‹ L'Italie (volume 3)Chapitre 10 sur 41 · LIVOURNE · texte numérisé non relu

LIVOURNE

couvertes cl une grande pièce d’étoffe, chantait de l'hébreu avec une voix assez Belle. L assemblée entière répondait : cela ressemblait beaucoup à notre plain-chant. M. Valéry, qui se trouvait à Livourne dans les grandes chaleurs, vit aux mains du rabbin un long éventail vert , semblable à celui de nos vieilles marquises de comédie ; éventail dont il fai sai t un fréquen t et br uyan t usage. Les juifs de Livourne sont, comme ceux de presque tous les pays, des commerçans fort riches pour la plupart. Plus des trois quarts des propriétés foncières leur appartiennent; on s’en aperçoit de reste à la cherté des 1 o vers. Leurs femmes, parmi lesquelles il y en a de fort jolies, rappellent beaucoup les Espagnoles pour le genre de beauté. Les hommes se distinguent par leur intelligence et leur amour pour les lumières. L’enseignement mutuel a été introduit dans leurs écoles de pauvres.

Lorsque le grand-duc Léopold rendit cet édit libéral qui assi milai t en T oscane tous les propriétaires, de quelque pays et de quelque religion qu’ils fussent, aux mêmes honneurs, il arriva une chose assez singulière. Un juif respectable fut nommé, à la pluralité des voix, magistrat municipal de Livourne ; les prêtres lui refusèrent la place que sa dignité lui donnait dans les cérémonies religieuses, et ils adressèrent des remontrances au souverain. Mais celui-ci décida que la présence d’un homme vertueux , qui en jugeant les hommes représentait en quelque sorte la Divinité sur la terre, ne profanait point le culte qu’on lui rend. Il fut prononcé que le privilège contesté ne pouvant être un objet de scandale, le juge en jouirait comme d’un droit personnel, mais sans être obligé d’assister à ces

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cérémonies. En tolérance religieuse, la

Toscane avait dès long-temps devancé la France.

Le tableau suivant , tracé par le président Desbrosses, reste encore ce qu’on a dit de mieux au sujet de Livourne :

«Figurez-vous une petite ville de poche, toute neuve, jolie à mettre dans une tabatière. Elle débute aux yeux des voyageurs par des fortifications, construites et entretenues avec une propreté charmante; elles sont de briques ainsi que la ville entière. Les fossés, revêtus de même, sont remplis del’eau de mer. On entre par une rue large et longue tirée au cordeau, à laquelle aboutissent deux portes. Les juifs demeurent dans le quartier de la ville qui est à gauche, moins agréable que celui de la droite, où l’on a creusé des canaux pleins de l’eau de la mer, comme à Venise, et bordés de quais de part et d’autre.

» La grande rue est interrompue par une place carrée fort vaste , terminée d’un bout cà la principale église catholique, il Duomo. Cette église, peu remarquable pour l’Italie, a meiîleuremin e que bien des cathédrales de ma connaissance , ne fùt-ce que par son riche plafond peint et doré, et par ses marbres de brèche violette (i).

» La plupart des maisons de la ville étaient d’abord peintes à fresque, ce qui devait faire un fort joli effet; mais le voisinage de la mer, ennemie naturelle de toutes peintures, les a presque entièrement effacées.

« Chaque nation a l’exercice de sa religion. Je ne vous parle ni de la synagogue, ni de l’église des Arméniens, qui n’a rien de singulier que des inscriptions de tombes écrites de façon

(i) On appelle brèche 'un agrégat pierreux, formé de fragmens qui ont une origine commune avec la pierre qui les unit.

o ,x L’ITALIE.

qu’il faudrait être pis que démon poulies lire; mais i’église grecque a quelque chose dans sa forme qui mérite de s’arrêter. Le chœur est entièrement séparé et fermé, on ne le voit qu’à travers les jalousies. La nef est faiLe, non comme celle de nos églises, mais précisément comme un chapitre de moines, sans autel, chapelles ni autres ornemens quelconques, que quelques méchantes peintures à la grecque et une tribune dans le haut. »

La seule rectification à faire à ces détails est dans l’accroissement énorme de la population, accroissement que favorise l’abandon fait aux particuliers du terrain des fortifications et d’autres emplacemens des environs. Livourne est appelée, dit-on, à égaler Florence en étendue; mais il y aura toujours bien loin d’une ville que M. Valéry proclame avec raison la plus indocte de toute l’Italie, malgré sa prospérité matérielle et sa civilisation anglaise ou américaine, à cette Florence si riche en nobles souvenirs, et en monumens splendides.

