LA DICTATURE DES FACTIONS
Nous ne reconnaissons plus le podestat primitif dans les dictateurs indigènes qui dominent les cités, ici au nom des guelfes, là au nom des gibelins. Ce sont de vrais capitaines du peuple qui, sous le nom de podestats, gouvernent en maîtres absolus : à Ferrare les marquis d'Esté représentants du parti guelfe; à Vicence, Vérone, Padoue, Trévise, les Eccelins chefs du parti gibelin. Il en est de même des Traversa ri à Ravenne, d'Ansald de Mari à Gènes, des Malatesti à Rimini, des Manfredi à Faenza, etc., etc. ,
Cependant, le titre de capitaine du peuple finit par prévaloir, et celui de podestat ne sert plus, dans quelques villes, qu'à désigner un fonctionnaire subordonné au chef de la république. C'est ainsi qu'à Milan, vers 1263, Martino délia Torre, tout-puissant par sa charge de capitaine du peuple, accepta pour podestat sous ses ordres le marquis Palavicino, l'un des seigneurs les plus puissants et les plus redoutés de toute la haute Italie, à cause des troupes dont il disposait. Philippe délia Torre, successeur de Martino, qui, non content de gouverner Milan, était devenu seigneur (capitaine du peuple) de Novare, Côme, Verceil, Bergame, congédia Palavicino et fit nommer podestat à sa place Barrai de Baux, sujet de Charles d'Anjou.
En réalité, c est la confiscation de tous les bénéfices de la révolution démocratique au profit de quelques familles que nous verrons, à la fin de ce siècle et dans le siècle suivant, s'inféoder le pouvoir.
Ce résultat immédiat des querelles qui ensanglantèrent l'Italie dans tout le cours du treizième siècle, a donné le change sur la cause intime de ces querelles et sur la nature du débat qu elles couvraient.
Nous l'avons dit, le moment où apparaissent ces deux mots guelfes et gibelins pour désigner les partis opposés, où chaque cité est divisée sous ces deux drapeaux en deux camps irréconciliables, est précisément l'époque où l'empereur ne joue aucun rôle important dans la Péninsule et où le pape n'y exerce presque aucune influence. Ajoutons que lorsque l'empereur ou le pape interviennent dans ces querelles municipales, ce n est pas toujours avec une politique respectivement identique; le premier n'est pas toujours avec les gibelins, le second toujours avec les guelfes ; souvent les empereurs viendront en aide au parti guelfe, témoin Rodolphe de Hapsbourg, Charles IV, Robert, etc., et, par contre, des papes tels que Nicolas IV, Martin III, Jules II, Léon X, Clément VII agiront en gibelins.
C'est là plus qu'il n'en fallait pour que les historiens en aient conclu avec une apparence de vérité que la querelle des deux sectes, guelfe et gibeline, se distinguait complètement de la querelle entre la papauté et l'empire. L'illusion des historiens se comprendra mieux encore si l'on envisage la lutte dans ses raani-
festations locales et dans ses résultats sociaux les plus immédiats. Il est constant, en effet, que, dans chaque ville, à l'apparition des deux sectes au commencement du treizième siècle, le parti de la bourgeoisie s'appelle le parti guelfe, que celui des anciens nobles devenus citoyens s'appelle le parti gibelin ; et ce fait se rapporte exactement au moment où Frédéric II échoue dans sa tentative de mettre un terme à l'acharnement de la guerre civile.
Il faut donc le reconnaître, au point de départ, les deux sectes entrent en scène, non pas sous l'impulsion de l'empereur ou du pape, mais malgré ces deux puissances qui s'efforcent de les arrêter. C'est d'un côté la révolution qui tend à poursuivre ses conquêtes, de l'autre les privilégiés du vieil ordre social qui essayent de relever des ruines et de résister au torrent qui les emporte.
Mais à force de se débattre, de lutter, de mettre à nu par des démolitions successives les éléments primordiaux et constitutifs du corps social, les partis avaient fini par toucher au fond même de l'abîme. Sans avoir su y faire pénétrer la lumière, ils sentaient que c'était là que se devaient poser les fondements du nouvel édifice, et, dans ces profondeurs que le paganisme n'avait jamais sondées et où la révolution chrétienne aboutissait, la question sociale et la question religieuse n'en faisaient qu'une.
La société temporelle et la société spirituelle étaient en présence à la racine de tout droit et de toute au-
torité. L'homme et le prêtre se rencontraient enfin pour se regarder en face, pour se demander compte de leurs droits respectifs, non point sur tel détail de la vie privée ou de la vie publique, mais sur le principe de tout droit humain et de tout droit divin dans l'organisation des sociétés.
C'était la question du sacerdoce et de l'empire dégagée des considérations secondaires de la politique des princes ; question si fondamentale, si radicale, qu'elle domine toutes les autres questions, qu'elle envahit le champ de la politique, que non-seulement elle est présente à toutes les luttes, mais qu'elle les transforme pour absorber tous les intérêts en un seul.
Qu'importe que l'empereur n'intervienne ni de sa personne ni par ses agents ; qu'importe que le pape soit en ce moment sans influence sur les affaires de la Péninsule. C'est une preuve de plus que cette grande préoccupation de l'Halie est née delà situation même : à chaque querelle sur des questions spéciales de gouvernement, de nationalité, d'économie sociale, les partis antagonistes ont rencontré l'inévitable question du sacerdoce et de l'empire dont la solution est indispensable pour que les autres soient résolues.
C'est pourquoi les deux partis politiques sont devenus deux sectes. Tune cherchant le principe du