RESPONSABILITÉ DU SAINT-SIÈGE
et des Gibelins, tant que les papes ne comprenaient pas le premier mot du grand problème qui était au fond de ce débat? Est-ce que Grégoire X et Nicolas III songeaient à reconnaître les droits de la société laïque ? Est-ce que les Gibelins songeaient à en finir avec l'idée funeste du saint-empire? Le saint-siége, plus que jamais, croyait que l'Église avait besoin de l'assiette matérielle de la papauté temporelle, et plus que jamais voulait appuyer son autorité religieuse sur le bras séculier ; tant que l'Empereur consentait à être un instrument docile, son alliance était la préférée. Quand, au contraire, il prétendait au rôle suprême, la lutte recommençait, et la papauté investissait de sa confiance un autre prince, tel que Charles d'Anjou. Le saint-empire, dans la pensée des papes, était impérissable, et sa raison d'être résidait dans le droit supérieur et universel du souverain pontificat. Quand la cour romaine ne jugeait pas opportun de consacrer un empereur, elle nommait, de son autorité propre, un vicaire impérial, afin que le glaive temporel ne cessât jamais d'être visiblement au service de la puissance spirituelle.
§ 5. — Boniface VIII.
Cette politique apparut au grand jour dans la personne de Boniface VIII. Ce pape, le dernier des papes théocrales du moyen âge, sembla vouloir renchérir sur
ses prédécesseurs. 11 prétend disposer des couronnes de^Sardaigne, d'Ecosse, de Hongrie ; il intervient en juge suprême dans les affaires temporelles des États; il prodigue les excommunications contre le roi de France, contre les cardinaux Pierre et Jacques Colonna, alors maîtres de Rome, contre Florence, contre le roi d'Aragon, qu'il força de renoncer à la Sicile, etc.
Dans la bulle Ausculta, /Mi, il écrit à Philippe le Bel : « Dieu nous a établi sur les rois et les royaumes pour arracher, détruire, perdre, dissiper, édifier et planter en son nom et par sa doctrine. Ne vous laissez donc pas persuader que vous n'ayez point de supérieur, et que vous ne soyez pas soumis au chef de la hiérarchie ecclésiastique. »
11 résulte de l'ensemble de cette bulle, ainsi que le fait remarquer l'abbé Fleury, que cette soumission du roi au chef de la hiérarchie ecclésiastique, Boniface prétendait l'étendre aux choses temporelles « puisqu'il voulait faire rendre compte au roi du gouvernement de son État, et être le souverain juge entre lui et ses sujets1. »
Du reste, d'autres monuments lèvent tous ies doutes : Boniface, protestant contre l'élection de Venceslas au trône de Hongrie, écrit au légat : « Le pontife romain, établi de Dieu sur les rois et les royaumes, souverain chef de la hiérarchie dans l'Église militante, et tenant le premier rang sur tous les mortels,
1 Fleury, 1 LXI, ch. vu
juge tranquillement de dessus son trône, et dissipe tous les maux par son regard. » Il rappelle que saint Etienne, premier roi chrétien de Hongrie, voulut recevoir la couronne du vicaire de Jésus-Christ, « sachant bien, dit Boniface, que personne ne doit s'altribuer l'honneur, s'il n'est appelé de Dieu. »
Il dit, dans une autre lettre : « Le trône apostolique est établi de Dieu sur les rois et les royaumes pour rendre à chacun ce qui lui appartient. » Puis il fait entendre le môme langage et manifeste les mêmes prétentions au sujet du royaume de Pologne.
Après avoir voulu se faire le dispensateur des couronnes, il voulut intervenir souverainement dans le gouvernement des États; on le vit dans sa querelle avec le roi de France, Philippe le Bel. A Dieu ne plaise que nous voulions appeler un intérêt sympathique sur ce monarque déloyal et faux monnayeur; nous ne nous occupons ici que des doctrines politiques de la cour romaine, et, dans cette occasion comme dans loutes les autres, Boniface posa hardiment le principe de la confusion théocratique. « Ne s'efforce-t-on pas, répond-il aux prélats français, d'établir deux principes, quand on dit que les choses temporelles ne sont point soumises aux spirituelles? »
Il dit plus clairement encore dans la bulle Vnam sanctam : « Nous enseignons que dans cette Église, et sous sa puissance, sont deux glaives, le spirituel et le temporel; mais l'un doit être employé par l'Église et par la main du pontife, l'autre pour VÉglise et par la
main des rois et des guerriers, suivant l ordre ou la permission du pontife. Or il faut qu'un glaive soit soumis à l'autre, c'est-à-dire la puissance temporelle à la spirituelle, etc. »
Enfin, au moment même où Guillaume deNogaret, agent du roi de France, pénétra de vive force dans Anagni et fit subir au souverain pontife le plus sanglant des outrages, Boniface VIII allait publier la célèbre bulle où il dit que : « Comme vicaire de Jésus- Christ, il a le pouvoir de gouverner les rois avec la verge de fer, et de les briser comme des vaisseaux de terre. »
Conformément à ces doctrines, nul plus que Boniface ne prodigua les excommunications et les interdits. Faut-il s'étonner que, trois années avant l'odieux attentat de Nogaret, pendant que le grand jubilé de 1300 réunissait à Rome, de toutes les parties du monde, deux cent mille chrétiens, faut-il s étonner que Boniface VIII, enivré de sa puissance, se soit montré dans les rues de la ville éternelle, le front ceint de la couronne impériale et faisant crier par ses hérauts qui portaient l'épée, le sceptre et le globe : « Il n'y a pas d'autre roi des Romains que le souverain ponlife? »
Plus l'illusion du pontife avait exalté l'omnipotence du saint-siége, plus la chute fut douloureuse. Après avoir cru mettre l'univers à ses pieds, Boniface
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se vit précipité dans l'abîme; tout l'édifice de la papauté théocratique croulait autour de lui. Il s était cru le successeur de Grégoire VII, il n'en était que le fantôme; les princes se riaient de ses foudres; et lorsque, après l'outrage d'Anagni, le chef de l'Église se réfugia au milieu des Romains, au lieu d'un peuple indigné, il trouva une foule indifférente et impassible. 11 avait subi intrépidement la violence de Nogaret; l'abandon des Romains le frappa au cœur; il y sentait l'écroulement de tout un monde.
Époque singulière où ce système théocratique, qui avait ébloui et dominé tout le moyen âge, montra sa vanité et son impuissance dans les mains d'un pape qui semblait fait pour lui donner sa suprême consécration ! où, quelques années plus tard, Henri VII essayait un vain de reconquérir l'antique prestige des empereurs dans la Péninsule. Le premier mourait de désespoir, laissant la papauté humiliée et sans influence, et le second devenait un objet de dérision pour tous les partis.
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Assurément, les Italiens étaient loin de discerner la vraie cause qui discréditait les deux puissances; mais ils commençaient à soupçonner qu'elles étaient les deux mauvais génies qui, à l'aide de rêves chimériques, avaient poussé leur malheureux pays dans une impasse. Aussi la direction du mouvement échappaitelle aux anciennes influences, agents du pape ou re-