‹ L'Italie (volume 2)Chapitre 15 sur 184 · MISSION DE ROME PAÏENNE · texte numérisé non relu

MISSION DE ROME PAÏENNE

tent les politiques dès vieilles écoles, parce qu'ils n'ont su puiser leurs vues étroites que dans le spectacle des sociétés païennes. A l'exemple de l'Italie, on verra se relever, quand l'heure sera venue, la Hongrie, la Pologne, toutes les nations qui jadis payèrent un premier tribut à la civilisation chrétienne, et qui reprendront leur place et leur rôle dans le concert de l'Europe renouvelée.

Telle est, croyons-nous, la véritable loi du développement historique des nations, loi de progrès qui ravive et retrempe incessamment les forces sociales, et conduit Thumanité vers l'harmonie intégrale qui est son but idéal, toujours poursuivi, et jamais atteint.

Cette loi, suspendue en quelque sorte avant le Christ, a repris en son nom tout son empire.

Mais il faut se garder de croire que, jusqu'au jour où l'Évangile a remis l'humanité dans sa vraie voie, les peuples, ainsi paralysés dans leurs mouvements et voués à une décadence inévitable, aient traversé le temps sans servir les grands desseins de Dieu sur le monde. Ces existences nationales, quelque éclat qu'elles aient jeté dans l'histoire, n'auraient pas de sens, si elles ne se rattachaient les unes aux autres, si chacune d'elles n'avait un rôle marqué dans les destinées générales de l'humanité, si celles qui finissent, une fois leur mission accomplie, ne léguaient

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à celles qui succèdent des germes vivants qui leur font une mission toujours plus haute et plus universelle.

Or le rôle des sociétés antiques, c'était de préparer les voies à la révolution évangélique; et c'est par là que se retrouve, même au milieu de l'anarchie du monde païen, la loi impérissable d'ascension et de progrès.

Dans ces desseins providentiels, le rôle capital appartient à Rome; sa mission est de conquérir le monde, afin de rassembler les matériaux de l'unité chrétienne. « Dieu , qui avait résolu de rassembler dans le même temps le peuple nouveau (le peuple chrétien) de toutes les nations, a premièrement réuni les terres et les mers sous ce même empire. Le commerce de tous les peuples divers, autrefois étrangers les uns aux autres, et depuis réunis sous la domination romaine, a été un des plus puissants moyens dont la Providence se soit servie pour donner cours a l'Évangile1. »

N'est-il pas visible, en effet, que, dans les desseins de Dieu, le but de la conquête romaine a été double : absorber dans cette civilisation, point culminant du monde païen, tous les éléments de la société antique ; résumer dans Rome, pour que le Christ pût les tran-

1 Bossuet, Discours sur l'histoire universelle, p. 430. — Dante avait déjà dit : « Cette Rome et cet empire, à dire vrai, furent fondés pour être un jour le lieu saint où siège le successeur du grand Pierre. » Enfer, chant IL

cher d'un même coup, toutes les erreurs païennes ' '?

Dès qu'elle a conscience de sa force et l'instinct de ses hautes destinées, la ville de Romulus envoie ses sages emprunter à la Grèce, qui représente toute la civilisation antérieure, cette législation qui la fit maîtresse de l'univers après l'avoir faite maîtresse d'ellemême; législation austère comme le génie de Rome, indestructible comme l'airain sur lequel est gravée la lettre de la loi, figurant chaque droit dans une formule rigide, inflexible, et pourtant assez vaste et compréhensive pour s enrichir de tous les trésors juridiques du vieux monde, assez perfectible pour s'améliorer et se compléter chaque jour sous l'action du temps et l'expérience des magistrats, assez féconde pour fournir successivement aux peuples conquis des règles de droit adaptées à leurs besoins divers, à leurs mœurs, à leurs traditions barbares.

Grande unité, chef-d'œuvre de la sagesse antique, la seule possible, en l'absence d'un lien spirituel entre les âmes; organisation merveilleuse où le génie humain a épuisé tous les artifices de la forme, où la raison d'État supplée à la justice, l'intérêt national au droit absolu, le prestige de la tradition à l'empire de la vérité, la force juridique de la lettre à l'autorité intime de la loi morale.

Aussi ne faut-il pas s'élonner que les peuples, frap-

1 « Héliogabale résuma dans une immense et dernière orgie tous les délires impurs des vieux cultes naturalistes de l'Orient. » — Henri Martin, 1. 1, p. 264.

pés de cette organisation puissante, seul monument d'unité au milieu de l'anarchie qui règne partout ailleurs dans le monde, se sentent irrésistiblement entraînés vers la cité reine ; ils fournissent ainsi le tribut de tout l'univers à ce vaste empire qui n'est que l'œuvre préparatoire de l'unité future.

En même temps Rome est le rendez -vous des dieux comme celui des peuples ; chaque nation y apporte ses idoles. Les dieux du Capitale, trop abandonnés de leurs adorateurs pour recommencer sur la terre les guerres de l'Olympe, assistent indifférents à cette invasion des divinités étrangères.

Cette tolérance qui ouvre les portes de Rome à tous les peuples du monde et fait de la ville éternelle un pandémonium, on la prise de nos jours pour la liberté religieuse. L'antiquité païenne n'a pas connu la liberté religieuse ; la mort de Socrate l'atteste, ainsi que l'histoire de tous les peuples. Dans toute société païenne, le culte étant l'un des éléments essentiels et le principal fondement de la constitution nationale, il était logique que ses prescriptions fussent obligatoires au même titre que les autres lois de l'État.

