‹ L'Italie (volume 2)Chapitre 7 sur 15 · IO · texte numérisé non relu

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saientà un "nmd degré de férocité, auquel les autres peuples étrusques n étaient pas accessibles, des sentimens religieux très - exaltés. Seuls, entre tous les étrangers, ils jouissaient à Rome des droits de citoyens, excepté pourtant de celui de suffrage. Lors de l’invasion des Gaulois , les Romains leur confièrent le dépôt de ce qu’ils avaient de plus précieux. C’est d’eux que Rome tenait son rite sacré, et le mot meme de Cæremoniæ, paraît être dérivé de Cære. Les Romains traitèrent toujours ces voisins avec une libéralité et des égards tout-à-fait opposés à leur rapacité ordinaire, et il se passa plusieurs siècles avant que la trop grande inégalité de fortune, survenue entre les deux peuples, relâchât des liens aussi intimes et aussi long-temps maintenus. Les décrets des censeurs étaient enregistrés à Cære, circonstance remarquable en elle-même, mais qui pourrait avoir contribué à l’éloignement des Romains pour les habitons de cette ville. On soupçonne que Rome a pu être une colonie de Cære. Tout le pays, de l’une à l’autre ville, est une plaine variée de petites élévations ondoyantes, quelques-unes occupées par une chaumière et son enclos ; tout le reste est un vaste pâturage désert.

Cette solitude agreste a quelque chose d’imposant ; il faut être bien dénué de sentiment pour voir sans mélancolie l’abandon de ces champs, jadis si fertiles; on conçoit toute la beauté de cette pensée de Roger, chantant les campagnes de Rome :

Hâve none appeareil as tillers of (lie grouncl None since they wenf. — as tho’ it siill ivere theirs, And they might corne and claim tlicir own again.

Rogek’s, Italy.

Personne n’est venu pour cultiver ces terres depuis qu’ils ont disparu , personne : comme si ces champs étaient encore à eux et que I on eût craint qu ils ne revinssent prendre leur propriété.

Le sol n’est autre chose que ce sable de couleur orangée qu’on nomme puzzolana, disposé en couches horizontales qui alternent avec d’autres lits , composés de fragmens de pierre-ponce et de cendres agglomérées ensemble.

Tout annonce des dépôts résultant d’éruptions volcaniques qui ont eu lieu sous la mer lorsqu’elle couvrait le pays.

La ville moderne de Cervetri,qui ne contient pas plus d’une centaine d’habitans, occupe le site de la citadelle de l’antique Cære, bâtie au sommet d’un promontoire de rochers volcaniques d’environ cent pieds de hauteur. De ce point la vue plonge sur une vallée très-pittoresque. Les épaisses murailles de cette antique citadelle sont encore debout, et dans les environs on voit des ruines de thermes et de temples. L’on y trouveaussi plusieursdeces singuliers greniers à blé des Anciens, appelés silos. Ces silos sont bâtis sous terre : leur plan est ovale ; ils ont de profondeur quinze à vingt pieds sur huit à dix de diamètre. L’étroite ouverture étant hermétiquement bouchée, le grain, parfaitement garanti du contact de l’air et hors de l’atteinte de la chaleur ou de l’humidité , se conservait ainsi pendant un nombre d’années presque illimité, et en cas d'invasion, n’était pas facilement découvert par l’ennemi.

Ce procédé de conservation avait été tenté avec succès dans les derniers temps par M. Ternaux ; je suis fort étonné que l’on ait négligé les avantages qu’il présente. En Sicile, et dans une grande partie de 1 Afrique , il est fort en usage.

Les tombeaux sont nombreux dans les environs de Cervetri; ces demeures des morts, creusées dans le roc volcanique, étaient rangées en lignes parai-

CIVITA-VECCHIA, etc.

lèles aux demeures des vivans de ce temps-là , qui ne sont plus depuis Lien des siècles. L entrée des tombes est fermée d'une grande pierre fort difficile à enlever. L intérieur a de dix à quarante pieds en carré. Les voûtes sont arrondies-, un gros pilier placé au milieu des caveaux ajoute à leur solidité. Après tant de siècles, les marques du ciseau sont partout aussi fraîches que le premier jour. Un banc taillé dans le roc règne au pourtour de ces grottes mortuaires : c’est là que les corps étaient placés, un vase, dit étrusque, sous le bras et un autre aux pieds. Un soupirail en forme de cheminée donnait de l’air dans l’intérieur ; l’on trouve fréquemment une petite chambre creusée derrière la première avec une porte de communication et deux fenêtres. Cette ville , peuplée de morts, est remplie de serpens qui fuyaient de tous côtés à mon approche.

Les tombeaux de Corinthe, d’Argos et de toute la Grèce sont semblables à ceux que je viens de décrire , ce qui indiquerait une origine commune aux Grecs et aux Cærites , ainsi qu’aux Romains, si ceux-ci étaient une colonie des Cærites.

En quittant Cervetri je parcourus la campagne environnante : durant ce trajet, quelques hameaux s'offrirent à ma vue. Celui de Palo est un des premiers que l’on rencontre en venant de Rome. Il est bâti entre la mer et une plaine fertile , sur l’emplacement d’Alsium, qui appartenait jadis aux Cærites.

Au sortir de San ta-Marinella, je rentrai dans la voie Aurélia qui traverse une campagne déserte, en ondulant sur les diverses coulées de la montagne, à peu de distance de la mer qui se brise avec fracas sur les rochers du rivatre.

Le sol, profondément raviné, est dénué d arbres et presque de culture , et

les tours de défense sont les seules habitations de cette triste plage jusqu’à Cività-Vecchia.

Les fortifications de cette place (M. deTournonme sert de guide dans la description suivante) , quoique dominées par les derniers renflemens de la montagne, sont régulières et susceptibles d’une bonne défense. La ville est petite, mais bien percée; les maisons sont propres et se louent très-cher, à cause de l’affluence des étrangers que le commerce attire. Si aucun édifice remarquable ne provoque l’attention, le voyageur, attristé de la solitude des villes de l’Italie centrale, se plaît du moins au spectacle d’activité et d’industrie que lui offre Cività-Vecchia , où dix mille habitans se pressent dans un étroit espace et se livrent à des spéculations qu’alimentent l’exportation de la plus grande partie des produits du pays et l’arrivage des denrées étrangères. Ce port est d’ailleurs l’unique relâche entre Naples et Livourne; aussi pendant la dernière guerre le commerce avait tant d’activité, qu’il y est entré dans un espace de six mois, durant l’année i8io,onze cent seize bâtimens ou barques de cabotage. En tout temps cette place a des avantages de position qui assurent sa prospérité, de sorte que plusieurs maisons de commerce y ont acquis une fortune considérable, et jouissent d’un crédit solide sur tout le littoral. L’air de Cività-Vecchia est médiocrement sain ; il est tout-à-fait mauvais dans les campagnes environnantes.

Cività-Vecchia occupe remplacement de Centum-Cellæ, maison de campagne de Trajan. Ce prince y fit construire un port, et Pline le jeune, qui fut invité à visiter cette retraite, décrit ainsi les travaux qui s exécutaient sous ses yeux. (Pline, L xxxr.)

« Le côté gauche du port est soutenu par un ouvrage fort solide. On travaille maintenant au côté droit. Au devant est une île qui rompt l’impétuosité des flots que les vents pourraient y pousser avec trop de violence , et qui des deux côtés assure et facilite l’entrée des vaisseaux. On édifie cette île d’une manière surprenante. De grands navires y transportent d’énormes rochers qui , jetés continuellement les uns sur les autres, se placent parleur propre poids et se tiennent entre eux en formant une digue. Déjà s’élève et paraît une crête pierreuse qui brise et rejette au loin avec un grand fracas les flots qui la viennent heurter. Des constructions couvriront ces rochers, et dans la suite des temps feront ressembler cet ouvrage à une île naturelle. »

Ces jetées existent encore : î’ile voit les vagues se briser sur sa crête, et elle protège le port contre les vents du large. Entre le môle ou anté-murailîe , et les digues latérales, deux entrées, donnent passage, par tous les vents, aux plus gros navires de commerce, et même à de petites frégates. Ainsi l’œuvre de Trajan est encore intacte, et son nom est béni, depuis dix-sept cents ans , par les navigateurs. Ce système de construction de ports, sur des plages que la nature n’avait pas préparées à servir d’abri , a été appliqué fréquemment par les R.omains et imité par les Italiens du moyen-âge. Ainsi, à Ancône, à Gènes, à Livourne, on voit des ports fermés par une digue lancée au milieu des flots, et récemment à Cherbourg et à Plymouth le même principe a été appliqué sur une immense écbelie.

Sur le môle de Trajan s’élève un phare, et sur la jetée orientale une citadelle, bâtie par ce Michel -Ange Buonarroti , qui fut à la fois ingénieur

et peintre , architecte , poëte et sculpteur. A l’occident du port est un bassin de carénage, contenant quelques vieilles galères , et sur les quais sont construits des bâtimens assez vastes, qui avec les galères servent de bagnes. C est là qu’en 1810 étaient entassés quinze a dix-huit cents forçats qu’on employait aux travaux du port et des fortifications, et à tisser de grossières étoiles de coton.

La ville, bâtie par Trajan, ne résista pas plus que les autres villes aux attaques des barbares , et fut ensuite détruite par les Sarrazins. Le pape Léon iv la reconstruisit, et le commerce la fait fleurir depuis cette époque. Sous le rapport des arts, Cività- "V ecchia offre fort peu de choses remarquables. La grotte des Serpens, à quelque distance de cette ville, est plus renommée qu’elle ne mérite. S’il s’y fait quelques guérisons, elles sont dues sans doute à la vapeur sulfureuse qu’on y respire, et non pas à ces prétendus serpens qui venaient lécher les plaies des malades, au rapport du P.

Labat. La célèbre mine d’alun , alumière , qui est à trois lieues au nord-est de Cività-Vecchia , près de la Tolfa, est la plus abondante de l’Italie. Ses produits sont connus dans le commerce sous le nom d’alun de Rome.

A quatre lieues au nord de Cività- Vecchia, on trouve Corneto, petite ville remarquable par des restes curieux d’antiquités étrusques qui en sont peu éloignés. A une lieue au nord-est une petite colline appelée Cività-Turcbino, où l’on croit qu’était autrefois la ville célèbre de Tarquinia ou Tarquinium, une des douze capitales des Etruriens : ce n’est plus aujourd’hui qu’une vaste campagne. On y a trouvé en différens temps des inscriptions, des médailles et d’autres restes pré-

CIVITA-VECCH1A, etc.

cieux. Le prince de Canino s est occupé avec ardeur à faire des fouilles dans le territoire de Tarquinia. On doit à ces savantes recherches la découverte du tombeau représenté (PI. i34).

Amesure que j’approchais d’Acquapendente les sites devenaient de plus en plus animés. Le hruit des cascades m’avertit bientôt que je touchais au terme de mon voyage.

