LIVOURNE
Le duc Alexandre de Médicis la Ct fortifier en i53^, et fit bâtir ce qu’on appelle actuellement Fortezza-V ecchia* que I on a augmentée dans la suite. Il v fit placer ses armes avec cette inscription : Un solo signore, ima sola legge , un seul seigneur , une seule loi ; ce qui annonçait la nouvelle domination des souverains de la Toscane.
Le grand -duc Corne Ier. en fit un port franc, y attira beaucoup de Grecs, et accorda des privilèges considérables à ceux qui viendraient s’y établir. Il augmenta la ville , construisit dans 1 ancienne forteresse un beau puits, et fit élever le fanal que l’on voit sur le côté en mer , h quelque distance au delà du môle cjui forme aujourd’hui le port. Son projet était de lier à la Terre -Ferme la jetée où il a établi son fanal , et d’enclaver par conséquent un bien plus grand espace d’eau. Le travail était immense et de l’exécution la plus difficile; Ferdinand Ier., son fils , après avoir employé quelque temps tous les bras de la Toscane à lutter contre les obstacles , laissa le fanal isolé au loin , et , resserrant le bassin du port projeté, construisit le môle actuel. C’est déjà un assez bel ouvrage ; le président Desbrosses, prétend qu’on a entassé là plus de rochers que n’en lança jamais B riarée. Certes, Ferdinand Ier. a gagné aussi légitimement qu'aucun souverain la statue chargée de nous représenter son image. Je regrette seulement, non pour l’art, mais par amour pour la justice, qu’au lieu des quatre esclaves qui l’entourent, on ne nous ait pas donné les statues des quatre plus savans ingénieurs qui dirigèrent ces utiles travaux.
Tout cela ne pouvait manquer d’attirer en ce lieu de nouveaux habitans. En outre, les circonstances où se trouvait l'Europe poussaient de toutes parts
à des émigrations vers la Tyr naissante. Les juifs, vivement persécutés , et chassés des immenses contrées régies parle sceptre espagnol, imploraient un asile où ils pussent vivre en paix , sous un régime légal offrant quelque stabilité. Des guerres civiles désolaient la France, et grand nombre de familles, amies du repos, réalisaient leurs biens et allaient chercher une auLre patrie. La population corse, qui maudissait le joug génois, tournait parfois ses regards sur Livourne, et plus qu’aucune autre fournit à la nouvelle ville des habitans et des citoyens.
Restait à assainir la campagne d’alentour, presque déserte et très-marécageuse. La culture seule pouvait y parvenir. Côme II crut trouver les colons qui lui étaient nécessaires parmi les dernières familles mores, ces anciens conquérans de l’Espagne, dont Philippe III achevait de purger le sol national. Tout donnait à espérer que, sous une administration plus douce que celle espagnole, l’âpreté du caractère africain viendrait à s’adoucir; par malheur il n’en fut pas ainsi, les nouveaux hôtes se montrèrent intraitables, et il fallut promptement les rembarquer. On se résigna à attendre du temps une amélioration qui ne pouvait manquer d’arriver, dès que les commerçons citadins auraient fait fortune, et que les capitaux seraient en assez grande abondance pour s’offrir d’euxmêmes à l’agriculture.
Ferdinand Ier. eut l’heureuse idée d’établir, entre les sujets du czar de Moscovie et les marchands toscans , une réciprocité de commerce libre qui fut fort avantageuse à ces derniers.
A Florence, les arts de la laine et de la soie (les citoyens de Florence se partageaient endiiférens arts), ne voyaient de prospérité possible que dans le coin-
tnerce du Levant. Il eut dès-lors 1 habileté, quoiqu engagé vis-à-visde la cour de Rome à fournir à l’ordre de Saint- E tienne d s galères pour la course contre les Turcs, de se faire comprendre comme allié de l’Autriche dans le traité que l’empereur Léopold Tr.
conclut, en 1664, avec la Porte-Ottomane. Un firman de 1668 autorisa les sujets toscans à naviguer librement sous le pavillon impérial et avec passe-ports de l’empire , et à commercer dans tous les états du grand-seigneur.
Mais le système de neutralité que les grands-ducs s’appliquèrent à faire respecter en tous temps et par toutes les nations, fut la véritable source de la prospérité de Livourne. Les marines des nations en guerre contractèrent peu à peu l’habitude de son port, et les habitans profitèrent du bon marché qui se présente toujours dans la vente des prises. Il est vrai que le gouvernement eut souvent beaucoup à famé à discuter ensuite avec la nation qui se prétendait lésée.
