CHAPITRE X
Autant les papes avaient intérêt à empêcher la formation d'un royaume de la haute Italie, qui fatalement tendait à embrasser toute la Péninsule et aspirait à posséder Rome pour en faire sa capitale, autant ils étaient intéressés à la conservation d'un État fortement constitué dans l'Italie méridionale, afin d'y trouver un point d'appui qui fît équilibre au pouvoir des empereurs. Aussi se tromperait-on singulièrement, si Ton croyait que leur politique fût la même de part et d'autre; ils agirent au contraire presque toujours en sens inverse, selon qu'ils se tournaient vers les Alpes ou vers le Phare. Tandis que, dans un but de désorganisation, ils donnaient la main aux cités lombardes
luttant pour leur indépendance, ils favorisaient dans le Midi toute tentative sérieuse de constitution nationale.
Cette partie de la Péninsule, par ses traditions, par ses souvenirs, par ses tendances, ne semblait pas appartenir à ntalie. Appelée par les anciens la Grande Grèce, elle se considérait comme étrangère aux peuples latins de l'Italie centrale et aux Gaulois cisalpins de l'Italie supérieure. Tout le littoral, ainsi que la Sicile, avait été peuplé de colonies grecques. Avant que la république romaine eût étendu sa domination sur toute l'Italie, les provinces méridionales avaient les regards fixés vers la Grèce, à laquelle les rattachaient leurs intérêts, leurs voyages maritimes, en même temps que leurs sympathies. Et quand cette contrée fut devenue une province romaine, ses habitants furent toujours appelés Grecs, pour les distinguer des Italiens du reste de la Péninsule.
Après le partage de l'empire romain par Constantin et la dissolution de cet empire, la Grande Grèce suivit surtout la fortune de l'empire d'Orient. Ces provinces furent les dernières de la Péninsule qui restèrent soumises aux empereurs de Constantinople.
Jusqu'au dixième siècle, les ducs ou maîtres des soldats de Naples et le patrice de Sicile furent nommés par Byzance. Quant aux principales villes maritimes autres que Naples, leurs ducs furent nommés par l'exarque de Ravenne, tant que cette ville appartint à l'Empire, c'est-à-dire pendant le septième et le hui-
tième siècles. Mais quand les Lombards, maîtres de toute l'Italie supérieure, se furent emparés de Ravenne, le gouvernement des villes grecques fut partagé, au nom de l'empereur d'Orient, entre le duc de Naples et le patrice de Sicile, jusqu'au dixième siècle. Les Lombards, il est vrai, poussèrent leurs excursions et même leurs conquéles jusqu'à l'extrémité méridionale de la Péninsule; on connaît le trait d'un de leurs rois, Autharis, qui, parvenu à Reggio, frappa les flots de sa lance en s'écriant que la monarchie des Lombards n'aurait pas d'autres limites. Un moment, cette orgueilleuse prise de possession fut suivie d'effets : les Lombards s'emparèrent de Rénévent et des terres environnantes, et les Orientaux continuèrent de donner le nom de Lombardic à ces provinces, longtemps après que le vrai royaume des Lombards eut disparu de la haute Italie. Mais, la province de Rénévent, érigée en duché entre les mains des princes lombards, demeura presque indépendante du royaume, et bientôt elle devint tributaire des empereurs de Constantinople.
Quand les Carlovingiens renversèrent la domination des Lombards, le royaume fondé par eux s'arrêta au Vulturne et à l'Aufide ; la Grande Grèce, toujours en
dehors des révolutions italiennes, forma un État à part, gouverné par le duc de Bénévent sous la suzeraineté de Byzance.
Pendant les règnes des derniers Carlovingiens et les règnes des princes indigènes, Bérenger, Hugues, Bérenger II, les provinces méridionales restèrent étrangères aux luttes qui agitèrent le royaume de la haute Italie. Les empereurs grecs en profitèrent pour faire quelques conquêtes sur les provinces tributaires possédées par les Lombards de Bénévent. Ce fut ainsi qu'ils s'emparèrent de presque toutes les villes de la Pouille.
Les Olhons, empereurs d'Occident, disputèrent longtemps ces possessions aux empereurs de Conslantinople. Quelques villes, telles que Naples, Salerne, Gaële, Amalfi, s'étaient rendues indépendantes et se gouvernaient en république. Toutefois, pour se soustraire aux entreprises d'Othon II, elles tirent valoir leur prétendue fidélité à l'empire d'Orient. Othon fut battu à Base n tel lo par les troupes grecques renforcées de quelques bandes de Sarrasins.
Les Grecs ne laissèrent pas échapper cette occasion de reprendre pied dans la Péninsule. Les villes libres payèrent cher l'aide qu'elles en avaient reçue. Le droit de l'empire d'Orient, qu'elles avaient invoqué contre l'empereur d'Allemagne, devint une réalité. Les Grecs étendirent leur conquête ; ils firent de Bari la capitale de leur nouvel établissement, et en confièrent le gouvernement à un chef militaire nommé Catapan.
Ainsi Tltalie méridionale, selon sa fortune presque invariable, était redevenue une province de l'empire grec.
11 ne faudrait pas induire des faits qui précèdent que la Grande Grèce, par sa position, par l'origine de ses habitants, par ses souvenirs, par ses intérêts et ses affinités, était à tout jamais exclue du mouvement national qui aurait relié toutes les autres parties delà Péninsule. L'histoire du monde est la preuve évidente que des éléments bien divers ont concouru à la formation de toutes les nationalités.
On n'aurait pas besoin de remonter bien haut dans les origines des nations modernes pour trouver entre les peuples, destinés pourtant à se grouper dans une indissoluble unité, des divisions encore plus profondes que celles qui séparaient les Italiens du Nord et du centre de la Péninsule de ceux de la Grande Grèce. Sans parler des quatre races si distinctes qui occupaient primitivement la Gaule : les Celtes, les Germains, les Ibères, les Grecs Massiliotes, et de leurs variétés innombrables, qu'y avait-il de commun, après la conquête des Francs et les grandes invasions des premiers siècles de notre ère, entre ces peuples qui allaient former la France : Alains, Burgundes, Goths, Suèves, Bretons, Gascons, etc., etc.?
Supposez un concours de circonstances qui privent fatalement ces populations si diverses et si hostiles les unes aux aulres d'un point de ralliement, d'un centre national, jamais ce qu'on a appelé les affinités naturelles n'auraient suffi pour rapprocher ces peuples, pour les mêler et les fondre en un corps homogène.
Les divisions qui existent entre les peuples de la péninsule italienne ne doivent donc nullement faire préjuger la question de nationalité pour l'avenir. Nous savons déjà, par les études qui nous ont conduits à la fin du douzième siècle, que des causes exceptionnelles et entièrement étrangères à des différences de race et d'origine ont empêché l'unification de l'Italie.
Si nous avons dû rappeler ces divisions persistantes entre les provinces méridionales et le reste de la Péninsule, c'est afin qu'on se rende bien compte de la politique de la cour romaine, révolutionnaire dans le Nord, conservatrice dans le Midi, mais surtout attentive à maintenir entre les deux régions une barrière infranchissable. Du jour où le royaume de la haute Italie se fût définitivement annexé la Grande Grèce, plus d'État pontifical possible au ©entre de la Péninsule.
Tant que les deux empires se sont disputé l'Italie, la politique du saint-siége était toute tracée : dans la haute Italie, dissoudre toute organisation nationale, au nom du droit supérieur du saint-empire romain, sauf à prêcher l'indépendance aux populations quand l'autorité impériale devenait trop envahissante ; dans les