‹ L'Italie (volume 3)Chapitre 9 sur 41 · ILE D’ELBE · texte numérisé non relu

ILE D’ELBE

» i8. Au nord, la vallée du Pô comprenant tous les pays qui versent leurs eaux dans le Pô. Ils sont sur un même niveau, et peuvent communiquer entre eux. C’est la Belgique et la Hollande de l'Italie , et Venise est Amsterdam.

Ils comprennent le Piémont , la Lombardie, les légations et la république de Venise.

» 2°. Au milieu de la péninsule , d’un côté la Toscane, et les états du pape à l'ouest de l’Apennin ; c’est la vallée de l’Arno et du Tibre. De l'autre , tous les pavs situés à l’est de l’Apennin , entre la vallée du Pô et la frontière napolitaine. En totalité, ils comprennent le grand-duché de Toscane, les états de l’église et la république de Lucques.

» 3°. Enfin, au midi, le royaume de Naples, qui a toujours fait une division géographique et politique distincte.

» Dans cette définition, la Romagne doit faire partie de l’Italie du nord, parce que c’est une plaine qui continue la plaine du Pô.

» Mais toute cette grande population, professant la même religion, jouissant également des douceurs d’un climat très -tempéré, ayant le même langage, la même littérature, doit s’influencer réciproquement, et finir par s’agglomérer comme l’ont fait les divers royaumes britanniques, les diverses provinces de l’Espagne, celles de la F rance, comme le feront peut-être un jour celles de l’Allemagne. Les parties italiennes ont eu et ont encore plus de choses communes entr’elles que n’en avaient toutes celles-là.

» Si jamais ce grand événement avait lieu, quelle serait la capitale? l’Italie, par sa configuration, n’a pas de ville centrale. Serait-ce Rome, Milan, Bologne ou Florence? Gênes ni Venise ne sauraient y prétendre; elles sont trop aux extrémités.

» i °. Rome , par ses souvenirs , par ce qu’elleest déjà et par sa position, pourrait aspirer à redevenir encore la capitale de cette belle contrée. Elle se trouverait à cent trente lieues de tous les points de la frontière des Alpes où l’Italie peut être attaquée parla France ou l’Allemagne; elle serait à cent lieues des extrémités méridionales du royaume de Naples et des côtes de la Sicile, un peu moins de celles de la Sardaigne.

Paris, la capitale de la France, est à soixante lieues de ses frontières du nord ( i ), à quarante lieues de la Manche, à cent lieues du golfe de Gascogne, à cent cinquante lieues de la Méditerranée. La malsaineté de l’air , l’infertilité de ses environs, le manque d’un grand port et d’une rade à portée, seraient les grands défauts de Rome prise pour capitale.

» 2°. Si l’Italie finissait avec les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla, c’est-à-dire si elle ne comprenait que la vallée du Pô et n’avait point de presqu'île, alors Milan serait sa capitale naturelle; encore serait-ce un grand défaut que cette ville ne pût avoir la ligne du Pô pour se défendre contre les invasions de l’Allemagne. Mais, dans l’agglomération du peuple italien , Milan ne saurait devenir sa capitale, étant trop rapprochée des frontières de l’invasion, et troyj éloignée des autres extrémités exposées aux débarquemens.

»3°. Dans ce dernier cas, Bologne serait infiniment préférable, parce que, dans le cas de l’invasion, les frontières forcées, elle aurait encore pour défense la ligne du Pô, et que sa position géographique, sescanauxgla mettenten communication immédiate ou prompte avec le Pô, Livourne, Gênes, Civita-

(i) Napoléon mesure sur la carte, avec le compas , à vol d’oiseau et sans tenir compte des sinuosités des routes.

Vecchia,les postes de la Romagne, Ancône et Venise, et qu’elle est beaucoup plus rapprochée des côtes de Naples.

»4°. Si l’Italie finissait au royaume de Naples, et que la partie du royaume de Naples et de la Sicile pût venir remplir le vide qui la sépare de la Corse, alors seulement Florence pourrait prétendre à être la capitale de lltalie, parce qu elle se trouverait dans une position centrale. »

Maintenant sur quel point de l’Italie allais-je me diriger d’abord? Force m’était de renoncer à la marche que suit religieusement chaque honnête touriste dans son pèlerinage : Chambéry, Turin, Gênes, etc., et la légende consacrée. Pas moyen de m’abattre de la cime des Alpes sur le royaume sardinois , à la manière d’un aigle, ou d’un lourd gentleman , qui a eu soin pendant un mois d’apprendre par cœur à Paris les trois mots cpui composent pour lui le fond de la langue italienne : Canieriere, pranzo , stanza. D’ailleurs cela m’eût ennuyé fort, pour arriver à des mœurs vraiment italiennes, de passer par la filière des mœurs franco-provinciales de la Savoie , et par celles semianglaises de Turin.