J’allais oublier une amélioration de la plus haute importance. Livourne , privée d’eau potable, en était réduite à se servir de citernes. Le gouvernement s’est déterminé récemment à y conduire une source d’eau très-bonne, éloignée de douze milles et provenant des montagnes de Colognola , par le moyen d’un aquéduc.

Pour ceux qui ont encore foi à la contagion de la peste, et le nombre en est grand, malgré la division dopinions qui commence à s’élever à ce sujet parmi des médecins notables, le lazaret est un monument à visiter.

Il est impossible de n’être pas frappé de l’intelligence qui a présidé à cette construction. Le lieu est commode, les bâtimens sont vastes, les distributions

bien entendues. Tout y paraît pris en grand et mis dans Forcîre le plus convenable à l’objet. Ces détails, et ceux des lois de la police que l’on y doit observer, sont curieux. On y trouve diverses sortes de magasins sous voûtes pour les marchandises les plus précieuses : celles à odeur séparées de celles epui n’en ont pas; les plus salines toujours à part : celles d’aucune cargaison ne se confondent avec celles d’une autre; les étrangers également séparés des marchandises et les uns des autres. Tout est prévu, jusqu’à des prisons , des cachots pour les différentes classes et les differens états. Les logemens des officiers, desadministrateurs sonLbeaux et commodes. De grandes citernes fournissent 1 eau au moven dune pompe placée au milieu de la cour. Un canal de navigation serL à voiturer les marchandises à la ville.

L entrepôt général des huiles excita aussi mon admiration. Afin d épargner l'entretien de la quantité de tonneaux qu’il faudrait pour les conserver, on a fait un magasin d’une grandeur prodigieuse , dans lequel on a songé à la solidité et à l’utilité plus qu’à la décoration. Les voûtes en sont basses; on a praLiqué dans toute leur étendue des caves, ou pour mieux dire de petites cuves de quatre pieds en carré , de maçonnerie , doublées d’ardoise , et que Ion ferme à clef; on les remplit d huile, et elle s’y conserve parfaitement. Les marchands , moyennant une modique rétribution , y serrent leurs huiles , et ne les en retirent que pour les vendre.

Le corail est le principal objet de fabrication à Livourne : cette matière se tire des cotes de la Sardaigne et de la Corse , et surtout des environs de Rizerie, sur la côte d Afrique. On est étonné delà quantité de mains par lesquelles il faut que les grains de corail

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passent avant d’être façonnés ; on les divise d'abord en quatorze nuancesdifferentes , dont voici les noms : i . sckiuma di sangue , i. fior di sarigue , 3. primo sarigue , 4- secondo sangue , 5. terzo sangue , 6. stramoro , 7. moro , 8. nero , g . strajine , 10. sop raffine. 11. car bonetto , 12. paragono , 1 è.estremo, 14. passaestremo . Après cela on les taille de longueur, d’autres ouvriers 1 eur donnent la forme en les arrondissan t sur une roue de grès cannelée. Il y en a qui ne sont occupés qu'à les percer, ce qui se fait avec beaucoup d’adresse et de propreté; d’autres à les assortir.

Pour leur donner le poli on les frotte les uns contre les autres, en les remuant dans des sacs de cuir, où I on a mis auparavant un peu de pierre-ponce pulvérisée. Ces grains s’enfilent comme de lonss chapelets; c’estdanscet étatqu’on les débite. Les grains les plus gros se vendent aux Turcs , qui s’cn font des bouLons ; ils sont comme des balles de pistolet.

Les Anglais ont un cimetière particulier qui est hors de la ville. Malgré l’excessif éclat de ses marbres, qui , selon l’expression de M. Valéry, lui donne un peu l’air d’un grand atelier de marbrier, son aspect me toucha. «Il est difficile de 11e pas se sentir ému en contemplant tous ces tombeaux d’étrangers, de voyageurs morts loin de leur patrie. Il règne dans la plupart des inscriptions une concision, une simplicité de douleur qui attendrit. Quelques-uns de ces voyageurs, pleins de jeunesse, d’espérance, amis des lettres et desarts, allaient demanderdes jouissances, des souvenirs à la terre qui les a dévorés. La plus célèbre de ces tombes n’est pas toutefois très -mélancolique , c’est celle de l’écrivain et romancier satirique Smollet, mort à cinquante-un ans, consul à Livourne. »

De charmantes maisons de campagne couvrent le Montenero , à quelques milles de Livourne ; l’église de la Madone , objet de la vénération populaire, est remarquable par sa belle vue et par la richesse et la variété de ses marbres.

Une plage aride, appelée l 'Ardenza, sert de promenade, et réunit, après le coucher du soleil , toute la brillante société de Livourne.

