CIVI.TA-VECCHIA, etc
exem pie ; Michel-Ange , au contraire , dans chacun de ses dessins, dans chacune de ses esquisses aussi bien que dans ses plus grands ouvrages, sera toujours regardé comme le modèle le plus parfait dont on puisse recommander limitation. Si, dans les productions du poëte, on aperçoit souvent le travail, dans celles du peintre tout paraît facile et naturel. 11 se plaisait à dire que I on devait toujours avoir le compas dans l’œil; expression qu’il rendit populaire et qu’il avait probablement puisée dans Diodore de Sicile, qui, en parlant des Egyptiens , dit qu’ils avaient les mesures dans les mains, tandis que les Grecs les avaient dans les jeux. Cet éloge pourrait s’appliquer avec justice à Michel-Ange; car il se montrait pour ainsi dire infaillible dans toutes les parties du dessin soit qu’il se servît de la plume, ou du crayon , ou même du charbon , pour un simple amusement. A propos de charbon, tout le monde connaît la superbe tête colossale qu’il a dessinée , avec cette matière, au palais Corsini ; ce n’est point, comme quelques-uns l’ont avancé, une prétendue leçon qu il aurait voulu donner à Raphaël sur la petitesse de ses têtes, mais il fit cette tête en attendant son élève Daniel., et pour prévenir qu’il était venu : c était sa carte de visite.
LeBuonarotti a été appelé Ange par l Arioste, qui, en faisant allusion à son nom, lui donne des louanges égales et pour la sculpture et pour l’art de peindre.
Quelche a par sculpe è colora . .
Mais on préfère généralement son ciseau à son pinceau ; à la vérité il exerça le premier avec plus d’application et plus de succès encore que le second. On n'a point une idée juste de la sculp-
ture moderne quand on n’a point vu son Christ à la Minerve, sa Piété à Saint- Pierre-en-Yatiran , les statues que Fl orence possède dans Saint-Laurent et dans le palais du prince, mais surtout ce Moïse dont nous avons déjà parlé. On ne se hisse pas de regarder cettemajestueuse tête, et cen’est point tant la beauté matérielle qui est admirée, que la grandeur morale. Michel- Ange dédaignait de faire de la perfection physique un moyen du beau idéal ; son Moïse aurait pu être bossu, borgne et boiteux , que le caractère en aurait toujours été beau et terrible. Une longue barbe flotte sur sa poitrine; scs membres indiquent une force plus qu’humaine. On critique dans la tête une inobservance des règles du d ssin ; mais cette disproportion est méditée.
La tête d’un homme de grande taille est rarement plus grande que celle d’un petit homme, jamais en proportion, et ce fait nous fournit, sans le savoir, la règle par laquelle nous mesurons de loin un inconnu qui s’avance. Chacun peut dessiner sur son ongle la figure d’un géant, à qui, sans trop s’expliquer pourquoi , tout le monde supposera une taille de sept pieds, parce qu’il mesure huit têtes en hauteur. Michel- Ange a fait de ce secret de l’art un usage continuel et légitime.
II n’est pas possible de citer un grand nombre de dessins de la main de Michel-Ange qui ne peignit que très-peu.
La plus grande partie de ses composition, ainsi que nous l’apprenons du Vasari , ne furent qu’esquissées; et c’est pour cette raison que si quelque possesseur de collections peut se vanter d’avoir de ses dessins, très-peu sont en état de produire de ses peintures.
On cite comme un chef-d’œuvre de conception le carton de la guerre de Pise , préparé pour concourir avec le
L/l TA LIE.
Vinci dans la salle du palais public à Florence, morceau perdu pour les arts et dont les beaux fragmens, gravés par Marc-Antoine, donnent lu plus haute idée.
Suivrons-nous Michel -Ange « qui plane, ainsi qu'un aigle, au-dessus de tous les autres, » dans la série de ses merveilleuses compositions ? Nous ne saurions faire un pas dans Rome sans rencontrer partout, pour ainsi dire, des traces du génie de cet artiste.
Ici est l’immortelle coupole de Saint- Pierre, que Michel-Ange seul pouvait exécuter. A l’aspect de cette création on ressent une noble fierté dè la puissance de l’homme, et la reconnaissance se mâle à l'admiration pour celui qui sut l’élever. Là se trouve la sublime fresque de la chapelle Sixfine , le Jugement dernier , que le temps, l'humidité , la négligence des conservateurs , l’explosion de la poudrière du chât eau Saint-Ange, en 1 787, ont failli détruire, après qu’il avait échappé, à la barbarie de Paul iv, dont la scrupuleuse ignorance voyait des nudités où il ne devait voir que du génie. La réponse de Michel- Ange à celui qui lui annonçait la résolution du pape fut sévère : « Dites au pape que cela est peu de chose et se peut facilement corriger ; il est d’autres abus : qu’il réforme donc le monde, lui, et moi je réformerai mes peintures. » Le Capitole, son escalier et le palais des Conservateurs ; l’église de Saint-Pierre in Vincoü; l’église de Saint-Laurent, iont Michel -Ange voulait faire un iemple tel que les Grecs et les Romains n’en eurent jamais ; tous ces monumens , et bien d’autres que j’aurais peine à nommer, tant ils sont nombreux, portent écrit, en lettres éternelles, le cachet du talent si fertile de Michel- Ange.
Plus tard, quand nous sortirons de Rome, nous reviendrons encore sur le compte de cet artiste, qui a semé en quelque sorte son génie dans l’Italie tout entière. Quoi de plus occupé que sa longue existence ! il vécut quatrevingts ans. Pourtant, même à une époque avancée dans cette carrière, dont la durée est étonnante pour un artiste, il donna des preuves du plus jeune talent. Si les grandes âmes, suivant l’expression de Chateaubriand, ressemblent aux grands fleuves, parce qu’elles sont sujettes à dévaster leurs bords , Buonarotti fit exception à cette règle , et le feu sacré qui l’animait sut se maintenir long - temps brillant au milieu de son enveloppe fragile, qu’un buste en bronze, fait par Michel- Ange lui-même , voit perpétuer à jamais dans le Capitole. J’ai contemplé le cénotaphe consacré au grand artiste , objet de ma vive admiration. Ses funérailles avaient été célébrées aux Saints-Apôtres , où il aurait dû reposer d’après l’ordre du pape, en attendant le monument qu’il voulait lui ériger à Saint-Pierre, si Corne de Mécîicis n’avait fait, pendant la nuit, enlever et rendre à sa jalouse patrie l’illustre cadavre florentin.
En sortant de la maison de Michel- Ange, je me fis conduire à celle de Salvalor Rosa , située dans la via Gregoriana : c’est un monument du temps des Boromini et des Bernin, et loutà-fait empreint des caractères de ridicule et de baroque que l’on reproche à cette école. Cette maison est aujourd’hui transformée en îoeanda, tenue par deux demoiselles Rosa qui , m’a-t-on assuré, descendent du célèbre artiste dont nous allons esquisser la biographie.
