‹ L'Italie (volume 3)Chapitre 13 sur 41 · LIE · texte numérisé non relu

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au développement des forces, et qui T depuis long-temps , est tombé en désuétude ainsi que la paume, deux partis de jeunes gens, avec un uniforme de couleur différente pour chaque parti , s’efforcaient de lancer avec le pied, au delà d’une limite fixée , un ballon de moyenne grosseur. Le parti qui parvenait à faire franchir au ballon la limite défendue par l’autre remportait la victoire. Les combattans devaient être au nombre de cinquante-quatre et âgés de dix-hui t à quarante-cinq an s . On n’admettaitparmi eux que des militaii'es et des gentilshommes. C’est là qu’au milieu du treizième siècle, à la suite d’un combat plus sérieux, se forma l’état populaire de Florence. C’est là queles bourgeois vainqueurs des nobles, après avoir déposé le podestat, s’organisèrent en vingt compagnies avec chacune un chef et un étendard , et créèrent au sein d’une émeute une constitution qui dura dix années.

On doit au grand-duc Léopold d’avoir rendu cette place plus belle etplus commode , en faisant substituer à la palissade des bornes et des bancs eu pierres de taille , où les promeneurs viennent s’asseoir et prendre le frais dans les belles soirées de l’été.

A l’extrémité ouest, une fontaine publique , décorée de marbre , fournit une eau qu’on m’a dit avoir une réputation de salubrité.

Je regardai avec intérêt la façade du Palazzo dell' ' Antella , qui a été peinte à fresque par plusieurs artistes estimés. De belles figures d’animaux attirent surtout l’attention.

Quant à Santa-Croce , son aspect présente l’aspect d’une montagne de briques qui attend son revêtement , et peut-être attendra long-temps. Que de bons livres se sont passés de préface , combien de belles églises peuvent se

passer de portail ! Depuis 1 5 1 4 celleci déplore en outre la perte de son clocher que la foudre ruina. J’aperçus au coin de la rue voisine, le basement d un remplaçant que les marguilliers de la paroisse ont songé un peu tard à lui donner.

Quand je fus au milieu de ces deux rangs de piliers octogones, qui divisent cette vaste enceinte en trois nefs, et dont les chapiteaux sont surmontés d’arcs en cintre aigu, dans ce temple nu, sombre , austère , éclairé par de superbes vitraux gothiques, je reconnus le génie e:rave et puissant du grand architecte delà répuhliqueflorentine Arnolfo di Lapo. Il en fournit le dessin en 1294 ; elle fut restaurée depuis , avec des modifications, par \asari.

Mon premier mouvement fut de courir au tombeau du Dante ou plutôt de Dante ( comme le fait observer M. Ginguené ; mais l’usage vicieux a prévalu , et le savant critique luimême, tout en grondant, s’y est conformé). Bien me prit de n’avoir cédé qu’à un désir d’honorer le grand homme; car le talent du sculpteur, M. Ricci, artiste moderne, ne s’est pas élevé à toute la hauteur de sa tâche.

Le Dante est représenté assis sur le haut de la tombe, sa pose annonce la méditation. D’un côté la Poésie pleure, de l’autre l’Italie montre ce vers de la Divine Comédie : Onorate l’altissimo poeta , honorez le plus grand poëte.

Le choix du vers est ce qu’il y a de moins malheureux dans toute cette froide allégorie.

Au surplus ce monument récent, dû à M. Etienne Ricci, professeur actuel de sculpture à l’académie de Florence, n’est qu’un cénotaphe. Comme tout le monde le sait, les cendres du Dante sont à Ravenne.

Avant la fin du siècle où il mourut ,

la république de Florence, qui avait traité avec tant de rigueur ce citoyen illustre, eut l’idée de réparer ses torts envers lui : la reconnaissance coûte moins vis-à-vis des morts. Dès l’année i3g6 elle avait rendu le décret , espérant obtenir le précieux dépôt de Ravenne ; mais celle-ci connaissait trop bien la valeur du trésor.

