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LES SARRASINS DEVANT ROME

nul pouvoir universellement reconnu et respecté ne protégeait plus la Péninsule contre les invasions des barbares.

Aussi les Sarrasins s'y jefèrent-ils comme sur une proie et y commirent-ils presque impunément d'affreux ravages. Pendant qu'à l'Ouest les barbares du Nord profitaient des querelles qui déchiraient l'empire de Charlemagne, et, bravant ses faibles successeurs, remontaient la Seine et menaçaient la capitale du royaume des Francs, les Sarrasins s'emparaient de la Sicile, puis des provinces maritimes de la terre ferme, ruinaient les villes tout le long des côtes, rasaient Civita-Vecchia, chassaient devant eux les populations terrifiées, et enfin arrivaient jusqu'aux portes de Rome, pillaient les églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul hors des murs, et semblaient déjà maîtres de la ville éternelle.

Mais là, le flot des barbares rencontra une digue infranchissable. Les Sarrasins, arrêtés par l'attitude énergique du pape nouvellement élu, Léon IV, ou plutôt vaincus par la majesté de Rome chrétienne, se retirèrent d'eux-mêmes. Ce fut un bonheur qu'au milieu de l'anarchie universelle, en l'absence de toute puissance politique forte et redoutée, veillât en un point du monde le représentant inviolable du droit nouveau. Une fois encore, la Rome des papes sauva la civilisation.

L'héroïque pontife ne se borna point à éloigner l'ennemi de sa capitale ; après avoir fortifié Rome, entouré

de murailles le mont Vatican, depuis lors cité Léonine , rebâti Civita-Vecchia , il unit les armes des Romains à celles de Gaëte, de Naples et d'Amalfi, courut au secours d'Ostie et mit en fuite la flotte des Sarrasins.

Le péril était conjuré pour le monde chrétien ; mais la situation de l'Italie restait la même, aussi incertaine, aussi anarchique, et les Sarrasins occupèrent longtemps encore quelques points du littoral, sortes de repaires d'où ils guettaient le moment favorable pour recommencer leurs redoutables invasions.

Nous avons vu échouer tous les essais d'organisation de l'Italie : Hérules, Goths, Lombards, Francs, se son^ succédé sans rien fonder. Le dénoument de chaque tentative, c'est que la Péninsule a fait un pas de plus dans la dissolution et l'anarchie. La dernière de toutes, celle qui avait eu l'origine la plus glorieuse, la domination franque, s'est éteinte dans Pimpuissance et le mépris des peuples.

§ 2. — La royauté indigène.

Enfin, voici une royauté indigène qui surgit du chaos féodal. Va-t-elle être plus forte, plus nationale? Va-t-elle créer l'ordre à l'intérieur et fermer à tout jamais l'Italie aux invasions étrangères?

Le moment semblait favorable : la période des grandes invasions qui avaient poussé tout un monde

de barbares sur l'ancien monde civilisé est close ; sur les divers points de l'Europe, les peuples ont pris quelque fixité; et, si Ton voit quelques flots attardés de cette marée descendante battre encore les barrières mal assurées des États naissants, les envahisseurs ne viennent plus en hordes innombrables et dévastatrices, mais en corsaires pillards, s' aventurant avec prudence et incapables de vaincre une résistance un peu sérieuse.

Quant aux conditions intérieures de la Péninsule, malgré la déplorable dissolution politique et sociale qu'avaient produite les règnes précédents, la force des choses avait fondu peu à peu les mille fiefs d'Italie en un petit nombre de grandes provinces possédées par de puissants seigneurs; en sorte que l'Italie se trouvait presque tout entière dans les mains de cinq ou six comtes, ducs ou marquis.

Ces seigneurs, aussi bien que les évoques, sentirent, après la déposition de Charles le Gros, la nécessité d'élever au trône un prince indigène. Entre ces grands possesseurs de fiefs, deux seuls pouvaient prétendre à la couronne par leur puissance, par leurs alliances, par retendue de leurs domaines : le duc de Frioul, Bérenger, maître de la région qui s'étend des Alpes Juliennes jusqu'à l'Âdige, et le duc de Spolète, Guido, qui venait de joindre à ses vastes possessions de l'Ombrie les marches de Camerino et de Fermo.

