que je sache n’en a parlé jusqu’aujourd’hui. Pietro délia Valle repose sous ces voûtes ; un modeste tombeau renferme ses dépouilles et celles de sa fidèle compagne, Sitti Maani Gioerida.

C et homme remarquable, qui naquit à la fin du quinzième siècle, s’était d’abord livré à la carrière militaire ; il combattit contre les barbaresques sur une flotte espagnole, puis s’embarqua pour visiter les lieux saints et d’autres pays de l’Orient. Le 8 juin 1 6 j il entreprit cette longue série de voyages dont il nous a lui-même conservé la relation intéressante. Après avoir parcouru successivement la Turquie , l’Asie mineure, l’Egypte, il revint à Bagdad pour y commencer cette période de son existence toute remplie de périls et d’amour. C’est, là qu’il épousa une jeune Assyrienne chrétienne, qui le

suivit dans ses excursions mêmeles plus lointaines; elle partagea avec lui les dangers d’une guerre qui venait d’éclater entre les Turcs et les Persans pour lesquels délia Yalle avait pris parti:

véritable amazone sous les traits d’un ange, elle demeurait sans crainte au milieu du sang et des ravages du canon.

Cependant , sous l’influence d’un climat insalubre, elle meurt bientôt!

Avec elle Pietro délia Yalle perd tout son bonheur sur la terre. En vain, pour se distraire de ses regrets douloureux , il visite Ahmed-Aba , Cambaye, Goa, le golfe Persique, Bassora, Chypre, Malte et la Sicile ; le souvenir de son amie le suit partout : que dis-je ? jamais il ne put se décider à se séparer de ses précieuses dépouilles. Son corps, embaumé avec soin par ordre de Pietro, accompagnait en tous lieux ce mari , ceL amant inconsolable. Ce fut avec ces restes chéris qu’il revint à Borne en 1 626. Le pape Urbain vin, qui avait entendu parler de l’illustre voyageur, l’ad mit bientôt à son audience; des honneurs lui furent prodigués; mais ces glorieuses marques d’estime ne lui firent pas oublier sa Gioerida. Le 22 mai 1627 il fit célébrer en son honneur de magnifiques obsèques dans l’église de l’Ara-Cœli ; lui-même prononça l’oraison funèbre de cette épouse chérie. Si l’éloquence a sa source dans la profondeur de l’émotion , combien les paroles de Pietro durent être touchantes et pathétiques ! Quand il vint à parler de la beauté de sa femme , des larmes s’échappèrent de ses yeux , et tous les auditeurs, émus parla simplicité et l’affliction de son discours, éclatèrent en sanglots.

Pietro délia Valle se remaria quelques années après cet événement ; mais, fidèle à sa première compagne ,

il voulut en mourant que son corps fût placé à côté du sien.

Bevenons maintenant au point d’où nous étions partis pour visiter l’Ara- Cœli , et replaçons-nous au centre de la plate-forme du Campidoglio : le dos tourné à l’escalier principal , trois monumens remarquables s’offrent à notre vue. Toutefois, ils sont moins dignes d’attention par leur architecture que par le nom de leur divin auteur.

Michel piu, clie mortale , angel divino,

Michel, ange divin, plus que mortel.

Que les critiques blâment ce génie admirable d’avoir construit ce qu’ils appellent une maison de capucins sur l’emplacement illustre du Capitole, nous voyons, nous, dans cette œuvre une pensée profonde de l’artiste qui a élevé dans les airs le Panthéon d’Agrippa ! Lorsqu’il traçait le plan des édifices du Campidoglio n’a-t-il pas dû se dire : Si je vivais au temps des Cincinnatus et des Scipions , alors je construirais des monumens dignes de ces héros et d’un pareil siècle ; mais puisque je vis avec des capucins et des moines , bâtissons , sur remplacement le plus glorieux de l’ancienne république, des maisons qui soient en rapport avec les petits hommes d’aujourd’hui !

Toutefois la pensée de Michel Ange, même dans son mépris, ne pouvait pas rester beaucoup au-dessous cl ellemême; il faudrait donc bien se garder de concevoir une opinion trop désavantageuse du palais sénatorial qui fait face à l’escalier du Capitole, ainsi que du musée capitolin et du palais des .conservateurs , qui sont situés à gauche et à droite. Ces divers édi-

fices, construits par l’ordre du pape Paul ni , ne sont pas sans mérite. La

ROME

façade du Palazzo de Conservatori est décorée de la slatue de Rome triomphante. On remarque au nombre des autres ornemens deux statues trouvées anciennement dans les jardins de Salluste ; un groupe d’un lion , dévorant un cheval , la statue colossale de l’empereur Commode, une statue de Jules César, une colonne rostrale, placée jadis dans le forum en l’honneur de Duillius, qui, on se le rappelle, gagna la première bataille navale sur les Carthaginois. Tels sont les principaux objets qu’on remarque sous l arcade du palais des conservateurs. A droite de cette arcade se trouve un vaste emplacement nommé Prolomoteca, composé de huit chambres enrichies des portraits des Italiens les plus célèbres ; ces bustes ont été transportés en grande partie du Panthéon par Pie vu.

Dans la première chambre on ad- :mire quelques bons tableaux du chevalier d’Arpino, tels que le combat des Horaces et des Curiaces, la fondation de Rome par Romulus, l’enlèvement des Sabines , etc. Les seconde et troisième salles contiennent entre autres tableaux, un Horatius Codés de Laureti , un buste en broDze de Junius Brutus, et un groupe de Diane Triformis aux trois formes, dont chacune fait allusion au ciel, à la terre et à l’enfer. Une Sainte- Famille de Jules Romain , quelques tableaux d’Annibal Carrache , des bustes de Sapho, d’Ariane et de Socrate, des statues de Virgile , de Cicéron ; les portraits de sainte Cécile par Romanelli, et des quatre Evangélistes par le Caravane ; telles sont les oeuvres les plus intéressantes des grands artistes italiens que possèdent les autres chambres de la Protomoteca. Nous aurons soin de ne pas oublier, dans cette énumération rapide, les fastes consulaires déposés dans la quatrième chambre.

La plus grande partie de ces précieux restes de l’antiquité furent trouvés sous le pontificat de Paul ni , proche l’église de Sainte-Marie Libératrice, dans le forum romanum. Neuf autres fragmens furent encore découverts en 1 8 1 6 , non loin des colonnes qu’on suppose avoir appartenu au Comitium.

L’édifice situé à la gauche du Campidoglio renferme le musée capitolin.

Rome est en grande partie redevable à Clément xii de la richesse de ce palais. Dans les parois du grand escalier sont encastrés les précieux fragmens de 1 ancien plan de Rome, terminé sous Caracalla. La partie qui avait été faite avant ce prince est d’une exécution bien supérieure. Ces précieux morceaux ont été trouvés dans le temple de Remus où ils servaient de pavé. On y reconnaît plusieurs monumens dont les restes subsistent encore aujourd’hui. Après avoir obtenu la permission du majordome de sa sainteté, je visitai le musée à la lueur des bougies.

A cette douce lumière qui se projetait sur les statues et les bustes en magiques reflets, j’ai cru voir revivre les grands hommes dont les précieuses images animent et peuplent les galeries.

Là sont des peintures représentant les premiers événemens de la république romaine. Ici des statues égyptiennes, trouvées au Cnn ope , édifice de la villa Adriana, ornent l’appartement des directeurs du musée. Dans cette chambre, qui est la seconde, voici un Piuton et un Cerbère, découverts dans les bains de Titus. Dans cette galerie, remarquez un Gupidon tendant son arc : c’est une copie trèsancienne de Praxitèle. Au milieu de tant de richesses, je ne puis que vous arrêter quelques instans devant les

monumens qui se recommandent ou par leur antiquité ou par l’illustration de leurs auteurs. Dans cet appartement, qu’on nomme Chambre du Vase, venez admirer cette coupe immense, recueillie près du tombeau de Cécilia Metella , et supportée par un piédestal étrusque. Autour de cet élégant morceau de sculpture se pressent une foule de restes précieux de l’antiquité; des bas-reliefs représentant des fastes héroïques empruntés aux récits d Homère, des trépieds de sacrifices, des candélabres, etc. ; la mosaïque aux quatre colombes, décrite par Pline, et trouvée dans la villa d’Adrien. On croit que cet empereur la rapporta de Pergame , où elle fut faite par Sosus.

Le salon , l’appartement du faune, renferment une grande quantité de monumens intéressans dont nous ne citerons pas les noms de peur de fatiguer le lecteur par une simple nomenclature.

La précieuse collection des empereurs donne son nom à la chambre qui les contient. Voici les plus remarquables :

« Buste de Caracaîla: œil et bouche pinces, nez contracté, l’air féroce et fou ;

» Buste de Domitien : lèvres serrées ;

» Buste de Néron : visage gros et rond , enfoncé vers les yeux , de manière que le front et le menton avancent, l’air d’un esclave grec débauché.

» Buste d’Agrippine et de Germanicus: la seconde figure longue et maigre, la première sérieuse.

» Buste de Julien : front petit et étroit.

»Buste de Marc-Aurèle : grandfront, œil et sourcil élevés vers le ciel.

» Buste de Vitellius : gros nez, lèvres minces , joues bouffies , petits

yeux , tête un peu déprimée comme le porc.

» Buste de César : figure maigre, tontes les rides profondes, l’air prodigieusement spirituel, le front proéminent entre les yeux, comme si la peau était amoncelée et coupée d’une ride perpendiculaire, sourcils surbaissés et touchant l’œil, la bouche grande et singulièrement expressive, on croit qu’elle va parler, elle sourit presque, le nez saillant , mais pas aussi aquilin qu’on le traceordinairement, les tempes aplaties comme Napoléon , presque point d’occiput, le menton rond et double , les narines un peu fermées ; figure d imagination et de génie».

Les bas-reliefs d’Amlromède délivrée par Persée , et surtout celui d'Endymion , sont exquis.

« Le jeune chasseur dort assis sur un rocher, sa tête est penchée sur sa poitrine et un peu appuyée sur le bois de sa lance qui repose sur son épaule gauche; la main du même côté , jetée négligemment sur cette lance, tient à peine la laisse d’un chien, qui, planté sur ses pâtes de derrière, cherche à regarder au-dessus du rocher. C’est un des plus beaux bas-reliefs connus » .

La chambre , dite des philosophes parce qu’ils y dominent, contient un Cicéron dont voici l’analyse : une certaine régularité avec une expression de légèreté , moins de force morale que de philosophie, autant d’esprit que d’agrément dans la physionomie. Ce buste révèle parfaitement le caractère de l’orateur romain : il y a là un mélange de crainte , de timidité et de jactance qu’il est facile de reconnaître. C’est bien le Cicéron ayant peur de ceux qui ne sont pas à redouter, de Vatinius et de tant d’autres, se défiant de l’air sournois de Pompée^ qui cependant ne rêvait autre chose que le repos sur scs an-

ROME

cieus trophées ; n appréliendant rien au contraire de César qui s’apprêtait à donner un maître al Italie divisée par l’anarchie ; c’est bien le Cicéron enliu qui , arrivé à la dernière période de sa carrière, ne se console qu imparfaitement de ses malheurs dans l’étude de la philosophie à laquelle il doit la meilleure partie de sa renommée , et se prend à regretter, non sans un certain effroi, les restes de ces orages civils qui ont jadis couvert d’écume sa pourpre consulaire.

Un buste d’Aristote est plein d’une expression de force et d’intelligence.

Quant aux sept têtes de Platon , ce ne sont que des Bacchus barbus ou indiens Enfin, le portrait de Gabriel Faerno, poète et fabuliste latin , Crémonais du seizième siècle, est un des beau bustes de Michel-Ange.

L’appartement du gladiateur mourant mérite une mention toute particulière. On y a réuni en effet les chefs-d’neuvre de l’antiquité. Le gladiateur surtout , qui a donné son nom à celte chambre , est un des beaux morceaux d’architecture qui se puissent voir. Celte statue, trouvée dans les célèbres jardins de Salluste, a été restaurée avec tant de perfection par Michel- Ange, qu’un des bras, qu il fut obligé de refaire parce qu’il manquait, est égal pour ne pas dire supérieur en mérite à toutes les autres parties de celte admirable composition. Quelques parties incorrectes n’affaiblissent pas la noble et pathétique expression de la tête. Un Antinoüs , une A énus sortant du bain , la plus vraie , la plus vivante, la plus désirable des Vénus; un Apollon magnifique trouvé à la Solfatarra proche Tivoli; enfin le buste rare de Marcus Brutus, du dessin le plus pur, sont des sculptures du premier ordre.

N’oublions pas comme un des objets R.

les plus dignes de notre curiosité lacélèbre louve du Capitole, on y voit trèsdistinctement les traces de la foudre dont elle fut frappée le jour de la mort de César (PL 123).

Le palais des Sénateurs, auquel on se rend ordinairement en sortant du musée capitolin, offre un beau perron à deux rampes de Michel- Ange, au bas duquel figurent heureusement les deux colosses couchés du Nil et du Tibre, et la statue mutilée de Minerve , dite de Rome triomphante. La grande salle sert aux séances du tribunal sénatorial, qui, malgré la beauté de son titre, n’a qu’une petite juridiction civile.

Depuis long-temps le sénat romain n’existait plus , lorsqu’à la fin du douzième siècle le pape Célestin ni , cédant aux instances réitérées du peuple , consentit à reconnaître l’autorité d’un magistrat qui prit le titre de sénateur de Rome. Célestin n’eut pas plutôt exaucé les vœux des Romains, qu'ils ne se contentèrent plus d’une institution mal affermie, et cherchèrent dans un magistrat étranger une main ferme et unique qui pût contenir les ambitions des nobles du pays. Us le nommèrent sénateur et lui donnèrent pour habitation l’emplacement qui avait été jadis accordé au sénat. Le premier sénateur fut Benoît Carissimo.

Le Palazzo de’ Senalori fut érigé en 1390 par Boniface ix , sur l’ancien Tabularium ( les archives de l’état).

Quoique les anciens Romains eussent l’habitude de déposer la majeure partie des tables des lois sous les portiques du temple de Jupiter Capitolin, et dans l’Atrium libertatis, élevé sur le mont Aventin, ils possédaient cependant un dépôt spécial, nommé Tabularium. On y conservait les lois deNuma, gravées sur des tab!es de chêne, car de son temps on ne connaissait pas

J airain. Les salles de cet édifice contiennent les noms des sénateurs modernes. Autrefois on y couronnait les artistes jugés dignes des prix par l’académie de Saint-Luc. A l’étage supérieur se réunit l’académie des Lyncei , la plus ancienne des académies des sciences physiques et mathématiques.

Malgré tous ces souvenirs, le palais des Conservateurs serait bien moins digne de l’attention qu’on lui accorde ordinairement et de l’intérêt qu’il inspire , sans la tour du Capitole qui en couronne si majestueusement le centre.

Cette tour est élevée d’environ deux cent cinquante pieds au-dessusdu Forum romanum ; la statue de Rome chrétienne la surmonte, et la cloche, la célèbre Patarina , prise aux Yiterbois (car les cloches et les portes des villes étaient les trophées du moyen-âge), annonce deux événemens qui contrastent d’une manière singulière: la mort des papes et l’ouverture du carnaval. Lorsque je fus parvenu sur la plate-forme, je dominais à la fois la Rome moderne et la Rome antique.

Dans l’étroite vallée qui me séparait du mont Palatin , s’étendait le Forum romanum, le Forum où se pesaient jadis les destinées de la terre. Au nord ouest apparaissait le dôme majestueux de l’église de Saint-Pierre; je voyais aussi le château Saint -Ange, la colonne Antonine qui s’élève à la droite et le fameux Panthéon. La contemplation de Rome de ce point culminant produisit sur moi l'effet dune vaste et solide lecture. Mais cette étuden est point triste et pénible comme dans nos climats du Nord; là elle est dans l’air qu’on respire ; le livre de l’antiquité est toujours ouvert et il suffit de regarder pour s’instruire.

Chacun des grands souvenirs de cette ville, toujours et différemment maîtresse du monde, a comme choisi son quartier. La Rome des rois s’étendait sur l’Aventin, la Rome républicaine occupait le Capitole, celle des empereurs dominait sur le Palatin, et la Rome chrétienne, écartée, solitaire, règne aujourd’hui au Vatican. En portant les yeux sur les nombreuses colonnes encore debout dans le Forum et aux environs, en voyant ces obélisques, ces temples, ces portiques, ces arcs de triomphe, il me sembla voir passer devant moi les ombres pressées des générations de Rome antique. Que de voix je crus entendre , me jetant ou des noms vénérés par la postérité ou des noms voués à son exécration ! En suivant le cours de ces pensées , je ne pus m’empêcher d’être étonné de la petitesse du Capitole, qui du point où j’étais me frappa plus vivement encore. Je ne pouvais concevoir comment l’on avait pu placer sur cet espace étroit tant de temples et un si grand nombre d’édifices.

Après avoir descendu les degrés de la tour du Campidoglio, je voulus visiter la roche Tarpéienne située à droite du Capitole, lorsqu’on arrive par le grand escalier. Je fus réellement surpris du peu de hauteur de ce rocber célèbre, qui à présent n’excède guères vingt-cinq pieds (PI. 126). Le talus rapide qui s’élève au-dessus est dominé par le palais Caffarelli , et ajoute encore vingt-cinq pieds à la première hauteur. L’exhaussement progressif a beaucoup diminué cet escarpement. La base se compose d’une masse de tuf volcanique, d’un rouge sombre, dans lequel on a facilement creusé la grande cave d’un marchand de vin : voilà la roche Tarpéienne !

Ce fut , je l’avoue , un amer désen-

ROME

chantement pour moi. J aurais aimé à revoir ce lieu eDtouré de son caractère primitif d'élévation et d'horreur ; j’aurais enfin désiré pouvoir redire encore, avec le sens philosophique et triste, que les faits de l’ancienne histoire romaine prêtaient à ce mot : « Il n’y a qu’un pas du Capitole à la roche Tarpéienne » !

La dégénérescence incroyable de ce lieu me rappela le récit piquant de la visite que lady Morgan lui fit en 1821. « Nous revenions un jour, dit cet écrivain célèbre, de visiter les galeries du palais des Conservateurs, quand en sortant de ses portiques nous rencontrâmes un sale palefrenier qui portait un picotin d avoine d’une main et un paquet de clefs de l’autre , et qui nous demanda en passant si nous voulions voir la roche Tarpéienne, ou comme il l’appelait familièrement, « nostra rupe Tarpeia», qui se trouve derrière le palais de’ Conservatori , au-dessus de la place délia Consolazione. Quoique je n’eusse pas plus d’envie de voir le Tyburn ou la place de Grève de l’antiquité, que je n’en aurais eu de voir toute autre place d exécution, cependant nous trouvâmes plaisant de nous laisser conduire par ce cicerone palefrenier. Pendant qu’il nous dirigeait à travers une cour malpropre, marchant sur des piles de gravois et des monceaux de fumier, j’avais peine à ne pas faire la même exclamation que le Manlius d une tragédie irlandaise, qui s’écrie au bord de ce même précipice : « O Jésus! où me conduis-tu?» Nous nous appuyâmes sur une muraille ruinée, et notre antiquaire nous désignant quelques rocs qui se projetaient sur la place dit avec emphase:

Ecco nos trarupe Tarpeia! voici notre roche Tarpéienne! 11 lendit alors la main pour recevoir un paolo , et nous

reconduisit en sifflant l’air : « di tanti palpiti ! »

Autrefois deux routes conduisaient du Capitole au Forum ; toutes les deux partaient des environs du Tabularium , aujourd’hui palais Sénatorial, et divergeant à leur départ , elles aboutissaient chacune à un arc de triomphe; la première à l’arc de Titus à l’ouest, la seconde à celui de Septime-Sévére à 1 est. Aujourd’hui le chemin qui mène au Forum est tortueux et inégal , et se trouve placé à la droite du palais Sénatorial dont il tourne la direction en arrière. En suivant cette route moderne, j’eus occasion de visiter l’église de S.-Pietro in Carcere ou de S. -Giuseppe, car elle porte ces deux noms.

Au-dessous se trouve un cachot , bien riche en souvenirs, l’ancien carcer T ullianum , bâti par le roi Tullius Hostilius. Ceci n’est pas de fraîche date. On nomme aussi cette prison il Carcere Mamerlino ou Latomiæ. On descend par une petite ouverture du pavé de l’église moderne, bâtie audessus dans un caveau ovale de vingtcinq pieds de long sur dix -huit de large et treize ou quatorze pieds de haut. Une seconde ouverture conduit à un caveau inférieur plus petit, trèshumide , l’eau suintant du roc dans lequel il est creusé. Ce cachot, plus horrible encore que le précédent, passe pour avoir été construit par Ancus Martius, quatrième roi de Rome. Le trou que j’aperçus à la voûte servait jadis à descendre les criminels à l’aide de cordes.

Là périrent de mort violente et quelfois dans les horreurs de la faim les ennemis importans de Rome, qui paraît n’avoir pas eu pendant long-temps d’autre prison d’état: selon l’histoire, Jugurtha y mourut de faim. En entrant dans cet affreux séjour, il s’était écrié : O Hercule ! que ton bain est froid}

C’est ici encore que Lentulus, Céthégus, Gabinius, Statilius et Cœparius furent étranglés par ordre de Cicéron, comme complices de Catilina, que Séjan fut tué par ordre de Tibère, et que Simon, fils de Joras, chef des Juifs, pris par Titus , perdit la vie. Enfin, selon l’historien Josèphe, on faisait périr en ce lieu les chefs des nations vaincues après qu’ils avaient orné de leur présence le triomphe des généraux vainqueurs. Ils y étaient du moins enfermés jusqu’à ce qu’ils fussent transférés dans une des places fortes de l’I Lalie, comme il arriva à Syphnx, roi deNumidie, et à Persée, roi de Macédoine.

Une tradition pieuse, d’une origine plus récente, ajoute encore à la célébrité de cette prison. « On assure que les apôtres saint Pierre et saint Paul ont été attachés à cette borne qui touche au mur du fond , et qui est entourée de barreaux de fer. On ajoute que pendant leur emprisonnement ils convertirent et baptisèrent non-seulement quarante- trois infortunés avec eux, mais encore les geôliers Processus et Martinianus, qui ensuite reçurent le martyre. » L’eau dont ils se servirent pour le baptême coulait d’une petite source qui sort aujourd’hui encore du pied du mur, et qui avait jailli miraculeusement pour la première fois à l’époque de la captivité des saints apôtres.

A ma sortie de l’église de Saint- Giuseppe, le Forum romanum se déploya à ma vue avec toute sa désolation majestueuse (PI. 124). Dans les beaux jours de la république, c’était là que s’assemblait le peuple , au milieu d’une double rangée de temples et de statues, entre des arcs de triomphes surgissant de toutes parts en l'honneur des enfansde Rome, qui venaient dans cette glorieuse enceinte décider du

sort des peuples et des rois. Ce lieu, jadis le plus illustre de l’univers, beau de tous les grands souvenirs de la république romaine, est devenu un marché aux bœufs, le Campo Yaccino !

Avant de faire la description de ce Forum où la magnifique parole de l’orateur romain a été remplacée par les mugissemens des bœufs, et dont on peut dire comme au temps d’Evandre, à l’innocence des mœurs près :

Passimque armenta videbant

Romanoque foro et lautis mugire carinis.

En., vin , 36i.

Quelques troupeaux erraient dispersés dans ces plaines, Séjour des rois du monde et des pompes romaines , Et le taureau mugit où d'éloquentes voix Feront le sort du monde et le destin des rois.

Trad. de Delille.

Rappelons rapidement au lecteur ce qu’on entendait jadis par le mot forum. Rome ancienne donnait ce nom à ses places et quelquefois à ses marchés, de là leur division en deux classes. Les uns, Fora cioi/ia , étaient considérés comme des embellissemens de la ville , et en quelque sorte comme des cours de justice; les autres, nommés Fora venalia , tels que l’OIitorium , le Cupedinarium , étaient des marchés où l’on vendait des herbes ou d’autres objets variés de restauration. A la première de ces deux classes appartenait, comme on le pense bien, le Forum romanum, dont le centre était occupé par les Rostres ou tribune aux harangues , jusqu’à ce que César les eût fait transporter à l’angle vers le Vélabre.

Celte tribune, rendue célèbre partant de voix éloqueuLes, se nommait Rosira (becs, proues), parce quelle était garnie extérieurement de proues de vaisseaux conquis sur la ville d’Antium. Elle était construite sur le puits même qui cachait le rasoir et la pierre de Navius. On se souvient sans doute que les Romains crurent long -temps

no ME.

au prétendu prodige opéré par ce prêtre de ! antiquité sur un défi de Tarquin.

Jamais peut-être la raison et la vérité ne triomphèrent avec plus d éclat qu’à cet endroit même où la superstition révéra le plus absurde des mensonges.

Césardéplaça les Rostres pour les rétablir dans un coin d où l’orateur ne pouvait voir le palais du sénat au Capitole.

« Lysandre avait aussi déplacé la tribune des haraDeues chez les Athéniens, de manière à ce que l’orateur tournait le dos à la mer. Vaines précautions !

Trasvbule rentra par le Pirée , et César tomba sous le poignard des sénateurs. »

A droite de l’escalier qui m’avait conduit du Capitole au Forum , j’aperçus les ruines du temple de Jupiter tonnant, de ce magnifique édifice élevé par Auguste pour avoir échappé au tonnerre, tombé la nuit près de sa litière pendant la guerre d’Espagne. Il ne reste plus maintenant que trois colonnes du portique, avec une partie de l entablement et de la frise, j’y vis représentés des instrumens de sacrifice. Plusieurs antiquaires pensent que ces colonnes de marbre de Luni , ornées de chapiteaux corinthiens, avaient été primitivement peintes en rouge, comme on le voit dans les ruines de Pompei.

Deux minutes de trajet me conduisirent au temple de la Fortune, regardé long-temps comme un temple de la Concorde, et qui ne présente aujourd’hui d’autres restes qu’un portique.

Ce portique consiste en six colonnes ioniques dont les bases et les chapiteaux sont en marbre blanc et les fûts en granit d’Egypte. Quelques variétés dans les parties indiquent que l’édifice a dù être restauré avec des matériaux empruntés à des monumens plus anciens. ïSéanmoins, les fragmens qui R.

subsistent encore sont de bon goût.

On croit que ce temple a été construit sous l’empereur Maxence et édifié à l’époque de Constantin. s

La fondation du temple delà Concorde, voisin de celui delà Fortune, eut lieu à l’occasion de la réconciliation entre le sénat et le peuple, et Furius Camillus. Il s’élevait entre le Forum et leCapitole,et sa façade étaitopposée à celle du Comitium que je décrirai bientôt. Cicéron avait assemblé le sénat lors de la conjuration de Catilina dans ce temple, qui fut brûlé sous Vitellius, rebâti sous Vespasien et brûlé de nouveau dans le moyen-â e. Ce n’est plus aujourd’hui qu’une ruine presque informe et qui n’olFre d’intérêt que par ses souvenirs et par les inscriptions trouvées récemment sur ses débris.

Revenant sur mes pas, je donnai un coup d’œil à la colonne dédiée à l’empereur Phocas par l’exarque Smaragdus, et je me demandai quel intérêt la colonne d’un tyran peut inspirer près du noble théâtre de la liberté romaine ; au reste cettecolonne, que Smaragdus a probablement enlevée d’un autre édifice pour la consacrer à son maître, me rappela l’usage établi chez les anciens Romains d élever des colonnes commémoratives à tous les grands hommes , usage que l’adulation sut bientôt avilir comme le prouve l’exemple de Phocas (PI. 124).

« A quelques pas de là, l’oratoire de Saint-Thot est dans sa forme primitive, le temple de Pan , fameux par ses lupercales et par le figuier ruminai, à l’ombre duquel la louve allaitait les fondateurs deRome. Chacun saitqu’aux sacrifices de ces lupercales , des enfans étaient placés sous le couteau qui venait de servir à l’immolation des victimes. Les prêtres l’appuyaient doucement au front pour imprimer la trace

d’une blessure apparente, qu ils essuyaient ensuite. » Cette sainte supercherie est à peu près le miracle du patron actuel du temple. On y présente les enfans affectés de maladies occultes, pour être guéris par l’attouchement du saint. C’est une imitation pieuse de la pratique ancienne des lupercales.

Le grandiose et pesant arc de Septime-Sévère (PI. 127), annonce l’époque de la décadence. Il forme l’entrée du Capitole du côté de la voie sacrée, et fut élevé, ainsi que le constate une inscription, par le sénat et le peuple romain à Septime-Sévère et à ses fils, Caracalla et Geta. Le nom de Geta fut effacé après sa mort par son barbare frère, qui se flattait peut-être aussi d’effacer le souvenir de son meurtre dans la mémoire des hommes. Cet arc consacre les victoires de Septime-Sévère sur les Parthes : les bas-reliefs représentent des prisonniers de cette nation, et l’empereur, que les Romains saluent avec acclamation. Ces sculptures ne sont que faiblement estimées; mais on se rappelle, en voyant l’ensemble du monument, le conseil que ce dur Septime donnait au monstre, son fils, d’enrichir les gens de guerre aux dépens du reste de ses sujets. Recommandation digne d’un chef qui ne connaît que la force, et dont quelques grandes qualités contestées ne sauraient faire oublier les cruautés et les exactions !

Le temple d’Antonin et Faustine (PL 127), élevé par le sénat en 168, montre quelle était la magnificence et la distribution des temples antiques.

Le portique, avec ses dix belles colonnes de cipollin ( sorte de marbre peu commun), est une intéressante ruine dontles modernes ont fait l’éü lise

de S.-Lorenzo in Miranda. Le nom du

vertueux empereur se trouve eneore au fronton, associé, non sans quelque scandale , au nom décrié de Faustine.

Au-dessus du temple de la Paix, en passant à gauche des temples de Vénus et Rome, s’étendait anciennement, jusqu’à l’arc de Septime-Sévère, une rue nommée via Sacra, voie Sacrée, à cause du traité de paix qui fut conclu en cet endroit entre Romulus etTatius, ou bien encore parce que dans les sacrifices que les pieux Romains offraient aux dieux, les cortèges suivaient cette route pour se rendre au Capitole et aux temples élevés dans le Forum.

Par suite des excavations qui furent faites sous le temple de la Paix, on découvrit, une partie de l’antique Via Sacra. Un autre embranchement de cette route, d’une construction plus récente que celle du temple, est parallèle aux deux côtés de cet édifice, et passe devant les temples ne Remus , d’Antonin et Faustine, et rejoint l’ancienne route près de Parc de Fabius. La direction de la Via Sacra est aujourd’hui coupée obliquement par une allée d’arbres. Les colonnes isolées et les groupes de colonnes qui se montrent en divers endroits à moitié hors de terre, appartenaient à divers temples qui , sans aucune symétrie, occupaient l’ancien Forum, empiétant souvent sur la Via Sacra et les autres avenues du Capitole. Au reste , l’entier déblaiement, sur un plan régulier, de ces décombres accumulés sur l’ancien niveau , pourra seul déterminer la situation respective de ces édifices et de différentes routes qui traversaient le Forum.

Le temple de Romulus et de Remus, aujourd’hui l’église des SS. Cosimo et Damiano, est remarquable par sa porte de bronze, indiquant jusqu à la ferme-

ROME

ture un monument curieux de serrurerie antique. Le corps de cet édifice paraît moins ancien que la colonnade extérieure et les portes : on en rapporte en effet la construction au temps de Constantin. Le plan de Rome , dressé selon toute apparence sous le règne de Septime-Sévère , servait de pavé à ce temple; nous avons déjà indiqué la place que ces curieux débris occupent aujourd'hui dans le musée capitolin.

