‹ L'Italie (volume 3)Chapitre 36 sur 41 · I JO · texte numérisé non relu

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gnes éclairent un village, un bois et laissent tous les environs au milieu de ténèbres épaisses.

Le lac Majeur, qui reçoit dans ses abîmes une grande quantité de rivières, est formé de deux branches. C’est au centre de la bi’anche septentrionale, du côté du Simplon, que sont situées les îles Borromées. Que n’ai-je le pinceau de l’Arioste ou du Tasse pour décrire dignement ces îles délicieuses qui réalisent les poétiques tableaux de deux grands génies de la terre classique?

Les îles Borromées , qui sont au nombre de trois, X isola Bella , Y isola Madré , e 1 1 'isola dei Pescatovi , n’étaient que des rochers nus et stériles, lorsqu’en 1691, le prince Vitallien Borromée, de Milan, les fit couvrir de terre, et à force de travaux et de soins leur donna l’aspect charmant qu elles ont aujourd’hui. A une portée de fusil de la route on trouve l'isola Bella ( PL 286 ) , semblable à une île enchantée. Palais merveilleux , magnifiques jardins , arbres odoriférans, fontaines cristallines, statues , bosquets , fleurs choisies , elle a su tout réunir. En parcourant cette île d’Armide, on ne trouve rien de comparable à la variété des sites et au mélange des arbres et des terrasses voûtées, qui s’élèvent les unes au-dessus des autres , et diminuent à mesure, en formant une sorte de pyramide du côté du midi. Du haut de ces terrasses embaumées , on jouit cl’un fort beau coup d’œil. On découvre au midi Laveno , à l’est les collines de Varrèse et le commencement des plaines de la Lombardie, à l’ouest l’île des Pêcheurs , et au nord les sommités glacées dumont Rosa, le Simplon, et quelques pointes du Saint-Gothard.

A côté du palais de l’isola Bella, que la famille Borromée habite dans la belle saison, est un petit village composé de maisons de pêcheurs. Dans le yoisinage.

l’île dei Pescatori, par la simplicité de ses demeures , semble là tout exprès pour relever la magnificence de l’isola Bella. A une demi-lieue de cette dernière île, vers le nord- est , l’isola Madré (PL 287) présente sept terrasses, au sommet desquelles s’élève Un palais. Le climat est encore plus doux que dans l’isola Bella. D’épais bocages, plantés de lauriers et d’orangers, de superbes cyprès, des citronniers, des cédrats, des myrthes, des rosiers et mille autres espèces d arbres odoriférans , donnent à cette île des richesses au moins égales à celles de l’isola Bella.

Qu'on juge par cette courte description de la beauté des îles Borromées ! Qu’on se fasse, s’il se peut, une idée de cette pompe , de cette fertilité luxuriante , déployées par la nature dans ces lieux favorisés , et si quelques imaginations rebelles restent encore trop au-dessous de la vérité , nous leur dirons : tel est le charme prestigieux de ces îles, que Rousseau ne connaissait pas sur la terre d’autre asile plus digne de posséder Julie!

De Baveno, ville située sur le bord septentrional du lac Majeur, un trajet de six lieues , au milieu d’une plaine agréable et fertile, nous conduit à Domo-d’Ossola ( 288 ). Cette petite ville est peuplée et commerçante , et possède quelques anciens couvens. Celui qui appartenait aux jésuites est de marbre noir et blanc. Les maisons sont ornées de peintures à l’extérieur, usage qui, depuis assez long-temps, a cessé d’être pratiqué par les artistes. Autour de la ville s étend la belle vallée du Domo.

Du sommet d’une colline, le Cal o aire , qui s’élève à quelque distance de Domo-d’Ossola, contemplons, tandis que nous le pouvons encore, cette terre italienne qui nous sourit, nous pré-

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sente ses riches moissons , et ses festons de vigne suspendus autour des arbres, pour former comme des vases antiques garnis de pampres rougissans. Voici qu i! nous faut traverser le pont de Crevola, et nous engager dans les longues et humides galeries du Simplon, où nous cherchons en vain le soleil d’Italie. En face de nous, hélas! voici le Valais !

Et cependant cette belle route , due au génie de Napoléon, ne sera jamais assez vantée. A la vue des rochers mutilés, renversés par les poudres, et de la brèche audacieuse faite par la main du conquérant à cette haute fortification, dont la nature avait défendu l’Italie, on oublie combien les conquêtes de Bonaparte ont été onéreuses à ses contemporains, pour ne songer qu’aux bienfaits dont la postérité recueille déjà l’héritage.

D'aussi grands ouvrages ont toujours droit de nous étonner ; mais ne doiventils pas surtout exciter notre admiration dans les montagnes, dans ces lieux où l’habitation de l’homme est si précaire, si dangereuse? Des avalanches de neige, des débris de rochers viennent souvent couvrir ses travaux , quelquefois l’ensevelir lui -meme, et lui montrer, par de terribles catastrophes, que ce sol qu’il veut s’approprier se refuse à son empire. L’hiver enfin lui reprend ce qu’il croit avoir gagné sur les neiges et les frimas , et le chasse dans les vallées les plus basses; aussi n’habite-t-il pointées lieux eommeun propriétaire, mais comme un usufruitier , qui d’un moment à l’autre peut être dépouillé de sa possession. Il n’y élève que de simples cabanes ; de faibles barrières entourent ses champs ; le plus souvent il se contente de parcourir la montagne avec ses troupeaux, et campe plutôt qu’il n’habite dans les

lieux qu’il abandonnera au premier signal.

C’est à côté de ces faibles ouvrages , qu’un instant peut détruire , que l’on a construit une route capable de résister à la fureur des orages et à la durée des temps ; elle semble se jouer des obstacles ; elle traverse les montagnes , comble les précipices, se replie sur elle-même en mille détours prodigieux, et conduit avec bonheur au terme de sa route le voyageur étonné de la puissance que l’homme a su prendre sur la nature.

Le pont de Crevola ( PL 289), jeté d’une montagne à l’autre , et fermant la vallée du Domo , est le premier des travaux du Simplon. Bientôt on aperçoit un énorme rocher qui s’avance jusque dans le lit du torrent de la Doveria; une galerie traverse ce rocher en ligne droite. On monte ensuite le long de la Doveria, et au milieu de rochers nus et escarpés, jusqu’à la gracieuse contrée de Dovedro. Les montagnes écartées à l’ouest forment un amphithéâtre couvert de hameaux , de vignes , de châtaigniers , et offrent un mélange délicieux de belles verdures et de jolies habitations. Mais bientôt la scène change.

D’énormes rochers s’élèvent à pic, et leurs sommets, minés par les eaux, suspendus sur la tête du voyageur, menacent de l’écraser. Leurs débris , épars çà et là , annoncent le danger qu’il y a de passer si près de leur base. Pour obvier autant que possible à ce péril, on a établi sur les bords de la route un massif de murailles, non moins remarquable par sa solidité que par son étendue.

Une nouvelle galerie est percée dans un rocher, dont la partie saillante repose sur une colonne. La couleur rembrunie de cette masse gigantesque contraste si bien avec l’azur des deux,

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avec la blancheur argentine des cascades qui se précipitent de la montagne, et avec la fraîche verdure des collines environnantes, qu’on ne peut se lasser de contempler les effets magiques de cette perspective. Viennent ensuite , et le hameau d’Yssel, autour duquel s’étendent quelques prairies parsemées d’arbres fruitiers, et le village de Gondo, où l’on trouve une auberge lugubre, qui sert d’asile aux voyageurs surpris par la tourmente. A mesure qu’on avance, les rochers prennent des formes de plus en plus gigantesques. Enfin, après une assez rude montée, on parvient aux solitudes de Gondo (PI. 289). Du haut d’une montagne élevée, les eaux du F rasinone se précipitent dans un abîme effrayant, sur lequel on a jeté un pont d’une construction singulièrement hardie. D’immenses rochers s’élèvent à pic des deux côtés du gouffre; c’est dans l’un de ces rochers que la mine et le ciseau ont creusé la belle galerie de Gondo (PI. 290-291), éclairée intérieurement par deux larges ouvertures latérales. A l’une des ouvertures de la galerie on lit cette courte inscription : Ære italo , i8o5. Nap. imp.