La petite ville d’Acquapendente, la dernière des états romains , sitûée sur une hauteur escarpée , me parut fort pittoresque. Elle était l’Aquula des Anciens ; son nom dérive des nombreuses sources d eau que l’on rencontre dans son voisinage.

En quittant Acquapendente, la route parcourt une plaine volcanique jusqu’à San-Lorenzo-iN uovo ( Saint- Laui^entle-Nouveau ) ; c’est un petit village, élégant, d’une propreté et d’une construction charmantes. On y respire un air excellent ; l’eau y est aussi fort bonne. La fondation de ce village est due à Pie vi, qui voulait, par un soin charitable , ménager aux habitaus de San- Lorenzo-Rovinato une retraite bien plus saine que leur patrie , où l’air est empesté. Aussi se sont-ils empressés de profiter de l’ouvrage du pontife ; ils peuplent en grande partie le village nouveau.

INon loin de San-Lorenzo-Nuovo , un peu plus du côté de la montagne, on découvre les murs de Bolsène. C’est l’ancienne Yolsinii , la plus importante des douze grandes cités étrusques , détruite par les Romains, et de laquelle ils se vantent d’avoir emporté deux milles statues , environ deux cent soixante-cinq ans avant Jésus-Christ. Dans le temps où Pyrrhus,, roi d’Epire, faisait la guerre à Rome , Volsinii était parvenue au plus haut point de luxe et de corruption ; elle était si énervée R.

qu’on vit des esclaves à la tète du gouvernement. Les habitans furent alors obligés d’invoquer l’appui du sénat pour châtier les rebelles et leur faire rendre un pouvoir usurpé par des mains odieuses. Telle est l’origine de la soumission de cette ville d’Étrurie aux amies romaines.

Une déesse étrusque^ Porlia, était principalement adorée à Yolsinii ; suivant Tite-Live, le peuple marquait les années en fixant des clous dans le temple de cette divinité. Les restes de cet édifice sont encore visibles à Bolsène. Les ornemens en style étrusque, qui appartenaient jadis au temple, ornent maintenant le fronton de l’église paroissiale de la ville , derrière laquelle on aperçoit un sarcophage ancien qu’on attribue aux Romains. Dans les environs subsistent les restes d’un amphithéâtre; la quantité de colonnes, de chapiteaux, de mosaïques, les débris en tous genres épars çà et là, ont fait supposer que ce lieu avait autrefois servi d’emplacement à quelque cité romaine, et que l’ancienne ville étrusque avait son siège sur une éminence voisine de Bolsène. Il est bien difficile de rien préciser à cet égard.

Qui ne sait combien dans de pareils sujets l’hésitation est fréquente ! Peuton affirmer que Babylone occupait en réalité la rive droite de l’Euphrate? ]N’était-ce pas aussi bien la rive gauche ? Palmyre était-elle bien là où nous retrouvons ses ruines ? A toutes ces questions le doute seul peut répondre.

Les fleuves se déplacent, les villes, même celles qui n’ont pas cessé d’être debout, ont elles-mêmes changé de siège depuis leur fondation : Paris, jadis posé sur l’île de la Cité, a passé le fleuve pour aller s’asseoir sur les rives dont il s’éloigne chaque jour :

Rome, perchée sur les collines dont elle

se composait uniquement autrefois et sur lesquelles était concentrée toute son activité , est descendue depuis peu tout entière dans le Champ-de-Mars, où elle vit et se meut aujourd’hui.

Ainsi , hommes et choses obéissent sans cesse à ce principe universel du mouvement , qui semble la première des lois naturelles !

Dans l'église de Santa - Cristina eut lieu le fameux miracle qui nous a valîu ce célèbre tableau de la messe de Bolsène , prodige de Raphaël , qui n’est guère moins étonnant. Un prêtre doutait de la présence réelle de J. -G. dans l’eucharistie ; il allait consacrer l’hostie, lorsque, tout à coup, il lui voit répandre du sang sur le corporal.

Tel est le sujet de ce chef-d’œuvre où le peintre d Urbin s’est montré aussi grand coloriste que savant dessinateur. On montre encore dans une humide et sale chapelle l’endroit où le sang tomba : ce lieu a été couvert d’une grille.

Le coteau de Bolsène , assemblage curieux de colonnes basal tiques noires, dures, sonores, diverses déformé, et couronnées d’arbustes, est pittoresque et fort intéressant sous le rapport géologique.

Les bords du lac sont ravissans.

Comme les anguilles paraissent devenues plus rares , et qu’on ne les pêche, m’a-t-on assuré, qu’au printemps, je n’ai pu juger des matelotes d’anguilles au vin blanc chantées par le Dante.

Le pape Martin iv expiait, dit-il, par le jeune, le plaisir que lui donnait Ce mets délicat.

E purga per digiuno

L anguille di Bolseiia in la vernaccia.

Puugat., xxiv, 22.

L’isola Bisentina et l’isola Martana qui, au rapport de Pline, étaient flottantes de son temps, dans le lac

Bolsène, sont aujourd’hui fixées. Personne d’ailleurs ne les habite plus.

Autrefois elles étaient pompeusement visitées par Léon x , qui , après avoir chassé aux environs de Viterbe , venait en automne s’y livrer à la pêche , seul rapport, dit avec malice M. Valéry, que le magnifique pontife eût avec les premiers apôtres.

C’est dans 1 île Martana, la plus petite et la plus âpre , que fut reléguée la grande reine des Goths , Amalasonte, l’unique fille de Théodoric; elle y périt, par ordre de son second mari, Théodat. La tradition prétend indiquer les restes du petit château où Amalasonte était enfermée, ainsi que la trace d’un escalier taillé dans le roc et qui descendait jusque sur le rivage.

Au nord-est de Bolsène, à l’endroit où le Clanis reçoit la petite rivière délia Paglia , s’élève Orvieto , anciennement Herbanum , rendu célèbre par la bonté de ses vins. Les nombreux voyageurs qui ne parcourent que les grandes routes , et dont la poste est l’itinéraire , ne connaissent guère d’Orvietto que son excellent vin blanc, et cependant cette ville petite et pittoresque a sur sou roc escarpé l’un des plus riches et des plus curieux monumens de l’art en Italie, sa cathédrale, fondée en 1290, en mémoire du miracle de Bolsène. Ce monument est peut-être l’o u vrage le pl u s r emarq uable du t emp s ; il indique les premiers pas vers le renouvellement de l’architecture. L’architecte, Laurent Maitani, était de Sienne; il paraît qu’après avoir donné les dessins, il était retourné chez lui, et ne suivait que très-peu les travaux, puisque les liabitans d’Orvieto l’astreignirent à la résidence en i3io, le mirent à même, par un traitement suffisant, d’y faire venir sa famille, et lui

CI VI TA -VE CCH IA, etc. u5

accordèrent les distinctions et les privilèges des autres citoyens.

Telle était l’ardeur avec laquelle ils tenaient à pousser l'élévation de leur pieuse et nationale construction , qu’un salaire fut accordé l’été à ceux qui apportaient de l’eau aux ouvriers, atin quils ne fussent point détournés de leur tâche. La façade, une des plus belles et des plus richement ornées de toutes celles des églises d’Italie, a souvent été frappée du tonnerre, et les grands tableaux en mosaïque, delà partie supérieure, ont été presque entièrement renouvelés à la fin du dernier siècle. On voit sur cette façade , dont on attribue faussement les sculptures à Nicolas de Pise, le Jugement dernier, 1 Enfer, le Paradis, sujets traités avant l’apparition de la Divin a Comedia , et si admirables de verve, de fécondité et d’imagination.

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Les stalles du chœur, merveilleuse mosaïque de bois , sont l’ouvrage d’artistes siennois des quatorze et quinzième siècles.

Les peintures de l’église sont dues à divers auteurs estimés , tels que Gentile da F abriano , Pomarancio , Thadée Zuccari, Muziano au pinceau facile et expressif. On voit une fresque qui remonte à l’année 1 4 1 7 •

Les grandes fresques sur bois de la chapelle de la Madone de San-Brizio furent peintes en i499 Par Luc Signorelli , âgé alors de près de soixante ans. «Le Jugement dernier, dit M. Valéry, si remarquable de goût, de dessin, d’expression, de science anatomique^ explique la chapelle Sixtinequ’ila précédée de quarante ans , et Michel- Ange

qui l’avait étudié Cette chapelle

de San-Brizio offre un singulier mélange d’idées chrétiennes et de souvenirs païens, car on y voit aussi les portraits à fresque de Virgile , d’Ovide,

de Sénèque, de Stace, de Claudien; le premier bien conservé, en cheveux blonds bouclés et couronnés de lauriers ; la descente d Enée aux enfers, qu’un tombeau récent d’évêque a fort endommagée ; le combat d’Hercule et des Centaures ; Pensée et Andromède ; l’enlèvement de Proserpine; Orphée el Eurydice, et autres sujets mythologiques ; Diane, Pallas, Vénus , et de lascives nudités , dont une partie même a dû être cachée par une boiserie ».

A la vue de cette antiquité sacrée et profane ainsi rapprochée, on dirait que le génie des lettres et des arts avait produit alors une sorte de restauration poétique du polythéisme, et que les deux religions, comme aux premiers temps.du christianisme, se retrouvaient de nouveau en présence.

Le reliquaire, servant à renfermer le saint corporal de Bolsène , a la forme de la façade du dôme. Les figures, ornemens et peintures en émail, sont un travail précieux de l’orfèvre siennois, Ugolin Vieri, et portent la date de 1 338 . On y remarque la louve allaitant Bomulus et ffémus, l’artiste, ayant voulu rappeler sur son merveilleux ouvrage un emblème de sa patrie. On sait en effet que la nourrice de Bomulus avait été reprise dans le moyenâ e, comme armes, parla république de Sienne, qui se prétendait colonie romaine.

Divers sculpteurs et architectes modernes ont successivement ajouté à l’embellissement de cette cathédrale du treizième siècle. Entre autres beaux ouvrages, les quatre évangélistes et les ornemens de la magnifique chaire en bois, un saint Thomas, portrait vivant de l’artiste, sont d’Hippolyte Scalza d’Orvietto, digne élève de Michel-Ange, qui fut chargé pendant long-temps pour cent écus par an de la

direction des travaux de la cathédrale.

Michel-Ange, ce grand artiste du seizième siècle, si mal payé par ses compatriotes, qui traitaient plus magnifiquement des artistes étrangers d’un talent inférieur, finit par obtenir les deux cents écus des précédens architectes du dôme ; mais il lui fut défendu de découcher d’Orvietto sans la permission du conseil général , dont il devint, il est vrai, par la suite, un des cinquante membres.

Je n’oubliai pas de voir le merveilleux puits à deux escaliers en spirale, l’un au-dessus de l’autre, creusé dans le roc par Antoine San-Gallo, lorsque Clément vn s’était réfugié à Orviettoen i5a8, après le sac de Rome.