Un autre souvenir historique se lie à l’histoire du temple de Romulus. Pline nous apprend qu’on y plaça, en 491, de Rome, le premier cadran solaire dont les Romains firent usage, et qui fut apporté de Catane par Valérius Messala , après la première guerre punique.

Les trois majestueuses arcades, dites du temple de la Paix, sujet de vives controverses entre les antiquaires, paraissant devoir être plutôt la basilique de Constantin (PI. 128). Quoi qu’il en soit, Yespasien, après avoir terminé la guerre de Judée, éleva le temple de la Paix , en 76 après J.-C. C’était un des monumens religieux les plus magnifiques de l’ancienne Rome Les citoyens confièrent à ce temnle la «aide de leurs

richesses , et Vespasien y plaça les dépouilles de Jérusalem. Enfin il servit pendant un siècle de trésor public. On prétend qu à cette époque un incendie le consuma en entier, car on assure que les ruines attribuées au temple ne sont, comme nous l’avons rapporté , que les ruines de la basilique construite par Constantin après sa victoire sur Maxence. On peut conjecturer cependant que ceLte basilique fut élevée sur l’emplacement du temple de la Paix, dont elle déborda les limites, comme le prouvent les vestiges delà voie Appienne, découverts dans des fouilles récentes, sous la basilique de Con-

stantin , tandis qu elle passait autrefois à côté du temple de la Paix. Une colonne de marbre blanc d’un diamètre extraordinaire, placée aujourd’hui devant l’église de Sainte-Marie-Majeure , peut donner une idée de la magnificence primitive de cet ancien monument.

L’arc érigé à la mémoire de Titus lui fut voté après sa mort par le sénat et le peuple (PI. 128). Les deux principaux bas-reliefs sont les meilleurs ouvrages romains de ce genre. L’un représente Titus sur un char de triomphe, conduit par la figure allégorique de la patrie ; l’autre, des soldats juifs et d’autres prisonniers; la table, le chandelier d’or à sept branches , et les riches dépouilles du temple de Jérusalem. Chose remarquable! les édifices les mieux conservés de Rome, le Panthéon, le Colysée et l’arc de Titus, sont des monumens qui se rattachent aux souvenirs et à l’histoire de notre religion.

Entre l’arc de Titus et l’église de Sainte-F rancesca-Romana, des fouilles opérées depuis peu ont fait retrouver des voies qui conduisaient du Forum aux temples de Vénus et Rome. Ces temples, garnis d’un portique, étaient entourés d’une double rangée de colonnes, dont les restes sont encore visibles. Quoique pourvus chacun d’une entrée séparée, ces deux monumens n’en formaient cependant qu’un seul.

Ce qui subsiste encore de ces temples, construits d’après les plans de l’empereur Adrien et désignés du nom de Vénus, par allusion au fils de cettedéesse, Énée, dont les Romains sont descendans, accuse un véritable chef-d’œuvre d’arclii lecture. La planche i3i représente cet édifice restauré d’après le plan publié par M. Canina.

Retournant à l’arc de Titus et me di»

L’ITALI £.

rigeantde là vers le milieu (lu Forum, je visitai l’emplacement des Comices, où s’assemblait le peuple romain lorsqu il était appelé à délibérer sur les affaires del’état. Cette ericein le demeura découverte jusqu’à l’époque de l’invasion d’Annibal en Italie. On songea seulement alors à préserver les citoyens réunis dans les Comices de l’intempérie du ciel. La Græeostasis, où l’on recevait les ambassadeurs étrangers , était attenanteàce bâtiment, et à quelque distance de ces deux édifices se trouvait le tribunal, ou la 'salle du sénat, Curia- Hoslilia , rebâtie par Auguste après un incendie.

Après avoir visité cet emplacement célèbre, il me restait à voir, pour compléter ma promenade au Forum, la base du colosse de Néron et la Meta sucians (borne humide) , fontaine ainsi appelée à cause de sa ressemblance avec la borne d’un cirque. Sa forme est conique : une gerbe cl’eau jaillissait de son sommet (PI. i3i).

Le colosse en bronze de Néron , de cent pieds environ de hauteur, avait été d’abord placé dans le vestibule du palais doré de cet empereur. Yespasien transforma cette immense statue en un Apollon, et Commode le fit modifier à son image.

Deux causes ont rendu très-difficile la restauration du Forum romanum que je viens de décrire; d’abord le petit nombre de documens qui nous sont parvenus, et en second lieu la foule des édifices qui se pressent et s’entassent pour ainsi dire dans un même espace. Les archéologues ne sont pas d’accord sur le véritable emplacement de l’ancien Forum. Aujourd’hui on le place généralement au pied du Capitole, entre le mont Capitolin et le Palatin, dans la huitième région à laquelle il donnait son nom. Son étendue

a été le sujet d’un autre genre de discussions. Canina, que nous avons déjà cité, lui donnait deux cent trente mètres de longueur sur quatre-vingts de large, c’est-à-dire environ la superficie de la place de la Concorde à Paris; d’autres lui ont supposé une étendue plus grande. Sa direction était du nord au midi à peu près, et faisant un angle presque droit avec la Voie Sacrée, qui du Capitule conduisait au Coly sée. Denys d’Halicarnasse démontré en effet que Roinulus et Tatius, après avoir abattu la forêt qui s’étendait au pied du Capitole , exhaussèrent le terrain , que les eaux descendant des collines rendaient marécageux , et fixèrent cetendroitpour la construction du Forum. Il est évident que les édifices de différens styles d’architecture, élevés à des époques successives , rendaient cette place fort irrégulière et l’empêchaient d’être conforme aux principes établis par Vitruve pour la construction des Fora des anciens Italiens. Il ne reste plus aujourd’hui que des vestiges souvent méconnaissables de tous ces raonumens, et les savans sont loin de s’entendre sur leur véritable destination et sur leurs formes réelles. Les nouveaux travaux d’excavation, dont on s’occupe avec acti\ité à Rome dans ce moment, menacent même de renverser les systèmes qui avaient paru jusqu’tà présent les plus solides, et de les réduire à des hypothèses plus ou moins ingénieuses. C’estainsi que nous présenterons le travail de M. Cockrell sur la restauration du Forum romanum, gravédanslaplanche 1 25. Suivant cetarchitecte, le monument du premier plan à gauche du lecteur, sous le numéro y, représenterait une partie des édifices du Palatin dépendant du palais des empereurs : plus bas serait le temple circulaire et l’enceinte de Vesta, 8. Le

ROME

temple de Castor et Poilus, ou , suivant des auteurs anciens, de Jupiter Stator, 9, serait immédiatement au-dessus, et dominé par celui de Jupiter Feretrien et les édifices qui dépendaient de ce dernier, i; les temples de la Fortune, a, de la Concorde, 3, s élèveraient au pied du Capitole, à l’endroit le plus rapproché de la tribune aux harangues, 10, placée au milieu du Forum.

Le Tabularium, où les archives occuperaient le centre de l’intermontium et de la gravure, 4- Auprès on remarquera facilement l’arc de Septime-Sévère, 5. La Voie Sacrée que l’on reconnaîtra aux colonnes triomphales qui la bordaient de chaque côté, s’étendait de lare de Septime à celui de Fabius, 1 1, qui n’existe plus. On voit à l’angle de droite, au premier plan , le temple d’Àntonin et Faustine, 12; la basilique de Paul- Émile se trouve précisément au-dessus. L’ærarium ou trésor public occuperait la droite de la Voie Sacrée en allant vers le Capitole. Ce groupe d’édifices est couronné parle temple de Jupiter Capitolin, 6, qui achève de donner à cet arrangement un aspect peut-être plus pittoresque que la réalité ne l’a jamais été, mais qui peut offrir une idée de la magnificence de Rome antique.

l'ion loin de la Meta Sudans, entre le mont Palatin etle Cælius, s’élèvel’arc de Constantin (PI. 12g), destiné à rappeler le souvenir de sa victoire sur Maxence. Ce monument est extrêmement remarquable à cause de sa belle conservation, supérieure à celle de tous les autres édifices du F orum Romanum.

Il se compose de trois arcades magnifiques; ses bas-reliefs les plus intéressans retracent la conquête de Vérone , la victoire gagnée près du Ponte Molle, et l’entrée de Trajan dans Rome. Un arc de triomphe, érigé à cet empe- R.

reur, fut détruit en grande partie par ordre du sénat, qui en affecta les piatériaux à la construction de l’arc de Constantin.

Ce fut sous l’arc de Constantin que l’on fit passer, en 1 536 , la route établie pour l’entrée solennelle de Charles-Quint, empereur d’Allemagne, qui, de retour de Tunis, venait à Rome juger les differens élevés entre le duc de Toscane, Alexandre de Médicis , et Philippe Strozzi. Écoutons Rabelais qui était alors attaché au cardinal du Bellay, ambassadeur près du saintsiège, raconter avec la verve qui lui est particulière, les détails de cette querelle, et les préparatifs du pape pour recevoir l’empereur, dont il craignait la puissance : « Le saint père a envoyé, par élection du consistoire, par devers Charles, deux légats, sçavoir est le cardinal de Senes et le cardinal Cesarin. Depuis y sont d’abondant allez les cardinaux Salviaty et Rodolphe , et Monsieur de Saintes avec eux. J’entends que c’est pour l’affaire de Florence et pour le différend qui est entre le duc Alexandre et Philippe Strossi , du quel vouloit le dict duc confisquej les biens qui ne sont petits. Car il est-, après les Fourques de Auxbourg er Allcmaigne, estimé le plus riche marchand de l ltalie, et avoit mis gens en cette ville pour l’empoisonner ou tuer quoy que ce fust. De la quelle entreprise adverti, impetra du pape de porter armes. Et apprit que le dit Strossi s’était retiré par devers l’empereur et qu’il offroit quatre cent mille ducats pour commettre gens qui informassent sur la tyrannie et méchanceté du dit duc »

L’empereur résolut de se rendre luimême à Rome, et de cette ville à Florence pour apprécier de plus près les causes de la querelle survenue entre

les deux prétendans, et peut-être aussi, comme l’insinue maître François, pour extorquer en passant quelque riche contribution au souverain pontife. « Car, dit l’auteur de Pantagruel, si j’avois autant d éçus comme le pape voudroit donner de jours de pardon , et autres telles circonstances à quiconque remettait la venue de l’empereur jusqu’à cinq ou six ans d’ici, je serois plus riche que Jacques-Cœur ne fut oncques !....

Ores, on commença en Rome le gros apparat pour le recevoir. Et l’on fit par le commandement du pape un chemin nouveau par lequel il doit entrer.

Sçavoir est de la porte Sainct-Sébastien tirant au Champ-Doly (Campidoglio), Templum Pacis et l'Amphithéâtre; et le fait-on passer sous les antiques arcs triomphaux de Constantin, de Vespasien et autres. Puis à côté du palais Saint-Marc et de là par le camp de Flour, et devant le palais Farnèse où souloit demeurer le pape ; puis par les banques et dessous le château Saint-Ange. Pour lequel chemin dresser etégasler on a démoly et abattu plus de deux cents maisons et trois ou quatre églises ras terre. Plusieurs l’interprètent en mauvais présage. »

Ce qui devait singulièrement accroître ces présages funestes , aux yeux des Romains, c’est le fait suivan t par lequel

Rabelais termine sa lettre : « Mais

c’est pitié de voir la ruine des maisons qui ont été démolies , car n’est fait payement ny récompense aucune es seigneurs d’icelles ! »

Voici maintenant le Colysée (PI. 129 et i3o) ! Le Colysée, théâtre gigantesque des divertissemens de la plus grande nation du monde! Cet édifice doit son nom à la statue colossale de Néron qui en occupait jadis l’emplacement. Commencé par Flavius Vespasien, et appelé quelquefois, pour

cette raison , amphithéâtre Vespasien , le Colysée fut terminé par Titus, qui l’inaugura en l’année 80 de J -C. environ, par des combats où furent sacrifiés plus de cinq cents gladiateurs et cinq mille bêtes féroces.

La forme de ce vaste édifice est ovale : sa circonférence est de seize cent seize pieds et sa hauteur de cent cinquante ; c’est-à-dire qu’elle surpasse de vingt pieds environ la colonne de la place Vendôme. Qu’on se représente trois rangées de hautes arcades superposées, dont quatre-vingts pour chaque rang, ornées de colonnes engagées, destinées à soutenir les entablemens; qu’on se représente vingt escaliers immenses conduisant jusqu’au faîte de l’édifice dans toutes les directions; soixante-dix entrées donnant passage aux milliers de spectateurs attirés des confinsdel’empire romain pourassister aux jeux, qu’on se figure l’empereur et sa famille, les vestales, les sénateurs placés pompeusement dans le Podium; puis au-dessus d’eux assis dans les præcinctiones ou dans les cunei la foule des Romains vulgaires, au nombre de plus de cent mille, et l’on aura une idée de l’immensité du Colysée, delà beauté de son architecture et du nombre prodigieux de spectateurs qui se pressaient avidement dans son enceinte.

Autour de chaque étage régnait un corridor couvert : celui de la première rangée était éclairé par les intervalles des arcades; Jes deux autres, supérieurs, recevaient la lumière au moyen de fenêtres : tous ces corridors étaient appelés vomitorii, nom expressif qui fait allusion à leurs fonctions ; ils étaient en effet destinés à vomir les flots i!e la multitude lorsqu’elle entrait dans cet immense amphithéâtre, ou lorsqu’elle en sortait à la fin des jeux. Un portique circulaire couronnait l’é-

ROME

difice. On y fixait le velarium , ou voile immense qui garantissait les assistans des rayons du soleil et de la pluie.

Sous 1 impression de nos usages, de nos idées mesquines et bornées , l'enthousiasme, le transport des anciens, et surtout des Romains, pour les jeux des amphithéâtres , doivent nous paraître presque incompréhensibles, et plutôt le produit de l’imagination exaltée des écrivains que le récit ingénu des faits. Tout ce que la magnificence et l espritleplus séduisant peuvent supposer, se trouvait réuni dans leurs amphithéâtres. Là le génie des beaux-arts étendait toutes ses pompes fastueuses, 1 architecture élevait ces superbes édifices, auxquels , nous autres chétifs modernes , nous n’avons rien à opposer, si ce n’est nos théâtres de bois et de carton doré , mesquineries qui font ressortir plus vivement encore les ruines imposantes de leurs édifices colosses. La sculpture, ainsi que le témoignent l’Adonis, laVénusVictrix , la Psyché , et cette foule d’autres statues, dont la liste est presque sans fin, contribuaient aussi à embellir ces monumens et rivalisaient avec la peinture, la mécanique et la science de l’harmonie pour produire cet enthousiasme qui nous est inconnu et transporter le spectateur dans des régions pour ainsi dire imaginaires. Mais toute cette richesse d’ornemens était stable : que dire delà pompe passagère des jeux?

comment en donner une idée ? Que l’observateur se place avec nous au milieu du Colysée , qu’il se reporte aux temps anciens, que la Cavea telle qu’elle était autrefois ; que les murs qui circonscrivent l’arène avec leurs marbres

1 Pour ce mot et tous les termes techniques, reportez-vous à la page 125 de la description de Pompeï , article théâtre.

précieux et leurs somptueuses corniches lui apparaissent comme au jour de leur splendeur. Le Podium était orné d’élégantes colonnes ou lisses ou cannelées : tous les gradins étaient revêtus de marbre blanc de Luni ou de Grèce , recouverts de coussins moelleux et de précieux tissus. Mais c était surtout sur les præcinctiones que l’architecte répandait touLes les richesses que lui suggérait son talent.

Les plus délicats bas-reliefs y étaient sculptés par des artistes grecs. Ce majestueux ensemble du Colysée s’animait par la présence de cent mille spectateurs, tous revêtus de vêtemens aux couleurs éclatantes, et nullement cachés par ces colonnes et ces loges dont nous savons si bien embarrasser nos salles modernes.

Souvent les odeurs les plus précieuses étaient versées à flots dans l’enceinte , afin que tous les sens prissent part à ces fêtes célestes On vit même Néron , par un caprice d’un luxe inoui, se plaire à faire tomber par des ouvertures pratiquées dans le Velarium une pluie de poudre tantôt de pourpre , tantôt d’argent ou d’or, qui , se répandant sur tous ceux qui étaient présens, sur les animaux, sur les gladiateurs et sur tout l’édifice, produisait un effet magique. Le Velarium était brodé d’or, de pourpre et d’autres éclatantes couleurs, et représentait les sujets les plus propres à maintenir lespeclateur dans cette émotion si favorable au prestige du théâtre.

Les spectacles commençaient ordinairement par les jeux des gladiateurs qui combattaient à pied, et dont les noms étaient aussi différens que leurs armes et leur manière de combattre.

D’autres étaient à cheval , d’autres dans des chars L’usage des gladiateurs était particulier aux anciens Italiens. La

Campanie surtout, ainsi que s'attache à le prouver Giacomo Rucca , notre guide principal clans cette matière, en fournissait plus que toutes les autres provinces , et des plus habiles. C'est de Capoue, on le sait, que s’enfuit Spartacus.

Outre ces jeux, on donnait dans l'amphithéâtre des combats ou plutôt des chasses d'animaux , qu’on transportait ordinairement dans d’immenses cages de bois ou de fer. Quelquefois aussi on les conduisait enchaînés ; arrivés dans larène ils étaient abandonnés à toutes leurs fureurs. Toujours on les opposait espèce à espèce; souvent même ils combattaient contre des hommes nommés pour cette raison bestiarii .

Mais comme trop peu de gens embrassaient cette dangereuse profession , pour pouvoir satisfaire la passion effrénée des Romains pource genre de combat, on en fit un supplice infligé à certains criminels ; la législation romaine reconnaît un grand nombre de crimes punissables par l’exposition aux bêtes , et nos saintes légendes nous conservent le souvenir de milliers de martyrs qui périrent ainsi victimes de leur sainte foi. Dans les jeux solennels on variait l’ordre des combats et l’aspect de l’arène. Parfois on y représentait d’énormes montagnes , creusées de profondes cavernes, d’où s’élancaient les bêtes féroces. Ou bien c’était une forêt d’arbres véritables dont les troncs et les branches étaient dorés et recouverts de leur feuillage ; tantôt encore de vastes abîmes s’ouvraient à l’improviste et l’on voyait s’élancer une incroyable quantité d’animaux furieux.

Des vaisseaux ingénieusement construits apparaissaient tout à coup aux yeux des spectateurs étonnés, puis se séparaient comme d’eux- mêmes pour donner passage aux animaux. Aussitôt

les nombreuses issues qui garnissaient le Podium étaient ouvertes à un signal convenu, et des troupes de tigres et de panthères se précipitaient dans l’arène.

Si l’on voulait se former une idée de l’aspect que présentait alors le Colysée, on n’aurait qu\à lire .la description des jeux de Carin , qui nous a été conservée par Galpurnius, témoin oculaire.

Au plaisir, à la variétédes spectacles, souvent les empereurs joignaient une incroyable magnificence. Pline, livre xxxhi, ch. 3, rapporte que César, dans une de ces solennités, fit faire en argent toutes les armures et les objets qui servaient dans l’arène. Néron les fit garnir d’ambre et d’autres matières précieuses.

Le Velarium était quelquefois en soie dans un temps où l’or n’était pas plus précieux.

Dans ces jeux le nombre des animaux était porté jusqu’à une profusion en quelque sorte extravagante.

Lors de la première chasse donnée par Marcus Fulvius, l’an 568 de Rome, l’on vit des centaines de tigres , de panthères et de lions combattre dans le cirque. C’est aussi la première fois que les Romains eurent des gladiateurs. Pompée le grand, à l'occasion de la dédicace de son théâtre , après avoir fait célébrer tous les autres jeux , réserva les cinq derniers jours pour les chasses. On y vit quatre cent dix tigres, cinq cents lions, un nombre infini d’éléphans poursuivis par des Africains , des loups cerviers, des rhinocéros venus des confins de l’Ethiopie.

( Plut, in Pomp. Cic., 1. vu , ch. 7 et 1 . ) On voit sur les pierres Ancirannes que trois mille cinq cents bêtes furent tuées dans les chasses données par Auguste et dans la dédicace du Colysée que

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nous décrivons aujourd hui, Dion rapporte qu'il en périt neuf mille.

Une question vient assez naturellement se placer ici. Comment les spectateurs étaient-ils à l’abri des dangers que présentait cette multitude de monstres déchaînés? On ne peut admettre l opinion de Lipse, qui donne au sol du Colysée une profondeur de seize pieds et même davantage, puisquede cette façon une partie considérable de 1 arène n’aurait pu être aperçue par le plus grand nombre des spectateurs. Il est constant qu’on était à labri des attaques des animaux féroces , au moyen d immenses blets garnis de pointes et au moyen de rouleaux bxés horizontalement dans des axes auxquels il était facile d’imprimer un mouvement de rotation.

Pline, livre vu, ch. 3, rapporte que ces filets étaient enrichis d’ornemens en ambre. Calpurnius en parle aussi dans sa septième églogue, où il nous apprend que dans les jeux auxquels il assistait , ces filets étaient d’or ou peutêtre simplement dorés. On conçoit sans peine comment ce mur de pointes longues et aiguës, qui s’avançait du côté de l’arène, empêchait les bêtes de s’élancer; mais le procédé que l’on avait choisi pour qu’elles ne pussent s’v accrocher était encore plus ingénieux. Tout autour de la muraille régnaient ces rouleaux mobiles dont nous venons de parler, et qui, n’offrant aucun point d'appui aux animaux, les faisaient tomber dans l’arène dès quils voulaient s'y cramponner. Ces cylindres étaient en outre revêtus d’ivoire et formés des bois les plus précieux , polis avec un soin extrême pour offrir encore moins de prise aux griffes des animaux.

Les spectacles n’ont jamais été plus magnifiques que sous les empereurs:

Néron en variait les représentations avec un luxe inoui. On commençait par la chasse. Les bêtes mortes, l’arène se changeait tout à coup en un vaste lac. Alors avait lieu un combat naval ; puis l’eau s’écoulait par de larges ouvertures, et de nouveaux combats de gladiateurs succédaient aux naumachies. L’eau reparaissait; avec elle on voyait surgir çà et là des îles et des bois aux masses verdoyantes; enfin de somptueux banquets, servis aux spectateurs sous des ombrages qui semblaient devoir être éternels, venaient terminer ces fêtes, dont la durée était de plusieurs jours.

Des représentations inattendues ajoutaient quelquefois aux plaisirs et à l’étonnement des assistans. Lorsque l'arène était en partie couverte d’eau , des crocodiles, des hippopotames, des buffles, des bisons, étaient attaqués par des élépbans, des tigres et des lions, qui poursuivaient leurs ennemis jusque dans les flots ; il y avait aussi des jeux dans le genre de ceux que nous voyons aujourd’hui. Martial raconte que les léopards, les tigres, les animaux les plus cruels, dressés par des Africains fort habiles, se laissaient atteler à des chars et même battre, avec la docilité des animaux domestiques, sans chercher à tirer vengeance de ces coups. Mais ce qui nous paraît propreà révolter la plus robuste croyance , c’est le récit de Suétone au sujet des èléphans funambules qui faisaient toutes sortes d’exercices sur des cordes tendues.

Dion , qui nous a conservé le souvenir des jeux que Néron donna à sa mère, raconte qu’un de ces animaux s’éleva jusqu’au portique supérieur du Colysée, c’est-à-dire à vingt-cinq toises de haut, marchant en mesure sur la corde et portant un homme sur son dos. «Ele« phas introductus summum ejus theatri

fornicem conscendit, atque indè vehens hominera in funem ambulavit. »

Souvent des enfans,des taureaux et d’autres animaux étaient enlevés au moyen de machines, j usqu’au velarium.

Martial parle d’un taureau qui, du milieu de l’arène, fut enlevé de cette façon dans une pièce où l’on représentait l’apothéose d’Hercule : lib. V, ep. i5. Ne pouvant expliquer ce fait par un moyen mécanique, cet auteur l’attribue à une puissance sacrée.

Raptus abit media quod ad æthera taurus arenâ:

Non fuit hoc aitis, sed pietatis opus.

(Nous avons rapporté cette citation parce que le fait nous paraît surprenant; mais nous pourrions au besoin appuyer toutes nos assertions de l’autorité des textes. Pour tous ces décors, ces apparitions, ces forêts, ces gouffres, ces montagnes, ces mers, enfin pour les nombreuses machines nécessaires à ces somptueuses représentations, de vastes souterrains étaient pratiqués sous l’amphithéâtre, de sorte que l’on aurait pu dire qu’il existait deux Colysées, l’un caché, l’autre extérieur.

Un nombre presque incroyable de citoyens et d’esclaves étaient employés à l’administration des amphithéâtres.

Les premiers magistrats de la république étaient chargés de la haute surveillance , ce qui leur fournissait souvent l’occasion de se rendre agréables au peuple en flattant sa passion pour les jeux.

En lisant le récit de tous ces détails extraordinaires , on croirait en quelque sorte entendre un conte détaché des Mille et une Nuits pour amuser les oreilles amies du merveilleux. Nous n’avonspourtant pascessé, comme nous l’avons assuré déjà, d’être historiens fidèles. Hélas! cette gloire du Colyscc

s’est évanouie comme tant d’autres gloires. Les combats de gladiateurs institués vers l’an 490 de la fondation de Rome, furent abolis en de J.-G.

Un moine nommé Almachius, mu par un saint zèle se précipita un jour dans l’arène pour séparer les combattans.

Le préteur Alypius assistait aux jeux : indigné de l’action du moine, il le fit tuer pour avoir mis obstacle à la célébration des exercices; mais Almachius fut canonisé, et l’empereur Honorius défendit les combats de gladiateurs.

Dès lors commença , pour le Colysée, l’époque d’une décadence progressive. Il restait bien encore , à l’état de monument, la merveille de Rome suivant le jugement poétique de Martial :

Barbara pyramidum sileat miracula Memphis : Assiduus jactet nec Babylona labor;

Omnis Cesareo cédât labor amphitheatro , Unum pro cunctis fama toquatur opus !

Que Memphis cesse de nous vanter les merveilles de ses grossières pyramides ; qu'on ne se fatigue pas à chanter Babylone ; que tout monument reconnaisse la supériorité du Colysée, et que la renommée signale entre tous cet admirable édifice !

Mais il ne présentait plus comme autrefois ces di ver tissemens grandioses qui semblaient plutôt destinés aux héros ou aux demi-dieux de la fable qu’à de simples mortels. La barbarie acheva la décadence du Colysée, moins par les ravages des ennemis de Rome que par l’époque de renaissance elle-même qui succéda aux fléaux dunord. En effet quand la capitale du monde commença à respirer après l’expulsion de ses tyrans, tous les seigneurs et même les particuliers voulurent se construire des palais. Le Colysée était une magnifique carrière placée à leur portée: sans égard pour son ancienne splendeur,

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pour ses huit siècles d’existence glorieuse, ils l’abattirent en partie et le dépouillèrent impitoyablement. On connaît lépigramme que mérita la maison Barberini par son ultra-vandalisme :

Quod non fecerunt barbari fecerunt Barberini.

Ce que n’ont pas fait les barbares , les Barberini l’ont fait.

Dieu sait jusqu’où se serait porté un pareil système de dépréciation sacrilège sans l’intervention du pape Benoît XIV. Pour s’opposer à cet odieux pillage, il plaça une croix dans le centre de l’arène, déclarant sacré et vénérable ce lieu arrosé du sang de tant de martyrs. Grâces à la protection d’un pontife, les ruines du Colysée, sinon le Colysée tout entier, pourront encore exciter l’admiration de nos descendans les plus reculés.

Du Colysée, je me rendis au Palatin, la plus célèbre des sept collines de Rome, et qui n’ofFre plus aujourd’hui que des ruines incertaines. En voyant ces débris de marbre, ces fûts de grosses colonnes de porphyre fendues et délitées parl injure des temps, je ne pus m empêcher d’établirun triste contraste entre l’abandon actuel de ces lieux et leur splendeur passée, alors que Claudien la décrivait ainsi dans son style boursouflé :

Ecce Palatino crevit reverentia monti

Non alinm certè decuit rectoribus orbis Esse Larem, nailoque magis se colle potestas Æstimat, et summi sentit fastigia juris. Attollens apicem subjectis regia rostris.

Tôt circùm delubra videt, tantisque deoruna Cingitar excubiis. Juvat infra tecta Tonantis Cernere Tarpeiâ pendentes rupe gigantes, Cœlatasque fores, mediisque volantia signa Nubibus, et densum stipantibus æthera templis, Æraque vestitis numerosâ puppe coiumnis Consita, subuixasque jugis immanibus ædes, lïatnram cumulante manu, spoliisque niicantes Innumeros areus. Acies stupet igné metalli Et cireurnfuso trepidans obtunditur auro.

De cous, vi, Honor. 35.

Voici qu'un grand respect est venu entourer le Palatin : certes il ne convenait pus aux maîtres du monde d’avoir d’autres lares, leur pouvoir et le faite élevé de leurs droits superbes ne pouvaient choisir un plus noble siège. En ce lieu, la puissance romaine plauant au-dessus des rostres du Forum, contemple à ses pieds les temples des dieux : elle s’enorgueillit de voir au-dessous d’elle le temple de Jupiter, qui, semblable à un géant, menace la roche Tarpéienue; de voir au dessous d’elle les portes sculptées des monumens religieux, les étendards déployés jusqu'aux nues; les temples comblant l’espace de leur multitude ; les colonnes d’airain décorées de poupes ennemies: les édifices supportés par des fondemens gigantesques, à l’aide d'un art vainqueur de la nature; d’innombrables arcs de triomphe tout brillans de dépouilles opimes. La vue est éblouie des rayons émanant de tous ces riches métaux ; elle est éblouie de tant d'or prodigué en ces lieux.

Ces vers font en même temps allusion à la situation favorable du Palatin et à la magnificence des édifices dont il élait couvert. Ce que Rome eut longtemps de plus beau tenait à ce mont célèbre; au sud étaient l’Aventin et le grand Cirque. Du haut de ses terrasses l’empereur pouvait donner le signal des courses. A l’ouest s’étendait le Forum avec sa population de dieux, ses nombreux monumens sacrés, et le Capilole couronné par le temple de Jupiter ; au nord la Voie Sacrée , et plus loin le Champ- de -Mars ; à l’est, enfin, la vaste étendue de Rome et son plus bel horizon servaient de perspective.

Quant aux monumens du Palatin, leurs ruines sont éparses sur toute la colline, qu’elles débordent même pour descendre dans les vallées voisines jusqu’au pied des monts Cœlius et Esquilin. Dans l’endroit où jadis habita modestement le roi Evandre, où Roinulus fonda Rome, Auguste se fit construire une bien simple demeure.

A l’entrée croissait un laurier qui devait lui être plus cher que tous les arcs de triomphe, car on y avait suspendu une couronne de chêne pour

indiquer qu’il avait sauvé la vie à un grand nombre de citoyens. La maison d’Auguste fut agrandie par Tibère et Caligula , terminée plus tard par Domitien, etdevint enfin, après son entier achèvement, un vaste palais ou plutôt une ville. On l’appela le palais des Empereurs, aujourd’hui ilPalazzo de César i ( PI . 126). Les restes de la demeure d’Auguste, Domus Augustana, qui formait une partie de ces constructions, sont encore visibles dans la villa Palatina et dans les jardins qui dépendent du couvent de Saint -Bonaventure : les ruines de Ja partie appelée Domus Tiberiana, palais de Tibère, se retrouvent aussi dans les jardins de Farnèse. L’entrée principale était évidemment ouverte du côté de la voie Sacrée; afin d’en rendre l’abord plus facile, on avait pratiqué des degrés pour les piétons, et même pour les chevaux et les voitures, dans le genre de ces escaliers que les Italiens appellent aujourd’hui Scala a cordonata ( PI. 122).