Avant dentrer dans le souterrain de Gondo , admirons les horreurs sublimes du tableau qui s’offre à nos regards. De tous côtés les rochers sont à pic et d’une hauteur incommensurable. Adroite, la cascade bouillonne et tombe avec un épouvantable fracas, tandis qu’en face de lui , l’œil étonné sonde la profondeur de la galerie qu’on redoute de voir s’écrouler. A gauche est une longue rangée de rochers perpendiculaires , dont la cime égarée dans les nues menace également d’écraser le voyageur. Au fond du précipice , où la vue n’ose descendre , on entend mugir la colère du torrent. De quelque côté que se portent les re-

gards ils ne voient que rochers arides, dont les cimes perdues aux cieux sont couvertes de neiges. La solitude est affreuse ; le soleil n’y hrille jamais : c’est une région de tristesse et de deuil, un épouvantable désert , où la nature expire, où la mort seule est vivante.

A peine est-on sorti de la galerie de Gondo, qu’on voit la route , creusée en corniche dans le granit , rester suspendue sur un abîme, au fond duquel la Doveria mugit avec fureur : on a jeté sur ce gouffre un pont aussi élégant que solide. Les belles horreurs se continuent long-temps encore le long de cette incroyable route. Après le Gondo , il faut traverser la galerie d’Algaby, longue de 220 pieds , l’une des plus grandes, et des plus belles du Simplon. Au sortir de cette gorge , un chemin sinueux et paré de bouquets de mélèzes disséminés dans les environs, monte jusqu’au village du Simplon , où le froid est excessif. Ce village , qui d’après sa position semble voué à une misère affreuse, jouit néanmoins d’une certaine aisance, que l’étranger qui ne fait que passer , ne lui soupçonne pas.

La route traverse successivement deux torrens qui descendent des glaciers du Rosboden , puis elle gravit encore la montagne , et laisse à sa gauche l’ancien hospice, où les voyageurs qui ont éprouvé quêlqu’accident trouvent secours et protection. Enfin, on aperçoit le plateau ou col du Simplon, environné de toutes parts de rochers, et dont aucun arbre ne voile la nudité. Un bel hospice , terminé depuis peu, est, comme son aîné, destiné à secourir tous les malheureux que le caprice ou les événemens amènent dans cette froide région.

Du côté de l’I talie le plateau du Simplon offre un coup d’œil borné, à cause

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de la presence des montagnes ; mais vers la Suisse, ce coup d’œil est fort beau. On suit du regard le cours sinueux du torrent de la Saltine jusqu’au fond de la vallée. Le flanc de la montagne est garni de forêts, de pâturages et de cbâlets : le clair feuillage des mélèzes contraste avec la verdure des pelouses. Ces montagnes , en s’élevant à gauche et a droite , terminent leurs sommités par des rochers arides et des glaciers, citoyens des nuages. Que de sensations diverses faité prouver ce spectacle inoui de la nature sauvage et de la nature cultivée , des frais gazons au pied des glaces victorieuses du soleil , et dont l azur se marie à l’azur des cieux !

Bientôt nous parvenons à une hauteur à laquelle les arbres diminuent , languissent, et cessent enfin de végéter. Ils sont remplacés par le rhododendron qui brave les froids les plus vifs , et se trouve sur les rochers escarpés, à côté des glaces ; son bois entretient le feu des châlets éloignés des forêts , et ses fleurs , appelées roses des Alpes , semées avec abondance sur les flancs des montagnes , forment une immense draperie du rose le plus vif, qui contraste avec l’aspect monotone des glaciers et des rochers stériles. Les

Hautes-Alpes sont remarquables par la beauté des gazons qui les tapissent. Les gentianes bleues, les saxifrages, le carnilliet moussier à fleurs roses, s’élèvent sur les montagnes à mesure que les glaces se fondent , semblent reculer et suivre les frimas jusque sur leurs sommités, communiquent leurs parfums au lait des troupeaux qui s’en nourrissent, et forment un tissu qui, brillant encore des teintes les plus vives, disparaît sous les neiges de l’automne.

Le col du Simplon est élevé de deux mille cinq mètres au-dessus du niveau de la mer.

En quittant ce point élevé , on passe encore deux galeries , percées à côté de superbes glaciers, qui forment des cascades de l’effet le plus imposant.

On trouve ensuite le joli chalet de Berenzaal , qui appartenait au haron de Stockalper, il y a une dizaine d’années. On raconte qu’un des ancêtres de ce seigneur, ayant fait construire des bâtimens sur différentes collines, éveilla les soupçons de ses compatriotes, fort jaloux de leur indépendance ; ceuxci le condamnèrent à perdre une partie de ses biens : le baron de Stockalper eut recours à l’adresse; il fit enfouir des sommes au-dessous de l’autel sur lequel on lui avait ordonné de déposer sa fortune, et jura que tout ce qu’il possédait était sous la main qu’il élevait sur l’autel. Je ne sais s’il faut accorder une croyance entière à ce fait qu’on m’a raconté , mais on peut le présumer vrai, d’après une coutume autrefois en usage dans le Aalais. Lorsqu’un particulier devenait trop puissant, on exposait aux regards du peuple une masse de bois, où tous ceux qui voulaient se liguer contre celui qui inspirait des craintes venaient enfoncer un clou. La forme de cette masse fut changée dans la suite ; on lui donna celle de la figure humaine , et on en ornait la tête de plumes decoq. Lescitoyens qui avaient à cœur de soutenir les droits de leur patrie , portaient cette espèce de statue dans un lieu public, ils l’entouraient en lui faisant des questions, et nommaient quelqu’un pour être l’organe de sa volonté. Lorsqu’elle était connue, le plus éloquent de la troupe exhortait le peuple à conserver ses anciennes coutumes , et à défendre la liberté publique. On fixait le jour de l’exécution, et si le malheureux contre lequel forage se préparait n’avait soin d’apaiser la fureur du peuple, ou ne se mettait

en état de résistance ouverte, il était obligé de fuir, et de laisser tous ses biens à la merci de ses ennemis fanatiques.

Le premier usage que l’on fît de la masse fut contre la famille de Rarogne , qui s’était arrogé une toute-puissance insolente sur le peuple qu’elle opprimait.

Dans le voisinage du cbâlet de Berenzaal, les curieux examinent avec attention les cabanes que le général Béthsncourt fît construire pour sa troupe dans l’année 1 800, lorsqu’il passa le Simplon, en même temps que le premier consul franchissait le grand Saint-Bernard.

Voici comment on raconte cette histoire. Il s’agissait de traverser le Simplon et d’occuper le pas d’Yxellc. Des chutes de neige et de rochers avaient emporté un pont; lecliemin se trouvait interrompu par un abîme de soixante pieds de largeur. Un volontaire s’offrit intrépidement pour essayer de faciliter le passage. Il entra dans les trous de la paroi latérale qui servaient auparavant à recevoir les poutres du pont , et , en s’aidant de ces ouvertures, dont la partie inférieure était assez rapprochée, il arriva heureusement sur l’autre bord du précipice. Une corde qu’il avait apportée fut fixée des deux côtés du rocher. Le général Béthencourt passa le second, en se suspendant à la corde tendue au-dessus de l’abîme. Les mille soldats le suivirent , chargés de leurs armes et de leurs hâvre-sacs.

Cinq chiens suivaient le bataillon.

Ces pauvres animaux se précipitèrent tous à la fois dans l’abîme. Deux seulement eurent la force de lutter contre le torrent, et d’atteindre le haut du précipice, où ils arrivèrent tout sanglans aux pieds de leurs maîtres.