C’est un grand et bel honneur pour l’école napolitaine de pouvoir compter
ROME
au nombre de ses peintres Salvator Rosa, sénie varié , abondant, singulier par-dessus les autres ; tout ce que la peinture a de ressources ne put suffire à son talent , il voulut encore se lancer dans l’arène de la poésie , où il cueillit des palmes non moins brillantes.
L Arenella, village des plus rians aux environs de Naples , était la demeure de la pauvre famille où naquit Salvator Rosa, le 20 juin 1611. Dès son enfance il montra un goût prononcé pour la peinture, et lorsque plus tard il fut placé près des pères de Saint-Thomas, l'art de peindre seul occupait tous ses instans : la toile, le papier ne lui suffisait pas; les murs étaient charbonnés des caprices du plus joli goût par cette main enfantine. Le Greco, son oncle maternel , peintre médiocre, entreprit de lui enseigner les premiers principes de l’art. Mais Salvator, qui était. doué de l’esprit le plus sagace, s’aperçut bientôt du peu de profit qu’il retirait des enseignemens de son oncle; il se mit donc hardiment à consulter la nature comme son seul maître.
Il avait dix-sept ans à peine , lorsque la mort de son père chargea sa jeunesse de tout le poids dune famille nombreuse: poids que, pour tout autre , la jeunesse eût rendu insupportable, mais qui n’abattit pas cette âme courageuse. C’est alors qu’il entra dans l’école de l’Espagnolet et de Daniel Fracazani , peintres de batailles. Ses ouvrages, quoique dirigés par de si brillans maîtres, étaient toujours empreints d uo caractère d’originalité spéciale, et ne ressemblaient ni à ceux de Ribeira, ni à ceux de Daniel. Souvent égal au premier, supérieur au second, il resta toujours lui-même. Cependant l’école des Carraches , cette brillante réunion du Dominiquin , du Guide, de R.
l’Albane, du Guerchin, du Poussin, de \ouet, de Claude Lorrain et de Pietre de Cortone, appelait à elle toute l’admiration eL toutes les commandes ; et c’était pour Salvator Rosa un nouvel et puissant obstacle à sa fortune et à son nom.
Son génie était certes des plus brillans ; mais comment, au milieu de tant d’astres de la peinture, attirer les regards du public , dont l’admiration était tout absorbée par les travaux des peintres que nous venons de nommer ? La fortune, qui jusqu’alors s’était montrée contraire à notre artiste , lui ouvrit cependant une route qui n’avait pas encore été parcourue par ses compétiteurs , route qui conduisit aussi notre peintre à la célébrité. Salvator Rosa était doué d un esprit fin , vif; il était éloquent, et personne mieux que lui n’était pourvu de cette disposition à saisir l’à-propos et à tourner un impromptu. Le carnaval de Rome lui fournit l’occasion de déployer ce genre de talent. Sous le masque burlesque de Covieîlo, personnage de caractère , et sous le nom de Formica , il allait distribuant ça et là des recettes pour toutes sortes de maladies , avec une grâce infinie et une raillerie des plus agréables ; il faisait la satire des vices et des défauts dont le siècle n’était malheureusement que trop affecté. 11 savait assaisonner les amertumes de ses critiques , des plaisanteries les plus risibles et les moins attendues. Aussi le charlatan Formica devint-il le sujet des conversations générales ; chacun désira le posséder. Piorne , suivant l’expression d un de ses biographes, « lui courait à la piste » ; et ce peuple si satirique , si malin, avoua qu’il avait trouvé dans le Napolitain Salvator un maître en finesse. Quelques jours de mascarade
firent donc plus pour la célébrité de cet artiste que n’avaient fait tant d’années passées au milieu du travail de l’atelier.
Courageux et fin, Salvatoi reconnut tout de suite la fortune à ce premier sourire, et il se livra entièrement au monde qui l’appelait. Quelques comédies qu’il composa , et dans lesquelles il remplissait le rôle de Formica, rassemblèrent et divertirent l’élite de la société de Rome. Dans ses compositions, il eut le courage d’attaquer le Bernin , dont la puissance surpassait celle de tout autre artiste qui eût vécu jusqu’alors, ce Bernin, le tyran des arts. De ce moment Salvator sortit de l’obscurité dans laquelle il avait vécu, et commença à voir son atelier et sa maison peuplés de gens qui venaient porter le tribut de leur admiration à celui qui savait à la fois être poëte, peintre et musicien. La rapidité de son pinceau satisfaisait à merveille au désir toujours croissant de posséder ses ouvrages. Ses tableaux , exécutés avec verve, demandés avec ardeur, étaient payés avec magnificence.
De pauvre et inconnu , Salvator devint bientôt célèbre et riche : il s’abandonna alors aux plaisirs que la fortune lui permettait de rechercher, comme celui qui , après un long jeûne , se trouve admis à une table richement garnie des mets les plus délicats. Il voulut faire pompe de ses biens dans Naples , où il avait vécu si pauvre et si abandonné. Il était âcré de trente- un ans lorsqu’il revint chez lui ; alors Masaniello était maître. Trop bouillant pour rester simple observateur de ces catastrophes, Salvator fut associé par Falcon , son ancien maître , à cette terrible compagnie qui mérita , par ses faits , le nom de compagnie de la mort; mais bientôt le calme,
succédant à cet orage passager, Salvator Rosa dut s’enfuir. Il revint à Rome, où sa renommée de peintre le fit généralement rechercher. De nouveaux dégoûts, ses inclinations à la satire, lui firent bientôt dire et faire des choses qui éveillèrent contre lui les attaques de ses rivaux. On prétend que, dans un tableau où il avait représenté la Fortune distribuant aveuglément ses faveurs , il avait eu l’intention d’attaquer les personnages les plus éminens de Rome, et jusqu’au pape iui-même. Alors tous ses ennemis levèrent l’étendard delà persécution, et, non contens de lui avoir fermé l’entrée de l’académie de Saint-Luc, où certes il méritait d’avoir place, ils obtinrent un mandat d’arrêt, auquel l’interposition et les elfot’ts d’amis puissans purent à peine le soustraire.
Cependant, versant tout son fiel dans la satire qui a pour titre : Babilonia, il attaqua d’un fouet sanglant la corruption du temps , et particulièrement celle de Rome. C’est alors qu’il du t aller à Florence chercher protection auprès du cardinal Jean -Charles de Médicis. Recherché comme peintre et comme homme d’esprit , il se vit couronné, à Florence, de l’admiration des Toricelii, Bati-Lippi et Yiviani. 11 fonda une académie, soas le titre des battus , dans laquelle on mêlait, aux plaisanteries les plus bouffonnes, les méditations les plus élevées de la philosophie. 11 eut bientôt occasion de remonter sur la scène ; ce fut cette fois dans le rôle de Pascarello de certaines comédies du cardinal de Médicis. Diver tissemens fort recherchés à la campagne de ce prélat.