Le choix tomba sur Bérenger, qui descendait de Charlemagne par une fille de Louis le Débonnaire.

. Si les Italiens eussent compris leurs véritables intérêts, ils se seraient tous groupés autour du trône. Le pouvoir, centralisé dans les mains d'un chef national, s'appuyant sur les sympathies communes, en aurait fini avec les bandes d'aventuriers établis sur ses frontières et renouvelant chaque jour leurs déprédations; les Hongrois arrivés par les Alpes orientales eussent été sans peine rejetés au delà des monts, et les Sarrasins, maîtres des passages des Alpes occidentales, auraient reculé devant les forces nationales, et enfin, traqués dans leur dernier repaire de Frassinetto, ils auraient disparu pour toujours.

Ce fut le contraire qui arriva. Au lieu de s'unir, les forces nationales se divisèrent plus que jamais. Le règne de Bérenger et de ses successeurs dépassa encore le désordre et l'horreur des époques antérieures, et un écrivain a pu dire que ce « fut le plus haut période de la désorganisation sociale, celui qui devait amener plus immédiatement une révolution. »

L'histoire de ces soixante années n'est pas l'histoire d'un peuple, ce n'est pas même le récit naïf des origines indécises, mais réelles, d'une nation se cherchant elle-même dans le chaos de ses éléments à peine reconnaissables ; c'est le tableau dépourvu d'intérêt des guerres déloyales entre quelques grands qui se disputent la couronne, et des intrigues de quelques femmes

impudiques qui promènent cette couronne comme un jouet sanglant d une tète à une autre, au milieu de la plus effroyable corruption.

D'abord, c'est Guido, duc de Spolète, appuyé sur les Français, que le pape Etienne V oppose à Bérenger soulenu par les Allemands. Battu une première fois par les troupes de Bérenger et d'Amolphe, roi de Germanie, Guido remporte à son tour une victoire décisive sur les bords de la Trebbia, se rend maître de Pavie où une assemblée d'évêques lui décerne la couronne d'Italie, et enfin va se faire couronner empereur à Rome, par le pape Etienne.

Pendant ce temps-là, Bérenger, à la merci de son protecteur allemand, ne conservait plus que l'ombre de l'autorité royale. Arnolphe, accouru à son aide, fit, il est vrai, tourner la fortune des armes; il prit Bergame de vive force, la mit à feu et à sang, et réduisit à l'obéissance presque tous les seigneurs lombards frappés de terreur ; mais le vainqueur laissa le malheureux Bérenger dans l'ombre et garda pour lui le pouvoir.

Puis, ce fut Lambert, fils de Guido qui, déjà associé à l'empire du vivant de son père, disputa la couronne à Bérenger et à Arnolphe. Sa mère, Ageltrude, femme active et courageuse, fit de grands efforts pour relever son parti; enfermée dans Rome où elle soutenait la cause de Tanlipape Sergius, elle attendit intrépidement Arnolphe qui venait, sur les prières du pape Formose, à la tête d'une puissante armée. Après une

défense inutile, elle fut obligée d'abandonner la ville à son ennemi. Arnolphe se fil couronner empereur par Formose. Ce prince ne survécut pas longtemps à sa victoire, et son fils Raoul fut chassé de Milan par Lambert. Celui-ci, après avoir passé misérablement les derniers mois de son règne à combattre le marquis de Toscane, Adalbert, excité à la révolte par son ambitieuse femme Berthe, fille du roi de Lorraine, mourut bientôt lui-même dans un partie de chasse.

Bérenger, débarrassé par cette mort de tous ses compétiteurs, reparut sur la scène; mais à peine eutil ressaisi le pouvoir, qu'il se trouva en face de deux nouveaux ennemis : sur ses frontières les Hongrois, à l'intérieur un nouveau prétendant au trône, Louis de Provence, petit-fils de Louis II, appelé par le propre gendre de Bérenger, le marquis d'Ivrée, qui s'était mis à la tète des mécontents. Après quelques avantages remportés contre les Hongrois, il se laissa surprendre par euxsurlesbordsdelaBrenta.Sonarméefutexterminée.

ni

Alors Louis de Provence, profitant de la déroute de son adversaire et du discrédit dans lequel il était tombé, franchit les Alpes, se fait, en passant, nommer à Pavie, roi d'Italie, puis va droit à Rome recevoir des mains de Benoît IV la couronne impériale.