A peu de distance de ce lieu, la route

va chercher dans le fond d’une vallée le beau pont de Ganther, établi sur la jonction de deux torrens , et dont l’architecture élégante est d’un effet charmant au milieu des bois qui l’environnent (PI . 290) . Une pente insensible conduit le voyageur jusqu’au pont de la Saltine où il arrive enfin après avoir remarqué à droite et à gauche de la route une foule de petits oratoires où les habitans vont en pèlerinage.

De distance en distance, tout le long de la route , et à proximité des points les plus dangereux dans la mauvaise saison , on a bâti des maisons de cantonniers servant de refuge aux voyageurs. Dans la partie française, elles peuvent contenir de huit à dix chevaux et de trente à quarante hommes : elles sont beaucoup plus vastes dans la partie qui regarde l’Italie.

Le pon t couver t de la Saltine est le dernier ouvrage remarquable que l’on trouve avant d’arriver à Gliss village peu éloigné de la cité de Brieg. Tout ce trajet demande environ douze heures de traversée , et pendant ce temps on a dû franchir vingt-deux ponts et sept galeries ou voûtes percées dans l’intérieur des rochers.

Telle est la route du Simplon, que Napoléon fît ouvrir en 1801 ( 20 fructidor an vin), sur une ligne déplus de vingt lieues. Le général Thureau fut nommé commissaire spécial de cette opération que l’hiver si rigoureux dans ces contrées , ne put em pêcher. On employa jusqu’à trois mille ouvriers par jour; et cent soixante mille quintaux de poudre ( seize millions de livres pesant) suffirent à peine pour miner les rochers. Cinq ans après^ la route fut terminée aux frais de l’Italie et de la France, et les chevaux, les voitures mêmes les plus chargées , purent la parcourir sans accident mal-

AOSTE, ARON A, S1MPLON.

gré les avalanches du printemps , les profonds abîmes qui bordent le chemin , les rochers énormes qui s’élèvent à pic, et les torrens qui se précipitent de toutes parts avec un fracas assourdissant. Honneur aux ingénieurs fran-

çais et italiens qui surent si bien remplir les intentions du grand empereur!

Si les puissans de la terre ne concevaient jamais que de semblables projets, il faudrait partout se prosterner sur leurs pas!

ailSS.-lANGüE ET MUSIQUE ITAIÏEKMES.-FIN DU VOYAGE.

Au sortir du Simplon, nous nous arrêtâmes quelques jours à Gliss ou Glyss, petit village du Valais. Le curé du lieu nous accueillit avec la plus aimable hospitalité. De ses fenêtres nous pouvions apercevoir l’église qu’il desservait. Ce monument, qui est fort orné, fut jadis enrichi par un seigneur nommé Georges de Supersax. Le pasteur nous dit qu’on voyait , il y a déjà un assez grand nombre d’années , une peinture représentant le seigneur de Supersax , avec son épouse , ses douze fils et ses onze filles. L’inscription qui accompagnait le Lableau était vraiment d’une simplicité remarquable :

« En l’honneur de sainte Anne , George de Supersax , chevalier , a fondé cette chapelle en i5i6;a élevé un autel et Ta enrichi ; en reconnaissance des vingt-trois enfans que son épouse Marguerite lui a donnés. »

Pendant mon séjour à Gliss, je m’avisai de communiquer au pasteur les notes que j’avais recueillies pendant nos longues excursions. Après m’avoir donné quelqu’avis sur difFérens sujets, il s’écria tout à coup : « Je vois bien dans tout cela, me dit-il, de quoi faire un livre sur les monumens et les sites , sur les habitans et sur les mœurs des diverses contrées de 1 Italie, mais je ne trouve aucun document propre à

instruire vos lecteurs futurs, sur la question de la langue et de la musique italienne! Ce sont là, cependant, des matières intéressantes s’il en fut jamais.— Sans doute^ répondis-je , mais on les a tant de fois résolues ! que dire de nouveau? Laissez, croyez-moi, les amateurs de la langue italienne consulter les ouvrages des philologues; quant à la musique, n’avons nous pas la salle Favart, dont les mélodies valent mieux, après tout, que les plus savantes dissertations sur la musique des descendans de Pergolèse , de Cimarosa? — Plaisanter n’est pas raisonner, reprit gravement le vénérable pasteur, que ce mot de théâtre semblait choquer. H y a du nouveau à dire sur ces deux questions , ne fùt-ce qu’en résumant d’une manière claire , méthodique et rationnelle les travaux de nos prédécesseurs. Tenez, dit -il, en tirant d’une armoire un assez volumineux manuscrit, voici le fruit de mes observations. Sans être un grand philologue ni un musicien habile, j’ai cependant écrit sur la langue et sur la musique italiennes. J’ai lu et relu une bonne partie des auteurs , tant anciens que modernes , qui ont traité ces matières. J’ai comparé, analysé, commenté. A votre tour, si toutefois vous avez assez de temps et de complaisance

pour le faire; veuillez soumettre à votre analyse le fruit d’études consciencieuses, et si vous pouvez en tirer quelque parti, je vous livre avec grand plaisir un travail qui , sans vous, courrait le risque de mourir aussi obscur qne moi. » Je remerciai bien vivement le curé. Je m’emparai de son manuscrit, ou je recueillis d’excellentes choses. Contre ma première opinion^ il me donna eflectivement 1 idée dajouter à la relation de mon voyage quelques aperçus sur la langue et sur la musique italiennes. Si donc on trouve dans le travail suivant ( que nous avons divisé par paragraphes, pour plus de clarté), quelques vues nouvelles, et une réunion de documens complets , le lecteur sait d avance «à qui il doit rendre hommage de ce mérite.

DE LA LANGUE ITALIENNE

§ I. Son origine.

Deux cents ans ne se sont pas encore écoulés depuis que les savans de l’Europe, dédaignant leur siècle et leur langue, ne s’occupaient que de l’antiquité dont ils empruntaient le langage, comme le seul qui fût digne et même capable de répandre et leur ouvrage et leur réputation. On sentit enfin combien il était contraire à la dignité de l’esprit humain de subordonner l’objet aux moyens , et la pensée à la mémoire. On dut être surtout frappé de l’impossibilité qu’il y a de faire passer son âme, sa physionomie, dans la langue d’un peuple dont les mœurs n’existent plus.

On mit à pénétrer et à étendre les ressources de sa propre langue , la

meilleure partie du temps qu’on employait à l’étude des anciennes. Les hommes de génie auxquels il est donné de renverser et d’établir , osèrent faire parler, dans tous les genres , leur langue naturelle, et les sciences, les lettres et les arts , dont les seuls alphabets de la Grèce et de Rome , avaient été jusqu’alors dépositaires , se présentèrent sous toutes les formes des différens idiomes de l’Europe.

Dès lors le génie , l’esprit et le caractère des peuples , passèrent dans leurs écrits dont la connaissance devint ainsi l’objet le plus digne de l’attention des philosophes et des gens de lettres.

Il n’est pas douteux que la langue la plus propre à faire connaître ces ouvrages ne soit la langue française. Ce que la langue de Virgile et d Horace obtint des conquêtes du peuple romain, qui , moins jaloux de subjuguer les hommes que de commander à l’esprit humain , mit ses lois dans le cœur , et son langage dans la bouche de toutes les nations de la terre ; la langue française semble l’avoir obtenu du consentement universel de l’Europe.

Ainsi, avant qu’Alexandre eût porté la langue grecque dans les vastes contrées que lui fit parcourir son ambition, on la vit se répandre dans plusieurs parties de l’Asie et de l’Europe, où les Grecs n’avaient jamais pénétré. Ainsi des princes barbares qui détestaient et les mœurs et la liberté de la Grèce, s’empressèrent d’apprendre son langage, et se plurent à le parler. Plut au ciel qu’en succédant au bonheur de vulgarité des langues grecque et latine, la nôtre eût les mêmes avantages et les mêmes ressources !