Entre la demeure d’Auguste et le palais de Tibère, les jardins d’Adonis s’étendaient jusqu’auprès du grand Cirque; là ils aboutissaient à un théâtre. Des deux côtés de ces jardins on avait construit un hyppodrome, et l’aquéduc de Claudien dont j’aperçus des restes dans le couvent de Saint-Bonaventure, se prolongeait du Cœlius au Palatin pour entretenir d’eaux abondantes le palais des Césars. Près du palais qui porte son nom, Auguste fit élever le temple d’Apollon , après la victoire d’Actium. Il enrichit encore cette demeure d’une bibliothèque, pourvue des meilleurs ouvrages de la littérature grecque et latine, et ornée, suivant Pline, d’une statue colossale en bronze représentant Apollon. On croit reconnaître dans la partie du Palatin voisine

du Forum , à l’endroit où fut jeté de ce mont au Capitole, le pont de Caligula , soutenu sur quatre-vingts piliers en marbre, l’em placement du templed’A uguste détruit par un incendie. En 1720, on découvrit par hasard , lors des fouilles pratiquées dans les jardins Farnèse, une salle magnifique de deux cents palmes de long et de cent trentedeux de large, richement décorée de statues , de colonnes et de marbres précieux : des bains assez bien conservés étaient près de ces constructions attribuées à Domitien.

Sur le moDt Palatin s’élevaient encore une foule de temples en l’honneur d’une multitude incroyable de dieux et de déesses , dont chaque qualité, chaque surnom, chaque épithète excitait la piété des Romains et une dévotion particulière. Nous avons (autant qu’on peut comparer le sacré au profane) un usage religieux analo gue à cette pratique : ainsi nous invoquons Notre-Dame des Sept-Douleurs, du Mont-Carmel , du Rosaire, de la Garde, etc., dans la personne de la Vierge. Jupiter, Junon et les autres dieux principaux avaient un grand nombre de temples dans le même lieu, sous des invocations diverses. Un de ces édifices religieux que je signalerai au lecteur, est celui de Junon Viriplaca. Quand une altercation s’était élevée dans un ménage, les époux se rendaient à ce temple : là chaque plaignant exposait ses griefs, s’expliquait sans aigreur, et presque toujours l’intervention de la déesse ramenait la paix entre les époux divisés. Pourquoi n’avons-nous pas emprunté à Rome une si bienfaisante institution, nous qui lui devons tant d’ailleurs?

Néron, dont la passion pour l’architecture ne connut pas de bornes, effaça l’éclat du palais des Césars par le luxe

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et la magnificence de sa maison dorée.

Il épuisa pour elle le génie des arts : ses jardins descendirent le Palatin et allèrent envahir lEsquilin. En 64, un incendie détruisit en entier l’ancien palais. Néron, qui faisait brûler cinq quartiers de Rome afin de pouvoir les reconstruire plus beaux et plus vastes, s inquiéta peu de ce léger accident. Il en profita même pour donner à sa Domus Aurea un plus grand espace : elle couvri t le Palatin et leCœlius, et pouvait occuper un espace de mille mètres de long sur cinq cents delarge, c’est-à-dire une surface quatre fois plus grande que leLouvre etles Tuileries pris ensemble.

Suétone, qui nous a conservé quelques souvenirs de la somptuosité du palais de cet empereur , rapporte que dans le vestibule se trouvait la statue colossale , qui fut placée plus tard près du Colysée et que l’on a représentée planche i3i.On voyait un triple portique supporté par un millier de colonnes : un immense lac semblable à une mer était renfermé dans l’enceinte du palais , composé de tant d’édifices en tous genres, qu’on aurait dit d’une vaste cité tout entière. On y trouvait des prairies , des jardins , des grottes, des bois habités par un nombre incroyable d’animaux. Dans 1 intérieur des appartemens, éclataient partout l’or, l’argent , les pierres précieuses et la nacre de perles. Des machines divoire ingénieusement construites répandaient sur les conviés, au moyen de conduits pratiqués dans l’épaisseur des murs, des nuages d’encens, des parfums et des fleurs. La salle principale des banquets était une rotonde construite de manière à tourner sur elle-même nuit et jour, par un mouvement analogue à celui de la terre.

Cette mobilité perpétuelle entretenait sans cesse une douce fraîcheur. Les R.

bains, décorés avec l’appareil le plus voluptueux, étaient pourvus d’eau de mer ou d’eaux sulfureuses provenant des sources d’Albuna.

Domitien ne voulut céder en rien à Néron dans ces folles dépenses : du moins Plutarque, ayant décrit la dorure somptueuse du Capitole, ajoute qu’on sera bien autrement surpris si on vient à considérer les galeries , les basiliques, les bains et les sérails des concubines de Domitien . En effet , c’était une chose étonnante, sans doute, qu’un temple si superbe et si richement orné, que celui du Capitole ne parut rien en comparaison du palais d’un seul empereur.

Lorsque la Maison - Dorée , dont nous venons d esquisser bien imparfaitement les merveilles, fut achevée suivant les désirs de Néron ; lorsque pour l’embellir il eut mis à contribution le monde entier ( Delphes seul lui fournit cinq cents statues de bronze), cet empereur, prodigue et souvent extravagant , se contenta de dire en prenant possession de ce roi des palais : Enfin , je vais donc être logé comme un homme !

De tant de magnificence et de pompe, il ne reste plus maintenant que des fragmens de chapiteaux gisant à terre, des marbres brisés, des frises et des corniches , qui dernièrement encore servaient de sièges à l’académie arcadienne, société littéraire de Rome moderne, tenant ses séances sur le mont Palatin. Les moines de Saint- Bonaventure se sont logés au temple d’Apollon. On cultive la vigne sur le sol qui portait le Septizonium ou édifice de Septime- Sévère. Le long de la Voie Sacrée règne le mur d enceinte des jardins de Farnèse. Le lac n est plus qu’un vignoble suspendu sur de vastes souterrains à demi comblés.

ao

G est sous une de ces voûtes, à plus de trente pieds de profondeur, qu’on a découvert les bains de Livie. On y pénètre à la lueur des flambeaux pour admirer les beaux restes de lambris de jaune antique , de stuc doré , et des peintures en arabesque d’un travail charmant.

En descendant le Palatin, le long des jardins Farnèse, l’arc de Janus Quadrifons (Pi. 126) m’apparut avec ses blocs de marbre grec. C’est ainsi que les Romains nommaient une espèce de voûte, ayant un passage de chaque côté. Ils les plaçaient aux endroits les plus fréquentés pour que le peuple pût se mettre à l’abri du mauvais temps; des savans croient que les arcs de Janus ont aussi servi de bourse. Ce genre de construction, qui offrait trop peu d’espace à des gens d’affaires, circulant plutôt que restant en place, ne permet pas d’adopter cette opinion. L’archi tecture de ce monument est à la fois solide et belle. Ses quatre faces sont ornées chacune de douze niches ; tout s’y réunit pour produire un ensemble remarquable, quoique les ravages du temps en aient détruit le couronnement. Je regrette seulement que les modernes négligent cet arc dans un triste coin où l’on a de la peine à le trouver. On croit qu’il fut consacré à Septime-Sévère par les banquiers et les marchands de ce quartier de Rome.

A gauche de ce monument, une petite source d’eau excellente qui va se perdre dans la Cloaca-Maxima, est considérée comme le Juturne dont l’ancienne gloire est parvenue jusqu’à nous, et qui formait un lac du même nom; c’est dans ce lac que , suivant la fable , Castor et Pollux firent baigner leurs chevaux après la bataille de Régille.

Le temple de Yesta (PI. 1 32), bâti à une époque incertaine ^ est le même,

dit-on , qui fut consacré par Numa, entretenu par le sénat avec un soin religieux, et embelli par Titus. Domitien le répara; Horace en fait mention comme étant fréquenté de son temps. Cet édifice est rond et entouré d’un péristyle de vingt belles colonnes de marbre blanc, cannelées et d’ordre corinthien : il est aujourd’hui privé de son architrave, et couvert d’un ignoble toit.

Les modernes en ont fait l’église de la Vierge du Soleil. C’est une des plus jolies ruines de Rome.

A l’époque de sa splendeur, le temple de Vesta était rond comme la terre, dont cette divinité est l’emblème. Tout y retraçait la simplicité des premiers âçes. Là , ni ornemens ni statues. Au centre, sur un autel d’une forme sévère, brûlait sans cesse le feu sacré, image de la nature qui crée tout et qui détruit tout. Les hommes entraient librement dans le temple pendant le jour; ils ne pouvaient y pénétrer la nuit , et en aucun temps, nul n’approchait du sanctuaire.

Ce droit était spécialement réservé aux prêtresses du temple , les Vestales.

Numa , auquel Florus attribua cette institution religieuse, n en créa d’abord que quatre. Servius Tullius en ajouta deux autres, et leur nombre fut irrévocablement fixé à six. Elles avaient en garde le feu sacré, symbole de la vie, et qui était à Rome l’emblème de la durée de l’état. A elles seules le droit d’en approcher ; et si , par une négligence fatale, elles venaient aie laisser éteindre , elles encouraient les peines les plus rigoureuses et la mort. On ne rallumait ce feu qu’avec un miroir d’airain artistement travaillé , et destiné à extraire des rayons du soleil une lumière plus pure que celle qui sert au besoin des hommes.

Les Vestales gardaient [encore les

ROME

choses saintes, ce qui signifie pour les uns le fameux Palladium , apporté de Troie par Enée, et pour les autres deux petits tonneaux , 1 un vide, loutre plein , dont on ne pouvait approcher, et dont on ignore l’usage.

Les Vestales, choisies d’abord par les rois . le furent ensuite par les grands pontifes ; modification qui n’en est pas une si I on considère que les deux titres étaient souvent réunis par le même prince. Elles devaient être issues de bonnes familles , ne pas avoir de défauts corporels, et posséder encore leur père et leur mère. Au-dessus de dix ans on n’était plus admis dans le college des Vestales. Seules entre les femmes romaines , elles avaient le droit de disposer de leurs biens par testament. La république leur assignait la pension qu elle accordait aux femmes mères de trois enfans; elles jouissaient en outre des biens considérables attachés au temple dont elles étaient prêtresses.

Après trente ans d’exercice elles pouvaient rentrer dans le monde, et même se marier. Quelques-unes ont profité de ce droit , mais rarement. Il faut en attribuer la cause à leur état d’indépendance primitive , car elles étaient fort libres, sauf, dans certains cas , l’obéissance qu’elles devaient à la plus ancienne d’entre elles , nommée la grande Vestale. D’ailleurs, les honneurs dont elles jouissaient parmi les Romains, en développant en elles un caractère altier et orgueilleux, devaient les rendre très-peu propres à faire le bonheur d’un époux.

Ces honneurs étaient en effet vraiment excessifs. Dans tous les jeux aux théâtres, dans les cérémonies publiques , elles avaient une place consacrée auprès des premiers de l’état. Les magistrats, les consuls eux-mêmes s’arrê-

taient à leur rencontre , et faisaient abaisser leurs faisceaux devant elles , comme devant le peuple assemblé.

Quiconque aurait osé les insulter eût été puni de mort. Leur réputation de savoir et d’intégrité était même si bien établie, qu’on vit souvent les citoyens les prendre pour arbitres de leurs différens. Enfin , tel était le respect des Romains pour ces vierges, que dans une guerre malheureuse (qui ne connaît ce trait?) un citoyen, emportant sur un char ses enfans et ses trésors, fit descendre sa famille qu’il exposait ainsi aux poursuites de l’ennemi , pour accueillir une Vestale qu’il rencontra fuyant à pied.

La pompe qui les environnait au dehors était analogue à leur grand crédit. Pour en avoir une idée, écoutons le baron Théïs, auquel j’ai déjà emprunté quelques détails sur les prêtresses de Vesta. « Un licteur passa près de nous en s’écriant (c’est Polyclète qui parle) : Rangez- vous , faites place à la Vestale! A l’instant se fit partout un silence religieux; un char à deux roues , orné de lames d’ivoire et de plaques d or., s’avança avec lenteur ; il était attelé de quatre chevaux d’une blancheur éclatante ; derrière marchait une troupe de femmes esclaves richement vêtues , et dont la contenance modeste et recueillie annonçait l’auguste caractère de leur maîtresse. Lorsque le char vint à passer, seul, peutêtre, j’osai lever les yeux sur l’objet sacré de leur vénération. Non , jamais les déesses, filles du ciel, n’empruntèrent des formes plus touchantes quand elles daignèrent se manifester aux humains étonnés ! Qu elle était belle! — Bientôt je la perdis de vue, sous les colonnes du portique. J’observai qu’aucun des assistans ne parla de ce qu’il venait de voir. Remarquer

'jy.

la beauté d une Vestale , s’cn entretenir, c’eût été une profanation ! »

Leur influence sur le peuple tenait quelquefois du prodige. En voici un exemple bien frappant. Appius Claudius obtient du sénat le triomphe; mais les Romains le lui contestent, car Appius n’était pas aimé. Impatient de gloire , le futur triomphateur se disposait à braver les décrets absolus du peuple. La mort aurait puni une pareille témérité, quand tout à coup une Vestale, sa fille, s’élança vers lui et le conduisit sans obstacle au Capitole.

Lorsque les Vestales étaient convaincues d’avoir manqué à leur vœu de chasteté, rien ne pouvait les sauver du supplice qui avait lieu dans le campus sceleratus. Le complice était frappé de verges jusqu’à ce qu’il expirât, et la coupable était réservée à une mort plus affreuse encore, dont l’appareil conservait même une ombre de ce respect qui avait entouré la Vestale avant sa faute. Dépouillée de tous ses ornemens , on la conduisait dans une litière fermée hors des murs de Rome, vers la porte Colline. Le souverain pontife, après avoir fait des prières secrètes , et levé les mains au ciel , faisait sortir de sa litière l’infortunée toute couverte de voiles funèbres; il ordonnait de la descendre dans un souterrain où l’on avait placé un petit lit, une lampe allumée, un peu de pain et d’eau, de l’huile et du lait. On en fermait l’entrée, et la victime mourait de faim et de désespoir.

Rien ne saurait peindre la consternation des Romains pendant cette cruelle exécution : chacun s’enfermait dans sa maison pour ne point apercevoir cet horrible convoi d’une vivante. La ville était en deuil , les boutiques fermées, les affaires suspendues. Rome ne présentait pas un aspect plus lugubre

quand les Gaulois vinrent au pied du Capitole. Ces jours néfastes , toujours rappelés par les historiens , sont comptés parmi les plus grands malheurs du peuple romain ; tous ont été suivis d’expiations solennelles.

Un joli vignoble couvre aujourd’hui cette terre de deuil. On y cherche avec curiosité quelques traces des anciens caveaux : il n’en reste que des débris plus que douteux.

La destinée des illustres filles de A esta n’est pas une des moins tristes images qui restent du grand spectacle de la chute de Rome, Lorsque cette ville, cédant au sort, n’eut plus ni légion ni sénat, Vesta ne pouvait seule sauver l’empire. En perdant le pouvoir de l’opinion , elle perdit le respect des peuples. Ses richesses étaient immenses ; elles tirent envie : on ferma le temple. De reines qu elles étaient , les Vestales suppliantes offrirent en vain de fournir au culte à leurs frais ; on leur refusa jusqu’à la consolation de mourir en embrassant leur autel ! Voilà la marche du temps! Après onze siècles de la plus brillante existence, le christianisme fit une église du temple de Vesta.

Non loin se trouve le temple de la Fortune virile, un des plus anciens de Rome. Cet édifice fut consacré à l’inconstante déesse par Servius Tullius, qu’elle avait délivré des fers de l’esclavage pour lui faire porter les chaînes de la royauté. Denys-d’Halicarnasse , qui s’exprime ainsi , rapporte que le temple de la Fortune fut détruit peu de temps après la mort de Tullius, et reconstruit ensuite sur le même plan ; il ajoute que la statue du prince, quoique faite en bois doré , résista aux flammes qui dévorèrent le temple avant sa réédification. Ce beau monument, restauré aux temps de la république ,

J10 ai K.

a la forme d’un parallélogramme; dixhuit colonnes d ordre ionique soutiennent l'entablement. Vers la fin du neuvième siècle il fut consacré à la mère de Dieu. Depuis il est toujours resté sous l in vocation de Sainte-Marie l’Egyptienne.

A quelque distance du Palatin , non loin du pont Sénatorial , aujourd’hui ponte Rotto , je visitai les ruines d’un édifice appelé la Maison de Pilate, mais, ce qui est plus certain , qui fut la demeure de Nicolas Crescens , fils putatif du pape Jean x.

Cet édifice a été immortalisé par le nom d un de ses propriétaires, le dernier tribun romain , le Spirto gentile de Pétrarque, Cola di Rienzo. Nous avons esquissé, quelques pages plus haut, l’histoire de la tortune subite et de la chute éclatante de ce fougueux chef de parti. Arrêtons-nous un instant dans le lieu qu’il habita pendant la courte période de sa gloire et de sa puissance tribunitienne.

La demeure de Rienzo offre à l’extérieur un mélange de fragmens antiques assez analogue à l’éloquence et au caractère bizarres du tribun. On lit sur une des murailles ce vers que l’on attribue à Pétrarque son ami :

Adsum Romanis grandis honor poputis.

Me voici, moi la gloire éclatante du peuple romain.

Rienzo, contemporain de la conspiration démocratique du doge vénitien Marino Faliero et des massacres de la jacquerie de F rance ; tribun , par la volonté du peuple, pour mettre un terme aux troubles causés par les querelles des Colonna et des Orsini; Rienzo, jeté avec son impétueuse éloquence au milieu de l’une de ces époques d’éruptions des passions populaires, devait craindre à son tour la fureur de R

ses ennemis et les réactions ordinaires dans les états divisés par les factions et par les discordes. Aussi la maison qu’il occupait au treizième siècle et qu’il fit même reconstruire, a-t-elle la forme extérieure et la solidité d’une petite forteresse. Les antiquaires prétendent que les ruines qui portent son nom n’eurent jamais la destination <|u’on leur attribue. Les anciennes traditions paraissent cependant devoir prévaloir ici. N’est -il pas cruel de voir toujours les recherches et les applications de l’histoire s’entourer de nouveaux doutes et de nouvelles difficultés, et condamner notre enthousiasme et notre curiosité au désappointement le plus mortifiant 1

Le Palatin autour duquel j’erre en ce moment en essayant de faire partager au lecteur les émotions que font naître en moi tant de ruines et tant de souvenirs accumulés, domine aussi un monument bien célèbre autrefois et qui mérite une mention particulière; le Grand Cirque, Ci/ eus Maximus.

« Les cirques étaient la passion des Romains, et cette passion fut une des causes qui hâtèrent la chute de l’état. Les Grecs avaient aussi leurs cirques; mais les jeux ne s’y célébraient qu’à de grands intervalles, et ces jeux étaient tous pour la gloire. Le désir d’y paraître avec éclat animait aux exercices de force et d’adresse. Les athlètes n’arrivaient au Stade d’Olympie ou de Némée qu’après s’être essayés des années entières à la course, au disque^ à la lutte. Quel mouvement ne devait pas inspirer aux esprits l’attente de ces réunions solennelles ! quelle ambition de gloire ne devait pas tourmenter ces jeunes âmes ! Avec quelle ardeur et quelle énergie on devait courir à ces applaudissemens du peuple ! Nous cherchons la cause de cette vivacité,

de cette étendue d’imagination qui distingua si éminemment les Grecs; ce miracle était tout dans l’émulation ; et ce noble sentiment, c’étaient les jeux publics qui le créaient en couronnant les talens et les vertus.

Les jeux des Romains avaient encore moins que ceux des Grecs , ces beaux efforts de la nature pour but.

On n’y trouve en général qu’une curiosité cruelle et insatiable. A Olympie, l’enthousiasme était dans les athlètes ; à Rome, il n’agitait que les spectateurs.

La couronne d’or dont les Grecs ceignaient le front des vainqueurs n’était rien en comparaison des éloges qui suivaient leur triomphe. Ils obtenaient des statues de bronze comme les généraux qui avaient gagné des batailles.

C’étaient presque les mêmes jeux où la main d’Hippodamie et le trône de son père devenaient le prix d’un vainqueur à la course.

A Rome on exemptait bien des impôts l’athlète vainqueur, mais l’opinion le flétrissait en même temps. Les combats du cirque étaienL un métier réservé aux gladiateurs, et qui eût avili les citoyens. Horace , par un beau mouvement d’enthousiasme poétique , a pu porter jusqu’aux cieux le nom des Auriges;ils n’en étaient pas moins diffamés à Rome, tandis que la Grèce faisait un dieu de Théagène. »

Cette juste comparaison des cirques de la Grèce et de l’Italie a dû préparer le lecteur à la description du Circus Maximus, placé dans la vallée qui sépare le Palatin de l’Aventin.

C’est là que Romulus institua d’abord en l’honneur de Neptune Equestre des jeux, appelés par les Romains Ludi Consuales, ou de Consus , nom qui cependant n’était pas synonyme de Neptune. Consus était une divinité chargée de présider aux délibérations;

ses autels étaient renfermés dans des cellules souterraines pour désigner le secret et l inviolabilité nécessaires aux conseils. Ce fut pendant la célébration des jeux de cette divinité, que les Romains enlevèrent les Sabines, et quelques historiens rapportent qu’en mémoire de cet événement on éleva à Consus un autel souterrain qu’on mettait au jour à l’époque de la célébration des fêtes de ce dieu. On le renfermait de nouveau, lorsque ces fêtes étaient terminées.

Suivant Denys d Halicarnasse, Tarquin l’Ancien fut le premier qui donna au Grand Cirque sa forme d’amphithéâtre.

On l’appelait Maximus parce qu’on y célébrait les grands jeux consacrés, Diis Magnis ( aux Grands Dieux), ou parce qu il était le plus grand des cirques. On a demandé comment les jeux se célébrant dans toutes les saisons, les Romains pouvaient rester toute la journée assis sur des sièges de marbre, froids et humides pendant l’hiver ou brûlés du soleil pendant l’été. On aurait une idée bien fausse des anciens si on les croyait si peu soigneux de leur personne ; ils recherchaient au contraire tous les moyens de jouir du spectacle sans s’exposer aux intempéries des saisons. Ainsi les patriciens faisaient disposer sur le Podium des banquettesdebois, appelées/brz, qu’on remportait à la fin des jeux . L’empereur eL les grands avaient des chaises curules que l’on voit figurées sur plusieurs médailles antiques. Ovide, lib.

xer., epod. 6, nous apprend qu’elles étaient d’ivoire, celles de Tibère et de Séjan étaient d’or au rapport de Suétone. Sous Caligula, les sénateurs ne se contentèrent plus des banquettes de bois, il leur fallut des coussins, et bientôt les chevaliers voulurent aussi

ROME

en avoir comme 1 exprime Juvénaldans ces vers :

Exeat, inquit,

Si pador est, et de pulvino surgat equestri,

Cujus res legi non suffic.it

Qu'il sorte si toutefois il a quelque pudeur, qu il se lève de dessus les coussins des chevaliers celui dont la fortune ne peut fournir au cens fixé par la loi.

On se munissait en outre de petits manteaux de laine à longs poils, que l'on nommait lacernæ,afin de se garantir du froid. Plusieurs passages de Martial signalent ces manteaux : je ne citerai que celui où il se moque d un certain Horace qui s’était présenté aux jeux avec une L. cerna noire, lorsque tout le monde les portait blanches ; la neige, dit- il , en tombant tout à coup avait mis à la mode sa lacerna.

jSous avons déjà parlé des velarii à propos de l’amphithéâtre ; si le vent trop violent empêchait de les tendre, on y suppléait par des ombrelles. Juvénaldit qu elles étaient de différentes couleurs j suivant la faction du cirque que l’on adoptait. Caligula, qui avait permis aux sénateurs de se servir de coussins de plumes, autorisa aussi certains chapeaux de Thessalie, nommés pilei Thessalici ou causiæ:

on ne les portait que lorsque l’on assistait aux jeux. Sous un climat tel que celui de 1 Italie ces précautions étaient plus que suffisantes.

L’arène du Ci rcus Max imus fut embelli e et renouvelée sous plusieurs empereurs, mais surtout sous Jules-César.

Sa longueur, selon Pline, était de trois stades et demi, deux mille quatrevingt-un pieds, si les stades sont olympiques, et sa largeur, y compris les édifices , d’un stade et demi ou de neuf cent vingt ■ ieds ( les trois quarts de la grandeur du Champ -de - Mars à Paris).

Selon Denysd’Halicarnasse ce cirque prouvait contenir cent cinquante mille spectateurs, suivant Pline, deux cent soixante mille, ou même trois cent quatre-vingt mille daprès P. Victor!

A son extrémité circulaire, il y avait trois tours carrées, et deux à la partie opposée. Dans les derniers temps, ces tours appartenaient à des sénateurs qui les transmettaient à leurs enfans.

En dehors, le bas de ce cirque était environné d’un rang de boutiques ménagées dans les arcades les plus basses. Son Euripe, ou canal, avait dix pieds de largeur sur autant de profondeur.

La première rangée de sièges était de pierre, les autres de bois. L’empereur Claude fit construire en marbre les carcères , endroit d’ou sortaient les chevaux et les chars ; il fit aussi dorer les bornes et il désigna une place pour les sénateurs sur la spina ou plateforme élevée au milieu de l’arène.

Les carcères étaient pratiquées dans la petite façade du côté du Tibre, au nombre de douze. Le premier objet que l’on rencontrait en s'approchant delà spina par ce côté, était le petit temple appeléÆV/es Murcice , ou autel dédié à Vénus. Près de ce temple était celui du dieu Consus ; il touchait presque les trois pyramides rangées en ligne droite, que Ion appelait metœ , les bornes. Il y avait trois autres metœ à l’autre bout, ce qui ne faisait que six, bien que le roi Théodoric en ait compté sept. La spina était contenue entre ces trois bornes d’un côté, et les trois autres bornes de l’autre. On voyait sur la spina l’autel des lares, Ara Potentium, l’autel des Puissans, deux colonnes et un fronton, formant comme l’entrée d’un temple; un autre monument semblable et. un autel dédié à Tuteîina , une colonne portant la statue de la Victoire, quatre colonnes

dont l’architrave, la frise, la corniche, étaient ornées et surmontées de dauphins dédiés à Neptune, la statue de Cybèle, assise sur un lion; au pied du grand obélisque, vers le centre du cirque, un petit temple du soleil, un trépied à la porte de ce temple, une statue de la Fortune sur une colonne, un bâtiment couronné de pierres rondes, oblongues et dorées, qu’on appelait les oeufs des chars, Ova Curriculorum , et qui étaient placées suivant le nombre des courses achevées.

On voyait encore une infinité de temples , de colonnes et de statues; un obélisque plus petit que le précédent, consacré à la lune, enfin les autres bornes, melœ.

Au milieu du grand cirque était autrefois dressé un grand mât, auquel Auguste fit substituer un obélisque. Le long des façades du cirque en dedans , il y avait, comme aux amphithéâtres, le podium ou place des sénateurs; audessus, les sièges des chevaliers romains; plus haut, une grande galerie régnant tout autour du cirque; audessus de cette galerie, de nouveaux gradins, continués par ordre, les uns au-dessus des autres jusqu’au sommet de la façade, où les derniers gradins étaient adossés contre l’extrémité du petit ordre d’architecture qui servait de couronnement.

Les jours où l’on célébrait les jeux , on jonchait l’arène de sable coloré.

Caligula y fit répandre, par magnificence, du cinabre, du succin et de la poudre bleue. Cet empereur se plaçait, pour voir les jeux, sur une terrasse voisine où il s’endormait quelquefois. Un jour qu’il était ainsi plongé dans le sommeil, il fut brusquement réveillé par les clameurs du peuple qui attendait impatiemment 1 ouverture des jeux. L’empereur, mécontent des cris

des assistans, ordonna sur-le-champ aux gladiateurs de faire évacuer le cirque. Beaucoup de citoyens romains périrent dansle tumulte et laconfusion occasionée par l’exécution des ordres de Galitrula.

L’empereur ou le prince qui présidait aux jeux du cirque donnait le signal de leur ouverture en jetant dans l’arène une serviette appelée nappa circensis , serviette du cirque Le prélude de ces jeux était ordinairement une cavalcade en l’honneur du soleil ; on appelait ce divertissement pompe du cirque.

Jusqu a Tarquin l’Ancien on célébra les jeux dans File du Tibre et ils ne s’appelaient que les jeux romains ou consuales ; mais depui s que ce prince eut bâti le cirque ils prirent son nom. On comptait sept sortes d’exercices :

le premier réunissait la lutte, les combats avec l’épée, les bâtons ,les piques; le second était la course; le troisième, la danse; le quatrième le palet, ou le disque, les flèches, les dards et toutes autres sortes d’armes semblables. Tous ces exercices se faisaient à pied. Le cinquième était la course à cheval ; le sixième la course des chars soit .à deux , soit à quatre chevaux. Dans ces courses on divisait les combattans d’abord en deux quadrilles, et puis en quatre : ils portaient les noms des couleurs dont ils étaient vêtus. D’abord il n’y avait que la blanche et la rouge; on y ajouta ensuite la verte et la bleue. Ce fut OEnomaiis, roi de Pise, qui inventa la distinction des couleurs , pour les divers quadrilles des combattans aux jeux du cirque. Le vert était pour ceux qui représentaient la terre; le bleu pour ceux qui représentaient la mer. Domitien ajouta encore deux nouvelles couleurs aux précédentes, le jaune et le violet, mais elles ne du-

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rèrent pas. Dion prétend que ee fut le jaune et le blanc ; mais le blanc était plus ancien. Il était une des couleurs du cirque au cinquième siècle, comme on peut le voir dans Cassiodore. Ce fut 1 empereur Adrien qui fixa l’époque des jeux du cirque, dont le jour variait suivant le caprice des empereurs ou suivant le rite religieux, au XIe.

jour des calendes de mai.

Les cirques, que l’on appelait en Grèce hippodromes et stades, étaient fort communs à Rome. On en comptait jusqu a quinze : le cirque d Adrien qu'on suppose avoir été construit près de l endroit où est aujourd’hui le château Saint-Ange; celui d’Alexandre, dont on découvrit, dit-on, les restes en creusant l’église de Sainte-Agnès ; celui de Romulus, fils de Maxence; le cirque Appolinaire ou de Flaminius, situé hors de Rome, et célèbre parce qu’il servait de point de départ aux marches triomphales ; le cirque d’Aurélien ou d’Héliogabale ; celui Castrensis, réservé exclusivement aux soldats; ceux de Domitia , de Flore, de Jules- César; le circus intimus qui se confond avec le grand cirque; celui de Salluste, celui de Néron , et trois autres dont les noms ne nous sont pas parvenus.

De ces cirques , que l’on comptait à Rome ou dans les environs, plusieurs sont entièrement détruits ; d’autres subsistent encore en partie, mais on n’en distingue plus que l’emplacement. Celui de Romulus est le plus entier ; il en reste même assez pour nous donner une idée distincte des cirques.

Maintenant, le grand cirque, ce lieu autrefois si célèbre, n’est plus qu’un triste potager : il ne reste pas même clés pierres d’un si grand édifice. L’eau Crabra y coule encore , mais c’est pour

former un marais : le temps a tout détruit.

Le grand nombre des cirques que nous avons comptés et le peu de théâtres de l’ancienne Rome sont la preuve de la préférence que l’on y donnait aux combats sur les jeux scéniques. On conçoit qu’avec cette humeur sanguinaire qui l’entraînait irrésistiblement à l’amphithéâtre , le peuple devait trouver bien fades les pièces deTérence. La fleur de l’esprit et la pureté du langage étaient moins de son goût que les rugissemens des lions, mêlés aux crix tumultueux des assistans , ne demandant rien autre chose que du pain et des jeux : Panem et circenses ! et c’était moins par un sentiment de pitié ou de sympathie généreuse que par l’attente d’un spectacle ardemment désiré, que les Romains applaudissaient à la parole touchante quoique servile de ces infortunés gladiateurs, faisant ainsi leurs adieux à l’empereur quelques instans avant de s’entretuer :

Ave, Cœsar, morituri te sa/utant , salut, César, des hommes qui vont mourir te saluent !