Notre Benvenuto Cellini nous apprend qu’il grava la médaille par laquelle le pontife voulut immortaliser le souvenir de cette fondation philanthropique 1 .

Après quelques milles de route au travers d’une contrée couverte de rochers basaltiques, et parsemée de bouquets de bois, j’aperçus sur une colline isolée, la ville de Montefiascone. La cathédrale, coupole à huit pans, d’une fort belle proportion, dont la circonférence forme la totalité du temple et un ensemble des plus élégans, esL attribuée à San-Micheli. Montefiascone est remarquable par l’excellence de ses vins : on connaît l’histoire de ce voyageur allemand qui, s’étant arrêté dans cette ville pour s’y reposer quelques instans, demanda à boire du vin du pays. Charmé de son goût délicieux, il en prit en si grande quantité qu’il mourut au milieu de ses libations excessives.

Entre Montefiascone et Viterbe,la route est vraiment allreuse. Non loin

1 Vie de Bem>. Cellini , traduite par D.-D. Farjasse , t. ier, p. 2o3.

de la dernière de ces deux villes on trouve un lac , dont les eaux chaudes répandent des exhalaisons sulfureuses.

Aiterbe me parut une ville propre, pittoresque , bien bâtie et assez déserte. Elle a un beau pavé de larges dalles, du genre de celles qu’on voit à Florence.

On suppose que Viterbe occupe remplacement du Fanum Voltumnœ , lieu célèbre autrefois par la réunion solennelle des habitans de l’Ëtrurie dans les affaires de haute importance. La ville moderne est située à la base du mont Cimino ; elle est flanquée de distance en distance d’un nombre considérable de tours qui lui donnent de loin une apparence toute guerrière. A l’entrée des portes on me fit observer le couvent de dominicains di Gradi, remarquable par sa belle construction, une charmante fontaine , couverte d’une treille supportée par des colonnes , ainsi que l’aquéduc antique qui commence près de là. On m’apprit qu’un ancien seigneur du pays , enterré dans le couvent auquel il avait légué de grands biens, avait ordonné, par son testament , que l’on divisât son corps en sept morceaux pour faire allusion aux sept péchés capitaux, dont, à ce qu’il paraît , le défunt se reconnaissait grandement coupable.

La belle fontaine , dite Fontana Grande , construite de 1206 à 127g, et très-ornée pour le temps, reçoit en abondance l’eau d’un aquéduc antique.

Elle justifie le premier surnom de Viterbe, appelée la ville aux belles fontaines et aux belles filles.

Le palais communal, commencé en 1264 et terminé sous Sixte iv, a dans sa cour une petite fontaine très -élégante, ainsi que de beaux tombeaux étrusques, d’une grandeur peu commune ; on y voit des inscriptions et des figures en relief. Les fresques bistori-

CIVITA-VECCHIA , ktc.

ques et topographiques de Balthazar Croce , digne éiève d'Annibal Carrache, et imitateur du Guide, dans la salle dite académique , sont faciles, harmonieuses, naturelles. Le cabinet académique , formé en 1821 , offre plusieurs vases, sarcophages et autres antiquités étrusques et romaines , parmi lesquelles on distingue deux grands et beaux tombeaux en terre cuite , ornés de figures à demi couchées sur le couvercle. Dans la salle des tableaux , est une Madone et saint Joseph , de François Romaneili.

Viterbe contient plusieurs églises.

Les unes sont belles d’architecture , comme l’antique basilique de Sainte- Marie- de lia- P eiità; les autres se font remarquer par de précieuses peintures.

Sur la façade de la petite église Saint- Ange, in Spata , est un beau sarcophage romain , avec un bas-relief représentant une chasse au sanglier. Audessus du sarcophage, une inscription porte qu’on y a enseveli la belle Galiana, donnée, par les anciennes et romanesques chroniques de Viterbe , comme la plus belle femme de son temps, Hélène du douzième siècle, qui alluma la guerre entre Rome et la république de Viterbe. On rapporte, dit M. Valéry, que la victoire resta aux troupes viterboises, et que les Romains^ en se retirant, ne demandèrent dans la capitulation que de pouvoir contempler une dernière fois Galiana , qui leur fut en effet montrée de l’une des fenêtres existant encore à lextérieur d’une vieille tour de l’ancienne porte Saint-Antoine. Viterbe, à des époques bien diverses , semble avoir été le théâtre des aventures de la beauté. Une Française, qui ne devait point le céder à Galiana , y fut prisonnière en 1799, après la retraite de R.

notre armée; mais suivant Courrier, le satirique chroniqueur de la campagne , elle fut reprise avec la place.

A côté de la cathédrale , l’ancien palais de l'évêque, monument du treizième siècle, conserve la grande salle où fut tenu le conclave qui donna la tiare à Martin iv, après les plus vifs démêlés. Quand il vint à aspirer à la papauté, les cardinaux, assemblés à Viterbe depuis six mois, étaient divisés en deux factions , celle des Ursins, parens du dernier pape, ennemis du roi Charles, et celle de ce prince, à la tête de laquelle se trouvaient les Annibaldi , dont la famille était la plus puissante de Rome. Richard , leur chef, fit soulever le peuple de Viterbe, et mit en prison les deux cardinaux, Mathieu et Jourdain des Ursins. Les autres , intimidés et plus dociles, se déterminèrent enfin à nommer le cardinal Simon, qui résista à son élection, jusqu’au point de faire déchirer son manteau quand on voulut le revêtir de celui de pontife. Il prit le nom de Martin iv. On montre encore dans le palais où la nomination se fit la partie où le toit avait été enlevé par ordre du capitaine Raniero Gatti , afin de forcer les dix- huit cardinaux de ce lent conclave à hâter l’élection , et l’on garde à l’archive communale une demande curieuse de ces cardinaux , dont les rations de vivres avaient été diminuées.

Par cette pièce curieuse, datée du palais Sans-Toit de Viterbe , ils sollicitaient la permission de laisser sortir quelques-uns de leurs collègues malades. On sait qu’un des premiers actes de son pontificat fut l’excommunication de Michel Palhéologue, empereur d’Orient, dont il refusa même de recevoir les ambassadeurs. Rappelons enfin que de son temps eut lieu l’horrible massacre des Français (29 mars 1282),

connu dans l’histoire sous le nom de Vêpres Siciliennes, et que nous avons raconté dans notre voyage de Sicile.

La jolie fontaine de la place aux herbes, l’une des quatre belles fontaines de Viterbe, a mérité d’être attribuée à Vi gnôle.

Le palais de Saint-Martin , appartenant à la famille Doria, possède un superbe escalier en limaçon, praticable pour les voitures jusqu aux étages supérieurs. C’est là que se trouve le beau portrait de la fameuse dona Olympia Maidalchini-Pamfili , nièce du pape Innocent x. Dona Olympia possédait à Rome le palais Pamfili, que ses richesses exposèrent plus d’une fois à être pillée par le peuple. On rapporte à ce sujet un fait assez curieux.

Le 5 octobre 1 6 54 , comme Olympia s’apprêtait à recevoir la visite de son oncle, elle s’aperçut qu’il lui avait été fait un vol considérable de perles, d’or et de pierreries. Peu de temps après, elle reçut une lettre du voleur, qui lui donnait les détails de son larcin , prétendait qu elle devait lui être fort obligée de ce qu’il n’avait pas tout pris, et finissait par l’engager à mieux serrer ce qui lui restait. Il joignait à sa lettre la restitution de deux mille écus. Le pape, pour consoler un peu sa nièce, lui fit don de trente mille piastres.

A Viterbe, on me fit voir le lit cl’Olympia, ses riches mules de brocard aux talons élevés , et une partie de son ameublement de cuir avec des orncmens imprimés en or. La tradition du pays n’est point favorable à la mémoire de celle qui posséda autrefois ces divers objets. On prétend que ceux qu’elle appelait à ses furtifs rendezvous disparaissaient dans une trappe , comme les amans de Marguerite de Bourgogne, ce nom historique, si co-

pieusement exploité de nos jours par le drame et le roman.

De Viterbe à Ronciglione, la route traverse une partie du mont Cimino , au milieu de fleurs et d’une végétation odoriférante ; presque partout elle est ombragée de noyers, de chênes et d’une multitude d’autres arbres. A la base du Cimino, non loin de Ronciglione , le lac de Vico , anciennement Lacus Ciminus, est environné de toutes parts d’une suite de collines richement boisées. Le 1 ac forme un magnifique bassin cl une lieue et demie à peu près de circonférence : là, dit-on, se trouvait à une époque reculée un volcan qui précipita dans les profondeurs du lac une villebâtie sur les éminences environnantes, et nommée Succinium. On ajoute que la forêt du Cimino, que les anciens auteurs représentent dans leurs écrits comme un lieu dangereux et impénétrable, occupait, dans une étendue fort considérable, tout le pays d’alentour.

Non loin d’une vallée tout-à-fait pittoresque s’élève Ronciglione, ville située sur un soi aride. On y néglige entièrement ! agriculture. Point de cette activité qui signale les travaux des champs : à peine quelques voyageurs suffisent-ils pour empêcher de croire que ce pays est inhabité. C’est que la mal’aria commence , dans ce lieu , à faire sentir sa funeste influence , pour se répandre ensuite dans toute la campagne de Rome.

Après avoir quitté Ronciglione je visitai Sutri , qui remplace 1 antique Sutrium, ville d’Etrurie. Sutri est remarquable par ses tombeaux creusés dans la roche volcanique, et surtout par son admirable amphithéâtre , également taillé dans le roc, sans aucune construction. C’est (du moins on le suppose) un ouvrage étrusque de mille pas de circonférence, et qui conserve

CIYITA-YECCHIA, etc;

encore tous ses corridors, ainsi que six rangs de gradins. Auprès de ce singulier monument sont des grottes également taillées dans le roc, où sans doute on gardait les condamnés et les animaux destinés aux plaisirs des Sutriens.

Sutrium était, comme nous l’avons dit, une des principales villes des Etrusques, quoiqu’elle ne fût pas au nombre des douze métropoles : après la prise deVeii et de Falerii, elle se soumit volontairement aux Romains; mais une armée, descendue des hauteurs du Cimino, les surprit dans cette récente conquête, et la leur enleva; les Romains, qui avaient des forces dans le voisinage, la reprirent immédiatement, et dans la même journée cette malheureuse cité changea trois fois de maîtres. Soigneusement fortifié, Sutrium devint avec Nepete , ou Nepi, le houlevart de Rome contre les incursions des Étrusques du Cimino, et cette place eut le triste honneur d’être le témoin et la victime des plus grands événemens de cette époque. En effet, les Étrusques, faisant de derniers efforts, vinrent sous ses murs en 44 1 livrer bataille aux Romains. Vaincus, mais non abattus, deux ans après ils choisirent le même champ de bataille , et Sutrium vit encore leur défaite. La forêt Ciminienne, comme la forêt du Tasse (dit M. de Tournon dans son ouvrage que nous nous plaisons à citer), dépouillée des prestiges qui l’avaient défendue soixante-quatorze ans , fut occupée par les ailles , et Rome déborda sans obstacle sur l’Étrurie centrale quatre cent quarante-cinq ans après sa fondation. C'est à Sutri que plusieurs poètes, qui ont précédé l’Arioste , ont placé le lieu de la naissance de Roland.