Il n’est pas possible de connaître la langue grecque et d’y réfléchir, sans partager l’enthousiasme avec lequel en ont parlé presque tous ceux qui

LANGUE ITALIENNE

l'ont approfondie. Elle ne fut pas Fourrage des dieux , sans doute ; mais elle fut admirablement inspirée par eux, à coup sur, aux hommes les plus heureusement organisés qui aient jamais existé. On dirait que la nature s’était offerte à eux sous ses aspects les plus riches , tant cette langue est l’image fidèle de l’action des objets sur les sens.

Des mots qui , par le mélange heureux de leurs élémens, forment ou plutôt deviennent des tableaux, qui s’étendent , se nuancent et se ramifient conformément à la nature ; qui , de leur aptitude à s’unir avec une infinité d’autres mots, obtiennent le double avantage de rapprocher, de multiplier les idées , et de devenir en même temps plus majestueux, plus sonores ; qui , par la transposition à laquelle ils se prêtent , tantôt procèdent , comme la raison tranquille, tantôt s’élancent, se troublent et se désordonnent comme les passions ; des svstèmes entiers renfermés , si j’ose m exprimer ainsi , dans leur sein ( voy . le Cratyle de Platon); des combinaisons variées d’où résulte une harmonie enchanteresse, mais dont la partie la plus sensible (les accens ) a péri ; une marche pleine de mouvemens inattendus ; une multitude de formules qui , semblables à ces plantes spontanées qu’on voit embellir et vivifier les corps auxquels elles s’attachent, portent le mouvement et la grâce dans toutes les parties du discours ; tels sont les caractères variés de cette langue qui , pour me servir d’une expression déjà heureusement employée , est aux sciences et aux arts ce que la lumière est aux couleurs.

La plupart de ces admirables propriétés se retrouvent dans la langue latine, qui dut aux Grecs la plus grande partie rie ses mots et surtout Fart de les P.

ordonner. Rome envoyait le plus grand nombre de ses enfans à Athènes, et la bonne société, chez le peuple de Quirinus, affectait de parler en toute occasion la langue des Grecs.

Mais , en passant aux Latins , cette langue subit les altérations que dut nécessairement lui faire éprouver la différence du génie et du caractère des deux peuples. Les élémens furent transposés ou dénaturés , les inflexions devinrent plus dures et les terminaisons plus sourdes et plus traînantes.

Il s en faut beaucoup qu’on trouve dans la langue latine l’abondance, la hardiesse et la mélodie du langage des Grecs ; mais ce quelle perdit du côté de l’agrément et de la fécondité, elle le gagna peut-être par la pompe et la magnificence de son style , où se réfléchissent encore l’éclat et la majesté de la république romaine.

Cette langue, après avoir atteint toute sa perfection sous Auguste , dégénéra insensiblement avec Fâme du peuple qui la parlait. La translation du siège du royaume dans le bas-empire, et l’irruption des barbares, en achevèrent la décadence. L’édifice de la langue tomba , et entraîna dans sa chute, et les sciences et les lettres, et les arts et les mœurs , et les lois dont elle était dépositaire. Forcés de recourir à ses ruines, les maîtres du monde y recueillirent un langage plus doux, plus gracieux peut-être, mais dont le manque d’énergie prouvait des hommes dégénérés par l’ignorance et la servitude.

C’est ici qu’il faut placer le berceau de la langue italienne : berceau douteux, perdu dans l’obscurité d’une époque éclipsée par la gloire des siècles précédens.

Si la question de l’origine de la langue italienne n’est pas douteuse quant

aux racines grecques d’où elle est dérivée, cette question est rudement controversée quant à l’époque précise de l’apparition de cette langue sur l’horizon du monde civilisé.

« Depuis long-temps , dit M. Ginguené, la langue latine proprement dite n’existait plus dans l’Italie du onzième siècle , et ' cependant une autre langue n’y existait pas encore.

Les étrangers qui remplissaient Rome sous ses derniers empereurs, les Gol.hs et les Ostrogoths qui la conquirent, les Lombards , et après eux les Francs, les Allemands , les Hongrois, les Sarrasins , avaient successivement apporté tant d altération dans le langage national, que ce n’était plus le même langage. On cherchait encore à l’écrire, on n’écrivait même pas autrement ; mais, excepté dans les écoles, on ne le parlait plus, on ne l’y parlait pas, on ne l’écrivait pas savamment. C’était pourtant une langue savante ou plutôt une langue morte. Tous les auteurs antérieurs sont Latins, ou tâchèrent de l’être , et l’on peut dire que, du moins quant au langage , il n’y avait pas encore d’Italiens en Italie. »

Comment donc, et de quels élémens se forma cette belle langue , reconnue pour la première des langues modernes, et qui , maintenant fixée depuis cinq siècles par des écrivains demeurés classiques, a pour ainsi dire pris place parmi les anciennes? Occupons-nous de résoudre cet intéressant problème.

Soit qu’il n’y ait eu qu’une langue primitive, dont toutes les autres aient été des dérivations et des produits; soit qu’aux diverses peuplades humaines ait été inspirée une langue devenue particulière à cause des climats et des modifications des organes de l’ouïe et de la parole, et que, par des combinaisons multipliées, divers idiomes se

soient unis, confondus pour donner naissance, après de longs intervalles , à un idiome spécial, devenu nécessaire lors de la formation d’un peuple nouveau ; il est peu de sujets plus dignes de l’attention du philosophe que ces formations, séparations et réunions de langage qui marquen t les principales époques de la formation, de la séparation et de la réunion des peuples. Ce n’était pas la première fois que lltalie subissait une de ces grandes révolutions. L’idiôme latin, que la langue italienne faisait disparaître, avait été, dans une antiquité reculée, le produit d’une révolution pareille. Voici l’idée générale qu’en donne Simon Peloutier dans son Histoire des Celtes.

Lorsqu’à une époqueprodigieusement éloignée, les anciens Celtes ou Celto- Scytbes, dont la langue, si elle n'est pas primitive dans un sens absolu, l est au moins relativement à presque toutes les langues connues, se furent répandus , d’une part dans l’Asie occidentale, et de l’autre en Europe, ils s’étendirent dans cette dernière partie, les uns au nord, les autres le long du Danube. La postérité de ceux-ci, remontant ce fleuve, arriva ensuite aux bords du Rhin , le franchit , et remplit de ses populations nombreuses tout l’intervalle qui s’étend des Alpes aux Pyrénées et aux deux mers : partout la langue des Celtes, se mêlant avec les idiomes indigènes, forma des combinaisons où elle domina sensiblement; et même dans des cantons qu’ils avaient trouvés déserts , ou dont ils avaient fait disparaître les habitans , le celtique se conserva dans sa pureté originelle.

Quelques siècles après, la population, toujours croissante de ces Celtes ou Gaulois, les força de passer et les Pyrénées et les Alpes. En Italie, après

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avoir occupé d'abord tout ce qui est au pied les montagnes, ils s étendirent de proche en proche dans FInsubrie, dans FOmhrie, dans le pays des Sabins , des Étrusques , des Osques , etc.

Dans ce meme temps , des Grecs abordaient à l’extrémité orientale de 1 Italie ; ils y formaient des colonies et des établissemens. Ils quittèrent bientôt les bords de la mer, et, s’avançant toujours, ils rencontrèrent enfin les Celtes, qui, de leur côté, continuaient aussi de s avancer.

Après quelques guerres , car tel a toujours été l’abord de deux peuples qui se rencontrent, ils se réunirent dans l ancien Latium , et n’y formèrent plus qu’une société qui prit le nom de peuplelatin. Leslangues des deuxnations se mêlèrent, et se combinèrent avec celle deshabitans primitifs. N’oublions pas de remarquer que, dans cet amalgame , le celtique avait un grand avantage. Le grec, qui n était pas encore à beaucoup près la langue d Homère et de Platon, devait, de son côté , la naissance à un mélange de marchands phéniciens, d’aventuriers de Phrygie, de Macédoine , d Illyrie , et de ces anciens Celto-Scythes, qui, tandis que leurs compatriotes se précipitaient en Europe, s’étaient jetés sur l’Asie occidentale, d’où ils étaient ensuite descendus jusqu’au pays qui fut la Grèce ; il y avait donc déjà du celtique altéré dans ce grec qui se combinait de nouveau avec le celtique.

