‹ L'Italie (volume 3)Chapitre 25 sur 41 · REGGIO, MODESTE · texte numérisé non relu

REGGIO, MODESTE

En sortant de Parme , la route traverse les fermes si riches de Saint- Ilarion, puis la petite ville de Lenza, d’ou l’on sort en passant le Grostolo , sur un pont qui conduit à Reggio.

Cette cité, dont le nom a fréquemment exercé les recherches des antiquaires, fut autrefois le théâtre de la mort de Brutus l’ancien , tué par ordre de Pompée, contre lequel il s’était révolté. La cathédrale de Retmio mé-

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rite d’être citée à cause de sesexcellens tableaux ; mais une des plus grandes gloires de Reggio se rattache à la naissance d’un poète illustre, dont le nom est plus durable que les monumens les plus solides. Un gentilhomme de Ferrare,au service du duc Hercule d’Est, devint amoureux d’une jeune et belle fille de Reggio; il l’épousa, et le premier fruit de leur mariage fut Lodovico Aiiosto, C’est à Reggio

que son enfance balbutiait en vers.

«Là, dit lady Morgan , il composa son petit drame de Thisbé , qu’il fit jouer par ses frères et sœurs et par les enfans de la ville ; là il passa les plus heureux jours de sa vie , encore inconnu à cette renommée qui le condamna plus tard à subir la protection des princes d’Est , protection fatale , flétrissant tout ce quelle atteienait. »

A côté de l’histoire de Parme et de Reggio, se place naturellement celle de Modène. Cette ville, agréablement située entre la Secchia et le Tanaro, se nommait autrefois Mutina. A prèsavoir vaincu sur les rives de la Trebia,Annibal combattit encore près de Modène.

Maiscette ville doi tsurtoutsa célébrité au siéae mémorable que Brutus soutint dans ses murs contre Antoine. Lucain ne trouve rien à comparer aux maux

que subirent alors les assiégés, si ce n est la famine de Pérouse. Nous ne suivrons pas les différentes vicissitudes que Modène éprouva depuis cette époque. Comme tous les autres petits états de l’Italie, elle changea souvent de maîtres; en 1797, les Français s’en emparèrent; mais le congrès de x 8 1 5 rétablit ce duché, et le remit entre les mains de François IV, fils de l’archiduc Ferdinand d’Autriche.

J’arrivai à Modène vers midi : c’était le dimanche; il faisait beau, et les dames se promenaient le long de la grande rue jusqu’à une belle esplanade entourée d’arbres , qui se trouve à la porte de Bologne. La plupart des habitans étaient en noir : les bourgeoises portaient le zendado , sorte de voile que la coquetterie laisse entrouvert quand la figure est jolie : les paysannes étaient coiffées d’une manière fort élégante, avec des voiles de mousseline.

Je traversai les rues de Modène bordées de portiques étroits, et j’arrivai à la grande place. Là s’élève une vieille tour carrée en marbre. Ce campanile renferme un misérable seau qui n’était qu’un ignoble trophée des succès passagers qu’obtinrent les partis dans les dissensions civiles , mais que les muses ont consacré à la postérité par les talens du Tassoni.

Après avoir franchi plusieurs étages, on arrive au faîte de l’édifice , et à la lueur d’un flambeau on voitleseau qui est doublé de trois cercles en fer. C’est , dit-on , celui que les Géminiens enlevèrent aux Pétroniens pendant les guerres désastreuses suscitées entre les Guelfes et les Gibelins. Les Bolonais, en i325, attaquèrent les Modenais, ceux-ci furent vainqueurs; et poursuivirent les Bolonais jusque dans leur ville, d’où, selon l’usage,

ils emportèrent en trophée la chaîne de fer de la porte , et le seau d’un puits qui était probablement celui de la commune. Tel est le sujetdu poëme que Tassoni a intitulé ; la Secchia Bapita. Il fallait que Boileau fût de bien mauvaise humeur lorsqu’il dit :

N'imitez pas ce fou

Qui par les traits hardis d'un bizarre pinceau

Mit l’Italie eu feu pour la perte d'un seau.