A deux lieues de Ronciglione , à travers des bois, des précipices et des ro-

chers, s’élève le joli bourg de Caprarola, peuplé de trois mille habitans ; il me parut méi’iter un examen approfondi. Les Farnèse choisirent ce site remarquable pour y construire une habitation digne de la grandeur à laquelle ils aspiraient. San-Gallo commença ce beau travail , qui fut terminé par Vignole : on le regarde comme le chef-d’œuvre de l’auteur du Traité des cinq ordres.

Le château de Caprarola est à micôte du Cimino : il domine le bourg , dont la vaste place et une belle rue alignée sont aussi l’ouvrage des Fârnèse. Le château forme un pentagone régulier. Son aspect extérieur, d’un caractère à la fois majestueux , élégant et solide, semble tenir du palais et de la forteresse. Dans l’intérieur du pentagone est inscrite une cour circulaire.

D’immenses substructions , revêtues de rampes majestueuses, servent de base à l’édifice qui repose tout entier sur des voûtes. Une des parties remarquables de ce palais, qui en offre un si grand nombre , est un escalier en limaçon plein de hardiesse et d’effet. Les diverses pièces consacrées chacune, soit à quelques traits historiques de la maison Farnèse, soit à quelque sujet allégorique , sont couvertes des peintures des frères Zuccari, et passent à juste titre pour leurs meilleurs ouvrages.

Dans une des salles Thadée Zuccari a représenté l’entrée de Charles-Quint à Paris ; à ses côtés on voit le trop confiant François iei etle cardinal Farnèse. Les parois d’une salle voisine sont couvertes d’immenses cartes de géographie , peintes à fresque , et fort curieuses par la connaissance quelles donnent de l’état de la science à cette époque.

Les arabesques et les ornemens d’Antoine Tempesta ne manquent pas d’effet, quoiqu’ils ne soient pas très-

purs. Il s’est peint en haut de l'escalier, fuyant à cheval et déguisé en femme, comme on prétend qu’il avait tenté de s’évader, lorsqu’il fut repris non loin de là, et obligé d’achever son ouvrage.

On rapporte que saint Charles Borromée, ayant visité Caprarola en i 58o, et paraissant presque scandalisé de sa magnificence, s’était écrié : Che sar'a il paradiso ! oh ! meglio sarebhe stato a ver dato a poveri ianto danaro spesovi « Que sera le paradis? ne vau-

drait-il pas mieux avoir donné aux pauvres tout cet argent qu’on a dépensé ici? » Mais le cardinal Farnèse lui répliqua avec bon sens : qu’au lieu de donner cet argent aux pauvres il avait préféré le leur faire gagner.

Di averlo egli dcito ai poveri a poco a poco , ma /alto glielo guadagnare con i loro sudori On attribue une ré-

flexion pareille à saint Charles lorsqu’il vint à la villa Lanti , habitation du magnifique cardinal Gambero.

Il n’y a pas bien long-temps, le palais de Caprarola , malgré son abandon, paraissait encore digne de son ancien renom. Le célèbre commentateur de Vi truve, Daniel Barbaro,le plus grand connaisseur de son siècle en architecture, ayant voulu examiner par luimême et en détail un édifice que l’opinion exaltait au plus haut point, convint qu’il était même au-dessus de sa réputation : Non minuit , dit-il, imo magnoperè vieil prœsentia famam. En présence de ce monument, sa renommée, loin de diminuer, se surpasse ellemême.

Au-dessus du château , la colline s’élève par une pente douce, et l’architecte a su profiter de cette heureuse disposition pour tracer de magnifiques jardins en terrasse , où les rampes , les pavillons , les murs couronnés d’élé-

gans balustres, les fontaines ornées de stalues, se dessinent sur des masses de sapins, de platanes et d’ormeaux. Si ces jardins , dans lesquels domine l’architecture et où les arbres et les gazons ne semblent destinés qu’à encadrer les productions de l’art et à faire valoir la blancheur des marbres , n’ont pas le charme de nos fraîches pelouses entourées de bosquets , où se groupent des arbres de divers feuillages ; ils ont néanmoins un caractère très-imposant. On comprend mieux en les parcourant l’époque à laquelle ils durent leur origine, époque où un goût élevé et une active recherche des beautés idéales présidaient à la renaissance des arts.

Une peLite , élégante et gracieuse composition , qui ne fait pas moins d’honneur, peut-être, à Yignole, que son grand et savant palais , est le palazzuolo, ou casin de Caprarola. C’est un asile charmant, situé dans la partie haute des jardins , autrefois orné de fleurs, de vases, de fontaines, et d’une belle cascade. De la dernière terrasse on découvre un vaste et superbe liorizon , dont le point le pluséclatantest la cime aiguë, azurée du Soracte, montagne isolée, détachée delà chaîne de la Sabine, majestueuse pyramide qui domine toute la campagne romaine, et qui semble encore, comme chez les Anciens, avoir un caractère poétique et sacré. A l’est s’élève l’amphithéâtre des monts de la Sabine et de 10mb: ie- Au couchant , une suite de coteaux va s’étageant jusqu’au sommet du Cimino , et au nord l’horizon est fermé par les pentes verdoyantes de cette belle montagne. Là se trouve réunie une nombreuse population toute livrée à la culture. Des bois d’énormes châtaigniers semêlent aux plantations.

De toutes parts s’ouvrent des ravines

CI YITA-VECCHIA, etc.

où la roche volcanique , facilement creusée par les eaux, prend les aspects les plus variés. Du milieu des fentes que présentent les rochers s’élancent des arbres, des arbustes, qui projettent leurs ombres sur les ruisseaux errans au fond des ravins. Les plateaux intermédiaires sont plantés d’oliviers, de vignes supportées pardes érables, et sous cette végétation, flottante au gré des vents , croissent le blé , le maïs , le lin et les légumes. Cette contrée, peu connue, fournirait aux peintres d’inépuisables sujets d'étude.

Après avoir quitté le Soracte et ses points de vue, qui donnent si bien 1 intelligence del histoire des premiers temps de Rome, on arrive à Cività- Caslellana. Le premier objet qui frappe la vue est un aquéduc soutenu par deux étages d’arceaux , et jeté , pour ménager le passage delà route, sur un ravin d une effravante profondeur. Je fus tenté de répéter l’expérience de Simond. Avantlaissé tomber une pierre dans la Triglia du haut de ce pont, elle fut quatre secondes avant de frapper la surface de l’eau, ce qui donnerait deux cent quarante pieds d’élévation.

Yoici la description queladj Morgan fait de Cività-Castellana : « Cette triste ville, à moitié déserte, est gardée par une citadelle qui n’a rien à défendre , car des malheureux et leurs chaumières ne sauraient tenter la cupidité. Toutes les mains sont tendues pour demander la charité à mesure que l'on monte les rues escarpées. Les églises et les femmes offrent la même apparence : les unes et les autres sont malpropres et couvertes de clinquant, et la dégradation , ainsi que l’aviiissement,y sont plus visibles que l’indigence elle-même. Mainte muraille tombant en ruines , mainte fenêtre sans R.

châssis, sont d ailleurs des ] reu irrécusables. »

C’est à tort qu’on a, pendant longtemps , considéré Cività-Castellana comme l’emplacement de Yeii, cette antique et importante capitale de l’Étrurie. Les fouilles exécutées en 181 1 , qui firent découvrir un tombeau et plusieurs fragmens de statues, indiquent d’une manière précise la position de cette ville. Elle était située à l’orient du relais de la Storta , au-dessus d’un coteau séparé de la plaine par deux ruisseaux qui, réunis, forment, la Cremera. La ville s’étendait sur un massif isolé, de près de deux milles de 1 ongueur, dont une des extrémités est occupée aujourd’hui par la ferme de l'isola Farnèse( PL i35),qui, après avoir été une forteresse dans le moyenâge, sert aujourd’hui de logement a un petit nombre de familles, et de centre à une exploitation agraire.

La position de Yeii la rendait naturellement très-forte et facile à défendre, et en parcourant les ravins qui l’entourent comme d’immenses fossés, en relevant , par la pensée , les murailles qui couronnai en t lescrêlesdesescarpemens, on comprend mieux la durée de sa résistance. La nature tendre de la roche sur laquelle s’élevai t la ville , explique aussi le moyen mis en usage pour y pénétrer ; car il fut facile de creuser une mine dans cette substance poreuse, à des hommes qui venaient de s’exercer ?.

ouvrir le conduit souterrain du lac Albano. Ainsi le général habile, qui avait fait parler l'oracle^ n’avait eu pour objet que de former ses soldats à l’art du mineur. On a déjà lu ces détails plus circonstanciés lorsque nous avons décrit le lac Albano.

Il y a d’ailleurs, dans la défense de Veii, quelque chose de plus que les avantages d’une bonne position. D’au-

très villes, mieux situées encore, ont peu résisté , et les Veïens se sont maintenus libres trois cent cinquantesept ans, malgré des guerres continuelles. « Souvent (je cite ici M. de Tournon), leurs fils, campés sur le Janicule, firent trembler les Romains, et à leur chute était attaché le destin de l’Italie centrale. De si grands résultats sont dus surtout au courage et au patriotisme des citoyens de ce glorieux avant-poste de l’Étrurie, et à l’excellence de leur constitution politique. Les Romains, charmés de la beauté de leur noble proie , se dégoûtèrent de leur ville , et voulurent porter leurs pénates dans ses murs. On les détourna de ce projet,, en employant des motifs religieux; mais, peu après, la ville vaincue servit de refuge aux débris de l’armée battue près du ruisseau d’Allia, et dans le sein même de sa conquête Camille prépara les moyens de livrer sa patrie. « Il paraît que cette cité tomba ensuite dans l’oubli ; mais Livie l’en lira, en y envoyant une colonie à laquelle appartiennent les monumens récemment découverts. La nouvelle ville périt à son tour, et long-temps on s’est disputé sur son emplacement.

A peu de distance de cette cité était la xùlle d’Aremutiæ, près de laquelle se trouvaient des bains sulfureux. La Cremera coule à travers cette contrée, dans un lit profond. En en suivant le cours, on cherche avec intérêt les traces de la forteresse , premier poste qu’occupèrent les Romains sur la rive droite du Tibre, et monument glorieux du patriotisme de cette illustre famille des Fabiens, qui l’éleva à ses frais, l’an 2^3, qui la défendit avec cinq mille de ses eliens, et y versa le sang de trois cents Fabiens; voilà comme le patriciat romain méritait ses honneurs !