Les ruines des bains de Caracalla, ou Thermæ Antonianæ (PI. 126), sont peut-être, après le Colysée, le monument le plus remarquable de l’antiquité. Sous la république les Romains avaient un genre de vie trop dur et trop austère pour se laver ailleurs qu’au fleuve. Cependant les classes riches, marchant les pieds à demi nus, ignorant encore l’usage du lin , 11e pouvaient guère se passer de bains particuliers.

La chaleur du climat, le besoin delà propreté, surtout l’exemple des Grecs, auront procuré sans doute à Rome le luxe des bains publics. Les premiers furent construits par Paul-Emile : après ce héros, Agrippa semble avoir pris plaisir à signaler sa magnificence dans

les Thermes qu’il bâtit à côté du Panthéon , sur le marais Caprée. Néron dut au moins égaler Agrippa ; ses Thermes étaient là même où sont les palais de la fameuse Catherine de Médicis et des Giustiniani. Titus à son tour surpassa le fastueux Néron. Le site des bains qu’il fit construire inspire autant d’intérêt qu’ils en peuvent exciter par eux-mêmes: ils occupaientcette partie de l’Esquilin où Néron jouait de la lyre pendant que Rome bridait ; ils étaient dans le voisinage des habitations d’Horace, de Virgile, de Properce et de Mécène, ces élégans voluptueux des beaux jours de Rome.

C’est dans les bains de Titus que le Laocoon fut. découvert , lieu de délices où l’on trouvait tout ce que les arts perfectionnés peuvent inventer de jouissances , et tout ce que des richesses sans bornes peuvent acheter. Chaque empereur ajoutait à la magnificence des bains, à leur nombre et à leur étendue.

Mais aucun de ces bains n’était comparable à ceux de Dioclétien et de Caracalla.Les premiers, dont nous donnerons un aperçu au lecteur, quoiqu’ils ne se trouvent pas sur la ligne que nous parcourons en ce moment, occupent les monts Viminal et Quirinal, un demi-mille au nord de ceux de Titus , et ils sont construits sur une plus grande échelle ; l’espace qu’ils couvrent est un carré de quatre cents pieds en tous sens. Il en reste encore debout une assez grande partie pour donner une idée de qu’ils ont dû être. Une des salles parfaitement conservée devint, par les soins de Michel-Ange , l’une des plus belles églises de Rome, Santa -Maria degli Angeli (PI. 1 54 )- Nous en reparlerons.

Caracalla ne fut pas moins magnifique dans la décoration de ses bains que les empereurs qui l’avaient pré-

cédé; il les surpassa peut-être parla beauté de l’architecture. Une des salles avait cent quatre-vingt huit pieds de long et cent trente-quatre de large. La voûte en était plate et soutenue, ou plutôt ornée dans toute sa surface par un épais grillage de bronze doré. Chaque chambre parait elle-même un vaste temple. Trois mille personnes pouvaient s’y baigner à la fois , et ces bains comptaient jusqu’à seize cents sièges de marbre et de porphyre. Là des collections de livres étaient tenues à la disposition du peuple. A chaque extrémité de l’édifice se trouvaient deux temples, dédiés d’un côté aux génies tutélaires, Apollon et Esculape, et de l’autre aux divinités protectrices de la famille Antonine, Hercule et Bacchus.

On y voyait aussi un emplacement réservé aux exercices de la musique.

Dans l’ancienne Rome cet art était simplement religieux ou militaire. On ne pensait pas qu’il put entrer dans l’éducation , et un Romain n’avait jamais à rougir, comme Alexandre, de ses succès dans l’art d’Euterpe.

De belles allées d’arbres protégeaient de leurs frais ombrages les alentours des Thermes, au devant desquels on avait pratiqué un vaste gymnase pour la course , la danse et toutes sortes d’autres exercices. La gymnastique n’était connue autrefois à Rome qu’en ce qui avait rapport à l’art de la guerre. Les différens jeux auxquels les Grecs selivraient avec tant d’émulation , plaisaient également aux Romains; mais, nous l’avons déjà dit, ils dédaignaient de s’y exercer. Les talens d’un baladin ou les talens d’un athlète, qui tiennent de près à ceux d'un gladiateur, étaient chez ce peuple frappés d’un égal mépris.

Un vaste portique extérieur voyait affluer sous ses arcades la foule des

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philosophes qui venaient discuter aux Thermes les points les plus ardus de leur science, etia multitude des poëtes, jaloux de réciter leurs vers au peuple assemblé, ou à quelque citoyen qu’ils suivaient en les assassinant bon gré malgré des fruits de leur muse. Horace fait allusion à cet usage lorsqu’il dit :

In m'edio qui

Scripta fororecitent.suntmulti, quique lavantes.

Hor. , sat. iv, lib. i , 4-

Un grand nombre récitent leurs vers sur la place publique et d'autres même quand ils sont au bain.

En 1 83 1 , on découvrit dans une de ces salles somptueuses une mosaïque de la plus grande richesse qui formait le pavé, on la recouvrit presque aussitôt de terre , afin de la préserver des ravages du temps, jusqu’au moment où l’on aura décidé de son emploi.

La superficie des ruines des bains de Caracalla, où furent trouvés entre autres chefs-d’œuvre l’Hercule Farnèse et le taureau qui sont à Naples, dépasse d’un tiers environ l’emplacement de l’hôtel des Invalides. Point de fenêtres nulle part ; il fallait que les appartemens fussent éclairés d’en haut comme le Panthéon. Le pavé de marbre a disparu, et de grands arbres croissent dans l’intérieur de l’édifice, sans pouvoir atteindre la hauteur des murs.

Ceux-ci sont chargés de lierre qui retombe en masses pittoresques , et de leurs fentes sortent des touffes de giroflée, enti’emêlées de jasmin , de lentisque et d’acanthe.

Les Thermes de Caracalla (PI. 146) étaient encore entiers en grande partie, lorsque dans le seizième siècle les dilapidations des papes et des princes romains, principalement des Farnèse, causèrent leur chute. On dit qu’au moment où la voûte de la grande salle

tomba, le bruit fut entendu dans toute Rome.

Il y a peu de temps que l’on plaçait encore à quelque dis tance du grand cirque, la célèbre vallée d’Egérie. Ce lieu est devenu célèbre par le plus gracieux ouvrage qui soit sorti de la plume de Florian. Chez les Anciens, le bois, la grotte et la fontaine d’Égérie et des Muses jouissaient d’une très -grande réputation , consacrés d’ailleurs par le souvenir d’un excellent prince , Numa- Pompilius. Voici comment Ovide rapporte la fable de la nymphe Égérie :

Numa, dit-il, avait épousé la nymphe dont les sages conseils l’aidaient à diriger son royaume. Après la mort du roi, elle quitta le séjour de Rome, se retira à Aricie, son premier asile. Assise au pied d’une montagne, elle versait des larmes intarissables. Diane, touchée de l’affliction d’une épouse si tendre, la changea en une fontaine dont les eaux ne tarissent jamais.

Ovide n’est pas le seul qui ait fait d’Ègérie la femme de Pompilius. Les autres poëtes et même des historiens graves racontent que Numa, pour faire croire que les lois qu’il donnait aux Romains avaient une origine céleste , feignait d’aller consulter la nymphe Égérie dans la forêt d’Aricie, et se vantait d’avoir, sur le gouvernement, de fréquens entretiens avec cette divinité. Tite-Live, l. 1, s’exprime en ces termes à ce sujet : Il y avait un bois qu’arrosait une source d’eau vive , jaillissant d’une caverne sombre : là, Numa se rendait sans témoin auprès de la déesse son épouse ; plus tard il consacra le bois où demeurait Égérie...

Denys d Halicarnasse (ùV. 1) ajoute que Numa, prévovant qu’on ne croirait pas au récit de ses entretiens avec la nymphe, voulut en donner des preuves si évidentes que les plus incrédules

ne pussent les révoquer en doute. Un jour donc il fit venir au palais les plus influons de ces esprits forls, leur montra la simplicité de ses appartemens, oùl’onne remarquait rien de richedans les meubles, ni de recherché dans les ornemens, où même l’on manquait des choses les plus nécessaires pour donner un grand repas, puis il les congédia, et les invita à revenir le soir souper chez lui. Les conviés se rendirent au palais à l’heure désignée, furent reçus avec magnificence et placés sur de superbes lits; les buffets se trouvèrent garnis de vases précieux , la table couverte de toutes sortes de mets exquis et délicats, que nul homme, à cette époque, n’aurait pu préparer dans un intervalle si court. Tous les assistans, surpris de l’abondance et de la richesse de ce festin, ne doutèrent pas qu’il n’y eût en effet une déesse qui protégeait le roi de ses avis et de sa puissance. Enlever les suffrages à la pointe de la fourchette, c’est un moyen de gouverner dont nos politiques du jour ne se font pas faute, sans cependant que personne soit tenté de les prendre pour des sorciers.

L’historien qui raconte le prodige du dîner n’en garantit pas l’authenticité, car il ajoute aussitôt, que ceux qui ne mêlent rien de fabuleux dans l’histoire, disent que ce fut un trait de la sagesse de Numa de feindre qu’il avait des entretiens avec la nymphe pour faire respecter ses lois, comme si elles fussent émanées des dieux.

Quoi qu’il en soit, les Romains étaient si persuadés des colloques de Numa et d’Egérie, qu’ils allèrent après sa mort dans la forêt d’Âricie, hors la porte Capène, pour la chercher; mais n’avant trouvé qu’une /on taine dans le lieu où se rendait le prince, ils publièrent la métamorphose de la nymphe en fon-

taine. Cette forêt ayant été depuis appelée Lucus Camœncirum , Bois des Muses , on a prétendu qu’Égérie était une muse et non pas une nymphe.

Nous puiserons dans la mythologie , cette mine si fertile, un autre souvenir : Hippolyte , victime de sa bellemère et de l’injuste courroux de Thésée , fut rappelé .à la vie par l’amour de Diane, et transporté sous le nom de Virbius (qui vit deux fois) dans le vallon d’Egérie.

Ibar et Hippolyti proies pulcherrima bello Virbius; insignem quem mater Aricia misit, Eductum Egeriæ iucis, humentia eircùm Littora , pinguis ubi et plaeabilis ara Dianæ.

Virg. , En., liv. vn, v. 743.

On voit encore aujourd’hui au-dessous de l’église Saint-Urbain un nymphée qu’on a long- temps prétendu avoir été consacré à cette déité. Ici renaissent les incertitudes que nous avons déjà mainlefois rencontrées dans le cours de nos investigations sur les anciens monumens de Rome. La statue qu’on trouve au fond du nymphée, et qui est celle d’un jeune homme, indique assez que ce lieu n’a pas été consacré à Égérie. L’édifice est d’ouvrage réticulaire, et en briques, avec plusieurs niches décorées autrefois de statues.

Le pavé, qui était inférieur de deux pieds au niveau actuel, était en serpentin, les murs étaient revêtus de vert antique et les niches de marbre blanc. La statue couchée , représentait probablement le fleuve Almon , dont la source du nymphée va grossir les eaux. Sur le sol, plusieurs fragmens de marbre sont épars çà et là. La construction du bâtiment le ferait croire un ouvrage du temps deTespasien.

La véritable fontaine d’Ësérie se

ïJ

trouvait près de la porte Capène, si l’on s’en rapporte à Juvénal.

ROME

Plus près de la porte Saint-Sébastien que des Thermes deCaracalla, est situe T un des plus anciens et des plus glorieux mausolées de Rome républicaine, le tombeau des Scipions! Comment rendre compte de cette foule d impressions, de pensées tour à tour tristes et consolantes qui vinrent m’assaillir au pied du sépulcre de cette grande famille ! Je m'arrêtai surtout à comparer les honneurs rendus par les Anciens à leurs morts, avec la froideur de nos cérémonies funèbres. Les monumens antiques ne dévoraient pas leur proie comme les nôtres. L’urne y gardait les cendres de la personne regrettée: les traits de son visage respiraient dans sa statue : l’ombre errait sous ces voûtes , heureuse de se voir 1 objet de la douleur de ses enfans et de ses amis. A certains jours de l’année ces amis et ces enfans venaient brûler des parfums en couronnant l’urne de fleurs ; et ce touchant devoir était rendu dans le silence du recueillement , avec tout le zèle de la piété filiale. Ce respect pour les morts était une sorte de culte, les tombeaux étaient euxmêmes tenus pour des temples. L’impie qui eût osé les violer, eût été chargé d’imprécations et puni par les lois.

Les familles honoraient ainsi leurs ancêtres avec l’espoir d’être à leur tour l’objet d’un sentiment religieux. Combien ces idées devaient encourager à bien faire? Mais lorsque la vertu cessa d’y voir une cérémonie sainte , la vanité vint les accompagner de combats et de banquets ; aussi le respect et l’amour n’environnèrent plus les tombeaux.

Celui des Scipions commande cependant encore le respect à plus d’un litre. Est-il rien en effet de plus admirable que cet exemple perpétuel, héroïque, du sacrifice d’une même famille au ser- R.

vice de la patrie? Placé sur le côté gauche de la Voie Appienne, dans l’intérieur de Rome , le tombeau de cette famille illustre et immortelle avait été destiné dès le commencement à Lucius Cornélius Scipion Barbatus, bisaïeul des deux illustres frères Scipion l’Asiatique et Scipion l’Africain.

Sur la porte on lit ces mots : Sepulchra Sci pionum ! Que ces simples lettres donnent à penser au voyageur, qui , comme moi , est venu du fond de contrées lointaines pour s’arrêter en face d’une tombe ! n’est-i 1 pas tenté de se demander avec Châteaubriand : « Quelle providence m’a conduit dans ce lieu ?

Par quel hasard les tempêtes de l’Océan m’ont-elles jeté aux champs de Lavinie, Lavinaque venit littora? Qui m’eût dit, il y a quelques années que j’entendrais gémir aux tombeaux de Scipion et de Virgile ces vagues qui se déroulaient à mes pieds sur les côtes de l’Angleterre ou sur les grèves du Maryland? Peut-être, par une analogie plus frappante encore avec la vie avantureuse de celui que l’exil , la gloire et 1 infortune ont éprouvé si cruellement, l’étranger pourra -t- il ajouter : Mon nom est dans la cabane du sauvage de la Floride ; le voilà sur le livre de Termite du Vésuve. Quand déposerai-je à la porte de mes pères le bâton et le manteau de voyageur?»

La découverte du tombeau des Scipions, en î 780, fut un événement dans l’histoire archéologique ; mais l’illustre monument ne paraît pas avoir été inconnu aux savans de la renaissance , puisqu’une des inscriptions qui s’y trouvent était consignée depuis cent cinquante ans dans un manuscrit du palais Barberini , et publiée depuis un demi-siècle dans le recueil de Doni.

On a peine à s’expliquer comment depuis cette époque il a pu disparaître.

Ce précieux édifice est à deux étages : des deux chambres, l’une est carrée et l’autre ronde avec des niches ; c’est là que furent trouvés le modeste sarcophage de L. Scipio Barbatus, qu’on voit au musée du Vatican, et le buste d’Ennius couronné de lauriers.

Des deux Africains, le premier paraît avoir eu son tombeau dans ce qu’on appelle aujourd’hui Torre di Patria.

Le second eut le sien au Champ triomphal, vers le parvis de Saint-Pierre, sous une pyramide que l’on a démolie pour en avoir les marbres

Ennius, intime ami des Scipions, le père de la poésie latine , dont Horace a dit :

Ego cur acquirere pauca

Sipossum, invideor, quum linguaCatoniset Ennî Sermonem patrium ditaverit

Hor. , Art P., v. 55.

Lorsque l’on voit Caton, lorsqu’on voit Ennius En créant tant de mots que l’usage a reçus ,

Du paternel langage accroître les richesses, Doit-on me disputer quelques faibles largesses?

Trad. de Daru.

Ennius naquit à Andies, ville de la Calabre, l’an 240 av. J.-C. Il vécut en Sardaigne j usqu’à l’âge de quarante ans ; ce fut dans cette île, soumise aux Romains, qu’il se lia d’amitié avec Caton l’Ancien , alors gouverneur de la Sardaigne sous le titre de prêteur. La liaison qui exista entre Ennius et Caton fut si grande, que le poëte offrit volontiers ses bons offices au préteur pour lui enseigner la langue grecque. Caton l’étudia avec fruit, et pour témoigner sa reconnaissance à Ennius, il l’emmena à Rome, et lui donna une maison située sur le mont Aventin. Cornélius Népos dit à ce sujet : L’acquisition qu’il fit d’un poëte aussi célèbre me paraît comparable aux plus beaux triomphes que la conquête de la Sardaigne aurait pu lui mériter. A l’époque où le droit de bourgeoisie romaine

était une faveur enviée pour laquelle on aurait sacrifié des trésors , Ennius l’obtint par son seul génie.

Le judicieux Quintilien a fait un grand éloge de ce poëte : « Révérons , dit-il, cet homme célèbre comme on révère ces bois sacrés par leur propre vieillesse, dans lesquels nous voyons de grands chênes que le temps a respectés, et qui pourtant nous frappent moins par leur beauté que par je ne

sais quel sentiment de religion »

Ennius fut recherché par tous les grands hommes de son siècle. Caton attachait tant de prix à l’estime du poëte, qu’il la mettait au-dessus de l’honneur du triomphe. Scipion l’Africain, fatigué des troubles de Rome, l’emmena dans sa maison de campagne de Literne. C’est au milieu de ces loisirs qu’Ennius mit en vers héroïques d’une force et d’une énergie qui font oublierleur rudesse, les annalesdela république romaine. Il composa aussi quelques satires et plusieurs comédies qui annonçaient une profonde connaissance du cœur humain. Il chanta les exploits de la famille de Scipion l’Africain , qui mourut dix-huit ans avant le poëte.

Ennius, que le favori de Mécène va même jusqu’à nommer un autre Homère :

Ennius et sapiens et fortis et alter Homerus.

Enfin ce sage, ce vaillant, dans le fumier duquel, suivant une locution insolente , Virgile découvrait parfois des perles; cet autre Homère qui ne poétisait jamais que dans ses accès de goutte :

Numquam poetor nisi podager,

fut enterré dans le tombeau des Scipions , tant le noble patronage des familles de Rome s’étendait même au delà de la mort !

ROME

Les Grecs traitaient leurs cliens avec orgueil; ils les obligeaient à des fonctions avilissantes; ils les menaçaient même de punitions corporelles; à Rome tout était honorable dans cette sorte d'alliance. Imaginée par la sagesse, les lois lont soutenue, la religion même l a consacrée ; elle a versé sur toute mie nation les trésors de la bonté paternelle et de la bonté filiale.

Mais une si belle institution mérite de plus amples développemens. Qui pourrait mieux nous les inspirer que les cendres d Ennius reposant à côté des restes des Scipions? Qu’on nous cite une plus touchante particularité de l’antique patronage ? Arrêtons-nous sur ces pages consolantes de l’histoire; tant d’autres sont remplies de sang. Lorsque Romulus eut divisé son peuple en deux ordres pour entretenir entre eux l’harmonie que l’orgueil ou la jalousie auraient pu altérer, il voulut les réunir par un lien commun qui les rendît nécessaires l’un à l’autre. Il voulut que chaque plébéien se choisît dans l’ordre des patriciens un patron dont il deviendrait le client ou le protégé. Il prescrivit les devoirs des uns et des autres; il parvint à les rendre chers à tous ; l’opinion fortifiée par le temps a achevé son ouvrage , et c’est à cette institution auguste que Rome a dû son salut dans ces jours d’orage où son sein même recelait la foudre.

Les patrons devaient en toutes choses aider leurs cliens de leurs conseils et de leur crédit. Ils leur expliquaient les lois qu’ils n’étaient pas en état de connaître; ils les défendaient juridiquement lorsqu’on les attaquait, soit dans leurs droits, soit dans leurs propriétés ; ils soutenaient hautement leurs intérêts ; ils mariaient leurs filles, cherchaient à placer leurs enfans, sollicitaient en leur faveur, les magis-

trats ou les dispensateurs des grâces.

Ils les favorisaient dans leur négoce ou dans leurs entreprises et les secouraient dans leurs malheurs. On a vu même, dans des familles illustres, ces humbles amis préférés aux parens , soit comme héritiers, soit comme candidats dans les comices. Enfin, un patron vraiment digne de ce titre veillait sur ses cliens comme un père veille sur ses enfans : ils l’honoraient de leurs vertus , et jouissaient de leur prospérité.

Le client faisait plus encore pour son patron; il le conseillait en toute occasion ; il lui rendait des devoirs habituels, était assidu près de sa personne. Il ne manquait jamais de suivre sa litière à pied, lorsqu’il allait au sénat, aux tribunaux et aux assemblées du peuple pour donner à sa marche l’éclat d’un triomphe. Il vivait en quelque sorte sous la dépendance de son illustre protecteur; il lui devait son suffrage dans les comices; il était encore ohljgé de fournir à la dot de ses filles s’il ne pouvait les marier, et à sa rançon s’il était prisonnier de guerre. Il l’aidai t à rétablir sa fortune, si quelqu’accident la renversait; mourait-il sans héritiers et sans avoir fait de testament, son patron lui succédait dans tous ses biens.

Il était défendu à tous les deux de s’entr’accuser devant les tribunaux, de porter en aucun cas de témoignage l’un contre l’autre , de s’unir avec leurs ennemis réciproques. Le patron ou le client qui aurait été convaincu d’avoir transgressé cette défense, eût été soumis à la loi portée contre les traîtres. Il était libre à chacun de leur donner la mort ; on ne voyait pl us en eux crue des victimes dévouées aux dieux infernaux, et leur mémoire était en exécration parmi les hommes.

Les enfans succédaient aux droits de leurs pères sur les cliens; dans aucun cas ceux-ci ne pouvaient changer de patrons. Depuis Romulus, ils appartenaient aux mêmes familles, sans que jamais cet ordre fût interverti. Si un chef de famille patricienne mourait sans laisser de successeurs, ses cliens alors se choisissaient un autre patron ; de même les nouveaux citoyens que tant de circonstances rendaient habitans de Rome, s’attachaient à quelque maison illustre de cette ville. On prévenait ordinairement leurs désirs à cet égard ; et comme les patriciens mettaient une extrême importance à se présenter entourés d’une multitude de cliens, ils n’épargnaient ni démarches ni promesses pour en augmenter le nombre.

La prospérité comme l’infortune ne changeait pas la position des uns et des autres. Lorsqu’un homme du peuple parvenait aux magistratures , il n’était pas affranchi des devoirs imposés par son titre de client; ces devoirs ne cessaient que quand il était parvenu à une dignité curule. Alors il était assimilé de fait à son patron , et ne lui devait plus que de simples égards.

Après la mort le patron et le client reposaient souvent dans le même tombeau , comme nous l’avons vu pour Ennius. Le temps, sans avoir entièrement détruit cette institution , lui ôta bientôt ce qu elle avait de plus noble et de plus touchant. Les cliens sont devenus les courtisans et les valets de leurs patrons , enorgueillis de leurs richesses et de leur puissance. Les bienfaits des patriciens furent déshonorans , tandis que d’abord iis étaient glorieux à celui qui donnait et à celui qui recevait. Les cliens étaient admis à la table du maître, et en quelque sorte

agrégés à la famille. On finit par se contenter de leur distribuer chaque matin quelques alimens , sous le titre de sportula , nom latin d’une corbeille destinée à les contenir. Les couvens d’aujourd’hui ont remplacé, par leurs distributions quotidiennes, l’ancienne sportula.

Mais reprenons notre course du point où nous nous sommes arrêtés.

L’illustre basilique Saint-Sébastien , située sur la voie Appienne, fut construite par Constantin , en l’honneur du martyr dont elle porte le nom. Elle occupe l’emplacement du cimetière de Saint-Calixte. Aprèsavoir étérestaurée par plusieurs papes, lecardinal Scipion Borghèse rebâtit , en 1 6 1 1 , sur les dessins de Flamine Ponzio, cette église décorée d’une façade et d’un portique soutenu par six colonnes de granit. Le maître-autel est orné de quatre belles colonnes de vertantique et d’un tableau à fresque d’innocent Tacconi, élève du Carrache. La chapelle de Saint- Sébastien est construite sur les dessins de Ciro Ferri : on y voit la statue du saint , sculptée par Antoine Giorgetti , d’après un modèle du chevalier Bernin.

Sur les trois portes de l’église sont plusieurs figures de saints , peints par Augustin Carrache.

Par la porte qui est à gauche en entrant on descend dans le cimetière de Saint-Calixte, communément appelé les Catacombes. Le terrain est creusé en forme de corridors. Ce sont des excavations d’où l’on tirait anciennement du sable, appelé aujourd’hui Puzzolana , pour la construction des édifices. Ces carrières avaient dans l’antiquité une très -grande réputation d’horreur. Cicéron ( pro Cluentio) en fait mention comme ayant été le théâtre d’un crime horrible dont il donne les détails. Néron conçutle pro-

ROME

jet de s y réfugier; mais elles lui inspirèrent une terreur si violente qu’il ne put se résoudre , suivant l’expression de Suétone, à s enterrer tout vivant.

On voit dans Eusèbe l’empereur Constantin faire souvent allusion à ces demeures souterraines comme à un lieu terrible , et Prudence , qui les a décrites dans tous leurs détails , les représente dans ses vers avec les plus sombres couleurs.

Il est assez curieux de voir quelle impression l'aspect de ces lieux fit à la jeunesse de saint Jérôme, le plus instruit peut-êtfe de tous les disciples de J.- G# «Quand j’étais enfant, à Rome, dit -il, et que j’étudiais les belles - lettres , j’avais coutume , les jours de fête, de me rendre avec ceux de mon âffe aux lieux où étaient ensevelis les martyrs de notre foi, et nous entrions dans les catacombes, dont l’intérieur était garni de chaque côté de leurs corps vénérés. Telle était l’obscurité de ces demeures souterraines que le mot du prophète semblait s’accomplir : »

Un enfer où des vivans sont descendus.

Jer. in Ezec.

Les chrétiens agrandirent ces souterrains dans le temps des persécutions, et s’y réunirent pour suivre les exercices de la religion , et pour ensevelir leurs morts et leurs martyrs.

Afin d’bonorer ces derniers ils avaient taillé , dans les parois des murailles , une multitude de niches encore visibles , où les restes des zélés adorateurs du Christ étaient déposés avec les instrumens du supplice. Leurs noms et la date de leur mort étaient gravés au-dessous, et constituent ainsi la première histoire religieuse de nos pères ( PI. i4ô).

La plupart des inscriptions sont

effacées ; parmi celles qui restent , en voici une du temps des persécutions, qui respire une profonde mélancolie :

O lempora infausta , quibüs inter sacra et vota ne in cavemis quidcm salvari possumus . .. Quid miseriàs vitâ : quid

morte ? cüm ah amicis et parentibus

sepeliri nequeamus .

« Epoque malheureuse où nous ne sommes pas même à l’ahri dans ces cavernes isolées , au milieu des objets de notre culte.... Y a-t-il rien de plus misérable que notre vie !.... de plus infortuné que notre mort, puisque , hélas !

nous ne pouvons être ensevelis par nos amis , par nos parens !.... »

Ces catacombes sont les plus vastes qui existent. Il est impossible de les parcourir sans éprouver de vifs sentimens de vénération et de terreur.

L’homme se sent petit en présence de générations nombreuses , entassées dans dix pieds carrés. La vue de ces têtes et de ces os réunis fait l’effet d’un tas de poussière au creux de la main , et sur lequel on soufflerait en disant : Ceci fut un millier d’hommes ! L’humanité s’affaisse à un pareil spectacle , et Dieu grandit !

Les auteurs ecclésiastiques racontent que quatorze papes et à peu près cent soixante-dix mille chrétiens ont été enterrés dans ces cavernes de la foi ; que le corps de saint Sébastien y fut transporté par sainte Lucine, et que les corps des apôtres saint Pierre et saint Paul y restèrent cachés pendant longtemps.

A quelque distance de l’église Saint- Sébastien , on trouve le cirque le mieux conservé qui reste à Rome, et que, jusqu’en 1825, on avait considéré comme celui de l’empereur Caracalla.

Les raisons qui motivaient celte opinion sont assez frivoles. En effet, le goût de cet empereur pour les jeux du

cirque , la découverte de sa statue et celle de sa mère Julie , dans les fouilles faites aux environs, le dessin d’un cirque qu’on voit sur les médailles de cet empereur, ne sont pas des causes suffisantes pour lui attribuer le monument dont nous nous occupons en ce moment. D’ailleurs, la construction peu régulière de cet édifice, qui est bien différente de celle des Thermes de cet empereur, rappelle le style du quatrième siècle, lorsque les arts étaient tombés dans une décadence complète. Dès le seizième siècle , Panvinius avait soupçonné que ce bâtiment devait être rap1 porté à l’époque de Constantin. Toute espèce de doute a disparu depuis les fouilles que le duc Torlonia y fit faire à ses frais dans l’année 1825. On déterra entièrement les carcères, la spinale pulvinaret la principaleouverture de l’arène. On découvrit les fragmens de trois inscriptions, dont deux étaient près de la grande porte d’entrée, et une à la porte du milieu des carcères : ces trois inscriptions portent le nom de Maxence , et la mieux conservée d’entre elles prouve que le cirque fut consacré, l’an 3i 1 del’ère chrétienne, à Romulus, fils divinisé de Maxence, qui avait deux fois été consul.

Nous ne suivrons pas Nibby dans sa longue et savante description des fouilles entreprises par M. Torlonia :

nous indicjuerons seulement que la forme du cirque peut être réduite à un espace oblong de mille cinq cent soixante pieds de longueur, et de deux cent quarante de largeur. Les fragmens d’une statue de Vénus, les fondemens des piédestaux qui supportaient des colonnes surmontées de sept dauphins , symbole du nombre des tours de chaque course , et de Neptune, divinité protectrice des che-

vaux ; les vestiges des piédestaux soutenant les statues duSoleil et de Pâris ; enfin des blocs de marbre de la plus grande beauté ; telles sont en peu de mots les principales richesses produites par ces travaux.

Ce monument, tout petit qu’il est, si on le compare au grand cirque, donne une idée fort juste de ce genre de construction. Dix gradins pouvaient recevoir environ vingt mille spectateurs ( on se rappelle que le circus Maximus en contenait plus de deux cent mille). Tout cela esJL aujourd’hui un pré bien humide en hiver. Les Romains ne font aucun usage àe ce cirque; mais quelquefois des étrangers y exécutent des courses de chevaux.

Le tombeau de Cecilia Métella (PL 1 33), situé dans le voisinage, est le plus beau monument sépulcral et le mieux conservé que l’on trouve sur la voie Appienne. Il fut élevé par Crassus en l’honneur de Métella , sa femme, et fille de Quintus Métellus Creticus. La forme de l’édifice est circulaire; le diamètre est de quatre-vingt-neuf pieds et demi. Ce qu’il y a de plus remarquable dans ce tombeau , dont l’élégance pourrait témoigner contre la réputation d’avarice qu’on s’est plu à faire à Crassus, c’est la grosseur des quartiers de travertin dont il est revêtu, et l’épaisseur extraordinaire du mur de l’édifice, qui est de trente pieds. Dans l’intérieur, il n’y a d’autre vide qu’une petite chambre ronde, dont la voûte est en forme de cône.

Sous celle-ci,, du temps de Paul ni, on trouva le sarcophage de marbre que l’on voit dans la cour du palais Farnèse. Pourquoi ce sarcophage a-t-il été enlevé?

