‹ L'Italie (volume 3)Chapitre 12 sur 41 · DISCIPLE DE NEWTON , FRÉDÉRIC LE GRAND · texte numérisé non relu

DISCIPLE DE NEWTON , FRÉDÉRIC LE GRAND

A côté de la terre de Jérusalem , ces trois gloires rappelées du païen Ovide, du protestantNevv'ton et du philosophe Frédéric ! Le savant aimable avait vécu long-temps à la cour de Prusse, et revintmourir à Pise, sa patrie. Vieux, il quilta Sans - Souci pour venir dormir au Campo-Sanlo. Peut-être la transition a-t-elle paru brusque à ses mânes.

Du reste, Frédéric traita son chambellan mieux que lui - même en fait de

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tombeau ; car on sait que , par un dernier trait à la Faust, il voulut être enterré près de ses chiens et de leurs statues.

Il est un autre défunt dont l’ingénuité m’a ravi, c est le jurisconsulte Filippo Decio. Il se fît élever de son vivant le tombeau que vous pouvez voir, disant qu’il était à craindre que la postérité eût l’impolitesse de n’y pas songer.

Un des Italiens qui a le plus honoré sa patrie par la variété de ses talens, Pignotti , poète, physicien, naturaliste, antiquaire, repose aussi dans ce lieu; son mausolée, par M. Ricci , est d’une belle simplicité.

Un monument exécuté par le sculpteur suédois Thorwaldsen , qui depuis longues années habite lltalie , et qui , dans l’estime publique , marchait immédiatement après Canova, semble placé dans ce lieu pour constater 1 immense progrès fait par l’art depuis Giovanni Pisano. C’est un tombeau élevé par souscription en l’honneur de Vacca , médecin illustre que Pise a perdu récemment, et que l’on venait consulter de tous les points de l’Europe, surtout pour les affections de poitrine.

Plus de six cents familles anciennes de Pise, outre les illustrations étrangères, ont eu leur sépulture dans le Campo-Santo. L’orgueil national des Pisans cependant s’offensait du partage d’un privilège que, dans les beaux temps delà république, ils s’étaient habitués à regarder comme exclusif.

Cet édifice si religieux , si solennel, si honorable pour le peuple qui l’a commandé, était pour lui ce que devrait être pour la France notre Panthéon.

Les premiers artistes furent appelés successivement à le décorer, et il est devenu un monument historique des progrès de la peinture dans les xivc. et

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xve. siècles. Les murs sont tout entiers recouverts de ces précieuses fresques. A gauche en partant de l’entrée principale , les trois compartimens d’en haut sont de Simon Mernmi , et les trois d’en bas d’ Antonio , dit le Veneziano( quoique Florentin d’origine); ils représentent la vie de saint Renier , patron de Pise. Le vaisseau qui porte saint Renier à Jérusalem , où il va prendre l’habit d’ermite , est curieux à étudier pour l’histoire de la navigation.

Les six qui suivent sont relatifs à la vie de saint Éplièse et de saint Politus; ils sont l’ouvrage de Spinello d’Arezzo, qui les fit en i/^oo. Trois ont à peu près disparu, victimes du temps et peut-être de l’incurie ; un auteur italien en fait l’aveu.

Une perte plus déplorable est celle de quatre autres dus à Giotto, le plus grand maître de son siècle , et proclamé le restaurateur de la peinture. Deux subsistent encore: les infortunes et les amis de Job . Dans le premier, le démon semble une inspiration du Dante, et Raphaël n’eût point désavoué l’ange.

La seconde composition est admirable de naturel et de calme. C’est après ce magnifique travail que Benoît IX eut l’heureuse idée d’appeler l’artiste à Rome pour concourir à l’embellissement du Vatican et de Saint-Pierre.

StéfanoMarucelli , vers l’an 1623, reçut la mission de restaurer celles de ces peintures qui avaient déjà le plus souffert.

On doit à Augustino Ghirlanda de Carrare l’histoire d 'Esther, en deux tableaux. Un historien prétend qu’Aurélio Lomi y fit quelques additions, ce qui expliquerait les deux differentes manières qu’il est facile d’y reconnaître.

L’histoire de Judith est de Paolo

Guidotti, mais de sa première manière et avant que son talent se fût formé.

Yasari nous apprend que Vittoria Pisanello de V érone avait aussi enrichi le Campo-Santo de quelques ouvrages, c’est en vain qu’on les chercherait aujourd hui.

• Buffalmacco, qui peignait en i35o, a représenté dans quatre compartiniens la Création du inonde , et les a entourés de bordures et d’ornemens.

Beaucoup des tètes sont portraits; il y a placé le sien avec une inscription en vers. Par malheur tout cela n’a de mérite que comme premier pas d’un art qui bégaie encore.

Le reste des sujets de l’Histoire Sainte, qui ornent ce côté de galerie, est de Benozzo Gozzoîi, mort en imitateur de Masaccio et le plus récent des maîtres qui ont travaillé au Campo-Santo : c’est le Raphaël de ces temps primitifs. Doué d’une rare fécondité, il ne mit, dit-on, que deux ans à terminer les vingt-trois sujets qui lui furent confiés et dont trois sont perdus. « Ouvrage effroyable, dit Yasari.

et capable d’épouvanter une légion de peintres. » Malgré la sainteté du lieu, vous rirez beaucoup de son Yoé montrant sa nudité; près de lui est une jeune fille qui, se bouchant les yeux avec les mains , ouvre les doigts de toute sa force afin de ne pas voir.

Cette gracieuse figure a' reçu le nom de V ergognosa la pudique, et a donné lieu au proverbe : Connue la pudique du Campo-Santo. La Tour de Babel est le mieux conservé de scs comparlijncns. Parmi les mages et les ministres qui accompagnent Nemrod sont plusieurs portraits. On reconnaît Gôme l’ancien, son fils Pierre, ses neveux Laurent le Magnifique et Julien.

L’Histoire du roi Osias et le Festin de Balthasar sont de Rondinosi. Un

mauvais plaisant leur a appliqué une expression du Dante. Le visiteur, ditil, guarda e passa , regarde et passe.

Un crucifiement., une résurrection et une ascension sont du même BufFalmacco dont nous avons déjà parlé.

La, variété, l’imagination et la poésie sont, malgré le défaut complet de perspective , les qualités qui recommandent à un haut point les oeuvres d’Andrea Orgagna. li y joint une pensée et une verve satirique à la façon de Hogarth. Dans son Triomphe de la Mort , une religieuse , serrant dans sa main une bourse , montre que le vœu de pauvreté était alors parfois assez mal observé. La mort prend plaisir à frapper des riches, des heureux, des amans qui se reposent à l’ombre d’un bosquet d’orangers au son des instrumens ; tandis qu’elle reste sourde aux vœux de misérables qui l’appellent comme une amie. Plusieurs figures sont des portraits. Le personnage qui porte un faucon sur le poing représente le célèbre Castruccio , aventurier gibelin , qui s’empara du pouvoir à Lucques , et obtint le litre de duc, en faisant alliance avec l’empereur Louis de Bavière. Celui-ci s’y trouve aussi, avec une longue barbe et tenant un arc à la main. Dans 1 e Jugement dernier , un ange lire par les cheveux et rejette parmi les damnés un religieux qui s’était glissé au nombre des élus ; tandis qu’un autre ange place parmi ceux-ci un jeune et joyeux mondain , perdu dans le groupe réservé aux supplices.

Andrea devait en outre exécuter un Enfer; mais, obligé de retourner à Florence, il chargea de ce soin son frère Bernard, qui y reproduisit la ter. rible image inspirée par le Dante.

« Le souverain de l’empire des douleurs tenait dans chacune de ses trois bouches un pécheur, que ses dents dé-

duraient et broyaient , faisant ainsi à la fois trois patiens. »

Il a encore imité le Dante en ceci, qu'il plaça parmi les damnés plusieurs de ses ennemis personnels , et qu'il ajouta, pour qu’on ne manquât pas de les reconnaître, le nom au-dessus de chaque portrait.

Pierre Laurati , disciple du Giotto , a retracé plusieurs histoires d’anachorètes.

Voilà bien des détails pour de vieilles peintures , en résumé assez médiocres et pour la plupart à demi effacées; mais le Campo-Santo est une collection unique. Etudiez-y avec soin l’art au berceau et encore enveloppé de ses langes ; vous éprouverez un plus vif plaisir quand, au sortir de là, vous allez le retrouver adulte, plein de vigueur et de grâce, et dans tout l’éclat de sa beauté.

Ma seconde visite fut pour le Campanile clocher, ou Torre pendente la tour penchée (Pl.V).Ce monument date de 11 Les architectes furent Guillaume d’Inspruck et Romano de Pise, regardés avec Buono,le constructeur du clocher de Saint-Marc à Venise, comme les premiers artistes de leur siècle. Aucun ouvrage n’a donné lieu à de plus naïves dissertations. Les uns ont dit qu’elle avait été bâtie penchante par caprice de l’architecte, d autres qu’elle penchait par accident.

Quelques-uns ont écrit qu’elle ne penchait pas , mais quelle trompait ainsi les jeux par un nouveau secret et par un artifice Æ architecture, d’autresplus simples ont assuré quelle semblait ptencher de tous côtés , selon la situation de ceux qui la regardaient. Pauvres lecteurs! combien ont dû croire cette fameuse tour l’œuvre de quelque fée.

« La célèbre tour de Pise, dit gaie-

ment Desbrosses, est toute ronde, entourée de sept étages de colonnades, et toute creuse en dedans, de sorte que ce n’eut qu’une croûte; elle penche teL lemenï; qu’un niveau, jeté d’en haut, va toucher à plus de douze pieds des fondations. A examiner les symptômes apparens, il semble quelle se soit affaissée d’un côté tout d’une pièce. Cependant il paraît bien dur à croire, vu la forme de sa construction, quelle ait pu faire un pareil pas de ballet sans se dégingander le reste du corps. » Roland fait avec plus de gravité la même réflexion. « Est-il présumable qu’une tour de cent quatre-vingt-treize pieds de hauteur, ronde, à sept étages, tous à colonnes détachées, excepté celles du premier qui sont engagées et dont les ornemens sont délicats, qui, en outre, se redresse sensiblement en s’élevant , ait pris douze pieds d’inclinaison de sa plate-forme à la base, sans qu’aucun de ses ornemens en eût souffert la moindre atteinte, sans qu’il y eût eu aucune crevasse , aucun mouvement nulle part? D’ailleurs l’inclinaison n’est point aussi considérable dans le vide intérieur, quoiqu’elle soit égale du côté opposé. Quelque effrayante que soit cette monstruosité , en passant audessous et plus encore en montant dessus, on voit que tout est calculé de manière que le centre de gravité passe par sa base; on sent que les efforts communs, le poids général, s’y dirigent : il n’a été ensuite question que d’en lier suffisamment les parties, et je ne vois pias cpie la position inclinée des assises de pierre soit une raison de conclure l’inclinaison accidentelle de la masse : elle ne prouve autre chose que le complément de la singularité de l’architecte. Sept cloches, en outre, dont trois fort grosses, qu’on sonne tous les jours avec autant de sécurité

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que de sûreté , sont un terrible argument. »

De Lalande , qui est pour 1 affaissement du sol, combat avec une arme bien forte. Il met en avant l’opinion de Vasari, de Soufllot, qui construisit le Panthéon ( et qui devait se connaître en affaissement; car il fut menacé luimême, pour son chef-d’œuvre , d’un accident semblable ) de la Condamine, Bernouilli et beaucoup d’autres savans. La raison sur laquelle il s’appuie surtout, est que les colonnes inférieures sont plus enterrées à mesure qu’elles approchent du côté où est l’inclinaison, ce qui annonce bien l’inégalité dans le sol. Sa description de la tour est la meilleure. « Sa forme, ditil, est celle d’un cylindre, environné de huit rangs de colonnes posées les unes sur les autres, ayant chacun leur corniche; le dernier rang qui forme le campanile est en retraite. Toutes les colonnes sont de marbre, et paraissent avoir été tirées des ruines d’anciens édifices : chacune porte deux retombées d’arc. Il y a un intervalle suffisant pour passer entre les colonnes et le mur circulaire de la tour; le vide du milieu ressemble à un puits , et autour règne un assez bel escalier. La pente en est si douce qu’on pourrait le monter à cheval. Le vide se déverse en totalité, ainsi que l’escalier, du côté où la tour s’incline , et toutes les assises de pierre sont également inclinées. Le campanile paraît se redresser, ce” qui fait croire qu’il a été construit après coup. On en a à peu près la certitude, d’après une peinture du Campo-fjanto , représentant la vie de saint Renier, et où se trouve la tour penchée; seulement avec sept étages. Le huitième a-t-il été ajouté pour rétablir l’équilibre?

Uneopinionde juste milieu (en quelle

matière n’existe-t-il pas de juste milieu?) prétend que le sol aura cédé d’un côté sous le poids delà tour, alors qu elle était déjà élevée à la moitié de sa hauteur, et que les architectes , après avoir examiné la nature du terrain , certains que la couche sur laquelle reposait leur édifice ne pouvait désormais s’affaisser, en continuèrent la construction sur le même plan.

Quoiqu’il en soit, quelatourdoiveson inclinaison à un jeude la Providence ou à une combinaison savante de la part d’un homme, j’en remerciai sincèrement l’un ou l’autre, quand j’appris du sacristain boiteux, qui me servait de guide, que cette inclinaison avait aidé à Galilée pour ses expériences sur la chute des corps et les lois de la gravitation. Il était alors professeur de mathématiques à l’université de Pise. Il perdit peu après sa chaire, ou plutôt ses élèves perdirent leur professeur vénéré, par suite d’une légère atteinte que sa conscience le força de porter à l’amour-propre d’un frère du grandduc Ferdinand Ier. Le prince avait imaginé une machine pour vider la darsène du port de Livourne, le savant reçut mission du gouvernement pour l’examiner; il démontra, ainsi que l’expérience le confirma plus tard, qu’elle était insuffisante et inutile. Sa disgrâce fut le prix de son examen probe et de son rapport courageux.

De la plate-forme du campanile on jouit d’une vue fort étendue. Ce sont les bains, à quatre milles de Pise; c’est le village d’Acciano , d’où part l’aquéduc qui apporte les eaux à la ville ; ce sont de riches campagnes, avec la belle ceinture bleue dont la mer les entoure du côté de l’ouest.

Un itinéraire en anglais, que par désœuvrement j’avais feuilleté en route , m’avait annoncé que il Duomo de Pise

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était une construction Greco-Araba- Pisane. L’expression m’avait fait sourire , sans que je pusse parvenir à la comprendre ; je fus forcé de la reconnaître juste , lorsque j’eus le monument devant les yeux. Les colonnes me rappelèrent la Grèce , la toiture le style arabe, et je reconnus cette prodigalité extrême d’ornemens qui se retrouve dans tous les monumens de Pise, et qui rappelle la première époque de la renaissance.

C’était vers la fin du onzième siècle , la république de Pise venait de chasser les Sarrasins de la ville de Palerme, la flotte était rentrée chargée d'un riche butin, on eut l’idée de le consacrer à l’érection d’une magnifique cathédrale.

