L'ÉTAT PONTIFICAL ET LE SAINT-EMPIRE
Les papes nourrirent toujours la déplorable illusion de maintenir un César chrétien au-dessus des princes et des peuples, sauf à en faire leur lieutenant. Oubliant ou plutôt n'ayant jamais compris le sens providentiel de r éloigneraient de Constantin converti, ils n'abandonnèrent jamais le rêve du saint-empire. En déposant sur le front de Charlemagne la couronne que ^'avaient su» garder les empereurs de Byzance, ils crurent sauver l'unité de la foi et assurer leur omnipotence sur tout l'univers.
Un autre intérêt plus présent, plus étroit, s'ajoutait, il faut le dire, ou plutôt s'identifiait dans leur pensée au grand intérêt catholique ; cet intérêt, c'était leur État temporel en voie de formation. Le droit souverain d'un empereur assez éloigné de Rome pour ne faire nul ombrage à la cour pontificale, assez puissant pour écarter par son prestige toutes prétentions des princes voisins sur }e patrimoine de l'Église, leur paraissait la plus sure garantie de leurs possessions et un contrepoids nécessaire au royaume qui tendait toujours à embrasser fe Péninsule tout entière.
Le rétablissement de l'Empire, la création d'un État romain dans les mains des papes, furent ainsi deux événements corrélatifs, correspondant à la même pensée politique et au même préjugé religieux, tous deux également funestes, tous deux inspirés des traditions païennes les plus matérialistes, tous deux un non-sens dans le monde chrétien, enfin un anachronisme.
€8 L'ŒUVRE ANTINAT10NALE
§ 1". — L'œuvre antinationale de Charlemagne,
À prendre l'œuvre du grand homme dans son intention supérieure et dans ses résultats immédiats, Charlemagne fut le soldat de Dieu, l'un des plus glorieux promoteurs de la civilisation chrétienne ; à la prendre dans le système politique qui en fit une copie du vieil empire romain, et dans les événements qui suivirent l'écroulement de cet édifice sans base, Charlemagne n'est qu'un génie extraordinaire qui s'est trompé de siècle, et dont le nom a retenti dans l'histoire sans profit pour l'humanité.
Cela explique les jugements contradictoires et également équitables au fond, qui ont été portés sur cette grande figure illuminant d'un éclat splendide cette période de confusion, où un monde nouveau va surgir du milieu des ruines de tout un monde en dissolution.
Les contemporains ne purent voir que le côté héroïque et lumineux de cette figure. Les pieds d'argile du colosse restaient dans l'ombre, et les conséquences fatales de sa politique artificielle étaient encore dans les secrets de l'avenir. Aussi, quand le César chrétien parut à Rome, fut-il reçu avec des transports d'enthousiasme. Le peuple-roi et le chef de l'Église, qui jamais n'abandonnèrent leur rêve de domination universelle, crurent ressaisir à tout jamais le double spectre en le déposant dans ces mains invincibles qui
avaient refoulé au Midi et au Nord la barbarie et l'hérésie également menaçantes, qui avaient fait briller dans toute l'Europe la croix triomphante, et réalisé l'unité du monde en réunissant en un seul faisceau tous les peuples domptés et éblouis.
L'éclat de cette résurrection de l'Empire fut prodigieux, mais comme l'éclat passager d'un météore.
L'utopie de ce grand homme, ce n'est pas d'avoir eu l'instinct de la puissance unificatrice de l'idée chrétienne ; ce n'est pas d'avoir compris que le centre et le foyer de la civilisation étaient à Rome; son utopie, c'est d'avoir cru qu'il seconderait l'action du représentant spirituel de l'unité morale en l'abritant sous la tutelle matérielle et despotique d'un empereur, c'est d'avoir voulu réaliser au début, au moyen d'une monarchie universelle, l'harmonie qui ne pouvait être que l'œuvre des siècles et le fruit laborieux de la liberté. C'était prendre cette œuvre à rebours.
Pour que l'harmonie puisse s'établir entre les nations, il faut que ces nations se soient fortement constituées, qu'elles aient grandi dans la lutte et réalisé dans leur sein toutes les conquêtes sociales de la civilisation. Or quelle pouvait être l'unité de l'Europe à une époque où les éléments du monde nouveau tendaient à peine à sortir du chaos pour former, après de longs tâtonnements et des chocs formidables, les nations modernes?
La politique vraiment intelligente et féconde eût été de favoriser la formation de ces groupes nationaux. Opé-
70 L'ŒUVRE AKTINATIONALE
rèr par la force, dans ce milieu encore barbare, un nivellement apparent, c'était ne rien comprendre aux besoins réels de cette époque et au sens véritable des grands mouvements qui remuaient si profondément les sociétés. Il fallait laisser le monde à ce travail d'enfantement qui allait créer de nouveaux peuples, divers par l'origine, par la langue, par les mœurs, mais unis par le lien commun de la doctrine du Christ.