Au-dessous de l’inscription qui indique la destination de l’édifice, on voit le reste d’un bas-relief en marbre.

ROME

La frise est magnifique , et ornée de bucranes qui ont fait donner au tombeau le nom vulgaire de Capo di Bove, tête de bœuf. Le travertin et le marbre emplovés dans ce monument , indiquent qu i! fut élevé vers la fin de la république, époque de l’introduction du marbre à Rome. Les ouvrages de défense qui couronnent le monument ont été faits par le pape Boniface vni, de la famille Gaetani, qui s’v fortifia vers l’an i3oo, pendant les guerres civiles. C’est sans doute à la même époque que I on bâtit près de là un château, une église et plusieurs maisons, dont on voit encore des restes , et sur les portes desquelles sont les armes de la même famille.

Sixte- Quint fit détruire entièrement le château , qui servait d’abri à une multitude de malfaiteurs.

Les discussions de Boniface, dont nous venons de citer le nom , et de Philippe le Bel , ont acquis une célébrité trop déplorable pour que nous n’empruntions pas à l'histoire quelques détails sur la viede l’un des plus illustres ancêtres des Gaetani. Son élection se fit à Naples dix jours seulement après l'abdication de Célestin v. Ce mode inusité excita de violens murmures , surtout de la part des Colonna , eibelins déclarés, par conséquent amis des empereurs et grands ennemis des papes. Boniface excommunia cette famille redoutable , et s’occupa de consolider sa puissance pontificale. Il débuta par une installation magnifique et fastueuse. Les rois de Sicile et de Hongrie tenaient la bride de son cheval lorsqu’il se transporta à Saint-Jean-de-Latran; ils le servirent à table, au festin solennel, la couronne en tête. Cependant le pape ne fut pas heureux dans les premiers essais de sa puissance. On lui refusa l’hom-

mage de la Sicile. Les propositions de paix que ses légats firent à Londres furent soumises à la décision d’Adolphe de Nassau , roi des Romains. Afin de parvenir, par un moyen détourné, à une trêve entre ce prince, l’Angleterre et la France, le pape conçut l’idée d’affranchir le clergé de toute contribution , ou, ce qui revenait au même, d’établir qu’aucun ecclésiastique ne pût être imposé sans le consentement du saint - siège. Tel est l’esprit de la bulle Clericis laicos qu’il fulmina en 1296. Le clergé d’Angleterre applaudit a cette bulle : celui de France, intimidé par l’opposition de Philippe le Bel, n’osa pas l’approuver. Le pape fit cependant à cette même époque un acte fort agréable à la nation française ; ce fut la canonisation de saint Louis.

Ces liens commençans furent bientôt. brisés par l’affaire de l’évêque de Pamiers , Bernard de Soisset, qui s’était permis des propos injurieux contre le roi de France. Philippe le Bel voulut le punir; Boniface, avec cette conviction malheureusement exagérée de sa suprématie spirituelle et temporelle, réclama le prisonnier comme justiciable de lui seul, et enjoignit à Philippe de lui rendre sa liberté et ses biens. Le roi , déjà irrité de ces injonctions , ne garda plus de mesures à la réception de la bulle Ausculta, fili (embrasse, mon fils , etc...), où étaient développés delà manière la plus I ardie et la plus offensante,, les principes du pontife. Il fit brûler cette bulle en présence d’une assemblée d’ecclésiastiques, convoqués extraordinairement, et son eonseil royal, s’animant, à l’exemple du maître, d’une insolence dont Henri iv d’Allemagne lui-même n’avait jamais fait preuve dans ses plus vifs démêlés avec Grégoire vu, osa écrire à Boni-

face , en réponse à sa bulle d’excommunication : Sciât fcituitcis uestra

(que votre fatuité sache ) !

La guerre était déclarée entre les deux puissances ennemies. Boniface songea alors à se rattacher à un parti dont il s’était d’abord séparé. Il fit des avances à Frédéric , roi de Sicile, au roi d’Angleterre, dont l’alliance ne fut pas très utile à sa cause, et à Albert d’Autriche, auquel il offrit la couronne de France, à la condition de se déclarer contre Philippe. Albert accepta ces offres illusoires ; mais l’antagoniste du souverain pontife ne négligeait de son côté aucun des moyens propres à assurer l’exécution de ses desseins.

Philippe envoya en Italie Guillaume de JNogaret pour se saisir de la personne du pape et l’amener au concile de Lyon. En ce temps-là vivait dans la Toscane un homme bien capable de seconder les entreprises de lémissaire français : c’était Sciarra Colonne, qui avait aussi des injures à venger. Ces deux hommes réunis disposèrent tout pour un coup de main , et forcèrent l’imprudent Boniface, qui n’avait pas su conjurer l’orage, à se réfugier dans Anagni, sa ville natale. Le y septembre 1 3> >3, Nogaret et Colonne entrent dans Anagni avec trois cents chevaux et quelques gens de pied , aux cris répétés de : Meure le pape Boniface, vive le roi de France! Après avoir pillé la maison du neveu du pape, ils se dirigent vers la maison du pontife : dans cette extrémité , Boniface se montra noble et grand : « Puisque je suis trahi comme Jésus-Christ , s’écria-t-il, je mourrai comme son vicaire. » A l’instant il se fit revêtir du manteau pastoral , se couronna de la tiare , et tenant dans ses mains les clefs et la croix, il s’assit sur la chaire pontificale.

Événement inouï, à l’époque de toute la puissance des croyances religieuses ! un pape est forcé dans le sein de ses états par trois cents hommes seulement, et menacé par eux du trépas ! Voilà de ces faits dont on est . disposé à douter en présence même d'n témoignage imposant de l’histoire. Boniface reste prisonnier pendant deux jours. La vengeance tardive de ses sujets ne se manifesta qu’après ce temps, qui dut paraître éternel au captif. Les Romains prirent les armes, et massacrèrent les soldats commis à la garde de Boniface , en criant : « Vive le pape ! meurent les traîtres ! » De retour à Rome, le pontife se proposa d’assembler un concile ; mais sa détention , malgré son peu de durée, avait frappé au cœur l’infortuné Boniface :

elle alluma dans son sang une fièvre continue qui l’emporta en quelques jours.

Si l’historien trouve dans la vie politique de Boniface vm une succession de troubles, d’agitations et de périls, peu compatibles peut-être avec la dignité papale, le philosophe admire en lui une personnification puissante du système dont Joseph de Maistre s’est fait l’apôtre constant, et que M. de la Mennais prêchait aussi tandis qu’il était conséquent avec la première partie de sa doctrine.

Boniface vin a été victime du principe de la suprématie absolue des souverains pontifes. Pour connaître sa pensée sur ce point et le goût du temps , il faut surtout consulter la bulle Unam sanctam... « Quiconque , dit le pape, résiste à la souveraine puissance spirituelle, résiste à l’ordre de Dieu, à moins qu’il n’admette deux principes , et que par conséquent il ne soit manichéen, car Moïse a dit : « In principio Deus crecivit cœlum et ter-

ROME

ram ; il n'a pas dit in princîpiis »

Boniface avait, en idoo, institué le jubilé séculaire, célébré de cent ans en cent ans en faveur de ceux qui iraient visiter la Terre-Sainte. Telle fut l'abondance des ricbesses apportées à Rome dans l’année de cette célébration , que les Romains l'appelèrent l'année d or.

On attribue à la forme architecturale du tombeau de Cécilia Métella l'écho singulier qui retentit en ces lieux. « Il est vraiment curieux, dit Boissard, en termes latins d’une élégance remarquable , d’entendre la voix humaine répéLée sept fois et très-distinctement par l’écho du tombeau de Cécilia; on se rappelle alors que dans les funérailles exécutées par Crassus en l’honneur de cette dame romaine, dès que les pleureuses poussèrent leurs cris et leurs gémissemens, le même phénomène eut lieu , comme si les dieux mânes et toutes les ombres des enfers, touchés delà douleur d’un époux infortuné, eussent répondu à ses plaintes par leurs plaintes sympathiques, en confiant à 1 écho, cet interprète murmurant, l’expression de leur tristesse et de leurs regrets. »

A côté de cette pensée, empreinte de poésie, plaçons quelques lignes non moins poétiques de Châleaubriand, applicables aussi aux catacombes que nous décrivions tout à I heure : « Si le voyageur qui visite Rome est éprouvé par le malheur, s’il a mêlé les cendres de ceux qu’il aima à tant de cendres illustres, avec quel charme ne passera- 1- il pas du sépulcre des Scipions au dernier asile d’un ami vertueux , du charmant tombeau de Cécilia Métella au modeste cercueil d’une femme infortunée ! Il pourra croire que ces mânes chéris se plaisent à errer autour de ces monu- R.

mens avec l’ombre de Cicéron pleurant encore sa chère Julie, d’Agrippine encore occupée de Furne de Germanicus. S’il est chrétien, ah!

comment pourrait- il alors s’arracher de cette terre qui est devenue sa patrie ; de cette terre qui a vu naître un empire, plus saint dans son berceau, plus grand dans sa puissance que celui qui l’a précédé ; de cette terre où les amis que nous avons perdus, dormant avec les martyrs aux catacombes sous l’œil du père des fidèles, paraissent devoir se réveiller les premiers dans leur poussière, et semblent plus voisins des cieux? »

Les anciens Romains avaient coutume de placer leurs tombeaux le long des grands chemins , comme nous avons eu déjà occasion de le rapporter. Ces monumens , assez vastes pour servir quelquefois de forteresses, ressemblent tous, vus à quelque distance, à des palais ou à des temples. Ils étaient revêtus de marbre , entourés de riches colonnes et décorés de statues; quelquefois ils avaient plusieurs étages. Du temps de la splendeur de Rome, ces demeures des morts étaient , commeles maisons des vivans , populeuses et animées, et formaient une sorte de cité funèbre, qui , réunie à la grande cité, couvrait une vaste étendue de terrain.

La voie Appienne , abandonnée aujourd’hui dans la partie qui conduit de Rome à Albane, sur une longueur de trois lieues , n’est plus qu’une ligne droite, tracée par deux files de tombeaux ruinés qui semblent se toucher.

Cette route antique est l’empire silencieux de la mort. Quelques-uns des monumens funéraires sont tellement délabrés qu’ils ne présentent plus à la vue que l’aspect informe d’un rocher.

Sur le sommet de l’un d’eux on voyait une chaumière placée là , sans doute,

dans l’espoir d’éviter le mauvais air; mais elle était déserte comme le tombeau qui la portait. Un cône renversé ornait le sommet d’un autre tombeau; il semblait que le moindre vent, ou seulement un oiseau qui s’y serait perché , eût pu déranger son fantastique équilibre. Quinze siècles cependant se sont écoulés , et il est encore debout. Plusieurs de ces tombeaux retenaient quelque chose de leur antique forme du temple grec, de dôme, de tour, de caverne, et les fragmens de marbre épars indiquaient assez que la beauté des matériaux avait été la première cause de leurs ruines. Quelques-uns sont devenus des cabarets où l’on boit et danse; un grand nombre servent de caves ou d’écuries; des animaux immondes y habitent avec les cendres des maîtres de la terre !

En me rendant du tombeau de Cécilia Métella a la ferme appelée la Gaffarella, je trouvai, dans un endroit élevé, le temple de Bacchus. La découverte que l’on lit dans le souterrain de ce temple, d’un autel bachique, avec une inscription grecque, ne laisse aucun doute sur la divinité à laquelle l’édifice était consacré. Cette découverte renverse entièrement l’opinion qui en avait fait le temple des Camœnes ou des Muses, placé à côté de la porte Capène.Le style de ce monument n’est pas des meilleurs, et les colonnes paraissent tirées de quelque autre bâtiment du temps des Antonins. Il est décoré d’un portique soutenu par quatre colonnes de marbre blanc d’ordre corinthien et cannelées, que l’on voit aujourd’hui engagées dans la façade de l'église; sous le portiqueonremarque adroite, en entrant, l’autel, une inscri p tion grecque et le serpent Dionysiaque. L’intérieur a la forme d’un carré long : il est orné d’une belle frise de

stuc, où sont sculptés des trophées militaires; la voûte est décorée de caissons octogones en stuc. Ce temple fut réduit en église dans le moyen âge, comme on le voit par les peintures du onzième siècle, qui décorent son intérieur. Urbain viii le restaura et le consacra en l’honneur de saint Urbain. Tout l’ensemble offre peu d’intérêt ; mais au printemps la campagne environnante est fort jolie, et l’effet des arcades brisées des aquéducs est , de ce point , singulièrement pittoresque.

Un peu plus loin que cette église s’élève un édifice en briques , bien proportionné, orné de pilastres et de belles corniches. C’est le temple du Dieu ridicule. Il paraît rappeler une des grandes époques de l’histoire romaine. On veut qu’Annibal soit venu camper ici, et que, par dérision , le sénat ait consacré ce temple au Dieu ridicule. Il faudrait supposer le général carthaginois bien dépourvu de sens pour venir placer sa tente dans une vallée étroite et humide. Une autre opinion établit en ce lieu la fameuse entrevue de Coriolan et de sa mère.

Dans ce sentiment, le temple serait celui de la Fortune des femmes.

Rome assurément devait un cierge à la vierge Fortuna , pour le miracle qu’elle avait fait en désarmant le plus grand ennemi du Capitole. Mais que dire dece Coriolan qui trahit sa patrie par vengeance , et les Volsques par faiblesse ? Cet homme n'élait pas Romain. Sacrifier son pays h des ressentimens personnels est toujours une lâcheté. Tromper un peuple qui vient de vous adopter et qui vous honore de sa confiance, est plus qu’une perfidie.

II fut la victime de son double crime ; Il le méritait : Rome avait raison d’attacher le mépris à la mémoire d’un rebelle , qui ne sut ni oublier complé-

ROME

tement un outrage, ni s en venger

complètement. Il y aurait quelqu’apparence que le sénat fît élever ce temple pour rappeler sans cesse aux citoyens qu'un traître à sa patrie fut toujours méprisable.

Cette opinion de Laoureins n’est pas entièrement juste. La modestie avec laquelle il l’avance ne nous permet pas d’ailleurs de la combattre directement. Nous nous bornerons à établir que le temple del Dio Redicolo doit être plus proprement appelé di Rediendo, ou mieux encore Redeundo, en revenant, mot qui explique à merveille son orisine. En effet, il fut construit au moment où Anuibal , après avoir levé le siège de Rome, reprit la route de Naples pour retourner à Carthage.

PI us loin, vers le levant, une vaste étendue de ruines porte le nom de Roma\ eccbia, et relui de Statuarium, à cause du grand nombre de statues qui y furent trouvées dans le siècle dernier, sous le pape Ganganelli. Là, comme partout aux environs de Rome, les monumens antiques dépouillés de leur revêtement de marbre, et même de pierres communes, n’offrent plus que des masses informes de briques.

Parmi les ruines on découvre, ici un théâtre, plus loin une fontaine sans eau, un temple, un mur de clôture, des tombeaux. Mais la nuit s’avançait lorsque je visitai ces débris , et au lieu de ces monumens défigurés que je cherchais à ranimer dans ma mémoire, j’aurais pu imaginer des fantômes errans sous toutes sortes de formes , esprits de l’autre monde païen , surpris dans leurs apparitions nocturnes, et changés en statues, lorsque les papes se montrèrent pour la première fois dans la ville des Césars.

Le grand domaine di Roma Vecchia

appartient au banquier Torlonia , duc de Braciano, et ces ruines ont valu à leur propriétaire le titre un peu bizarre de marquis de la vieille Rome.

La basiliquede Saint-Paul( PL 1 34), aujourd’hui réduite en cendres , était un bâtiment placé comme à l’entrée du désert. Ces temples, toujours abandonnés, ajoutent au sentiment de solitude que l’on éprouve dans ces lieux.

L’homme y annonça sa présence par son ouvrage; mais celui qui a élevé le temple, qu’est-il devenu? Des pigeons nichent dans la silencieuse enceinte des ruines de la basilique, construite par Constantin à l’occasion du trépas de saint Paul. Dans la suite, Théodose l’agrandit; Honorius eut la gloire de la terminer. Des colonnes splendides de marbre, une belle collection de portraits de papes, commençant à saint Pierre et allant jusqu’à Pie vii , un pavé de belle mosaïque, des bas-reliefs très-remarquables ; telles étaient les richesses de cette basilique, lorsqu’en 1824 elle devint en grande partie la proie des flammes. La façade, qui date du troisième siècle, demeure encore debout, ainsi que le grand autel dans les fondemens duquel ont été déposés les restes précieux du corps de saint Paul. Une porte de bronze, apportée de Constantinople en 1070, contient d’anciennes inscriptions grecques et arabes. Elle s’ouvre sur une enceinte fermée de murailles; c’est un cimetière, dit-on; mais il n’y a plus de morts parce qu’il n’y a plus de vi~ vans aux environs de cet édifice, qui avant la réformation était placé sous le patronage des rois d’Angleterre.

L’histoire nous offre plusieurs exemples d’un fait semblable. L’empereur d’Autriche était protecteur de Saint- Pierre; le roi de France de Saint-Jean-

de-Latrnn, et le roi d’Espagnede Sainte- Marie-Majeure.

Le gouvernement pontifical s’occupe avec activité de la reconstruction de cette vénérable basilique ; des sommes considérables ont été affectées à une entreprise digne à la fois d’un pontife et d’un souverain : les travaux sont confiés aux talens des artistes qui présentent les plus grandes garanties, des marbres précieux sont recueillis, etdes colonnes, dont l’antiquité seule peut offrir les modèles, ont été taillées dans les belles carrières des Alpes et des Apennins. Quelques années encore, et l’on entendra ces voûtes retentir des chants des fidèles : mais si la religion trouve dans cette louable entreprise de puissantes consolations , qui pourra faire oublier aux arts la perte immense causée par l’incendie de cet ancien édifice?

Saint-Paul est à un grand quart de lieue de la porte de Rome. Entre cette basilique et la ville , on trouve des maisons de campagne abandonnées par leurs maîtres. Çà et là on voit quelques fermiers qui délogent le plus tôt qu’ils peuvent ; on frappe à beaucoup de portes et personne ne vient ouvrir.

Les Anciens, pour fournir les grandes niasses de leurs bâtimens, élevaient un double mur dont ils remplissaient les vides avec du mortier mêlé de pierres; ce sont ces noyaux informes qui indiquent la trace des anciennes constructions disséminées aux environs de Rome : ils subsistent encore parce qu’ils n’ont pas valu la peine d’être volés.

A un mille de Rome moderne on voit la pyramide de Caïus Cestius. Ce Romain, qui voulait absolument que son nom fut transmis à la postérité, ne sachant probablement pas trop com-

ment s’y prendre, ordonna, par son testament, ainsi que me l’apprit l’inscription du tombeau, qu’on lui élevât cet édifice, modeste imitation des pyramides d’Egvpte. Il a cent treize pieds de hauteur et soixante-neuf pieds de largeur à sa base. Les murs, revêtus en dehors de tables de marbre , ont vingtcinq pieds d’épaisseur. La dernière demeure de l’immortel personnage, située au centre de la pyramide , est de dix-huit pieds de long sur douze ou treize de large : le passage qui y conduit, caché depuis des siècles sous quinze pieds de décombres, fut découvert il y a environ cent soixante ans.

Deux belles colonnes île marbre, trouvées sous ces décombres , ont été gauchement plantées au pied de la pyramide, où elles font un mauvais effet.

A l’intérieur, les murs étaient ornés de peintures à fresque. On en aperçoit encore quelques traces; mais le temps et la fumée des flambeaux les ont fort endommagées.

L’obscur Cestius, qui doit sa réputation à cette belle pyramyde , était un de ces épulons dont le nombre avait été porté de trois à sept , sous Auguste. Cette dignité bizarre consistait à faire les honneurs du banquet ( lectister nium ), offert aux dieux pour se les rendre propices dans les temps de calamités , ou pour les remercier des victoires accordées aux armes de la république. Les épulons dressaient dans 1rs temples, autour d’une table somptueusement servie, des sièges et des lits couverts de tapis et de coussins.

On y plaçait les statues des dieux et des déesses invités, et Valère Maxime nous apprend qu'ils voulaient bien s’assujétir aux usages humains, et que, dans cette cérémonie, Jupiter était couché sur un lit, et Junon et Minerve étaient assises sur des sièges.

ROME

Par les ordres de Cestius, ce maître d hôtel de l’Olympe, la pyramide que nous décrivons, fut bâtie en trois cent trente jours. On a peine à concevoir, en voyant cette masse gigantesque , comment elle fut élevée en si peu de temps. Elle est placée à moitié dans la ville antique, et à moitié au dehors, puisqu'elle est comprise dans le mur d enceinte d’Auréli en (PI. 1 33). Sans une restauration récente, dont celte pyramide avait grand besoin, peut-être l’immortalité de Caïus Cestius aurait-elle été bien aventurée. L’édifice nourrissait enefietdans l’intervalle de ses pierres, des arbres dont les racines, faisant l’office de coins, avaient soulevé et poussé en avant plusieurs parties importantes de ce monument, malgré la solidité de sa construction à laquelle on peut appliquer ce beau vers de Delille :

Sa masse indestructible a fatigué le temps.

On a cru généralement que les anciens Romains possédaient un secret particulier pour faire le mortier. On a attribué à cette composition la durée séculaire de tous leurs édifices, et l’on a pensé que ce secret était perdu depuis long- temps; mais c’est une erreur. Les Romains faisaient le mortier de la même manière que nous , seulement leur sable est d’une qualité supériéure au nôtre. Dans le nord , il faut garantir les nouveaux murs de l’humidité. En Italie, c’est précisément le contraire. Pour donner à une muraille la plus grande solidité , on l’arrose très - souvent ; alors elle ne forme plus, pour ainsi dire, qu’une seule pierre. Aussi , quand elle se dégrade, elle ne tombe pas par petits morceaux , mais par pans, comme un quartier de roche. L’opinion généralement reçue , que le sable de la campagne de Rome possède des qualités

précieuses , le rend l’objet d’une exportation très-éloignée : on en leste les vaisseaux qui , des ports de la Méditerranée se rendent dans le Nord.

Les anciens possédaient d’ailleurs l’art presque merveilleux , et qui , nous devons l’avouer, est tout-à-fait négligé de nos jours , de bâtir avec des pierres carrées, ajustées les unes au-dessus des autres sans mortier. Quelques antiquaires prétendent que non -seulement ces pierres étaient taillées, mais qu’on leur donnait encore une sorte de poli pour rendre leur adhérence plus parfaite.

Tout auprès de la pyramide de Caïus Cestius un petit coin de terre est consacré au cimetière des Anglais; c’est le nom que les Romains donnent à l’endroit où reposent les cendres de quelques voyageurs. Ce triste lieu n’a pour perspective que des ruines : il est comme à l’ombre d’un grand tombeau.

La douleur l’a choisi ; mais il est resté long-temps sans enceinte; les troupeaux y paissaient , les enfans y mutilaient les sculptures en jouant, et celte profanation semblait n’intéresser personne.

« J’ai vu, dit un voyageur, fouler sans aucun sentiment de pitié, la tombe à peine terminée d’une femme jeune et belle , que sa passion des arts avait entraînée dans un long voyage et celle d’un autre étranger, l’amour et l’espoir de sa famille. 11 revenait de ses courses savantes pour combler de joie sa pauvre mère qui l’attendait. L’inexorable mort a frappé le malheureux jeune homme, la veille même de son bonheur. Ses amis l’ont accompagné dans son dernier asile, et le marbre exprime tous leurs regrets. On n’avait pas besoin de ce témoignage pour croire à leur douleur. Quelle âme assez froide ne sent le malheur de quitter un corn-

pagnon d’études à cinq cents lieues de sa patrie pour le conduire au tombeau!

Et quel triste récit à faire aux parens qui ne le reverront plus ! Ses amis , ne pouvant le sauver, ont au moins fait leur triste office, en lui rendant les derniers devoirs avec une religieuse fidélité. Ils ont marqué d’un monument le lieu qui conserve sa dépouille mortelle. Si quelque jour le hasard amène là ses frères , la femme que l’amour lui destinait, et dont le deuil sera peutêtre éternel, ce marbre modeste leur indiquera la tombe où leurs pieuses mains auront à répandre des fleurs, et si , du séjour de l’immortalité , son ombre est encore sensible à des soins si touchans , elle tressaillera de joie, heureuse des nouvelles larmes qui viendront mouiller ses cendres! »

A côté de ces touchantes paroles de Laoureins sur le malheur de mourir loin de sa patrie, nous ne pouvons comparer que les inspirations mélancoliques de notre Chàteaubriand, rêvant à la mort, en face des cascades mugissantes de Tivoli. « Le lieu, ditil , est propre à la réflexion et à la rêverie : je remonte dans ma vie passée, je sens le poids du présent, et je cherche à pénétrer mon avenir. Où seraije, que ferai-je dans vingt ans d’ici? Toutes les fois que l’on descend en soi-même, à tous les vagues projets que l'on forme , on trouve un obstacle invincible, une incertitude causée par une certitude. Cet obstacle, cette certitude est la mort, cette terrible mort qui arrête tout, qui vous frappe, vous ou les autres. »

» Est ce un ami que vous avez perdu ; en vain, avez-vous mille choses à lui dire; malheureux, isolé, errant sur la terre, ne pouvant confier vos peines et vos plaisirs à personne , vous appelez votre ami, et il ne viendra plus

soulager vos maux , partager vos joies; il ne vous dira plus : « Vous avez eu tort, vous avez eu raison d’agir ainsi » . Maintenant il vous faut marcher seul.

Devenez riche, puissant, célèbre, que ferez-vous de ces prospérités sans votre ami? une chose a tout détruit, la mort! »

» Flots, qui vous précipitez dans cette nuit profonde où je vous entends gronder , disparaissez-vous plus vite que le jour de l’homme; ou pouvezvous me dire ce que c’est que l’homme , vous qui avez vu passer tant de générations sur ces bords?»

Ah ! celui qui a voué ces lignes à l’amitié est bien le même qui a personnifié ce noble sentiment dans Outougamiz et dans René ; celui dont la voix est si harmonieusement mélancolique en parlant de la mort est bien l’auteur de Jeune Fille et Jeune Fleur !

Le cimetière des Anglais n’est séparé d’un mont fort curieux que par une prairie plantée d’arbres. Le mont Testaccio, qui fait aussi bonne figure que les autres montagnes de Rome, étant même plus haut de quelques pieds que le mont Capitolin, se compose uniquement de pots cassés, comme l’indique son nom (Testa, vase de terre cuite ). L’herbe dont il est recouvert croît sur un demi-doigt de terre que les pluies y ont déposée à la longue. Le reste, de la cime au pied, n’offre qu’un nombre inoui de morceaux de pots de terre, de différentes grandeurs, sans mélange d’aucune autre espèce de matière quelconque.

L’origine du mont Testaccio est fort inconnue, et il n’y a pas d’autorité ancienne qui en fasse mention. Les tombeaux qu'on a découverts sous cette colline, et qui étaient comblés par des monceaux de vases cassés, ont fait

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supposer à quelques personnes que ce mont s’était formé à l’époque où l’on faisait à Rome un grand usage de vases de terre cuite pour mettre les eaux , les huiles, les vins, et les cendres des morts.

D’autres , en reconnaissant que l’emploi des vases de terre était général dans l’ancienne Rome, prétendent que l’on allait recueillant dans tous les quartiers de la ville , les différentes pièces de poterie cassées, afin de les accumuler dans l’endroit qui depuis est devenu une colline. Cependant il est probable que si ce lieu eût été le dépôt où l’on conduisait tous les déblaiemens et balaiemens des rues , il s’y trouverait une grande quantité de verrerie cassée, mais mélangée de toute sorte d’autres matières. « Nous nous obstinâmes, pendant deux heures, dit à ce propos Charles de Brosses, à fouiller avec des pioches, en diflérens endroits, sans être parvenus à trouver autre chose que des tessons curvilignes , portant l’empreinte de la roue du potier. »

Il paraît donc hors de doute qu’il n’entre que de la poterie neuve dans la composition du mont Testaccio. Les potiers avaient tous leurs manufactures dans ce quartier, sur les bords du Tihre^ dont le voisinage était nécessaire à leurs fabriques; on admet, généralement que, jetant dans cet endroit les débris des pièces cassées ou manquées à la manufacture, ils ont construit à la longue la plus extraordinaire montagne de l’univers. Encore était-elle bien plus élevée autrefois qu’aujourd’hui ; car depuis un grand nombre d’années, on vient faire de fréquens emprunts au mont Testaccio dont les fragmens sont employés au lieu de gravier, sur les grands chemins autour de la ville.

Ce fait, tout étonnant qu’il paraît s’éloignera moins de la vraisemblance aux yeux des plus incrédules, lorsqu’ils feront attention que l’usage de la poterie, si répandu parmi nous, l’était bien plus encore chez les anciens Romains qui fabriquaient en cette matière quantité d’ustensiles de ménage que nous avons remplacés depuis par des ouvrages de cuivre ou d’argent.

Le mont Testaccio est devenu une curiosité physique à cause de la fraîcheur extraordinaire que l’on y éprouve pendant l’été. Cette fraîcheur est produite par des courans d’air, assez forts pour qu’on les sente , à la main , sortir d’entre les tessons qui composent la colline. On a creusé dans cette masse énorme une grande quantité de caves excellentes Aussi , pendant le mois d’octobre, s’y rend- on en foule pourboire du vin frais. On y voit des tables en grand nombre , dressées sous les arbres, et entourées de joyeux buveurs, tandis que le long du Tibre on danse la saltarella. Déjà, sous l’empire, ce lieu avait réuni toutes les célébrités de Rome. On aurait pu voir alors Virgile allant se reposer chez sa jolie hôtesse syrienne, et savourer son nectar, tandis qu’elle-même dansait légèrement 'au bruit du crotale sonore. Tout le monde connaît maintenant les dernières pages du VirgiledeM. Heyne,où se trouvent une trentaine de vers presqu’ignorés et qui représentent avec chaleur, verve, rapidité, une scène bachique dont Virgile est le héros. Virgile au cabaret! En vérité, nous craignons de voir s’indigner à ce mot plus d’une sévérité classique. Mais ceux qui aiment Se tableau naïf de la vie secrète d’un poëte immortel, qui se plaisent à toucher l’homme , plutôt qu’à le révérer toujours de loin comme une muette idole, ne nous blâmeront pas,

j’en suis sûr, d’oser leur représenter ce chaste et discret auteur, ce bercer élégiaque , cette âme pûre et blanche , Virgile enfin, étendu sur le gazon épais, entouré de Varius et de Plotius, ses amis, couronnés de violettes et de roses, au milieu des fleurs éparses dans un parterre irrégulier, des melons et des concombres mûrs , des outres pleines ou vides, des amphores et des coupes jetées pêle-mêle sur la pelouse? — Mais quittons le T estaccio et ses joyeux souvenirs, et regagnons les bords du Tibre.

Une promenade le long de ce fleuve , l’histoire à la main , ne peut manquer d’exciter l’intérêt du lecteur. Quelques vestiges indiquent encore aujourd’hui la place du pont, le plus ancien de Rome. Il était bâti en bois et se nommait pons Sublicius, à cause des pilotis appelés sublices en langue volsque.

Le roi Ancus Marcius le fit construire environ cent quinze ans après la fondation de la ville. M. Æmilius Lepidus, dernier censeur sous Auguste, le remplaça par un pont de pierre, auquel il donna son nom , et plus tard l’empereur Antonin le Pieux restaura l’ouvrage d’Æmilius.

Quand l’eau est basse, on voit encore paraître quelques tas de pierres , et lorsqu’elle est très-haute, les flots, plus forts que dans tous les autres points de leur cours, désignent par leur gonflement remplacement de ces ruines.