Buscbetto, Grec d’origine , jouissait alors, dans les arts, d’une haute renommée ; on s’adressa à lui pour des dessins. Dans son premier projet , il avait négligé d’exhausserson œuvre sur

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un vaste perron ; il s’y décida d’après un grand nombre d’avis qui lui arrivèrent de toutes parts, et, assise sur une base élevée, elle gagna b aucoup en majesté. Les travaux commencés en 1064, sous le pontificatd Alexandrell, furent terminés en 1119, sous le pontificat de Gelase II, qui fit la consécration solennelle , et dédia l’église à l’Assomption de la Vierge.

Cinquante-quatre colonnes , réparties en cinq étages , entrent dans la composition de la façade. La diversité des marbres et du travail, le manque d’harmonie dans les chapiteaux, attestent quelles sont le produit de différens artistes et de différons siècles. Plus qu’aucune autre ville d’I talie Pise se plut à rassembler des objets d’art enlevés aux nations vaincues. Les conquêtes quelle fit par mer lui procuraient le moyen de faire transporter grand nombre de colonnes.

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Mais les plus riches ornemens sont les trois célèbres portes de bronze.

Leur beauté a donné lieu à cette tradition populaire, que ce sont les portes de l’ancien temple de Jérusalem. 11 faut dire cependant qu’un auteur italien parle d’une porte latérale en bronze, avec figures d’argent, que Godefroy de Bouillon aurait donnée à la ville de Pise vers l’an 1100: elle a péri dans l’incendie de 1 5g5, dont l’église eut beaucoup à souffrir. Avant cet incendie, les basreliefs des portes , exécutés d’après Bonanno, étaient au-dessous du médiocre, à l’exception de ceux de la porte qui regarde le clocher et se trouve dans la croix. Les bas-reliefs d’aujourd’hui sont d’une date plus récente, ils furent exécutés d’après les dessins et sous la direction de Jean Bologne, par Francaville , Tacca , Antonio Susini , Orazio Mochi , Giovanni dell’ Opéra , Fra Domenico Portigiani, et Gregorio Pagani. La porte du centre a vingtdeux pieds de haut sur onze de large ; de gracieuses guirlandes de feuillages, de fleurs et de fruits forment l’encadrement. Elle se divise en huit compartimens , où sont représentés difïérens mystères relatifs à la V ierge, avec plusieurs figures de prophètes et de saints, et quelques images symboliques. Les deux portes voisines sont d’un tiers moins grandes, et représentent la Passion de Jésus-Christ. De Lalande signale , sur la plinthe d une de ces portes, un rhinocéros très - bien modelé , faisant regard à un cerf ; ce qui prouve que le rhinocéros était alors connu des Italiens. En France, avanL 1749, époque où la ménagerie s’enrichit d’un animal de ceLte espèce, tout le monde, et même la classe instruite, s’accordait pour en regarder l’existence comme fabuleuse.

Cent petites fenêtres à vitraux co-

loriés donnent à l’intérieur une lumière assez faible , le caractère de l’édifice en acquiert une teinte plus religieuse et plus imposante. Son étendue est considérable ; il se compose d’une nef et de deux bas-côtés portés sur quatre rangs de belles colonnes, au nombre de soixante-quatorze , dont soixantedeux sont de granit oriental , et douze de beaux marbres. Inégales entre elles, elles sont évidemment des débris recueillis de différens édifices; l’architecte, pour le dissimuler autant que possible, a usé d’adresse. Il a parfois placé dessous de faux attiques , et exhaussé les chapiteaux et les ahaques ( partie supérieure du chapiteau ) , de manière à rétablir l’harmonie, au moins pour l’œil.

Un effet moins agréable, et que nul artifice ne peut corriger, est celui du plafond formé de charpentes de bois doré : magnificence qui ne vaut jamais celle de la plus simple voûte. Le pavé semble chargé de réparer le tort du plafond ; il est tout entier de marhre blanc, coupé, à larges dessins réguliers, par de belles bandes de marbre jaune. Au centre de la croix est une brillante mosaïque.

La disposition et le dessin des douze chapelles, réparties sur les flancs de la nef, sont attribués à Micbel-Ançe.

Elles furent exécutées par Stagio Stagi.

Aux côtés du maître-autel il y a deux superbes colonnes de porphyre , et quatre bons tableaux d’Andrea del Sarto , représentant saint Jean, saint Pierre, sainte Marguerite et sainte Catherine. Ces deux dernières passent pour les plus jolies figures de femmes sorties de son pinceau. La colonne proche du siège de l’évêque est ornée des meilleurs ouvrages de Stagi, et porte un ange de bronze grandement

estimé ; les ornemens de l’autre sont de Foggini. Le groupe d’anges, sur un fond d’or au-dessus du tabernacle , est deGhirlandajo,le maître de Michel- Ange. Derrière l’autel une Tentation d’Eve excita la critique de Desbrosses.

« Le sculpteur, dit-il, a donné trèshors de propos une tête de femme au tentateur, puisque, de toutes les têtes qu’il pouvait lui donner, celle-ci était la moins capable de tenter notre première mère. » Les stalles du chœur (sorte de mosaïque en bois introduite en Toscane à l’époque de Brunellesco), méritent une mention.

Sur le côté droit de la croix est la chapelle [de saint Renier, dont le tombeau est l’œuvre de Fosraini. Une

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statue antique, qui fut autrefois le dieu Mars, est aujourd’hui saint Éphèse.

Sur le côté gauche est la chapelle du Saint- Sacrement. Le ciboire d’argent massif, et les bas-reliefs d’argent autour de l’autel, sont d’après les dessins de Foggini.

On a adapté , comme balustrade à la galerie qui règne au-dessus de l’entrée principale de l’église , des bas-reliefs de Jean dePise.il est maladroit d’avoir placé cet ouvrage exquis à une telle élévation qu’il échappe à la vue. Ils avaient servi d’abord à soutenir l’ancienne chaire.

Aujourd’hui la chaire est supportée par deux petites colonnes : l’une est en porphyre; l’autre est d’une trèsbelle brocatelle orientale , et passe pour le plus beau morceau que l’on connaisse de cette espèce de marbre.

Sur le pilier de gauche, qui , au plus haut bout de la nef, supporte la coupole, on a placé la sainte Agnès, le chef - d’œuvre d’Andrea del Sarto : on l’a long-temps cru un Raphaël, par Mengs.

En ouvrages de sculpture j'ai re-

marqué le petit autel Saint - Biaise , dune extrême élégance ; le cénotaphe de l’archevêque de Pise , Pierre Riqci, au-dessus de la porte de la sacristie ; trois statues en bronze , de J ean Bologne , dans le chœur ; le tombeau de l empereur Henri V II, ouvrage du quatorzième siècle : c’est le souverain ami des Pisans , ennemi des Florentins, que le Dante a si magnifiquement loué , et qu’il a , de son autorité privée , placé dans la demeure des justes. Le poëte, il est vrai, indique que lui -même y reviendra une seconde fois pour toujours. A la fin du chant XXX de son Paradis, il s’exprime ainsi :

« Béatrix m’attira et me dit : Admire combien est grande la réunion des robes blanches! Vois notre cité, comme elle est vaste en son tour! Vois nos bancs, ils sont remplis de telle sorte qu'il semble ne manquer que bien peu de monde. Ce siège élevé captive ton regard, à cause de la couronne qui le surmonte; avant que toi -même sois convié à ces noces, il aura reçu l’âme devenue plus auguste encore du grand Henri, celui qui se présentera pour réformer l’Italie avant, hélas ! qu’elle soit prête. »

Nous avons vu Galilée se servir de l inclinaison du Campanile pour déterminer les lois de la pesanteur des corps , et de leur mouvement accéléré ; le mouvement réglé et périodique d’une lampe suspendue à la cathédrale lui avait révélé, à dix-huit ou vingt ans, la mesure du temps par le moyen du pendule. Ces vieux monumens , fait observer M. de Valéry, si importans sous le rapport de l’art, rappellent en outre les plus grandes découvertes de la science ; ils font ainsi un double honneur à l’Italie.

En sortant de l’église par la porte du bas-côté à droite, et sur la place, se

voit une colonne isolée de granit. Elle porte une urne sépulcrale antique, sur laquelle on a représenté un Silène qui joue de la double flûte. Quoique ce soit le tombeau de quelque païen , remarque Delalande , on le conserve par respect pour l’antiquité. On a gravé, en italien, sur le chapiteau de la colonne :

Ceci est le talent que l’empereur César donna à Pise , avec lequel on mesurait le tribut qui lui était (/«.biais, nonobstant cette inscription, il est fort douteux que ce vase ait jamais servi à cet usage. D’abord il aurait été trop grand pour ne contenir qu’un talc t; et, d’ailleurs, on payait les redevances en poids et en nombre, et non pas en mesures.

L’usage, dans quelques villes d’Italie, estd’avoir pour les baptêmes une église spéciale dédiée à saint Jean, et qu’on appelle le baptistère ; on y présente tous les enfans, quelle que soit la paroisse sur laquelle les parens sont domiciliés. Le baptistère de Pise est une rotonde toute de marbre, à double étage de colonnes , liées entre elles par des arceaux comme celles de l’intérieur de la cathédrale : au-dessus règne un

troisième étage, hérissé de petites flèches gothiques. La toiture est un joli dôme , auquel Desbrosses trouve avec raison un air de turban. Il est couvert, mi -partie en plomb et mi -partie en tuiles courbes , de sorte qu’un côté présente une teinte bleuâtre et l’autre un ton d’un rouge vif, à peu près comme la robe d’un bedeau.

L’architecte fut Dioti Salvi. Sa construction fut un prodige par la célérité. Les chroniques s’accordent à certifier que les huit colonnes elles quatre pilastres de l’intérieur furent élevés et reçurent les arcades qui les réunissent dans l’espace de quinze jours. L’argent vint à manquer lorsque la première

zône extérieure était à peine terminée; le zèle religieux et patriotique des Pisans y remédia : une contribution volontaire, d’un florin par feu, mit bientôt à même de terminer le noble édifice. On a gravé sur l’une des colonnes , qu’il le fut en 1 i53. La ville comptait alors treize mille quatre cents feux; si l’on met cinq personnes par feu, on trouve soixante - sept mille habitans.

En 17 15 on n’en compta que dix-huit mille; on n’en compte aujourd’liui environ que seize mille.

L’intérieur du baptistère est beau :

les colonnes sont de granit, et ont été apportée s de Sardaigne. Elles forment une espèce de bas-côté tournant. Ces colonnes en portent d’autres qui soutiennent une coupole elliptique. Le centre est occupé par une grande cuve octogone de marbre, avec des rosettes sculptées sur les faces: elle est élevée sur trois degrés, et diffère de celles des autres baptistères, en ce qu’elle se divise en cinq cavités , dont la plus grande est au milieu et les autres sont au pourtour. A l’époque où le baptême se pratiquait par immersion, coutume qui fut abandonnée dans le treizième siècle, la cuve du milieu servait pour les adultes , les autres poulies enfans.

La chaire, où l’on monte pour lire l’Evangile, est d’un marbre presque transparent. Soutenue par huit ou neuf petites colonnes de marbre et de granit oriental , portées par des lions , elle est environnée de bas-reliefs, qui représentent le Jugement dernier.

C’est encore . un ouvrage de Nicolo

Pisano , et l’un de ses plus estimés. Le samedi saint, jour où se renouvelle l’eau bénite, et par conséquent jour de grande affluence, le podestat devait envoyer un de ses agens avec des gardes , ayant mission spéciale de veiller

à la sùrele de celte chaire précieuse.

La porte principale et l’architrave sont aussi ornés de bas-reliefs et de sculptures dignes d’attention ; la finesse de 1 exécution annonce déjà l’aurore des beaux jours de l’école de Pise.

J’allais oublier de mentionner le célèbre écho de l’intérieur, et c’était de l’ingratitude ; car il ne manqua pas de me répondre, ainsi qu’il l’a fait et le fera toujours, en écho poli , à tous les voyageurs passés et futurs. 11 répète, onnepeut plus distinctement, des mots entiers. Si l’on parle bas d’un côté de la muraille, l’on entend à l’autre extrémité tout ce qui a été dit : c’est l’efïet de toutes les voûtes elliptiques. Celleci est en outre si élastique et si sonore , que, pour peu qu’on frappe d’une canne contre terre, le retentissement dure aussi long-temps que le vibrement d’une cloche.

11 est possible que cet écho ait, par hasard, donné lieu à la découverte de quelque conspiration. Cette conjecture expliquerait peut-être une tradition populaireque je tiensdela vieille du bateau de Livourne. « Vous verrez, m’avait-elle dit, le baptistère de notre belle ville de Pise. Il y avait autrefois une colonne où, quand il se tramait quelque chose contre l’état, cela se voyait comme dans un miroir.

Un des monumensle plusempreints du caractère pisan est Santa- Maria délia Spina (PI. VI). , ainsi nommée parce qu elle reçut jadis une relique du plus haut prix, l’une des épines de la couronne de Jésus- Christ. Les écrivains italiens la qualifient de Tem~ pietto, Eglisette. La richesse d’ornemens et le fini de leur exécution dans des proportions incroyablement minimes, font de cet édifice une délicieuse miniature : elle passe pour le chef-d’œuvre de ce genre en Italie.

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DesLrosses traitait Livourne de ville de poche, il devait traiter Santa- Maria d’église à mettre sous verre, comme ces ivoires que l'on travaille à Dieppe.

Elle est située sur le bord de l’Arno, à un endroit où autrefois existait un pont appelé le Ponte-Nuovo, aussi s’appella-t-elle d’abord Sainte-Marie du Pont-Neuf. Le terrain d’alentour s’étant peu à peu exhaussé, ou peutêtre les débordemens du fleuve ayant nécessité des remblais, elle se trouve aujourd’hui enterrée de quelques pieds et l’on y descend par plusieurs marches.

A l’examen de l’intérieur et de l’extérieur, il est facile de reconnaître qu’elle se compose de deux constructions d’époques différentes , ce qui se trouve du reste confirmé dans de vieux manuscrits. La partie qui regarde l’est fut d abord une simple chapelle. L’affluence des fidèles dans ce lieu, en grande vénération, engagea le sénat à faire ajouter, vers l’an i2jo, la partie qui s’étend à l’ouest. Le nom des deux architectes est inconnu. Ils ont travaillé dans le style du siècle où ils vivaient, style demi-gothique et demi-moresque importé en Italie par des artistes orientaux.

Les statuettes nombreuses de l’architrave de la porte murée sont d’André de Pise et de Jean : elles ont de la célébrité. Dans l’un des deux sainls tournés vers l'Orient, Jean a représenté son père Nicolas.

Les amateurs de monumens trouveront encore à se récréer dans la visite de quelques églises. Je leur recommande, dans la casa Mecherini, une sibylle du Guercbin. Près du palais des chevaliers de St. -Etienne , on montrait naguères encore la célèbre tour de la

Faim , cjui servit de prison au comte Ugolin. Qui ne connaît le terrible épi-

sode de l’enfer du Dante ! Ugolin enfermé avec ses quatre fils dans un cachot, par l’archevêque Roger, qui fait jeter les clefs dans l’Arno et murer les portes ! La terrible peinture de celte agonie a long-temps suffi pour établir en France la renommée du Dante.

Combien de mes honorables compatriotes n’ont jamais lu de lui que l’épisode du damné rongeant en enfer, et par représailles , le crâne de l’archevêque Roger; et l’épisode dans un genre opposé et si suave de Françoise de Ri mini !