En 1 65 1 , par exemple , nous voyons une flotte anglaise attaquer dans le port une flotte hollandaise, et le canon de la place agir au secours de celle-ci, ce qui constitua le grand-duc en une position très-difficile vis-à-vis Cromweî. En 1671, une escadre française tente de brûler des vaisseaux hollandais; de là de nouveaux débats. Ce fut pour en prévenir d’autres par la suite que Corne III , cédant aux insinuations faites par la France, proposa aux nations, alors en guerre, un traité qui appliquerait aux circonstances de la localité les principes les plus essentiels delà neutralité, et en assurerait l’exécution la plus rigoureuse.
Trois articles principaux en furent 3a base, qui prévenaient toute hostilité dans le port et en deçà de la frontière maritime. Une fois entrés dans le port, les bâtimens de guerre n’en devaient sortir qu’un certain temps après le départ des vaisseaux ennemis qu’ils avaient pu y rencontrer. Ces articles, proposés aux consuls de France, d’Espagne, d’Angleterre et de Hollande, obtinrent la ratification de chacun de ces gouvernemens , et le traité fut signé définitivement en octobre 1691 , à la grande joie de la Toscane. Le traité n’était que temporaire et expirai t à la fin de la guerre qui alors agitait lEurope, nu is , l’habitude une fois prise, il fit loi dans les guerres qui suivirent, et devint la hase de la franchise de Livourne, ratifiée: à Londres en 1718, lors du traité de la quadruple alliance; à Vienne en 1725, dans la convention entre l’empereur Charles VI et le roi d’Espagne Philippe V, relativement à la succession de Toscane; et dans les préliminaires de 1 j35,qui réglèrent la cession de la Toscane en faveur delà maison de Lorraine. Dans la dernière guerre continentale, la liberté eL la franchise du port de Livourne, tombé sous la domination française, cessèrent d’être respectées par les flottes ennemies.
Depuis 1 8 1 5 , l’ancien traité a repris sa pleine et ancienne vigueur-
Je ne quitterai pas Livourne sans mentionner un avantage par lequel elle se recommande aux gastronomes. On y mange des huîtres, et ce qui n’est pas fréquent sur les côtes de la Méditerranée, des huîtres bonnes, quoique inférieures à celles que les gourmets de Paris reçoivent d Ostende et de Cancale.
Pour me rendre de Livourne à Pise , j'avais le choix entre une grande route et un canal. Des voitures et un bateau partaient tous les jours; je me décidai pour le dernier. Dans une voiture, je me serais probablement trouvé avec des voyageurs étrangers comme moi, j’allais me trouver dans le coche avec des artisans et des gens de campagne qui parlaient le toscan; comme on voit, il n’y avait pas à balancer. Le prix était on ne peut plus modique; il m’en coûta un paul pour faire les quatorze milles qui séparent les deux villes. Le pays à traverser, quoique plat, offre un coup d’œil magnifique; de toutes parts se présentent des bois de chênes verts, de lièges et de myrtes sauvages.
J’eus bientôt à m’applaudir de la société que j’avais choisie. J y appris de la bouche d’une excellente vieille un fait que probablement je n’eus ouï raconter à aucune femme de salon. Environ à trois milles de Pise est une assez grande église, San-Tietroal-Mare, Saint- Pierre-en-Mer. « Il fut un temps, me dit ma cicerone , où la mer s’avançait jusque là. Or, saint Pierre étant un jour à la pêche, une tempête survint, qui le fit échouer à cette place. Il y érigea un autel ; plus tard un pape fit bâtir l’église. » J’omets la suite, ainsi que mille particularités que le lecteur peut facilement imaginer. Deux jours après, en consultant un auteur italien, je vis que cette église datait au plus de la fin du dixième siècle, comme l’atteste une suite de peintures que l’on y voyait encore naguères. Elles représentaient la suite des papes, en remon-
tant de Jean XIV, qui vivait en 969 , jusqu’à saint Pierre. Aujourd’hui celte légende curieuse a disparu sous un blanchissage à la chaux, et on distingue à peine les lettres de quelques noms.