En suivant cette direction, on rencontre à la fois la voie Flaminia et la vallée du Tibre, à côté d’une ancienne station romaine , appelée Scixa rubra , Rochers rouges, où les Veïens avaient possédé une forteresse, et qui, longtemps après , vit le combat entre Constantin et Maxence. Ici la vallée du Tibre est large et fertile : de vastes champs de blé , des pâturages verdoyans, l’occupent tout entière, et ses bords sont formés de coteaux peu élevés, mais à pentes rapides. Au milieu de la plaine on aime à retrouver , dans les prati di Quitizio , les champs que Cincinnatus labourait de ses mains victorieuses.

Je cueillis religieusement quelques fleurs sur cette terre , qui , suivant la belle expression de Pline , était heureuse d’être cultivée par un triomphateur, gaudente [lenrî ) vomere laurato et triumphali aratore : belle pensée que l’esprit de Voltaire a voulu ridiculiser dans ces vers :

Lorsque les blés tenaient à grand honneur

D'être semés de la main d'un vainqueur.

Tant il est vrai que le goût et le génie ne s’accordent pas toujours ensemble. Je quittai avec peine le campo di Quinzio, où pas un monument, pas la moindre pierre ne rappelle au voyageur le nom de son illustre possesseur; mais je m’en consolai en pensant que les générations reconnaissantes , cette fois, avaient conservé depuis plus de deux mille ans le nom de Quintius Cincinnatus à ce noble héritage. Je fus bientôt à Rome, j’y rentrai par le ponte Molle et la place du peuple, que j’aurai l’occasion de décrire plus tard en parlant du mont Pincio.

Lorsque je repris mes investigations, ma première visite fut pour la basilique di Santa- Croce in Jerusa -

CI V1TA- VECCHIA, etc.

lenime. J’eus occasion, en la voyant, d'apprécier la justesse des réflexions de l’Anglais Jolin Eustace, auteur d’un ^ oyage en Italie. « Malgré l’abandon de la majeure partie des églises de Rome, dit-il , il y en a peu , bien peu qui ne présentent, dans leurs proportions, dans leur architecture , dans les matériaux qui les composent, enGn dans leurs ornemens extérieurs ou intérieurs , un caractère propre à exciter 1 admiration du voyageur. Que celui qui aime les colonnades prolongées à perte de vue, les voûtes ambitieusement élevées jusqu au ciel , les piliers massifs de granit, de porphyre ou de marbre , les paveraens nuancés des couleurs les plus variées et les plus gracieuses les lambris enrichis de feuilles d’argent ou d’or, enfin les milliers de statues auxquelles 1 artiste, par un talent merveilleux, a donné une trompeuse apparence de vie ; que cet homme visite la Rome daujourdhui, quil en parcoure les églises, les monumens religieux; c’est là seulement qu’il trouvera toute la magie de l’architecture sacrée, si puissante, que nulle cité actuelle ne saurait l’é.aîer, et qui n’est surpassée que par les prodiges de Rome ancienne. »

La basilique de Sainte-Croix à Jérusalem , qui , suivant Laoureins , remplace , dans une des plus agréables solitudes, le boudoir de la maîtresse de Constance , devenue pour nous Sainte-Hélène, fut élevée par Constantin, près d’un sessorium antique. Le boudoir d Hélène se trouvait lui-même sur les ruines du temple de Vénus et de Cupidon. Ainsi, à l’une et à l’autre époque, l’amour y régnait heureux.

Près delà grande porte de l’église, qui doit son nom à un morceau de la vraie Croix, rapportée de Jérusalem par sainte Hélène , on voit un bénitier ma»

iaJ

gnifique. Il offre beaucoup de ressemblance avec ceux de la cathédrale de Sienne , et , comme eux , il est orné de sculptures en marbre du travail le plus fini. J’admirai aussi les belles colonnes de cette église-, elles furent, dans les temps anciens, l’ornement du temple de Vénus et de Cupidon. Je ne pouvais surtout détacher ma vue de l’élégant sarcophage de basalte qui sert aujourd’hui d’autel au Dieu de la Croix. Huit belles colonnes de granit égyptien supportent le vaisseau de la basilique, où l’on me montra une fresque de Conrad Jaquinto , et une autre de Pinturiccbio : cette dernière représente la découverte de la croix. Une chapelle souterraine, dédiée à sainle Hélène , offre des mosaïques antiques, qui excitèrent vivement ma curiosité.

Je quittai la basilique, non sans me détourner de temps à autre pour admirer de loin sa belle position et son caractère solennel au milieu des jardins, des vignobles et des rochers qui l’environnent de toutes parts.

Les historiens ne sont pas d’accord sur le lieu qui donna naissance à sainte Hélène : Boronius et plusieurs auteurs anglais la font naître à Yorck, à Colchester et même à Trêves. L’opinion la plus générale est quelle vit le jour à Drepane en Bithynie. Le concile de Kicée ayant rendu la paix à l’empire, Constantin, son fils, voulut éterniser cette grande époque par la construction d’un temple dans le lieu même où fut accompli le mystère de la rédemption des hommes ; Hélène , malgré son grand âge, se chargea d’exécuter cette pieuse résolution, et, sans s’arrêter aux embarras ni aux difficultés d’un voyage trop long, elle partit pour la Terre- Sainte en 325. Arrivée à Jérusalem, elle fit abattre les restes des temples des idoles, et jeter les fondemens d’une

église sur le calvaire même. En creusant, on découvrit des pièces de bois qu’on reconnut pour avoir appartenu à la vraie croix du Sauveur, et sainte Hélène s’empressa de les envoyer à Constantin, qui fit élever l’église consacrée depuis àl’adoration de ces saints restes.

La place de Saint- Jean-de-Latran offre le plus colossal et le plus beau des obélisques connus, élevé à Thèbes par l’illustre Thoulmosis n, ou si l’on aime mieux , le roi Mœris, lebardi créateur du lac. Cambyse, le farouche Cambyse, respecta cet obélisque ; Constantin l’enleva ; Sixte-Quint le fit retirer du sein des ruines du Cirque Majeur, et Fontana eut la gloire de le rétablir. Ce superbe obélisque monolithe , de granit rouge, couvert d’hiéroglyphes , d’une seul pture si parlai te , a été aussi chanté par le Tasse :

L'obelisco , di note impresso intorno.

La façade théâtrale de Saint-Jeande-Latran ( PI 1 38 ) , élevée par Clément xix, est de 1 architecture du Florentin Galilée. Sous le portique latéral, une grande et médiocre statue de Henri iv, par Cordier, fut décernée à ce roi si populaire en France par le chapitre, qui leconsidéraitcommebienfaileur de la basilique ; ses descendans conservèrent le titre singulier de premiers chanoines de Saint-Jean. Le i3 décembre de chaque année, anniversaire de la naissance de Henri iv, il y avait chapelle dans cette église : l’ambassadeur de France y représentait, sur une estrade, le roi très-chrétien.

On citait à Rome le bon goût- avec lequel M. le duc de Laval présidait cette cérémonie.

Saint-Jean-de-Latran est la cathédrale régulière de l’évêché de Rome; telle est sa supériorité sur tous les au-

tres édifices du même genre, qu’on la nomme le siège de la papauté, « la mère de toutes les églises de Rome et du monde». Elle eut Constantin pour fondateur ; mais, depuis ce prince, elle a été successivement restaurée, détruite et rebâtie en entier. Sa grandeur répond parfaitement à son ancienneté et au rang distingué qu’elle occupe, et la richesse de ses ornemens dépasse tout ce que l’imagination peut concevoir de plus somptueux. Comme Sainte- Marie - Majeure , elle possède deux portiques , l’un consiste en une double galerie superposée et ornée de pilastres; celle qui est placée inférieurement est d’ordre dorique; la plus élevée d’ordre corinthien. C’est là que se place le souverain pontife lorsqu’il donne sa bénédiction solennelle (PI.

1 38 ). Les critiques signalent quelques défauts dans le frontispice de la basilique ; mais néanmoins ces légères imperfections ne lui ôtent rien de son apparence noble et majestueuse.

Le vestibule est une longue galerie parée de marbres diversement colorés.

Cinq portes font communiquer cette partie de 1 église avec l’intérieur proprement dit. La porte en bronze, du milieu, me parut supérieurement travaillée; elle provient de la basilique émilienne du Forum , et peut être considérée comme l’unique modèle des portes antiques, dites quadrifores. La nef principale est couverte par un des plus splendides plafonds que l’on connaisse, et dont l’auteur est le célèbre Borromiri (PI. 1 38 ) . Les douze colossales statues des apôtres étaient une belle entreprise de sculpture, qui fut mal exécutée. Les figures, selon la mode de cette époque, sont drapées et non vêtues, et les personnages ne pourraient faire un pas sans que leur

CIVITA-VECCHI A , etc.

ajustement ne les abandonnât, et ne tombât à terre.

Anciennement 1 édifice était soutenu par plus de trois cents piliers ^ et on adopta, lors des réparations, un plan qui, plus tard, fut également appliqué à celles de Sainte-Marie-Majeure. Mais par malheur ce plan , qui ne prévalut que trop , sacrifia une grande quantité de piliers, vénérables d antiquité ; d’autres furent creusés en forme de niches pour les statues de saints ou de saintes. Ces diverses modifications ôtèrent à la basilique son caractère primitif d unité et de grandeur, en la divisant en une foule de petits compartimens d’un effet moins grandiose.

Je remarquai le maître-autel de bronze doré, quelques piliers qu’on dit avoir appartenu au temple de Jupiter Capitolin , ou même , suivant certaines versions , moins accréditées il est vrai, au temple de Jérusalem. Au-dessus de ces piliers j’examinai avec attention une fresque, représentant l’ascension du Christ dans le ciel. Ce bel ouvrage estdu chevalierd’Arpino, dontla tombe se trouve dans l’église, ainsi que celle d’Andréa Sacchi et de Boniface vin.

Le monument funèbre de ce pape offre une fresque qu’on attribue à Giotto.

Boniface est représenté ayant un cardinal à sa gauche et à sa d roi te , et publiant le premier jubilé en i3oo.

La riche chapelle Corsini, le chefd’œuvre de Galilée, se dislingue par un bon genre d’ornemens et une grande sagesse d’ordonnance. Elevée à Saint- Andréa Corsini parlepapeClémentxn, un de ses descendans , elle a la forme d’une croix grecque. Ses murailles sont revêtues de jaspe et d’albâtre , et décorées de bas-reliefs. Quatre statues représentant les quatre vertus cardinales attirèrent toute mon attention; on admire surtout le courage , de Rus- R.

coni. Laoureins, avec sa manière incisive et ce laconisme de style qui donne tant d’énergie à l’éloge ou au blâme, peint en deux traits de plume cette jolie chapelle Corsini, que nous décrivons en ce moment. « Voilà la chapelle Corsini !!! » L’architecture est élégante. Dans les ornemens, tout est de porphyre, de bronze ou d’or. Ce jour triste semble ajouter au silence.

