‹ L'Italie (volume 2)Chapitre 117 sur 184 · PROGRÈS SOCIAL · texte numérisé non relu

PROGRÈS SOCIAL

pouvoir central vers lequel tous les éléments convergent, si faible qu'il soit encore, est toujours une protection pour tous, dans une certaine mesure. Ainsi, durant le travail d'assimilation qui s'opère le plus souvent par la guerre entre les grandes villes, entre les grands centres et les petits, entre les villes et les bourgs, le pouvoir central est une sorte de modérateur qui empêche ces guerres de devenir exterminatrices, et ce travail d'assimilation de devenir une œuvre de destruction tout autour des grands centres. Ceux-ci, soustraits à ce frein modérateur, tendraient à ne pas supporter à côté d'eux la formation de nouvelles villes ou bourgades qui, dans l'avenir, pourraient devenir des rivales en gloire et en prospérité.

L'Italie manquant d'un pareil pouvoir central et modérateur, rien ne put empêcher les villes importantes d'écraser les embryons de communes nouvelles qui se formaient autour d'elles. A mesure que la domination des comtes était détruite dans les campagnes, les populations rurales aspiraient naturellement à s'organiser en petits groupes indépendants. Or, que de tentatives faites par les paysans pour constituer leur petite république n'a-t-on pas vues échouer sous les coups de la grande ville voisine ! Il faut lire, dans le livre de M. Ferrari, l'histoire émouvante de la petite commune de Simifonti détruite de fond en comble par Florence sa voisine l .

T. II, p. 241 et suiv.

Les empereurs el les papes essayèrent quelquefois de jouer ce rôle de modérateurs; mais leur autorité était trop vague pour être efficace. D ailleurs, au lieu d'avoir intérêt à favoriser la vie nationale sur tous les points de l'Italie, soit dans les grands centres, soit dans les petites communes, ils avaient intérêt à la paralyser, en entretenant, comme nous l'avons vu, des sujets éternels de guerre entre les villes.

Ces divisions fatales, causées par l'absence d'un centre national, donnent aux révolutions municipales de l'Italie une physionomie particulière que ne présente l'histoire d'aucun peuple. Le trait le plus caractéristique, en effet, de ces révolutions, c'est que chaque conquête démocratique est accompagnée d'une décadence politique.

Partout ailleurs, ordinairement, ces deux choses, le progrès social et le progrès politique, se correspondent. Les conquêtes sociales, il est vrai, n'impliquent pas toujours, à l'instant même, une réforme dans l'organisation politique ; il en est qui peuvent s'opérer sans que la question .du gouvernement soit mise en cause. Mais, lorsqu'une nation au sein de laquelle s'est produite une révolution sociale considérable, ne peut plus se mouvoir à l'aise dans sa vieille forme de gouvernement, une révolution politique est tôt ou tard

la conséquence inévitable de la révolution sociale» Et ce passage d'une forme de gouvernement à une autre est un progrès politique ; car la forme nouvelle doit être supérieure à la forme détruite, par cela seul qu'elle correspond à un ordre social plus élevé. C'est ainsi qu'en supposant une nation, après une série de conquêtes démocratiques, arrivée à la pleine possession de sa souveraineté, de ses droits sociaux et de ses libertés, cette nation aura dû nécessairement passer de la monarchie absolue, à travers des constitutions de plus en plus libérales, au régime républicain qui est la forme définitive de la démocratie.

Mais, cette correspondance entre le progrès social et le progrès politique ne peut avoir lieu qu'à une condition indispensable, c'est qu'il n'y ait pas au sein de la nation une cause permanente qui tende incessamment à dissoudre le lien national. Si Ton suppose en fait chaque lutte, chaque crise sociale, aboutissant fatalement à un résultat national négatif, quel que soit le progrès social accompli, on peut s'attendre à une décadence politique. Car, quoique, en théorie, la question politique et la question nationale puissent se distinguer, on peut dire qu'elles se confondent dans l'application.