C’est là qu’Horatius Codés se défendit seul contre l’armée de Porsenna.

C’est là encore qu’une jeune héroïne, Clélie , passa le Tibre à la nage. De ce pont furent jetés dans le fleuve les corps de deux tyrans abhorrés , Hcliogahale et Commode.

Les pontifes doivent aussi leur nom au pont Sublicius, qui , on le voit,

nous rappelle des souvenirs de plus d’un genre. Les pontifes étant chargés du service des dieux , tant de l’une que de l’autre rive du Tibre, ils étaient tenus d’entretenir ce pont, et on les appela ponlifices , de pontes facere.

Autrefois le pont Sublicius était chaque année , au 1 5 mai , le théâtre d’une fête singulière célébrée par le peuple.

La première colonie des Grecs établie dans cette contrée noyait tous les ans trente hommes dans le Tibre pour obéir à un oracle mal interprété. Hercule abolit cette coutume barbare, et sut persuader aux Grecs que l’oracle ne demandait pas des vivans , mais qu’il se contenterait de mannequins. Les Romains, persuadés, habillèrent trente mannequins d’osier qu’ils jetaient chaque année dans le Tibre, avec beaucoup de solennité, du haut du pont Sublicius. Les consuls, tous les magistrats les prêtres et les vestales assistaient à cette cérémonie bizarre.

L’an 780 de l’ère chrétienne , le pont fut entraîné par un débordement du Tibre. On acheva en l’an i474» sous le pape Nicolas v, d’en détruire les restes, car on se servit des travertins pour faire des boulets de canon.

Le premier pont qui fut bâti en pierre, et dont la construction succéda à celle du Sublicius, est le pont Sénatorial , aujourd’hui ponte Rotto.

Il dut son nom à l’usage où les sénateurs étaient d’y passer toutes les fois qu’ils allaient consulter les livres des sibylles sur l’autre rive.

Le pont Sénatorial fut commencé par le censeur H. Fulvius, et achevé par Scipion l’Africain et parL. Mummius, censeur. Auguste y fit aussi des réparations. Suivant Batiste Albert, écrivain du moyen-âge, ce pont offrait la singularité d’un toit soutenu par quarante-deux colonnes de marbre,

ROME

et recouvert de plaques d’airain. On l appelait encore Pal. tinus , à cause du voisinage « î u mont Palatin. Pour conserver ce pont, il a fallu souvent lutter contre l’action destructrice du Tibre, mais les ondes de ce fleuve ont fini par être victorieuses. Détruit par une grande inondation, il fut reconstruit en i552 par l’architecte Baccio Bigio dont les intrigues avaient fini par obtenir, après la mort de Paul ni , qu’on ôtât ce travail au talent de Michel-Ange. Mais l’œuvre du pauvre Bigio. suivant la prédiction de son illustre rival , ne résista pas dix ans à l’effort d’un courant impétueux. Grégoire xm rétablit le pont en i5j5:

quatre ans après, il croula une troisième fois, et depuis on ne l’a pas relevé.

Trois arches, restées debout, témoignent de l’élégance de sa construction,

en même temps qu’elles démontrent les causes de sa destruction clans l’obliquité de son axe, relativement au courant.

Au-dessous du pont Sisto, l’île Saint- Barlhélemi divise le Tibre en deux branches, que traversent deux ponts.

L’un de trois arches , nommé autrefois Pons Fabricius , et aussi Pons Tarpeius , fut construit ou plutôt restauré par R. Fabricius, curator viarum , inspecteur des routes, l’an ^33 de Rome.

Depuis, il a pris le nom de Ponte Quattro Capi, à cause de quatre Hermès Quadrifons de Janus, qui décoraient autrefois son extrémité : l’autre est le pont Saint-Barthélemi , autrefois pons Cestii.

On attribue une origine singulière à l'ile Tibérina ou de Saint-Barthélemi.

Après la mort de Tarquin , le sénat donna au peuple. tous les biens de cet odieux roi ; maisles Romains courroucés ne voulurent pas se souiller de ce qui avait appartenu au tyran ; ils saisirent les gerbes R.

de bled qu’on venait de couper le long du rivage, dans les champs de Tarquin (qui sont devenus depuis le Champ-de- Mars) , et les jetèrent dans le Tibre. Il y en avait une si grande quantité que le fleuve, obstrué, ne put les entraîner toutes; elles se réunirent en un monceau immense et compact, d’où résulta une île, qu’on à fier mit dans la suite par un mur pour la rendre habitable.

En 46 1 , de la fondation de Rome, la peste faisait de grands ravages dans cette ville Les pontifes, c’est ainsi que le raconte Valère-Maxime , chargés de consulter les livres des sibylles, trouvèrent que le seul moyen de ramener la salubrité dans Rome était de faire venir Esculape d’Épidaure. On y envoya donc une députation de dix des principaux citoyens, à la tête de laquelle était Q. Ogulnius. Pendant que ceux-ci admiraient dans le temple la beauté delà statue, le serpent que les habitans dÉpidaure voyaient rarement, et qu’ils honoraient comme Esculape lui-même, se montra dans les quartiers les plus fréquentés de la ville, s’y promena lentement, regardant autour de lui avec douceur, et après s’être fait voir pendant trois jours au peuple, il se rendit au port, entra dans la galère romaine et gagna la chambre de Q. Ogulnius, où il demeura paisiblement roulé en plusieurs cercles. Les ambassadeurs, après s’être informés de la manière dont le serpent devait être honoré , se hâtèrent de mettre à la voile, et abordèrent à Antium ; là , ce serpent sortit du vaisseau et gagna le vestibule du temple d’Esculape. Après y être resté trois jours il rentra dans le vaisseau pour être porté à Rome, et pendant que les ambassadeurs débarquaient sur le bord du Tibre, il gagna à la nage l’île dont nous nous occupons. Son arrivée ,

ajoute Valère-Maxime, dissipa ce mal contagieux. Cette île fut consacrée à Esculape, et on lui donna la forme d’un navire, pour conserver le souvenir du voyage dOgulnius. Dans l’endroit, où sur un navire on place le mât , on é igea un obélisque. Aujourd’hui s’élève, sur l’emplacement qu’ornait primitivement le temple d’Esculape, l’église de Saint-Barthélemi. En descendant , à l’extrémité du petit jardin du couvent, l’escalier qui conduitau fleuve, on voit, lorsque les eaux sont basses, un serpent sculpté en pierre.

A l’entrée du temple d’Epidaure on lisait la recette de l’antidote dont Antiochus le Grand s’était servi. Comme au temple de Jupiter Sérapis, à Pouzzole, les malades qui venaient chercher la guérison dans ce sanctuaire étaient obligés d’attendre qu’un songe leur révélât le remède propre à leur mal , et d’écrire ensuite ce remède quand ils étaient guéris. Cet usage, qui est évidemment l’origine des recueils médicaux , avait couvert d’ordonnances tous les murs du temple. En voici une que Borrichius nous a conservée : elle prouve que le charlatanisme exerçait son empire chez les Romains aussi bien que parmi nous.

« Ces jours-ci , l’oracle a ordonné à un aveugle, nommé Cajus, de se présenter à l’autel , de faire une génuflexion , d’aller de droite à gauche, de poser cinq doigts sur l’autel ,de lever lamain, et de l’appliquer ensuite sur les yeux. A l’instant il a recouvré la vue. » De pareilles guérisons amenaient beaucoup de malades dans l’île. Un jour, sous le règne de l'empereur Claude , on y conduisit beaucoup d’esclaves, affligés, disait-on, des infirmités les plus graves. L’empereur avai t promis la liberté à tous ceux qui guériraient, afin de punir leurs maîtres d’en avoir eu si peu

de soin. L’histoire prétend que cette promesse opéra seule des cures merveilleuses.

Par ordre de l’empereur Tibère, les prisonniers d’état condamnés à mort restaient un mois entier dans cette île avant d’être exécutés. On y voyait aussi d’autres temples renommés, et qui la rendirent très-célèbre ; elle l’est encore aujourd’hui par le souvenir. On passe de cette île à la rive opposée par le pont Cestius, bâti par Cestius Gallus, à une époque ignorée.

Un peu au-dessus du pont Ælius, au sommet de l’angle que forme le Tibre, on voit encore paraître hors de l’eau les restes du pont Triumphalis, par lequel rentraient les chefs des armées victorieuses à leur retour des provinces occidentales. Ce pont, encore nommé Aurélius et Yaticanus, fut successivement restauré par les empereurs ; mais depuis long -temps ses arches brisées encombrent le lit du Tibre , et interrompent la navigation en occasionant une chute considérable.

Le pont Ælius, bâti par l’empereur Ælius Adrien en face de son mausolée, est connu maintenant sous le nom de ponte Sant-Angeîo,ou desAnges.il a été restauré par Nicolas v, Clément vu, et enfin par Clément ix, qui fit exécuter par le chevalier Bernin la balustrade et dix statues représentant des anges. Ceux-ci tiennent les instrumens de la passion de Jésus-Christ, et sur les piédestaux on lit diverses inscriptions analogues à la vie du Sauveur, tell es que : in flagella paratus sum, je suis prêt à être flagellé, etc. L’ange qui porte, dit -on, la Croix a été sculpté par Bernin lui-même; c’est un de ses ouvrages les plus maniérés; les autres sont de ses élèves.

Je citerai encore le pont Melvius, à

présent ponte Molle, qui fait honneur à son fondateur, le censeur M. Æmilius Scaurus. Nicolas v restaura ce monument que Pie vn a réparé lui-même dans ces derniers temps. L arrestation des ambassadeurs allobroges , impliqués dans la conjuration de Catilina , les débauches deNéron, et la bataille de Constantin contre son rival Maxence , livrée près de Saxa-Rubra, àneufmilles de Rome, ont rendu ce pont et ses environs très-célèbres. Depuis 1 8 1 5 divers cbannemens ont été faits dans Ja disposition de ses ornemens.

Le mont Àventin, vers lequel je me dirigeai après ma visite aux ponts de Rome, domine immédiatement le Tibre (PI. i32), et jouit, plus qu’aucun autre quartier de Rome, de la riante vue du Janicule. Parallèle au Palatin, il servait, comme celui-ci, d’appui d’un bout à l’autre au grand cirque, et n’était séparé du Capitole que par l’étroite vallée de Yelabre. Virgile a fait plus que Rome même pour immortaliser le mont Aventin par son épisode de Cacus. Ces troupeaux d’Hercule errant au loin sur la montagne, ce Cacus redoutable qui les enlève après tant de ruses et d’ellorts ^ la caverne du brigand que le demi-dieu cherche si long-temps et avec tant de peines et de fatigues , ces énormes rochers qui la dérobent à la vue , toute cette scène fabuleuse n’est-elle pas merveilleusement décrite dans les vers du Cygne de Mantoue, qui sont dans la mémoire de chacun?

Ter totum fervidus ira

Lustrât Aventini montem : ter saxea tentât Liir.ina nequicquam : ter fessus valle resedit. Stabat acuta silex, praecisis undiquè saxis, Speluncæ dorso insurgens, altissima visu , Dirarum nidis domus opportuna volucrûm.

Æs., VIII , 23 O.

Il tourne, va, revient, et, frémissant de rage, Trois fois attaque envain, pour s'ouvrir un passage; Le roc qu a sa fureur le lâche ose opposer;

Trois fois dans le vallon revient se reposer.

Sur le dos hérissé de cet antre sauvage.

Un rocher vieux séjour des oiseaux de carnage.

Tel est le pouvoir de l’imagination aidée du charme de la poésie, qu’en lisant ces vers on croirait qu’il s’agit d’un mamelon des Alpes ou des Pyrénées auquel on ne saurait arriver qu’à travers des forêts et des précipices. Cet Aventin, que l’illusion fait si vaste, n’a pas cent pieds d’élévation perpendiculaire et plus de mille de tour! Les babitans des villes de Tellène^ de Ficana et de Politorium, conduits en captivité parAncus Martius, suffirent à peupler l’Aventin, qui ne fut pas compris dans le Pomarium avant le règne de l’empereur Claude : on érigea successivement sur ce mont de grands édifices, sous les rois, pendant la république et du temps des empereurs. Parmi ces bâtimens on distinguait principalement le temple de Diane, élevé au nom de diverses tribus latines, à l imitation du temple célèbre, consacré à cette même déesse dans Ephèse et entretenu aux frais communs des cités de l’Asie. La construction du temple de Diane à Rome par les Latins , sous le règne de Servius T ùllius, c’est-à-dire à une époque où ces tribus latines étaient encore indépendantes, et engageaient souvent de sanglantes discussions avec les Romains, au sujet de la prééminence, pouvait être considérée comme une renonciation tacite àleurs prétentions anciennes, et comme un aveu que Rome était vraiment la capitale du Latium.

D’autres monumens, non moins intéressans, devaient immortaliser l’Avenlin. Tels étaient les temples de Junon reine, de la bonne déesse, de Minerve et d’Hercule : l’Armilustrum, l’Atrium de la liberté ; les palais de S ura et de Trajan , et les Thermes Va-

So

lianes et de Décius. Etrange destinée des choses humaines : la p'us peuplée des collines de Rome dans les temps anciens est aujourd’hui la plus déserte : Virgile, de son temps, déplorait déjà le. triste aspect rie cette colline sur laquelle la ville éternelle avait fixé primitivement le siège de sa puissance :

Jàm primùm saxis suspensam liane aspice rupem; Disjectæ procul ut molus, desertaque montis Stat domus, et scopuli ingentem traxêre ruinain.

Æn., vin , igo.

Dieu d’un libérateur honore la puissance.

Voyez vous dans les airs ces rochers suspendus, Ces éclats, ces débris au hasard répandus ;

De ce mont entrouvert l’horreur désordonnée,

A de son antre affreux la voûte abandonnée ;

Là, dans les flanc du mont, bien loinde l’œil dujour, De l’infâme Cacus fut le hideux séjour.

Les bâtimens qui décoraient le mont Aventin ont disparu, de manière qu’à peine on peut déterminer par approximation le site des édifices les plus célèbres que nous avons cités. Le temple d’Hercule, élevé par l’enthousiasme à la valeur, est remplacé par l’église de Saint-Alexis. Ce fameux temple de Diane, où le Latium envoyait tous les ans des députés à la diète générale de ses peuples, est maintenantl’église Sainte- Sabine. La solennelle réunion amphyctionique a été remplacée par une procession pontificale, le lendemain du carnaval. Le temple de la Liberté, qui rappelait les victoires du peuple romain sur l’orgueil patricien , était là même où saint Dominique élevait ses enfans dans les principes de l’intolérance religieuse. On y vénère un oranger qui vieillit entre quatre murs , et dont le peuple ramasse dévotement les feuilles. Planté par le saint , cet arbre est comme une relique vivante. De tout temps on a vu quelque chose de sacré dans la durée des arbres. Les Athéniens révéraient l’olivier de leur citadelle.

Nous trouvons le chêne de Dodone , le

palmier de Delos, le platane de Ménélas; lesRomainseux mêmes avaientleur cormier sacré ; il était sur l’Aventin, entouré de murs. L’oranger miraculeux des modernes pourrait bb n n’être au fond que le souvenir du cormier des Anciens.

La bonne déesse avait aussi son temple sur l’Aventin. Ce fut là qu’arriva l’aventure scandaleuse de Clodius, qui, sous des vêtemens de femme, osa assister à ses mystères, dont la vue était interdite aux iiommes. Ce lieu est aujourd'hui le prieuré de Malte, où les femmes ne peuvent pénétrer. C’estainsi qu’un siècle venge l’autre. L’une des places d’armes où Rome exerçait ses soldats, et qui sans doute n’était que le vaste parvis des quatre grands temples que je viens dénommer; cet autre champ - de - mars était sur l’Aventin; maintenant ce n’est plus qu’un mauvais jardin au pied d un pauvre bastion.

Sur la partie du mont qui dominait le cirque, les Pollion avaient leur habitation avec une bibliothèque qui fut la première qu’on ait rendue publique à Rome. Avant de parvenir à l’empiré, Trajan habitait le mont Aventin. Les temples de Faune et de Mercure s’y distinguaient par des bosquets et des fontaines dont les mystères faisaient partie du culte de ces divinités. Vénus y avait aussi son temple, depuis la réconciliation des Sabins avec les ravisseurs de leurs femmes i Cette intéressante portion de Rome , au temps de sa puissance, n’offre plus que trois églises solitaires dans des vignes à peine cultivées ; ce sont des ruines qui sèrvent de pierres numéraires dans ce désert.

Du côté du Tibre, l’Aventin se couronnait de bois sacrés et de portiques; il avait à ses pieds le plus beau quai de

Rome ; ce quai est devenu un précipice. Aujourd’hui on monte sur Ja colline par cinq différens chemins qui suivent la direction des anciennes voies auxquelles se réunissent tous les autres sentiers anciens qu’on peut encore tracer. Le premier chemin est vis-à-vis la porte du mont Testaccio; le second conduit à Sainte-Prisque ; le troisième, qui est près des carcères du grand cirque, correspond à l’ancien Clivus Publicius , auquel correspond aussi le quatrième qui commence à la petite église de Sainte-Anne ; enfin le cinquième aboutissait à l’ancienne porte Mimeria ; il mène directement à l’église de Sainte-Marie.

Le Cœlius, l une des plus considérables collines de Rome, était le siège de la demeure des grands de la ville.

L Aven tin était habité par le peuple.

C'est au Cœlius que furent établis les babitans d’Albe, lorsque Hostilius eut réuni leur ville. A la pointe du mont, du côté de l'amphithéâtre Flavien , on avait pratiqué le réservoir pour les eaux destinées au service de cet amphithéâtre et de la curia Hostilia. PI us haut on trouve l’arc de Dolabella qui paraît avoir formé l’entrée d’un marché public, et sur lequel Néron appuya son aquéduc. Au midi du Cœlius était le Nvmphæum de Néron , magnifique maison de plaisance, ornée de grottes, d eaux jaillissantes, de bains et de pavés de marbre, d’un goût vraiment asiatique.

Le palais , l’église et l’hôpital de Saint-Jean paraissent occuper une partie du plateau dont on faisait une place d’armes durant les inondations du Tibre. Quelques familles patriciennes se sont emparées du reste de la colline pour y construire des vil la délicieuses. A la partie la plus élevée de la montagne sont encore debout de grandes por- R.

tions d’arcs qui servaient à l’aquéduc de Néron, et plus loin, auprès de l’aquéduc de Claude, est le joli couvent de Sainte-Croix, que Constantin paraît avoir fait construire pour sa garde , après le licenciement des prétoriens qui s’étaient déclarés pour son rival.

Constantin lui -même doit avoir eu son habitation dans cette partie du Cœlius ; on y montre encore les bains dont la construction est due à sa mère.

Le beau temple de Faune, aujourd’hui Saint-Etienne, existe encore.

Mais on ne trouve rien du quartier qui était consacré aux troupes auxiliaires, ni du temple de Jupiter Redux. Ce dernier monument rappelle un touchant usage des temps anciens. C’était là que le pauvre soldat , servant loin de sa patrie une cause étrangère, allait invoquer le maître des dieux et lui demander un heureux retour dans le sol natal. Combien nos pères attachaient de prix au bonheur de revoir la famille après les ennuis ou les vicissitudes de voyages , si dangereux à ces époques primitives, où les routes étaientdifficiles et peu connues ! Ulysse pendant dix ans soupire après Ithaque, et le vœu le plus doux que Chrysès fasse pour le bonheur des Grecs est celui-ci: Puissiez-vous retourner heureusement dans votre patrie!

La rue Suburra, où César, Pline le jeune et Marc-Aurèle,dans sa jeunesse, ont demeuré, descendait du Cœlius vers 1 Esqudin. Quoique ce fût le quartier du beau monde, on y voyait soixante-neuf boutiques. Ce n’est pas d’aujourd’hui que le commerce coudoie la noblesse. L arsenal était également sur celte montagne, doù la vue embrasse une vaste étendue de ruines confusément entassées, et présente les formes les plus singulières.

La statue équestre de Marc-Aurèle

fut trouvée dans ce qu’on appelle la villa Massimi. Mamurra choisit le Gœlius pour bâtir dans Rome sa superbe maison, où cet heureux patron des riches intendans d’armées étala, sous la protection de César, un luxe jusqu’alors inconnu chez les maîtres du monde.

L’église de Saint- Grégoire, construite sur le mont Cœlius, avec les débris d’une ancienne demeure patricienne, occupe une des plus jolies positions qu’on puisse imaginer. Dans un jardin contigu se trouvent trois chapelles construites d’après les plans de saint Grégoire. La première, enrichie de fresques dues au pinceau du Guide, est dédiée à Silvie, mère du saint. La seconde chapelle contient deux autres fresques célébrés : l’une du maître que nous venons de nommer, l’autre du Dominiquin. Toutes les deux ont été mises en cet endroit pour qu’on pût juger du mérite relatif de leurs auteurs. La fresque du Dominiquin est la flagellation de saint André! C’est un morceau admirable! Celle du Guide représente le même saint allant au martyre ! Et quelle œuvre aussi que celle du Guide , quelle page d’histoire et de poésie ! que d’autres décident entre ces deux chefs-d’œuvre. Une statue de saint Grégoire, commencée par Michel-Ange et finie par Cordieri , est le seul ornement qui appelle l’attention sur la troisième chapelle.

Il faut convenir que si saint Grégoire avait été, par zèle religieux, aussi ennemi des beaux-arts qu’on l’a prétendu, il ne mériterait pas d’être traité par eux avec autant de magnificence.

Mais l’accusation anonyme d’avoir détruit d’anciens monumens et jeté les statues dans le Tibre, semble une véritable calomnie, puisqu’aucun témoignage contemporain n appuie une action qu’il ne dépendait pas de saint

Grégoire d’exécuter, et qui eût fait tant de bruilà Rome, à Constantinople et dans tout l’empire romain. M. Fea s’est particulièrement attaché à la défense du patriarche dans un savant discours prononcé en 1819a l’académie archéologique.

C’est dans l’église Sai n t- Grégoi re que la célèbre courtisane romaine , Imperia, l’Aspasie du siècle de Léon x, l’amie des Beroalde, des Sadolet,des Campani , des Colucci, obtint l’honneur d’un monument public et cette étrange épitaphe :« La courtisane romaine Imperia a mérité son nom par sa rare beauté entre les mortelles. » Le mono-

ment et l’inscription ont été détruits dans le siècle dernier, par une malheureuse inadvertance. La vie d’Imperia , l’espèce de dignité de la courtisane romaine, sont un des traits caractéristiques du paganisme de nu purs, si l’on peut s’exprimer ainsi , des lettrés de la renaissance. Suivant une explication fort ingénieuse, et due au génie moderne, nous savons ce qu’étaient jadis les pornées et les hétaïres, deux classes de femmes toutes les deux destinées au plaisir, mais à des plaisirs d’un genre bien différent. La Porné était la femme de la volupté matérielle. Elle représentait la perfection de la forme : l’hétaïre, ou amie, revêtait un plus noble caractère. A elle le domaine de l’intelligence , avec l’apparence gracieuse d’une femme : à elle les voluptés intellectuelles, avec toutes les séductions et les magies de la beauté. Plus d’un brûlé delà vie a puisé parmi nous «à la coupe des Pornés : tandis que maint poëte a cherché vainement l’histoire élégante, délicate , l’histoire entourée de toutes les délicatesses de l’esprit et du goût, cachant la matière sous l’intelligence, l’hétaïre enfin dont les temps anciens offrent , entre autres exemples, l’Imperia

LATIUM

romaine, et dont les siècles modernes ne peuvent guère citer qu’un modèle à peu près unique, Ninon de l’Enclos.

Véritable hétaïre, Impéria reçut tous les honneurs réservés aux femmes de son caractère. Elle eut pour amis des sa vans qui !a chantèrent en vers italiens et latins. Ses appartemens étaient somptueux. Leur luxe était même porté à un point tel , qu’au rapport de Bande Jo , l’ambassadeur d’Espagne y avait renouvelé l insolence de Diogène en crachant au visage d’un domestique, disant qu il ne trouvait pas d’autre place pour cela. Impéria était fort lettrée, suivant les historiens qui font mention d’un grand nombre d’ouvrages latins et enlangue vulgaire qu elle avait recueillis.

Un mot encore sur Impéria , et cette dernière reflexion est d’une triste philosophie. Cette courtisane eut une fille qui fut un modèle de vertu, et qui,

nouvelle Lucrèce, s’empoisonna^ afin de se dérober aux tentations impudiques du cardinal Pétrucci.

Saint-Etienne-le-Rond, qui ne s’ouvre que le dimanche de bonne heure , est encore un de ces édifices antiques (peut-être un temple consacré à Claude), convertis en églises vers le cinquième ou sixième siècle. Ses restaurations successives attestent les progrès de la décadence de l’art.

L’antique église Saint-Clément offre le modèle le mieux conservé de la disposition des premières basiliques. Malgré son ancienneté, la fondation de cette église ne remonte pas au cinquième siècle comme on l’a prétendu , mais bien au neuvième , et elle démontre combien s’étaient perpétuées en Occident, et surtout en Italie, la plupart des traditions et des pratiques employées dans les constructions romaines.

VOYAGE AÜ LATIUM,

Les chaleurs excessives qui m’avaient accablé depuis mon arrivée avant enfin diminué d’une manière sensible, jeme décidai à entreprendre dans la campagne une excursion que j’avais projetée depuis long-temps. Je sortis un jour de Rome pour aller visiter cette partie du Latium, où Virgile a pl. cé les six derniers actes de son magnifique drame de l’Enéide. Hélas! toute cette contrée des latins et des Rutules , cette terre si riche , est aujourd’hui déserte, misérable, et si inculte, que le pain qu’on y trouve vient de Rome !

Qu’est devenue Ostie, où les richesses abondaient des confins de l’univers? qu’est devenue cette magnifique

côte de Laurente , dont les nombreuses maisons de campagne cachaient partout le sol? Des ruines ont remplacé ces merveilles : la terre ne suffisait pas jadis aux maîtres du monde, c’est la mer qui conserve maintenant les derniers vestiges de leurs audacieuses constructions. Onaperçoi tau fond des eaux,

le long du rivage, des palais si parfaitement conservés dans leurs fondemens que l’on sembley voirdessinésdes plans d’architecture sous-marine, tandis que la terre, couverte de sable, laisse partout entrevoir d’autres ruines de ces immenses palais.

A ma droite, le Tibre, tantôt s’éloignant de la route et tantôt s’en rap-

prochant, traçait des courbes majestueuses ; à ma gauche, des suites de collines forment des arcs de cercle dont les extrémités descendent jusqu’aux bords du fleuve. Je traversai successivement des petits vallons demi -circulaires, émaillés au printemps de marguerites blanches , et brûlés en été par les feux du soleil.

Je passai quelques ruisseaux qui se traînent péniblement à travers la terre volcanique qu’ils charrient à chaque pluie qui les fait enfler. A Torre di Yalle, le Tibre reparaît pour ranimer la nature. Me voici à Val Decimo, au bas duquel est le pont délia Refol ta. Ce pont est le commencement d’un aquéduc qui, perçant la montagne, allait àOstie. Chaque ville de l’empire romain avait ses aquéducs, quand les cours d’eau naturels ne suffisaient pas. Le luxe le plus étonnant des vainqueurs dumonde était leluxe des eaux.

Aussi les étrangers admirent-ils les

restes des aquéducs que l’on voit converger de toutes parts vers Rome , comme vers le centre du monde. Les monumens de ce genre qu’on vante parmi nous, et qui ont été établis à Marly,à Versailles et à Maintenon , bien plus pour satisfaire au caprice d’un roi superbe que pour servir à futilité d’une population dépourvue d’eau, ne sont que des jeux d’enfans, en comparaison des aquéducs immenses qui traversen t la campagne de Rome. Une quantité incroyable de fontaines venaient encore ajouter le tribut de leurs ondes prodigues aux ondes déjà répandues dans la ville pour l’entretien de la salubrité. Agrippa lui seul, au rapport de Pline , fit construire en une année sept cents bassins, cent cinq fontaines ; et chacun de ces ouvrages était accompagné d’embellissemens magnifiques ; on y comptait jusqu’à trois

cents statues de marbre ou d’airain , et quatre cents colonnes de marbre.

Aussi Pline, en énumérant avec orgueil toutes ces fontaines, les considère-t-il comme autant de rivières qui allaient enrichir de leurs ondes la ville éternelle.

Chaque prince, chaque empereur, jaloux d’attacher son nom à quelque monument durable, se hâtait, pendant les courts instans de sa puissance, de faire construire des édifices de ce genre dont l’utilité était vivement appréciée par les Romains. De là ces temples, ces arcs de triomphe, ces obélisques, qui font ressembler la métropole de l’univers à un vaste musée.

De là aussi les aquéducs si nombreux à Rome. Mais, les superbes arches de ces édifices, souvent posées l’une sur l’autre de manière à former plusieurs étages; mais ces ponts jetés dans les airs par-dessusla vaste plaine deRome, sont moins étonnans que les aquéducs souterrains. L’Aequa Claudia traverse près de Tivoli une montagne que l’on peut comparer au Jura, et déjà cinq siècles avant Claude, Rome naissante avait fait percer une partie du mont Albano. Pline dit au sujet desfontaines qui alimentaient la ville, de son temps: Si quelqu’un fait attention à l’abondance de l’eau amenée artificiellement dans Rome, pour le service public, pour les bains, les viviers, les maisons, les jardins , les abreuvoirs , les maisons des faubourgs et les maisons de campagne, si I on fait attention aux aquéducs élevés qu’il a fallu percer, aux bas-fonds qu’il a fallu exhausser, il avouera que le globe terrestre n’offre rien de si merveilleux (/. xxxvi, ch. i5). Il faut voir à la villa Médicis les cent vingt-quatre marches qui conduisent à un bout d’aquéduc souterrain , où plusieurs ruisseaux passaient autrefois

LATIUM

sous une grande voûte. A Nettuno, à Anzio et à Astura , chaque grande villa de particulier paraît avoir eu son aqueduc souterrain , dont quelques-uns vont chercher leau h plusieurs lieues de distance. Les Romains, non contens de commander sur la terre, s’étaient ainsi créé un empire souterrain.

Au delà des ruines du pont délia Refolta on passe une colline, c’est la seule montée Lien sensible depuis Rome. J arrive sur le sommet de la petite montagne: tout à coup j’aperçois Antium , Ostie , la mer resplendissante de lumière et le rivage de Laurentum.

Les rives du Tibre entre Rome et la mer étaient couvertes de jardins et de villas qui dominaient partout sur ces collines, et tantôt s’approchaient et tantôt s’éloignaient du fleuve ; mais le rivage de la mer, plus recherché, à cause de la douceur de son climat, était bordé de maisons de campagne plus magnifiques encore, où les Romains les plus riches venaient jouir du spectacle de la mer, peuplée des vaisseaux de toutes les nations.

Pline nous peint le rivage d’Antium à Ostie comme bordé d’une ligne de maisons de plaisance enchanteresses.

A Antium la côte s’élève ; des roches coquillières rougeâtres s avancent dans la mer. Cette côte était l’emplacement des plus magnifiques palais de ces environs , de la villa de Néron et de celle de Poppée. Ces palais , bâtis en partie sur la terre et en partie dans la mer, contenaient les merveilles et les dépouilles du monde.

Antium, que je visitai pendant ce vovase au travers du Latium , était la capitale des Yolsques, souvent mentionnée dans l’histoire romaine. La route qui conduit à cette ville a été fravée dans la campagne, le long des monts Albains, et au milieu d’une fo-

rét qui , pendant l’espace de plusieurs lieues, croît le long de la mer. Celte forêt contenait une grande quantité de beaux arbres que la hache a pour la plupart abattus pendant la dernière révolution française. Elle servait d’ailleurs encore dernièrement de refuge à une partie de ces bandits qui infestaient le sol de l’Italie.

