LES GRANDS PAPES THÉOCRATES
grandeur dans le point de départ et dans l'unité de leur système, comme il y eut de la grandeur dans te rêve de César, de Charlemagne ou de Napoléon, comme dans tout ce qui témoigne des merveilleuses ressources de l'esprit de l'homme et de la puissance de sa volonté ; mais, faut-il donc, pour juger les dépositaires de la doctrine évangélique, les peser dans la même balance que les conquérants et les despotes? Et si la philosophie de l'histoire ne doit pas épargner à ceux-ci les sévérités de ses jugements, quand leur orgueil et leur ambition ont rendu stériles leurs intentions premières et leurs vues généreuses, à combien plus forte raison ne doit-elle pas demander aux chefs de l'Église un compte sévère de leur politique et des résultats qu'elle a préparés ?
Plus leurs facultés auront été éminentes et leurs vertus dignes de successeurs des apôtres, plus il faudra déplorer le système qui fit produire à leur zèle tant de fruits amers. Si la grande figure d'Innocent III domine tout son siècle, pourquoi faut-il qu'elle se détache en traits sombres et violents, au lieu de resplendir comme celle du Christ par la sérénité et la mansuétude ! Dans ces pontifes qui prétendent mettre à leurs pieds tous les empires de la terre, comment reconnaître les vicaires de celui qui dit : « Mon royaume n'est pas de ce monde? »
§ lw. — Innocent III
Tandis qu'Ofhon et Philippe se disputaient la couronne impériale, Innocent III, revendiquant le droit de décider entre eux, fit entendre ces paroles aux envoyés de Philippe : « Depuis longtemps on aurait dû soumettre à notre décision une cause sur laquelle il nous appartient de statuer en dernier ressort, » Puis, dans une mémorableinstruction envoyée à ses légats d'Allemagne, il ajoute : « Il est d'un intérêt d'autant plus grand pour nous deveiller àce quel'État soit pourvu d'un chef, qu'on sait que ïEmpre appartient à l'Église romaine en principe et endéfinitive. N'est-ce pas en effet par elle et pour sa sûreté qu'il a été transféré de la Grèce en Occident? N'est-ce pas le souverain pontife qui donne le diadème au prince élu en Allemagne et qui l'investit de la dignité impériale, complément nécessaire du vote des électeurs * ? »
Tous les sophismes furent mis au service de ces prétentions théocratiques. On trouve le système exposé sans détouret généralisé dans une lettre d'Innocent 111 du 12 novembre 1299. C'est là que se lit ce passage si souvent cité . « Le pouvoir spirituel est au-dessus du temporel autant que l'âme est au-dessus du corps, » et cet autre : « Vous deviez encore savoir que Dieu a fait deux grands luminaires dans le ciel, l'un pour présider
* V. M. de Chèrrier, 1. 1. p. 385, 586.
au jour, l'autre à la nuit, c'est-à-dire qu'il a mis dans V Église deux grandes dignités, la pontificale et la royale ; Tune pour présider aux choses spirituelles, l'autre aux corporelles, ce qui met entre elles autant de différence qu'entre le soleil et la lune *. »
Ainsi, voilà le système réduit à sa plus simple formule : il n'y a plus dans le monde qu'une société, l'Église, qu'un chef suprême, le pape, et les princes ses ministres. Innocent III complète dignement Grégoire VII.
Qu'importe, après cela, que les papes n'aient jamais prétendu au gouvernement direct et à la possession matérielle des royaumes « hors des limites de PItalie?» qu'importe qu'Innocent ait laissé aux rois l'exercice du pouvoir politique? Leur en faire un mérite, c'est tout simplement les louer d'avoir renoncé à l'impossible. Toujours est-il qu'ils gardaient leur suprématie avec un soin jaloux, et qu'ils ne manquaient pas de la faire sentir aux princes par les excommunications et les interdits, quand l'un d'eux résistait aux ordres dû saint-siége.