C’est un véritable tombeau dont les formes antiques s’unissent aux perfections du goût moderne La belle urne qui renfermait les cendres d Agrippa au Panthéon , cache ici les restes mortels dé Clément xii. Un autre tombeau , celui de Martin v, qui appartenait à la famille des Colonna , mort en i34o, est aussi déposé dans la chapelle Corsini. Avec ce pape, qui fut long-temps le but des épigrammes malicieuses des Romains, commence en quelque sorte l’histoire particulière de ce peuple toujours conquis , jamais possédé, et qui ne fut qu’un moment soumis à la France.

Le tabernacle gothique du maîtreautel, monument curieux de l’histoire de l’art au quatorzième siècle, est dû à la munificence du célèbre pape français, Urbainv ( Grimoard), dont il offre les armes, ainsi que celles du roi de France, Charles v, qui avait contribué à son élection; il contient parmi de nombreuses reliques les chefs de saint Pierre et de saint Paul, retrouvés par Urbain au commencement de l’année 1 368, parmi les ruines de l’ancienne basilique incendiée. Ce pape, dont la foi vive égalait les lumières et la charité , après avoir passé toute une nuit avec les cardinaux à Saint- Jean- de- Latran, fit ouvrir le matin les portes à la foule impatiente, et lui montra les précieux chefs , découverte miraculeuse, qui valut aux Romains transpor-

tés de joie cent années et cent quarantaines d’indulgences, événement que l’on regarda en Europe comme l’un des plus éclalans du glorieux pontificat d’Urbain.

Parmi les nouveaux tombeaux de Saint- Jean -de- La tran , on remarque celui de l’abbé Cancellieri. M. Valéry, qui a joui de la faveur d’être admis dans sa familiarité, a consacré à ce prélat quelques lignes d’éloges mérités. « Je me rappelle encore, dit-il , la jolie maison al masclierone di Farnèse , de cet homme remarquable dont l’érudition étendue, facile , infatigable et presque encyclopédique, est connue de tous les savans Là, sur un

long canapé occupant tout un côté du salon, et devant lequel était une autre banquette , on voyait , sur deux files rapprochées , des cardinaux , des prélats en manteau court, des chefs d’ordre avec leurs amples vêtemens, des étrangers fixés à Rome par le goût de

l’instruction, des professeurs, etc

tous réunis par le plaisir des entretiens littéraires. La découverte d’une colonne, d’un temple, d’une inscription, d’une médaille, d’un manuscrit, devenait là un événement qui se discutait avec importance, gravité, souvent même avec passion : c’était pour cette société érudite ce que sont pour nous nos amendemens, nos adresses, notre majorité. Quoique les ecclésiastiques fussent les plus nombreux, il n’était point du tout question de querelles théologiques : le clergé romain a cette sorte de modération et de sécurité que donne la puissance, et il n’éprouve point la gêne d’un clergé aspirant et souffrant »

Le baptistère de Saint-Jean-de-Latran est un des plus anciens qui existent. On doit à Constantin ce monupient , témoignage de sa magnificence

et du mauvais goût de son époque. A travers un étroit portique, on pénètre dans un vaisseau octogone, dont le centre présente un large bassin de marbre ; sa forme correspond à celle de l’édifice lui-même. Des degrés pratiqués dans le pourtour du bassin ®onduisaient autrefois les catéchumènes jusque dans le sein del onde régénératrice. Deux chapelles, situées aux extrémités les plus éloignées du baptistère, étaient destinées aux instructions religieuses. Au commencement de la période moderne de l’histoire de Rome, on faisait annuellement dans l’une de ces chapelles un baptême solennel , c’était vers la Penlecôfeà peu près. Une cérémonie nocturnequi avait lieu à cet effet attirait l’affluence dans la basilique de Saint-Jean, et provoquait la ferveur des assistans avec bien plus d’énergie que n’aurait pu le faire l’illumination pure et radieuse d un soleil éclatant. Laoureins pense à tort que cet usage subsiste toujours.

On suppose que Constantin reçut le baptême dans cette enceinte. Diverses inscriptions sont là pour attester ce fait dont l’église se glorifie. Simond cite à ce propos un trait de mœurs assez piquant : « Une grande fresque dans l’église représente la cérémonie de ce baptême , pendant laquelle une des figures du tableau paraît jeter des livres au feu. « Ce sont des livres protestans», dit gravement le prêtre qui nous conduisait! »

Chaque année , le jour de l’octave de la Fête-Dieu, la procession de Saint- Jean-de-Latran , suivie des cardinaux, et quelquefois par le pape, traverse les salles du grand hôpital (situé sur la même place que la basilique) , précédée de musique et de tambours qui ne cessent point de faire le plus grand bruit. Les malades elles-mêmes (l’hô-

CIY1TA-VECCHIA, etc.

; ital ne contient que des femmes), on aurait peine à le croire , réclament avec instance que l'on batte aux champs comme dans la rue. Le carreau des salles est jonché de fleurs ; les lits sont décorés de draperies de couleurs éclatantes; les malades sont parées, et I on fait pour ce jour-là un choix des plus présentables. Dans ce pays, les fêtes et les solennités pénètrent même au sein des asiles de la douleur, et jusqu’au chevet des mourans.

L hospice que je viens de citer est le séminaire des sœurs grises, établies à Rome par Léon xn, institution dont le bon Pie vu avait eu l’idée à son retour de Paris, mais qu’il n’osa point tenter. Ces sœurs grises me rappellent une anecdote que je ne puis m’empêcher de raconter. Un jour que le chevalier A** entrait chez le pape Pie vu, il le trouva au milieu d une multitude de lettrés. A la vue de notre compatriote, le pape éclata en louanges magnifiques sur notre nation ; puis il ajouta que , désirant introduire des sœurs crises en Italie, en Allemagne et dans 1 Angleterre catholique, il avait demandé de nombreux renseignemens danschacun de ces pays, et que, d’après les réponses qu’on lui avait faites, ce projet devenait impraticable. La femme italienne n’avait point assez de courage et de force morale pour se soumettre à tant de fatigues : l’Allemande était trop facile ; l’Anglaise ne manquait ni d’humanité ni d’exaltation, mais elle était trop prude et trop guindée ; la femme française seule possédait l’adresse , la confiance , la résolution , le commandement doux, la piété sévère, indispensables à un tel état.

Depuis, sous le roi Murat, en 1810, des sœurs grises ont été établies à INaples.

A côté de Saint- Jean-de-Latran 1 se trouve la scala santa , l’escalier saint (PL 1 3 ç) ) . Cet édifice, orné d’un beau portique d’architecture de Fontana, conserve, selon une pieuse tradition, les vingt-huit degrés de la maison de Pilate, montés et descendus par le Christ pendant sa passion. Ces degrés, qu’on ne peut franchir qu’à genoux, ont été tellement usés par les fidèles, que Clément xii fut obligé de les faire recouvrir de planches épaisses qui, usées elles -mêmes, ont été plusieurs fois renouvelées. Certes il y a dans cette fatigante génuflexion une grande marque de soumission, telle qu’on la doit à la majesté divine; j’en suis édifié; mais le vassal faisant hommage à son seigneur, les deux genoux en terre, cet acte de dépendance est bien autrement humiliant que celui du chrétien devant Dieu. Au reste, César ne montait-il pas à genoux l’escalier du temple de Jupiter Capitolin ?On citaitàRome, en 1828 , à l’occasion des degrés de la scala santa, un trait singulièrementchoquant d impertinence anglaise. Tandis qu’un vieillard et une vieille femme gravissaient lentement et avec peine les vingt-huit degrés , deux Anglais firent un pari au sujet de celui oudecelle qui arriverait le plus tôt, et pendant que ces supplians, qui ne se doutaient de rien, récitaient dévotement leurs oraisons, les deux voyageurs témoignaient leurs craintes ou leurs espérances avec un éclat aussi profane que s’il se fùtagi d’une course de Newmarket.

1 On suppose que ce nom de Latran dérive de Piautius Lateranus, personnage consulaire, enveloppé dans la proscription que Néron lit de Sénèque et de tou;s les autres conspirateurs. Le palais de Piautius, confisqué après sa mort, resta, d après l'opinion la plus probable, en possession des empereurs , jusqu'au moment ou Coa* stantin en fit don a la basilique,

Quoi qu’il en soit, on va fort haut sur la scala sauta , et pas du tout à son aise pour adorer une image que cache un épais grillage de fer. La partie supérieure de l’édifice est une chapelle qui ne s ouvre que rarement et n’est guère accessible qu’au pape, aux cardinaux et au clergé. Elle contient la représentation antique et vénérée du Christ, haute de six pieds environ.

Derrière celte chapelle est le fameux sancta sanctorum , chambre murée, ténébreux sanctuaire, s jet de contes populaires innombrables, et dont le mystère sacerdotal semble aujourd’hui peu digne du christianisme. Sixte- Quint fut , dit-on , curieux de voir ce qu il y avait sous ces puissans verroux ; il n’y trouva rien. Pompée avait eu la même curiosité chez les Juifs sur leur arche sainte - il la fit ouvrir et la trouva vide.

Non loin de la scalasanta, on montre une arcade, ou mieux une tribune enrichie de mosaïques, et placée originairement dans le triclinium du palais pontifical de Saint-Léon. Ce monument était desliné à perpétuer la mémoire du sacre de Charlemagne , cérémonie exécutée parle saint avec tout l’appareil convenable à un si grand empereur.

Je me dirigeai ensuite vers l’emplacement qui supportait dans des temps antérieurs un de ces beaux édifices dont Rome est si prodigue. Je veux parler de l’amphithéâtre castrense qui fait maintenant partie des murailles d’Aurélien, réparées par Honorius. De la porte de Naples on aperçoit amerveille tout l’extérieur de cet amphithéâtre ; et en se plaçant dans un jardin situé à droite de l’église Sainte-Croix à Jérusalem , on peut en découvrir l’intérieur. L’amphithéâtre castrense

était réservé aux soldats qui s’y exerçaient à des luttes contre les bêtes féroces. « Serait- ce là que les légions romaines auraient appris à vaincre?)' se demande un voyageur en décrivant d’une manière générale les cirques et les amphithéâtres. Nous croyons pouvoir répondre affirmativement à cette question. Le peuple de Rome fut toujours avide de jeux sanglans. Il n’est pas difficile de trouver dans l’histoire pourquoi il se montra primitivement cruel et farouche. La formation des premiers habitans, ramas de brigands et de meurtriers; la nécessité de se défendre contre une multitude de voisins jaloux de la présence des sujets de Romulus , les rendirent belliqueux et impitoyables : n’espérant point de grâces, ils n’en accordaient pas. La religion se ressentit de cette disposition des esprits. On adora plutôt Mars que Minerve ; encore cette dernière ne représenlail-elle point alors la bienveillance ni la modération , mais la prudence sous les traits d’une guerrière.