De nouvelles instances et un nouveau décret, dit M. Valéry, sont datés de l’année 1 429- Enfin en 1 5 1 9 , une autre demande fut encore adressée à Léon X par les Florentins. Parmi les signataires est le nom de Michel-Ange, admirateur passionné du poëte , avec lequel son génie à lui avait tant de rapports , et à la mémoire de qui il avait consacré de beaux vers. L’apostille qui accompagna sa signature est d’une simplicitésublime : /o, Michel- A gnolo, scultore , il medesimo , a vostra santita supplico , offerendomi al divm poeta fare la sepultura sua condecente e in loco onorevole in questa citt'a. Moi, le même Michel-Ange, sculpteur, je supplie votre sainteté , m’offrant à faire au divin poëte sa sépulture convenable , et en lieu qui fasse honneur à cette ville.

i emprunte à M. Ginguené le passage suivant : « Le Dante était d’une taille moyenne; dans ses dernières années il marchait un peu courbé, mais toujours d’un pas grave et plein de diynité. Il avait le visage lonir , le teint brun , le nez grand et aquilin , les yeux un peu gros, mais pleins d’expression et de feu, la lèvre inférieure avancée, la barbe et les cheveux noirs, épais et crépus ; habituellement l’air pensif et mélancolique.

Plusieurs médailles frappées en son honneur, qui ornent les cabinets des curieux , et un grand nombre de portraits, tant en marbre que sur la toile..

qui se trouvent à Florence , sont trèsressemblans entre eux , et annoncent tous le même caractère. Ses manières étaient nobles et polies. La hauteur et le ton dédaigneux qu’on lui reproche n’étaient point naturels , et s’il les eut , ce ne fut du moins que depuis ses malheurs : une persécution injuste peut produire cet effet dans une âme élevée.

» 11 étudiait et travaillait beaucoup, parlait peu, mais ses réponses étaient pleines de sens et de finesse. Il se plaisait dans la solitude , loin des conversations communes , sans cesse appliqué à augmenter ses connaissances et à perfectionner son talent. Il était sujet ]i des distractions fréquentes, surtout lorsqu’il était occupé de quelque étude. A Sienne étant entré un jour dans la boutique d’un apothicaire , il y trouva un livre qu’il cherchait depuis longtemps. Il se mit à lire appuyé sur un banc qui était devant la boutique , et avec une telle attention , qu’il resta immobile à la même place depuis midi jusqu’au soir. Il ne s’aperçut même pas du grand bruit et du mouvement occasionés par le cortège d’une noce, ou selon Boccace , d’une fête publique qui vint à passer dans la rue. »

Le même Boccace, à propos du teint du Dante, raconte cette anecdote : «A Vérone, où son poëme et surtout la première partie, Y Enfer, avait déjà beaucoup de réputation, et où il était lui -même généralement connu, parce qu'il y séjournait souvent depuis son exil, il passait un jour devant une porte où plusieurs femmes étaient assises. L’une d’elles dit aux autres à voix basse, mais pourtant de façon à être entendue de lui et de ceux qui l’accompagnaient :

« Voyez-vous cet homme-là , c’est celui qui va en enfer, et en revient

quand il lui plait, et rapporte sur la terre des nouvelles de ceux qui sont là bas. » A quoi une autre femme répondit avec simplicité : « Ce que tu dis doit être vrai ; ne vois-tu pas comme il a la barbe crépue et le teint noir? c’est sans doute la chaleur et la fumée qui en sont cause. » Dante, voyant quelle disait cela de bonne foi, et n’étant pas fâché que ces femmes eussent de lui une semblable opnnion, sourit et passa son chemin. »

j Le Dante de M. Ricci ne m’a nullement rappelé le pénitent profondément ému qui remonte de l’enfer , ou l’illuminé dont les regards découvrent le Paradis. J’y ai reconnu tout au plus le théologien ergoteur qui vint à Paris, fréquenta l’université et y soutint une thèse vivement disputée : circonstance d’autant plus à remarquer que Paris était alors pour cette science le théâtre le plus brillant de l’Europe.

En i3ao, il soutint aussi à Vérone, dans l’église de Sainte-Hélène, devant une nombreuse assemblée de docteurs, une thèse célèbre sur deux élémens, la terre et l’eau. De Duobus elementis terrœ et aquœ.

Devant le marbre d’où le statuaire n’a su tirer qu’un souteneur de thèses, là , d’où il devait faire jaillir un homme de génie, je me suis senti moins ému que je ne l’a vais été devant le bloc informe que l’on m’avait montré près de la cathédrale, et que l’on nomme pierre du Dante , parce que, dit-on, il avait coutume de venir s’y asseoir : bien que cette tradition ancienne puisse être accusée de fausseté, la rue, dit-on, se trouvant beaucoup plus étroite à l’époque où vivait le poète.

Je m’étais senti plus d’émotion encore un jour où ma promenade m’avait amené non loin du dôme, et où je m’étais enfoncé dans la ville, près

dune chapelle dédiée à Saint-Martin.