Commencerais-je par Naples? c’était bien séduisant. La rue de Tolède se déroulait devant moi avec ses brillans magasins de fruits et de fleurs, les jolies petites boutiques ambulantes de ses limonadiers, ses cabriolets d’une forme si singulière, ses ïazzaroni, etc. Mais , d’un autre côté, les antiquités classiques de Pomj>éï et d Herculanum avaient quelque chose de solennel qui m’effrayait un peu pour un

début. C’était du latin qu’il m’eût fallu relire et non de l’italien. Et puis, j’avouerai qu’en véritable Parisien je sacrifie pai’fois à la mode. La toge romaine, l’autel et la patère antiques avaient perdu de leur crédit dans le public. Le moyen-âge , avec sa robe fourrée, son chaperon, sa chaussure à longue pointe, sa face barbue et son poignard font fureur. Suivons la mode, et commençons par une de ces belles républiques italiennes du moyen-âge. Que le valdel’Arno reçoive mon premier salut ; honneur à la patrie des Médicis et de Benvenuto Cellini !

Le lendemain une felouque me reçut en compagnie des thons que j’avais vu pêcher la veille. Une quinzaine de pauls fut le prix convenu pour mon passage à Livourne. Le sirocco soufflait de barrière et nous donnait hon espoir de faire en six heures ce trajet d’environ soixante milles. Par malheur la mer vint à se courroucer et le vent à changer; et ce ne fut qu’après vingt heures que nous atteignîmes notre destination.

Que toutes ces plages du Siennois et de la Toscane sont désertes et tristes ! Les eaux de la mer sont jetées au loin dans les tempêtes, et les algues poussées en avant sur le rivage se corrompent et s’exhalent en vapeurs empestées. 11 y a des hois maigres et rares dans quelques parties ; des marais dans la plupart. On ne voit que peu d’habitations entre Piombino et Livourne, et pas un seul village proche de la mer. Ce n’est que très-avant dans les terres qu’on en remarque enfin deux ou trois qui ont 1 air misérable.

MT0UÉME,

Une tour avancée dans la mer du côté de 1 ouest est celle du Fanal. Sa forme ressemble à celle de deux tours qui seraient l une sur l’autre. Les marins, pour se di riger, ne manquent point de remarquer non plus une quatrième tour qui se dessine dans le lointain au nord-ouest. Elle est à cinq milles du grand port, dans un petit îlotpresqueà fleur d eau , qui n’a que 5o à 60 toises de diamètre : on la nomme 3Ieloria autrefois Mœnciria. Celte tour est carrée, et sa grande blancheur la fait apercevoir de fort loin. On prétend que la reine Elisabeth la fit construire après la perte de deux vaisseaux anglais qui se brisèrent sur des écueils, dont l’îlot est environné de toutes parts à plus d un quart de lieue de distance.

Quelques bâtimens venus du Levant étaient à l’ancre auprès du d/o/efo, petit môle isolé en avant du port, et faisaient patiemment leur quarantaine sous le canon d’une assez belle tour, à laquelle on donne le nom de Marzocco , et qui sert de magasin à poudre. Elle est blanche et plus élevée qu’une seconde tour à demi ruinée , sa voisine.

Toutes deux sont assises sur des rochers environnés de la mer, à peu de distance et au nord de la ville.

Le mouillage delà rade, depuis un demi -mille de la ville jusqu’à deux milles au large , est excellent.

Le porta environ 3oo toises de long et 36 pieds d’eau dans les endroits les plus profonds. Il est sujet à des atierrissemens auxquels on remédie par l’emploi du bateau dragueur.

Lors de l’arrivée de notre felouque , des canots, chargés de forçats, se disposaient à remorquer cet appareil pour

l’établir à quelque distance de l’entrée de la Bocca , bassin où l’eau n’a que dix ou douze brasses de profondeur, et où se tiennent les petits bâtimens. La darse ou darsène est comme un second port, ou si l'on veut la partie du port qui est la plus avancée dans la ville. C’était là que se tenaient jadis, toujours prêtes à partir en course, les cinq galères du grand-duc.