Les MafFei de Volterra ayant ac* cueilli Salvator Rosa comme leur hôte pendant son séjour à Florence i lui fournirent l’occasion de composer, dans
ROME. i3q
leur délicieuse villa, ses quatre satires sur la musique, la poésie , la peinture et la pu erre ; sujets que Ion peut considérer comme le résumé de la vie de Sal vator.
Malgré le désir des Florentins , il partit pour Rome , séjour toujours cher aux artistes; mais il n’y trouva que 1 envie prête à se ruer sur lui et à le déchirer. Salvator n’était pas disposé à succomber sans combat; aussi prompt à accepter la polémique qu’à tirer l’épée, il jeta le gant dans l’arène, par sa mordante satire, intitulée l Envie. Les applaudissemens de Rome entière , au milieu de ces lâches persécutions , contribuaient à soutenir son courage; mais ce qui surtout le fortifiait dans cette lutte incessante , c’était son amour pour la peinture. En effet, à cette époque de sa vie, il produisit ses tableaux les plus célèbres. Rome fut le séjour qu’il choisit pour ses dernières années ; il y mourut à l’âge de cinquante- trois ans.
A peu de distance de Sainte-Catherine de Sienne se trouve le plus beau modèle, peut-être, de basilique, Santa-3Iaria-Maggiore (PL i 5 3 ) . Sainte- Marie-Majeure est placée sur le Cispius, sommet du mont Esquilin;on fuit remonter sa fondation à l’an 35a, sous le pontificat de Libère. Elle eut lieu à la suite dune vision que Jean Pat'icius et ce pape eurent dans la même nuit, vision qui fut confirmée le lendemain, 5 août, par une chute miraculeuse de neige. La neige couvrit précisément l’espace que devait occuper l'église ; aussi cet édifice prit-il le titre de Santa-Maria adNives , Sainte- Marie- aux -Neiges , et de Basilique Libérienne. Aujourd'hui on l’appelie Sainte- Marie- Majeure , comme étant la principale des églises dédiées à la \ierge. C’est une des sept basili-
ques de Rome ; elle possède une porte Sainte.
Le pape saint Sixte agrandit ce monument remarquable , et lui donna sa forme actuelle. Plusieurs papes, et surtout Benoit xiv, qui le revêtit de marbres et de stucs dorés, ont pris soin de le restaurer et de l’enrichir. Dans le portique supérieur de la façade on voit trois balcons : celui du milieu sert pour les bénédictions papales. On conserve, sous ce portique, les mosaïques qui ornaient l’ancienne façade; ce sont des ouvrages de Gaddo Gaddi, contemporain de Cimabue ; ils ont été restaurés sous la direction de M. Camuccini. On y entre par quatre portes, sans compter la porte Sainte, murée ordinairement, et qui s’ouvre seulement à l’époque du jubilé, c’est-à-dire tous les vingt-cinq ans, ou à l occasion de Favénemeot d’un pape.
Il n’est peut-être pas hors de propos d indiquer, en passant, que l’ouverture du jubilé paraît être le privilège de Sainte - Marie - Majeure.
Dès la veille de ce jour sacré , le pontife, accompagné de sa cour, du peuple et de son clergé , se rend processionnellement à cette basilique. Arrivé devant la porte Sainte, il frappe trois fois avec un marteau d’or, en prononçant les mots sacramentels aperite portas ; à l’instant la maçonnerie qui fermait la porte s’écroule, et la foule se précipite dans l’église. Cette porte, image sensible du pouvoir spirituel des pontifes, reste ouverte durant tout Je temps des stations ; le dernier jour, on la mure de nouveau jusqu’à la veille du j ubilé suivant. Dans cet intervalle, elle est l’objet d’une dévotion toute particulière. Les bonnes gens y prient, la baisent, en grattent religieusement les parois pour obtenir une sainte poussière dont ils assaison-
nent leur soupe ou leur chocolat.
C’est , disent-ils, une recette excellente pour se garantir des fièvres , du mal caduc et de la mort subite. Autrefois le jubilé n’avait lieu que tous les cent ans ; mais on les a réduits â cinquante, à trente, puis à vingt -cinq. On a même accordé à chaque souverain pontife le droit de signaler son exaltation par ce pardon général. Partout on donne au nouveau pape mille bénédictions, et de son côté Rome profite de ce temps qui lui procure des indulgences, et l'argent de trois cent mille pèlerins.
L’intérieur de Sainte-Marie-Majeure (PI. 1 53 ) est majestueux et noble; il se compose de trois nefs séparées par trente-six colonnes ioniques de marbre blanc, qu’on croit tirées du temple de Junon. En entrant, 011 voit deux tombeaux : le premier, à droite, est celui de Clément ix, les sculptures sont de Guidi Fancelli et Hercule Ferrata; l’autre, qui est de Nicolas iv, a été exécuté par Léonard Sarzano. La magnifique chapelle du Saint-Sacrement, que Sixte v érigea sur les dessins du chevalier Fontana, est revêtue de beaux marbres , et décorée de pilastres corinthiens et de peintures. En entrant je remarquai à droite le tombeau de Sixte v, dont la statue fut sculptée par Jean -Antoine Yalsolde ; vis-à-vis ce monument funèbre est celui de Pie v, son corps repose dans une belle urne de vert antique, ornée de bronze doré.
Au milieu de cette chapelle est l’autel du Saint- Sacrement , décoré d’un magnifique tabernacle supporté par quatre anges de bronze doré. Le maîtreautel de la basilique est isolé. Un riche et magnifique baldaquin le surmonte.
Les mosaïques de la grande arcade , de même que celles de la nef du milieu , représentent divers sujets de l’Ancien
Testament, et quelques traits de la vie de la mère de Dieu.
On me fit voir, dans l’autre nef, la somptueuse chapelle de la Vierge, érigée par Paul v, de la maison de Borghèse, sur les dessins de Flamine Ponzio. Deux tombeaux ont été placés en cet endroit; celui de Paul v et celui de Clément vin , de la maison Aldobrandini. L’autel est décoré de quatre superbes colonnes de jaspe oriental, cannelées et ornées de bases et de chapiteaux de bronze doré, qui soutiennent un entablement dont la frise est d’agathe, ainsi que les piédestaux des colonnes. L’image de la Vierge, que l’on dit faite par saint Luc, est posée sur un fond de lapis - lazuli, entourée de pierres précieuses, et soutenue par quatre anges de bronze doré. Sur l’entablement de cet autel, un beau basrelief représente le miracle de la neige, qui donna lieu à la fondation de cette basilique. Enfin, les peintures des fenêtres, placées au-dessus des deux tombeaux , et celles des voussures au-dessus de ces mêmes croisées, mérilent une attention particulière; elles sont de Guido-Reni.
