HONORIUS III
du pieux etjpacifique Honorius III fut accueilli avec des transports de joie par les Italiens. « La foule. fut si grande à cettç cérémonie, les nobles et le peuple firent éclater de tels transports et montrèrent tant de respect pour le nouveau pape, qu'on prétendait que nul de ses prédécesseurs n'avait reçu des Romains un aussi favorable accueil *. »
Honorius fit de grands efforts pour pacifier la Péninsule; sans intervenir ouvertement, afin de ménager les susceptibilités de l'empereur Frédéric, il rapprocha les partis dans la haute Italie, et, réveillant les souvenirs de la glorieuse ligue lombarde, il provoqua une diète fédérale où se rencontrèrent non-seulement les députés des cités républicaines, mais encore des feudataires longtemps dévoués à l'Empire, tels que le marquis de Montferrat et les comtes de Blandrata. Une association pour la défense des libertés communes fut jurée par les confédérés *.
En môme temps, Honorius III avait les yeux sur l'Italie méridionale; il n'oubliait pas qu'un des points les plus essentiels de la politique traditionnelle du saint-siége était d'empêcher la réunion du royaume de Naples à l'Empire. 11 sut, autant par sa douceur et sa prudence que par l'habileté de ses légats, contenir, pendant toute la durée de son pontificat, l'ambition mal déguisée de Frédéric H.
Ce prince ne pouvait, sans une occasion propice,
1 De Cherrier, t. I, p. 482. » Ibid., t II, p. 39.
HONOMUS III* *»
violer, en face de l'Europe, des serments renouvelés encore peu de temps avant la mort d'Innocent III- L'acte de renonciation au trône de Sicile, juré par Frédéric en pleine diète allemande le 1er juillet 1212, était entre les mains d'Honorius : « Désirant, disait Frédéric II dans cet acte, pourvoir au bien tant de l'Église que de notre royaume héréditaire, nous promettons, par les présentes, qu'aussitôt que nous aurons été sacré à Rome, nous émanciperons de la puissance paternelle notre fils Henri, déjà couronné roi d'après nos ordres. Nous lui céderons en totalité notre dit royaume, en deçà et au delà du Phare, pour qu'il le tienne, ainsi que nous le tenons nous-même, du siège apostolique. Nous prenons de plus l'engagement de renoncer au titre de roi et au gouvernement de cet État. Nous déléguerons le pouvoir, avec le consentement du pape, et jusqu'à ce que notre fils soit majeur, à une personne propre à cet emploi, et qui, tout en veillant à la conservation des droits du souverain, rende à l'Église romaine un compte fidèle de ses redevances, et garde ses prérogatives de telle sorte que nul n'ose prétendre que le royaume soit ou puisse jamais être réuni à l'Empire1. »
« De Cherrier, 1. 1, p. 484.
g 2. — Grégoire IX.
Cette sorte de trêve entre la papauté et l'Empire finit avec Honorius. Le pontife qui lui succéda fut tout l'opposé de ce qu'il avait été lui-même. Grégoire IX reproduisit sur la chaire apostolique, en les exagérant, les traits les plus accentués des deux grands théocrates Grégoire VII et Innocent III. Vieillard presque centenaire, il montra la fougue et l'activité d'un jeune homme, en même temps qu'une volonté indomptable. Il était « doué, par une rare exception, de facultés qui sont l'apanage presque exclusif de l'âge mûr : mémoire fidèle, persévérance dans les desseins, force d'âme à l'abri des revers, énergie inébranlable qui allait quelquefois jusqu'à l'emportement *. »
Convaincu de la sainteté de sa mission et croyant glorifier Dieu en mettant les princes de la terre aux pieds de son vicaire, Grégoire IX ne perdit pas une minute. Il semblait que l'héroïque vieillard eût hâte de suppléer par une activité prodigieuse au peu de temps que son grand âge laissait devant lui. Il était du reste servi par un savoir immense, par une éloquence incomparable, et il connaissait à fond les affaires du Saint-Siège et sa politique traditionnelle.
Dès le premier jour, il parla en mattre ; il ordonna à tous les princes chrétiens, sous peine d'excommuni-
1 De Cherrier, t. II, p. 45.
cation, de faire leuiç préparatifs pour une nouvelle croisade.
