‹ L'Italie (volume 2)Chapitre 47 sur 184 · L'ŒUVRE ANTINATIONALE · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE ANTINATIONALE

barbares, après s'être sentis reliés entre eux dans la grande unité carlovingienne qui, en ressuscitant les traditions du règne des Césars, en avait réveillé tout le prestige, après s'être habitués à subir la haute impulsion d'une volonté unique, ne devaient céder que timidement et avec une sorte de terreur superstitieuse aux besoins -nouveaux qui poussaient au démembrement de l'Empire. Même au milieu des luttes acharnées que suscitèrent les partages contre nature, le droit supérieur de l'Empire n'était pas contesté.

Quand vint le moment où l'Empire, sapé par la base, s'écroula définitivement, et que. les fractionnements, d'où devaient sortir les nations modernes, reçurent leur première consécration officielle, en 843, dans le fameux traité de Verdun, le monde fut frappé de stupeur; le chant funèbre du diacre Florus nous apporte à travers les âges l'écho du gémissement universel qui retentit à cette heure suprême, comme si elle eût marqué l'achèvement de toutes choses *.

Tel fut, nous le répétons, par rapport à la question des diverses formations nationales, le résultat définitif de la monarchie universelle de Charlemagne : ce fut de replacer les peuples, au moment de la ruine de ce second Empire, dans le même état de dissolution sociale qui suivit la chute de l'empire des Césars.

Mais du moins, pour chacun de ces peuples, il n'y

1 Plainte de Florus, diacre de Lyon, sur le partage de l'Empire après la mort de Louis le Pieux. — Voir ce poënie dans le livre de Mabilion, Vetera Analecta, édit. Paris, 4615; in-42, 1. 1, p. 388.

eut là qu'un retard el quelques difficultés plus grandes à surmonter. Dans leur sein, allait recommencer, pour ne plus s'arrêter, le mouvement national, et rien ne s'opposerait plus, comme barrière infranchissable, à la fusion et à la concentration progressive des élémenls nationaux.

Pour la malheureuse Italie, la position fut bien pire. Chez elle, l'œuvre de Charlemagne et des papes avait non-seulement suscité des difficultés nouvelles, nonseulement causé un temps d'arrêt dans l'expansion des forces nationales, mais créé une impossibilité. Un double rôle, étranger à l'œuvre nationale, enlevant Rome à l'Italie, lltalie sans capitale ne pouvait être une nation. Rome, partagée entre sa vaine royauté universelle par l'Empereur et la politique temporelle des papes qui l'enfermait dans les étroites limites de l'État pontifical, cessait d'être un centre d'attraction pour toutes les parties de la Péninsule ; en sorte que toute tenlative d'unification dut échouer fatalement.

Le sort delà dynastie carlovingienne ftitla première preuve de l'impuissance à laquelle était condamnée l'Italie. Ces princes, bien loin de fonder un établissement durable, ne purent empêcher ni les déchirements intérieurs et les guerres civiles toujours renaissantes, ni les empiétements des petits et grands seigneurs qui, chaque jour, se fortifiaient contre la royauté, ni les invasions des barbares qui menaçaient

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de nouveau la civilisation. La dissolution de tout lien social fut. le résultat définitif de la conquête carloyingienne.

Quand cette dynastie s'éteignit, par la déposition de Charles le Gros, l'autorité, sans passer aux peuples, était tombée des mains royales; au lieu d'un pouvoir centralisé, il ne restait plus que des forces disséminées et toutes locales ; ici, un comte tout puissant, là, un évêque ; ailleurs, un duc ou un marquis. Cette période, qui avait occupé plus d'un siècle, était entièrement perduç pour l'œuvre nationale.

Et cependant, des conditions toutes particulières avaient semblé favoriser cette œuvre nationale. L'Italie eut en effe| la bonne fortune d'être gouvernée pendant vingt-six ans par un prince bon, vertueux et brave. Tous les historiens s'accordent à dire que, sous le long règne de Louis II, l'Italie fut moins malheureuse que les autres parties de l'Empire. Sous cette administration paternelle, la vie et l'activité se ranimèrent, les campagnes commencèrent à se repeupler, et les vertus guerrières se retrempèrent au contact des armes françaises. Un moment, on put croire que cette prospérité ouvrait à l'Italie une ère d'ascension nationale. La chute n'en fut que plus douloureuse.

C'est que les deux institutions antinationales étaient toujours là comme deux plaies incurables, l'Empire et la papauté temporelle.

Ces princes carlovingiens,, empereurs ou prétendants à l'Empire, au lieu de donner tous leurs soins

aux affaires du royaume, étaient occupés sans cesse pu à disputer la couronne impériale à leurs compétiteurs, ou à défendre leurs vastes États toujours prête à se dissoudre.

Les papes, de leur côté, intéressés tout à la fois à faire élire un empereur de leur choix afin de régner par lui sur le monde, et à paralyser le roi d'Italie dans son œuvre nationale toujours menaçante pour le pouvoir temporel du saint-siége, intervenaient en les envenimant dans les querelles de succession à la double couronne. Leur politique d'expédient et d'équilibre les portait tantôt vers les princes français, tantôt vers les princes germains, prolongeant les gqerres entre les prétendants ou en suscitant de nouvelles, entretenant partout la division, empêchant que rien de solide et de permanent ne se fondât, soit par rapport à l'Empire, soit par rapport au royaume italien.

Et la malheureuse Italie, théâtre inévitable de ces luttes incessantes, partagée entre le préjugé du droit impérial, le respect de l'autorité pontificale, l'intérêt du royaume national et les prétentions des seigneurs qui tendaient à la morceler, ne savait plus démêler, au milieu de tant d'aspirations et de mouvements contradictoires, son véritable intérêt et le but légitime de ses révolutions. Tout sentiment national finissait ainsi par se perdre, tous les liens sociaux se relâchaient;

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