La veille de Noël, on montre à Sainte- Marie Majeure le berceau du Christ. Ce berceau représente celui de Bethléem, car nous ne pouvons en conscience admettre que ce soit le même, suivant certaines croyances communément adoptées. On le cache dans une urne d’argent, pour qu’une indiscrète curiosité ne puisse l’apercevoir. Quelques brins de paille sont tout ce qu’on en laisse voir , mais la foule des fidèles est dédommagée par l’aspect d’un plat de lentilles , les dernières qui furent servies à la Vierge.
En sortant de la place de Sainte- Marie-Majeure , on voit ( PI. 1 53 ) une colonne en granit d’Egypte, provenant,
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dit-on, de la basilique de Constantin , ou du temple de la Paix. L image de la Vierge la couronne. C’est un monument que Clément vin érigea en i5g5, en mémoire du retour au catholicisme de notre Henri iv de France.
Tous les ans , le jour de Sainte- Luce , 12 janvier , l’ambassadeur de France célébrait l’anniversaire de cette conversion par un superbe festin prodigieusement cher.
Ecoutons le spirituel président De Brosses faire le récit d’un repas donné à cette occasion , et auquel il assista, lors de son voyage à Rome :
x Le duc de Saint-Aignan , voulant s’en dispenser ^ cette année , avait proposé à notre cour d’en employer la dépense à doter des filles dans quelques églises; mais la cour, qui sait que cette méthode est usitée en ce pays-ci , a répondu à l ambassadeur qu'il eût à faire comme de coutume.
» Ce diner n est pas la chose la moins curieuse qui puisse se voir ici.
Vous étions cent cinquante assis des deux côtés d’une même table en fer à cheval , couronnée en volutes par les bouts. Il y avait sept à huit cardinaux, l’Ottoboni, 1 Aquaviva, l’Alente, l’Albani , l’Orsini, le Tencin.... etc.; le Canillac qui voudrait bien être cardinal aussi , des gentilshommes français , les principaux gentilshommes étrangers , un grand nombre de sei-
gneurs romains , surtout ceux affectionnés à la France. Quatre maîtres dhôtel faisaient le service avec leurs suivans , distingués en quadrilles par des rubans cle couleur : chacun avait son entrée par différentes portes du salon. Avant de m’asseoir, je comptai quarante-neuf surtouts ou dormans chargés de cédrats. Le duc de Saint- Aignan me dit, après le dîner, qu’il y en avait pour huit cents livres ; iis for- R.
niaient la ligne pour le fruit à venir, que l’on complète au dessert , par deux lignes de cristaux surbaissés. Un déluge de valetaille inondait le salon ; un maître d’hôtel vint nous prier de ne donner nos couverts et nos assiettes , quand nous en changerions , qu’aux gens de livrée de la maison.
L’avis n’était pas inutile; car ce festin est un vrai pillage de maîtres et de valets , qui se fait avec une scandaleuse indécence. Les potages ne furent pas plutôt desservis qu’une foule de valets étrangers vinrent avec des assiettes nous demander divers mets pour leurs maîtres ; surtout un d’entre eux s’était attaché à moi d’affection comme au plus niais de la troupe. Je lui donnai successivement un dindon, une poularde, un tronçon d’esturgeon , une perdrix , un morceau de chevreuil, des langues, d.u jambon; toujours il revenait à la charge. « Mais, mon ami, lui dis-je, la table est également servie partout , pourquoi votre maître ne mangerait-il pas ce qui se trouve de son côté? il n’a pas l’air d’être dégoûté , car je ne vis jamais personne manger de cette force-là. «Detroye, qui n’était pas éloigné de moi , me dit : Vous êtes bien dupe ; tout ce qu’il vous demande sous le vocable de son maître , c’est pour lui-même. En effet, je m’aperçus que les plus modérés fourraient à l’envi dans leurs poches , enveloppant pour plus de propreté une poularde aux truffes dans une serviette ; car le linge est aussi de bonne prise. Les plus intelligens escamotaient un plat ; on les voyait sortir à la file du salon et emporter chez eux sous le faraiolo : les plus prudens , pour ne pas aller jusque chez eux et ne pas s’éloigner du lieu de la mêlée dans le plus chaud de l’action , avaient des relais sur 1 escalier , tels que femmes
et enfans qui voituraient les vivres dans leurs taudis. On m’assura même, comme uu fait certain , que l’émulation du pillage s’étendait jusqu’aux maîtres, et qu’un gentilhomme italien , qui trouvait un plat à son gré, l’envoyait fort bien chez lui par son laquais. Le diable est qu’ils prennent non-seulement les plais , mais encore ce qui est dedans ; en un mot, je fus indigné de toute cette conduite.
» Quand mon émissaire revint, je ne lui donnai plus que des crèmes; il s’en dégoûta et alla chercher pratique ailleurs.
» Au café, l’ambassadeur me dit qu’il y perdait vingt-cinq à trente pièces de vaisselle d argent par année commune , et souvent de la vaisselle d’emprunt , ce qui le fâchait le plus; il estime qu’indépendamment de cet article, la dépense du festinlui revenait à près de douze mille livres. Je lui demandai pourquoi il souffrait une si mauvaise police, à laquelle il n’était pas bien difficile de mettre ordre. Ah! me répondit -il en riant, c’est une fête publique, il faut que tout le monde s’en ressente, grands et petits. Le plus beau coup de théâtre fut le moment du fruit. Tandis qu’on le servait on entendait tous les pieds trépigner d’impatience. A peine fut-il servi que les bras se jetèrent de tous côtés pardessus nos épaules pour piller ouvertement ; les valets de la maison, et même les pages, à l’imitation d’Esope, qui porte le dîner de son maître, se mirent au plus vite de la partie. Pas un des convives ne goûta du fruit; il fallut se lever et faire place. Il mourut à cette journée une infinité d’agrumi confits ; mais il ne resta pas un des cadavres sur le champ de bataille. »
Presque vis-à-vis le monument qui rappelle la conversion du Béarnais ,
se trouve l’eglise de Saint- Antoine , qu’on croit avoir été bâtie sur les ruines du temple de Diane, ou plutôt de la basil que de Sicininus. Cette église est célèbre par une cérémonie annuelle fort curieuse, dont elle a le privilège : la bénédiction des bêtes.