Du reste, ainsi que nous l'avons dit à propos de Grégoire VII, le droit supérieur de la papauté sur les États prenait le caractère féodal de toutes les institutions de cette époque. « Empruntant au régime féodal la forme de son organisation, il (Innocent III) prenait le titre de suzerain, et stipulait, comme marque de vasse-
1 Fleury, Histoire ecclésiastique, 1. LXXV, cb. xiv.
lage, un cens assez faible au profit de l'Église romaine. Il donnait des investitures et recevait le serment de fidélité... Déjà, pendant le pontificat de Luce II (1 144) Alphonse Ier, roi de Portugal, s'était soumis à une redevance envers le saint-siége. Sanche, qui lui succéda, ayant, en 1199, renouvelé cet engagement et promis d'acquitter le tribut annuel de cent bysantines d'or, fut placé, lui, son royaume et ses biens présents et à venir, sous la protection du prince des apôtres. Le roi d'Aragon fit plus encore (1204): il déposa sa couronne sur le maître-autel de la basilique de Saint-Pierre, et le pape la lui rendit moyennant le cens de 250 masmondiennes d'or (environ 3,750 fr. de notre monnaie) et le serment de fidélité. Déjà la Suède et le Danemark payaient tribut; la Pologne devait bientôt suivre cet exemple (1207). Enfin, six ans plus tard, le roi Jean d'Angleterre, pour échapper à l'invasion dont le me^ naçait Philippe Auguste, allait faire à son tour l'hommage lige à l'Église romaine à peu près dans les mêmes termes que les rois de Sicile, et payer annuellement mille marra sterling, sans préjudice du denier de Saint* Pierre payé par quinze diocèses et qui montait à 198 livres et 8 sous i. »
Le système inauguré par Grégoire VII avait atteint ses dernières limites. Les successeurs d'Innocent III
* De Charrier, t. I, p. 308, 599.
n'eurent rien à y ajouter; mais il faut dire qu'en ceignant la tiare, chacun d'eux se faisait un devoir d'honneur en même temps que de conscience de maintenir le siège apostolique dans ces hautes régions d'où il dominait sur toutes les souverainetés de la terre, d'où il distribuait à son gré et enlevait les couronnes et jetait l'interdit sur les royaumes.
Grégoire IX et Innocent IV mirent au service de cette cause, qu'ils croyaient celle de Dieu et de l'Église, des talents supérieurs et une énergie indomptable; ils parlèrent et agirent en maîtres de l'univers. Quelle mesure pouvaient garder des pontifes qui, de bonne foi, croyaient tenir du Ciel le pouvoir de tout juger parmi les hommes ! Un sophisme, en faussant par une confusion déplorable le principe même de la souveraineté spirituelle du sacerdoce chrétien, avait fait un instrument de despotisme du pouvoir qui fut donné aux apôtres de lier et de délier.
L'extension abusive de ce droit de juridiction de l'Église n'était que trop facile en un temps où la société religieuse et la société politique étaient, en fait, aussi étroitement mêlées que dans l'antiquité païenne. Qu'on oublie, en effet, qu'à côté du pouvoir de lier et de délier, Jésus-Christ a posé à l'Église cette limite infranchissable : Mon royaume n'est pas de ce monde; qu'on s'abstienne d'opérer au point de départ cette distinction qui est le fondement de toute la doctrine évangélique, et alors on est fatalement poussé à toutes les folies théocratiques du moyen âge.
LA DOCTRINE THÈOCRATIQUE. 397
Cette doctrine, traduite dans sa formule la plus simple, la voici : Tous les actes humains, soit de la vie privée, soit de la vie publique, se réduisent à un cas de conscience; or le juge du cas de conscience, c'est le prêtre ; donc la puissance sacerdotale embrasse la vie de l'homme tout entière. Cette doctrine fut proclamée sans détour par Innocent III dans sa fameuse décrétale Novit. Ce pape, revendiquant le droit d'intervenir comme arbitre dans la querelle entre Philippe Auguste et Jean roi d'Angleterre, se fonde sur le péché qui pouvait accompagner la guerre.
Que si, à cette illusion sur la légitimité de leur droit, vous joignez les devoirs de cette tutelle morale dont les circonstances et le vœu des peuples avaient investi les chefs de l'Église, vous comprendrez l'ardeur et la persévérance qu'ils montrèrent dans l'exercice de cette mission prétendue divine. Rien ne devait les arrêter dans cette voie. Plus ils apportaient sur le trône pontifical de talent, de génie, de zèle pour la vérité et pour la justice, plus ils furent audacieux dans leurs entreprises et inébranlables dans leurs résolutions.
Ce fut surtout dans leur lutte contre les empereurs d'Allemagne qu'ils déployèrent une énergie étonnante et des ressources infinies. Il s'agissait toujours d empêcher la prépondérance de l'Empire en Italie. Les deux points importants de la possession desquels dépendait la domination de la Péninsule, c'étaient le royaume de Naples et la province romaine. On sait