Derrière est un impasse au fond duquel, sur la droite, on aperçoit les vestiges d une de ces tours carrées si nombreuses à Florence. C’est la maison qu’habitait le Dante. La face en est armée de grandes pierres saillantes au milieu desquelles les voisins, qui étaient du même parti, dans le temps des Guelfes et des Gibelins, établissaient des ponts en planches, d’où ils assommaient leurs ennemis à coups de pierres.

En quittant le mausolée de ce grand homme, pour qui Florence avait été, ainsique lui-même l’a dit , paroi mater amoris , une mère de peu d’amour, on rencontre le mausolée de Galilée, élevé, à l'époque de la plus grande corruption du goût, et qui ne s’en ressent que trop. Son buste est ce qu’il y a de moins mauvais dans la composition entière. Dans la mauvaise exécution de ce monument, peut-être faut-il voir une allégorie, peut-être a-t-on voulu rappeler que Galilée naquit deux jours avant la mort de Michel- Ame , c’està-dire deux jours avant la mort de la sculpture, qu’il ne devait être accordé qu’à Canova de faire revivre en Italie.

Personne n’ignore, dit lady Morgan, comment Galilée, pour avoir enseigné le système de l’univers tel qu’il avait été découvert par Copernic, ce système maintenant familier à l’enfance elle-même, fut déclaré par l’inquisition coupable d’avoir avancé une doctrine hérétique clans la foi et fausse en philosophie. Condamné à une mort horrible pour avoir dit que le monde tournait autour du soleil, il y échappa en déclarant publiquement et à genoux que le monde ne tournait pas, et en protestant qu’il ne troublerait point X ordre social par de telles innovations

contraires aux systèmes établis. Ayant ainsi enduré une longue et humiliante pénitence, et une pénible incarcération dans les cachots de l’inquisition , où pour consolation du moins il eut la visite d’un homme digne de l’apprécier, Milton, il fut banni à Florence.

Perdu pour le monde, plongé dans un triste abandon, ses yeux se tournèrent encore vers le ciel, où il avait lu les plus sublimes vérités, et ils se fermèrent pour toujours. 11 mourut pauvre , exilé, dans la disgrâce de son souverain et de l’Église. Ses crimes étaient : l’invention du télescope , l’observation des phases de Vénus, l’examen du mouvement du pendule , et la vérification de la théorie des cieux, en un mot l’amélioration de la condition humaine en étendant la sphère des connaissances.

Arrivons au lieu où repose la cendre de Machiavel , qui , déposée à Sainte-Croix, fut près de trois siècles sans recevoir d’honneurs et de distinction. Dans 1 histoire de l’humanité , sous chaque grand nom on peut lire presque toujours une victime del’ingratitude des hommes: en voicide suite trois illustres exemples. Le tombeau actuel ne fut élevé qu’en 1787, et, chose singulière , ce fut le nom d’un Anglais, d’un pair, lord Nassau Clavering, comte Cooper, l’éditeur de ses œuvres in-4°. , qui figura en tête de la souscription, composée de Florentins et approuvée par Léopold. Une figure emblématique, que lecicerone affirme tenir d’une double nature et être à la fois l’histoire et la politique, est d’un goût médiocre , sans doute pour continuer jusqu’au bout le troisième exemple d’une reconnaissance tardive et mal servie dans son inspiration. L'idée de Machiavel, représenté balançant le poids d’une épée par celui d’un rou-

leau de papier, est ingénieuse. Mais ce qu’il y a de mieux est l’inscription :

Tanto nomini milium par elogium.

Point d’éloge au niveau d’un tel nom.

Le secrétaire de la république florentine , celui que Bacon a nommé l’ami du peuple, que Rousseau a proclamé le défenseur de l’indépendance, en qui Voltaire honorait le Salluste et l’Aristophane de l’Italie, a été pendant sa vie, et plus encore s’il se peut après sa mort, l’objet des opinions les plus contradictoires. Quelque motif qui l’ait animé dans la composition de ses écrits, qu’il ait agi en faveur des princes pour leur donner des leçons, que vraiment il regardait comme les meilleures, ou qu’il ait voulu faire la satire delà principauté, on ne peut l’accuser de cupidité honteuse ou de bassesse de caractère,

La lettre suivante , qu’il écrivait à François Vettori en décembre 1 5 1 3 , et qui jusqu’en 1810 avait échappé aux nombreux éditeurs de ses oeuvres, donne des détails sur sa vie privée après sa disgrâce ; c’est un délicieux tableau des mœurs de la campagne à cette époque. La traduction est de M. Periès , à qui nous devons , depuis iBa'i, une traduction complète des oeuvres.