Ce triomphe fut de courte durée. Bérenger recouvra ses États aussi facilement qu'il les avait perdus. Hais,

peu de temps après, Louis reprend de nooveau l'offensive et force Bérenger de s'enfuir.

Après cette chute, qui n'est pas !a dernière, le roi d'Italie se relève, surprend son ennemi dans Yérone et le renvoie dans ses États de Provence après lui avoir fait crever les yeux. Il régna pendant quelques années sans obstacle, d'abord avec son ancien titre de roi d'Italie, puis avec celui d'empereur qu'il se fit conférer, en 916, par le pape Jean X, après la mort de Louis de Provence. Une glorieuse expédition qu'il fit contre les Sarrasins, et à laquelle prit part le pape en personne, ne put préserver Bérenger d'une dernière épreuve où il devait trouver la mort.

En 921, presque tous les grands se soulèvent à l'instigation des propres membres delà famille .royale et offrent la couronne à Rodolphe,îroi de Bourgogne. Bérenger, d'abord vainqueur dans une première cam*. pagne, est trahi par ceux-là mêmes auxquels il avait fait grâce ; encore une fois fugitif et poursuivi à on* trance, il se réfugie à Vérone. Une lutte horrible s'engage dans ces malheureuses plaines de la Lombardie où des Bourguignons sont venus combattre pour les vassaux rebelles et des Hongrois pour l'empereur qui les a appelés dans sa détresse.

Au milieu de cette guerre acharnée où des mit liers d'hommes trouvèrent la mort, sans aboutir à une victoire décisive pour l'un ou l'autre des compétiteurs, Bérenger périt de la main d'un misérable nommé Flambert qu'il avait comblé de ses bien-

faits, même après la découverte de son odieux projet. Rodolphe, déjà couronné roi à Pavie par ses partisans, rentra en Italie sans obstacle; mais son règne ne fut pas de longue durée. Une femme ambitieuse, Hermengarde, veuve du marquis dlvrée, qui, par ses galanteries et ses intrigues tenait à ses pieds presque tous les seigneurs, souleva contre Rodolphe tout le royaume. Ce prince, après avoir vainement essayé d'échapper aux pièges que lui tendaient les perfidies d'Hermengarde, trop faible d'ailleurs pour disputer longtemps la couronne au redoutable concurrent qu'appelait le vœu presque unanime des grands vassaux, prit le parti de repasser les Alpes sans esprit de retour.

Le nouvel élu était Hugues, marquis de Provence» fils deBerthe et frère d'Hermengarde; par sa mère, il descendait du roi de Lorraine Lothaire, et, par sa sœur, il était frère utérin des princes de Toscane. Comme il arrive pour le châtiment et l'enseignement des peuples après toute période anarchique, l'Italie , effrayée de sa propre mobilité et découragée par ses agitations stériles, s'était donné un maître plutôt qu'un roi.

Hugues fut un tyran comparable aux plus exécrés dont l'histoire a gardé les noms; pendant un règne qui ne dura pas moins de vingt ans, il donna à la malheureuse Italie le spectacle de tous les vices publics et

privés. Cruel, hypocrite, débauché, sans scrupules comme sans remords, ne respectant ni les droits de l'amitié ni les liens du sang, ne connaissant aucun frein ni à ses passions .brutales ni à son ambition, il immolait sans pitié tout ce qui faisait obstacle à ses desseins ; ne consultant que son intérêt ou son caprice, ce renard couronné ', comme l'appelle Muratori, se faisait un jeu d'enlever les fiefs aux titulaires pour en investir ses bâtards et ses séides.

Presque tous les postes de l'État se trouvèrent bientôt occupés par des étrangers avides et corrompus comme le maître. Les riches abbayes, dont il faisait des apanages pour ses maîtresses, devenaient des lieux de débauche; les dignités ecclésiastiques étaient livrées à des hommes grossiers et dépravés qui avilissaient le sacerdoce ; et ainsi les mœurs publiques, qui déjà avaient tant souffert de l'anarchie des règnes précédents et des désordres non moins déplorables qui déshonoraient la cour pontificale, finirent par tomber T sous le régime abrutissant de la tyrannie, au dernier degré de brutalité et de corruption.

