‹ L'Italie (volume 2)Chapitre 118 sur 184 · SON ACTION CIVILISATRICE PARALYSEE · texte numérisé non relu

SON ACTION CIVILISATRICE PARALYSEE

YII

Si cet obstacle à jamais déplorable de la papauté temporelle n'eût pas existé, nous sommes convaincu que l'Italie, non -seulement serait devenue une grande nation, mais que, par sa manière d'entendre et d'accomplir dans son sein la révolution sociale chrétienne, elle eût exercé une influence incomparablement plus grande sur la civilisation européenne, une influence décisive.

Même, malgré sa décadence politique et l'anarchie qui en résultait, chacune de ses révolutions sociales avait un contre-coup inévitable dans toutes les nations de l'Europe ; c'est d'elle que partait toute impulsion rénovatrice. « Politiquement vaincue, la ville italienne ne cherche que des victoires sociales, et, sur ce terrain, l'Europe est subjuguée par la révolution italienne1. » Nous l'avons déjà vu, c'est là, c'est dans ce foyer, que se préparent pour le monde tous les éléments sociaux de la civilisation chrétienne.

Supprimez par la pensée la papauté temporelle et permettez ainsi à l'Italie de devenir une nation ; son action politique sur le monde pût été égale à son action sociale. En résolvant pour son propre compte toutes les questions politiques selon l'esprit même de la doctrine chrétienne, et opérant 6on œuvre de 'con-

1 Ferrari, t. î* p. 275*

slilution nationale selon la mélhode la plus conforme à la liberté évangélique, elle eût donné aux peuples un exemple admirable d'un double travail municipal et national, social et politique, accomplissant toutes les réformes, tous les progrès, par la voie de. la liberté, par la fusion, la combinaison spontanée et progressive de tous les éléments destinés à former une grande et vivante unité politique.

« Il est deux voies opposées pour opérer l' unité nationale, ou la conquête ou les conventions ; ou la dictature ou la liberté; ou la méthode française, d'essence monarchique, qui réalise l'unité en procédant du centre à la circonférence, ou la méthode américaine, d'essence démocratique, qui procède de la circonférence au centre f. »

La seconde méthode agissant par l'annexion volontaire et spontanée des diverses parties d'une nation à un centre commun vers lequel elles convergent, en vertu d'affinités et d'attraction naturelles, a toujours été le procédé instinctif et traditionnel des peuples italiens, surtout des peuples de l'Étrurie. C'est ce qui fait que l'unité romaine, procédant par la force, par la conquête, eut peu de prise sur ces populations. La domination romaine domptait un moment, plutôt qu'elle ne s'annexait réellement, les cités italiennes; elle n'opérait pas entre elles une fusion nationale autour de la ville des Césars.

1 MontanelU, Mémoires sur l'Italie, voir notre traduction, t. II p. 18.

. Du reste, Rome opérait ses conquêtes, non en vue de constituer une Italie, mais en vue de constituer l'empire du. monde. Voilà pourquoi les villes italiennes, entrant volontiers dans la vaste orbite de l'empire, mais répugnant à subir le procédé césarien de la conquête pour ce qui concernait l'unification nationale, s'habituèrent à se renfermer dans leur vie municipale; voilà pourquoi le sentiment national, n'ayant pas la possibilité de se manifester et de se développer en vue d'un but réalisable, finit par s'éteindre entièrement dans ce malheureux pays.

Pour que Rome devînt un centre national, il fallait qu'elle cessât d'être le centre d'un empire universel cl qu'elle abandonnât le procédé despotique de l'unité par la force. Bientôt alors, de proche en proche, son influence eût rayonné sur les communes. Sans mettre obstacle au mouvement social qui, peu à peu, transformait ces communes, elle eût provoqué entre elles des alliances librement formées, qui auraient relié et combiné tous leurs efforts et fait de l'ensemble des conquêtes municipales un fonds national indestructible.

Singulière destinée des choses humaines! Ce qui a perpétué l'idée funeste de l'empire, ce qui a empêché l'Italie de se constituer suivant sa méthode politique de prédilection, qui est en même temps la

méthode essentiellement chrétienne, c'est la papauté. C'est la papauté, tellement aveuglée par de misérables préoccupations ierrestres, qu'elle a agi, au centre même du monde catholique, en sens inverse de l'esprit de la révolution évangélique.

Combien n'eût-elle pas mieux servi la civilisation, si elle eût laissé l'Italie, cette terre classique de la liberté, cette nation à la fois la plus conservatrice et la plus progressive, suivre la voie que lui traçaient et ses traditions antiques, et sa mission nouvelle. Dans cette voie de formation nationale par la liberté, l'Italie, aussi propre à résoudre les questions politiques que les questions sociales, eût été un phare pour toutes les nations.

Cet exemple eût évité à l'Europe bien des malentendus, bien des révolutions. Que de questions, sur l'autorité, sur la liberté, qui troublent encore nos sociétés privées de boussole, eussent été à tout jamais résolues 1 on ne peut s'imaginer le mal immense que la papauté temporelle a fait au monde.

A la fin de la première période de ses révolutions, l'Italie semblait pour ainsi dire arrivée dans une impasse. Elle possédait tous les éléments d'une société modèle; ses révolutions avaient résolu ou tout au moins nettement posé tous les problèmes importants

de Tordre social ; et pourtant, rien ne pouvait aboutir, à un résultat national. Cette impuissance était-elle le: dernier mot de l'histoire italienne?

Non, la cause qui empêchait le travail d'enfantement disséminé sur tous les points de l'Italie d'aboutir à une solution générale, c'est qu'il restait à résoudre une question capitale, mais celle-là dominant toutes les autres, et dont la solution était la condition sine qua non de la réconciliation de tous les intérêts en lutte, du désarmement de tous les partis, de la cessation de tous les malentendus, de la conciliation de tous les droits légitimes, en un mot, de l'harmonie sociale et nationale; c'était la question môme de la papauté et de l'empire.

Le moment était venu de la résoudre; et l'Italie était sommée de le faire, si elle ne voulait se condamner à une anarchie éternelle et à une impuissance irrémédiable.

I/Italie le sentit si bien, la logique des événements lui posait d'ailleurs si impérieusement ce problème, qu'elle sembla suspendre tout autre intérêt, imposer silence à toute autre préoccupation, pour se jeter avec une sorte de fureur dans la guerre nouvelle que suscita ce problème. L'Italie comprenait qu'il y allait pour elle dune question de vie ou de mort. Elle se demanda enfin ce qu'étaient au fond, ce que représentaient réellement ces deux puissances qui s'étaient trouvées mêlées à toutes ses affaires.

Ce n'était donc plus seulement par leur influence

Page 1