En mettant le pied sur le quai, je me trouvai face à face avec le seul objet d’art qui, à Livourne, mérite d’être remarqué : c’est la statue en marbre de Ferdinand Ier., érigée par Côme II son fils; elle est de Giovanni del’Opera.Lcprince est représenté debout sur un piédestal, ayant une main appuyée sur le côté et tenant de l’autre un bâton de commandement. Le mouvement en est manqué, le dessin et 1 exécution sont mauvais ; mais il y a heureusement pour accessoires quatre esclaves dont les figures sont trèsbonnes. Ils sont de bronze, enchaînés aux angles du piédestal, comme ceux que l’on voyait à l’ancienne statue de notre place des Victoires à Paris , avant 1789, et à la première statue de Henri IV du Pont-Neuf. Leur cran-

deur est bien au-dessus de nature. Ils représentent quatre Africains nus, de difïerens âges. La composition en est excellente, surtout celle des deux vieillards, quoiqu’elle ne soit pas dans le goût de l’antique (comme le fait observer naïvement IJelalande dans son ouvrage). A l’en croire, les modèles de PierreTacca, surlesquels ces bronzes ont été exécutés, étaient encore supérieurs en beauté. C’est l'avis, dit-il, de notre statuaire Pigale, qui les avait

vus dans l’atelier d’un sculpteur. Ils tiennent beaucoup, pour le dessin, des excellons ouvrages de Rubens ; les têtes ont une belle expression de vive douleur accompagnée de résignation. La tête du nègre surtout m’a semblé parfaite.

Si jadis la chrétienté molesta les débris de la race Hébraïque aux quatre coins du globe, certes les juifs de Livourne peuvent se flatter d’avoir pris sur ma personne une belle revanche des mauvais procédés de nos pères. Je n’oublierai de ma vie les insinuations, obsessions, tribulations, persécutions qu’il me fallut subir de la part de leurs marchands ambulans pendant le court trajet duportàl’hôtel, où un matelot me conduisit. IJne douzaine de ces figures ne cessa de s’agiter et de bruire autour de moi : Son excellence (la politesse italienne ne concède pas moins aux amours-propres), son excellence ne refusera pas des tissus magnifiques ?

Un autre m’offrait des foulards; celuici faisait sonner à mon oreille une montre à répétition ; celui-là alongeait ou refoulait avec coquetterie les tubes d’un binocle. Et tout cela était véritable anglais; on le donnait pour rien.

Heureuse Angleterre! la terre entière est un marché pour tes innombrables produits. Retranché entin derrière une porte de chambre, ] e commençais à respirer; étendu sur le canapé, j’appelais de mes vœux l’heure du souper à la table d’hôte ; je me croyais sauvé : vain espoir!

J’entends gratter timidement à ma porte. J’étais à celte époque un voyageur novice, plein de candeur et de confiance; le mot entrez s’échappe de mes lèvres ; aussitôt l’un de mes douze bourreaux de la rue , il avait nom Matathias, s’insinue dans ma retraite.

En un clin d’œil voilà trois pièces de

toile, cinq coupons de quelques aunes de drap, plusieurs douzaines de chemises, bas, mouchoirs, gilets de flanelle, déroulés, amoncelés sur la commode, la table, les bras du canapé et jusque sur les jambes de mon excellence. Que faire? 11 ne me restait qu’à capituler; je sortis du combat propriétaire de quelques babioles de plus, dont en vérité je n’avais nul besoin, et qui ne servirent qu’à grossir mon bagage, déjà assez embarrassant, quoique fort modeste.

Je dois convenir que, malgré le gain que mon vendeur ne manqua certainement pas de faire, je n’ai jamais vu, dans aucun de nos bazars, des produits semblables à un aussi bas prix. En Angleterre même, et en fabrique, je les aurais, j’en suis certain, payé plus cher : ce qui s’explique parles encorubremens fréquens de marchandises qui ont lieu dans les maisons de commission de Livourne.

Messieurs les juifs sont en grand nombre dans la ville. On en compte jusqu’à vingt mille sur la population entière, qui est de soixante. J’avais entendu vanter leur synagogue comme la plus belle qui fut au monde, et je m’empressai de la visiter. Elle est bien au-dessous de sa réputation; c’est un carré long, dont les deux côtés et une des extrémités sont entourés cl’un portique. Au-dessus règne une tribune grillée et réservée aux femmes. Les hommes se tiennent en bas sous le portique et dans le reste du temple. Ils sont assis, comme dans les églises catholiques et protestantes, et ils causent entre eux ainsi que les catholiques français à l’éalise. Tout le monde conservait le chapeau sur la tête comme à la Bourse. Il y avait un grand luxe d’éclairage enbougies. Au milieu s’élevait une

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chaire carrée où le rabbin, les épaules

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