Autrefois Antium était un port considérable, augmenté et embelli par Néron ; on y voyait le fameux temple de la Fortune, chanté par Horace.

O Diya gratum quæ regis Antium !

( Lib . i , od. 35.)

De ce temple on ne retrouve plus aujourd’hui que des arcades souterraines et de vastes fondations. Le port a été réparé par plusieurs pontifes ; mais bien qu’il soit capable de contenir de grands vaisseaux, il n’a jamais été bien fréquenté. La petite ville de Nettuno, près d’Antium, peut être considérée comme les débris de cet ancien port.

Un trajet de douze lieues sur une côte unie, un peu sablonneuse, mais fertile, devait me conduire de cette ville à Ostie. Peu soucieux de faire un voyage très-direct , je fis une légère déviation pour visiter Lavinium, maintenant Pratica, seul lieu, le long de cette côte, que sa situation élevée rende passablement sain. Lavinie, placée sur la seconde ligne des collines , est bâtie sur un plateau assez élevé, de forme un peu circulaire, isolé dans ; tout son contour, si ce n’est du côté de l’entrée de la ville , où le terrain est à peu près de niveau avec la campagne volcanique de Rome, qui en cet endroit se trouve continue avec le haut de la colline.

L’exiguité du local et le choix de l’emplacement de Lavinie prouvent à

la fois la petitesse de la colonie troyenne et la sagesse de son chef, qui avait j ugé prudent de se loger dans une sorte de forteresse naturelle , placée à égale distance d’Ardée et de Laurente. Cette colonie une fois réunie avec les Latins et les Rutules, et la petite Lavinie, devenue capitale, ne suffisant plus à un peuple toujours croissant, on alla s’établir à Albe, qui par son site élevé et superbe semble dominer tout le Latium. Ces premières villes, composées de cabanes de bois ou de ramée, se plaçaient et se déplaçaient facilement dans ces grandes forêts à demi défrichées, et si le temple dePicusavec ses cent colonnes a réellement existé , on ne saurait douter que ces colonnes ne fussent de bois , puisque les dieux mêmes étaient composés de cette matière.

La facilité avec laquelle la ville d’Albe fut démolie, dans une demi-journée, environ quatre siècles plus tard, prouve encore la fragilité de ces constructions.

Quant au nom de Pratica , voici l’étymologie que lui assigne Pison , l’un des plus anciens historiens de Rome. Il raconte qu’Enée ayant péri dans le INumicus , son fils lui fit bâtir un temple, où il fut adoré sous le nom de Jupiter Indigète. Dès lors la ville de Lavinie fut appelée par le peuple les Roches du Père , Saxa Patrica , d’où , par une transposition ordinaire aux Romains, on a fait Pratica. Avant que Lavinie fût bâtie, les pénates d'Enée avaient déjà trouvé dans le Latium des chapelles, des autels et des prêtresses, car alors ces dieux n’étaient servis que par des femmes. Pendant les fêtes de ces pénates, on représentait les événemens dont on voulait consacrer le souvenir Voilà certainement l’origine la plus ancienne de l’art dramatique chez les Latins,

Vairon raconte que l’on conservait à Lavinie un bronze de la fumeuse truie avec ses trente petits. Quelques siècles plus tard on montrait la louve de Romulus et de Rémus , la même que l’on voit encore dans le musée du Capitole ( Voy . PI. ia3). Bien pl us , les prêtres de Lavinie faisaient voir aux croyans le corps même de la truie encore miraculeusement conservé en chair et en os.

Lavinie était une ville toute sainte :

outre ces reliques , on y exposait la représentation d’un aigle, d’un loup et d’un renard , dont l’histoire est racontée dans le treizième chapitre du premier livre de Denys d’Halicarnasse.

Enée ayant fait bâtir à Albe un temple à ses pénates, il arriva que ces dieux ne voulurent point y louer, mais retournèrent à Lavinie dans leur modeste demeure le jour même de leur arrivée à Albe. Six cents personnes consacrées à leur culte furent obligées d’aller vivre à Lavinie pour les servir. Près de cette ville ou dans cette ville même , suivant l’opinion de quelques auteurs, on voyait un fameux temple de Vénus, commun aux peuples des environs, et desservi par les habitans d’Ardée. On célébrait aussi à Lavinie la grande fête de Vesta, pendant laquelle Titus Tatius fut assassiné par ordre du fondateur de Rome.

Placée sur un plateau élevé , Pratica jouit d’une belle vue. A l’ouest, on voit la vaste étendue de la mer, et tou te la côte verte et fertile de Laurente depuis le Tibre jusque près d’Antium ; au nord, les regards plongent dans un vallon sombre, profond et solitaire, assez semblable à celui que peint Virgile (En., lib. xi, v. 5a î) :

Est curvo anfractu vallis accommoda fraudi Armorumque dolis ; quam densis frondibnsatrum

LATIUM

Urget ntrinqnè latus, tenuis quo semita ducit, Anjusteqnq féru at fauees, aditusque maligni.

Un noir vallon s'étend dans ces monts solitaires , Dont le terrain propice aux pièges militaires, De tontes parts s'enfonce en sinueux détours. Une épaisse forêt sur ces vastes contours Penche son noir ombrage et sous sa voûte obscure Ae laisse d autre accès qu'une étroite ouverture.

Que le ledeur nous pardonne ces citations inspirées par les lieux tout empreints du souvenir de Virgile et des poêles immortels des beaux siècles de Home. La muse classique retentit partout sur ce terrain sacré, et fait écho dans notre cœur. Encore un peu et bientôt nous aurons perdu de vue ces sujets intéressans qui nous reportent aux jours de nos études et de notre jeunesse !

De belles prairies, au sud de Pratica , conduisent l’œil jusqu’à Ardée ; à lest s étend 1 immense campagne de R me, encadrée avec magnificence par le grand arc des montagnes qui va , au sud et au nord , aboutir à la mer. Une vingtaine de maisons, enlouréesdemurailles tombantes, composent la ville de Pralica. A l’entrée, qui n’a qu’une seule porte comme Ardée , on voit une petite place devant le château , et en face du château une rue étroite et une église. Un habitant assurait à Bonstetten . lors de son voyage dans ce pays, qu il n’v avait pas plus de quatrevingts habitans à Pratica. L’ancienne ville de Lavinie pouvait contenir deux ou trois mille habitans.

Sorti de Pratica. mon premier désir fut de descendre dans le vallon étroit et solitaire qui entoure la moitié de la ville, et dans lequel le prétendu Numicus coule sous d’épais ombrages; mais pour jouir d’une vue plus vaste, je me dirigeai vers les hauteurs. La premièie colline que je parvins à gravir était couverte de monceaux de briques , de marbre d’Afrique , de porphy-

re et de fragmens d’albâtre : toutannonçait que c'étaient les décombres d’une ancienne vdla ou de quelque temple.

Les haies étaient garnies de lauriers sauvages, et quoique cet arbre soit coupé de préférence à tout autre pour être brûlé, on voit par ce qui en reste que ce pays est sa patrie. Non loin s’élevait une autre colline, d’où j’espérais voir Ardée. J’aperçus en effet des ruines qui mériteraient des recherches suivies. La vue du côté d’Ardée s’étend par-dessus debelles prairies. A droite, à cinq ou six cents pieds plus bas, sont placés les déserts de la côte de Laurentum ; à gauche, la vue se perd dans la vaste et silencieuse campagnede Rome, sur laquelle domine ce mont Albano, où Junon se plaça pour contempler le camp des Troyens, et précisément à l’endroit où quelques siècles plus tard fut bâti le temple de Jupiter.

Je profitai de mon séjour dans le voisinage dAntium et d’Ardée pour visiter les ruines des maisons de campagne de Mécène et de Cicéron. On sait qu’une des plus fortes passions des Romains , devenus les maîtres du monde, était celle qu’ils avaient pour les villas. Villa est un mot qui manque à la langue française. La villa antique n’était ni une maison de campagne , ni un champ ou de vastes jardins ; c’était tout à la fois une ferme, une maison de plaisance, une demeure élégante avec le mélange de tout l’appareil rustique. Pline nous apprend que ce mot vient de veliere , traîner, parce qu’on s’y rendait ordinairement dans des chars.

Au reste , le goût des Romains pour la campagne ressemblait aussi peu au nôtre que nos maisons de plaisance ressemblent peu aux maisons de Pline, dont cet écrivain nous a laissé la description dans ses Lettres. Les jardins

sont pour nous une parure qui est plus ou moins de bon goût, selon la mode.

Les Anciens, au contraire , sans se laisser dominer par des règles de convention , arrangeaient leurs campagnes uniquement selon leur caprice personnel, et elles devenaient alors l’image réfléchie de leurs mœurs et de leurs habitudes. Les campagnes que Pline nous a décrites en détail portent, partout l’empreinte du sens judicieux d’un homme qui aime la nature avec goût, esprit et sensibilité.

Les villas des Romains renfermaient des parcs immenses dont l’usage fut sans doute introduit par les barbares babitans du Nord qui les destinaient à la chasse ; cet exercice joint à celui de la guerre composait leurs uniques occupations. Au reste, les forêts qui bordaient les côtes de l’Etrurie et du Latium, ainsi que celles qui couvrent les Apennins, rendaient assez inutiles aux Romains ces plantations de bois artificiels.

Le nombre des villas était si considérable qu’un seul particulier en possédait plusieurs. Pline en avait quatre.

Cicéron en comptait jusqu’à six, dont la beauté était si merveilleuse que leur propriétaire les appelle Ocelli Italiœ « les beaux petits yeux de l’Italie». Cependant les deux illustres écrivains que je viens de nommer n’étaient pas les personnages les plus riches de Rome, ce qui fait supposer que les citoyens opulens en possédaient un plus grand nombre encore. Le voluptueux Horace tenait extrêmement au plaisir de vivre chaque saison dans le climat le plus agréable; il aimait en été Preneste ou Sabinum;en hiver, Tarente , Baies ou le rivage d’Ostie.

Quand on dérangeait ses plans de séjour champêtre, on le mettait de bien mauvaise humeur. Son épître à Mé-

cène décèle partout cette petite colère contre le ministre qui l’avait pressé trop vivement de se rendre auprès de lui. « Que vos bontés, lui dit-il, ne ressemblent pas aux instances de ce Calabrais qui offre de ses poires. — Mangez-en, mon ami . — Je ne puis, en vérité. — Mettez quelques-uns de ces fruits dans vos poches. — J’en ai assez. — Prenez donc pour vos enfans. — Je les tiens pour reçues. — Comme il vous plaira , mais je vous assure que si vous ne les prenez pas , je vais les donner à mes pourceaux.» — Ce sont les sots et les prodigues , ajoute Horace , qui donnent ce qu’ils méprisent, et de pareilles bontés n’ont jamais produit que des ingrats. Telle est la réponse du poëte aux invitations de Mécène!

Et c’est là cet homme qu’on accuse de servilité constante et de bassesse même auprès dufavori d’Auguste ! Quel poëte de nos jours s’aviserait d’adresser cet écrit plus que libre au second personnage de l’empire ?

La villa de Mécène commande une belle vue de l’Anio ; 1 horizon est borné par l’aspect lointain des édifices dont Rome se compose. La demeure du protecteur d’Horace offre aujourd’hui même de nobles vestiges de sa splendeur antique. Pendant le cours du dernier siècle le cardinal Ruffo convertit en une belle fonderie les parties de ce monument qui subsistaient encore.

Grolta Ferrata, située dans les environs , éLait une des villas favorites de Cicéron. Maintenant elle est convertie en un couvent de moines gris. De cet endroit qui domine toute la campagne de Rome , l'éloquent auteur des Catilinaires pouvait apercevoir la ville où il avait tant de fois triomphé, qu’il avait sauvée d'un péril imminent, et que pour celte raison il affectionnait d’un amour tout paternel. Des colonnades

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ornées de statues décoraient de toutes parts l'elégante demeure de Cicéron.

Dans sa bibliothèque, fort riche pour l'époque, se trouvaient les statues des muses. A 1 édifice étaient joints un lycée, un portique, un gymnase, une pahslre : une académie pour les discussions littéraires et philosophiques, recevait les lecteurs pendant l'hiver. Durant les beaux jours de l’été, des grottes spacieuses abritaient contre les rayons d’un soleil trop ardent les amis de Cicéron qui venaient préluder en sa présence aux graves débats des intérêts de la république. C’est là que le grand orateur composa ses admirables traités De divinatione , Tuscidanœ quœstiones , etc...

Le lecleur nous demandera sans doute une description détaillée de ces lieux intéressans.

Mais nous sommes contraint d’avouer qu’il ne reste aucune trace de cette villa. Les moines de 1 ordre de Saint-Basile occupent l’emplacement sur lequel elle était élevée. Les débris de la demeure de Cicéron auront sans doute servi de matériaux pour la construction du monastère, ainsi que l’indiqueraient deux fragmens de bas-reliefs placés à chaque extrémité du portique. L'un représente le philosophe assis dans une attitude méditative. Une inscription latine contient ces mots : Conjiciant quœ et quanta f ue vint. Que ces débris vous fassent induire combien grands et imposans étaient ces édifices ?

Le platane dont Cicéron fait la description avec tant de plaisir et d’affection au premier livre De oratore , semble chérir particulièrement le terrain qui environne cette villa :

Me hæc tua platanus admonuit, quæ non minus ad opacandum hune locum patulis est diffusa raniis, quam ilia enjus uvnhram secutus est

Sy

Socrates, quæ mihi videtur non t.im ipsà aquulâ, quæ describitur, quàm Platonis oratione crevisse.

De Orat. 1,7.

J'ai été inspiré par ce platane : pour ombrager ce site , il étend ses vastes rameaux de tous côtés, comme celui sous le feuillage duquel Socrate venait se reposer, et qui me semble s’être nourri plutôt de l’éloquence de Platon que de cette onde qui 1 arrose.

Après un assez long trajet je parvins à Ostie, située au delà d’un pont antique très-long et très-bas.

Le château-fort d’Ostie, construit au moyen-âge, offre extérieurement et à l’intérieur des motifs très-pittoresques. Les planches i36-i3y représentent les plus intéressans; on reconnaîtra dans la vue intérieure la touche si suave de M. Granet , dont le talent, à la fois simple et savant, est au-dessus de tout éloge.

Ostia signifie embouchure. L’ancienne Ostie, fondée par Ancus Marcius, était en effet dans l’angle formé par la mer et par le Tibre, comme nous l’indique Florus, in ipso maris jluminisque con/inio. La colonie de la ville, qui était le Pyrée de Rome, eut toutes les destinées de la métropole ; elle grandit, s’embellit et tomba avec elle. Le nombre de ses habitans, au temps de sa prospérité, s’était accru jusqu à quatre-vingt mille.

Près d’Ostie, le fleuve se divise à Capo di Roma, et ses deux bras forment î’ile sacrée d’Apollon , aujourd hui Iso/a-Sacra. L’embouchure de la gauche du fleuve, apparemmentla plus ancienne, s’étant un peu ensablée, l’empereur Claude, puis Trajan, bâtirent un port et une ville sur le bras droit du Tibre, qui coule dans un lit plus direct et de moitié moins large que le fleuve de gauche. Cette seconde ville , appelée port de Trajan par les anciens Romains, et Porto par les modernes,

ne le cédait en rien à la première sous le rapport de la magnificence. Pendant le règne des Césars, Ostie et le Port-Trajan eurent une importance plus grande encore qu’aux temps de la république Quoique la liberté fût perdue, la force du peuple romain subsistait toujours, et cette force fut d’une importance redoutable jusqu a la fin de l’empire. Le peuple de Rome est le seul qu’on se soit donné la peine de nourrir dans l’oisiveté. Accoutumé parles empereurs à recevoir annuellement le prix de la liberté qu’il leur avait jadis vendue il fallait bien qu’on lui continuât le repos, et les jeux du cirque. Dès lors , le soin d’approvisionner ce monstre à cent mille bouches, toujours plus dévorantes, devint un des soins importans de l’empire, et comme l’Italie dévorait tout sans rien produire, la sûreté du trône et l’existence de l’état dépendirent bientôtdes magasins d’Ostie et de Porto , des vents et de l’arrivée des vaisseaux d’Egypte, d’Afrique ou de Sicile.

On ne sait point quand la magnifique ville de Trajan , ni la superbe Ostie, qui n’en est séparée que par file Sacrée, ont péri. K os connaissances historiques sont si fragmentaires, que les rivages les plus riches de l’univers, qu’une file presque continue de jardins et de palais qui occupait près de cent lieues de côte ont disparu, sans que l’histoire fasse mention de cette chute si mémorable. La destruction a dû commencer avec les invasions des Golhs au cinquième siècle : elle s’est consommée sous Genseric et les Vandales, et le peu qui avait échappé au pillage de ces barbares ne fut point épargné par les Sarrasins qui séjournèrent quelque temps sur cette côte.

Ostie moderne, qu’on peut appeler la capitale d’un désert , est aujourd’hui

un lieu de bannissement pour les criminels ; elle se compose d’un petit nombre de maisons en ruines, entassées dans 1 étroite enceinte de ses vieux murs, construits au moyen-âge. Quelques soldats pâles et affamés employés à la garde de cent trente prisonniers invisibles, quelques misérables cabaretiers qui vivent du pain et du vin apportés de Rome pour être vendus aux prisonniers, composent toute la population d’Ostie. Je n’entendis dans la ville que le cliquetis des chaînes, le hurlement du vent et le croassement universel des habilans des marais : de temps en temps des hirondelles de mer, jetant des cris lugubres sur ces régions de douleur, avertissaient du voisinage du fleuve et de la mer.

Le seul objet digne de curiosité qui se trouve à Ostie, c’est le bagne des galériens qui ont été transférés dans ce lieu de Civita-Veccbia , où ils se trouvaient en trop grand nombre. On représenta au pape que les galères n’offraient que sept palmes de long sur une et demie de large pour chaque prisonnier; encore fallait-il qu’on rangeât les malheureux qui y étaient entassés bout about et l’un à côté de l’autre, sinon ils ne pouvaient trouver une place suffisante pour se tenir couchés. Sur cette représentation , quarante galériens de Civita-Vecchia furent conduits à Ostie; mais ces malheureux y portèrent la fièvre des prisons. Au milieu de l’air déjà empesté des marais d Ostie, cette lièvre acquit un degré de putridité dont il n’y a peut-être pas d’exemple dans les annales de la médecine.

La nourriture des galériens est de trois livres de pain (de douze onces) et d’une livre et demie de fèves ; quand ils sont employés à quelques travaux publics , on ajoute à ces faibles subsis-

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tances cinq sols environ pour acheter du vin. Les mois de prison ne sont que de vingt jours; mais cette grâce est illusoire et absurde , puisqu’on augmente le nombre des mois en raison de cette diminution de jours. Au reste , le célèbre Howard , qui a passé une grande partie de sa vie à visiter les prisons de toute l’Europe pour en signaler les abus à leurs gouvernemens respectifs, n’a pas néglig'é celle d’Ostie ; il a appelé les regards de l’autorité italienne sur ces régions de pleurs , de désolation , où gémissait plus d’une victime de l'injustice. On s’est appliqué depuis quelque temps à utiliser le travail de ces malheureux dont le nombre a été considérablement augmenté.

On les emploie à des fouilles qui ont déjà produit au delà des espérances conçues. Une quantité importante de marbres et de statues antiques ont été transportés à Rome, et il y a lieu de croire quel’arcbéologie recueillera d’importantes richesses des travaux commencés dans les environs du port de Trajan , et sur le bord de la mer.

En sortant de la ville d’Ostie , je crus revoir les plaines de la Flandre; çà et là des flaques d’eau , une assez belle verdure, peu ou point d’arbres, un horizon brumeux et enfin le vent , qui , comme un second océan , domine partout quand rien ne lui fait obstacle. Non loin de la ville , des collines de gazons s’élèvent hors de terre; toutes ces collines sont des ruines. Des tombeaux, des marécages , le sifflement du vent , le croassement universel des conquérans modernes de ces lieux fameux, enfin la solitude et d immenses souvenirs, tel est le tableau des environs d Ostie.

Je traversai le bras gauche du Tibre pour arriver àl’île d’Apollon , appelée Isola-Sacra. Sur les bords du fleuve

surfissent les débris d’un ancien mo-

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nument appelé la tour Boracciana, où, suivant Virgile , Enée aborda après sa fuite de Troie. L’île Sacrée , qui peut avoir trois quarts de lieue de large sur une et demie de long, n’est qu’une plaine sablonneuse mêlée d’argile, formée entièrement des alîuvions du fleuve. Elle présente, comme le site d’Ostie, de verts pâturages émaillés de fleurs à partir du mois de mars jusqu’au commencement de mai. On y trouve aussi des monticules de ruines.

On me fit voir une variété d’asphodèle, qui était, me dit-on, le fameux moly donné à Ulysse par Mercure pour le garantir de l’influence avilissante des charmes de Circé.

On assure que les oiseaux de passage à leur retour d’Afrique portent quelquefois des graines étrangères dans l’Isola-Sacra.

Les habitans d’Ostie avaient consacré à Apollon cette île autrefois petite , mais que le fleuve agrandit sans cesse. Apollon avait un temple renommé où l’on célébrait tous les cinq ans les jeux portumaux ou apollinaires , par des combats de lutte ou de pugilat, et par des courses à pied , à cheval , en chariots à deux ou à quatre chevaux, ou en bateaux sur les eaux du fleuve.

Traversant le second bras du Tibre, de l’autre côté de l’Isoîa-Sacra, je trouvai le port de Trajan, dont j’ai déjà parlé ; il est maintenant séparé de la mer par un banc de sable d’un quart de lieue de largeur. Il a fallu dix-sept cents ans d’ignorance et d’incurie pour que ce bassin , chef-d’œuvre de l’art , soit comblé par les sables. Le contour du port est clairement marqué par des ruines et par certains piliers en pierre servant à amarrer les navires, et qui sont encore debout. J’ai trouvé que ce port avait une demi lieue de tour.

L1TALIE.

Il y a partout environ de dix à vingt pieds d’eau légèrement salée, dans laquelle on prend un poisson très-eslimé, appelé cefalo del Trajano : c’est le mulet de la Méditerranée. Le peu de maisons que l’on rencontre sur la côte présentent un petit mur de terre circulaire, couvert d’un toit de chaume en pain de sucre. Le plancher est de terre battue; on place le feu an milieu de la chambre ; un trou pratiqué dans le haut laisse échapper la fumée ; l’ameublement consiste en une table, un banc et un lit qui sert à toute la famille.

Il est facile de reconnaître à cette description les habitations grossières de ces peuples du Nord , dont les flots, en se répandant sur l’Italie à la chute de l’empire romain, engloutirent sous leur barbarie les arts et la gloire du peuple romain, et ravagèrent les monumens élevés par le génie pour s’élever de grossières cabanes avec leurs précieux fragmens. Souvent j’ai reconnu, dans ces masures construites sur les modèles des sauvages du Nord, des morceaux de porphire, de jaune, de verd antique fourni par les carrières de la Nubie ou de l’Egypte, et dont on connaît à peine aujourd’hui la vérit, ble situation; j’ai vu même les animaux les plus immondes se repaître dans un sarcophage précieux qu’un paysan refusa de me vendre.

Après cette excursion dans l’ancien port de Trajan , je revins sur mes pas le long du rivage fie la mer. Je traversai Castel-Fusano , vieux château ou donjon carré , dont les épaisses murailles sont percées de petits créneaux défendus par des barreaux de fer. Une magnifique avenue de grands pins à parasol conduit au château , et un bois des mêmes arbres le séparent du rivage de la mer, le long duquel régnent

des dunes de sable. C’est au milieu de ces déserts qu’il faut chercher la charmante villa fie Pline le jeune, dont il décrit ainsi le site pittoresque : « De ce point la vue varie de côté et d’autre : tantôt le chemin se resserre entre des bois ; tantôt il s’ouvre et s’étend entre de belles prairies. Çà et là errent de nombreux troupeaux de moulons, de bœufs et de chevaux »

On aperçoit encore en ces lieux des mûriers blancs et des figuiers , mais ils sont devenus sauvages. La côte de Laurente, qui au temps de Pline était couverte d’une immense population et de maisons de campagne, est aujourd hui déserte , et parsemée seulement de débris. Plusieurs creux rectangulaires et pleins d eau me parurent indiquer d’antiques viviers ou d’autres pièces d’eau artificielles. Pline raconte que de la ville il lui était facile , en allant vite, d’arriver en une heure et demie à son Laurentum «composito die » , comme il dit, c’est-à-dire après avoir achevé ses affaires à Rome, où il pouvait retourner par deux routes dillérentes, la via Laurentina et la via Severina.

On ne saurait mieux désigner l’emplacement de la campagne de Pline , qu’il ne le fait lui-même dans la dixseptième lettre du second livre de ses épîtres : «Vous quittez, dit -il, le chemin d’Ostie (en venant de Rome) à la onzième borne milüaire , ou celui de Laurentum à la quatorzième. » Ces deux routes existent encore; on ne saurait donc manquer de reconnaître 1 emplacement exact de sa villa. Il continue :

« Vous abandonnez l’une ou l’autre grande route pour entrer dans un che min sablonneux , car toute la langue de terre entre les collines et la mer est sa bionneuse ; tout y est dépôt du Tibre et de la mer. » Bientôt vous trouve* une douce solitude ; la nature est par

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tout avec vous, la mer se présente sous des formes variées-, vous êtes à l’abri des veDts incommodes, et vous avez toujours l'ombre ou le soleil , suivant la saison. Au printemps une douce chaleur est partout répandue avec le parfum des vio ettes : « O doux repos de mon Laurente, écrit il à Feucedanus, ô mer, ô rivage où les muses toujours présentes me disert tant de cl oses; c est auprès de vous que je sens le vide de cette vie agitée de Rome, où sans rien faire on fait si péniblement des riens, tandis que dans cette retraite chaque moment est une vie pour moi 1 »

C est là que se retirait chaque jour lilluslre peintre de la nature. Il fut jugé digne après sa mort d’obtenir une statue cjU on peut voir encore à Corne , sa patrie. Mais Pline n’était pas seulement un savant, c’était un bon citoyen , il fit établir à ses frais une école publique dans sa ville natale , à laquelle il léüua une grande partie de sa fortune.

On lui doit aussi la fondation d’un temple. Peu d hommes ont eu un caractère plus accompli et plus aimable.

Sévère observateur de ses devoirs , indulgent pour les autres, et leur prodiguant avec libéralité ses richesses; plein de conciliation et de sociabilité, mais ferme et rigoureux dans l’exécution de ses fonctions, publiques et sénatoriales , il y a peu de qualités que cet homme incomparable n’ait possédées. Toutes ses lettres contiennent d’utiles leçons de patriotisme, de générosité et de veriu. Rien n’est plus gracieux que le tableau qu'il nous a laissé de ses occupations domestiques.

Peut-êtrepourrai t-on se méfier d’une peinture où fauteur a représenté ses propres traits ; mais on doit pourtant se rassurer en songeant que l’intimité de Tacite , de Suétone, de Quintilien, R.

et la bienveillance d’un empereur tel que Trajan, sont des garanties suffisantes de la véracité de Pline lej eune.

Non loin de la villa de Pline j’aperçus quelques colonnes gisant , a demi cachées, dansl’berbe.La maison d’Hortensius ne devait pas être éloignée; je me plaisais à croire en les observant qu’elles avaient fait partie de la demeure du spirituel ami d’Horace et de Virgile. Varron parle ainsi d’un repas qu il avait reçu de cet orateur aussi prodigue qu’éloquent , dans sa maison de Laurente : « Dans un parc de cinq cents arpens , fermé de murailles, s’élève une petite colline sur laquelle Hortensius fit servir le dîner. Pour nous divertir il appela Orphée, son chanteur, qui , vêtu d’une longue robe, parut la lyre à la main. Prié de jouer, il commença par sonner de la trompette, et nous vîmes aussitôt s’élancer un si grand nombre de sangliers et de daims , que l’on aurait pu se croire à l’amphithéâtre de Rome lorsque l’on donne la chasse aux bêtes africaines. »

Malgré l’attrait de ces souvenirs, il fallut songer au retour. Je me dirigeai vers la via Ardentina, qui devait me reconduire à Rome, et je traversai successivement pour gagner cette voie Torre-Palerno et Lavinium. Torre- Paterno, dont les murs renferment dans leur étroite enceinte une douzaine de maisons, appartient à une famille de Florence ; elle estbâtie près d’une de ces vieilles tours du moyen-âge qu’on voit de distance en distance dans toute la campagne de Rome. Lavinium , que le lecteur connaît déjà sous le nom de Pratica , ne m’arrêta que quelques ins tans.

J’étais sur la via Ardentina , pavée , comme toutes les routes romaines , de grosses pierres de forme irrégulière et

si bien ajustées ensemble. A gauche, sur le haut du mont di Leva, au milieu d’un tapis de verdure , s’élève une blanche chapelle, dédiée à Anna Petronilla. Une légende païenne rapporte que la malheureuse sœur delà reine de Carthage , ayant été changée en nymphe, s’était réfugiée dans ce lieu où la piété lui éleva bientôt des autels. Le christianisme s’établit, et ses disciples, trouvant dans le désert un temple dédié à Anna Perenna, lui ont continué leur adoration sous le nom moderne d’Anna Petronilla. On ne saurait imaginer un plus charmant récit que celui qu’Ovide nous a laissé de la fête d’Anna Perenna , célébrée au jour des fameuses ides de mars , époque où César fut assassiné. Je dépassai la chapelle d’Anna, et je vis bientôt à ma droite un vallon entouré de petits rochers volcaniques, et dans le lointain de riches coteaux, au-dessous du majestueux mont Albane. A quelque distance , une eau blanche serpentait lentement à travers le gazon, et formait plus loin un petit étang d’une eau laiteuse d’où s’échappaient de grosses bulles d’air, et occasionaient un bouillonnement très-sensible. Le terrain tout à l’entour était blanchâtre et le bassin se trouvait placé sous un rocher volcanique de la même couleur, où l’on voyait à travers des herbes les traces de plusieurs cascades qui tombaient danslebassin par-dessusl entrée d’une caverne faite de main d’homme. Elle avait quatre ou cinq pieds de haut, environ quinze de profondeur sur six à sept de large. Je la trouvai pleine de cette même eau pétillante dont le sifflement léger produisait dans cette voûte mille bruits bizarres. A tous ces traits je crus reconnaître l’Albunea de Virgile.

Ce poëte entendait par ce mot une

forêt sacrée très-étendue , qui rendai des oracles.

Subito ex alto vox reddita luco est.

Aussitôt une voix sortit de la forêt profonde.

Sans doute que la terre blanche, le rocher blanc, et les eaux laiteuses et tombantes ont fait donner le nom d’Albunea aux rochers , à la source et à toute la forêt.

Depuis le roi Latinus, ces lieux ont suhi de bien tristes changemens. Les forêts ont été abattues, et ne laissent voir aujourd’hui que d’informes collines et des vallées fétides. Une vieille tour, à moitié tombée, s’élève sur le sommet de la roche volcanique. D’innombrahles choucas noirs voltigent tout à l’entour de ses ruines, jetant sans cesse des cris lugubres et monotones. Bonstetten, en visitant cette contrée, aperçut un nombreux troupeau de moutons tous noirs , paissant sur la pente très-escarpée d’une colline voisine. Il se souvint alors que dans ces mêmes lieux Latinus n’avait sacrifié que des moutons. Et cœsaries ovium incubuit stratis. En efïet les pâturages arides de ces collines ne peuvent guère être utilisés que par les moutons que l’on y fait hiverner. Ijatinus, en parlant, dans le onzième livre de Virgile, du terrain qu’il offre de céder aux Tro}rens le long du Tibre, dit que l’on y laboure le bas des collines, mais que leurs sommités escarpées ne sont bonnes qu’à être mises en pâtures, ce qui est encore vrai de nos jours.