Ainsi, on peut très-bien se représenter idéalement une commune, petite ou grande, abstraction faite de tout lien national qui la rattache à un centre politique, accomplissant dans son sein, non-seulement tous les progrès sociaux et économiques, mais en-

core tous les progrès politiques, c'est-à-dire perfectionnant incessamment son gouvernement pour Je mettre toujours au niveau de son état social, et arrivant enfin à la forme républicaine où chaque citoyen a sa part légitime de souveraineté et sa part légitime de liberté. Mais, dans la réalité, la chose est impossible, ou du moins cette grandeur politique d une commune isolée ne peut être durable. Cette commune, abandonnée à ses seules forces, ne faisant point partie d'un corps national puissamment organisé pour la défense, sera à la merci de toutes les convoitises environnantes : petite, elle sera une proie facile, et, au premier choc, elle sera réduite en servitude ou détruite, comme Simifonti le fut par Florence ; considérable, elle sera condamnée à soutenir des guerres perpétuelles pour rester indépendante; l'intérêt de la défense dominera tous les autres ; le parti ou le personnage le plus capable de soutenir la lutte contre l'étranger sera toujours maître du gouvernement, et la dictature deviendra fatalement le régime en permanence.

La liberté politique suppose l'indépendance vis-àvis de l'étranger, la possession incontestée de l'autonomie. Et cette indépendance n'est possible, sauf quelques exceptions fortuites, telles que celle de la république de Saint-Marin, qu'à la condition d'un lien commun qui relie les cités entre elles, les rende solidaires les unes des autres, et les place toutes sous la haute protection de la puissance nationale.

En fait, il est donc évident, nous le répétons, que

la question politique et la question nationale se confondent. Tout échec national est accompagné ou bien* tôt suivi, sur tous les points du territoire, d'une décadence politique, et, dans un avenir plus ou moins prochain, suivi aussi d'une décadence sociale.

Or, c'est là l'histoire des révolutions italiennes. Mais, comme le résultat social est visible et immédiat, et qu'on ne songe guère à la question politique et nationale, au milieu de ces villes en ébullition, les historiens se sont généralement fait illusion sur la nature des conquêtes réalisées par les révolutions italiennes; parce qu'ils voyaient un progrès social appréciable, ils croyaient l'Italie en voie réelle de prospérité. Ils' ne comprenaient pas que la question sociale et la question' nationale sont en quelque sorte indivisibles, et que l'impossibilité d'un résultat national, quelle qu en soit la cause, en stérilisant les résultats politiques, finit à la longue par rendre stériles même les résultats sociaux.

En vain les serfs émancipés décupleront-ils par le travail libre la valeur de la terre ; en vain le château, cessant d'être un repaire de bandits répandant la terreur aux alentours, deviendra -t-il le palladium des franchises communales ; en vain le seigneur, devenu citoyen, apportera-t-il dans la cité ses capitaux dont

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le peuple des travailleurs fera un merveilleux instrument de richesse publique; en vain le cercle de la commune officielle, incessamment élargi par les conquêtes de l'industrie et du négoce, s'ouvrira-t-il peu à peu à tous ceux que le travail, l'intelligence, la fortune, fruit de l'effort et de l'épargne, élèveront au rang de citoyens; en vain, dans ces cités pleines de mouvement, d'activité, de vie publique, le goût des arts joint à l'orgueil de la patrie créera-t-il, comme par magie, des monuments splendides, en môme temps qu'il adoucira les mœurs privées; vainement, en un mot, la civilisation se sera-t-elle largement développée; tout ce mouvement sera bientôt paralysé, si, au-dessus des aspirations locales et des progrès municipaux, ne plane l'idée supérieure de la patrie commune.

C'est ainsi que les révolutions italiennes, si brillantes d'abord, si fécondes en résultats sociaux, ont fini par faire de la plus belle et de la plus grande race du monde une race impuissante pendant de longs siècles.

On ne comprendra donc rien aux révolutions italiennes, et Ton ne sera pas en état de porter un jugement éclairé sur la part que la papauté et l'empire ont prise à ces révolutions, si l'on ne distingue avec soin la question sociale de la question politique et nationale.