L’ordre des chevaliers de St -Etienne était un ordre militaire et le grand ordre de la Toscane, établi par Corne Ier. en 1 56 1 , pour défendre la Méditerranée contre les Turcs, et surtout les côtes de la Toscane contre les pirates. Le costume se distinguait par une croix de satin rouge, à huit pointes , et sur 3a poitrine une petite croix d’or avec ruban couleur de feu. Les chevaliers , au nombre d’au moins quatre cents, n’étaient pas tenus au célibat, mais devaient prouver cinq degrés de noblesse de père, et en outre noblesse de mère et de grand’mère ;îe noviciat consistait en un service de trois ans sur les galères de l’ordre. A leur qualité était attribué le droit d’arrêter un ci toy en dans les occasions de querelle , de tumulte ; il leur suffisait de dire : Per quanto stimate la grazia del gran duca , andate in arresto ; si vous faites cas des bontés du grand-duc, allez-vous-er, aux arrêts; et celui à qui ils avaient adressé la parole était obligé d’obéü sur-le-champ.

Je vais citer la singulière fête qui se donnait tous les trois ans sur le ponte marmo, pont de marbre. Les cispontins elles transponlins , c’est-à-direle peuple de deçà et celui de delà la rivière se disputaient le pont, dans un combat

qui durait trois quarts d’heure. Les combattans se présentaient au nombre de neuf cent soixante, revêtus de cuirasses, portant en tête des casques dorés , et à la main des massues de bois, dont cependant il leur était défendu de faire usage : la lutte devait se borner à une vigoureuse poussée. On assure néanmoins qu’elle ne se terminait guères sans qu’il n’y eût plusieurs blessés, quelquefois même des morts. Certains poudreux pédans ( la race en pullule même sous ce beau ciel ) ont eu la rage de voir dans tout cela un reste des anciens jeux de la Grèce et de Rome.

Ils ont imprimé que cette institution, noble copie des jeux Olympiques, ne datait rien moins que de Pélops, fils deTantale, roi de Phrygie et fondateur de Pise. De moins audacieux en ont faitbonneurà Néron. Quelques érudits, plus accommodans, n’y voient qu’un souvenir de la défaite de Musetto, roi de Sardaigne, sur ce point de l’Arno, en l’année ioo5.

On mentionne encore l’illumination de la St. -Renier, triennale, ainsi que le combat , et qui ne le cède, assure-t-on, qu’ià celle de Palerme. Je n’ai pas eu l’honneur d’en jouir; un Pisan, pour me consoler, m’engagea à relire dans l’Arioste quelque description de palais enchanté : c’est dans une de nos illuminations, me dit-il, que le poëte a puisé tout l’éclat et la variété inouïe de ses fantastiques peintures.

Un capital mieux employé que les quelques milliers de scudi, consumés dans une soirée en lampions et en lanternes de papier de couleur, est celui consacré par les Médicis à la ferme deSan-jRossoi'e, l’un des établissemens agricoles les plus remarquables de l’Europe. Peu de voyageurs en ont parlé.

L’excellent Lullin de Châteauvieux , dont Genève a déploré depuis peu la

perte, en a donné une description pleine d’intérêt : son ouvrage à la main j’ai fait ce pèlerinage.

Entre Pise et la mer, des bouches du Serchio à celles de l’Arno, les eaux ont délaissé une plaine de plus d’une lieue carré d’étendue, dont le sol mêlé de sable marin, était trop stérile pour être défriché. Il est couvert d’un gazon fin, et des chênes verts ont crû au milieu de cette plaine qui constitue le domaine de San-Rossore.

On ne peut le parcourir qu’a cheval.

On sort de Pise en passant auprès de la tour penchée, et on entre immédiatement dans une avenue plantée d’ormeaux; elle conduit au Casin ou maison de chasse. Déjà l’on est sur les terres du domaine; des deux côtés de l’avenue s’étendent des prairies dont le foin sert à la nourriture d’hiver des animaux de la ferme; mais bientôt ces prairies viennent se perdre dans des gazons plantés çà et là de chênes verts et d’églantiers. Les Italiens désignent par le nom de Macchie ces terres sauvages qui sont à la fois des pâturages et des bois. Peu après on arrive au Casin : c’est une jolie maison carrée, n’ayant qu’un rez-de-chaussée et un étage, et décorée de fresques représentant des chasses.

Il n’a tenu qu’à moi de me croire Gulliver tombé tout à coup au milieu d’une république fédérative de chevaux. Plusieurs troupeaux de ces animaux , entièrement libres et sauvages, broutaient ou galoppaient en hennissant autour de moi. Les jumens formaient différentes tribus, composées d’une vingtaine d’individus et couvernées par un étalon. Ces tribus ne se mêlent jamais, ou bien il en résulte des combats qui ne se terminent que par la mort du chef de l’un des deux partis. Chaque tribu a son quartier de

pâturage; elles se sont partagé le terrain, sans que les pâtres soient intervenus, avec une équité qui ferait lionneur à l'arpenteur et au cadastreur les plus intelligens.

Plus loin est cantonnée une nation d’environ dix-huit cents vaches sauvages , au poil gris ardoisé, aux formes agréables et bien prises, et le front armé de cornes immenses. Elles sont, mauvaises laitières; d’ailleurs il ne serait pas facile de les traire : on se contente de leur, enlever leurs veaux On les tue elles-mêmes vers l’âge de sept à huit ans pour obtenir leur cuir et leur chair : on annoblit cette tuerie en faisant une chasse ; elles succombent dignement sous le fer des lances.

L esclavage et non le trépas attend un troupeau d’environ deux cents chameaux, famille asiatique qui existe 5ur cette plage dès le temps des Croisades ; elle y fut amenée par un grand prieur de. Pise de l’ordre de St. -Jean. Elle y est plus remarquable qu’utile, bien quelle fasse tous les travaux de

l’exploitation du domaine. C’est là que les bateleurs de l’Europe viennent acheter, pour le modique prix de six ou sept louis, ces pacifiques phénomènes, qui viennent sur nos places publiques disputer à l’ours et au singe l’admiration des bonnes et des enfans.

11 est impossible de tirer un meilleur parti d’un sol que la nature semblait s’ètre efforcée de disputer à la cupidité de l’homme.

A propos de cupidité, je terminerai ce chapitre par un exemple du peu de modération que les indigènes de Pise apportent dans l’exploitation des voyageurs. Cette ville, recommandable par la douceur de son climat, est pendant l’hiver un asile pour des malades qui accourent de toutes les parties de l’Europe. Croiriez-vous que le plus modeste médecin italien, qui se trouve heureux de recevoir de ses compatriotes 3 pauls, c’est-à-dire 33 sous par visite, ne visite pas un étranger à moins de 7 à 8 francs.

F L0EEKJCE.

Quand je fis le trajet de Pise à Florence j’étais en compagnie d’un propriétaire des environs, homme éclairé, passionné pour l’agriculture, et qui me donna quelques détails sur la Toscane.

La Toscane, me dit-il, comprend trois régions absolument distinctes ■ l’Arno, au fond de sa riante vallée, trace au milieu des montagnes un bassin dont Florence occupe le centre , et qui se prolonge au midi jusqu’à Cortone,. et à l’occident jusqu a Pise.

Au voisinage de lamer , ce bassin , souvent très-resserré , s'ouvre en une vaste plaine, unie comme une glace et délaissée parles eaux.

La rive droite de l’Arno est bordée par la haute chaîne de l’Apennin ; sa rive gauche s’étend jusqu’à la mer et aux frontières de l’état de l’Eglise. Elle n’offre qu'une surface inégale et tourmentée, d’un sol peu fertile, où l’air est en grande partie mal sain, et dont chaque sommité est couronnée parles ruines de tous les âges

La région apennine comprend les deux sixièmes de toute l’étendue de la Toscane ; la riche vallée de l’Arno «n sixième seulement : les trois autres sixièmes occupent la région connue sous le nom de Maremme, c’est un pays de mauvais air. Sienne peut être regardée comme sa capitale.

Y^oyez ce délicieux val d’Arno, et ces demeures villageoises dont la route est bordée tout entière. Nous ne faisons point cent pas sans en rencontrer une. Quelle justesse de proportions et quelle élégance dans ces constructions en briques ! Ce n’est pourtant, pour la plupart, qu’un simple pavillon avec une porte et deux fenêtres de face.

Voyez celui-ci, que cette terrasse qui le précède lui sied bien, avec son mur d’appui couronné d’aloès, de myrtes et de jeunes orangers dans des vases de forme antique! Et cet autre, comme il sc dérobe gracieusement sous un ombrage de pampres! C’est à douter si c’est un kiosque de verdure, ou une retraite capable d’abriter pour l’hiver.

Que dites-vous de cette paysanne?

Vos griseltes de Paris ont-elles une toilette plus proprette, une tournure plus piquante ? Avec quelle agilité ses jolis doigts tressent cette natte de paille; elle en fabriquera ces beaux chapeaux dont les grandes dames de toute l’Europe feront leur parure. Elle travaille avec ardeur, la pauvre enfant , car c’est sa dot qu elle amasse ainsi.

La paille qu’elle emploie est celle d’un froment sans barbe, coupé avant son entière maturité, et dont la végétation a été étiolée par la stérilité du sol. La matière première d’un chapeau lui coûte environ un paul. Elle gagne à ce métier une quarantaine de sous par jour , sur lesquels elle prélève dix sous pour le salaire d’une pauvre femme de l’Apennin, qui la remplace dans le ser-

vice de la maison paternelle. Moyennant cette condi tion , son père 1 ui laisse tout son temps à elle, et ne réclame rien dans ses bénéfices.

Cette fabrication est devenue la source de la prospérité du val d’Arno.

Elle rapporte annuellement trois millions qui se répartissent uniquement entre les femmes de la contrée.

Ces habitations, si voisines les unes des autres, indiquent assez que les domaines quelles desservent sont euxmêmes bien bornés, et que la propriété est prodigieusement divisée.

Une métairie compte pour l’ordinaire de trois à dix de vos arpens ; de petits canaux et des rangées d'arbres la divisent en compartimens. Ces arbres sont quelquefois des mûriers, presque toujours des peupliers, don Lia feuille sert d’aliment aux animaux. Sur chaque tronc s’appuie un cep de vigne, dont le métayer entrelace les pampres dans mille directions.

Ces compartimens, disposes en carrés longs, sont assez spacieux pour qu’on puisse les cultiver avec une charrue sans roues , attelée de deux bœufs, comme dans le midi de la France. Une paire de ces animaux fait le service de dix ou douze métairies et leur appartient en commun. Ce sont de fort beaux bœufs que l’on tire de l’état de Home et des Maremmes; ils sont de la race hongroise, extrêmement bien entretenus, et couverts de toiles blanches, ornées d'un luxe de broderies et de pompons rouges.

Cette culture artificielle, comme le remarque Lullin de Châteauvieux , en couvrant toute la campagne de plantations régulières et en les entremêlant de pampres , a proscrit les végétations natives, les formes pittoresques et les teintes dégradées qui donnent à la nature tant de variété dans une riche bar-

monie. Ici les teintes sont uniformes et vives, les formes toutes semblables les unes aux autres; le paysage y semble toujours vu dans une chambre obscure, et le Poussin n’v aurait jamais pris le sujet de ses tableaux. C’est le séjour le plus perfectionné par la civilisation, et celui où l’homme a su le mieux approprier à son usage les forces natives de la création.

L’imagination s’effraie lorsqu’on réfléchit à la somme de capitaux qui ont été répartis dans le val d’Arno pour parvenir à une telle division de la propriété, à la construction d'une quantité si prodigieuse de fermes, et au perfectionnement de tout ce matériel. Considérez en outre les travaux immenses qu il a fallu, pour couvrir le sol de ces milliers de canaux et de rigoles dont vous le voyez coupé dans tous les sens. Jadis la vallée était périodiquement dévastée par une foule de torrens qui se précipitaient des montagnes, chargés de pierres et d’ébouîemens. Un jour on les a encaissés dans de fortes murailles de briques, une multitude de prises d eau successives sont venues diviser chaque courant principal , et tempérant sa violence ont fait profiter les terres d’alentour de l’arrosement de ces eaux; voyez comme ces canaux se subdivisent à l’infini! il n’est pas un carré de terre qui n’en soit entouré. Et ces gigantesques efforts de la civilisation datent du moyen-âge! Voilà qui dépose en faveur des républiques de cette époque, bien plus haut que les églises elles palais de marbre.

Croiriez-vous qu’au milieu de ces merveilles de l’industrie humaine , dans ces élégantes demeures tapissées de pampres et décorées de fleurs, s’abrite une population presque misérable. Entrez dans ces habitations, vous y trouverez presque toujours une absence to-

tale de toutes les commodités de la vie, une table plus que frugale , et une sorte d’apparence de dénûment. Tous ces ménages ne sont que métayers du manoir qu’ils habitent; iis acquittent au propriétaire la moitié en nature de toutes les récoltes. Une portion du sol n’a point été, comme en France, arrachée par une révolution radicale des mains del’aristocralie, et jetée en vente à un prix assez bas pour que le paysan pût prétendre à devenir acquéreur. La propriété estextrêmement divisée, parce que le principe d’égalité s’est établi de bonne heure dans nos villes , qu’une bourgeoisie nombreuse s’est enrichie et a été forcée de venir verser ses capitaux dans nos campagnes; mais la population est restée partagée en deux classes qui ne se mélangent jamais : les propriétaires citadins et les paysans non propriétaires. Quelques uns des bourgeois des nombreuses villes des fertiles vallées de la Toscane possèdent jusqu’à cent métairies ; un trèsgrand nombre en ont dix, vingt, trente, etc., etc.

Mais nous touchons à Florence.

Lucius Sylla le dictateur, qui traça sa première enceinte , savait fort bien ce qu’il faisait en choisissant cette situation. Peu de villes jouissent de plus d’avantages; malgré des chaleurs souvent très - grandes , l’air y est constamment sain, des eaux limpides descendent de l’Apennin, et la magnificence des citoyens Uorentins les a employées dans le moyen-âge à orner et rafraîchir la ville par des fontaines somptueuses. Vous avez vu quelle riche campagne nous attendait dans le val d’Arno inférieur; du côté des Apennins s’élève un amphithéâtre de collines riantes, sur lesquelles on recueille l’huile la plus exquise et les vins les plus recherchés de l’Italie. Plus

loiiiles hautes montagnes, couvertes de vastes forêts de châtaigniers, offrent aussi leur tribut pour la nourriture du pauvre, sans exiger d’autre travail que celui de recueillir les fruits qu’elles portent chaque année. L'Arno qui pendant 1 es grandes chaleurs abandonne presque son lit , le remplit de nouveau durant la saison des pluies, et ouvre au commerce et à la navigation une communication prompte et facile avec Pise et avec la mer.

Salut , Firenze la be'ila , Florence la ville des fleurs, qui semble reposer, comme l’a dit M. Beîéclùze, sur un coussin de verdure; toi qui jadis eus pour armes un lys blanc sur un champ de roses, et qui le changeas pour un lys rouge !

Ce qui frappe surtout eu entrant dans la ville, c’est l’aspect des palais des anciennes familles, masses carrées , pesantes , inébranlables , dont la force fait le principal ornement : ce sont d’épaisses murailles, des portes élevées au-dessus du sol, et auxquelles il faut toujours monter en venantdelarue ; de larges anneaux de fer ou de bronze , où. l’on plaçait les cierges dans les illuminations publiques, et auxquels on suspendait aussi les drapeaux d’un parti ( i ) :

( i ) On a disserté beaucoup pour savoir à quoi pouvaient servir ces anneaux. M. Berlinghieri , Siennois et présidentde l’académie de cette ville, donne l’explication suivante qui me paraît la plus simple et la plus raisonnable:

Lors de la construction de ces palais , la noblesse de Toscane, et surtout de Florence , était riche et puissante, Elle n’allait point en voiture mais à cheval, accompagnée d’une grande suite de cavaliers. Les anneaux que l’on remarque encore aux murs de quelques grands et vieux palais servaient alors à attacher les chevaux des nobles et de leur suite lorsqu'ils allaient se visiter.