De cette combinaison multiple naquit la langue latine, qui, grossière dans 1 origine, mais polie et perfectionnée parle temps, devint enfin la langue de Térence , de Cicéron, de Virgile et d Horace ; et c’est cette même langue latine, qui, après un si beau règne terminé par un long et triste déclin, venait s amalgamer encore une

fois avec le celtique , source commune des dialectes barbares des Goths, des Lombards, des Francs etdes Germains, pour deyenir peu de temps après la langue du Dante, de Pétrarque et de Boccace.

« Les invasions, a dit ingénieusement le président De Brosses , sont le fléau des idiomes comme celui des peuples, mais pas tout-à-fait dans le même ordre. Le peuple le plus fort prend toujours l’empire. La langue la plus forte le prend aussi , et souvent celle du vaincu soumet celle du conquérant. La première espèce de conquête se décide par la force du corps, la seconde par celle de l’esprit. Quand les Romains conquirent les Gaules, le celtique était barbare ; il fut soumis parle latin. Lorsqu’ensuite les Francs y firent leur invasion , le francisque des vainqueurs était barbare ; il fut encore subjugué par le latin. Cette collision des langues étoulïe la plus faible et blesse la plus forte : cependant , celle qui n’avait guère acquiert beaucoup; c’est pour elle un accroissement ; et celle qui était bien faite se déforme; c’est pour elle un déclin : ou bien le choc se fait au profit d’un tiers langage qui résulte de cet accouplement, et qui lient de l’un et de l’autre en proportion de ce que chacun des deux a contribué à sa génération. »

Dans cette ingénieuse explication, on voit que le dernier cas est exactement celui de la langue italienne sortant du choc ou de la collision de deux ou plusieurs langues, les unes encore barbares, l’autre allàiblie par une longue décadence.

Leonardo Bruni d vlvezzo , le plus ancien auteur qui ail écrit en italien sur ces matières, entreprit de p ouver que 1 italien était aussi ancien que le latin , qu’ils furent tous les deux en

usage à Rome dans le même temps; le premier parmi le peuple, et dans les entretiens familiers ; le second , pour les savans , dans leurs ouvrages, et pour les discours prononcés dans les assemblées publiques. Le cardinal Bembo soutint depuis la même opinion dans ses dialogues , et d’autres encore l’ont adoptée après lui. Scipion MafFei, le même dont la Mérope a si heureusement inspiré le génie de Voltaire , mais qui est encore plus célèbre dans sa patrie comme érudit que comme poëte, en rejetant cette prétention, en a élevé une autre qui paraît beaucoup moins raisonnable. Il veut que la langue latine, noble, grammaticale et correcte, se soit corrompue d’elle-même, peu à peu , par ce mélange avec Je le langage populaire , irrégulier, et par ces prononciations vicieuses , qui durent exister à Rome comme partout ailleurs. Chaque mol s’altérant de cette manière, et prenant des formes et des inflexions nouvelles, une nouvelle langue, selon lui, se forma ainsi avec le temps , sans que ces altérations aient été en rien le produit du commerce avec les barbares.

Les langues, comme on le voit, ont, aussi bien que les familles et les nations, leurs préjugés de naissance.

Mais toutes ces idées romanesques disparaissent devant la raison , appuyée sur des faits.

Le savant Muratori a reconnu positivement la coopération immédiate des langues barbares dans la formation de la langue italienne. Selon lui, le latin, déjà corrompu depuis plusieurs siècles et par différentes causes, ne cessa point d être la langue commune lors des irruptions successives des peuples du Nord. Les vainqueurs, toujours en moindre nombre que les vaincus , apprirent la langue du pays , plus douce

que la leur, et nécessaire pour toutes leurs transactions sociales; mais ils la parlèrent mal , et avec des mots et des tours de leurs idiomes barbares. Ils y introduisirent les articles, substituèrent les propositions aux désinences variées des déclinaisons , et les verbes auxiliaires à celles des conjugaisons.

Ils donnèrent des terminaisons latines a un grand nombre de mots celtiques , francs , germains et lombards , et , souvent aussi , les terminaisons de ces langues à des mots latins. Les Latins d’Italie n’étant plus retenus dans les limites de leur langue ni par l’autorité, ni par l’usage, ou plutôt s’en étant affranchis depuis long-temps, adoptèrent sans efforts, et même sans projet, cette corruption totale.

Entraînés par une pente insensible pendant le cours de plusieurs siècles, ils croyaient n’avoir point changé de langage , quand toutes les formes et les constructions même de l’ancien étaient changées , ils appelaient toujours latine une langue qui ne l’était plus.

On l’écrivait fort mal; mais on l’écrivait cependant encore dans les livres, et même dans les actes publics : les notaires étaient obligés de savoir le latin, etde rédigerdans cettelangue tousleurs actes officiels ; mais on peut penser ce qu’était le plus souvent ce latin de notaire. Les mots du langage usuel s’y introduisirent en foule, et Muratori a trouvé dans plusieurs de ces contrats latins , non-seulement du onzième et du douzième siècle , mais de temps antérieurs , un grand nombre de mots non latins restés depuis dans la langue italienne.

Maintenant , si nous considérons avec lui la nature des langues, qui est de faire peu à peu leurs changemens, nous verrons que plus la langue ita-

LANGUE ITALIENNE

lienne fut voisine de sa mère, la langue latine, moins elle se distingua d'elle, et moins elle eut de nouveautés; que plus elle s en éloigna par le cours du temps, plus elle perdit de sa ressemblance; et qu’enfin, à force de mots et de terminaisons étrangères , elle se trouva revêtue des couleurs d’une langue tout-à-fait nouvelle. On la nomma vulgaire pour la distinguer du latin ; et elle en était tellement distincte, qu’un patriarche d’Aquilée , Godefroy, vers la fin du douzième siècle, ayant prononcé devant le peuple unehomélie latine, l’évêque de Padoue l’expliqua ensuite au même peuple en langage vulgaire. Fontanini dans son Traité de l'éloquence italienne, adopte la même opinion, et reconnaît la même origine et les mêmes degrés d’altération insensible et de formation nouvelle. C’est aujourdhui le sentiment commun de tous les philologues italiens.

L’esprit sage et la saine critique de Tiraboschi ne pouvaient pas s’y tromper. Cest de cette union d’étrangers barbares avec les nationaux, et de leur long commerce , qu’il fait naître un langage dabord informe et grossier, sans lois fixes, sans modèles à imiter, et livré aux inspirations du peuple. Il ne faut donc pas s'étonner, dit-il, si, pendant plusieurs siècles, on n’essaya pas d écrire dans cette langue. D’abord il lui fallut beaucoup de temps pour se séparer totalement du latin, et pour devenir une langue à part. Ensuite, comme elle n’était en usage que parmi le peuple , les savans et les littérateurs n’osèrent pas l’introduire dans les livres; mais il s’en trouva enfin qui eurent le courage de le tenter , et qui osèrent employer, en écrivant, un langage qui jusque-là n’avait pas paru digne de cet honneur.

Toutefois, ces tentatives ne furent

point osées sans les plus grandes réserves. Les écrivains , en se servant de ce nouveau langage , sollicitaient humblement l’excuse des lecteurs : ils les priaient de leur pardonner l’injure faite à 1 illustre langue latine. La poésie donna la première le signal de l'affranchissement;. On fait remonter ses premiers essais à la fin du douzième siècle, mais ils sont tellement informes , et ceux même d’une partie du treizième siècle ressemblent encore si peu à la véritable poésie italienne , qu’il paraît convenable de n’en fixer la naissance qu’au commencement du dernier de ces deuxsiècles.

Telle est l’origine de la langue italienne , et 1 histoire de son introduction dansle domaine des arts et des sciences. Si nous étions de simples grammairiens, ce serait ici le cas de développer la composition matérielle de celte langue, et d’établir les principes de sa syntaxe, etc. . . . Mais il nous semble que la question doit être considérée de plus haut et puisque nous avons commencé l’histoire de la langue , nous ne saurions trouver la continuation de cet exposé autre part que dans une analyse rapide et chronologique des écrivains qui ont illustré 1 Italie.

