‹ L'Italie (volume 2)Chapitre 114 sur 184 · LES NORMANDS EN ITALIE · texte numérisé non relu

LES NORMANDS EN ITALIE

colonie que devaient sortir les princes destinés à fonder le royaume desDeux-Siciles. Cette gloire était réservée à la famille de Tancrède de Hauteville.

Les douze tils de ce seigneur normand débarquèrent en Italie dans le courant de Tannée 1055, et entrèrent au service de Guaimar IV, prince de Capoue. Un moment, ils se mirent à la solde du patrice grec Maniacès, qui avait à défendre les possessions italiennes de l'empire d'Orient contre les invasions des Sarrasins de Sicile. Mais ils se brouillèrent bientôt avec ce général, et, connaissant la lâcheté des Grecs depuis qu'ils les avaient vus de près, ils résolurent de leur disputer les positions qui leur restaient dans la Péninsule.

Fortifiés par quelques alliances, ils engagèrent vivement la lutte, remportèrent trois victoires signalées sur les Grecs, et en deux campagnes ils eurent conquis presque toute la Pouille. Cette province fut partagée entre les vainqueurs et divisée en douze comtés : Siponte, Ascoli, Venosa, Lavello, Monopoli, Trani, Cannes, Montepiloso, Trigento, Acerenza, San Archangelo et Minerbo. Ces villes formèrent entre elles une république militaire et oligarchique ayant Melfi pour capitale. Ces événements se passaient en Tannée 1042.

Ces derniers venus en Italie, qu'on ne l'oublie pas, étaient des aventuriers et des barbares, habitués à loules les violences et peu disposés à respecter le bien d'aulrui. Comme toutes les bandes armées de cette époque, celle-ci, encore mal assise dans ses nouvelles possessions, ne vivait que de brigandage.

Les comtes normands furent donc des voisins trèsincommodes pour les provinces environnantes et particulièrement pour les Étals de l'Église. Rien ne faisait obstacle à leurs déprédations. Ils pillaient les couvents, les églises, les lieux consacrés par la piété des fidèles. Le pape Léon IX s'émut de ces désordres et résolut d'y mettre un terme. Non content de lever lui-même des troupes dans ses propres États, ainsi que dans l'Apulie, dans la Campanie, dans la Marche d'Ancône, il forma la ligue appelée Ligue des deux empires ; puis, comptant sur l'appui du ciel, il se dispensa de donner un général à sa nombreuse armée et la conduisit en personne contre l'ennemi. Au premier choc, cette armée prit la fuite, et le pape fut fait prisonnier. * Les Normands, très-catholiques au fond et pleins de respect pour le saint-siége, se jetèrent à genoux dès qu'ils se trouvèrent en présence du souverain pontife, et implorèrent son pardon.

Cette bataille de Civitella, qui eut lieu le 18 juin 1053, fut décisive. Léon IX, ouvrant les yeux, comprit qu'il avait devant lui non plus des chefs d'aventuriers, mais une puissance. La Grande Grèce ne tenait plus à l'empire d'Orient que par un fil; ce fil rompu, les Normands restaient les maîtres sans partage. L'instinct

de la conservation traça tout de suite à la papauté sa ligne de conduite.

L'empire d'Orient n'élant plus là pour iaire contrepoids en Italie à l'empire d'Allemagne, il fallait se faire une alliée de la puissance surgissante et se créer un point d'appui solide sur l'État nouveau prêt à s'organiser. Les sentiments religieux des Normands, d'accord avec leurs intérêts, fournirent à Léon IX une occasion admirable de poser son premier jalon.

Les fils de Tancrède connaissant le haut prix qu'avait à cette époque la consécration des pouvoirs humains par les chefs de l'Église, la demandèrent humblement à leur tout-puissant prisonnier pour leurs conquêtes. Léon IX s'empressa de leur accorder l'investiture, non-seulement des provinces dont ils étaient déjà en possession, mais encore de toutes celles dont ils s'empareraient à l'avenir, dans la Calabre, dans la Pouille et dans la Sicile.

Mais cette investiture ne fut faite qu'à la condition que ces États seraient à tout, jamais, entre les mains des Normands, un fief de l'Église. Et en effet, durant sept siècles, le saint-siége n'a cessé de faire valoir son droit de suzeraineté sur le royaume de Naples.

Les princes normands ne s'endormirent pas sur leurs premiers triomphes. Ils étaient impatients d'étendre leur domination sur toutes les provinces comprises dans l'inféodation papale. Grâce au prestige que leur donnait cette investiture, ils complétèrent rapidement leur conquête.