L’Albunea s’appelle aujourd’hui Aqua Solforata d’Altieri. Ses eaux, d’une blancheur laiteuse, dégagent des bulles de gaz acide sulfurique ; leur saveur est très-âpre, elles paraissent contenir beaucoup d’alumine, et dans un pays plus industrieux que le Latium elles

ROME

pourraient être employées avec avantage.

De la Solfarata à Rome on rencontre cinq ou six collines assez hautes, à pente douce : tous les vallons sont pourvus de leurs ruisseaux qui vont aboutir au Tibre. A chaque crête de colline où j'arrivais , je me croyais près de Rome, mais toujours j’avais une autre colline à passer. Enfin je revis tout à coup le Tibre , et au delà le magnifique coteau Pamfili, couronné de pins à parasols qui se dessinaient majestueusement sur l’azur des cieux. Le vallon verdoyant du Tibre était tout parsemé de maisons de campagne, et je ne revis point sans émotion, quoique de loin , le mouvement et l’agitation de la grande ville que j’avais quittée depuis quelques jours.

Du sommet de la colline où j’étais on aperçoit le Tibre, l’Aventin et le Janicule, plus loin le Capitole avec une portion du Champ -de -Mars où Rome moderne est venue se placer. Du pied du Janicule s’élève la coupole de Saint-Pierre, annonçant à l’univers le palais du plus grand des pontifes.

Je fus bientôt dans les murs de la ville éternelle.

Mon voyage dans le Latium m’avait permis de faire de fréquentes observations sur l'insalubrité de l’air dans la campagne de Rome. Qui n’a entendu parler de Y Aria cativa , et de ses funestes ellets ? Mais qui peut s’en former une juste idée au milieu des mille explications qu’on en donne ?

Aidé du savant travail de M. le comte de Tournon , et de mes recherches personnelles , je vais tâcher de faciliter la solution du problème en posant nettement la question.

La température de Rome n’est pas

extrême, puisque le thermomètre n’y descend guère au-dessous du point de congellation , et monte rarement audessus de vingt-huit degrés de Réaumur , de sorte que la santé ne semblerait pas devoir en souffrir, si c’était la chaleur seule qui lui fût contraire.

Cependant les étrangers, après quelques années de séjour, sentent leur constitution s’affaiblir, lors même qu’ils ont pu se soustraire par de sages précautions aux attaques de la fièvre. Ils prennent des maux de nerfs , deviennent sujets à des affections vaporeuses qui se reproduisent sous toutes les formes, particulièrement chez les femmes.

L’influence croissante de la mal’aria produit en outre des maladies graves ; l bydropisie , le marasme et une sorte de fièvre lente , qui enlève beaucoup d’individus , soit dans l’espace de terrain qui comprend les bassins des lacs de Bolsène, du Tibre et des marais pontins , soit dans certaines vallées de la Sabine et sur quelques points de la vallée de Sacco, ainsi que dans toute la partie de la Toscane appelée Maremme.

Sur tout ce vaste territoire il n’existe presque pas d’habitations isolées, ou si l’on en trouve, elles sont désertes en été. Dans les villages, les fièvres sont d’autant moins fréquentes qu’ils sont plus considérables : à Rome, et dans d’autres villes également exposées, elles ne régnent que dans les quartiers les moins peuplés, et n’attaquent pas les parties de la ville où les habitations sont resserrées dans un cercle étroit. Il est constant que les hommes, qui dorment même une seule nuit dans un lieu malsain, sont en danger de prendre la fièvre, ou les fièvres pour parler le langage du pays; il est prouvé aussi qu’à mesure qu’on s’éloigne, en montant, des plaines fiévreuses, l’in-

JL ITALIE.

fluence maligne diminue, et qu'elle disparaît tout-à-fait, sauf quelques rares exceptions, lorsqu’on est arrivé à une certaine hauteur. On remarque en outre que les habitations baignées par la mer sont plus saines que celles qui en sont éloignées, et que les lieux les plus pestilentiels sont les parties les plus basses de la plaine.

La pauvreté, la malpropreté, ont une influence très-douteuse sur la santé des habitans. Ainsi la malpropreté des rues , l’amoncellement des maisons, le défaut de circulation de l’air, ne sont pas des causes morbides aussi puissantes que la plupart des étrangers le pensent, et l’infect quartier des juifs à Rome est en pleine sûreté. On sait aussi que l’état sanitaire de cbaquelieu est soumis à des différences tout-à-fait locales. C’est par une transition presque insensible qu'on passe dans les villes des points malsains à ceux où lasantén’a point d’atteinte à redouter, et le danger va toujours en diminuant à mesure qu’on se rapproche de la masse des habitations.

Tels sont les faits principaux universellement reconnus. Pendant les moissons, des troupes d’ouvriers sont frappées simultanément, les hôpitaux voient tripler le nombre de leurs malades, et les troupes étrangères stationnées dans ce pays payent surtout un terrible tribut à la mort; ainsi, en 18 1 1 , un détachement de quatre-vingts hommes du réaniment de la Tour d’Auvergne, placé par nécessité dans une caserne hors de la porte du Peuple, eut en trois semaines cinquante-et-un malades, dont vingt- sept moururent.

Les victimes seraient encore plus nombreuses si dès la fin de juin les habitans des contrées les plus exposées n’abandonnaient presque tous leur périlleux séjour.

Quoique les effets de la mal’ aria soient annuels, et que la mort lève avec une certaine régularité son épouvantable rente, cependant l’état atmosphérique accroît ou diminue l’intensité du fléau. Un été constamment chaud, pendant lequel les vents soufflant du sud au sud-ouest amènent de fréquens orages, développe avec plus d énergie le principe de la fièvre. Cette cruelle maladie commence quelquefois au mois de juin, mais le plus souvent dans les premiers jours de juillet, et sa plus grande malignité est en août et en septembre. Enfin elle s’éteint dans les torrens de pluie que verse le mois d’octobre; mais si ces pluiesnesaturentpas la terre, la fièvre se prolonge jusqu’à ce que le sol soit refroidi.

Après avoir observé les phénomènes produits par le mauvais air, on se deman e si ce terrible fléau a toujours ravagé ces campagnes. Il est évident qu’on ne peut répondre à cette question qu’en recherchant dans les monurnens historiques l’état ancien delà population comme signe le moins sujet à tromper. Or, il est incontestable qu’avant la fondation de Rome le pays, malsain maintenant , était couvert de villes dans ses parties aujourd'hui les plus périlleuses à habiter; que les Etrusques, les Sabins, les Latins, se pressaient sur ce sol , au point qu’on comptait cinquante- trois nations entre le Tibre et le Liris, aujourd’hui le Garigliano. D’ailleurs les anciens écrivains ne nous ont laissé aucune preuve bien frappante de 1 insalubrité de la campagne de Rome à l’époque de son existence primitive. Varron assure que les Romains, qui vivaient toute l’année à la campagne, jouissaient d’une meilleure santé que les habitans de la ville. « Ils jouissaient, dit-il , de la plus parfaite santé. » Dans

cette meme campagne où 1 on meurt aujourdhui de la peste ! Coiumelle parle de la force de corps des Romains qui vivaient dans les champs. Il met ces laboureurs en opposition avec les Romains de son temps , tellement énervés par leurs vices « que la mort trouve peu de chose à changer en eux » . Pline le jeune, en parlant de son Laurentum, réputé malsain aujourd hui, ne dit pas un mot du mauvais air. Enfin, la preuve que l’air y était bon, quoique très-près du marais d’Ostie, c’est que la côte était garnie de maisons de campagne , habitées par les plus riches Romains, qui, ayant à choisir dans les trois parties du monde, préféraient à tout l’univers connu la campagne de Rome, empestée aujourd hui.

Le changement déplorable qui s’opéra dans celte campagne est attribué à linvasion de la population esclave, qui vint cultiver avec paresse le terrain confié jadis aux soins actifs des premiers Romains : des parcs immenses,, des pâturages, remplacèrent les cultures. Alors les parties du sol qui, par diverses causes, étaient plus accessibles aux influences délétères, étant privées de culture et livrées à la végétation spontanée, commencèrent à en éprouver les effets ; les marais Pontins dont les villes avaient été ruinées , négligés dans leurs voies d’écoulement, redevinrent la proie des eaux, et il en fut probablement de même de toutes les autres plaines basses. C’est alors que les auteurs désignèrent les lieux dangereux à éviter; que Strabon signala comme tels les territoires d’Ardéa, de Sétia, de Terracina et de Circée; que Martial se plaint aussi de l’air d Ardéa , et Cicéron , des fièvres de la plaine de Piome : enfin que le favori de Mécène, Horace, dit que le mois d’août apporte des fièvres et des R.

testamens. Adducit febres et testamenta.

Lorsque Rome vint à subir les malheurs de la guerre portée dans son sein par les étrangers, la dépopulation fut prompte et effrayante. Les campagnes italiennes devinrent un désert ; les champs étaient sans culture, et les principes mortifères reprirent le dessus avec une énergie que saint Pierre Damien, écrivant au pape Nicolas ii, dans le onzième siècle, a bien retracée dans ces vers :

Roma vorax hominum, domat ardua colla virorum ; Roma ferax febrium , necis est uberrima frugum , Roraanæ febres stabili suntjure lideles.

Rome qui dévore les hommes et courbe les têtes les plus vigoureuses ; Rome fertile en fièvres , abondante en fruits de mort, et à qui , par un pacte immuable , la fièvre est toujours fidèle.

Ainsi, le meilleur moyen pour diminuer l’insalubrité de la campagne de Rome serait de la livrer à une culture soignée : mais l’abandon des champs et la dépopulation de la contrée semblent au contraire menacer plus que jamais ces pays désolés des funestes ravages de la peste. Ajoutons à cela que les forêts et les bois, qui combattaient jadis avec avantage lamal’aria, ont été coupés pour la plupart. D’ailleurs le sol , composé de débris volcaniques , et de dépôts marins humectés d’une eau légèrement muriatique, est par lui -même délétère lorsqu’il est soumis à l’action du soleil qui développe toujours les principes de la fièvre.

Un autre ennemi des Romains , non moins intraitable que la mal’aria, est le tremblement de terre. On a longtemps parlé de la grande secousse de 1812. On montrait de toutes parts les murs lézardés , des voûtes entrouvertes, des plafonds déchirés, Jes édifices

les plus solides mis presque Lors d’aplomb. Pour moi j’aurais désiré assister à l’un de ces spectacles. L’ébranlement des arbres et des maisons , le frémissement de l’air, ce violent effort de la nature chancelante qui veut échapper à sa ruine , tout cela doit avoir quelque chose d’horriblement beau.

Les Romains ne connaissent d’autre remède à ce mal que la fuite. Ils se sauvent habillés, nus, comme ils se trouvent , et tâchent de gagner la cour, le jardin, une rue, une place. La reprise, c’est-à-dire la secousse qui suit immédiatement la première, est surtout ce qu’ils redoutent. D’ordinaire , en effet , c’est elle qui fend et renverse les édifices. Par bonheur pour Rome, cette terrible reprise est rare, sans cela la place ne serait pas tenable. Pour moi, ainsi que Laoureins , je suis de l’avis du poltron, il faut fuir si l’on peut, fût-on, comme les plus dévots, chargé d’images et de petits paquets bénis au nom de saint Émide.

Lorsque la plus grande partie de l’Italie fut réunie à la France, et que nos départemens s’étendaient depuis Altona jusqu’à Terracine , l’administration française chercha, quoique l’ingratitude et l’envie cherchent vainement à le nier , à extirper les abus et à introduire toutes les améliorations possibles dans les établissemens confiés à ses soins. Les prisons et les bagnes jouirent d’un système plus humain , sans que cependant on se relâchât de la sévérité qui doit sans cesse veiller au bien-être de la société en veillant sur le coupable. Ce bienfait est loin d’être le seul que nos armées aient répandu sur leur marche victorieuse ; notre nation , il faut le dire , se distingue trop par son amour des arts, pour qu ils n’aient pas attiré l’attention et les soins des administrateurs. Voyons

rapidement ce que notre pays a fait, pendant quatre ans, pour la conservation des monumens de la ville éternelle. L’excellent ouvrage de M. le comte de Tournon nous sera encore en aide dans cette intéressante recherche.

Aucun monument, aucune inscription n’indiquant notre passage à Rome, il est nécessaire de faire la part de chacun avant que le temps ait tout confondu et tout fait oublier, tandis que les témoins existent encore.

L’époque pendant laquelle la France se montra plus soigneuse, peut-être, des intérêts d’une ville conquise, que de ceux des cités de son ancien territoire, est celle de l’occupation qui dura de 1809 à 1814, occupation qui , malgré son injustice flagrante et la politique maladroite qui la conseilla , fut du moins régulière dans ses procédés et souvent bienfaisante envers le pays; bien differente sous ce rapport de l’irruption spoliatrice et révolutionnaire qui eut lieu en 1798. Si lors de cette première invasion , Rome s’acquitta d’une partie du tribut dû à la conquête par le sacrifice de ses statues et de ses tableaux les plus précieux , pendant la seconde occupation, non-seulement elle vit respecter religieusement tous ceux qu’elle avait conservés, mais encore elle fut témoin des soins du gouvernement français pour la restauration de ses édifices.

Les monumens antiques , assez entiers pour être étudiés avec fruit et pour mériter que l’administration y fasse utilement des dépenses, se réduisent, hors de Rome, à peu près à ceux qui suivent : dans les provinces septentrionales, les murs de Falerii, le théâtre de Sutri, les hypogées de Vulcia et de Tarquinii , et les restes de Viri ; sur la rive gauche du Tibre, les trois temples de Tivoli, le palais

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de Mécène, les tombeaux des familles Plauzia (dont nous donnerons les vues) et Tossa, et les monumens de la villa Adriana. A Palestrina,le sanctuaire du temple de la Fortune et sa mosaïque; au mont Circé, à Segni , à Ferentino et à Alatri , les murs Cyclopéens, les monumens d’Albano , les murs de T usculum; enfin à Terracine, de beaux restes de temples , et à Cora le monument presqu’entier dédié à Hercule, et les colonnes du temple de Castor et Pollux. Aux alentours de Rome, les édifices qui méritèrent aussi les soins de l’administration sont le tombeau de Cecilia Méteîla , le cirque de Caracalla , les temples des Muses et de la Fortune des femmes.

L'administration française , après avoir reconnu cet état de choses, accorda des fonds pour la réparation de quelques-unes de ces précieuses ruines, concentra tous ses soins sur les monumens de l’intérieur de Rome. On a vu dans la description que jusqu’à présent nous avons faite d’une grande partie d’entre eux, qu'ils sont pour ainsi dire entassés dans la double vallée qui s’étend du mont Capitolin au mont Esquilin, c’est-à-dire dans l’étroit espace qui fut le foyer de la puissance romaine, où s’élevèrent le Forum, le Capitole et le palais des Césars; où s’établirent le patriciat, l’arène populaire et le théâtre des fureurs impériales. On sait aussi que cette vallée de ruines est exhaussée moyennement d'environ quatre mèLres au-dessus de son ancien niveau, par suite des fréquens incendies et des saccagemens qui se succédèrent pendant plusieurs siècles, tellement qu’on pourrait , en quelque sorte, lire dans ces couches de débris , l’histoire des malheurs de Rome. Cette déplorable cause d’enfouissement a été aidée par la négli-

gence de la police, qui, depuis un temps immémorial, laissait transporter dans cette partie abandonnée les terres provenant des fouilles faites pour construire la nouvelle ville dans la plaine du Tibre.

L’administration française, ayant conçu un plan vaste et rationnel, voulut rechercher le niveau antique, et mettre définitivement au jour les bases des monumens. A l’aide d’un million de francs, payés moitié par le trésor, moitié par la ville , elle commença au pied de divers monumens du Forum des fouilles dont on transporta les terres dans des lieux éloignés, et où elles ne pouvaient nuire à des travaux subséquens. Ces fouilles, qui furent continuées pendant les années 1 8 1 1 , 1 8 1 2 et 1 8 1 3 , produisirent des résultats importons.

Dans le Forum, les trois colonnes angulaires du temple de Jupiter Tonnant, chef-d’œuvre de sculpture d’ornement du siècle d’Auguste , furent replacées surleuraplomb. L’édificeconsacré à la Concorde ou à Junon Monéta futdébîayé des constructions vulgaires, appuyées contre ses colonnes; la colonne isolée, qui , à l’entrée du Forum , disparaissait cachée entre deux vieilles maisons, fut reconnue, par l’inscription de sa base , pour un monument antique remanié et consacré à Phocas ; enfin on déblaya les bases du temple de Jupiter-Stator. On enleva des amas de débris amoncelés dans le portique d’Antonin et Faustine, qui mirent à nu les bases de leurs colonnes de marbre cipolin, au pied desquelles on trouva parfaitement conservé le pavé de la Voie Sacrée, où semblaient empreints encore les pas des vainqueurs marchant au Capitole.

De plus importons travaux s’exécutaient en même temps au temple de la

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Paix. On parvint à mettre le Forum et le Golysée en communication au moyen de la réunion des deux vallées qui les séparaient, tout en conservant l’église de Santa-Francesca-Romana , recommandable moins encore par son architecture que par la vénération des Romains pour cette sainte , et par le souvenir du retour d’Avignon du pape Grégoire xi , dont elle renferme la tombe. Après ces travaux, on abaissa le sol pour découvrir les bases du temple de Vénus et Rome, et on trouva sur cet emplacement une quantité prodigieuse de débris provenant, soit de la maison dorée de Néron qui , suivant certains archéologues, en occupait une partie, soit d’autres monumens inconnus.

Le Colysée attira ensuite l’attention de l’adminislration française. Les portiques furent netLoyés , et les dalles du pavé mises à découvert; des déblaiemens considérables permirent de pénétrer librement , après tant de siècles, sous le triple berceau des voûtes, et de suivre sur les marbres usés les traces du peuple romain se précipitant vers d’horribles plaisirs. Les travaux exécutés dans les bains de Titus ne sont pas moins importans que les précédens.

Mais tandis que le Forum et le Colysée occupaient ainsi l’attention des représentans de notre patrie, les autres monumens répandus dans le reste de la ville n’étaient pas négligés. Dans la vallée du Tibre, les maisons qui entouraient le temple de Vesla ou d’Hercule Vainqueur furent démolies, tandis que le temple de la F ortune virile , également dégagé de l’amas de terre qui cachait son stylobate , montra sa mâle beauté ptresque contemporaine du berceau de Rome. Les travaux se dirigèrent ensuite vers la colonne trajane, où de nombreuses difficultés vinrent assail-

lir les ouvriers à cause de l’enfouissement de la base du monument , et de la proximité de deux églises très-remarquables.

Des paratonnerres furent placés sur l’église Saint-Pierre; des escaliers furent construits; enfin, on exécuta une multitude d’autres réparations également indispensables. Une remarquable institution, dont cette église avait été l’objet , était celle des San- Pietiini , manœuvres spécialement chargés de tous les travaux relatifs à Saint- Pierre. L’administration française eut bien soin de conserver cette utile corporation qui se dévouait au service d’un monument religieux.

D’autres églises furent élevées ; l’entretien du culte fut assuré ; on pourvut même à l’inhumation des morts. Aux deux extrémités les plus opposées de la ville, l’un des cimetières fut construit à l’est , à côté du couvent de San- Lorenzo-Fuori-delle-Mure ; l’autre fut placé à l’ouest, dans la vallée que dominent les ruines de la villa Saccbeti. La dépense de ces travaux fut élevée à six cent mille francs.

Le Vatican et le Quirinal éprouvèrent dans leurs distributions et dans leurs décorations intérieures leschangemens les plus heureux. Le triple édifice du Capitole fut disposé avec goût pour les cérémonies publiques et pour les expositions des produits des beaux-arts. Le beau palais de la chancellerie fut complètement réparé , ainsi que le palais de Monte Citorio. Rome n’avait aucune promenade publique , et cependant elle sentait le besoin d’en posséder une. L’administration française, pour remplir ce vœu, choisit le Monte Pincio ou Collis Hortulorum , sur lequel Néron eut sa sépulture , Domitien ses jardins, et qui servit d’assiette au camp de Bélisaire.

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La construction d abattoirs était aussi arretée et leur emplacement choisi sur le bord du Tibre, afin de remplacer les tueries actuelles disséminées dans la ville. Si nous rapportons ce dernier fait, c'est pour démontrer qu’il n est aucune question d’économie intérieure qui ait échappé à une bienveillante prévoyance. Cette esquisse rapide des travaux de nos compatriotes ne peut manquer d’éloigner d eux le reproche de vexation et de déprédation dont quelques étrangers , et surtout des Anglais , se sont plu à nous accabler , lorsqu’une haine nationale, aussi aveugle que vive, divisait les deux peuples les plus faits pour s’estimer. La preuve de la loyauté de notre administration est dans les richesses des palais qui sont restés intacts , et dans le témoignage des Romains eux-mêmes , qui rendent justice à la modération des soldats français , et qui racontent souvent qu’ils allaient acheter des gants blancs pour visiter les galeries du Vatican. A l’égard des objets d’arts qui prirent le chemin de Paris , on sait de quelle manière Pie vi les avait cédés par le traité de Tolentino.

On se souvient peut-être de la présomptueuse résolution du gardien des Alpes, l’ancien roi de Sardaigne, qui voulut arrêter les armées françaises , après les avoir, pour ainsi dii’e , provoquées au combat. Le reste de l’Italie se montra trop indifférent dans cette occasionnais le repentir de l’égoïsme vint avec les nouveaux dangers. Le pape, qui n’avait rien voulu faire pour la défense générale, osa lever trente mille hommes pour la défense de ses états. L’armée du pontife ne tint qu’un jour, et la paix deTolentino ruina Rome pour un siècle. Il fallut payer des millions qu'on n’avait pas , et spolier les églises R.

de leurs trésors. Pie vi avait commencé comme un lion, il finit comme un agneau ^ de sorte qu’on pourrait lui attribuer ce qu’un de ses prédécesseurs disait en parlant de Frédéric Barberousse : Leonina ferocitate spoliata mansuetudinem agnina induit. Si dans cette circonstance les Français s’enrichirent d’une foule de chefs-d’œuvre des arts, ce ne fut point le résultat de concussions ou de pirateries odieuses, ainsi qu’Eustace et d’autres se sont empressés de l’avancer, mais uniquement le tribut volontaire des vaincus :

ils accordaient généreusement, mus par un sentiment de bienveillance et non par la crainte de la tyrannie du vainqueur.

Maintenant, sous le rapport des mœurs ( car je me garderai bien de toucher aux questions politiques trop délicates à traiter et trop en dehors de l’esprit de cet ouvrage), qui osera nier que notre séjour en Italie ait élevé les masses, au niveau de ces idées avancées de civilisation , que, j’espère, aucun étranger ne refusera d’accorder à notre pays , pas même l’Angleterre si féodale sous tant de rapports ? Mais ces considérations m’entraînent naturellement à parler des mœurs des modernes Romains.

Ce serait une curieuse et noble étude que de rechercher les modifications que les mœurs de ce peuple ont subies, depuis les temps glorieux et sévères des premiers républicains, jusqu a 1 époque où les successeurs de saint Pierre vinrent gouverner la ville éternelle, et remplacer les faisceaux des licteurs par la croix de Jésus. Que de fois, au milieu de ces travaux, ne serait-on pas tenté de s’interrompre pour s’écrier avec le poëte : O tem ps ! ô mœurs ! L’Italie , cette terre promise des voyageurs de toutes les nations, elle qui a

imprimé à chacune, pendant sa période de puissance militaire et intellectuelle, une impulsion si violente, semble se reposer aujourd’hui de cette activité merveilleuse quelle a déployée jadis, et obéir ainsi à cette loi naturelle qui fait toujours succéder à la période d’excitation, une période d’abattement et quelquefois même de mort.

Elle semble morte en effet à présent , cette contrée dont nous avons déjà décrit en partie les merveilles monumentales. Mais aura-t-elle une résurrection ? Sa dégénérescence actuelle ne sera-t-elle pas suivie d’une époque de progrès nouveaux ? Nous n’osons partager l’opinion de certains philosophes optimistes, et appliquer à l’Italie leur doctrine de la perfectibilité. Cependant, comme la solution la plus probable de cette question importante se trouve au fond des mœurs romaines , étudions-les de près , et tâchons de découvrir, à l’aide d’un examen attentif, quelles sources de vitalité appartiennent encore à la Niobé des nations.

Les vicissitudes de l’histoire des républiques italiennes ont gravement influé sur les mœurs de leurs habitans.

La décadence de l’empire, l’invasion des peuplades occidentales, la puissance papale, l’obédience des souverains de l’Europe, les croisades , les discussions religieuses semées par la voix réformatrice des Mélanchton, des Zwingle, des Calvin, des Luther; le principe démocratique et la doctrine d’examen faisant une irruption violente en France, et se consacrant sous le nom de révolution de 89 : tous ces faits , qui occupent une large place dans l’histoire, ont tour à tour réagi sur les mœurs et le caractère des Romains.

Laissons ces vastes questions , et

voyons le Romain tel qu’il est aujourd’hui. En l’étudiant, on conçoit sans peine que, naturellement vif et spirituel, il serait propre à tout ce qui ne demande que de l’intelligence et de l’adresse pour arriver à lafortune. Mais on juge bientôt qu’il serait impossible à cet homme de se soumettre aux lenteurs qui y conduisent par le chemin de l’économie et du travail. Cette impatience, dont il n’est pas le maître, l'éloigne en général de tout ce qu’on appelle spéculations difficiles. Il aurait bien le désir dr gain, mais il manque de constance pour le rechercher dans les détails; ce n’est pas delà paresse comme on s’est tant plu à le répéter, c’est de l’impatience, il lui faut de grands bénéfices qui ne coûtent que peu d’efforts. Un travail assidu, les richesses dussent-elles en être le prix , ce travail découragerait sa résolution : le moyen de n’être pas pauvre!

Ainsi abandonnant au hasard les événemens même qui le touchent , ce peuple léger ne s’occupe sérieusement que de plaisirs. Il s’est tellement familiarisé avec l’idée que l’église sera toujours riche pour le nourrir lui et ses enfans , qu’il vit sans inquiétude sur l’avenir, comme sans regret s r le passé. L’oisiveté l’efïémine au point qu il ne sait;, ni prévenir le malheur, ni s en relever. Hier il était aux expédiens ; aujourd’hui il mendie. Ces hommes existent sans effort; ils coulent avec la vie.

La facilité des mœurs donne au Romain une grande liberté de conscience. Son intérêt lui conseille d’avoir tous les dehors de la dévotion ; cependant il oublie quelquefois son rôle.

Avec une grande vivacité d’numeur qui le rend communicatif , et son esprit tout en saillies, il recherche la conversation qu’il sait animer. Gogue-

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nard et frondeur, il parle des beauxarts et ne dit que des riens, mais presque toujours ces riens ont du piquant et de la grâce. Laoureins établit une ingénieuse comparaison entre le caractère des Romains et celui des Espagnols : à l inconséquence et à la légèreté des premiers il oppose la gravité des seconds : l’Italien, dit-il, est souvent flatteur ; son corps est souple comme son âme. L’Espagnol, au contraire, se renferme dans sa gravité :

visitez-le, il vous reçoit avec un embarras qu’on peut aisément confondre avec la méfiance ; il écoute beaucoup et parle peu, mais il trompe rarement, et son amitié, quand il l’accorde, va jusqu’à 1 héroïsme.

Le courage et l’amour de l’indépendance n ont été trop souvent chez le Romain qu’une fièvre d’accès. Il a quelquefois essayé de remonter au Capitole ; mais aucune constance , aucune prudence, n’ont soutenu ces élans de patriotisme, le réveil de la liberté n’a duré pour lui qu’un jour. L’Espagnol place sa patrie au-dessus de toutes les affections. Quelques reproches qu’on ait cru devoir lui adresser en matière de patriotisme, les guerres de 1807 ne sont pas de nature à démentir les sentimens d’amour pour le sol qui animaient, dans d’autres querelles, les anciens Castillans.

I! serait impossible de retrouver parmi les Romains d’aujourd’hui une ressemblance bien marquée, soit morale soit physique, avec les citoyens des époques glorieuses de la république.

Les Transtévérins seuls offrent encore quelqu’analogie de mœurs et de configuration avec leurs illustres prédécesseurs. Ils forment une grande partie de la population romaine . et ils naissent et vivent de l'autre côté du Tibre. L’étranger qui n’a pas visité ce quartier

un jour de grande fête a été privé de voir un des spectacles les plus singuliers que Rome puisse offrir, une assemblée des descendans véritables des anciens Romains, conservant dans leurs nobles figures, et leurs traits fortement caractérisés, des preuves de leur illustre origine. Si l’on veut voir la forme d’Agrippine réalisée, telle que la sculpture nous la représente, ou celle de Porcia , comme on se la figure quand elle assure son époux de sa foi ,ce n’est pas dans les palais qu’il faut les chercher, on les trouvera plutôt parmi les femmes de Transtevère. Quoique la grossièreté de leurs habitudes et un rude travail aient terni leur beauté, elles conservent toujours l’apparence générale d’une race supérieure.

L'habit des Transtévérins les distingue du reste des Romains autant que leur physionomie. Quelques hommes portent sur leur tête un filet de soie à l’espagnol ; ils ont une veste de velours noir jetée sur leurs épaules , une large ceinture rouge ; d’énormes boucles d’argent attachent leurs souliers. Les femmes renferment aussi leurs cheveux dans des filets de soie et les ornent de poinçons d’argent ; les jours de fête elles sont vêtues en corsets de velours galonnés en or; des jupes de soie blanche ou de couleur qui découvrent leurs pieds, sur lesquels brillent des boucles d’argent ; enfin des tabliers écarlate complètent leur costume (uoyez les Planches - 1^.8).

Leur patois est spécial ; tous les Transtévérins sont dévoués au gouvernement papal, et dévots à la Vierge.

Notre but n’étant pas d’écrire un traité d’ethnologie, mais d’esquisser quelques-uns des traits les plus saillans du caractère national du peuple, nous arrêterons ici les réflexions qui leur sont relatives , et nous reviendrons

aux mœurs de la société romaine. Aux yeux de ceux auxquels de favorables circonstances ont permis d’y pénétrer ( car c’est un privilège dont les étrangers ne jouissent pas toujours) , elle parait avoir éprouvé moins de changemens parla révolution que dans toutes les autres villes de l’Italie. Le peu d’apparence de réforme qu’on trouve dans les cercles de la société romaine est excl usivement borné à la haute bourgeoisie, qui comprend les professions libérales, quelques employés, et les mercciiiti di campagna ou agriculteurs, dont les propriétés dérivent de la vente des biens de l’église pendant la révolution, et qui résident presque toujours à Rome, quoiqu’ils vivent du revenu de leurs domaines dans les diverses provinces des états romains.

Si l’on voit quelques traces d’ordre ou de propreté dans un ménage romain, si l’on trouve un escalier éclairé la nuit, cette innovation ne peut se rencontrer que dans la demeure de cette classe respectable. On peut assurer avec lady Morgan que rarement, hors le palais des ambassadeurs et ceux qui sont habités par les étrangers, on ne voit la cour ou l’escalier d’un Romain éclairé.

Les laquais des cardinaux portent des lanternes pour éclairer leurs éminences jusque dans l’intérieur des appartemens, et cet usage est universel. Les personnes qui n’ont point de domestiques portent elles-mêmes leurs lanternes qu’elles éteignent et laissent dans l’antichambre, aux visites de prima sera .

Les patriciens, les princes de l’empire, séparés de la grande masse de la société par des distinctions établies depuis des siècles, végètent dans les niches malpropres de leurs fastueux palais. Les héritiers des Grégoire et des Théodore passent leur matinée

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