Quant aux bras de fer placés aux fenêtres et aux crampons mis en haut, les premiers , selon l'opinion d’un savant florentin , Luigi Rigoli, ont toujours servi, etservent encore à attacher des torches

d’autre part, on n'y voit aucune colonnade, aucun péristyle, aucun détail où l’architecture prétende à la grâce ou à la légèreté. A l’aspect de Florence, je m’écriai , comme M. de Sismondi, on reconnaît la ville des nobles , la ville de la force individuelle, la ville où le pouvoir public était faible quelquefois, mais où chaque homme était maître et seigneur dans sa maison.

Pour rendre l'idée plus sensible , j’emprunte à des lettres que M. Delécluze a publiées, en i8a3, sur l’Italie, la description suivante du palais Strozzi :

«Figurez-vous un énorme bâtiment, dont l’ensemble a, au moins à l’œil, la forme d’un cube. Le soubassement est en pierres saillantes séparées par de larges refends ; et de distance en distance de grands anneaux de fer, ciselés avec beaucoup d’art , sont attachés à des colliers de même métal, dans lesquels on mettait des torches ardentes à certaines occasions. Ce soubassement , très-élevé, est surmonté de deux étages construits en pierres simples, sur lesquels des fenêtres cintrées , mais en petit nombre, se dessinent avec une mâle élégance. Un large et riche entablement devait couronner ce monument, mais il n’y en a qu’une portion de placée. Deux grandes portes, cintrées aussi , s’ouvrent, l’une au levant, l’autre au couchant. Placé à l’une de ces entrées, on voit lintérieur du palais, au milieu duquel régnent un portique et une cour dallée pour recevoir les eaux de la pluie. La largeur de la cour, relativement à la hauteur du monument, est petite, ce qui donne de

les jours d’illumination: les maisons modernes en sont également pourvues. Les crampons sont employés à pendre des étoffes légères en soie, en toile ou en paille pour garantir les appartemens des rayons du soleil.

l’ombre et répand une teinte de gravité dans les portiques , dont les murs sont chargés d’écussons de six à sept pieds de haut, où sont peintes des armoiries. . Toutes les boiseries, toutes les portes, sont massives et sculptées en bois qui a conservé sa couleur naturelle. Il y a dans tout ret ensemble quelque chose de grand, de sérieux, qui frappe l’imaeination , et contraste singulièrement avec les mœurs actuelles. Songez à l’elfet que peut produire, sousce portique silencieux et grave, une jolie petite calèche bien légère, qui attend la maîtresse de la maison pour la conduire à la promenade. »

Dans le treizième siècle, de turbulente mémoire, chaque demeure était couronnée d’une forte tour à créneaux ; outre cela , dans quatre ou cinq places principales , les nobles de tout un quartier se concertaient pour élever des espèces de fortifications mobiles, qu’ils appelaient serragli : c’étaient ou des barricades ou des chevaux de frise, avec lesquels on fermait en partie une rue , et derrière lesquels on se défendait. Aujourd’hui on marche sans crainte comme sans obstacle dans ces rues, revêtues de larges dalles, tellement bien jointes qu’on peut comparer ce pavé au carrelage le plus parfait.

Je ne conçois pas comment les chevaux v tiennent, ils y vont cependant aussi vite qu’ailîeurs et sans glisser.

Je me rappelle m’être beaucoup diverti à voir plusieurs personnes rassemblées devant une de ces vieilles demeures, et penchées vers un petit guichet d’un pied de haut à peine.

Elles attendaient qu’une main leur passât un flacon en verre blanc garni de jonc, et que l’on nomme fiasco:

chacun à son tour recevait le vin et donnait le prix par la petite ouverture. Cet usage remonte à l’ancien

temps, où chacun était forcé de se fortifier chez soi , et voulait cependant tirer parti de son revenu. Les propriétaires de vignes, par suite marchands de vin , fermaient soigneusement leur porte, et pratiquaientdepetiles ouvertures aux murailles pour débiter leurs marchandises. La défiance était telle, que les guichets ne peuvent pas laisser passer une bouteille droite, et une porte épaisse se referme aussitôt.

Sur la place du Grand-Duc (PI .y et 8), on peut faire un cours. complet d’histoire florentine. Le Palazzo-Vecchio (PI. 7) est la forteresse que le pouvoir démocrat ique se construisit,après avoir, dans la révolution de 1260, humilié l’orgueil des nobles. En même temps que, par une ordonnance, il contraignit les nobles à baisser leurs tours, il voulut s’en élever une à lui-même qui n’eût point de rivales. Sous la Loggia , loge ou galerie (les arcades noircies, à droite du palais), les magistrats s’assemblaient pour traiter les affaires à l’abri de l’inclémence de l’air, mais toujours exposés aux regards et à l’observalion du peuple, devant lequel toutesles questionsimportantes étaient débattues. Derrière la loge on découvre le commencement des Ujfizii , les offices, cette galerie si riche, construite par les Médicis lorsqu’ils se furent emparés du pouvoir absolu. Il n’est pas jusqu’au centre vide de la place qui ne rappelle un souvenir, celui de l’aristocratie vaincue. Là était, avant i2Ôo, le palais des Uberti, que le peuple alors rasa jusque dans ses fondemens, décrétant que le sol resterait inoccupé pour perpétuer T infamie des traîtres.

L’on doit à un respect religieux pour ce décret de voir le Palazzo-Vecchio construit à l’un des angles et non dans le centre de la place. Ce bâtiment carré, d’une architecture sévère, sans

colonnes, est construit de grosses pierres saillantes. lia deux étages qui supportent un attique en saillie, surmonté de créneaux et terminé en terrasse.

Dans des niches pratiquées sous la saillie de l’attique, on a peint des armoiries qui font un ell'et assez pittoresque. Au-dessus de la plate-forme s’élève une tour très-haute , dite délia Pacca, d’une construction très-légère, et chef-d’œuvre d’architecture gothique : cette tour a son point d’appui sur des espèces de consoles qui font une saillie extrême, de sorte qu’on peut dire presque à la lettre quelle est construite dans l’air.

En 1298, Arnolfo di Lapo a donné les dessins de cette antique fabrique; cinq siècles ont passé sur elle sans même endommager ses portes noires et pesantes ; et, si l’on en juge d’après leur apparence, un laps de temps aussi considérable peut encore s’écouler et les laisser intactes. Au devant d’elles sont de chaque côté le David gigantesque de Michel-Ange, puissant ouvrage de sa jeunesse, et l’Hercule colossal , terrassant Cacus , de Baccio Bandinelli.

Il y a, à propos de ce David, une vieille histoire d’un gonfalonier Soderini, qui aurait pu fournir à notre Potier le type du bourgmestre de Saardam. Il fut le seul qui trouva quelques fautes dans l’ouvrage. Le nez surtout lui parut trop gros. Michel- Ange, qui pourtant n’était pas plaisant de sa nature, imagina de retoucher son œuvre devant le magistrat.

Seulement il eut soin , avant de monter sur l’échafaud, de cacher dans sa main de la poussière de marbre, qu’il laissa ensuite tomber, après avoir fait semblant de frapper du ciseau le nez condamné.

Soderini, enchanté, cria pour lors à l’artiste : Fous lui avez donné la vie. 11

avait largement , comme on voit, mérité cette épigramme de Machiavel :

« La nuit que mourut Pierre Soderini, son âme se présenta à la porte de l’enfer. Lors Pluton : Pauvre sotte, toi en enfer ! va dans les limbes avec les bambins. »

Voici une seconde anecdote qui offre plus d’intérêt. Dans une journée de guerre civile, où le Palazzo- Vecchio servit de forteresse à un parti, pierres, marbres , meubles pesans furent lancés de la plate-forme sur les assaillons. Un banc massif tomba sur le bras du David, et le brisa en trois morceaux. Par bonheur deux jeunes admirateurs de Michel-Ange eurent le courage de se glisser au milieu des soldats et du peuple qui combattaient encore, et d’emporter les précieux fragmens.

Quand Je calme fut rétabli, ils les réunirent et les rétablirent dansla perfection où on les voit maintenant. Ces jeunes gens étaient : Vasari, depuis l’élève , l’ami et le biographe de Michel-Ange; et le peintre Salviati.

L’ÎIercule m’a rappelé la plaisante altercation qui eutlieu devant legrandduc entre son auteur et le caustique Cellini. « Ton Hercule, disait ce dernier, a-t-il une tête d’homme, de lion, ou de bœuf? Lorrerait-on sous son crâne

la cervelle d’un moineau? Ses deux épaules ressemblent aux paniers d’un âne, le dos à un sac de pommes de pin, etc., etc.» Bandinelli, envié à cause de sa faveur auprès du prince, peu estimé à cause de son caractère égoïste et sordide, furieux de la centaine de sonnets décochés contre son œuvre, invoqua le secours de la police, et eut assez de crédit pour riposter à quelques-uns par la prison. Heureux temps pour les arts, où une opposition de cette nature avait une telle importance! Du reste, Michel-Ange, moins

FLORENOE. 4-

sevère que Ceilini, déclara, dit-on, dans l'Hercule plusieurs parties admirables, notamment l’attache du col.

La vaste salle du conseil, exécutée par Cronaca, rappelle les mœurs et les habitudes de lancienne république.

Mille citoyens y délibéraient sur les affaires publiques. Us formaient un conseil d’état perpétuel, tandis que la première magistrature était de deux mois.

L’endroit de la tour appelé la Barberia et non Y Alberghettino , comme le fait observer M. de Aalery, est demeuré célèbre par l’emprisonnement de Côme de Médicis à la suite d’un mouvement populaire. De là, raconte Machiavel, il entendait le peuple assemblé sur la place demander sa mort; de là il partit pour un exil qui servit à sa fortune. La Barberia est aujourd hui bien déchue de sa destinée politique. Une partie sert de bûcher , l’autre est un cabinet réservé pour le service des gens de la garde-robe du grand-duc.

Sur les battans de la porte de la salle dite d’audience, on remarque avec plaisir les portraits de Pétrarque et du Dante.

Une autre pièce, espèce de gardemeuble, offrait il y a peu d’années, et peut-être offre encore, une réunion de portraits assez bizarres. A côté de plusieurs personnages de lafnmiîle Médicis, figuraient un Louis XIV et un portrait de Napoléon, laissés par lui à l’île d’Elbe.

La Loggia dei lanzi , loge des lansquenets (nom que l’on donnait alors aux soldats allemands), ainsi appelée parce qu’elle était voisine de leur caserne, est un ouvrage dOrgagna, en date de i355. C’est le plus bel ornement de la place du Grand-Duc, et on peut le dire, le premier portique du

monde. Il est fâcheux qu’il n’ait que trois arcades, et que Côme Isr. n’ait pu exécuter le conseil donné par Michel- Ange, dele continuer dans tout le tour de la place.

On peut appeler ces arcades les anciens rostres deFlorence, d’où le peuple, convoqué au son du beffroi de la tour du palais vieux, était harangué. Là s’instalait le gonfalonier, là les généraux recevaient le bâton du commandement et les insignes de chevalier; là se promulgaient les décrets du gouvernement. Plus tard cette loge devint un dais magnifique pour les souverains dans certaines solennités. Je l’ai vue décorée, ou plutôt salie, par des draperies et du clinquant, servir au tirage d’une loterie. Pour l’ordinaire, elle sert d’abri pendant le jour et quelquefois la nuit à des portefaix.

Sous cette loge vous regretterez que Donatello n’ait point donné à sa Judith plus de noblesse et d’abandon.

En i495, une révolution enleva cette statue du palais de Pierre Médicis, et l’apporta à cette place. Elle devint une allégorie et un monument public de la délivrance de Florence. On inscrivit au bas ccs mots redoutables :

Exemplum salutis publicœ cives posuére i4q5. Emblème de la patrie délivrée, posé par le peuple. A leur retour, les Médicis crurent devoir ménagerie préjugé populaire, et laissèrent la statue en place, sans même toucher à l’inscription.

Le groupe de l’enlèvement d’une Sabine passe pour une des plus belles œuvres de Jean de Bologne. Puissance de l’art, qui, par le mérite de la seule exécution , parvient à rendre imposante une véri Labié scène de cabaret, comme l’appelle M. de Valéry : un mari jeté parterre, dont un soldat emporte la femme !

En regardant le Persée, qui porte la tête de Méduse et foule aux pieds son cadavre, belle statue à laquelle vous reprocherez peut-être quelque alFectation , rappelez-vous qu’un des élèves de Cellini lui servit de modèle. « J’ai pris pour modèle ce jeune garçon, raconte-t-il , car nous n’avons point d’autres livres pour apprendre l’art, que celui de la nature. » La Méduse est le portrait de sa servante, la belle Dorothée. Demandez aux artistes de notre nation dans quelle mansarde de Paris ils rencontreraient de tels modèles !

L’histoire de la fonte du Persée est, dans les mémoires de Benvenuto, un épisode trop délicieux pour que je me refuse le plaisir d’en traduire ici quelques passages.

Mille contrariétés se sont suivies dans les travaux préliminaires : c’est le feu qui prend à la baraque, le vent et la pluie qui refroidissent la fournaise Enfin tout se répare et le métal chauffe. Cellini, épuisé de fatigue et dévoré par une fièvre brûlante, est obligé d’aller se mettreaulit, avantque le temps soit venu d’ouvrir le conduit par lequel la fusion s’élancera dans le moule.

« Aussitôt que je fus au lit, j’ordonnai à mes servantes de porter à boire et à manger à tous les gens de mon atelier, et je leur dis : Demain je ne serai plus en vie. Celle qui conduisait toute ma maison, nommée Mona Fiore da Castel del Rio, la plus brave femme et la plus attachée qui fut jamais, me soignait de son mieux. Tout en me reprochant de manquer de courage , elle qui avait bon cœur, me voir si malade et si accablé , lui tirait des larmes, et elle avait soin de se détourner pour pleurer. Tandis que j’étais en proie à ce supplice, entre un homme tortu , il semblait une S majuscule, avec une

voix pileuse et lamentable, comrmr celle des gens qui avertissent les condamnés que l’heure est venue de se recommander à Dieu. « Benvenuto , me dit-il , votre ouvrage est perdu, et il n’y a plus de remède au monde. »

A cette nouvelle je jette un cri , qu’on eût entendu du troisième ciel; je me précipite à bas du lit, je saute sur mes vêtemens, je m’habille, non sans distribuer force coups de pied et de poing aux servantes et aux autres qui cherchaient à m’aider. Je criais en me lamentant : Ah! traîtres ! ah ! envieux !

c’est une trahison 1 Mais de par Dieu je le saurai. Avant que je meure, je laisserai au monde une preuve de ce que je suis, et une preuve capable d’en épouvanter plus d’un. Habillé enfin, je vais, la tête perdue, à mon atelier. Je vois ces gens épouvantés, stupéfaits, eux que j’avais quittés en si bonne disposition. Je commence ainsi : « Or çà , écoutez-moi , et puisque vous n’avez pas voulu, ou que vous n’avez pas su suivre ce que j’ai dit , obéissez maintenant que me voici moimême à mon ouvrage , et que pas un ne s’avise de répliquer : il s’agit ici de secours et non de conseils. » Sur quoi un certain maître Alessandro Laslicati me répondit : «Voyez, Benvenuto, vous voulez entreprendre une chose contre les règles de l’art et qui est tout-à-fait impossible.» Là-dessus je me retournai furieux, et prêt à faire un mauvais coup; mais lui et tous les autres s’écrièrent à la fois: «Allons, commandez, nous vous aiderons dans tout ce que vous ferez, tant que nous aurons souffle devie. » Jepense qu ilsme direntces paroles d’amitié, parcequ’ils s’attendaient à me voir bientôt tomber mort. J’allai tout d’abord visiter le fourneau. Je vis que le métal s’était entièrement coagulé, avait formé ce qu’on appelle urt

gâteau. J’ordonnai à deux manœuvres d'aller en face, à la maison deCapretta Je boucher, chercher une pile de bois de jeunes chênes qui étaient secs depuis plus d’un an, et que dame Ginevra , femme de Caprelta , m’avait offerts. Les premières brassées à peine arrivées , j'en remplis le foyer , parce que cette espèce de chêne fait un feu plus vif que tousles autres bois.»

