H2 CRUAUTÉS DE CHARLES D'ANJOU
courageusement le dernier supplice, au milieu de la consternation et des sanglots des assistants1. Après lui, plusieurs gentilshommes furent également mis à mort avec des raffinements de cruauté effroyables. La fureur homicide de Charles chercha partout de nouvelles victimes. Des flots de sang coulèrent dans toute la Péninsule. En Sicile, dans les Calabres, h Rome, les Gibelins, traqués comme des bêtes fauves, subirent les plus horribles supplices; il y en eut à qui Ton arracha les yeux; d'autres à qui Ton scia les jambes ; à Rome, plusieurs furent enfermés dans une maison de bois où ils périrent au milieu des flammes. Comme tous les despotes, le féroce Charles crut assurer sa victoire en décimant ses adversaires et frappant les peuples de terreur. Tout semblait en effet mettre à ses pieds la Péninsule. Roi de Sicile, vicaire impérial, pacificateur, chef des Guelfes, allié de la cour romaine, encore un pas et il réunissait sous son sceptre toutes les provinces italiennes. Et là ne se bornait pas l'ambition de Charles; il rêvait la prise de Cônstanlinople, la restauration de l'empire d'Orient, la réconciliation de l'Église grecque avec la romaine. Pour réaliser ce plan gigantesque, il fallait avant tout assurer sa domination sur l'Italie. Appelé par le parti guelfe, ce fut sur ce parti qu'il dut s'appuyer, après avoir lâché d'écraser les Gibelins.
1 F., pour tous les détails de ce dramatique épisode, Sismondi, t. Il, p. 452 et suiv.
LE PATRIOTISME DE CLOCHER. 44b
Mais tes Guelfes, qui avaient usé de son glaive pour exterminer leurs adversaires, se ravisèrent dès que ce prince voulut se poser en chef unique et profiter de la victoire pour unir en un seul faisceau toutes les forces de la Péninsule. Charles trouva un obstacle insurmontable dans le saint-siége, inspirateur naturel du parti guelfe. En vain, comptant éblouir les cités lombardes par le prestige de leur triomphé commun, essayat-il, dans une diète mémorable tenue à Crémone en 1269, de se faire conférer lé titre de seigneur des villes lombardes; il ne £ut entraîner les villes principales, Milan, Bologne, Alexandrie, Bergame, etc.
Le sentiment de l'indépendance était loin de s'éteindre au sein dé ces villes républicaines ; à défaut du sentiment natîoftal, c'ést-à-dire du besoîn d'une patrie commune, elles gardaient Pamour de l'indépendance locale. Tout le patriotisme italien s'était concentré dans la cité, patriotisme ardent, mais jaloux, exclusif^ qui devait grandir un moment et illustrer ces orgueilleuses cités, mais les conduire inévitablement, comme autrefois les cités helléniques, à l'épuisement de toute vie publique et à la servitude.
Ce patriotisme de clocher convenait aux desseins de la cour romaine ; il permettait aux papes de se poser en défenseurs de l'indépendance italienne, tout en étant au fond les ennemis nés de sa nationalité.
Aussi, quand l'intérêt de leur politique leur commandait de faire appel à quelque prince étranger et de le mettre à la tête du parti guelfe, c'était uniquement comme arme de guerre contre les Gibelins, mais nullement pour donner un chef à l'Italie et relier ensemble les forces nationales. Cet auxiliaire, une fois vainqueur, voulait-il accomplir cette œuvre de fusion , il ne trouvait pas d'opposition plus opiniâtre qu'en ceux-là mêmes qui lui avaient ouvert les portes de 1 Italie.
C'était alors, du reste, que le parti gibelin était, sans le vouloir, la ressource suprême de la politique pontificale. Ce parti, impérissable puisqu'il représentait, ainsi que nous l'avons dit, un élément essentiel des sociétés chrétiennes, était toujours prêt à recommencer la lutte. Le plus souvent, les papes n'avaient qu'à le laisser faire pour amoindrir le triomphe du parti guelfe, devenu trop puissant, et opposer une digue infranchissable à l'ambition du chef victorieux.
Mais quand ce parti gibelin, décimé, proscrit, disséminé sur toute la surface de la Péninsule, ne pouvait se relever seul, les papes intervenaient alors comme conciliateurs et pacificateurs. C'est ce qui arriva après la victoire de Charles d'Anjou. La cour romaine, sans rompre ouvertement avec son allié, non-seulement encouragea la résistance des villes gibelines, mais, au nom de la concorde et de la fraternité chrétienne, elle releva dans toutes les cités le parti gibelin.
Cette œuvre de pacification fut accomplie par deux