Le jour delà fête de Saint- Antoine, chevaux et mulets , ornés de tresses , de nœuds et de cocardes de mille couleurs sont conduits à la porte de l’église du saint. Là, du haut d’une estrade, des prêtres se fatiguent, dix heures durant , à secouer l’aspersoir sur ce troupeau qui défile devant eux.
Une maison aurait dix voitures , que toutes se présenteraient au goupillon sacré. L’usage veut aussi que les maîtres paraissent dans les plus belles pour avoir leur part de la bénédiction.
La cérémonie a pour but de préserver de tout accident , pendant l’année , les animaux que l’usage admet à cette fonction singulière. Mais pourquoi les ânes sont-ils exclus de cette pieuse cérémonie? Aurait-on oublié la monture de Balaam , ou le jour des rameaux à Jérusalem?
En quittant Saint-Antoine , et en se dirigeant vers celui des sommets de l’Esquilin , qu’on nommait autrefois Oppius , on trouve l’église de Saint -Martin , dont le pape Symmaque est le fondateur. En cet endroit existai t jadis une église bâtie par Constantin. L’édifice moderne a été restauré et tellement embelli en i65o, et vers la fin du dix-septième siècle, qu’il est devenu un des plus beaux et des plus magnifiques de ce genre.
Les trois nets sont divisées par vingtquatre colonnes antiques de differens marbres, et d’ordre corinlhien.
Je descendis sous le maître-autel par un bel escalier de marbre, et je vis le lieu où l’on conserve les corps
ROME
des papes saint Silvestre et saint Martin.
La montée qui conduit à Saint- Pierre in- 7 incoli rappelle un des plus horribles attentats de l ancienneRome, puisqu'on prétend qu’en cet endroit existait la rue Scélérate , où l’ambitieuse et infâme Tullie fît passer son cbar sur le cadavre du roi son père.
L’église Saint-Pierre-in-Vincoli fut érigée en 442 1 du temps du pape Léon le Grand, parEudoxie , femme de ^ alentinien ni , empereur d’Occident , pour y conserver la chaîne avec laquelle H érode avait fait attacher 1 apôtre saint Pierre dans la prison de Jérusalem. Le pape Adrien fit rebâtir celte église, et Jules n la restaura en 1 5o3 , sous la direction de Baccio Bandinelli. Enfin, en 1 yo5, elle fut disposée telle quelle est encore actuellement.
Quoique le Christ ait dit : Mon royaume n’est pas de ce monde, ses vicaires ont toujours montré la plus vive ambition de laisser après eux des traces de leur passage sur cette terre; les pontifes , même les plus âgés et les plus faibles, ont constamment essayé de perpétuer la mémoire de leur règne par quelque monument qui leur fût personnel. La vie de Jules 11 a été consacrée à un fameux tombeau dans Saint- Pierre-in- Vincoliye\. il fit plus d’avances à Michel-Ange pour l’engager à y travailler, qu’il n’aurait voulu en faire au plus grand souverain de la terre pour en obtenir les avantages politiques les plus imporlans.
C est q u aussi , entre les mains de l'admirable sculpteur, le tombeau de Jules, quoique inachevé, est le plus important résultat de l'art moderne. 11 faut convenir qu il existait une analogie peu commune entre le génie de Michel- Ange et le caractère de Jules n,
qui l’avait si activement employé. L’expression hardie , menaçante, la fierté delà pose du colossal Moïse, ne se rapportent pas moins au fougueux pontife qu’au législateur des Hébreux. « L’ajustement de la figure, quoique traité largement, pourrait être critiqué,» a dit quelqu’un. Ma gré ce reproche, rien n’est plus imposant qu’une telle figure colossale , portant les tables de la loi recueillies au milieu des éclairs de Sinaï, et regardant fièrement Je peuple, dont la résignation lui paraît douteuse et chancelante.
Ce fameux Moïse a inspiré , parmi une multitude d’autres vers, deux beaux sonnets : l’un de Jean-Baptiste Zappi, l’autre d’A’fieri. Nous citerons seulement le meilleur des deux ; malheureusement il n’est pas d’Alfieri, quoique sa grande renommée eût dû promettre le contraire.
Chi è costui che in si grand pietra scolto Siede gigante e le più illustri e conte Opre dell’ arte avanza , e ha vive e pronte Le labbra si che le parole ascolto P
Questi è Mosè ben mel dimoslra il folto Onor del mento, e il doppio raggio in fronte; Questi è Mosè quando scendea dal monte E gran parle del nume avea nel volto.
Tal era allor che le sonanti e vaste Acqueei sospese a se d intorno , è taie Quando il mur cbiuse, en ne fe’ tomba altrui.
Evoi , sue turbe , un rio vitello alzaste.
Alzato aveste imago a questa equale ,
Ch era men fallo l adorar costui.
Quel est-il ce héros qui, semblable à un géant, est sculpté dans ce marbre immense, ouvrage qui surpasse les chefs-d’œuvre les plus célèbres; ses levres sont si animées qu’il me semble l’entendre ?
C est Moïse , c’est lui , je le reconnais à ce menton couvert d une barbe épaisse, à ce double rayon qui le couronne. C’est Moïse tel quïl descendit de la montagne , le visage empreint d’une partie de la divinité
Tel il était alors qu’il suspendit autour de lui les vagues sonores et profondes , tel il était alors que, brisant ces murailles humides , il en fit un tombeau à l’égyptien.
Eh 1 vous, son peuple , qui élevâtes une idole
impie , que n’avez-vous érigé une semblable image? votre crime eût été moins grand d’adorer ce chefd'œuvre.
Les ruinesles plus voisines de la tour de Néron et du Colysée sont celles des Thermes de Titus ; et le même aquéduc fournissait l’eau à ces deux derniers monumens. Un grand nombre des salles des Thermes de Titus, ensevelies sous les ruines des étages supérieurs , furent déblayées sous Léon x. Raphaël en étudia les fresques , et en imita le goût dans les ornemens des plafonds du Vatican. Mais afin que ces lieux souterrains ne devinssent pas des repaires de bngands, on y rejeia les décombres qu’on en avait retirés. Trois cents ans après on pensa à les en débarrasser une seconde fois; mais ce ne fut que sous les Français que ce grand ouvrage fit des progrès , et il y a maintenant trente chambres accessibles , ainsi qu’un grand nombre de corridors qui ne conduisent à rien, et dont l’usage est inexplicable. Beaucoup d’au très pièces n’ont pas encore vu le jour depuis leur première inhumation. On reconnaît quelle n’a eu lieu que depuis l’établissement du christianisme ; car on a trouvé un autel chrétien à l’entrée de l’une d’elles, dont il paraît qu’on avait fait , dans le sixième siècle, une chapelle dédiée à sainte Félicité. Rien n’annonce que ces salles aient été des bains ; (joint de baignoires ni aucun grand réservoir ; ainsi le nom de Thermes semblerait peu applicable à cet édifice. Parmi Je grand nombre de niches à statues, on en montre une que Ion assure avoir été occupée par le Laocoon ; mais la tradition indique aussi une vigne derrière les Thermes , comme ayant été Ipdieu où ce groupe magnifique fut découvert, il y a trois cents ans , ce qui semble peu probable. L’étage supérieur qui existe encore en partie contenait des bibliothèques, des
galeries de tableaux et de statues, et de vastes portiques où les philosophes enseignaient et disputaient; c’était le département des plaisirs intellectuels (ce mot appartient à M. Simond). Au moyen de bougies fixées au bout d’un bâton on montre, sur les voûtes des salles basses , des fresques parfaitement conservées, qui représentent des arabesques et des petites figures gracieuses , presque hors la portée de la vue , puisque la voûte est très-élevée. Ces chambres n’ayant point de fenêtres , n’étaient destinées à être vues qu’à la lueur des lampes.