Cependant peu à peu le gâteau commence à se liquéfier , grâce à une série de manœuvres que Cellini commande.

« Voyant que , malgré l'opinion de ces ignorans, j’avais pour ainsi dire ressuscité un mort , je repris ma vigueur au point de ne plus sentir ni fièvre ni crainte de mourir. Tout à coup survient une détonation , et une grande flamme, comme un éclair, brille à nos veux. Tous, et moi plus que les autres, nousfùmesfrappés d’une terreur extraordinaire. Le fracas et la lueur cessés, nous commençâmes à nous enlre-regarder. JNous vîmes que le couvercle de la fournaise s’était brisé et soulevé , de sorte que le bronze en sortait. J’ordonnai aussitôt d’ouvrir l'orifice de mon moule ; je fis en même temps frapper sur les tampons du fourneau, et voyant que le métal ne coulait pas avec la promptitude ordinaire, et que tout mon bois avait passé à ce gran 1 feu , je fis prendre tous mes plats, mes écuelles , mes assiettes d’étain, environ deux cents , je les mis l’un après l’autre devant mes canaux, et j’enfisjeter partie dansle fourneau. Alors tous mes ouvriers, voyant le bronze devenu parfaitement liquide, et le moule s’emplir, se mirent à me seconder et à m’obéir avec courage. Jeleur commandais tantôt une chose, tantôt uneautre ; jeles aidais et je m'écriais: « O Dieu! qui par ta puissance ressuscitas d’entre les morts et montas glorieux dans le ciel !» ..En sorte

que tout d’un coup mon moule s’emplit. Je mejetaià genouxet je remerciai le Seigneur de toute mon âme. Je pris ensuile uneassietlée de salade qui était la sur une mauvaise table, je mangeai de grand appétit; et je bus avec tous ceux qui étaient présens; puis j’allai au lit sain et joyeux, car il était deux heures avant le jour, et je me reposai aussi tranquillement que si jamais je n’eusse été malade. Ma bonne servante, sans que je lui eusse rien dit, m’avait préparé un bon chaponneau bien gras.

Quand je me levai, c'était l’heure de dîner ; elle m’aborda gaiement en me disant : « Eh bien, où est donc cet homme qui se sentait mourir ? Je crois que ces coups de poing et ces coups de pied dont vous m’avez bourrée cette nuit , dans votre rage de damné, ont épouvanté la fièvre, si forte qu’elle fût , et qu’elle s’est enfuie.» Tous ces braves gens qui me servaient, revenus de leur frayeur et remis de leurs extrêmes fatigues, allèrent acheter de la vaisselle de terre pour rem placer les plats et les écuelles d’étain , et nous dînâmes tous joyeusement. Je ne me rappelle pas de ma vie avoir fait un repas de meilleur appétit ni plus gai. »

Quel talent de narration ! quelle verve ! comme ce petit drame palpite d’intérêt !

Je me rappelle qu’en quittant e Persée, je voulus, par reconnaissance pour Cellini, aller voir ce Potite-J^ tccliio , pont vieux où les orfèvres de l’époque et lui-même exposaient leurs merveilles. Que les temps sont changés ! Les boutiques y sont encore ; mais aujourd’hui, pas un travail, pas une pièce que notre Odiot daignât placer dans son étalage delà rue Vi vienne.

Ma promenade ne fut pourtant pas perdue ; car j’eus l’occasion d’admirer le pont de la Trinité, chef-d’œuvre

d’élégance et de légèreté (PI. 9), construit en 1 558 par l’Ammanato , et le premier modèle de ce genre d’arches à voûte surbaissée, dont notre pont d’Iéna offre une belle copie. A chacune de ses deux extrémités sont quatre statues représentant les quatre saisons. A un angle du quai, une sombre maison en forteresse étale sa masse terrifiante couronnée de créneaux. J’éprouvai le sentiment de plaisir qu’avait éprouvé avant moi M. Delécluze, de trouver là, au lieu de soudards prêts à assommer le passant comme en i3oo, un café où l’on me servit une limonade et une glace que j’aurais pourtant désiré meilleures.

Maintenant que me voici un peu rafraîchi , portons nos pas vers la cathédrale ou dôme (PI. 10). Voulezvous juger du style que parlait la république de Florence vers l’an 1294, lisez le décret suivant:

« La haute sagesse d’un peuple d’illustre origine exigeant qu’il procède dans les choses d’administration de manière à ce que la prudence et la magnanimité de ses vues éclatent dans les œuvres qu’il fait exécuter, il est ordonné à Arnolfo di Lapo , chef-maître ( capo-maestro ) de notre commune, de tracer un modèle ou dessin pour la restauration de Santa-Reparata, lequel porte lempreinte dune pompe et d’une magnificence telles, que l’art et la puissance des hommes ne puissent rien imaginer de plus grand ou de plus beau; et cela, d’après la résolution prise en conseil public et privé , par les personnages les plus habiles de cette ville , de n’entreprendre pour la commune aucune œuvre dont l’exécution ne doive répondre à des senlimens d’autant plus grands et généreux, qu’ils sont le résultat des délibérations d’une réunion de citoyens dont les intentions

ne forment qu’une seule et même volonté. » On se croirait aux beaux jours d’Athènes.

Arnolto dit Lapo se mit à l’œuvre.

Après des travaux qui durèrent cent soixante ans, et qui furent conduits successivement par Giotto, Gaddi, Orgagna, F j 1 i p p i et Brunellesco, l’église se trouva ce qu’elle est aujourd’hui, terminée à l’intérieur, mais manquant de façade. C’est de nos jours que la fabrique de la paroisse vient de faire élever près du portail les statues colossales d’Arnolfo et de Brunellesco.

L’aspect des murs énormes du dôme, revêtus richement en divers marbres, rappelle , dit M. Delécluze, les flancs latéraux de ces vieux meubles, plaqués de bois précieux et dediverses couleurs. Malgré cette variété, comme l’église est assez sombre , l’aspect grave des temples du nord s’y retrouve plus que dansles églises ordinairesd’Italie. Dans son ensemble, l’intérieur est trop nu , inconvénient qui frappe d autant plus, que l’édifice m’a semblé habituellement vide de fidèles.

La partie la plus étonnante est la coupole, ouvrage d’autant plus merveilleux que le dôme est double, et qu’il fut élevé sans cintres, sans noyau, sans armature, et avec le seul secours d’un échafaud très ingénieusement imaginé par Brunellesco, qui avait conçu l’idée de cette grande machine, et qui conduisit le tout à fin par des procédés, piour lesquels la tradition de son art le laissait sans ressources.

Acroire les Florentins, qui ne manquent pas plus qu’un autre peuple d’esprit national, Michel-Ange aimait si fort ce dôme, que, partant pour aller faire celui de Saint-Pierre à Rome, il alla prendre congé de lui , et lui dit : Adieu , mon ami, je vais faire ton pareil , mais non pas ton égal.

Un autre hommage de Michel-Ange est dans le choix qu’il fit de la place où il devait reposer, à l’église Santa-Croce, après sa mort. Il voulut que de son tombeau, les portes de l’église ouvertes, on pût apercevoir le chef-d’œuvre qu’il avait imité.

Vous ne lirez pas sans plaisir un vrai mot d'artiste échappé à Arnolfo, dans un mouvement d’orgueil bien pardonnable. L'opinion du temps attribuait les tremhlemens de terre à des courans d’eau souterrains ; Arnolfo fit creuser des puits profonds dans l'intérieur de l’édifice, afin d’en prévenir les effets. « Je t’ai préservé des tremhlemens de terre, dit-il en s’adressant à son monument , Dieu te préserve de la foudre! »

La coupole, à peine terminée, fit naître à Paul Toscanelli, médecin, l’idée du premier gnomon que l’astronomie moderne ait exécuté : l’essai fut un coup de maître. Le rapprochement de l’écliptique, et peut-être l’affaissement de la coupole , l’avaient mis hors de service vers l’an 1757, époque où il fut réparé.

Dans la chapelle de la croix , ne manquez pas de vous faire montrer un carreau de marbre blanc, lequel est frappé parles rayons du soleil, quand le jour du solstice d’été ils traversent un troupratiqué dans la lanterne du dôme.

Le gnomon, ou la plaque par laquelle passent les rayons du soleil, est élevé de 277 pieds au-dessus du marbre, sur lequel se font les observations sur l’obliquité de l’écliptique et les mouvemens apparens du soleil.

Vous vous ferez montrer sous ces voûtes solennelles le tombeau de Brunellesco et son portrait en bourgeois de Florence. Giotto, le restaurateur de la peinture, repose «à côté. Un autre tombeau renferme Marsile Ficino,le

premier traducteur de Platon, le chef de l’académie platonicienne fondée par Côme de Médicis, et chanoine de la cathédrale; les chanoines n’ont pas tous été comme celui que servait Gil- Blas. Le monument de Pierre Farnèse, général florentin, est très-beau. On le voit dans un bas-relief, la dague au poing, éperonnant un mulet; son cheval avait été tué. Sur son ignoble monture il gagna la victoire.

Près d’une porte de la nef latérale j ai contemplé avec attendrissement une naïve peinture, d’auteur incertain.

C’est le Dante debout, en robe rouge, avec une couronne de laurier par-dessus son bonnet, et tenant un livre ouvert à la main. D’un côté est une sorte de représentation des trois parties de son poëme, et de l’autre une vue de l’ancienne Florence.

Au treizième siècle les églises furent parfois témoins de drames horribles; en voici un : la conjuration des Pazzi et de quelques autres familles contre les Médicis. J’extrais de Machiavel ce passage, parce qu’il est curieux en détails de mœurs d’une époque qu’on se plaît souvent à nous représenter comme profondément religieuse :

« Ils choisirent donc, pour assassiner les deux frères, l’église cathédrale de Santa-Reparata (nous avons vu, dans le décret de 1294, la cathédrale porter ce nom, quelques écrivains prétendent que c’est à cette époque qu’elle le changea pour celui de Santa-Maria del Fiore qu’elle porte actuellement ; leur assertion est démentie par cette citation de Machiavel. La conjuration est de 14781 et, comme on voit, le nom n’avait point encore changé). Un cardinal était leur complice, etle pape, sans se mêler à la conjuration, eût été cependant bien aise de la voir réussir. Les conjurés voulaient que Giovan Battisla

se chargeât de frapper Laurent; Francesco de Pazzi et Bernardo Bandini frapperaient Julien. Ballisla refusa, soit que les relations qu’il avait eues avec Laurent eussent louché son âme, soit que quelqu’autre motif le retint 11 répondit qu’il n’aurait jamais le courage de commettre un tel forfait dans une église, et de joindre ainsi le sacrilège à la trahison, refus qui fît manquer leur entreprise. Comme le temps les pressait, ils lurent obligés de confier ce soin à messer Antonio de Yoîterra et à Stefano, deux hommes que leurs habitudes et leur caractère rendaient tout-à-fait inhabiles pour un semblable coup. Ces dispositions arretées, ils choisirent pour signal l’instant où le prêtre, qui disait la grand’messe, célébrerait la communion. Dans ce même moment l’archevêque devait s’emparer du palais public et se rendre, de gré ou de force, la seigneurie favorable, après la mort des Mé îicis.

» Tout convenu, ils se rendirent à l’église, où le cardinal et Laurent les avaient déjà précédés. Le temple était rempli de peuple et l’office divin commencé, que Julien de Médicis n’était pas encore arrivé. Francesco de Pazzi et Bernardo, désignés pourle frapper, allèrent le trouver chez lui, et firent tant par leurs prières et parleur adresse, qu’ils le décidèrent à se rendre à l’église. C’est une chose vraiment remarquable que la fermeté et l’inaltérable constance avec laquelle ils surent dissimuler tant de haine et un aussi épouvantable dessein; car en le conduisant au temple, pendant le chemin et dans l’église, ils l’entretinrent de bons mots et de plaisanteries de jeunes gens. Sous prétexte de lui faire des caresses , Francesco ne manqua pas de le tâter de la main, et de le presser même dans ses bras, pourvoir s il n’était pas revêtu

d’une cuirasse ou de quelque autre défense pareille.

» Julien et Laurent connaissaient bien la haine que leur portaient les Pazzi et le désir qui les possédait de leur ravir l’autorité qu’ils avaient dans le gouvernement ; mais ils étaient loin de craindre pour leur vie, persuadés que si les Pazzi voulaient entreprendre quelque chose, ils le tenteraient par les voies légales et non par un semblable forfait : c’est pourquoi , n’ayant aucune inquiétude sur leur propre vie, ils feignaient d’être leurs amis. Les assassins étant donc prêts les uns se pressèrent auprès de Laurent, ce que la foule qui remplissait le temple leur permit de faire sans qu’ils éveillassent le soupçon ; les autres se mirent auprès de Jul ien. L’instant marqué étant arrivé, Bernardo Bandini , avec une arme couite et destinée à cet usage, perce lesein de Julien , qui tombe aprèsavoir fait quelques pas. Alors Francesco de Pazzi se jette sur lui, lepercedecoups ; et, aveuglé par sa fureur, il le frappe avec tanL de rage, qu'il se fait luimême une large blessure à la jambe.

De leur côté, Messer Antoine et S té— fano attaquent Laurent, et, après lui avoir porté plusieurs coups, ils ne lui font qu’une légère blessure à la gorge , soit que leur manque de vigueur, ou que le courage de Laurent, qui se défen it avec ses armes dès qu’il se vit attaqué , ou qu’enfin le secours de ceux qui l’entouraient ait rendu vains tous leurs efforts. Us se sauvèrent alors saisis d’épouvante et coururent se cacher ; mais on les découvrit bientôt: on les fit mourir d’une manière ignominieuse, et on traîna leur cadavre par toute la ville. Laurent, de son côté, entouré de tous ses amis, se renferme dans la sacristie du temple. Bernardo Bandini, voyant Julien expirant, frappe encore

Neri, grand ami des Médicis, poussé par une antique haine ou pour l'empêcher de secourir Julien. Non content de ces deux homicides, il s’élança vers Laurent pour suppléer, par son courage et sa promptitude, au coup qu’avaient manqué ses complices par leur faiblesse et leur lenteur; mais l’ayant trouvé réfugié dans la sacristie, il ne put exécuter son dessein. Au milieu du tumulte, occasioné par ces scènes terribles, et qui aurait pu faire croire que le temple s’écroulait, le cardinal se réfugia à l’autel, où les prêtres eurent les plus grandes peines à le préserver , jusqu’au moment où la seigneurie, après avoir tout apaisé, pnt le ramener à son palais. »

Après un coup d’œil aux quatre évangélistes du Donatello , nous sortirons de la cathédrale pour admirer le Campanile , et répéter la phrase laudative consacrée, qui, pour la première fois , sortit de la bouche de Charles- Quint : C'est un monument a conserver dans un étui.