Ce qui a égaré la plupart des historiens à cet endroit, c'est que, partout ailleurs, dans l'histoire des

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peuples, Us voient ces deux questions n'en faire qu'une. Ils ont peine à s'imaginer que, seule, l'Italie soit condamnée à une exception fatale.

La lumière se serait faite à leurs yeux si, à mesure qu'ils constataient les progrès de la révolution sociale, ils avaient suivi attentivement le mouvement antinational qui s'opérait en sens inverse. Ils auraient vu le royaume des Lombards tomber en ruine; puis le royaume indigène, qui avait essayé d'en recueillir et d'en reconstituer les débris, se dissoudre à son tour; puis, avec le pouvoir des comtes et des châtelains, disparaître les dernières assises de l'antique édifice.

Désormais, rien n'est substitué à l'ancienne unité royale. Aucun lien politique entre les villes ne remplace cette organisation puissante qui faisait de la haute Italie un corps de nation, et qui, un moment, avait semblé devoir embrasser la Péninsule tout entière dans une grande unité nationale.

A partir de la destruction du royaume, le ciment politique, qui avait uni les diverses parties de l'Italie, alla se dissolvant de plus en plus, jusqu'à ce qu'enfin le sentiment national lui-même se perdit complètement dans ce malheureux pays.

Quelle est la cause de cette décadence politique, à mesure que s'opère le progrès social en Italie ? pour-

quoi le lien national se relâche-t-il de plus en plus?

La plupart des historiens n'ont pas même traité la question. Ceux qui s'en sont préoccupés, voyant que, dans le travail social, le clergé a eu la plus large part d'influence, ont été portés à considérer ces deux faits contradictoires, le progrès social et la décadence politique, comme deux effets logiques d'une même cause ; et cette cause, ce serait le principe même de la doctrine catholique.

Il faut avouer qu'à s'en tenir à l'Italie, l'apparence donne quelque fondement à celte opinion. La présence du chef de l'Église, l'action constante du clergé sur la vie publique et privée de ces populations, le rôle démocratique que jouèrent le plus souvent les évêques dans les révolutions italiennes, et la stérilité politique et nationale de ces révolutions, ont bien pu faire croire que le christianisme, en même temps qu'il a une influence démocratique très-réelle, a pour conséquence naturelle de produire la dissolution du lien politique ; en sorte que des nations fortes et homogènes ne pourraient se former avec le travail de la révolution sociale par le catholicisme.

Le lecteur ne s'attend pas à trouver ici un traité exprofesso sur la portée sociale de la doctrine chrétienne, sur la part d'influence favorable ou négative que cette doctrine a eue dans la formation des nations modernes, et en particulier sur la portée sociale et politique du catholicisme soit en théorie soit en fait.

Outre l'étendue du sujet lui-même qui n'embrasse

rien moins que l'histoire des dix-huit siècles de notre ère, ou plutôt, pour remonter aux origines, l'histoire de tous les siècles, nous aurions à peser toute la controverse moderne, qui non contente d'attaquer, au , nom des intérêts temporels des sociétés, la forme catholique, a remis tout en question, même l'œuvre sociale de la primitive Église, même la cause véritable du grand fait qui a creusé un abîme entre le monde païen et le monde nouveau, l'abolition de l'esclavage;' nous aurions à réfuter l'opinion, si générale parmi les publicistes modernes et surtout parmi nos amis politiques, qui bien loin de faire honneur au catholicisme d'aucun des progrès sociaux et politiques, affirme que toutes les conquêtes libérales et nationales ont été faites contre le catholicisme.

Ce serait un livre immense dans un livre. Tel n'est pas notre dessein. En attendant que nous puissions envisager de près ces questions soulevées par le ra* tionalisme, nous nous bornons à invoquer le témoignage de vingt générations qui, d'une voix unanime, ont appelé l'ensemble des développements sociaux et politiques des sociétés modernes la civilisation chrétienne.

Or> celte civilisation chrétienne n'a pas empêché des nations parfaitement distinctes et fortement constituées de se former sur tous les points de l'Europe, quelle que fiît d'ailleurs la fortne religieuse qu'eût prise l'idée chrétienne chez ces peuples divers, ici le Catholicisme^ là le protestantisme à tous les degrés*

Où trouver, dans l'antiquité, des nations plus distinctes et plus homogènes que la France, que l'Espagne, que T Angleterre etc.?