Le plan général de l’édificene saurait être déterminé à travers le chaos des ruines. On ne voit que des masses informes de briques semblables à des ro- ■ chers , et sans rapport les unes avec les autres : des portions de voûtes prêtes à tomber, mais qui ne tombent point, et à travers certaines ouvertures dans la terre des appartemens qui y sont enfouis.
Le gardien actuel de ces ruines explique tout cela , en disant que les constructions ont été interrompues sans avoir jamais été reprises et achevées.
Entre l’Esquilin et le Viminal, et à quelque distance des Thermes de Titus, était la Suburra, l’un des quartiers les plus fréquentés de l’ancienne Rome. César avait sa demeure en cet endroit . alors que, se livrant à tous les excès, il n’aspirait pas encore à l’empire de Rome et du monde entier.
Ses voisins étaient beaucoup de marchands , d’escrocs et de jeunes gens amis des plaisirs faciles et honteux.
A l’extrémité supérieure de la Suburra, qu’on peut regarder comme une vallée, s’élevait le Tigillum Sororicum, pourvu d’un autel expiatoire. Le peuple avait absous Horace du meurtre de
ROME
sa sœur, en faveur de sa victoire sur les Curiaces; mais le brutal vainqueur fut oblige de passer sous le Tigillum , sous elte poutre d ignominie qni figurait un joug, et de reconnaître ainsi le pouvoir des lois, alors même qu’on les violait pour lui seul.
« Cette histoire des Horaces n’est peut-être qu’un conte qui flattait l’amour-propre des Romains; il est tout naturel qu’ils l’aient embelli de ce qui pouvait le rendre plus intéressant. Cependant, pourquoi ce combat de trois contre trois n aurait-il pas été possible à Rome? Les Bretons ont bien leur fameux récit des trente champions. Néanmoins , j’aimerais mieux trouver la dernière pierre de cet autel d’expi; tion , dont l idée était éminemment morale , que celle de lare ignoble de Galien qu’on voit encore au sommet de la Suburra moderne. A la pierre seraient attachés de glorieux souvenirs, au lieu que l’arc ne rappelle que le règne odieux d’un prince méprisable. »
Une école dédiée à Minerve s’appelait le Forum Palladium. Dans ce lieu les jeunes lilles de Rome étaient exercées aux ouvrages convenables à leur sexe. Les images de diftérens jeux sont sculptées en bas-relief sur une ancienne frise (PL îoq)-
Le temple de Pallas , qui paraît avoir fait partie du Forum de Domiticn, se trouve au coin d’une rue du voisinage.
On admire dans cet édifice deux belles colonnes (PL i54), l’entablement, et une ficure de Pallas encore debout, sculptée en demi-relief et de grandeur naturelle.
A l’entrée des populeuses vallées du Quirinal et de 1 Esquilin , était le Forum Nerva ; il n’en reste qu’un arc, sous lequel passe une rue. Les trois colonnes, cannelées et d’ordre corinthien, qui supportent le clocher de R.
l’église moderne, sont de beaux débris du temple de Nerva (PI. 1 5 4 ) - Le Forum , qui porte le nom de cet em pereur, fut témoin du cruel exemple fait par Alexandre sévère sur un de ses favoris, Yetranius T urinus , qui promettait les grâces du prince pour recevoir des cadeaux , ainsi qu’il s’est pratiqué longtemps à R orne et dansbeaucou p d’autres endroits. 11 le fit périr suffoqué par une fumée de paille et de bois humide , tandis que le crieur public répétait: «Celui qui a vendu de la fumée est puni par la fumée. »
Maintenant s’ollre à nous une colline qui formait l’un des quartiers les plus peuplés de Rome ancienne.
C est i’Esquilin qui tient au Cœlius parle sommet de la vallée Labicana.
Aujourd hui la colline est déserte ; on y distinguait autrefois le temple du Piepos , car une bonne partie des citoyens romains se faisaient enterrer en ce lieu. Nous disons enterrer ; encore cette expression n’esl-elle pas exacte, car souvent la terre ne recouvrait pas les restes qui lui avaient été confiés , ainsi que l’attestent ces vers d Horace, où nous voyons les bêtes féroces se disputer les dépouilles mortelles des babitans.
Post insepulta menrbra different lupi
Et Esquilinæ alites
Epod. üd. y. loi.
Vos cadavres sans sépulture Des yautours et des loups deviendront la pâture.
Trad. de Daru-
Pour changer la destination funéraire de l’Esquilin , et pour purifier lair empesté par la présence de tant de cadavres, Auguste fit don à Mécène d’une grande partie de cette colline. Maître du terrain , le favori de l’empereur opéra promptement une joyeuse métamorphose de ces lieux, si tristes et si lugubres. Des
jardins s’élèvent de tous côtés : partout des fleurs, des arbres, montrant leurs verts ombrages et leurs riches couleurs, semèrent sur les pas de leurs nobles maîtres de la fraîcheur et de doux parfums. On vit même des palais peupler l’Esquilin par les soins actifs de Mécène, et son favori à lui , cet Horace, dont il aimait tant la société, a souvent chanté les merveilles de cette somptueuse demeure. Ecoutez en quels termes le poète invite son illustre patron à se dérober aux charmes des palais de l’Esquilin pour venir visiter sa modeste retraite :
. Fripe te rnoræ ;
Ne semper udum Tibur et Æsulæ Declive contempleris arvum, et Telegoni juga parricidæ.
Fastidiosam desere copiam , et Molem propinquam nubibus ardais :
Omitte mirari beatæ
Fumum et opes strepitumque Komæ.
Cahm. iii, 29.
O mon protecteur, ô Mécène,
Cessez d'admirer ce Talion,
Tibur ses humides campagnes,
Les chants d’Ésule et les montagnes Du parricide Télégon.