«J’habite dans ma villa, et, depuis les derniers malheurs que j’ai éprouvés, je ne crois pas avoir été vingt jours en tout à Florence. Jusqu’à ce moment je me suis amusé à dresser de ma main des pièges aux grives; je me levais à cet eflet avant le jour ; je tendais des gluaux, et j’allais en outreavec un paquet de cages sur le dos , ressemblant à Geta lorsqu’il revient du port chargé des livres d’Amphytrion.

Le moins que je prenais de grives était deux, le plus sept. C’est ainsi que j’ai passé tout le mois de septembre. Main-

tenant voici la vie que je mène aujourd’hui. Je me lève au soleil; je vais dans un de mes bois quejefais couper; j’y demeure deux heures à examiner l’ouvrage qu’on a fait la veille, et à m’entretenir avec les bûcherons , qui ont toujours à se plaindre de quelque malheur arrivé à eux ou à leurs voisins.

» Lorsque je quitte le bois je me rends auprès d’une fontaine , et de là à mes gluaux , avec un livre sur moi , soit Dante, soit Pétrarque, soit un des petits poëtes, tels queTibulle, Ovide, Catulle et autres de ce trenre. Je lis

leurs plaintes passionnées et leurs transports amoureux ; je me rappelle les miens , et je jouis un moment de ce doux souvenir. Je m’en vais ensuite à l’hôtellerie qui se trouve sur le grand chemin, je cause avec les passans,je leur demande des nouvelles de leur pays, j’apprends un grand nombre de choses , et je remarque la diversité qui existe entre les goûts et les esprits de la plupart des hommes. Sur ces entrefaites arrive l'heure du dîner; je mange avec ma famille le peu de mets que me fournissent ma pauvre petite ailla et mon chétif patrimoine. Le repas fini, je retourne à l’hôtellerie; j’y trouve ordinairement l’hôte ainsi qu’un boucher, un meunier et deux chaufourniers. Je m’encanaille avec eux tout le reste de la journée, jouant à cricca (au brelan) ou au trictrac. Il s’élève mille disputes; à mille emportemens se joignent mille injures , et le plus souvent c’est pour un liard que nous nous échauffons, et que le bruit de nos querelles se fait entendre jusqu’à San-Casciano.

» C’est ainsi que, plongé dans cette ignoble existence, je tâche d’empêcher mon cerveau de se moisir, et que j amortis la malignité delà fortune qui me

poursuit. Je vois avec plaisir qu elle ait pris ce moyen de me fouler aux pieds, et je veux connaître si elle n aura pas lionte de me traiter toujours avec cette rigueur.

» Le soir venu, je m’en retourne au logis et j entre dans mon cabinet. Je me dépouille sur la porte de ces habits de paysan souillés de poussière et de boue , je me revêts d’habits de cour ou de mon costume; et, babillé d’une manière convenable, je pénètre dans l’antique sanctuaire des grands hommes des temps passés. Accueilli par eux avec bonté et bienveillance, je me repais de cette nourriture, qui seule est faite pour moi, et pour laquelle je suis né. Je ne rougis pas de m’entretenir avec eux , de leur demander compte de leurs actions. Ils me répondent avec bonté, et pendant quatre heures j'échappe à tout ennui, j’oublie tous mes chagrins, je ne crains plus la pauvreté, et la mort ne saurait m’épouvanter. Je me transporte en eux tout entier. Et comme Dante a dit : Il n’y a point de science si l’on ne retient ce que l’on a entendu; j’ai noté tout ce qui, dans leur conversation , m’a paru de quelqu’importance, et j’ai composé un opuscule de PrincipaLibus , où je me plonge autant que je puis dans les profondeurs de mon sujet , recherchant quelle est l’essence des pouvoirs, de combien de sortes il en existe, comment on les acquiert, comment on les maintient, et pourquoi on les perd; et si mes rêveries vous ont plu quelquefois, celles-ci ne doivent pas vous être désagréables. » Plus loin se plaignant de ce qu’on ne l’emploie pas et que ses lalenssont condamnés à l’oubli : a Quant à mon ouvrage, s’ils prenaient la peine de me lire, ils verraient que, les quinze années que j’ai été occupé de l’étude des afïàires, je ne les ai em-

ployées ni à dormir ni à jouer. Chacun devrait tenir à se servir d’un homme qui a déjà acquis , aux dépens des autres, 1 expérience qu’il possède. On ne devrait pas non plus douter de ma fidélité, car si jusqu’à ce jour je l’ai scrupuleusement gardée , ce n’est pas aujourd’hui que j’apprendrais à la trahir : celui qui pendant quarante-trois ans a été fidèle et honnête homme, et tel est mon âge actuellement, ne peut changer de nature. Et le meilleur garant que je puisse donner de mon honneur et de ma probité, c’est mon indigence. »