Figurez- vous une tour haute de deux cent cinquante-huit pieds, incrustée de marbres précieux, travaillés en bas-reliefs et en* groupes parfaitement sculptés. Cependant cet édifice date de 1 334 ? temps où la sculpture n’avait pas encore d’école , ni le dessin d’académie, quand la nature seule donnait des lois. 11 est l’ouvraçe de Giotto, d’un paysan qui laissa le troupeau qu’il conduisait dans la vallée de Vespignano pour travailler dans le grossier atelier de Cimabué, pour surpasser son maître et se montrer également habile dans l’art de construire, pour devenir l’ami du Dante et de Pétrarque, et mourir à Florence chargé d’années, d honneurs et de biens, chanté par les premiers de ses poètes et honoré par les meilleurs de ses ci-

toyens. La statue du zuccone , du chauve, par Donatello, rivalise avec l’antique pour la noblesse du style et l’expression.

Sur la même place est le baptistère ou église Saint- Jean. Le joyeux Debrosses prétend que c’est un vieux temple de Mars , qu’on a métamorphosé en baptistère contre l’intention des fondateurs. Le fait est que c’est une construction du sixième siècle, et qui servit d’abord de cathédrale à la ville. On la d ut à la reine Théodelinde, lorsque la Toscane élail soumise à la domination des Lombards. Une multitude de ruines antiques, dit M. Valéry , offrait aux constructeurs des pierres toutes taillées, des débris de chapiteaux et de colonnes. Ces nombreux fragmens, étrangers les uns aux autres, se montrent dansle baptistère, et l’on y reconnaît entre autres une pierre portant une belle inscription romaine en l’honneur d’Aurélius Vérus.

L’édifice est de forme octogone et assez peu élevé. Il a trois portes en bronze, dont l’une, du côté du midi , est sculptée par André Pisano, elles deux autres de la main de Ghiberti , sont célèbres par la beauté de leur travail et l’admiration qu’elles causèrent à Michel - Ange , qui disait quelles étaient dignes de fermer le paradis.

Elles furent décrétées par la seigneurie et les prieurs de la confrérie , après la cessation de I horrible peste ce i.joo, afin de décorer le temple du protecteur de Florence. Un décret invita tous les artistes d’Italie à présenter des dessins de portes, qui fussent plus belles encore que celle exécutée déjà par André Pisano. Ghiberti, jeune homme de vingt - quatre ans , sortit vainqueur des grands maîtres de l’art, Rrunellesco et Donatello. La

dépense fut, dit-on, de4o,ooo sequins, qui feraient aujourd’hui plusieurs millions.

L’entablement extérieur de ces trois portes est décoré de groupes de statues, qui ont rapport à la destination du lieu. Intérieurement le plancher est en mosaïque. A la voûte sont exprimées, aussi en mosaïque, des images de saints et la figure gigantesque de Jésus -Christ , qui a au moins vingt pieds de proportion. La mosaïque sur laquelle on marche n’offre que des ornemens. La décoration du reste de l’église est plus moderne, elle brille d’or de tous côtés. Les fonts de baptême sont placés près du mur, quoique ce monument prenne aussi la forme octogone intérieurement.

Deux colonnes de porphyre s’élèvent à la principale entrée. Elles ont été données aux Florentins par les Pisans, en ii 17; et la chaîne de fer qui est suspendue à la muraille est un trophée de la conquête de Pise par les Florentins, en i3Ô2 ; c’était la chaîne du port de Pise.

La plus belle réunion de villageois toscans que j’aie jamais vue , ce fut sur cette place du dôme , à un feu d’artifice qui se tire chaque année au samedi-saint, entre le baptistère et 3a cathédrale. Les femmes portent ordinairement le chapeau rond en feutre noir, avec une grande plume noire placée sur le devant; cette coiffure leur sied à merveille. Ce jour-là je suivis la foule avec un de mes amis : elle était telle, que nous y fûmes comme portés. Dans la nuit on avait disposé sur la place un grand coffre de forme ovale, plein de pièces d’artifice : à midi précis une fusée lancée de la cathédrale y mit le feu, et aussitôt toutes les cloches de la ville sonnèrent. Les grenades qui s’échappaient de la

machine enflammée vinrent éclater contre l’église et sur nous. On se poussa, on se culbuta pour les éviter; ce fut une joyeuse fête, de laquelle j’eus grand plaisir d’avoir pris ma part , me promettant cependant d’apporter moins d’empressement pour l’année suivante.

Tout en nous acheminant vers le palais Pitti , je vais vous en apprendre l’origine, telle que le secrétaire de Florence la raconte, au livre Y1I de son histoire. Vers l’an 1460, pendant les dernières années de la domination de Côme, une scission se manifesta dans son parti , ainsi qu’il arrive dans tous les partis vainqueurs. Le personnage le plus influent de cette scission fut Lucca Pitti, homme que Machiavel qualifie courageux et plein d’audace, qui parvint à la charge de gonfalonier de justice, fut paria république nommé chevalier, et reçut de la seigneurie et de Côme, ainsi que de la ville empressée à les imiter, des présens évalués à plus de vingt mille ducats. Son influence devint enfin si grande , ajoute l’historien, que ce n’était plus Côme, mais messer Lucca qui gouvernait la république.

« Il en conçut une telle présomption, qu’il fit commencer à Florence et à Ruciano , à un mille de la ville , deux édifices superbes et d’une magnificence royale : celui de la ville surtout était le plus vaste qu’un simple citoyen eût jusqu’à ce jour fait construire. Il ne reculait devant aucun moyen extraordinaire pour les terminer. Non-seulement les citoyens et les plus simples particuliers lui faisaient des présens , et lui fournissaient les matériaux nécessaires à la construction , mais des communes et des populations entières l’aidaient de leurs ressources. Bien plus, tous les bannis, les assassins, les voleurs , tous ceux qui avaient encouru

par leurs crimes la vengeance publique, trouvaient dans ces deux édifices un asile assuré, pourvu quils pussent être utiles à la construction. »

Est-ce par ironie sanglante que Lucca Pitti, au lieu d'éterniser par quelque belle inscription sa reconnaissance envers la république entière, ou tout au moins envers ceux de ces auxiliaires qui n étaient ni bannis, ni héros de grands chemins, eut l’impolitesse bizarre de ne remercier qu’une honnête mule?

Dans les ornemens du palais , un de ces animaux , sculpté en bas-relief sur marbre noir, et placé là par son ordre, attire encore aujourd’hui l’attention des voyageurs. L’original de ce portrait travailla au transport des matériaux employés à la construction de l’édifice, ainsi que l explique le distique suivant :

Lecticam , lapides et marmora, ligna, columnas , Vexit , conduxit , iraxit et ista iulit.

Elle porta, tira, voitura, mena , litière, pierres, marbres , bois et colonnes.

Quelques années s’écoulèrent ; Pierre de Médicis, après la mort de Côme, ressaisit le pouvoir d’une main ferme , et, au milieu de toutes ces révolutions, dit Machiavel, il n’y eut jamais d'exemple plus remarquable des vicissitudes de la fortune que Lucca Pitti , préservé de l’exil par l’humiliation la plus complète. On vit soudain toute la différence qui existe entre la victoire et la défaite, entre le mépris et la considération. Sa demeure, jusqu’alors fréquentée par la foule des citoyens, n’offrait plus qu’une profonde solitude.

Lorsqu’il paraissait dans les rues , ses amis et ses parens craignaient, nonseulement de l’aborder, mais même de le saluer; car les uns avaient perdu leurs honneurs, les autres une partie de leurs biens, et tous étaient égale-

ment menacés. Les édifices superbes qu’il avait commencés furent abandonnés par les ouvriers; les faveurs dont on avait été autrefois prodigue envers lui se convertirent en outrages et ses honneurs en opprobre , de manière que la plupart de ceux qui jadis lui avaient fait don de quelqu’objet précieux pour acheter sesbonnes grâces, le lui redemandaient comme n’étant qu’un simple prêt, et ceux qui jusqu’alors l’avaient porté jusqu’aux nues, l’accusaient d’ingratitude et de violence.

Nous visiterons ce palais sous la direction de M. Delecluze, à qui je vais emprunter un fragment d une de ses charmantes lettres, qu’il est à regretter de voir ensevelies dans les feuilletons de vieux journaux :

« Comme résidence du souverain, comme morceau curieux d’architecture, et l’un des dépôts les plus importans de statues et de tableaux, le palais Pitti, et les jardins Roboli qui y tiennent , forment l’ensemble le plus beau et le plus curieux dans ce genre à Florence. Ce palais est situé de l’autre côté de l’Arno, au delà et dans la direction du Vieux-Pont. De la place sur laquelle est son entrée, il présente trois étages de hauteur à peu près égale : la largeur du dernier, moins grande, pyramide sur les autres.

De fausses portes à rez-de-chaussée et des fenêtres aux deux étages , le tout cintré, donnent à cet édifice, bariolé de refends, un air de grandeur et de simplicité qui étonne plus qu il ne séduit au premier moment. Deux ailes, semblables au rez-de-chaussée , s’avancent carrément devant le palais et enloiment la place. La porte du palais est au milieu du monument; on entre par la gauche dans les jardins Boboli. En suivant ce dernier chemin, on fait le

tour du flanc gauclie de l’édifice , et l’on arrive à la façade intérieure qui donne sur le jardin. Deux ailes qui savancent sur le corps de bâtiment principal, et qui joignent par devant une terrasse qui s’unit au rez-de-chaussée par un portique de colonnes doriques, forment une cour dont trois faces se ■composent de trois étages : l’un est •dorique, l’autre ionique, et le dernier corinthien. A droite, le palais n'est pas terminé; à gauche, on voit des constructions modernes qui, je le suppose, sont des appartemens particuliers, et plus loin les communs (i).

Devant la façade intérieure du château est figurée dans le jardin une arène demi-circulaire; des gradins en pierre l’entourent, et le cintre, planté régulièrement d’arbres, peut servir à donner des bals ou de grandes fêtes.

» L’ensemble des jardins Boboli a la forme d’un clavecin, dont la plus grande dimension court parallèlement au palais. Une grande allée, qui coupe l’arène, monte ensuite vers le sommet d’une colline, sur la gauche de laquelle est un pavillon, et au delà des n urs un petit fort. En tournant sur la droite, on saisit d’un seul coup d’œil toute la longueur du jardin, sur laquelle est tracée une immense alite toute garnie de statues en marbre blanc, et interrompue à plusieurs endroits par des vasques de la même matière , faites pour recevoir lesjetsde l’eau. Des deux côtés de cette allée [sont des bosquets

(i) Cette cour est tellement petite que pour regarder le palais, en quelqu'endroit que ton se mette, il faut lever la tête d’une manière incommode. Les Italiens affectent souvent de faire les cours étroites pour donner de la fraîcheur aux appartemens. J'avoue que, sans respect aucun pour l'œuvre d’Ammanato, regardée comme l’un des meilleurs morceaux de l'architecture moderne , je fus tenté de trouver à tout cela une physionomie triste , et un peu tle lair d entrée d'une prison.

coupés de promenades régulières, et dont l’épaisseur va en diminuant vers l’extrémité du jardin , qui , de ce côté, fait la queue du clavecin. Lucca Pitti en avait fait faire les dessins au Brunellesco. L’ouvrage ne fut avancé que sous un de ses descendans ; et , depuis Côme Ier., qui en fit l’acquisition en i54q de Bonaccorso , petit-fils de Lucca , et l’embellit, ce lieu n’a pas cessé d’être la résidence des ducs de Toscane , qui tous ont contribué à le rendre plus beau et à y amasser les chefs-d’œuvre les plus précieux des arts.

» Le palais Pitti et les jardins Boboli sont évidemment le type qui a servi de modèle pour bâtir Versailles et dessiner son parc ; et la mauvaise plaisanterie que je vous ai faite dernièrement sur les pruneaux de Tours, les jambons de Bayonne et les fromages de Parme, qui ne sont point faits dans les pays dont ds portent les noms, deviendra moins frivole en vous faisant reconnaître que nos châteaux , et surtout nos jardins a la française , sont d invention italienne. Ce jardin de Florence a tout-à-fait intérieurement l’apparence du parc de Versailles. Les grandes allées droites ornées de statues, les terrasses soutenues par des murs, les bosquets dessinés en étoiles, sont les mêmes ; et si vous avez suivi avec attention la description que je vous ai donnée du palais Pitti , vous retrouverez encore dans la disposition de son plan une ressemblance frappante avec celui du château de Versailles, seulement il est retourné. Dans ce dernier, la cour de marbre et les ailes en avance sont du côté de la ville et la grande façade du côté du parc , tandis qu’on avait fait le contraire au palais Pitti. Cette résidence ne serait pas fort belle déjà par elle-même, que

tous concevez le genre d intérêt que sa vue m'a inspiré. On retrouve dans ce jardin italien, dit a la française , une imitation des lieux célèbres de ce genre, dont les descriptions vagues de Babylone , et plus encore les traditions des habitations des empereurs romains, ont donné 1 idée aux hommes curieux et invenLifs du moyen-âge à Florence.

» La nature, il est vrai, a fait pour les jardins Boboli ce qu elle a refusé à ceux de Versailles. Les environs de ce dernier château sont tristes pour l’œil ; ceux qui entourent le palais Pitti plus variés, soit par la pente des terrains, soit par les coteaux charmans qui en sont près, soit enfin par le voisinage de Florence et du val d Arno , au fond duquel elle repose, contrastent délicieusement par leur irrégularité avec ces murs de verdure sur lesquels brillent des statues. La multitude de villages et de maisons de campagne dont abondent les environs de Florence vus de Boboli, a fait dire autrefois à l’Arioste, en s’adressant à cette ville : « A voir tant de terrasses et de villes, il semble que le terrain en bourgeonne, comme il bourgeonne ailleurs de rejetons d’arbustes. Si tes palais épars étaient rassemblés dans une seule enceinte et sous un même nom , deux Romes ne pourraient t’égaler. » Toutefois il y a dans ce passage un peu de féerie, c’était l’habitude du poëtemerveilleux.

« 11 faut partir de 1 idée qui a fait combiner les détails d une pareille habitation pour la juger impartialement : il faut voir que Lucca Pitti, ne voulait pas se faire une maison de paysan, mais bien un palais qui le distinguât, non-seulement de tous ses concitoyens, mais encore de ses rivaux en richesse et en pouvoir. Il est évidentalors que, se promenant dans son parc à la fran-

çaise, il tirait une grande vanité, et trouvait par conséquent un grand plaisir à considérer au loin les masures des Florentins du milieu d’un jardin, ou des fenêtres d’un palais qui devait faire crever toute la ville de jalousie. Ces rivalités, qui se décelaient par le luxe des habitations, des vêtemens chez les Latins et les Florentins, nations originairement républicaines, se lient mieux aussi avec leurs mœurs qu’avec celles d’une monarchie comme celle de Louis XIV. Aussi les dépenses qu’a faites ce grand roi lui ont-elles été quelquefois reprochées ; tandis que c’était tout profit pour l’état lorsqu’un Pitti ou un Boboli faisait refluer sur ses concitoyens 3e superflu de l’or qu’il avait amassé dans le commerce. »

Un auteur italien , Baldinucci , raconte , au sujet de la façade la plus ancienne du palais ^ une anecdote qui plaira aux amateurs de constructions.