Quittez l'ennuyeuse abondance,
Ces palais qui fendent les cieux,
Et fuyez d’une ville immense Tous les plaisirs tumultueux.
Trad. de Daru.
Ainsi l’Esquilin tirait son éclat des jardins de Mécène. Il fout mentionner aussilepalaisde Vespasien, les thermes de Titus et de Gordien , les temples de Junon - Lucine et du Bonheur. ïl ne reste que de tristes débris de tous ces grands édifices. La maison de Mécène était probablement celle de Pompée , dont Antoine s’était emparé après la journée de Pharsale, et qui, sans doute, aussi revint au ministre d’Auguste après la victoire d’Actium j comme la dépouille du vaincu. Là fut leMinervum, académie long-temps célèbre , où d illustres pro-
tecteurs, à l'exemple de l’immortel 'protecteur de Virgile et d Horace, encourageaient le génie par les honneurs et les récompenses. Des célèbres et délicieuses carines, il ne demeure que des ruines éparses dans des vignes.
Une tour carrée v est encore debout.
Ce que les moines n’ont pas envahi de cette jolie colline , est devenu la propriétéde quelques fomillespapales.
La basilique de Sainte-Marie-Majeure a remplacé le temple de Junon-Lucine.
Saint-Eusèbeestsurles ruines dupalais des Gordiens.
G est sur l’Esquiîin qu’était la maison d’Horace , devenue depuis la propriété de Juvénai. Là, on voyait le favori de Mécène offrir jlorïbus et vino genium memoremhrevisœvi: «des fleurs et du vin au génie qui nous rappelle la brièveté de la vie. » — L’ermitase ne pouvait pas être grand , car il est situé sur la croupe même du coteau; mais on sent qu’on devait être bien à l’abri dans ce lieu, et que tout y était commode, quoique petit; du verger, devant la maison, l’œil embrassait un pays immense. Modeste retraite du poëte à qui peu suffit, et jouit de tout ce qui n’est pas à lui ; spatio brevi spem longamreseces : «renferme dans un espace étroit teslongues espérances. »
Mais aussi bien , puisque nous venons de parler de la maison d’Horace, arrêtons-nous quelques instans en cet endroit , pour nous entretenir de ce poëte célèbre dont on pourrait dire, sauf une légère variation, ce que Chénier disait du grand peintre de l’antiquité , Homère.
Même après cinq cents ans, Horace respecté
Est jeune encor de gloire et d'immortalité.
Nous empruntons à M. H. Hosteiu le passage suivant sur Horace :
«Le 8 décembre de l’an de RonieGSS.
ROME
selon la chronologie de Varron ( soixante-six ans avant Jésus-Christ), naquit à énusie, ville frontière de la Lucanie et de la Pouille, celui qui devait être un jour le poëte delà raison et du plaisir, le favori d Auguste et de Mécène , Horace enfin. Le nom de cet écrivain célèbre me rappelle les jolis vers de Ducis :
Horace, humble, élevé, charmant, cité toujours; Ce sage en négligé qui chanta les amours,
Levin, les jeux , la table , et sans perdre un sourire Eut toujours pour la mort une corde à sa lyre.
A peu de frais, dit-il, amis, vivons contens :
Il faut si peu pour l'homme et pour si peu de temps. Regardez ce cyprès : pourquoi sur le rivage Tantde vivres, d'apprêts, pourdeuxjoursde voyage?
» Grâces à cette insouciante philosophie, Horace seul, pour ainsi dire, entre tous les poètes , a 1 heureux privilège de charmer universellement les loisirs, et d’orner la mémoire de tous les hommes qui cultivent en eux le don céleste de l'intelligence. Pour cette noble élite de l’espèce humaine, il n’est le poëte d’aucune situation et d’aucun âge en particulier, il est celui de tous les âges et de toutes les situations: il plaît sans condition aucune. Son petit livre est, à force de goût, de grâce et de bon esprit, le plus populaire de tous les livres : une foule de ses vers sont devenus des dogmes en littérature, des axiomes en philosophie.
» Montaigne, le sage et bon Montaigne, jette continuellement dans sa causerie les idées et les paroles même d Horace. Fénélon , cet autre génie si pur et si beau , était plein d’Horace. Heureux ceux qui peuvent lire aisément, dans sa langue originale , le plus agréable des philosophes et le plus éclairé des poëtes !
» Comme presque tous les hommes de génie, Horace ne doit son illustration qu’à lui -même, et non point à
1 éclat de scs ancêtres. Son père, sim-
pie affranchi , s’était acquis une fortune honnête dans l’emploi d’huissier aux ventes publiques, et s’en servit pour lui donner la meilleure éducation.
Au lieu de se borner à lui faire fréquenter les écoles de sa ville natale, il le conduisit à Rome , et lui servit luimême de gouverneur. Le sentiment de reconnaissance qu’un pareil dévoûment paternel inspira au jeune poëte fut bien profond, si nous en croyons ces vers qu il composa long-temps après cette époque :
Noluil in Flavi ludum me mittere , magni Quô puerimagnis è centurionibus orti,
Lævo suspensi loculos tabulamque lacerto, lbant octonis referentes Idibus æra.
Sed puerum est ausus Romani portare, docendum Artes quas doeeat quivis eques atque senator
Semet prognatos. .
Sat. vi , l. i.
Quoiqu'il n’eû t pour tout bien qu'un domainemodiquc, 11 ne m’envoya point à l école publique ,
Où les fils des tribuns apprenaient à compter Combien , à tant par mois, un sou peut rapporter. Dès mon enfance, à Rome il osa me conduire, Avec les fds des grands voulut me faire instruire, Me donna des valets, d’honnêtes vêtemens ,
Si bien qu’on m’aurait cru de plus riches parens ; Chez les maîtres, partout, m’accompagnant sans cesse, Il sut de mille erreurs préserver ma jeunesse.
Trad. de Dard.
» Bientôt Horace quitta Rome pour aller terminer dans Athènes sabrillante éducation. Pendant son séjour dans la ville de Minerve, il se lia d’amitié étroite à Brutus , dont il partageait, avec toute la fougue d’un jeune homme, les nobles sentimens d'indépendance.
Les deux amis jouissaient délicieusement du séjour d’Athènes, quand la mort de César fit éclater la guerre.
Brutus réunit sous ses étendards Varus, le jeune Pompée, le fils de Cicéron, tous les Ptomains répandus dans la Grèce. îi connaissait Horace , et lui donna le commandement d’une légion.
Octave semblait venger son père adop-
tif ; Brutus croyait encore à la liberté. Après quelques alternalives de revers et de succès , la fortune d Octave triompha dans les plaines de Philippes. Horace s’y comporla coin me un homme que la gloire attend dans une autre carrière. Il prit la fuite.