Cependant ce prince, dont la politique aurait pu fournir à Machiavel l'idéal de son trop fameux gouvernement, allait devenir la preuve vivante que la tyrannie bâtit sur le sable. Comptant sur l'impunité que lui offre la terreur qu'il inspire à ses ennemis, il s'empare des États du marquis d'Ivrée et du duc de Spolète; il ravage à plusieurs reprises la province romaine, et renouvelle incessamment ses attaques con-

tre cette ville toujours convoitée qui avait été un moment la capitale de son royaume. Mais tous ses efforts sont repoussés par l'énergique défense du consul Àlbéric. Enfin, mettant le comble à sa cynique audace, au lieu d'expulser à tout jamais les Sarrasins qu'il a traqués et vaincus dans leur dernier repaire de Frassinetto, il les établit dans le Frioul, abandonnant cette malheureuse province aux brigandages de ces étranges sujets, dontil prétend faire les gardiens de sa frontière des Alpes.

A l'heure même où le tyran croit tenir sous ses pieds ses ennemis tremblants et ses peuples épuisés, une insurrection formidable éclate et gagne comme un incendie tout le royaume. Hugues, précipité du faîte de sa puissance, va cacher en Provence, sous le froc du moine, ses trésors dérobés et son humiliation.

Avec ce prince périssait, au moins moralement, la royauté indigène ; elle avait fait sa double preuve d'impuissance par l'anarchie du règne de Bérenger et les horreurs du despotisme de Hugues. Pendant quelques années encore, l'Italie va se traîner misérablement dans cette ornière de servitude et d'abjection si profondément creusée par la tyrannie de Hugues. Bérenger II, marquis d'Ivrée, après avoir fait périr par le poison son bienfaiteur Lothaire confié à sa tutelle, renouvela tous les crimes du règne précédent ; jusqu'à ce qu'enfin les grands et le peuple, également révoltés de ses cruautés et de son avarice, appelassent comme un libérateur Othon de Bavière; ce prince

vint recevoir à Milan la couronne de fer, puis à Rome la couronne impériale.

C'est ainsi qu'en l'année 962, l'Italie, n'ayant pu vivre de sa propre vie, se constituer et grandir sous un gouvernement indigène, tombait sous la domination des empereurs d'Allemagne.

g 3. — Insuccès de toutes les tentatives nationales.

L'historien a peine à respirer au milieu de ce dédaled'événements qui se croisent, de princes qui se disputent la couronne, de mouvements désordonnés qui se neutralisent, sans qu'au-dessous de cette agitation stérile apparaisse la moindre lueur d'une espérance nationale, en réserve pour un avenir même lointain. Ce n'e3t pas, nous l'avons déjà déclaré, que ces *peu-> pies italiens, comme tous les peuples du monde, n'aient le désir d'une patrie commune. Ce que nous voulons dire, c'est que jusqu'ici nous n'avons pu saisir, à travers les ténèbres, les luttes, les révolutions quotidiennes qui font un vrai chaos de cette histoire italienne, aucun fait social, aucune institution, aucun pouvoir général ou local qui puisse donner ou promet* tre quelque ensemble aux forces disséminées de la' Péninsule, un centre d'activité à toutes les aspirations nationales.

C'est là, c'est cet éparpilleraient des forces sociales,

c'est celte eipérience en quelque sorte fatale sortant de toute révolution comme de tout gouvernement, qui semble condamner FItalie à une division éternelle; c'est là ce qui jette ces malheureuses populations dans des découragements si profonds et des défaillances si pro* longées, bien plutôt que l'anarchie ou le despotisme qu'elles traversent alternativement.

Mais d'où vient cet avortement successif et fatal de toutes lés tentatives d'organisation? Plusieurs fois déjà, nous avons vu l'Italie, en avance sur toutes les Rations de TEurope, présenter, autant que le comportait l'état social de cette époque barbare, les conditions extérieures qui permettent à tout gouvernement normal de saisir et de diriger les éléments de l'œuvre nationale. Et toujours nous avons abouti au même dénomment : la dissolution plus complète de tout lien politique et social.