Rentrons à Santa-Croce et visitons le tombeau de Michel -Ange. Mort à Rome à quatre-vingt-dix ans, il devait être, par ordre du pape, enterré à SainL-Pierre ; mais Côme de Médicis , jaloux d’une telle conquête, le fit enlever de nuit et transporter à Florence ; il fournit les marbres de la sépulture.

Le détail de ces funérailles révèle la rivalité qui existait, dès cette époque, entre les deux arts de la sculpture et de la peinture :

« On députa deux peintres et deux sculpteurs pour aller recevoir les dépouilles mortelles de ce grand homme.

Au nombre de ces artistes fut messire Benvenuto Cellini (c’est le premier acte où l’on voit donner le titre de messire à Cellini). Les restes de Michel-Ange furent déposés dans l’église Sainte- Croix où ils sont encore aujourd’hui.

On avait fixé le jour de la cérémonie au 1 8 juin, mais elle ne put avoir lieu avant le i\ juillet. Dans cette occasion les peintres ayant eu le pas sur les sculpteurs, les anciennes querelles qui avaient divisé les artistes recommencèrent avec plus de chaleur. On écriv it avec acrimonie de part et d’autre, oubliant que Michel- Ange lui -même

avait ordonné de cesser ces discussions , qui faisaient perdre plus de temps qu’il n’en fallait pour exécuter de beaux ouvrages. Le caractère inflexible et orgueilleux de Cellini , et la haute estime qu’il avait pour son art, devaient l’entraîner dans la lice. C’est alors, en effet , qu’il écrivit son discours sur la prééminence de la sculpture sur la peinture (i). »

Ces querelles entre deux classes d’artistes, qui procèdent dans leur imitation de la nature par des moyens si diflérens, sont encore loin d’être éteintes aujourd’hui. Il en est de même au surplus entre les prosateurs et les poètes.

Le reproche à faire au tombeau de Michel-Ange^ composé de trois statues d’habiles sculpteurs, Giovanni dell’ opéra, de Cioli et Lorenzi, c’est que chacun d’eux a plus songé à l’effet particulier de sa statue qu’à l’elTet de l’ensemble. Il va sans dire que ces trois statues sont nécessairement l’architecture, la sculpture et la peinture.

L’intérêt qu’éveille la vue de ce monument s’accroît encore, quand on se rappelle que devant lui le génie de Victor Alfieri aimait à venir s’inspirer. C’est là que pour la première fois il avait senti dans son cœur s’allumer la soif de la gloire. Il voyait le génie donnant l’immortalité à l’obscurité plébéienne, et il résolut de suivre la route brillante de la renommée , de confier le nom d’Alfieri à de plus hautes destinées que celles que le blason pié— montais lui avait préparées.

Plus tard , sur le déclin de sa vie , il était revenu souvent y méditer. Fos-

(i) Extrait de la vie de Benvenuto Cellini, traduite par M. D. D. Fayasse , 2 vol. in-8., lig ■ , Paris, 1 833. Cette traduction est faite d’après le manuscrit autographe nouvellement découvert.

colo l’a peint en beaux vers dans ces ardentes rêveries : « Et à ces marbres Victor vint souvent s’inspirer. Indigné contre les dieux delà patrie, silencieux, il errait là où l’Arno coulait le plus solitaire, contemplant avidement et les champs et le ciel; et comme aucun aspect vivant ne calmait son angoisse, il s’arrêtait ici, sombre et portant sur le visage la pâleur et l’espoir de la mort. <>

Sa tombe est entre celles de Michel- Ange et de Machiavel. Noble place!

répétai-je avec lady Morgan. On lit en latin: « A Victor Alfieri , né à Asti , Aloïse , de la maison princière de Stolberg, comtesse d’Albany. »

Le poète en avait composé une touchante pour sa noble amie, pour sa dame comme il l’appelait : la mia donna.