Unfroi, dans l'espace de quatre années, soumit une grande partie de l'Apulie. Son frère Robert Guiscard lui succéda en 1057. Déjà ce prince avait soumis la Calabre. Il y établit son frère Roger, avec le titre de comte. Après s'être emparé, avec l'aide de Roger, deReggio etdeplusieursautresvilles,il pritlui-même, en 1060, le titre de duc d'Apulie et de Calabre.

Le pape Innocent II, fidèle à la politique de Léon IX, s'empressa de confirmer Robert dans sa nouvelle dignité.

En ce moment, les Grecs ne possédaient plus en Italie que Bari, Gallipoli, Tarente, Brindes, Otrante et quelques châteaux. Pendant que Robert Guiscard les poursuivait dans ces derniers refuges, son frère Roger conçut le projet de conquérir la Sicile sur les Sarrasins qui s'étaient établis dans celte ile dès 822. Roger profita de la discorde qui existait entre deux émirs. Appelé par l'un d'eux, il courut à son aide. Les chefs musulmans étaient si dégénérés et leur puissance si affaiblie, que ce secours, des Normands assura la victoire à celui qui l'avait réclamé.

A partir de ce jour, Roger renouvela fréquemment ses expéditions en Sicile, et chaque fois il sut y prendre des positions solides. Néanmoins, il lui fallut trente ans pour achever sa conquête.

Il fallut le même temps à Robert Guiscard pour achever la conquête de l'Apulie. En 1080, il chassa définitivement les Grecs de l'Italie, et il réunit à ses États Tarente, Castaneto, Bari et Trani.

Cependant, les princes normands n'avaient pas cessé d'être les alliés fidèles des papes, et chacune de leurs conquêtes se faisait sous le patronage du saint- siège. La cour romaine ne manqua jamais l'occasion de s'attribuer une par! dans ces conquêtes. Quand Robert s'empara, en 1077, de tout ce qui restait, dans la Grande Grèce, des anciennes possessions lombardes, il céda la principauté de Bénévent au saint-siège et ne garda pour lui que Salerne.

La papauté avait désormais dans la Péninsule un puissant auxiliaire contre l'Empire. Elle ne tarda pas à le mettre en demeure de prouver sa bonne volonté par des actes. Grégoire VII était en guerre avec l'empereur Henri IV. Ce prince l'avait poursuivi jusqu'à Rome et le tenait assiégé dans le château Saint-Ange. Au premier appel du souverain pontife, Robert Guiscard, oubliant qu'il avait été antérieurement l'objet dune excommunication fulminée contre lui par ce pape, accourt pour le délivrer.

L'empereur, à son approche, lève le siège et s'éloigne sans coup férir.

Ce secours, tout en délivrant le chef de l'Église, fut désastreux pour Rome, car Robert, en véritable barbare, livra aux flammes la moitié delà ville, après

l'avoir abandonnée au pillage des Sarrasins qui faisaient partie de son armée.

En H 27, Roger, fils de Roger Ier grand comte de Sicile, recueillit l'héritage de tous les fils de Tancrède, auquel il joignit ensuite la principauté de Capoue et la république de Naples. Maître de toute la Grande Grèce et delà Sicile, le nouveau prince ne pouvait plus se contenter de titres secondaires . il lui fallait la cou* ronne royale. Comme ses devanciers, il eut recours au saint-siége. Mais il commit la faute de prendre parti pour Tanlipape Ànaclet II, et ce fut de lui qu'il reçut le titre de roi des Deux-Siciles. Cette imprudence faillit être la cause de sa ruine.

Le pape légitime, Innocent II, pousse les sujets de Roger à la révolte. L'empereur Lothaire le seconde. Grâce à ce double secours, la république de Naples, qui soutenait depuis quelque temps une lutte héroïque, parvint à reconquérir sa liberté. En un moment, Roger perdit tous ses États de terre ferme.

Le pape et l'empereur ne pouvaient se trouver en présence sur des provinces italiennes redevenues libres, sans qu'à l'instant même des dissentiments éclatassent entre les deux puissances. Innocent réclamait Salerne comme appartenant au saint-siége ; il n'en fallait pas davantage pour jeter la discorde dans le camp des confédérés.

Roger, profitant de cette querelle, accourt en toute hâte et recouvre ses États en moins de temps qu'il n'en avait fallu à ses ennemis pour les lui enlever.

Innocent II essaya de marcher contre Roger ; mais il eut le même sort que Léon IX. Comme son prédécesseur, il fut fait prisonnier. Comme lui, il s'empressa de faire alliance avec le vainqueur et de le confirmer dans tous ses titres, abandonnant sans scrupule ses alliés, qu'il avait encouragés à la résistance, (l'est ainsi qu'il dépouilla juridiquement Robert de sa principauté de Capoue pour en investir Roger. Et il fit de même à Tégard de la république de Naples.