Le point d’où Livourne et son port se présentent le mieux , est un lieu appelé les Trois-Tours , au nord de la ville ( PI. II ). La premièrede ces trois tours est celle du Marzocco dont nous avons déjà parlé; on la nomme ainsi à cause du marzocco ou lion en fonte dont elle fut couronnée. La seconde est cette tour à gauche, dont il ne reste plus qu environ la moitié ; il ne reste que la base de la troisième plus rapprochée de Livourne.

Un jour que je me promenais en cet endroit avec un jeune Pisan de mes amis , « Regardez bien ces ruines, me dit-il , voilà tout ce qui reste de l’ancien Porto-Pisano , qui fut le port de Pi se , à l’époque où la florissante Pise était comptée pour la troisième république maritime de l’Italie : Venise et Gênes étaient les deux autres. C’était au douzième siècle. Les Pisans se trouvaient alors à la tête de la confédération des Maremmes ( on donne le nom de maremme , contracté du latin maritirna , à toute la partie de la Toscane située le long de la mer). Le territoire de Pise s’étendait sur toute la côte, depuis Lerici jusqu’à Piombino, c’est-à-dire depuis le golfe de la Spezia jusqu’en face de File d’Elbe. Ce qui ne signifie pas, il est vrai, que toute cette contrée dépendit immédiatement de la république, mais seuîementque toutesles petites villes et tous les châteaux s’étaient missousla protec-

tion de cette cité puissante. Ces petites communautés faibles , mais restées libres dans leur administration , avaient consenti à faire marcher leurs milices sous les étendards dePise, et à se soumettre aux décisions de ses consuls, au lieu de recourir aux armes lorsqu’elles auraient entre elles quelques difïérens.

• — Mais je ne vois pas ici l’ombre d’un port. — Il est arrivé ce qui est arrivé aux ports de Luni près de la Spezia, d’Ostia à l’embouchure du Tibre, d’Iiadria à l’embouchure du Pô, que des circonstances politiques et des révolutions physiques ont peu à peu fait disparaître. Vers l’an f ago les ennemis de la république de Pise travaillèrent à combler l’entrée du port. La fortune contraire empêcha depuis les Pisans de le rendre à sa splendeur première.

Plus tard le travail de l’homme cessant d’apporter le moindre obstacle aux atterrissemcns, les vaisseaux d’abord , et bientôt les barques elles-mêmes cessèrent d’y trouver une station. Au quinzième siècle commença la prospérité de la petite échelle de Livourne qui était presque contiguë , et que les possesseurs du riche Porto-Pisano avaient jadis cru pouvoir négliger. On croit que le marquisat de Livourne , propriété de la maison d’Est, avait été donné en i io3 par la reine Malilde à l’archevêque de Pise. En 14.21, Livourne, alors aux mains des Génois, fut vendue par eux à la république de Florence. Le port que la nature y avait formé commençait à devenir intéressant, car les auteurs observent que l’acquisition que les Florentins avaient faite de Pise en 1406 était regardée comme inutile, jusqu’au temps où ils y réunirent le château de Livourne.

Les écrivains de l’époque rapportent que la joie des habitons de toutes les classes fut inexprimable le jour où

on lança la première galère florentine.

Elle était armée pour le voyage d’Alexandrie, et portait des ambassadeurs de la république, chargés d’annoncer la bienheureuse nouvelle, et de demander la franchise du pavillon au Soudan de Eabylone, à Antonio Acciaioli, seigneur de Corinthe, au duc de Céfaloriie et au gouverneur de Mayorque.

« Aujourd’hui i5 avril 1422, raconte un mémoire, il y eut procession aussi belle que celle de la Saint- Jean , parce que , le 20 du même mois , devait partir la première galère armée.

Elle allait à Alexandrie, et c’était la première que la république mettait en course. Le patron était Zanobi Capponi ; dans les cinquante compagnons qui lui furent donnés étaient douze jeunes Florentins de bonne maison :

en tout, compagnons et autres formaient un nombre de deux cent cinquante personnes. »

On ne sait pas au j uste à combien s’élevait alors la population de Livourne, mais elle devait être déjà de quelqu’importance, puisqu’elle payait annuellement à la république 65o florins d’or et 10 florins pour le devant d’autel de Saint- Jean, et en outre était tenue à acheter pour sa consommation i5o fortes mesures de sel.

Lorsque Pierre de Médicis voulut établir son pouvoir à Florence, un de ses premiers soins fut de s’assurer de quelques forteresses et de quelques places de Toscane. Lorsque ensuite il eut été exilé, et qu’il voulut s’étayer de la puissance du roi de France , Charles VIII, il lui remit les places dont, il pouvait disposer et spécialement Livourne. Il y vint une garnison française en mais l’année sui-

vante Livoure fut rendue aux Florentins.

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