Il n’était pas question alors de ce que nous entendons aujourd’hui par charité: celte expression, qui est étrangère à la langue latine, et le sentiment sublime qu’elle est destinée à traduire, ne datent en quelque sorte , dans leur complet développement , que de la naissance du Christ. Quand plus tard, de menacée qu’elle était , Rome devint menaçante, il ne lui fut pas aisé de se purger de cette humeur sanguinaire inhérente aux premiers habitans de la ville éternelle, et transmise presque intacte à leurs fils par une loi de succession que la nature observe presque constamment. De là, sans doute, la persistance des jeux du cirque à une époque déjà avancée, où maîtres du monde, les Romains n’avaient plus qu’à se montrer généreux comme on

C I VITA-VECCHI A, etc.

1 est ordinairement quand on n’a plus à redouter les vaincus.

La Porte Majeure « Porta Maggiore » , voisine de l’amphithéâtre castrense, s'appelait anciennement Porta Prœnestiria , parce qu’elle conduisait à Préneste. Son nom moderne est dû au voisinage de l’église de Sainte-Marie-Majeure, dont nous aurons bientôt occasion de parler. La Porta Maggiore est une des arcades du magnifique aqueduc de Claude. Plusieurs fois déjà nous avons parlé de ces interminables monumens , poursuivant à pas de géant leur course irrégulière au travers du désert. Je ne connais rien en vérité de plus imposant que les aquéducs de Rome; par l’estréme simplicité et la grandeur de leur plan , ils réveillent L idée de limmensité, et d’un pouvoir sans bornes à qui rien ne coûte. On le voit clairement, l’utilité a été le seul but que se sont proposé les fondateurs de ces édifices , sans égard à la beauté, et cependant rien de plus beau. Ces rivières, suspendues dans les airs, n’ont cessé pendant vingt siècles de verser leurs flots d’une onde pure dans les rues et dans les places publiques de Rome , lorsqu’elle était maîtresse des nations, et lorsqu’elle devint leur proie. Elles désaltérèrent Attila et Genséric , comme elles avaient désaltéré Brutus et César, comme aujourd’hui elles désaltèrent des mendians et des papes. Lorsque, pendant la désolation du moyen-âge, Rome avait presque cessé d’exister, huit de ces aquéducs tombèrent en ruines ; mais il en reste encore trois, capables d’alimenter les nombreuses et magnifiques fontaines de Rome moderne ; ce qui donne une idée de l’abondance des eaux d’autrefois, lorsque, suivant la belle et noble expression de M. de Châteaubriand , elles étaient ame- R.

nées au peuple -roi sur des arcs de triomphe !

La belle ruine, mélée de végétation, ap pelée Miner va medica, Minerve médicale , à cause de la célèbre Minerve au serpent que l’on y a trouvée, n’est point le théâtre anatomique imaginé par quelques antiquaires. Peut-être n’était-ce qu’un pavillon des jardins de Licinius , situés de ce côté. Cette construction du siècle de Dioclétien a perdu sa voûte qui s est écroulée en 1828, ainsi que l’échafaud placé pour la soutenir, et elle n’est même aujourd hui qu’une ruine de ruine , prête à succomber. On découvre que l’édifice avait un péristyle, dix fenêtres et neuf niches dont on a trouvé les statues. Ces décombres curieux et pittoresques ont servi long-temps de dépôt de fumier.

J’ai été fort étonné de trouver près du temple de Minerva Medica deux restes d’antiquité dont personne, excepté le doyen des voyageurs en Italie , le consciencieux Lalande, n’a tenu comnte.

Dans la même vigne, dit-il , où est le temple de Minerva Medica, sont deux restes de tombeaux : le premier est celui de la famille Aruntia , c’est un colombarium composé de deux petites chambres , l’une qui n’a d’autre décoration que de petits frontons qui couvrent des niches où sont les urnes cinéraires , l’autre chambre est ornée d’un côté de colonnes doriques engagées dans le mur; il y a dans la voûte des arabesques et des compartimens où sont de petits tableaux en stuc ; les arabesques sont très-jolies et les figures fort élégantes, mais un peu trop élancées. Le second tombeau ou colombarium n’a qu’une chambre , remplie dans tout son pourtour de niches avec des urnes, il y a de distance en

distance des inscriptions. Les ornemens de 3a voûte étaient peints et ne se distinguent plus.

Un monument plus curieux réclama bientôt mon attention : je veux parler de la basilique de Saint-Laurent, fondée , dit -on, par Constantin, vers l’an 33o , dans une propriété (le Fundus veranus) de Cyriaque, dame romaine. On prétend aussi que l’emplacement de Saint-Laurent était occupé par un temple dédié à Neptune, dont on trouve encore de beaux débris.

Cellebasilique fut successiveme t restaurée par plusieurs pontifes, et principalement par Adrien icr, qui ajouta, l’année 772 , la grande salle située à l’oc ident. Honorius fit bâtir le portique en 1216. Adrien couronna dans celte église Pierre de Cour! enay, comte d’Auxerre, empereur latin de Constantinople, lorsqu’il passa par Rome, en allant prendre possession de l’empire.

Ce prince, appelé au trône d’Orient par les barons croisés qui ne tenaient guère que Constantinople et se sentaient pressés de toute part, ne put réunir que cinq mille hommes d’infanterie etdecavalerie quoiqu’il eût vendu ou engagé tous ses apanages. N’osant avec cette faible armée s’ouvrir un passage à travers la Bulgarie, il s’adressa aux Vénitiens pour faire le trajet par mer sur les vaisseaux de la république. Mais avant tout il voulut recevoir de la main du pape la couronne impériale. Le pontife opposa quelques difficultés, il craignit de porter atteinte aux droits du patriarche de Constantinople, et trouvait peu convenable de couronner en Occident un empereur d’Orient : il craignait plus encore que cette cérémonie ne fournît par la suite aux empereurs de Constantinople un prétexte pour étendre leurs prétentions sur la ville de Rome et l’empire

d’Oceident. Un expédient fut imaginé pour vaincre ses scrupules ; l’empereur Pierre et Yolande sa femme furent couronnés le 9 avril 1217, non pas dans la basilique de Saint-Pierre parce qu elle était dans l’intérieur de Rome, mais dans celle de Saint-Laurent hors des murs.

En 1647, cette église fut réduite dans l’état où elle se trouve aujourd’hui. Le portique est soutenu par six colonnes antiques d’ordre ionique ; ces colonnes, ainsi que celles de la grande nef, ne son t pas du même diamètre , et les chapiteaux ne leur appartiennent point (PI. 140). Les peintures du portique sont du temps d Honorius ni , et représentent plusieurs sujets relatifs à l’histoire de ce pape, de saint Laurent et de saint Etienne.

L intérieur de l’église offre trois nefs. On voit d’abord, à côté de la porte principale, un sarcophage antique, orné d’un bas -relief représentant un mariage romain, qui sert maintenant de tombeau au cardinal Fieschi. Dans la nef du milieu sont deux tribunes ou ambons en marbre, qui servaient à chanter les évangiles et les épîtres. La tribune est la basilique, rebâtie vers l’an 578 par Pelage n : elle est décorée de douze superbes colonnes de marbre violet, cannelées , dont la plus grande partie se trouve enfouie sous terre ; les chapiteaux corinthiens sont fort beaux ; ces colonnes soutiennent un entablement composé de diverses pièces, dont quelques-unes sont fort bien travaillées ; on les a tirées de differens endroits. Au-dessus de cet entablement régnent douze autres colonnes plus petites; les deux du fond de la tribune sont de porphyre vert. Le maîire-nutel est isolé, et orné de quatre colonnes de porphyre rouge, qui soutiennent un baldaquin de marbre. Souscetautel,

CIV1TA-YECCHIA, etc.

une chapelle , appelée la confession de Saint-Laurent, renferme le corps de ce bienheureux , et celui de saint Étienne, proto- martyr. Enfin une chapelle souterraine qui communique au cimetière de Sainte-Cyriaque, complète 1 ensemble du monument que nous décrivons.

Les catacombes de Saint Laurent sont au nombre des plus curieuses de Rome; la planche i4o en donne une fidèle représentation : nous éviterons de les décrire ayant déjà eu plusieurs fois loccasion de parler de ce genre de sépulture dans le cours de cet ouvrage.

Prudence , dans une hymne fort longue, mais parsemée de grandes beautés littéraires, a retracé le martyre de saint Étienne. Vida a traité le même sujet avec la dévotion d’un évêque et lenthousiasme d'un poëte. Je ne puis me refuser le plaisir de traduire un passage de Prudence , qui m’a toujours plu par le ton de tristesse qui y règne et les allusions harmonieuses à l’aspect de Rome. L’auteur suppose que le saint, voyant approcher sa mort^ s’arrête sur les hords du Tibre, et dirige avec mélancolie ses regards vers l’Espagne, sa terre natale.

« Un jour il s’arrêta sur les rives du Tibre, cher à son cœur; il regardait les plages lointaines et l’immensité des mers , l’œil dirigé vers les lieux où le soleil se couche. Non, désormais, dit-il, je ne te reverrai plus, Espagne si riche en contrées fertiles! Je ne vous reverrai plus, ô fleuve de ma patrie, ni vous, parens aimés, qui peut-être nourrissez, mais vainement, lespoir de mon retour! Et toi, ô Tibre, adieu!

Collines du Latium , adieu ! Adieu à vous, tombes des héros que j’ai longtemps honorés ! T erre sacrée de deuil , adieu ! »

Je n’eus garde d’oublier dans mes excursions les catacombes de Sainl- Cosimo (PL 142), et la tour vulgairement appelée Torre diNero (PI. 1 4 1 )• Je ne ni arrêterai pas aux premières, parce que j’ai longuement parlé des catacombes en général, à l’occasion de l’église Saint-Sébastien. Quant à la Tour de Néron, on la fait voir dans la cour du monastère attaché à l’église de Sainte-Catherine de Sienne. Celte église a été érigée vers l’année 1 563 sur les dessins de Jean Baptiste Soria , et décorée de pilastres en marbre et de peintures fort élégantes. La Tour de Néron porte aussi le nom de Tour des Milices ; on en attribue l’érection à Pandulphe de Suburra, sénateur de Rome, vers l’année 1210. Ainsi tous les contes qu’on fait sur elle , comme si elle avait été érigée par Auguste ou par Trajan , sont des inventions modernes; on ne saurait ajouter plus de créance à la tradition qui rapporte que, du haut de cette tour, Néron contempla l’incendie de Rome, chantant des vers d’Homère sur la destinée de Troie.