Cette croisade fut l'occasion qui mit aux prises Grégoire IX et Frédéric II. Mais, en réalité, les deux puissances ne cherchaient qu'un prétexte pour recommencer la lutte ; et cette fois, entre deux adversaires trempés comme Grégoire et Frédéric, elle devait être terrible.
Grégoire IX porta les premiers coups; ayant deviné, même avant son exaltation, les vues secrètes de Frédéric sous sa modération apparente, il était impatient de lui faire sentir la toute-puissance du chef de l'Église. Ne tenant compte ni d'un premier embarquement de l'Empereur pour la terre sainte, ni de la force majeure — la peste et le mauvais état de la mer — qui avait ramené la flotte en Italie, ni des excuses envoyées par Frédéric avec la promesse d'effectuer son départ prochainement, le pape irrité prononça contre hii l'anathème.
Frédéric suspendit pendant quelque temps sa vengeance. Ce prince, profondément dissimulé, voulait, par son expédition contre les infidèles, gagner les sympathies du monde chrétien. Il continua donc jusqu'à son retour de Jérusalem le rôle de réserve et de désintéressement qu'il avait habilement joué sous le pontificat d'Honorius III.
Au fond, il nourrissait une ambition sans bornés. Son orgueil portait aussi haut l'idée du saint-empire, que le fanatisme de Grégoire IX portait les droits sou-
verains du saint-siège. Il faisait dire par ses légistes qu'il était le maître unique, la loi vivante sur la terre. Profitant de l'humeur pacifique du débonnaire Honorius, il avait avec persévérance préparé son terrain.
Il avait fait couronner son fils Henri roi des Romains; il avait fixé sa résidence dans les États de Naples, tout en ayant soin de déclarer qu'il entendait que les deux couronnes fussent séparées et qu'il ne possédait le royaume de Sicile qu'à titre d'usufruit.
En attendant, il s'immisçait peu à peu dans toutes les affaires italiennes, soutenait les villes gibelines dans leurs guerres municipales, et s'efforçait de reconstituer le grand parti gibelin.
Quand il crut le moment venu, il jeta le masque. Grégoire IX se trouva en face d'un adversaire digne de lui. Le choc fut effroyable. Jamais les deux principes opposés ne s'étaient heurtés si violemment.
Grégoire IX représentait le côté sombre, sévère, intolérant, pour ainsi dire monacal du catholicisme. Il ne songeait qu'à extirper l'hérésie. Précédés de sa redoutable milice, — les franciscains et les dominicains, — ses légats régnaient par la terreur. Pour asseoir définitivement la puissance théocratique du saint-siége, Grégoire fit publier un recueil canonique des lois et ordonnances de l'Église concernant les droits attachés à sa mission temporelle.
Il faut dire que jamais cette manière d'envisager la religion et le rôle de ses ministres ne séduisit les Ita-r liens. Même quand l'attitude despotique des pontifes faisait illusion aux autres peuples de l'Europe, le bon sens des Italiens n'y voyait que des prétentions déraisonnables, et le plus souvent les foudres les plus retentissantes étaient pour eux un objet de dérision. C'était alors que la Péninsule redevenait presque en masse gibeline, car le parti gibelin représentait, au moins dans ses aspirations, les droits et les intérêts de la société laïque.
Frédéric II affectait, dans sa cour de Naples, des allures tout opposées. Entouré de poètes, d'artistes, d'astrologues et de courtisanes, il y vivait plutôt en prince païen qu'en prince chrétien. Ses mœurs, singulièrement relâchées, semblaient braver les lois austères de la morale évangélique, comme les écrits de ses légistes opposaient les droits de l'empire aux prétentions du sacerdoce, comme ses favoris raillaient les vieilles croyances.
Son but avoué était de détruire la puissance temporelle de la cour romaine, et de fixer au centre de l'Italie le siège de l'Empire '. Il rêvait une domination universelle et absolue, en sens inverse de la domination cléricale des papes guelfes. Pour préparer le gouvernement laïque des affaires temporelles, il chargea son chancelier Pierre des Vignes de rédiger un recueil
1 De Cherrier, t. II, p. 232. . ■ -