En s'emparant, au contraire, de tous ces éléments hétérogènes pour en former un seul empire, Charlemagne suspendit ce travail mystérieux de renaissance; il crut imprimer une impulsion irrésistible à toutes les forces sociales en les concentrant dans sa main; il ne fit que les paralyser. Son vaste génie donna un moment une vie factice et Une lumière d'emprunt à ces immenses États.
Lui disparu, toute vie s'arrête. Le monde, après cet éblouissemenl d'un jour, retombe sur lui-même, frappé de stupeur, ne reconnaissant plus ses voies ; il sent que rien en lui ne correspond à la conception unitaire de Charlemagne, que la force brutale, restée le seul instrument de règne entre les mains débiles de ses successeurs, n'empêchera pas la plus épouvantable dissolution.
Et comme d'autre part l' œuvre si intempestive de concentration et de nivellement avait suspendu le
DE CHARLEMÀGNE. 71
travail de formations nationales qui était en germination sur les divers points de l'Europe, ce fut une déroute complète des esprits et des peuples; la confusion dépassa ce qu'elle aVait été avant la tentative de Charlemagne. Des ténèbres épaisses s'appesantirent sur le monde, et les neuvième et dixième siècles furent les plus désastreux de l'histoire.
Partout, après ce temps d'arrêt, le mouvement national fut à recommencer, et des obstacles nouveaux en ralentirent et en compliquèrent la marche. Cette Concentration forcée, nous le répétons, avait tendu violemment tous les ressorts et avait dirigé leur action vers un centre unique, au lieu de les laisser à leur jeu naturel, qui eût fait converger leurs mouvements vers ùiie multitude de petits centres nationaux. Quand la main qui tenait tous les fils de ce mécanisme se retira, tout fit défaut à la fois, le lien universel et le lien national. Nul pouvoir protecteur ne couvrit plus ces sociétés sans boussole. Elles n'avaient devant elles, comme but de leurs aspirations et en même temps comme garantie de leurs intérêts, ni le droit supérieur et commun de l'Empire, ni la règle plus directe et plus efficace du droit national.
Charlemagne, malgré son parti pris d'unité et de centralisation, n'avait pu imposer à des peuples si divers une législation uniforme ; il avait été contraint dfe publier le code des Ripuaires, celui des Saliens, celuf des Lombards, celui des Saxons, etc. Mais, comme ces lois diverses ne correspondaient pas à des groupes
72 L'ŒUVRE ÀKTI>TÀTIONALE
nationaux en voie de se constituer, elles ne servirent qu'à augmenter la confusion ; sans proléger les personnes et les propriétés, elles ne firent qu'ajouter un obstacle de plus à tous ceux qui, déjà, entravaient le travail de formation des nationalités.
Alors, au milieu de cette double dissolution où les individus ne se sentirent plus rattachés ni à un grand empire puissant et protecteur, ni à une nation constituée et homogène, il ne resta plus à chacun qu'à chercher son refuge et sa protection en lui-même, ou à s'abriter sous l'épéed'un voisin plus fort ou plus audacieux.
ni
C'est cet état politique où la force et la protection sociales, au lieu de résider dans le chef unique d'un grand empire ou dans un pouvoir national, étaient disséminées sur une multitude de points indépendants, qu'on a appelé le régime féodal. Nous sommes loin de prétendre que ce régime eut son origine dans l'écroulement qui suivit l'œuvre gigantesque et anormale de Charlemagne. Le véritable point de départ de cette période de transition du monde ancien au monde moderne a sa date à la grande invasion des barbares après la chute de l'empire romain.
Ce que nous voulons dire, c'est qu'à l'avènement de Charlemagne, un travail de reconstruction était déjà commencé, qui tendait à faire surgir partout des éléments d'organisation nationale du sein de ce milieu
féodal, c'est que l'entreprise du nouvel empereur, qui arrêtait ce mouvement, fit prendre au régime féodal des racines plus profondes, qu'il en augmenta la nécessité et en assura la durée en proportion de ce qu'il ôtait d'énergie et de ressort aux forces nationales chez les divers peuples.
M. Guisot signale très-bien les deux tendances diverses qui travaillèrent les peuples quand l'unité de l'empire des Césars cessa de les relier entre eux, la tendance à se grouper suivant leurs affinités naturelles pour former des nations distinctes, la tendance de chaque grand possesseur de terre à constituer son comté ou son bénéfice en une petite souveraineté héréditaire; puis il fait un titre de gloire à Charlemagne d'avoir également favorisé ces deux tendances et donné par là plus de fixité et de consistance aux éléments nationaux et politiques1. Comme si la tendance féodale et la tendance nationale eussent été deux mouvements parallèles se secondant Tun l'autre, et dirigeant les forces sociales vers un même but!
C'est tout confondre. Que Charlemagne, en faisant trêve pendant un demi-siècle aux mouvements désordonnés et tumultueux de ces peuples barbares, ait permis au monde romain et au monde germain de se mêler, de se pénétrer, de se fondre l'un dans l'autre sous l'influence de l'Évangile; qu'il ait ainsi accompli une œuvre éminemment civilisatrice, rien de plus
1 Voir son Histoire de la civilisation en France, t. Il, 2 *e leçon.