11 arriva , en lôzjo, que cette façade, depuis le commencement du premier étage jusqu’au haut, commençait à pencher vers la place et était sortie de plus de sept pouces de son aplomb.

Parigi , architecte^ se chargea de lentreprise , aussi difficile qu’étonnante, de retirer en arrière et de rétablir dans son aplomb cette merveille immense , et voici comme il s’y prit.

11 perça le mur pour y adapter de grosses barres ou clefs de fer, fixées et arrêtées du côté de la façade par de fortes traverses , et ayant fait passer les clefs sous les planchers, il y appliqua à l’extrémité opposée certains ins! rumens particuliers à vis qu’il avait lui-même composés, et moyennant ses instrumens il en vint à bout. C'est donc à tort, ajoute l’écrivain, que I on met en doute, comme incroyable, un fait semblable arrivé à Rome sous le

règne de Tibère , au rapport de Dion Cassius.

Si, comme Versailles, Boboli servit aux pompes d’un vain luxe et à des fêtes entachées quelquefois de scandale , il a dans son histoire une partie plus innocente et qui ne manque pas d’intérêt pour l’horticulteur. Côme Ier. , très-habile dans l’art d’émonder les arbres, y introduisit la culture des arbres fruitiers nains. Sa femme Eléonore l’enrichit de très- belles fleurs jusqu’alors inconnues dans la contrée.

Plus ami de l’utile, François Ier. y fit semer beaucoup de mûriers, pour les propager en Toscane et les distribuer à ses sujets. Dans un but aussi louable, Ferdinand II y fit cultiver des pommes-de-lerre venues de l’Afrique, ainsi que du chêne à larges feuilles. Quand la Toscane devint une province de l’empire autrichien, le jardin fut abandonné au peuple et devint un bois sauvage. Sous l’administration française on travailla à le façonner en un parc anglais. Fidèle aux anciens us , la res-

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tauration lui a restitué sa première splendeur, conformément au dessin de Buontalenti. D’assez belles serres chaudes viennent d’être terminées. On compte plus de 5,ooo vases de fleurs et 5oode citronniers et d’orangers. On y cultive les giroflées avec plus de perfection que dans aucun autre jardin d’Europe; plusieurs souverains ont souvent recours à ce superbe parterre pour renouveler les espèces et les variétés.

Boboli compte un grand nombre de statues, la plupart malheureusement dues à une époque de décadence. J’ai gardé souvenir dequatre statuesde prisonniers, par Michel-Ange; d’une déesse de l’Abondance, commencée par Jean de Bologne et terminée par Tacca ; et surtout, à la bellefontaine de l’Isolella,

du groupe élégant, quoique colossal , des trois fleuves , par le premier de ces deux artistes.

Quand vous serez entré dans l’intérieur du palais etdansla grande salle du rez-de-chaussée, vous aurez devant vous les fresques de J. Giovanni , peintre rapide, fantasque, dont cet ouvrage est le plus important. Il avait à rendre divers traits de la vie de Laurent de Médicis , comme protecteurdes lettres, et il a usé de l’allégorie. J’ai peu de goût pour l’allégorie , mais je n’avais jamais rencontré la folle en une telle goguette. Je vis Mahomet, l’épée à la main , sur le point d’exterminer les vertus; au-dessus de lui une harpie feuilletait l’Alcoran. Des philosophes et des poètes fuientà toutes jambes, plusieurs tombent à terre et se réfugient auprès de Médicis. Homère vient h tâtons demander l’aumône à la porte de Florence ; à cette porte une furie prend plaisir à fusliger Sapho ; et derrière , le Dante, en robe rouge , est précipité de l’escalier qui conduit au Parnasse.

La galerie de tableaux , l’une des premières de l’Europe, possède entre autres quelques Titien, et notamment sa maîtresse; plusieurs marines de Saîvator , sa conjuration de Catilina, et son paysage célèbre, dit des philosophes; un portrait précieux de Rembrant, peiDt par lui-même. Les trois Parques de Michel-Ange , si sérieuses, si pensives, si âpres, m’ont rappelé les Sorcières de Macbeth. Là brille dans toute sa beauté divine la fameuse Vierge à la chaise de Raphaël, si connue par les nombreuses copies et gravures qui en ont été faites. Douze autres Raphaël captiveront en outre votre admiration, parmi lesquels le portrait du cardinal Bibbiena , l’ami et le favori du pape Léon X , le

Buckingham de sa cour, pour le théâtre de laquelle il composa une comédie , ce cardinal enfin qui avait offert la main de sa nièce au peintre comme une marque de son estime et de son affection.

Que dire du portrait de Jules II par Raphaël , sinon de répéter ce qu’en a dit ladv Morgan?

« Toutes les fois que l’Alhane parlait de Raphaël, il se découvrait en signe de respect et presque d’adoration, et le portrait de Jules II justifie cet enthousiasme religieux. Le pape est assis sur un fauteuil ( qui fait luimême portrait ) ; une riche table, couverte d’une draperie, est devant lui ; une belle sonnette sculptée ( probablement celle de Cellini ), et quelques livres, sont épars sur la table. La grande loupe , montée en or , que Jules semble éloigner de son œil à l’instant même, est aussi d’un travail très-précieux.

Son visage exprime la vive attention qu’il prête à un récit qui l’intéresse. Il se tourne vers un moine qui paraît lui faire une communication importante.

En opposition avec ces deux têtes expressives, on aperçoit la physionomie insignifiante du Camerlingue, qui se tient derrière le fauteuil du pape d’un air officieux et souple : une véritable figure d’antichambre. Je crois ce portrait l’un des plus beaux,, s’il n’est le plus beau du monde. »

A l’ex trémi té des a ppartemens d’honneur, une porte s’ouvre et introduit le visiteur dans un salon ovale entouré de glaces, qui sert de temple à la Vénus de Canova. Elle semble sortir du bain et chercher à cacher une partie de son corps sous une draperie légère. Sa tête charmante est ornée de longs cheveux à moitié nattés.

Cette statue , un des plus beaux monumens de la sculpture moderne, fut

achetée à son auteur par le grand-duc Ferdinand III, père du grand-duc régnant, qui l’avait destinée à remplacer la Vénus de Médicis, alors transportée à Paris. Elle fut placée en conséquence dans la salle de la galerie de Florence, appelée la Tribune. Cependant Canova, avec une modestie loutà-fait délicate, ne permit pas que la statue fût placée sur le piédestal vacant de la statue grecque, mais à côté, par respect pour 1 illustre exilée.

Je m’attendais, avant d’entrer dans la bibliothèque, à des salles spacieuses, bien aérées ; je vis , avec quelque surprise, une suite de trente-sept cellules, entourées de simples tablettes et éclairées par une étroite fenêtre donnant sur les toits des offices. Chacune est pourvue, pour tout ornement, d’une table et d’un fauteuil. Ces réduits austères inspirent une idée de couvens.

M. Valéry ( et en cette matière il peut servir d’autorité plus que quiconque ) cite la collection des Elzevirs comme la plus riche qu’il connaisse, et la collection des cartes géographiques comme la plus belle peut-être qui ait été formée. Un recueil d'anciens mystères italiens, ajoute-t-il, est précieux. La totalité des livres peut s’élever à 60,000.

Les manuscrits sont au nombre d’environ quinze cenls. On y rencontre une quantité considérable d’autographes de Galilée, avec tous les ouvrages publiés contre lui pendant sa vie, ornés d’apostilles de sa propre main. Quinze volumes in-fol. sont une collection de lettres adressées à ce grand homme par des savans illustres. Un manuscrit du Tasse, de 101 pages d’une grosse écriture, contient les premières ébauches de plusieurs de ses poésies publiées. Les ratures et les corrections y sont nombreuses : quelques sonnets sont refaits

deux fois; on en cite un qui l’est jusqu’à quatre. Une de ses lettres, datée de Mantoue, nous apprend que pour connaître la détresse , le grand poëte n’avait point eu besoin de quitter la cour.

« J’aurais grand besoin, dit-il, des hauts-de-cbausses que m’avait promis la signora Tarquinia, car je n’ai pas de quoi changer. Un pourpoint de moire, dont le prince sérénissime m’a fait cadeau, et le jupon , quoique neufs et tout brodés, feront triste figure d’ici à quinze jours, et, n’ayant pas d’argent, je ne sais comment faire. »

Les manuscrits de Machiavel sont renfermés dans six boîtes qui, indépendamment des diverses pièces de sa main contiennent les lettres originales et les instructions dont il fut chargé par la république, ainsi qu’un grand nombre de lettres à lui adressées par des personnages importans. M. Valéry nous apprend que, lors de son séjour à Florence, il vit vendre à lord Guilfort trois volumes de ces autographes pour le prix de 72 livres sterling. 11 est impossible de mettre plus de bonne erâce à faire les honneurs d’une bibliothèque que le bibliothécaire actuel, le zélé M. Molini.

Nous venons de voir le palais, demeure des souverains, depuis que le pouvoir s’est perpétué sur des bases solides à Florence. IN’oublions pas celui du Bargello (c’est le nom du chef de la justice ), ou bien encore du Podesta, qui fut la première résidence des chefs de la république naissante.

La première ordonnance, portée au nom du peuple lors de la révolution de i25o, enjoignit aux nobles d'abaisser leurs tours jusqu’à la hauteur de 5o brasses. Les matériaux que fournit la démolition de tant de fortifications privées furent employés à la défense com-

mune; on en bâtit les murailles de la ville dans le quartier au midi de l’Arno. En même temps on fonda le palais du Podesta : c’est là qu’on établit les membres du gouvernement, qui jusqu’alors avaient habité des maisons privées, et qui ne s’étaient réunis que dans les églises. Son entrée principale est fermée, et 1 on voi t encore sur la porte deux lions , l’emblème de la ville de Florence. Il offre extérieurement à peu près les mêmes dispositions que le palais Vecchio, à cela près qu’il est plus grave encore, et que ses créneaux plus nombreux frappent d vantage la vue ; il est également sur onté d’une tour. La porte par laquelle on y entre est dans la rue del Palazzio. S il y a un lieu, à Florence, qui doive nous transporter en idée vers le treizième siècle, à coup sûr c’est celui-là. Une énorme tour carrée, dont les murs ont peu de fenêtres et sont très-hauts, ne laisse pénétrer qu’un jour mystérieux dans cette enceinte. Un grand puits est près de la porte (PI. 12); et, sur la gauche, monte le long d’un mur élevé un escalier massif d’un gothique particulier à l’Italie, et couvert d’un toit dont la pente lui est parallèle (1). Sous- ce toit, jusqu’aux marches, la muraille est incrustée de tables de pierre sur lesquelles sont gravés les noms , prénoms et qualités de tous les jurisconsultes , qui bien ou mal ont rendu la justice dans ce lieu. Les plus anciennes sont de i4oo et tant. Le monument date de i25o,et a été construit sur les dessins d’Arnolfo di Lapo. Aujourd’hui on a établi là les prisons et le palais de justice. J’avouerai que l'intérieur de ce palais, si terrible à l’extérieur,

(1) L'artiste , pour ajouter à l'effet , a introduit dans son dessin les costumes du treizième siècle: l'illusion est complète, on peut se croire avec les yieux Florentins.

ma paru assez sain et assez propre ; tout est blanchi à la chaux , et l’air circule de tous côtés. Les portes des différentes chambres donnent sur des balcons en saillie , dont plusieurs étages régnent dans une grande cage de pierres solides et épaisses. L’ensemble aurait peut-être obtenu de ma part moins d indulgence , si j avais été condamné à l'habiter comme prisonnier.

Joubliais d’ajouter que là aussi se trouvent les bureaux du fisc. A côté de la porte par laquelle on entre dans ces bureaux, est une lame de bronze incrustée dans un carreau de marbre blanc , dont les extrémités sont en acier et qui a deux brasses de longueur, correspondant à quatre anciens pieds de Rome , du Capitole. C’est là la seule mesure linéaire connue et prescrite parla loi dans toute la Toscane, où anciennement chaque ville, bourg, etc., avait ses poids et ses mesures particuliers. L’uniformité des mesures est un bienfait dont le pays est redevable au grand-duc Léopold.

M. Delecluze présente avec raison l’église actuelle de Santo-Spirito , du Saint-Esprit (PI. 1 3 ) , construite sur les dessins de Brunellesco, comme le modèle du style intermédiaire entre celui d’Arnolfo di Lapo et celui du Bramante, qui un peu plus tard donna tant de lustre à l’architecture dite de la renaissance. Ce beau monument, dit-il , dont le portail n’est pas terminé, forme la croixlatine , est surmonté d’un dôme , et bâti en pierre brune.

Lanef est divisée en trois parties, dont chacune , des deux côtés , forme un long portique soutenu par des colonnes corinthiennes d’un seul morceau , et unies entre elles par des arceaux en plein cintre. L’entablement , figuré sur le chapiteau de chaque colonne, peut ne pas être d’un goût bien pur, mais

il donne à ces colonnades une rare élégance. Au-dessus des corniches régnent de longues galeries ; le mur est percé, de grandes croisées larges ; la seule disposition gothique, dans cet édifice , éclaire cette nef, dont le plafond est en charpente travaillée comme de la menuiserie soignée. Dans le fond on découvre les deux grandes archivoltes au milieu desquelles s’élève la coupole.

Dessous est un petit temple en marbre pour recevoir le tabernacle et l’autel.

Cette dernière portion, plus moderne, jure avec le reste du monument, et est un des exemples du malheur que le luxe porte aux arts. Ce petit dôme est du plus mauvais goût. L’église , bâtie en pierre obscure , mais pure de style , correcte de dessin, est un admirable ouvrage d’architecture; toutes les chapelles, qui ne sont que de grandes niches adossées aux deux grands murs , sont ornées avec soin, et dans plusieurs de celles qui sont au fond on remarque des ouvrages de Giotlo et deBronzino, et un Christ mort de Jean de Bologne Le chœur et le maître-autel sont d’une rare magnificence. La sacristie , véritable temple du dessin de Cronaca, n’est pas moins admirable.

Cette église en remplace une qui périt en 1 47 1 ■> dans un accident qui peint l’esprit et les mœurs d’une époque. Il faut lire le passage suivant de Machiavel :

« Les mœurs corrompues acquirent un nouveau degré de corruption par l’exemple des courtisans du duc de Milan , lorsqu’il vint, en 1471 , avec le duchesse et toute sa cour , à Florence , pour remplir, à ce qu’il disait, un vœu qu’il avait formé. On le reçut avec toute la pompe convenable à un aussi grand prince et à un ami aussi puissant de la république. On vit alors ce que notre ville n’avait jamais vu : on

6a L’ITALIE.