S II. Des progrès de la langue italienne avant le Daule. — Période sicilienne.

Sous les deux Roger et les deux- Guillaume, c’est-à-dire dans la première moitié du douzième siècle, la cour de Palerme étant devenue riche et voluptueuse, on y entendit, pour la première fois, retentir les chants des poètes siciliens. C’est à la même époque qu’on vit les Arabes y acquérir un crédit et une influence qu’ils n’ont ja-

mais exercee dans aucune autre cour chrétienne.

Lorsqu’à la fin du douzième siècle Frédéric n succéda aux monarques normands, il transporta de puissantes colonies de Sarrasins dans la Pouille ; mais il ne les éloigna ni de son service ni de sa cour ; il en composa son armée, et il choisit presque uniquement parmi eux les gouverneurs de provinces qu’il nommait justiciers . Ainsi, au levant comme au couchant de l’Europe, les Arabes se trouvèrent à portée de communiquer aux peuples latins leurs arts, leurs sciences et leur poésie.

« La langue latine, dit Sismonde de Sismondi, s’était absolument séparée de la langue vulgaire : les femmes ne 1’apprenaient plus, et pour leur plaire, pour leur parler d’amour, il fallait adopter le langage auquel elles donnaient des grâces , le soumettre à des règles, et l’animer par cette sensibilité qu’une langue morte et pédantesque ne pouvait plus admettre. » En effet, toutes les compositions des Siciliens, pendant un siècle et demi, ne furent que des chants d’amour. De savans archéologues, parmi lesquels il faut placer le spirituel Ginguené , nous ont conservé Je souvenir de ces chants et de quelques-uns de leurs auteurs.

On cite surtout une chanson d’un certain Ciullo d’ Alcamo , Sicilien. Mais on ne sait rien de ce Ciullo, sinon qu’il vivait à la fin du douzième siècle. La chanson de ce poète est composée de 3a strophes, dont les vers ne ressemblent à aucune espèce de genre connu. Cette chanson, ou 1 on retrouve de nouvelles preuves de l’influence de la poésie provençale sur les premiers essais de la langue poétique en Italie, commence par ces mots :

Rosa fresca aulentissima

Rose fraîche très-odorante

Malgré cette chanson, l’honneur de la priorité poétique n’en demeure pas moins, suivant l’opinion de tous les auteurs, à Frédéric ix, dont le mérite est d’autant moins contestable , que (suivant un mot connu) le Frédéric de Sicile n’avait pas , comme celui de Prusse, un Voltaire pour confident et pour maître.

Il n’est l’esté des poésies de Frédéric ii qu’une ode ou chanson galante dans le genre de celle des Provençaux, et que l’on croit un ouvrage de sa jeunesse. On y voit la langue italienne, à sa naissance , encore mêlée d’idio^ tismes siciliens et de mots fraîchement éclos du latin. Ainsi eo venu d’ego, moi, était prêt à devenir zo, et meo, mien, qui est lemotlatin même, devint, peu de temps après, zzzz'o, mien.

Pierre des Vignes , chancelier de Frédéric n, imita son maître, et s’adonna à la poésie avec autant de succès qu’aux affaires politiques. Il nous reste de lui quelques canzoni fort curieuses.

On y voit plusieurs comparaisons qui ravivent un peu l’uniformité des idées et des senti mens. Il se compare « à un homme qui est en mer, et qui a l’espérance de faire route quand il voit le beau temps » .

Corne uom che é in mare ed ha sperae di gire quando vede lo tempo , ed ello spanna. . .

Il voudrait ensuite, ce qui est d’une poésie peu noble, mais d’un sentiment assez délicat , « pouvoir se rendre auprès de sa maîtresse en cachette, comme un larron, et qu’il n’y parût pas. »

Or potess’io venire a voi , amorosa , corne il ladron ascoso, e non paresse. . .

Il est douloureux de penser que Pierre des Vignes, qui laissa encore six livres de lettres latines, fort intéressantes pour l’histoire, mourut dans

LANGUE ITALIENNE

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une prison, victime d'une affreuse calomnie, après avoir eu les yeux crevés par ordre de son maître abusé !

Pendant un siècle environ, les seuls travaux littéraires que présentent les diverses universités de l’Italie, sont des œuvres de grammaii'e et de rhétorique. Florence eut un grammairien dont la renommée effaça celle de tous les autres, c’est Brunetto Latini. Il était du parti des Guelfes. Chassé par les Gibelins, il se réfugia en France, et revint quelques années après dans sa patrie. Ce fut pendant son séjour dans le royaume français qu’il composa l’ouvrage auquel il dut ensuite la meilleure partie de sa réputation, il l’écrivit en français, et l’intitula le Trésor.

Brunetto fit à son retour en Italie d’autres ouvrages écrits dans la langue de son pays. M. Ginguené donne de curieux détails sur ces productions du treizième siècle. A cette époque quelques poëtes s’obstinaient encore à faire des vers latins. On cite Henri de Septimello , dont le poëme sur Y Inconstance de la fortune , les consolations de la philosophie mérite une place honorable dans la liste des œuvres antiques. Nous avons retenu avec plaisir les vers suivans , extraits d’une pièce adressée par Septimello à l’évêque de Florence :

Ergo vale , præsul : sum vester : spiritus iste

Post mortem Tester , crédité , yester erit.

Nous trouvons maintenant quelques poëtes aux noms obscurs , aux ouvrages ignorés. Mais, en même temps, on remarque le style incorrect et grossier, mêlé de sicilien et de provençal. Léon Allaci , ’ou Allacius , ancien compilateur, qui ne paraît dépourvu ni de saines critiques ni de goût, place le nom d zMazza diüicco parmi ceux des plus

anciens poëtes de l’Italie. Des six canzoni de Mazzeo, une seule nous parait digne de quelqu’attention ; encore n’est-ce pas à cause de son mérite, mais parce que la forme provençale y est évidemment empreinte. C’est un dialogue entre deux amans, dans le genre des pastourelles des troubadours.

Guido delle Colonne , qui ne passe que pour historien, est l’auteur de deux chansons remarquables par labizarrerie des pensées.

L’un des poëtes les plus féconds du siècle que nous passons en revue, Jacopo ou Giacomo da Lentino , commença à cultiver la poésie dans un moment de perfectionnement. On s’en aperçoit à son style , et surtout à la forme de ses sonnets. Le plus remarquable est celui où il se compare à un peintre qui fait un portrait, et qui le regarde en l’absence du modèle.

Ce que nous venons de dire suffira sans doute à donner une idée de ces anciens poëtes siciliens que l’on reconnaît pour les fils aînés de la muse italienne. Le signal donné par eux avait été bientôt suivi sur le continent. Des poëtes italiens s’étaient fait entendre à Bologne , à Pérouse , à Florence , à Padoue , et dans plusieurs villes de Lombardie. Parmi les poëtes de Bologne , on distingue surtout Guido Guinizelli, qui fut le premier à donner au style plus de force et de noblesse, et qui répandit, même dans ses poésies amoureuses, des sentimens élevés et des maximes que n’aurait pas désavoués l’école platonique.

Guittone d’Arezzo , contemporain de Guido Guinizelli, paraît avoir donné des formes plus fixes aux canzoni ou odes empruntées aux Provençaux. Ces deux personnages , Guido Caualetti , et quelques autres moins connus, ter-* minent la liste des poëtes italiens de

m L’ITALIE.

cette première époque , dont M. Ginguené a fort bien analysé le mérite et les imperfections. « C’était beaucoup sans doute, dit ce savant critique, d’avoir enfin consacré par la poésie la langue vulgaire d’Italie, qui, jusque-là, ne servait qu’à l’usage du peuple; d’avoir abandonné aux écoles, aux tribunaux et aux chancelleries, 3e latin dégénéré qui y était encore admis, et d’avoir, dès le treizième siècle , plié l’idiome naissant à ces formes gracieuses qui devaient nécessairement le perfectionner et le polir; mais quel dommage que dans ces essais un peuple si sensible, et en général si susceptible d’affections vives et de passions fortes, environné d'une nature si riche, et placé sous un ciel si beau, n’ait pas songé à célébrer les objets réels, les mouvemens et les vicissitudes de ces affections et de ces passions; à peindre ce beau ciel, cette riche nature; et, si ce n’est dans des descriptions suivies, à s’en servir au moins dans des comparaisons et dans les autres ornemens du style poétique et figuré ! . . . .