Les détracteurs anciens et moderne's de l'Italie et même souvent ses amis sincères ont attribué à un vice inhérent à la race italienne, à sa mobilité, à s®ft inconstance, à son impatience de tout frein, cette impuissance radicale qu'elle a toujours montrée par rap-^ port à son organisation nationale. Nous n'avons pas attendu la renaissance de ce peuple, qui s'accomplit sous les yeux étonnés de l'Europe, pour protester contre ce jugement porté sur la race italienne.

Nous avons dit et nous affirmons de nouveau que les causes qui ont empêché toute tentative nationale d'aboutir étaient étrangères à toute question de race,

de caractère et d'aptitudes. Dans la période de l'invasion des barbares, nous avons vu quel grand intérêt providentiel avait suspendu en Italie l'œuvre nationale. Cette période des invasions achevée, si l'Italie n'entre pas résolument et efficacement comme tous les autres peuples, dans la voie de l'unification, c'est que deux principes également opposés à toute idée nationale, l'empire et la papauté temporelle, ont pris possession de la Péninsule et vont dominer désormais tous les événements. Princes, peuples, papes, évoques, comme entraînés par un double mirage, vont se heurter sans cesse à l'une ou l'autre de ces deux pierres d'achoppement.

Pour lés Italiens, l'idée de la patrie, même quand elle enfantera des héros sur les champs de bataille ou dans la cité et des merveilles dans le domaine des arts, des lettres, des sciences, ira se confondre et s'annuler dans l'illusion du saint -empire. Pour la cour romaine et pour tout le clergé, que peut être la patrie italienne, quand la ville éternelle, transformée en souveraineté pontificale, devient le centre matériel de la monarchie universelle de l'Église? Pour les princes qui se disputent la couronne de Monza, que peut être l'œuvre nationale, quand, à Rome, les attend la couronne des Césars?

Même dans cette dernière période que nous venons de traverser, que l'histoire a nommée le royaume italien et qui est en effet le premier essai d'un gouvernement indigène, l'intérêt national joue un rôle fort se-

condaire dans les préoccupations des personnages qui occupent la scène. Bérenger, Guido, Lambert, Arnolphe, Louis de Provence, Rodolphe, Hugues, ne croient rien tenir, tant qu'ils n'ont pas reçu le titre d'empereur.

D'ailleurs, se trouvât-il quelqu'un de ces princes plus touché que les autres des intérêts de son royaume et disposé à sacrifier une vaine gloire à la prospérité et à la grandeur de l'Italie, il y aura toujours à côté une puissance qui veille et qui mettra en jeu tous les moyens de séduction pour paralyser ces intentions patriotiques en rendant irrésistible l'appât de la dignité suprême. C'est qu'en effet, dans la main des papes, la couronne impériale est un moyen toujours prêt pour détourner le roi-empereur de toute œuvre sérieuse d'organisation nationale qui finirait par englober leurs États pontificaux, ou pour lui opposer quelque prétendant, dans le cas où son pouvoir prendrait en Italie une assiette trop solide.

Dans les intrigues et les complots qui font surgir à chaque instant de nouveaux compétiteurs à la royauté et à l'empire, nous trouvons toujours les manœuvres de la cour romaine. Il suffit de jeter les yeux sur le règne si tourmenté de Bérenger.

Ce prince, assurément, rencontra dans l'état même des provinces italiennes, dans la puissance féodale des

seigneurs, des difficultés fort graves, sans compter deux ennemis redoutables, les Sarrasins et les Hongrois attachés aux flancs de son royaume. Mais les, victoires qu'il sut remporter quelquefois sur ces barbares, malgré l'indiscipline de ses troupes, la persévérance qu'il montra dans ses longues luttes contre ses vassaux révoltés, autorisent à croire qu il eût pu poser les bases d'un établissement durable, si à ces difficultés, qui étaient communes à l'Italie et à toutes les contrées de l'Europe, ne s'en étaient jointes d'exceptionnelles.

Ce ne fut pas assez qu'au lendemain de l'élection de Bérenger, un synode d* évoques réunis à Pavie déférât la couronne à Guido, et que Je pape Etienne confirmât ce choix et élevât à la dignité impériale ce premier compétiteur. Bientôt le successeur d'Etienne, Formose, bien qu'il eût lui-même associé à l'empire le fils de Guido, Lambert, jugea bon de susciter à Bérenger un troisième compétiteur, Arnolphe, roi de Germanie. Ce dernier était entré en Italie à la tête d'une armée, comme allié de Bérenger ; à ce titre, il occupait les principales places du royaume. Formose, peu soucieux des intérêts de l'Italie, et uniquement préoccupé de se créer des auxiliaires contre l'antipape Sergius, offrit la couronne impériale à Arnolphe, favorisant ainsi et consacrant la trahison de ce prince contre celui qu'il était venu secourir.