était dans le carême, temps auquel l’Église ordonne l’abstinence de la chair dans les repas , et toute la cour du duc , sans respect pour Dieu et pour son Église, ne se nourrissait que de viande. Parmi les spectacles nombreux qu’on célébra en l’honneur de ce prince , on représenta dans l’église de San-Spirito la descente du Saint-Esprit sur les Apôtres ; et les feux dont on se servit pour cette représentation ayant occasioné un incendie qui consuma toute l’église , la multitude se persuada que Dieu lui-même, indigné contre nous , avait voulu donner cette preuve de son courroux. Et si ce prince trouva Florence remplie de courtisanes en proie aux voluptés , et souillée par des mœurs opposées à l’esprit d’une république, sa présence ne fit qu’ajouter au mal : aussi les bons citoyens pensèrent qu’il était urgent d’y mettre un frein ; et une nouvelle loi mit des bornes au luxe des vétemcns, des funérailles et des festins. » (

Que dites-vous des idées de Machiavel en économie politique? Tant il est vrai queles sciences ne peuvent marcher que pas à pas et lentement. Le vigoureux génie auquel on doit le Prince partageait, au sujet des impôts, les préjugés de son époque.

Voici pourtant une église, Santa- M a ri a- N o //a , S a i n t e-M a ri e-1 a-Ne u v e (PI. 1 4 ) , dont la façade est terminée, ce qui n’est pas fréquent à Florence ; et même cette façade , construite sur les dessins d’Alberti, est fort belle ; et de plus elle olïre deux curiosités astronomiques : un cadran céleste destiné à mesurer la grandeur de l’axe céleste compris entre les tropiques, méridienne la plus ancienne de l’Europe, et l’armille ou sphère céleste de Ptolémée.

On les doit au père Ignace Danti , dominicain et cosmographe de Côme I".

Cette façade , les murs du couvent et les deux obélisques de marbre (i) posés sur des tortues de bronze, forment un ensemble qui a beaucoup de caractère.

J’en demande pardon aux âmes pieuses ; mais ma première pensée , en pénétrant dans l’intérieur de l’église, fut pour Boccace. Je me rappelai la scène qui sert d’introduction au Décaméron , et la rencontre que l’écrivain fit dans ce lieu d’une bande d’aimables et jeunes conteurs. Mon imagination marqua bientôt la fenêtre haute , avec vitraux coloriés, sous laquelle les sept jolies dévotes étaient assises en cercle , lorsqu’après avoir dit un Pater , elles commencèrent à se lamenter sur les efïets moraux et physiques de la peste qui désolait leur ville natale. Boccace établit la vertu de ces dames en les décrivant : fuyant , comme elles auraient fui la mort , les exemples déshonnêtes donnés parles autres. Une d’elles l’aperçoit venant dans son costume lugubre assister à l’office divin ; il s’approche, entend leur résolution d’abandonner la ville pour la retraite sûre et champêtre de la ville de Schiffanoia ( aujourd’hui la villa Palmieri , à peu de distance de Florence , sur les bords du Magnone ), et se mêle alors timidement au petit cercle pour lequel son Décaméron a été composé.

Ce vénérable édifice est encore en grande partie tel que Boccace l’a dépeint. Il a été terminé en 1 35o. Michel- Ange en faisait le plus grand cas , et disait qu’il aimait Marie - la - A euve comme une fiancée. L architecte a usé ici d artifice; les arcs des nefs vont en diminuant par degrés : ce qui a pour effet de les faire paraître plus grands ,

(i) Notre planche n'en représente qu'un seul, le point de vue d’où l'église est prise la voulu ainsi.

comme si on les voyait en perspective.

Je regardai, avec plus d'intérêt et de respect que d admiration, l’ancienne et célèbre image dé la V ierge de Cimabue, qui fut le signal de la renaissance de l'art à Florence. Son apparition excita un enthousiasme prodigieux. Elle fut portée par le peuple, en triomphe et au bruit des fanfares, de l’atelier du peintre à la place quelle occupe encore aujourdhui.

J’éprouvai le même intérêt pour le grand crucifix qui est au-dessus de la porte d’entrée. C’est un des premiers ouvrages de Giotto. Il est à regretter

que les fresques des peintres grecs, qui servirent de maîtres à Cimabue, soient à peu près détruites. Peut-être eût-on mieux fait de veiller à leur conservation que de leur donner pour compagnie, dans la chapelle souterraine où elles se trouvent, de vieilles planches qui servent pour les gradins dans les solennités.

Les peintures du chœur et de plusieurs des chapelles, par Ghirlandajo, sont curieuses en ce qu’ elles donnent , dit-on, les portraits de plusieurs personnages historiques. Dans la vie de la Vierge, Jean et Laurent de Médicis l’ancien seraient représentés sous la figure de saints et de docteurs , conservant les costumes et la tournure de l’époque à laquelle ils vécurent. Ces fresques , auxquelles certains auteurs prétendent que Michel-Ange a mis la main , rappellent le temps où, âgé de quatorze ans, il travaillait dans l’atelier de Ghirlandajo, et, au lieu de payer son maître, recevait déjà de lui une rétribution de dix florins par an. On prétend aussi que les soldats d’un martyre de sainte Catherine, par Buggiardi , furent dessinés par l’enfant sublime, afin de tirer d’embarras l’auteur du tableau , peintre médiocre , ridicule par

son amour-propre, et qui lui servait d’objet habituel de risée. Les tombeaux des deux cardinaux Guidi ont été exécutés à Rome sur des dessins de Michel- Ange , dans la maturité de son talent de statuaire.

Il paraîtrait que de tout temps les huissiers ont eu maille à partir avec les peintres , si l’on s’en rapporte à la vengeance qu’Orgagna tira de l’un d’eux dans son tableau de l’enfer. Le personnage qu’il y a placé avec un papier au bonnet , n’est autre que l’huissier de la commune , qui avait saisi les meubles de l’artiste.

Le couvent de dominicains, dépendant de Sainte-Marie-Nouvelle, est adjacent à cette église. 11 a été fondé par ces riches moines, en 1289, sur les dessins de deux religieux , fra Sisto et fra Ristoro, et la première pierre a été posée par le cardinal Latina. Le monastère est très-spacieux et très-beau.

Aujourd’hui, qu’il n’est plus question d’inquisition, ces bons frères, qui cumulaient jadis la procédure criminelle et l’apothicairerie, n’exercent plus que la dernière de ces deux missions sur la terre. Lady Morgan, qui s’était vu refuser l’entrée de cette retraite, dont nul pied de femme ne doit fouler les parvis intérieurs , aura sans doute moins regretté de n’avoir pu visiter deux portraits célèbres, la Laure et le Pétrarque , lorsqu’elle aura lu dans M. Valéry que l’authenticité de ces portraits est, avec très -forte raison, contestée. Parmi les portraits des plus célèbres dominicains, celui de Savonarola attira le plus mon attention.

La fonderia , apothicairerie et parfumerie à la fois, est l’une des branches les plus productives des revenus de ces frères. En frappant à l’une des portes latérales du couvent, on fait arriver un fraticino , ou petit page encapuchonné,

âgé de dix à douze ans, plein de grâce et d’agilité. Il conduit les acheteurs au magazzino , à travers une suite de pièces magnifiques, où les crucifix et les madones, les vases de porcelaine et les ornemens d’or moulu, offrent un mélange du sacré et du profane tout-à-fait singulier. Le magasin est une vaste et élégante pièce, de laquelle on a la vue du jardin , des cloîtres et de l in térieur du couvent. Elle est entourée d’armoires à vitraux où les eaux cordiales, les conserves aromatiques, sont mêlées aux cosmétiques et aux poudres odoriférantes. Je me souviens de jolis petits livres de prières servant de pelottes, de missels en coffrets de toilette. Cependant le frère lai, humble, modeste et posé, préside à ce nid d'aromcites, pesant sa poudre et mesurant son eau de violette. Son capuchon, sa robe, son cordon, son rosaire, forment contraste avec son emploi mondain.

Un sourire venait sur mes lèvres, qui s’est arrêté, quand je me suis rappelé le temps où les couvens étaient les dépôts des lumières. C’était alors un usage assez commun chez les moines de charmer les loisirs de leur retraite, en se livrant à quelques occupations qui les rattachassent au monde. Ils choisissaient généralement des objets d’utilité, et dont la distribution pût servir à des actes de bienfaisance. La préparation des drogues médicinales remplissait leur but ; les couvens pauvres imaginèrent naturellement de couvrir leurs frais de fabrication , en débitant aux riches des cosmétiques, que leurs talens de chimistes leur permettaient de confectionner mieux que personne.

L ' Anunziata , Y Annonciade , église favorite des miracles et de la mode , fondée parles serviles de Marie, i servi di Maria , est une des plus célèbres

de la Toscane. Sur la place qui la précède est la statue équestre du grandduc Ferdinand Ier. Taccala fondit avec le bronze des canons pris aux Turcs parleschevaliers de Saint-Étienne. On litsurlasangledu cheval cette inscription : Dei metalli rapiti al fiero Trace, du métal ravi au Thrace farouche. On souhaiterait plus d’animation dans le cheval et dans le cavalier.

L’église a la forme d’une croix, et n’a qu’une seule nef. La tribune et la coupole en forme de rotonde , sans fenêtres ni ouverture , sont d’un effet extraordinaire. Alberti en donna les dessins; le marquis de Mantoue, Louis Gonzague, en fit les frais.

Voyez- vous, me disait un de mes amis florentins, cette première chapelle , à main gauche en entrant, qui resplendit d’argent, d’or et de pierreries, c’est la fameuse chapelle della-Santissima-Virgine-Annunziata, construite par ordre de Pierre, fils de Côme, père de la patrie ; l’autel est en argent massif; la tête du Sauveur, sur l’autel, est d’André del Sarto. Tous les ornemens qui décorent cette chapelle sont dus à la dévotion de quelques princes pieux de la chrétienté, et surtout des Florentins, qui ont toujours eu en grande vénération l’image de la mère de Jésus - Christ , peinte à fresque, en ia5o, par Bartolommeo. Jadis vous eussiez vu suspendus à cette voûte d innombrables ex-voto. C’étaient souvent d’énormes mannequins couverts de riches habits, et représentant d’illustres personnages. D’habiles artistes ne dédaignaient pas quelquefois de travailler à ces figures. Cellini fit un duc Alexandre qui se balança là-haut assez long- temps; un jour la corde par laquelle il était attaché se rompit. 11 y avait quelque danger à venir prier en ce lieu. Aujourd’hui la voûte est nette.

et la personne du fidèle n'est plus menacée.

Dans l’éslise modernisée il reste à admirer des ouvrages d’Allori, de Volterrano, etc., et une œuvre plus récente, les bas-reliefs du tabernacle qui sont de Thorwaldsen.

Dans la chapelle délia -Ver gine-del- Soccorso, delà Vierge-de-Bon-Secours, construite aux frais et d’après les dessins de Jean de Bologne , cet artiste a exécuté lui-même , à plus de quatrevingts ans , les deux génies tenant deux flambeaux éteints que l’on voit assis sur son tombeau.

Mon esprit national seul me décida à accorder un regard à une statue de

saint Roch, en bois de tilleul, par un sculpteur français nommé Jann.

C’est dans le magnifique cloître, du dessin deCronaca, qu’il faut aller chercher la Madone del Sacco , la Vierge au sac, chef-d’œuvre de grâce, de naturel et de pureté , d’André del Sarto.

Michel-Ange et Titien n’ont pas été les plus froids de ses admirateurs. Le saint Joseph, qui s’appuie sur un sac de blé , a valu au tableau le nom par lequel on le désigne. On raconte une autre origine de ce nom. André, diton , dans un moment d’extrême indigence , aurait offert aux moines de ce couvent de leur peindre une Madone pour un sac de blé.

Au mois de mai , le plus bel âne qu’on peut trouver dans la ville est , m’a-t-on raconté , chargé d’huile , de fruits et de vins, et conduit processionnellement , à travers l’église, à la châsse de la Vierge, où ces offrandes sont reçues en grande pompe.

L’Annonciade est fréquentée parles dévots et dévotes du bon ton. Les bons pères Servi di Maria sont les élégans monastiques de Florence. On les rencontre dans les plus brillans salons.

Tueurs jambes nues , leurs pieds couverts de sandales , leur robe de bure , ne les empêchent pas de s’asseoir à la table des plus grands seigneurs florentins. Leur cordon et leur rosaire prennent place à côté delà décoration de l’ordre de Saint-Etienne, ou la croix de Marie-Thérèse, dont leurs hôtes sont parés.

Mon Florentin, qui était delà famille des Pucci, ne me laissa pas quitter cet édifice sans me mentionner combien il avait dû de sa magnificence à cette illustre famille. Le portique avec ses curieuses fresques ^ dont plusieurs ont été peintes par André del Sarto, leur protégé, a été bâti à leurs dépens, ainsi que la chapelle de St.-Sébastien , riche en statues, tableaux et monumens de marbres. Trois cardinaux y ont leur sépulture.

Cellini fut aussi enterré dans cette église. Le document suivant, extrait des archives de l’académie de dessin de Florence , donne les détails de cette cérémonie :

« Le 1 5 février 1 5yo , messire Benvenuto Cellini , sculpteur, a été enseveli d’après ses ordres dans notre chapitre de l’Annonciade. La cérémonie s’est faite avec un grand appareil ; toute notre académie et toute la corporation des artistes étaient présentes.

On se rendit à sa maison; on se rangea en ordre, et tous les religieux ayant défilé, quatre académiciens prirent le cercueil que I on porta dans l’église de l’Annonciade , en changeant alternativement les porteurs comme d’ordinaire; et là les prières d’usage ayant été dites, les mêmes académiciens reprirent le cercueil elle portèrent dans le chapitre, où l’on continua les cérémonies du culte divin. Un religieux monta en chaire ; on l’avait chargé , la veille de l’enterrement, de prononcer en public floraison

funèbre de messire Benvenuto, en l’honneur et gloire de sa vie, de ses ouvrages et delabelle disposition d’âme et de corps dans laquelle il mourut.

Toute l’académie fut très-satisfaite de ce discours, et en fit hautement l’éloge, ainsique le peuple qui s'efforcait d’entrer dans le chapitre pour voir messire Benvenuto , jeter de l’eau bénite sur son corps et entendre louer ses grandes qualités. 11 y avait un très-grand nombre de lumières et de bougies dans le chapitre. Je vais noter les cierges que l’on donna aux académiciens. Les consuls eurent chacun un cierge d’une livre ; les conseillers, les secrétaires et les trésoriers , chacun un de huit onces ; le pourvoyeur, un d’une livre; les autres membres chacun un cierge de quatre onces, et il y en eut cinquante.»

Cette cérémonie était l’expression du regret général qu’inspirait la perte d’un si grand artiste. Mais personne en particulier ne s’occupa d’élever un monument à sa mémoire. Il n’existe ni pierre tumulaire ni inscription qui indique l’endroit précis où reposent ses cendres. Ce dernier trait de son histoire n’est pas le moins digne d’observation.

Toutes les illustrations florentines n’ont point eu ce malheur; l’église Santa-Croce , Sainte-Croix, le Panthéon de la Toscane, en fait foi.

En avant de cet édifice est une place que son étendue et sa régularité rendent extrêmement propre à servir de théâtre à des courses de chevaux, à des carrousels, à des mascarades, à des batailles simulées et à toute espèce de spectacle public.

Elle était autrefois entourée d’une palissade, et la jeunesse de la ville s’y exerçait au célèbre jeu du calcio , du coup de pied. Dans ce jeu, qui était un exercice gymnastique très-avantageux

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