L’auteur de l’Art Poétique aurait dû réfléchir qu’un seau peut être le sujet d’uu poëme héroï-comique, aussi bien qu’un lutrin. Dans tous les cas, pourquoi Boileau a-t-il imité celui auquel il donne le titre de fou ?

M. Valéry se récrie à bon droit contre l’injustice des jugemens de Voltaire sur le poëme de Tassoni. On a peine à croire qu’un homme d’esprit ait pu déclarer que la Secchia était un ouvrage sans imagination , sans variété et sans grâce, tandis qu’elles y brillent dans une multitude de passages, et y suppléent même à l’invention et à l’intérêt. Voltaire dans son poëme, qu’il est si difficile de nommer, a fait quelques emprunts licencieux à la Secchia : peut-être eut-il la petitesse de la déprécier, afin de dissimuler ses larcins. Mais si le mérite poétique de la Secchia est incontestable et supérieur, on sent dans l’ame du poëte une sorte d’infériorité et de décadence. Ce poëte de cour, logé au palais du duc François Ier, pensionné par lui et son conseiller, parle avec moquerie des vieilles mœurs et de l’ancienne liberté de sa patrie. Ces guerres si nationales, si fréquentes, si acharnées entre Modène et Bologne, ne lui inspiraient que des vers burlesques; au lieu de son éternel et imbécille Botta , bailli moderne, qui se montre toujours pour ne rien faire, espèce de person-

ItEGGIO,

nage de comédie , un poëte vraiment italien, eût peint l’un de ces chefs populaires, un de ces caractères passionnés du moyen-âge, jaloux de 1 honneur de sa ville et des intérêts de ses concitoyens. La poésie de Tassoni est pure, correcte, élégante, mais sans conviction , sans enthousiasme : son livre est une œuvre littéraire bouffonne , un jeu bizarre de l’esprit, où l’on retrouve trop souvent l’expression amère et satirique des inimitiés de l’auteur.

La galerie et la bibliothèque dupalais sont à peu près tout Modène. Le palais Ducal (PL 249) est grand, magnifique, sa cour est superbe; mais cet édifice est hors de proportion avec la petitesse de 1 état du souverain qui l’habite : telle est la pompe toujours obligée de la souveraineté, même la plus mince. La galerie, devenue nombreuse par les restitutions de la France , s'est encore accrue par de récentes acq uisitions.

Quant à la bibliothèque, elle me rappelle un exemple de sévérité et de rigueur qui surpasse tout ce que les Français peuvent attribuer de plus formidable à ia censure. Le fameux décret sur la presse , du 29 avril 1 828 , publié par le duc de Modène, est dans son genre un véritable monument.

Les livres doivent être marqués, à leurs première et dernière pages , du double timbre des censeurs ecclésiastiques et laïques ; disposition singulièrement désagréable aux amateurs d’exemplaires rares ou de luxe. Tout propriétaire de bvres anciens ou modernes, qui les prêterait obligeamment, fût-ce

MODENE. io3

même à son voisin ( tiella stessa casa propria), s’exposerait à une amende de 4 fr. par volume, et à la confiscation , si les livres n’étaient revêtus du double timbre ; l’intercalage de quelques feuillets dans les volumes timbrés est puni de 100 fr. d’amende, et d un emprisonnement d’un à six mois, et la contrefaçon de ce terrible timbre d’une amende de 23o fr., d’une détention de six mois à deux ans , et même de la peine des galères pour le même temps.

Le Dante est au premier rang des auteurs condamnés par cette censure inouie , et les exemplaires de son immortel ouvrage découverts à la douane, y sont impitoyablement confisqués.