Cet incendie a valu à Néron , comme on le sait, les épithètes les plus odieuses, et ce n’est pas un des actes de son administration qui ait le moins concouru à lui faire à tout jamais appli-.

quer les noms de tyran et de bourreau, grâces aux persécutions contre les chrétiens qui suivirent la ruine de trois des plus beaux quartiers de Rome antique. Cependant, aux yeux de celui qui cherche dans les faits relatés par l’histoire un but lointain, une pensée générale, que la passion du moment empêche souvent les contemporains d’apercevoir, il n’y a pas dans l incendie de Rome sous Néron un litre suffisant pour flétrir la mémoire de cet empereur. En effet , qu’on se rappelle

L1TALIE.

ce que nous avons dit de la construction primitive des maisons romaines, de leur exiguité et de leur rapprochement, de la malpropreté des rues, de la difficulté de faire écouler les eaux qui les encombraient; certes, on reconnaîtra que vouloir substituer à ces monumens imparfaits, où vivait entassée une population chaque jour plus nombreuse-, desbâtimens spacieux et commodes , ornés même de toutes les ressources de l’architecture et des arts, était une pensée utile et philanthropique. Le moyen employé par Néron pour opérer ce changement avantageux était violent : nous en convenons sans peine, et nous sommes loin de le préconiser; mais il faut tenir compte du caractère décidé , fougueux de l’empereur; il faut tenir compte aussi de l’attachement des peuples pour ce qui existe, de leur éloignement pour des innovations même utiles , mais trop rapides; il faut enfin convenir que si l’on eût abandonné au temps seul le soin d’amener ces améliorations à Rome, des siècles se seraient écoulés pour produire complète , sans secousse , sans brusquerie, l’œuvre que Néron commença , et finit en moins de trois ans. Sans le grand incendie qui dévora une bonne partie de Londres en 1666, peutêtre verrions-nous encore aujourd’hui les maisons de bois lourdes et grossières qui l’encombraient avant cette époque, car la progression des temps n’eut pas été capable d’accomplir en moins de deux siècles cette métamorphose merveilleuse d’une cité antique et mal bâtie, en une ville élégante, commode, pleine de comfort et de fashion.

La planche 1 43 représente une vue intérieure du palais des Genci , ouvrage de Jules Romain; c’est là que vécut cette célèbre Béatrice qui porta sur l’échafaud la plus belle tête de l’Italie.

Le drame a trop popularisé récemment les malheurs de cette illustre maison pour que nous entrions dans les détails de la catastrophe qui termine l’histoire des Cenci, que le savant Venuti regarde comme les descendans de la famille romaine Cintia. Ce palais réunit dans son imposante architecture la noblesse du goût florentin et l’élégance des beaux édifices de la renaissance italienne. Nous devons ce dessin à la main habile de M. Granet.

Non loin du palais des Cenci existe un quartier, sale, étroit, infect, voisin du Tibre, et qui cependant n’est point du tout malsain, tandis que la mal’aria règne dans les parties diverses de Rome, et au sein des plus beaux quartiers.

Cet endroit est triste et présente une multitude d’hommes confinés dans des boutiques , entassés les uns sur les autres, et renfermés dans l’étroite enceinte qu’ils occupent, par des grilles et des chaînes à l’aide desquelles on les emprisonne quand la nuit est venue. Quels sont leshabitans de ce singulier asile? Quel nom portent ces parias ? ce sont des juifs , et leur quartier se nomme le Ghetto.

Les juifs forment à Rome une population de quatre mille âmes à peu près. On a calculé que si le reste de la ville était, à proportion, aussi peuplé que le Ghetto , elle ne contiendrait pas moins de cinq cent mille hahitans.

Autrefois les juifs occupaient le Janicule. On les en a chassés pour les reléguer dans leur quartier actuel. L’usage barbare de les clore le soir, si opposé à l’esprit charitable du christianisme, ne remonte pas au delà du pontificat de Paul iv, vers le milieu du seizième siècle. Ce pape leur avait impiosé la nécessité de porter par devant le morceau d’étoffe jaune , appelé lo sciant anno , qui les distingua long-

GIYITA-VECCHIA, etc.

temns dans 1 état romain. A la mort de Paul iv, un juif couvrit du même sciamanno la tête de la statue brisée de ce pontife.

Dès le temps de Martial, les juifs étaient au Janicule , et s’il faut en croire ce poêle, ils se trouvaient tout aussi mal qu ils le sont au Ghetto : ils échangeaient des allumettes contre des verres cassés.

Il est probable que cette fraction du peuple juif est la postérité des prisonniers qui vinrent orner le triomphe de leur impitoyable vainqueur. Sous ce rapport, le Ghetto n'est par la ruine de Rome la moins digne d’attention.

Il forme une espèce de commune, dite Universita, dont les recteurs ont titre de Cacatn. Une somme de sept mille écus, dépense supportée par les cent neuf familles de marchands les plusàleur aise, est consacrée aux frais du culte , des écoles, des médecins , et surtout à secourir les pauvres, afin de pratiquer le précepte du Deutéronome, qui interdit la mendicité : et mendiais non erit inter vos , et parmi vous il n’y aura pas de mendiant.

Je sortis du Ghetto, me dirigeant, par des rues sales et tortueuses, vers le Campo vaccino, lorsque je reconnus au pied du Capitole, près du palais Caffarelli , la maison de Michel-Ange.

( PI. i44- ) Michel-Ange ! quel homme a jamais su comme lui manier la plume , le ciseau , le compas de l’architecte , les pinceaux du peintre ou l’épée du guerrier! C’est de lui qu’on peut dire véritablement qu’il a été la grande et importante lumière du monde artistique , lui dont le puissant génie concevait, exécutait en même temps le Moïse, le Jugement dernier, le Dôme aérien de Saint-Pierre, et dictait des poèmes où se refiettait la rude énergie de son âme. Quelques-unes R.

des maximes de Michel-Ange nous ont été conservées par Yasari ; ce n’est pas ce qui nous reste de moins précieux de ce grand artiste, dont les muses entourèrent le berceau. Le Yasari ne fut pas le seul des disciples de Michel-Ange qui publia les mémoires de l’illustre maître. Ascanio Condivi de Ripatransone imprima, en 1 5 5 8 , c’està-dire dix ans avant la mort cle Buonarotti , une histoire qui nous apprend que , né à Florence vingt- trois ans après Léonard de Vinci, Michel-Ange avait comme ce de rnier un esprit supérieur, et ces saillies heureuses que l’on peut comparer à celles des anciens peintres grecs dont on lit les célèbres réparties dans le Dati. Il fut même plus qu’aucun d’eux orateur brillant et dialecticien habile. Mais il n était point né comme Léonard pour le genre aimable et gracieux ; son génie était plus vaste et d’un caractère plus décidé.

Aussi excelle-t-il dans les trois arts que plusieurs de ses prédécesseurs avaient cultivés à la fois, et il laissa, dans chacun d’eux, des modèles qui auraient suffi pour immortaliser plusieurs artistes, si ses tableaux, ses statues et ses édifices avaient appartenu à trois auteurs dilférens. Il est à peine entré dans la vie, que déjà son maître, Domenico Ghirlandajo, déclare qu’il en sait moins que son élève. Ghirlandajo, ne pouvant supporter la supériorité que son propre frère Benedetto avait sur lui en peinture, envoya celui-ci en France , et , ne redoutant pas moins le brillant génie de Michel- Ange, le dirigea vers la sculpture. Ce fut alors que Laurent le magnifique , voulant faire refleurir dans sa patrie cct art négligé depuis trop long-temps, rassembla dans scs jardins de Saint- Marc un grand nombre de statues an-

tiques. Ce prince demanda au Ghirlandajo un jeune homme qu’il crût capable de devenir bon statuaire : Prenez Michel-Ange , lui dit celui-ci, croyezmoi, il y a dans ce jeune homme tout un avenir de génie et de gloire. Laurent fit donc à Michel-Ange des propositions qu’il accepta, et cela contre le vœu de son père Louis, auquel la sculpture paraissait peu digne de sa noblesse. Grande erreur assurément d’un père qui méconnaît la destinée de son fils, erreur dont l’histoire nous offre de nombreux exemples. Presque toujours, en effet, les hommes de génie sont restés incompris au début de leur carrière; mais, comme une plante vivace, ils puisent, dans les obstacles qui les environnent, une force et une vigueur qui leur fait braver toutes les difficultés , et montrer enfin radieuses leurs nobles têtes à la face du ciel.

Cependant Louis n’eut point à regretter le choix que l’on avait fait de son fils. Laurent, satisfait au delà de ses espérances, reçut Michel -Ange dans son palais , non pas comme un homme dont il payait les travaux , mais comme un membre de sa famille. Il l’admettait à sa table parmi sesenfans, avec le Poliziano et tous les autres savans qui étaient en faveur à cette cour somptueuse.

Pendant les quatre années qu’il y passa, il orna son esprit de tous les genres de culture, et fit surtout une étude particulière de la poésie. Le Vasari rappqrte qu’il avait un goût passionné pour le Dante , ce chantre divin des doctrines mystérieuses, qui plane à une si grande distance au-dessus des hommes ordinaires. Telle fut sa prédilection pourcepoëte, qu’il représenta plusieurs de ses fictions dessinées dans un livre manuscrit perdu ! hélas,

pour les arts! Il voulut aussi contribuer à honorer la mémoire de l’auteur de la Divine comédie par un tombeau magnifique ; circonstance dont on trouve la preuve dans une requête adressée àLéonx. L’académie, appelée Médicea, y réclame les restes du Dante , et parmi les noms des souscri pteurs on distingue celui de Michel-An<re.

Le favori de Laurent se livra aussi avec ardeur à l’étude de l’anatomie, à laquelle, dit -on, il consacra douze années, quoique sa santé en souffrît beaucoup. Cette science influa sur le caractère de son talent et prépara l’immensité de sa gloire. Il projetait, dit le Condivi , « d’écrire un traité sur tous les mouvemens humains, et sur tous les effets extérieurs des os avec une théorie ingénieuse qu’une longue expérience lui avait fait trouver. »

Cette étude importante lui fit acquérir ce style auquel il doit le surnom de Dante des beaux arts. Ainsi que le grand poëte, qui de tous les sujets choisit le plus difficile, et sut trouver dans cette matière abstraite les beautés qui lui ont mérité les épithètes de grand et de profond, Michel -Ange chercha ce qu’il y avait de plus épineux, de plus difficile dans le dessin , et se montra également profond et habile dans la manière dont il l’exécuta. L’homme, tel qu’il 1 introduit dans ses tableaux, aies formes que Zeuxis choisit, et imita toujours, au rapport de Quintilien. Comme le peintre grec, il est nerveux et robuste ; ses raccourcis, ses attitudes, sont toujours les plus difficiles ; ses expressions sont pleines de noblesse et de vivacité. Quant au Dante, en voulant affronter les plus grandes difficultés de la rime et du langage, il s’est quelquefois tellement écarté de la véritable roule, que l’on ne peut pas toujours le proposer pour

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