C'est également à Rome que furent ourdies les intrigues qui, plus tard, amenèrent en Italie un nouvel adversaire de Bérenger, Louis de Provence. En ce mo-

ment, le plus triste dans l'histoire de la papauté, la tiare était à la merci de quelques femmes indignes. L'ambitieuse Berthe, qui était l'âme de la conspiration permanente des seigneurs contre Bérenger,. poussa au trône pontifical Benoît IV qui fut entre ses mains un instrument docile ; puis, une fois maîtresse de disposer à son gré de la couronne impériale, elle put sans ol> stacle la faire poser sur le front du roi de Provence.

Si nous parcourions pas à pas ce long règne de Bérenger et ceux qui le suivirent, jusqu'au réveil des cités italiennes, au milieu du onzième siècle, sous la domination des empereurs allemands, nous rencontrerions à chaque instant les effets désastreux de cette politique antinationale qui subordonne la cause de l'Italie aux vues étroites de la cour pontificale, A Rome, viennent aboutir, non point toutes les forces vives du pays pour y recevoir une impulsion nationale, mais tous les fils des intrigues qui divisent la Péninsule.

Et qu'on remarque la logique des choses humaines, logique vengeresse qui fait de l'institution la plus sainte une source de calamités, dès qu'on l'a viciée dans son essence. La papauté, cet admirable principe d'unité parmi les hommes, la papauté gardienne vénérée et dispensatrice de la semence évengélique au milieu des ténèbres et des désordres du monde barbare, la papauté qui a tant de fois sauvé Rome et avec

Rome la civilisation, est tombée de faiblesse en faiblesse, de chute en chute, au dernier degré de l'avilissement, entre les mains d'ambitieux et de courtisanes.

Pourquoi? parce que les apôtres du Libérateur ont rêvé une domination toute matérielle, parce qu'on a voulu faire de la chaire pontificale un trône semblable aux trônes de la terre. Il n'y a pas deux siècles que la papauté a conclu son pacte avecCharlemagne, il y a à peine un siècle que les trop fameuses donations des rois francs sont devenues le titre d'une véritable souveraineté temporelle, et déjà le saiitf-siége, amoindri, abaissé, subordonné aux vicissitudes d'une misérable province, inféodé à quelques familles puissantes qui, dans Rome, se disputent la tiare, est devenu un objet de scandale et de douleur pour l'Église et un foyer d'intrigues qui déchirent le sein de l'Italie.

Cette première épreuve aurait dû suffire pour éclairer à la fois les Italiens et les chrétiens sur le vice d'une institution qui produisait des effets aussi funestes; mais les préjugés qui ont pris racine dans l'esprit de domination d'un peuple qui se croit fait pour l'empire du monde, ou dans le zèle mal entendu d'une caste sacerdotale, survivent à de longues épreuves. Ceux que nous déplorons ici devaient durer dix siècles, et encore aujourd'hui ils pèsent sur le monde. L'illusion du saintempire et la chimère non moins funeste de la papauté temporelle rendront stérile la période brillante des républiques italiennes, comme elles ont rendu stérile la période du royaume.

L'objet de ce livre, nous l'avons dit, ce n'est pas de faire une histoire d'Italie, pas plus qu'une histoire de l'empire ni une histoire de la papauté temporelle, mais de signaler les causes qui ont empêché l'Italie de devenir une nation. Ces causes, nous les avons saisies à leur point de départ, et nous en avons constaté les premiers effets. Nous verrons la papauté temporelle et l'illusion du saint -empire exercer une influence également désastreuse sur les siècles qui vont suivre.

Mais avant de voir de plus près à l'œuvre ces deux institutions, il importe de jeter un regard d'ensemble sur cette période qui nous a conduits au seuil du moyen âge, période des invasions dont les Normands, les Sar rasins et les Hongrois sont les dernières épaves.

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