.... « Un seul sujet occupe les premiers poêles siciliens et italiens, c’est l’amour, non tel que l’inspire la nature, mais tel qu’il était devenu dans les froides extases des chevaliers passionnés pour des beautés imaginaires , et dans les galantes futilités des cours d’amour. Chanter est une tâche qu’ils remplissent : toujours force leur est de chanter; c’est leur dame qui l’exige, et ils doivent, dans leurs canzoni bien longues et bien traînantes, célébrer les incomparables beautés de leur dame.

De temps en temps ils laissent échapper quelques expressions naïves qui portent avec elles un certain charme ; mais, îe plus souvent, ce sont des ravissemens ou des plaintes à ne point

tenir, et des recherches amoureuses et platoniques à dégoûter de Platon et de l’amour. . . .

.... « De tous les sujets traités pas les Arabes et par les troubadours, ils n’en choisissent qu’un seul; et dans ce sujet, qui appartient à tous les temps et à tous les hommes, ils n’empruntent de leurs modèles que ces pointilleries et ces subtilités vagues qu’il aurait fallu leur laisser, même en imitant tout le reste; ils ne peignent rien de vrai, d’existant. On ne voit point leur maîtresse ; on ne la connaît point : c’est un être de raison , une sylphide , si l’on veut, jamais une femme. On n’entend point les mots qu’ils se sont dits , les sermens qu’ils se sont faits, leurs querelles, leurs raccommodemens , leurs ruptures. On ne les voit ni attendre rien de réel, ni jouir, ni regretter-, et ils trouvent le moyen de parler sans cesse d’amour, sans les espérances que l’amour donne, sans transports et sans souvenirs. . . »

Enfin, pour compléter cette première partie de l’histoire de la langue italienne, ajoutons encore quelques réflexions. La période de la liberté en Italie, aussi courte que brillante et vivifiante, laissa anrès elle une longue nuit de sommeil et de nullité. Pour les enians dégénérés du despotisme et de la superstition, les héros et les écrivains des temps passés devinrent des géans qu’il était difficile d’imiter et impossible de surpasser. Tandis que les yeux des plus jeunes nations européennes se tournaient vers l’avenir , qu’elles antici paient les perfectionnemeos et provoquaient la réforme, les Italiens, fatigués et enchaînés, restaient fixés sur le passé ; et la mémoire et le génie s’attachaient, avec un égal amour, une égale fidélité, aux triomplies de la littérature et des arts, dans

LANGUE ITALIENNE

les treizième, quatorzième et quinzième siècles.

Le renouvellement de la littérature grecque coïnci !e avec cette période de splendeur passagère; et quand ses trésors de poésie et de critique furent ouverts devant le génie italien , ils ont dû l’éblouir par leurs richesses , et le décourager par leur perfection. Dans le même temps que les hommes opulens s’efforcaient de sauver et de multiplier les souvenirs de la civilisation des anciens , les littérateurs s’occupoient à étudier leur philosophie et à imiter les grâces de leur style.

Cette circonstance a sans doute contribué à la politesse, au raffinement, à 1 élégance , non-seulement de la langue italienne , mais de toutes celles de FEurope qui se sont trouvées dans la sphère de son influence; mais limitation raisonnable des anciens dégénéra bientôt en copie servile, ou plutôt en adoption générale de leurs idées, de leur phraséologie , de leur mythologie , de leurs notions amoureuses et des formes de leurs meilleures compositions. A mesure que la gloire nationale déclina , les modèles étrangers et contraires au génie national furent plus strictement suivis, et la littérature devint toujours plus factice. Enfin, éloigné de tout sentiment et de toute passion capables d’inspirer de la sympathie , elle devint un arrangement de mots, un assortiment de sons dénué d’énergie et d’intérêt.

S DI. De la langue italienne depuis le Dante jusqu'au commencement du dix-neuvième siècle.

Nous avons vu que le langage des Siciliens avait été adopté paries muses. Aussi distinguait-on la lingua cortigiana , mise bien au-dessus de tous les P.

dialectes de l’Italie. Cette langue était devenue populaire en Toscane ; et avant la fin du treizième siècle, plusieurs toëtes de cette province , et même quelques prosateurs, lui donnèrent de la fixité , et la portèrent presque au point de perfection où elle est demeurée jusqu’à nous.

Ainsi, Ricordano Malaspina, qui écrivait l’histoire de Florence en 1 280 , peut être considéré encore aujourd’hui comme égal au meilleur des auteurs vivans , pour la pureté du langage et l’élégance.

Ce n’est donc pas une étude de mots que nous devons entreprendre, puisque la langue n’offre d’autre caractère bien tranché, qu’une tendance continuelle à se débarrasser des formes provençales; mais, en examinant l’influence de la pensée des auteurs qui grandirent rapidement pendant toute la période du quatorzième siècle , nous verrons de quelle manière la langue italienne parvint bientôt à éviter le reproche que M. Ginguené lui adressait avec raison à la fin du chapitre précédent.

D’ailleurs, cette influence de l’âme et de l’intelligence ne fut pas seulement sensible dans le choix des sujets qu’affectionnaient les écrivains, désormais dédaigneux des formes pastorales et idylliques ; il en résulte encore pour le ton général du langage , une modification particulière et un progrès signalé en force et en énergie. Si la période provençale avait efféminé la langue italienne , certes le quatorzième siècle lui donna une vigueur incroyable, sans pourtant exclure la douceur ; et pour détruire un préjugé que nous avons rencontré maintes fois dans la société actuelle , et qui consiste à croire que la langue italienne est dépourvue de force , et ne brille que par sa grande harmonie, nous pourrions

opposer mille passages plus énergiques les uns que les autres.

Peu de chefs-d’œuvre ont mieux manifesté la force de l’esprit humain que le poëme du Dante, qui ouvre l’ère des grands progrès de la langue italienne. Complètement nouvelle dans sa composition comme dans ses parties, sans modèle dans aucune langue, la Divine Comédie était le premier monument littéraire des temps modernes.

Les commentaires qui nous ont été transmis sur cet admirable ouvrage fournissent la preuve cle la modestie du Dante. Dans son ouvrage latin , intitulé : De V Eloquence ou du langage vulgaire , il semble ignorer tout ce qu’il a fait pour la langue et la littérature italiennes. Mots nouveaux, formes hardies, figures pleines de noblesse et de poésie, pureté, grâce et richesse d’expressions , restées après lui , tels sont les divers mérites dont la langue lui est redevable. Son livre est d’ailleurs le dépôt des connaissances de l’époque.

En indiquant jusqu’où était parvenue la science, il montre aussi combien de chemin il lui restait encore à faire.

Les imitateurs du Dante, parmi lesquels on cite Jacopone di Todi , ce moine qui, par humilité, se fit passer pour fou, ne firent que suivre de loin les traces de leur divin maître, et vulgariser en quelque sorte les formes de langage créées par lui.