» Brutus et Cassius avaient succombé sons les coups d Octave : une amnistie fut olFerte par le vainqueur à ceux qui déposeraient les armes et repasseraient en Italie. Quelques Romains rebelles profitèrent de ces dispositions bienveillantes ; Horace fut du nombre. Mais hélas ! son patrimoine avait été confisqué : des étrangers étaient venus s’asseoir au foyer de son père , si bon et si vénéré! Cependant, quelques débris de sa fortune lui restaient encore ; il les employa à acheter une charge de secrétaire du trésor, non pas que cette fonction fût digne de lui , mais ne fallait-il pas vivre? La crainte de ce monstre hideux , qu’on appelle pauvreté, bien plus encore que le désir d’act uérir une gloire mensongère, inspirèrent à Horace ses premières poésies! Gardons-nous donc d’être trop sévères envers lui, lorsque plus tard nous le verrons consacrer sa musé à chanter les plaisirs des festins et de l’amour. 11 en jouissait comme d’un bien inespéré.
» La situation dans laquelle il se trouvait, au début de sa carrière poétique, dut influer sur la nature et le genre de ses écrits, auxquels d’ailleurs une vocation décidée , qui se développa en lui par la suite, imprima un caractère tout - à - fait spécial.
L’homme qui est malheureux et qui se sent du talent l’emploie à mendier quand son courage est faible; mais s il a cette fierté qui dédaigne la prière, il nourrit au fond du cœur une haine secrète contre tout ce qui lui est supé-
rieur, contreles heureux de la vie. Cette haine est peu noble : hélas! pardonnons à 1 infortune de n’êlre point généreuse. Aussi viL-on le génie poétique d’Horace débuter par des satires. Il a su reproduire, en ce genre décrits, les formes et l esprit de la vieille comédie grecque.
» Quoiqu’il donnât peu de publicité à ses premières œuvres, son nom , porté sur l’aile capricieuse de la Renommée , fut bientôt connu de Varius, de Virgile et de quelques personnages éminens.
L’aimable Virgile, cet homme à Y âme blanche , suivant l’ex pression d'Horace, eui le premier l’idée de le recommander àMécène, elfut secondé par Varius dans ces hienveillans efforts. Mais qu’une amitié puissante était difficile à conquérir alors! Qu’elle était solide aussi quand une fois on l’avait méritée ! Horace dut attendre neuf mois entiers avant d’être admis au nombre des familiers de Mécène. Le poète signale en ces termes cet honorable noviciat :
Optimus olim
Virgilius , post hune Varius, dixêre quid essem.
Ut veni coràm, singultim pauca locutus,
Infans namque pudor prohibebat plura profari , Non ego me claro natum pâtre, non ego circum Me Satureiano vectari rura caballo,
Sed, quod eram, narro. Respondes, ut tuus est mos, Pauca : abeo ; et revocas nono post mense , jubesque Esse in amicorum numéro. Magnum hoc ego duco.
Sat. vi , liv. i .
Virgile et Varius, ces excellens amis,
Vous parlèrent de moi; bientôt chez vous admis, Timide par respect, discret par caractère,
Je vous dis qui j'étais , en deux mots, sans mystère, Je ne me vantai point du rang de mes aieux ,
Ni d’aller dans mes champs avec un train pompeux. Votre réponse fut celle d’un homme sage : Quelques mots de bonté, comme c'est votre usage. Je sors; neuf mois après, rappelé près de vous, Je devins votrfe ami. Ce titre m'est bien doux.
Trad. de Dard.
» Mécène ne se contenta pas d’accorder ses bonnes grâces à notre poète , de l’emmener à Brindes, où il se rendait
ROME. i4q
pour réconcilier Antoine et Auguste ; de lui faire de nombreux présens; enfin de le comb'er de toutesles manières ; il voulut encore quil participât à la bienveillance de 1 empereur. Mécène mérita dès lors pour jamais d’atfacner à son nom 1 idée d’un patronage littéraire , à la fois éclairé par le goût et ennobli parlamitié.
» Auguste accueillit Horace avec bonté, et voulut lui donner l’emploi de son secrétaire; brillant embarras qui ne pouvait tenter qu’un ambitieux, et qu Horace n’bésita pas à refuser. Auguste ne se souvint plus du passé, et eut sans doute peu d’efiorls à faire pour oublier qu’un guerrier tel qu Horace avait porté les armes contre lui.
De ce moment aussi , le poëte embrassa avec sincérité la cause de son illustre protecteur. Le parti de la république n’existait plus, car on ne pouvait reconnaître pour tel celui que dirigeait Sextus - Pompée. Antoine n’était plus que l’indigne adorateur d’une reine courtisane. Les Romains considéraient Auguste comme leur père; et lui donnaient publiquement les noms de bienfaiteur et de sauveur de la patrie. Horace, entraîné par le devoir de sa reconnaissance personnelle , suivit le cbar du triomphateur, mêlé à la foule des Piomains , du milieu desquels sa voix poétique prédisait à César un empire sans fin et des trophées éclatans.
» Car alors la satire n’é4 ait plus un besoin pour Horace. Que lai importait désormais que les autres fussent riches et décorés dhonneurs ! JN’avait-il pas reçu en présent de Mécène, la jolie villa de Tibur, tant de fois célébrée dans ses ouvrages, et dans laquelle il priait son noble patron de vouloir l ien se rendre à la chute du jour [jour boire doucement d’un vin misérable venu de R.
la Sabine? A d’autres les émotions de la puissance, les ambitious littéraires.
A lui la mauve légère, la chicorée et les noix de son verger ; à lui l’ami tié de Mécène, un doux repos sous de frais ombrages; un peu d’étude, non pas pour remplir sa vie, mais pour occuper ses loisirs. Il ne rougit même pas de ce que son pèreétait affranchi. Pour excuser ce vice de son origine , avec qu elle spirituelle raillerie il fait ressortir l’inconvénient d’êlre en évidence, lorsqu’on porte un écusson dont la face n’est pas exempte de taches?
» On a reproché à tort à Horace d’avoir été un adroit courtisan; que disje ! un vil flatteur. Presque jamais, pourtant, il ne donna à Auguste que des louanges mériLées; quant à celles où l’on trouve quelque exagération , il faut tenir compte de l’enthousiasme lyrique du poëte. Croirait-On qu’Augusle était mécontent de ce qu’il appelait la froideur d’Horace ? « Sachez, lui écrivait-il , que je suis en colère contre vous, de ce que vous ne vous adressez pas plus souvent à moi dans vos épîtres : craignez-vous de vous déshonorer aux yeux de la postérité , en montrant que vous êtes de mes amis? » Ainsi parlait la conscience alarmée de l’usurpateur. Horace répondit par la fameuse épître :
.... Cùm tôt sustineas et tanta
Negotia solus, . . .