Si Rome donne asile aux dieux des peuples conquis, c'est que le but de sa politique est de conserver et non d'anéantir les richesses sociales de chaque peuple; pourvu que sa générosité soit sans danger pour sa

propre constitution, elle protège les lois, les usages, la religion, et jusqu'à un certain point l'autonomie des nations qui entrent dans son orbite. C'est ainsi qu elle accomplit son œuvre providentielle d'unité qui rapproche et concentre, sans les détruire, tous les éléments de la civilisation antique.

Si l'introduction d'un culte étranger ou même d'une institution politique eût compromis le vieil ordre social, Rome l'eût violemment repoussé. On le vit bien quand les disciples du Christ firent retentir aux portes de Rome la bonne nouvelle. Avec quelle fureur fut proscrit le dieu inconnu !

Et qui pourrait s'en étonner? Comment le vieux monde serait-il resté spectateur impassible , tandis que tout l'édifice était sapé par la base? Le Dieu des chrétiens ne vient pas demander sa place à côté des fausses divinités du Capitole; il vient, après les avoir convoquées dans la ville éternelle, pour les chasser à la fois comme un seul troupeau, pour poser sur les ruines des superstitions antiques les fondements du monde nouveau, et transformer l'unité artificielle et immobile de l'empire en une vivante et fécondante unité morale.

Le rôle de Rome était si bien de préparer l'unité chrétienne universelle, en attirant à elle tous les peuples, que rien ne put arrêter ce mouvement de conquête indéfini, même quand il s'opérait aux dépens de. la nation souveraine. Auguste comprit que, pour empêcher la dissolution de son empire déjà si vaste,

il fallait le restreindre au lieu de l'étendre; mais la force des choses continue l'œuvre de l'extension. Les successeurs d'Auguste reculent, reculent toujours les limites de l'empire. Créée pour conquérir le monde, Rome est condamnée à ne vivre que par la conquête, jusqu'au jour où ce cadre, embrassant l'univers, craque de toutes parts et tombe en pièces comme un moule désormais inutile, quand la vie nouvelle se sera emparée du corps social.

Pendant quelque temps encore, les empereurs, croyant régner sur un corps vivant, parce qu'ils font mouvoir un mécanisme savamment réglé, essayeront de retenir le sceptre qui leur échappe.

Mais il faut qu'au temps marqué la grande révolution s'accomplisse.

En vain les empereurs philosophes, Titus, Marc Aurèle... s'efforcèrent-ils de renouveler la civilisation païenne ; ils ne purent arrêter dans sa chute l'édifice vermoulu ; ils ne purent préserver le monde de cette crise, semblable à un anéantissement, où les peuples furent plongés durant les siècles qui précédèrent la renaissance chrétienne.

En vain « Alexandre Sévère, ce jeune philosophe qui associait dans sa vénération Platon et Jésus-Christ, et les maximes des chrétiens à celles du Portique, tenta ensuite de ramener l'empire aux beaux jours des Antonins, et d'effacer quarante ans de crimes et de malheurs. On revit quelques heureuses années; le soleil de la civilisation antique jeta encore quelques

brillantes clartés avant de s'ensevelir dans les nuages de ce crépuscule auquel devait succéder une si longue

nuit

La mort de ce grand homme déchaîna sur le monde des calamités sans bornes et sans fin *. »

En vain, à la fin du troisième siècle, le despotisme impérial, effrayé de l'imminence du péril, essaya de mettre quelque ordre dans ces ruines et de s'organiser de nouveau; Dioclétien créa un grand système d'administration : « il établit partout, dans cette vaste machine, des rouages en harmonie avec le principe même du gouvernement ; il régla Faction du pouvoir central dans les provinces*.... » Efforts inutiles! il ne put rendre la vie à ce cadavre ; il ne réussit qu'à le galvaniser un moment.

L'heure de la crise définitive était venue.

Déjà, depuis deux siècles, l'empire, épuisé dans les sources mêmes de la vie sociale, n'avait plus d'autre soutien que la force matérielle. « Depuis l'élévation d'Auguste jusqu'à la mort de Théodose le Grand, l'empire romain offre, en dépit de sa grandeur, un caractère général d'impuissance et de stérilité. Tout y porte cette triste empreinte : institutions, gouver-

« Henri Martin, t. I, p. 264, 263.

* Voir M. Guizot, Histoire des origines du gouvernement parlementaire, t. I, p. 2?}.

nement, philosophie, littérature; l'esprit môme des plus illustres citoyens s'épuisait dans un cercle d'idées vieillies et se consumait en regrets de la république, de ses vertus et de sa gloire1. » Aussi, comme il arrive à tous les princes qui ne représentent ni un sentiment national, ni une grande idée civilisatrice, mais le fait brutal de la possession au nom de la force, les empereurs romains, n'ayant plus à régner que sur des esclaves, n'eurent plus d'autre moyen de gouverner que leurs armées.

« Les empereurs (à partir de Commode) doivent régner en combattant; ils n'ont plus d'autre ressource que l'armée ; l'unité agonisante n'a plus d'autre défense que la démocratie militaire, la licence des soldats organisée, réduite à système et tournée contre les peuples qui aspirent à absorber les légions*. »

Si cette unité païenne qui s'écroule avait été le but unique des efforts gigantesques de l'ancienne Rome, pour aboutir à un empire factice, résumé dans une armée indisciplinée et en perpétuelle révolte, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, la philosophie de l'histoire n'aurait plus d'objet.

Mais sous l'apparence il y a la réalité.

Quand Rome semblait agir pour sa propre grandeur, elle travaillait à l'œuvre de la civilisation chrétienne. Tout en faisant des citoyens de Rome et absor-

1 M. Guizot, Histoire des origines du gouvernement parlementaire. I. I. p. 32.

9 Ferrari. Histoire des révolutions d'Italie, t. I, p. u.

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