Le souvenir que l’on garde le plus long-temps, lorsqu’on a visité Pise, est celui de la P iazza-del-Duomo (PI. III). On voit à gauche le Baptistère , ensuite le mur de marbre blanc du Campo-Santo , le Dôme ou la cathédrale et la Tour penchée. C’est une chose très-remarquable et peut-être unique dans le monde, que cette réunion des quatre plus beaux édifices de la ville sur une seule place, sans qu’aucun d’eux soit masqué par quelques constructions particulières. Ils se font mutuellement valoir, et leur ensemble est d’une harmonie parfaite. M. de Valéry prétend que l’on se croirait dans quelque quartier désert d’une grande cité de l’Orient. Tous sont, delà tête aux pieds, revêtus en marbre blanc, et se détachent sur une pelouseverdoyante.Monœil,accouirjmé à la pierre noirâtre des monumens français, se refusait à croire à tant de magnificence , j’eus l’enfantillage de m’avancer assez près pour m’en assurer par le tact. Je me rappelai le mot de Desbrosses , qui prétend qu’à Pise le marbre est aussi commun que l’eau, encore fait-il observer qu il parlait ainsi un jour de grande averse.
Le Campo-Santo fut le premier lieu où je courus d’abord ; ou n’a pas si souvent l’occasion de faire pèlerinage en terre sainte. Figurez-vous (PI. IV) un grand cloî tre carré long qui renferme un préau, tout de terre apportée de J ér usa-
JO
]cm , et prise au mont Calvaire par l’archevêque Ubaldo Lanfranchi, compagnon d’armes de Richard Cœur-de-Lion.
Le préau a45opicds de longueur ; il est découvert et divisé en trois parties ; la couche de terre sainte a une épaisseur de 9 pieds; on assure que les corps y étaient consumés en vingt - quatre heures, actuellement elle a perdu sa vertu dissolvante : peut être les sels alcalins, dont cette terreavaitétéimprégnée, sont-ils en partie évaporés. Une foule d’Allemand vinrent mourir à Pi se dansla guerrede i j 33 ; quelquesannées après le fossoyeur, qui avait fai t sur leurs corps l’expérience de la Terre- Sainte , s’exprimait ainsi à un voyageur : « Laterra logoravagli con le loro grosse pancie , in termine di duoi giorni. La terre .les mangeait eux et leurs gros ses panses : c’était l’ajjaire de deux jours. »
Le cloître est d’architecture gothique, et composé de soixante-deux arcades d’une rare élégance; elles sont de marbre blanc ainsi que le pavé.
L’archevêque Ubaldo conçut l’idée de ce monument, le plus extraordinaire certainement de ceux que possède Pise. Commencé dix -huit ans après, sous la direction de Giovanni Pisano, il ne fut achevé qu’en ia83.
Les statues au-dessus de la porte principale sont de cet artiste , elles occupent une espèce de temple , et le statuaire s’est représenté lui -même agenouillé devant la Madone. Les tom-
beaux, placés sous les arcades, sont pour la plupart de marbre , et les urnes funéraires, trouvées à Volterra , sont d’albâtre. On remarque le tombeau de Beatrix., mère de celle célèbre comtesse Matiîde, dernière héritière des comtes de Toscane, et dont le testament fut si favorable à 3a cour de Rome. Le bas-relief dont il est orné repré-
sente, selon quelques opinions, la chasse de Méléagre, et, selon d’autres, l’histoire dePhèlre et d’Hippoly te. J’avoue qu’il me serait impossible de prononcer entre ces deux sujets, seulement ce choix, de l’un ou de l’au tre, me paraît tout aussi bizarre p>our la circirconstance ; la seule excuseestdans le mérite du morceau, que tout fait croire un antique. Giovanni et son fils ne cessaient de l’étudier et de l’imiter. De là jaillit la première étincelle du feu qui devait animer les artistes de la renaissance. La pauvre Béatrix est d’ailleurs assez rudement traitée dans son épitaphe : on la qualifie de pécheresse.
Un vase antique de marbre de Paros, enrichi de bas-reliefs, et connu sous le nomd uoase au B acchus barbu , a servi, sans nul doute, aux cérémonies religieuses grecques et romaines.
Un buste de Bru Lus antique est d’un beau travail-
Un Pégase de bronze , que l’on croit grec, a figuré long - temps au sommet de la coupole de la cathédrale.
Le tombeau d’Aîgarotti inspire de singulières réflexions; on y lit en latin cette épitaphe :