«Ici repose Aloïse Stolberg, comtesse d’Albany, illustre par ses aïeux, célèbre par les grâces de sa personne, par les agrémens de son esprit et par la candeur incomparable de son âme. Inhumée près de Victor Alfieri dans le même tombeau, il la préféra pendant vingt-six ans à toutes les choses de la terre. Mortelle, elle fut constamment servie et honorée par lui, comme si elle eût été une divinité. »

La note qui accompagnait l’épitaphe était aussi belle de simplicité:

« Ainsi j’ai écrit, espérant, désirant mourir le premier; mais s’il plaît à Dieu il faudra autrement écrire; inhumée par la volonté de Victor Alfieri , qui sera bientôt enseveli près d’elle dans le même tombeau. »

Aujourd’hui Aloïse repose sous les mêmes voûtes que son noble ami.

M. Simond, qui d habitude n’est pas louangeur, s’exprimait ainsi en parlant d’elle en 1827 : « Les étrangers sont très-curieux de voir la comtesse d’Al-

banv , veuve (le Charles Edouard , dernier des princes anglais déchus du trône , que Ton suppose être aussi veuve en secondes noces du Shakspeare de lltalie , Alfieri. Elle conserve encore, malgré son âge, delà fraîcheur et delà beauté; sa taille est majestueuse, ses manières ouvertes et franches; l’allemand est sa langue maternelle, mais elle parle fort bien le français et l italien et entend l’anglais. Veuve d’un Stuart, elle n’est pourtant pas ultraroyaliste, et, quoique femme, sesopinions politiques sont modérées. Elle a visité l’Angleterre, et a demeuré en France, où elle se trouva au commencement de la révolution. La société que I on rencontre chez cette dame est très-variée et en grande partie composée d’étrangers. »

Le tombeau d Alfieri fut l’œuvre de Canova, qui paya cet hommage de son beau talent à la mémoire de deux amans dont il avait eu l’amitié. Un classique toscan ne manqua pas de me dire : C’est la tombe de Sophocle par Phidias. Le monument est beau; mais Canova a souvent fait mieux; les critiques prétendent qu’ici sa sensibilité a nui au développement de tout son génie. C'est lltalie couronnée d’un diadème de tours qui pleure sur une urne funéraire. Dans un médaillon au milieu dubuste est le portrait dupoëte; vivante image des traits spirituels et expressifs de l’originaL

Le tombeau de la comtesse est l’œuvre d’un artiste français, M. Percier ; il est digne de la réputation de l’artiste.

Près du bénitier une inscri ption, fort ancienne et à peu près eflacée, indique la sépulture d’un Bonaparte; c’était l’aurore d’un nom colossal qui s’inscrivait déjà à côté de grands noms.

Si ce nom était destiné à aller en

croissant, celui de Buonarotti , porté par un neveu de Michel-Ange, n’était pas réservé à la même progression.

L’érudit neveu a laissé, me dit-on, soixante volumes manuscrits sur les antiquités grecques et latines. Excellent homme, il faisait mon métier, il décrivait du moins des monumens, faute d’en savoir créer ainsi que son oncle!

Je saluai encore sous ces voûtes quelques illustrations de second ordre : un Arélin, qu’il ne faut pas confondre avec son homonyme de sale mémoire , et qui écrivit, non des ordures et des satires atroces, mais une grave et patriotique histoire de Florence, et fut biographe de Cicéron , du Dante et de Pétrarque ; Lanzi, à qui l’on doit une excellente histoire de la peinture en Italie; Nardini, célèbre joueur de violon; Filicaia, dont le nom rappelle de beaux souvenirs de vertu, de génie et de patriotisme, etle plus noble chant qu’ait inspiré l’amour de l’Italie , etc.

En sortant de Santa-Croce et redescendu des hauteurs poétiques sur la terre-, la réflexion que Biron a confiée à sa correspondance me revint en pensée :

« L’église de Santa-Croce contient beaucoup d’illustres néans. C’est le Westminster- Abbey de l ltalie. Je n’ai admiré de ces tombes que ce qu elles renferment. Celle d’Alfieri est lourde, et toutes me semblent surchargées.

Que faut-il de plus qu’un buste, un nom, et peut-être une date? la dernière pour les ignares en chronologie tel que moi. Mais toutes ces allégories et apothéoses sont choses infernales et pires que les longues perruques des têtes anglaises plantées sur des corps romains , dans la statuaire des règnes de Charles II, de Guillaume et d’Anne. »

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