De son côté, le roi des Deux-Siciles reconnut Innocent II. 11 put le faire sans violer ses engagements antérieurs, l'antipape Anaclet II étant mort quelque temps auparavant.

Cette seconde épreuve démontra clairement à la cour romaine que rétablissement nouveau avait des fondements solides, et qu'il serait plus profitable de s'en faire un point d'appui que de lui susciter des obstacles inutiles.

Désormais, tous les efforts de la politique pontificale vis-à-vis du royaume des Deux-Siciles devaient avoir un double but : maintenir avec soin le droit de suzeraineté du saint-siége sur ce royaume; empêcher que, par des alliances, la couronne de Naples ne passât à un prince de la maison d'Allemagne.

La première condition fut facile à observer. Il suffisait, pour ne pas laisser péricliter le droit de suzeraineté, de renouveler la cérémonie de l'investiture à chaque nouveau règne; et les papes n'y manquèrent jamais. La seconde condition offrait plus de difficultés. La loi de l'État n'excluant pas les femmes du droit de succéder au trône de Naples, les alliances pouvaient y faire monter des Allemands; et si les papes avaient intérêt à écarter ces combinaisons, les empereurs n'en avaient pas un moins grand à les préparer.

La famille des Hohenstauffen fut la première qui réunit sur la même tête la couronne impériale et la couronne de Naples. Nous avons vu plus haut comment Henri VI, fils de Frédéric Barberousse, succéda, du chef de sa femme Constance, au roi des Deux-Siciles Guillaume II, dit le Bon. La cour romaine mil tout en œuvre pour empêcher Henri de recueillir cet héritage.

Les circonstances furent d'abord très-favorables à la politique pontificale. Un parti puissant, dont le vicechancelier Matthieu était l'âme, avait réussi à élever au trône Tancrède, comte de Lecce, fils naturel de Guillaume Ier. « La nouvelle des événements de Palerme (l'élection de Tancrède) avait comblé de joie le souverain pontife. Celte révolution, en élevant une barrière entre l'Italie méridionale et l'Empire, servait la politique traditionnelle de la cour romaine l. »

1 De Cherrier, Histoire de la lutte des papes et des empereurs, t. I, p. 215.

Clément III n'hésita pas à se prononcer pour Tancrède et à le soutenir de tout son pouvoir. Et cependant, « cet appui accordé à l'usurpation, au mépris du droit, était une violation flagrante des traités qui obligeaient le chef de l'Église à reconnaître pour roi de Sicile, exclusivement à tous autres prétendants, les membres de la famille régnante. On n'a pas oublié que le vasselage des princes normands n'avait été consenti qu'à cette condition l. »

L'histoire nous a fourni vingt fois la preuve que les papes se sont toujours crus dispensés de tenir leurs engagements quand il s'est agi des intérêts temporels du saint-siége. Et, chose inouïe, la plupart des historiens catholiques trouvent des excuses à cette politique déloyale. M. de Cherrier lui-même', beaucoup trop indulgent selon nous, se borne à faire cette réflexion : «Mais ajoutons, pour être juste, qu'un puissant motif le sollicite : c'est le besoin de sauver sa propre indépendance, qu'il considère comme étroitement liée à celle du royaume de Sicile. »

Cependant, malgré tous les efforts de Clément III, Henri VI finit par l'emporter. S'il ne put évincer son premier compétiteur Tancrède, il fut plus heureux envers son successeur Guillaume III, et prit possession du royaume en 1194.

Ce triomphe de l'empire fut un coup terrible porté à la puissance pontificale; il assurait, en Italie, la

t De Cherrier, Hist. de la lutte des papes, etc., 1. 1, p. 216. i. M

prépondérance au rival si redouté. La cour romaine ne pouvait rester sous cet échec. On peut s'attendre à la voir réagir avec son ardeur et sa persévérance habituelles. A partir de ce moment, en effet, les papes deviennent les ennemis irréconciliables de la maison de Hohenstaufen. Us engagèrent contre elle une lutte acharnée, et n'eurent point de repos qu'ils ne l'eussent anéantie; ce qui arriva, en 1266, par l'avènement de la maison d'Anjou au trône des Deux-Siciles.

Mais, avant de poursuivre, il faut s'arrêter ici un moment, afin de jeter un coup d'œil général sur l'ensemble des révolutions qui ont rempli cette première période de la lutte entre les deux puissances, période qui nous a conduits jusqu'à la fin du douzième siècle. Il faut essayer de faire ressorlir les traits principaux qui caractérisent ces révolutions et les résultats appréciables qu'elles ont produits.

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