Parce que ridée de patrie, chez les modernes, n'a plus le sens barbare qu'elle avait chez les anciens, parce que, grâce au sentiment de fraternité qui fait de tous les hommes une même famille sous la loi du Christ, le mot étranger n'est plus synonyme d'ennemi, cela ne veut pas dire que le sentiment national soit détruit. De même que l'union des chrétiens dans une même société spirituelle, bien loin d'affaiblir le sentiment de la famille, a servi à le fortifier en l'élevant, en le purifiant, en faisant du foyer domestique un sanctuaire digne de tous les respects; de même, le cosmopolitisme chrétien, tout en rendant les hommes plus bienveillants les uns aux autres, les laisse se grouper selon les exigences de leurs destinées temporelles.

Les peuples chrétiens ne sont pas moins distincts entre eux que les peuples antiques ; seulement, ils se sentent faits pour vivre en frères, au lieu de se traiter éternellement en ennemis.

L'Italie aurait eu le même sort que tous les autres peuples de l'Europe, si l'action du christianisme s'y fût exercée dans les mêmes conditions. Mais on sait

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que des causes toutes spéciales ont fait à l'Italie une situation exceptionnelle. Lorsque, au temps de la domination romaine, l'Italie n'a pu être une nation, le christianisme n'existait pas. Si, plus tard, la révor lution sociale opérée par les évoques a été accompagnée chez elle de la dissolution du lien politique, cela tient aussi à des causes particulières.

Que le clergé soit responsable de ce résultat, rien n'est plus juste ; mais la religion catholique est parfaitement innocente de la conduite de ses ministres ; elle n'est nullement responsable de l'ignorance et des préjugés qui les ont conduits à donner au culte pour point d'appui une institution politique, et à préférer, pour propager la loi évangélique, les moyens humains et la force brutale à l'apostolat.

Les vraies causes qui ont fait que le clergé catholique a exercé sur les destinées nationales de l'Italie une influence si funeste, nous les avons déjà signalées ; elles se résument en une seule : le projet imperturbablement poursuivi par les papes de créer à la papauté nne assiette temporelle. Il fallait former autour de Rome un État pontifical au moyen de lambeaux détachés de l'Italie. Tout ce qui tendait à faire de la Péninsule une nation homogène était donc un obstacle à la réalisation de ce projet.

. Voilà pourquoi l'influence du clergé tendit invariablement à renverser tout pouvoir destiné à devenir un centre national ; voilà pourquoi la papauté détruisit le royaume ; voilà pourquoi elle se garda de transfor-

mer les ligues formées pour la guerre en , véritables confédérations politiques. L'idée de l'empire secondait mieux ses desseins ; aussi ne cessa-t-elle d'exploiter cette idée pour empêcher la formation d'une nation italienne.

Dans celte œuvre antinationalc, les empereurs, nous lavons vu, furent toujours les complices intéressés de la cour romaine. Nous avons dit plus haut comment s'était opérée la destruction du royaume italien. Charlemagne et ses successeurs avaient commencé de le dissoudre. Les Othons en achevèrent la ruine. Et, chose remarquable, ce fut par la révolution sociale que ces princes accomplirent cette démolition politique; comme les évoques, ils faisaient un moyen de destruction de ce qui, partout ailleurs, servait si puissamment au travail d'organisation nationale.

Nous ne nous lasserons pas de le répéter, il faut se garder de croire que, dans la lutte éternelle entre la papauté et l'empire, le but de la papauté ait jamais été de détruire la puissance rivale. Toute la question était de savoir lequel des deux pouvoirs aurait la suprématie, mais nullement lequel des deux survivrait à l'autre; leurs alliances les servaient trop bien à tenir l'Italie dans une anarchie incurable, et, par la décadence politique de l'Italie, à se garantir réciproquement à l'un sa suzeraineté, à l'autre ses possessions temporelles.

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