ROLE POLITIQUE DU CLERGÉ
rapports avec le monde politique, est le régime de la séparation des pouvoirs.
Mais, sans aborder ce sujet, nous pouvons dire qu'il y avait un danger immense qui dominait tous les avantages relatifs de cette œuvre humaine du sacerdoce chrétien. Sans doute ce rôle du clergé faisait dé la religion nouvelle un agent puissant dans la formation des nationalités diverses. Mais, si cette œuvre se fut accomplie seule, que devenait dans le monde la grande uriité chrétienne?
Voilà le clergé, au lieu de se tenir dans une sphère supérieure, à l'abri des ambitions, des intrigues, des changements incessants des sociétés temporelles, se mêlant à ces agitations, avec la double ardeur du citoyen et du prêtre, identifiant ses intérêts avec les intérêts, les passions, les besoins particuliers de chaque peuple, exerçant partout son influence dominatrice.
A cette époque de dissolution sociale, au milieu de la décadence de l'empire romain d'une part et de l'invasion dfes barbares de l'autre, cette association intime, complète du clergé à ces sociétés troublées et dégradées pouvait avoir des conséquences désastreuses. Le danger était double, danger pour V unité de là civilisation chrétienne, danger pour ces nationalités nouvelles qui, après le mélange des peuples par l'invasion des hordes germaniques, devaient se constituer el grandir sur la base des principes chrétiens.
Qu'on "se figure ce qui serait arrivé s'il ne s'était trouvé un centre providentiellement destiné à garder
intact le principe de l'unité nouvelle. Dans la formation des nationalités, l'élément chrétien, apporté chez des peuples barbares par un clergé que la force des choses aurait fait tomber à leur niveau, s'y serait dénaturé, perverti; il se serait plié à toutes les exigences, à tous les désordres de ces mœurs brutales. La doctrine du Christ risquait de s'en aller lambeaux par lambeaux. Jamais la civilisation ne serait sortie de cette monstrueuse anarchie.
Heureusement, l'œuvre divine n'est jamais incomplète. Dans ce travail d'enfantement du nouveau monde, pendant que les nationalités se forment, s'assimilant avec plus ou moins de logique les principes de l'Évangile, pendant que l'Europe tâtonne et cherche sa voie dans le chaos du vieux monde en dissolution, l'Église, en conservant l'unité spirituelle, conserve à ces sociétés naissantes l'unité de la civilisation.
M. Guizot reconnaît l'immense service que rendit ce principe d'unité spirituelle, au moment de la dissolution du vieux monde et de l'invasion des barbares :
« Fait glorieux et puissant, dit-il, qui a rendu, du cinquième au treizième siècle, d'immenses services à l'humanité. L'unité de l'Église a seule maintenu quelque lien entre des peuples et des pays que tout, d'ailleurs, tendait à séparer. Et du sein de la plus épouvantable confusion politique que le monde ait jamais connue s'est élevée l'idée la plus étendue et la plus pure qui ait jamais rallié les hommes, l'idée de la
société spirituelle, car c'est là le nom philosophique de l'Église, et le type qu'elle a voulu réaliser1. »
Or il fallait un terrain neutre où se conservât intacte l'idée de l'unité, où s'élaborassent, sans danger pour le dépôt des vérités premières, tous les éléments des sociétés modernes.
Ce terrain neutre, ce sera cette nation même qui avait été le centre de l'unité de l'ancien monde ; ce sera l'Italie. Elle sera sacrifiée pour un temps comme nation, mais elle sauvera la civilisation.
Toute l'histoire de l'Italie est là. Parce que Rome a été le centre de l'unité du monde, la source vivante de la civilisation, elle n'a pu être le centre d'une nationalité.
Il faut le reconnaître, si cette idée d'unité spirituelle avait été comprise comme nous la comprenons aujourd'hui, si l'Église avait gardé sa doctrine et proclamé ses oracles en dehors de toute participation directe aux affaires politiques, la présence du chef de PÉglise dans une ville quelconque n'eût pas empêché cette ville d'être en même temps et le centre de l'unité religieuse et le centre d'une nationalité. Mais nous avons vu qu'un pareil ordre de choses est tout à fait l'opposé de ce qu'on pouvait concevoir à cette époque.
1 Civilisation en France, t. I, p. 424.
La même ignorance et la même confusion qui empêchaient le clergé de comprendre qu'il aurait dû exercer son influence civilisatrice sur chaque nationalité en voie de formation, sans prétendre se mêler directement de ses affaires temporelles, ne lui permettaient pas de supposer que la ville éternelle pût être la résidence des papes et la capitale du monde chrétien, sans être soustraite au gouvernement politique d'un souverain national.
Les gardiens de l'unité spirituelle sentaient instinctivement qu'une fois Rome descendue au simple rôle de la capitale d'une nation, le clergé romain, par l'effet de son immixtion intime et quotidienne dans les affaires temporelles , tendrait à devenir presque fatalement, non plus le clergé de l'Église universelle, mais un clergé exclusivement italien.
C'est ce grand intérêt de l'unité catholique qui fit que les papes eurent pour politique constante de retenir Rome en dehors de tout mouvement national. C'est la même inspiration qui les poussa toujours à se rendre temporellement maîtres de la ville éternelle, et enfin, pour le malheur de l'Église et du monde, à en faire l'assiette d'une souveraineté politique. Mais n'anticipons pas.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au point où nous en sommes, dans l'état où se trouvait le monde et avec les préjugés qui dominaient les esprits, il devait arriver de deux choses Tune : si une nation italienne s'était formée sous le sceptre de Rome indépendante de toute
domination temporelle des souverains pontifes, le clergé de Rome n'eût pas lardé à devenir un clergé national, et l'Église universelle eût été compromise; si le pape restait maître de Rome, l'unité religieuse était sauvée ; mais l'Italie, privée de sa capitale, devenait impossible.
Le choix n'était pas douteux. Le génie de la révolution chrétienne commandait de sacrifier pour un temps l'intérêt national à la grande idée de l'unité spirituelle.
Pénétrons-nous bien de cette situation unique dans l'histoire du monde : Rome devenant la résidence des papes doit avoir pour elle-même, et par suite faire à l'Italie une destinée exceptionnelle. La présence dans, là ville éternelle du chef de l'Église exclut la présence d'un souverain politique.
C'est pour cela, nous l'avons dit, que le premier empereur chrétien se retire devant l'évêque. Si Rome n'avait pas eu conscience de sa mission, cette retraite de l'empereur chrétien eût été une calamité irréparable; si l'empereur n'avait quitté sa capitale que pour faire place, non au chef de la chrétienté, mais à un autre prince, il eût laissé Rome à la merci du premier conquérant barbare; et, avec ce conquérant, l'hérésie n'eût pas tardé à prendre possession de la ville éternelle.