Bientôt Pétrarque parut, et dans ce grand homme semblent se réfléter tous les défauts et toutes les qualités du quatorzième siècle. Amour mystique, vers chastes et corrects , jeux de mots souvent froids, tendresse langoureuse et platonicienne, voilà ce qu’on trouve au fond de tous les sonnets de Pétrarque. Mais si l’on envisage les grandes qualités qui le rendirent le premier homme de son époque, alors il faut

tenir compte de son amour ardent pour les sciences, de son enthousiasme glorieux pour tout ce qu’il y eut de grand et de noble chez les anciens dans la poésie, l’éloquence, les lois etlesmœurs. Moins grandiose que le Dante , il se rapproche plus que lui du caractère spécial de la poésie italienne. Il fit sentir à ses contemporains tout le prix de la pureté dans l’expression d’un amour qui, chez lui, était si modeste et si religieux ; il donna à ses compatriotes une langue digne de rivaliser avec celles de la Grèce et de Rome. Enfin il répandit sur son siècle cet enthousiasme de la beauté antique, cette vénération pour l’étude, qui en renouvelèrent le caractère, et qui déterminèrent celui des temps à venir.

Instruit à cette école , et partageant les mêmes goûts, Boccace se livra aussi avec ardeur à l’étude des modèles anciens. Il n’est cependant connu que comme auteur de fort jolis contes, empruntés, dit-on, à des chroniques populaires. Nous ne parlerons de lui que sous ce dernier point de vue, car aussi bien, c’est là que se trouvent tous ses titres à être compté parmi les plus grands améliorateurs de la langue. Auparavant, on avait fait des contes pour rire ; le premier, il les transporta dans la littérature ; et par l’élégance de la diction, par la juste proportion de toutes les parties du récit, par le charme des détails, il joignit la jouissance poétique, la jouissance de l’art, au plaisir plus vulgaire qu'avaient fait éprouver les premiers conteurs.

Chose extraordinaire ! l’étude passionnée de l’antiquité dont Pétrarque et Boccace avaient donné l’exemple, fit rétrograder la langue. Au lieu de la perfectionner et de l’enrichir de chefsd’œuvre qui fussent en rapport avec les mœurs et les idées modernes, on

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n'avait cherché qu’à copier servilement les anciens modèles. L imitation trop scrupuleuse détruisit de cette manière tout esprit d'invention. Plus un liomme était fait, par son rang ou par ses talens . pour acquérir un nom dans les lettres, plus il aurait rougi de cultiver sa langue maternelle ; il s’efforcait presque de l'oublier pour ne pas gâter son latin , et le peuple , devenu seul dépositaire de cette langue , qui avait déjà brillé d'un si grand éclat, la corrompait, et la faisait retourner vers la barbarie.

Le quinzième siècle est donc une époque d’études sérieuses du passé , de progrès dans les sciences, mais non pas dans la philologie. Laurent de Médicis, chef de la république florentine, et arbitre de toute la politique d’Italie, essaya de reprendre la poésie où Pétrarque l avait laissée ; mais on juge bien que cette tentative fut infructueuse.

La fin du quinzième siècle vit paraître successivement Polilien, Pulci, Boiardo et l'Arioste. A cette époque, les poètes s’emparèrent de tous les vieux romans de chevalerie pour en varier un peu les aventures, et les mettre en vers. Mais la foi au merveilleux avait étrangement diminué ; aussi les récits que les anciens romanciers racontaient avec un sérieux imperturbable , ne pouvaient point être répétés par des Italiens, sans un mélange de moquerie : diailleurs l’esprit du siècle ne permettait pas encore de traiter en italien un sujet vraiment sérieux. Celui qui prétendait à la gloire devait écrire en latin ; le choix de la langue vulgaire indiquait déjà qu’on voulait se jouer, et cette langue avait pris en effet , dès le temps de Boccace, un caractère de naïveté mêlée de malice qui lui est demeuré, et qui devient surtout frappant dans l'Arioste.

Au seizième siècle la langue italienne écrite est entièrement formée , et admise par tous les écrivains. Bernardo Tasso, père de l’auteur de la Gerusalemrne , publie son poème d’Amadis ; Georges Trissin choisit pour sujet de son oeuvre épique l’Italie délivrée des Goths parles armes de Bélisaire; enfin Torquato Tasso, après avoir composé à 21 ans le poème romantique intitulé : Renaud , émerveille le monde par la création de cette Jérusalem délivrée, qui range son auteur à côté d’Homère et de Virgile. A partir de cette oeuvre magnifique, la langue italienne est une langue consacrée, propre à tous les sujets d’arts ou de sciences.

Il ne nous appartient pas d’analyser ici le génie et les oeuvres du Tasse, qu’il nous suffise de dire que son nom signale l’époque de la plus grande gloire de la langue italienne. Les études étaient encouragées ; toutes les villes libres et tous les souverains de l’Italie s’efïorçaient de s’assurer la gloire qui appartient aux protecteurs des lettres; la paix au dedans , l’éloignement de nouvelles invasions de barbares, le développement simultané des sciences et des arts dans les autres états de l’Europe, toutconcourait à favoriserl’Italie.

Pendant cette brillante période, la bouche de l’ange de mémoire murmure les noms de Sannazar, Buccellai, Berni, Machiavel , l’Arétin. Il n’est pas jusqu’au théâtre qui, né au commencement du siècle , ne contribuât , dans son essor rapide, à populariser les richesses de la belle langue qu’on lui faisait parler.

Le dix-septième termine tout d’un coup un si brillant éclat. Les violences de guerres longues et désastreuses , une oppression universelle, systématique et régulière, épuisèrent l'Italie, et

étouffèrent le génie des citoyens qui auraient pu l’illustrer. Le règne défiant des trois Philippe d’Espagne, qui possédèrent en toute souveraineté une moitié de l’Italie; le système d’une guerre éternelle dans lequel la cour de Madrid persista aussi long-temps que la maison d’Autriche régna en Espagne ; les cruautés impunies de troupes nombreuses de brigands ; les révoltes multipliées de divers petits états delà Toscane et de la Lombardie; telles furent les causes générales de la décadence des lettres au dix-septième siècle en Italie, alors que les règnes de Louis xiii et de Louis xiv rendaient cette même période si glorieuse pour la France.

Le goût se corrompit; des expressions étrangères s’introduisirent dans la langue abandonnée à une foule d’écrivains sans mérite. Cependant, parmi tous les mon um en s littéraires de cette époque malheureuse, nous avons distingué l’admirable sonnet de Filicaia sur l ltalie.

Le dix-huitième siècle nous ramène avec Métastase un retour de prospérité et de gloire. Métastase est un poëte dramatique dont la versification, dans le récitatif, est la plus douce, la plus harmonieuse, la plus pure dont aucune langue puisse se vanter. Après lui , Charl es Goldoni devint aussi l’honneur du théâtre en Italie, et contribua à enrichir non-seulement la langue de ce pays, mais aussi la nôtre, puisqu’il fit représenter en 1770, à Paris, sa jolie pièce du Bourru bienfaisant. Enfin , Alfieri, chef d’une nouvelle école théâ-

trale, est encore un de ces beaux noms placés sur les confins du dix-huitième et du dix-neuvième siècle, qu’il importe de relever dans notre rapide énumération.

Plus nous nous sommes éloignés des premiers siècles, moins cette histoire abrégée de la langue italienne nous a ofiert de développemens. En effet, quand une langue est établie, que chacun la parle et l’écrit correctement , qu’elle sert d’organe à tous les représentai des sciences et de la littérature, alors son histoire se confond avec celles des hommes et de leurs œuvres intellectuelles. Là il ne nous est pas permis d’aller la chercher. Notre devoir à nous était d’assister à sa naissance, de la démêler clairement , de signaler ses accroissemens , ses modifications importantes , et l’influence générale qu’eurent sur elles les grands hommes des quatorzième, quinzième, seizième, dix-septième et dix-huitième siècles.

Au point de vue actuel, chacun sait quel est à peu près l’état de la langue italienne envisagée comme langue et non comme littérature, ce qui est une autre question. A ne la regarder que comme langue, et à considérer les rapports fréquens des Italiens avec leurs conquérans du Nord, nous nous permettrons , avant de terminer ce chapitre, de présager des modifications prochaines dans la langue italienne. Il est impossible, en eflet, que les formes allemandes du langage autrichien ne finissent point par laisser en Italie des traces plus ou moins considérables, combinées avec le langage indigène.

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