En m’éloignant de Modène , j’aperçus quelques pigeons qui volaient dans la plaine, et cette vue réveilla dans ma pensée un petit souvenir historique que je prie le lecteur de se laisser dire. Une jolie colombe est le plus charmant porteur d’un message amoureux. Ainsi le pensait Anacréon, mais les hommes ont fait tourner au service de Bellone un talent qui n’aurait dû être consacré qu’aux mystères de Vénus. Ils ont employé des colombes à porter des messages de toute espèce ; ils ont constitué ces jolis oiseaux en courriers d’état. C’est surtout dans les villes assiégées qu’ils ont servi à faire connaître la détresse des habitans. Ce fut ainsi que le consul Hirtius avertit D. Brutus, assiégé dans Modène, des secours qu’il lui amenait. Les Modenais, rejonnaissans, ont conservé l’usage d’élever des colombes messagères.

Il U G ÇUE3,

Lelecteurs’étonnera peut-être qu’au sortir de Modène nous le conduisions dans le duché de Lucques, dont nous aurions dû faire mention en décrivant la Toscane. Le territoire de Lucques se rapproche en effet beaucoup de cette province par les qualités du sol , et parce qu’il reçoit les memes influences de l’atmosphère du pays étrusque. Mais lorsqu’après l’invasion française de 1800, la république italienne fut changée en royaume , et que Gênes, ou la république ligurienne, devint un département de la France, les Lucquois demandèrent pour souverain un prince de la maison impériale , et tombèrent à la restauration , comme tousles autres'états italiens qui avaient appartenu à l’empire français , sous le joug de la maison d’Autriche. C’est en vertu de cette division politique que nous n’avons pas uni dans notre description le duché de Lucques à la Toscane, puisque ces deux états appartiennent à des maîtres difïérens.

Il est difficile de traverser le pays lucquois sans être frappé de la variété, de l’agrément des sites , de la richesse des collines, couvertes de vignes , d’oliviers, de châtaigniers, et sans admirer surtout l’intelligence laborieuse des Lucquois, gens madrés, subtils, bons cultivateurs , et qu’on pourrait surnommer les Normands de l’Italie.

Cette étonnante prospérité agricole , cette population qui , d’après la superficie du sol , est peut-être la plus nombreuse du monde, prouve l’avantage delà petite propriété , car presque tous les habitans possèdent quelques coins de terre. Chaque année, pendant

les mois d’hiver, lorsque la culture des terres reste suspendue, la cent cinquantième partie de cette population émigre, et va se livrer à de rudes et lucratifs travaux dans les maremmes de la Toscane , ou dans lesîles de Corse etde Sardaigne , d’où elle rapporte de nouveaux capitaux qui ajoutent à l’aisance des familles.

A l’abri d’un cercle de hautes montagnes , près des bords du Serchio et du canal de l’Ozzori, est posée la ville de Lucques ( Lucca ). Cette situation est ravissante. Les boulevarts de la ville ont coûté des sommes considérables (5,5io,55o fr. ), qui semblent bien plus exorbitantes encore si l’on fait attention à la petitesse du duché de Lucques. Ces remparts étaient garnis jadis de beaux et innocens canons qui n’avaient jamais tiré que de joyeuses salves, lorsque les Français les emmenèrent en 1799. Les fortifications forment d’ailleurs une longue et charmante promenade, bien préférable à la plupart des tristes corso d’Italie : dans le lointain les montagnes, qui forment une ceinture autour de la ville, présentent le plus frais et le plus riche amphithéâtre.

Plusieurs des églises et des monumens de Lucques sont intéressans sous le rapport de l’art. Sans parler de la cathédrale , qui remonte à l’an 1060, Saint-Michel (PI. 2 5 2 ) est une de ces anciennes et caractéristiques églises, dont le style romain-bâtard n’a point encore été altéré. Deux tombeaux de saint François attestent la gloire poétique et guerrière de Lucques. Le premier est celui de Jean Guidiccioni , son

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