‹ L'Italie (volume 2)Chapitre 50 sur 184 · BUT PROVIDENTIEL DES INVASIONS · texte numérisé non relu

BUT PROVIDENTIEL DES INVASIONS

Nous avons indiqué la cause providentielle qui, selon nous, empêcha ces hordes, presque toutes hérétiques, qui dénaturaient et corrompaient le christianisme en l'adoptant, de prendre racine dans le sol italien et d'y fonder des établissements durables ; nous avons dit comment la papauté, gardienne fidèle de la doctrine libératrice, en mettant Rome hors de l'atteinte des barbares qui tentèrent les uns après les autres de faire de l'Italie un royaume, sauva à la fois l'unité de l'Église et les principes de la civilisation moderne; comment entin Rome, pendant toute cette période des invasions, manquant à l'Italie, tout travail national dut être fatalement suspendu dans la péninsule.

Ainsi l'Italie avait été sacrifiée au double intérêt du monde chrétien. Destinée, singulière d'un peuple qui livre son sol,, ses richesses, son nom, à des hordes conquérantes auxquelles pourtant il restera étranger et hostile malgré des siècles d'occupation! Nulle fusion ne s'opérera entre les vainqueurs et les vaincus. L'Italie, quoique domptée et épuisée en apparence, rejettera successivement les conquérants hors de son sein, comme ia mer rejette sur le rivage tout ce qui n'appartient pas à ses abîmes.

Mais alors, pourquoi ces invasions incessamment renouvelées? Pourquoi ces longues et impuissantes occupations? Sont-elles sans but, sans utilité? sonl^elles des tentatives perdues pour l'Italie et pour le monde? Partout ailleurs, nous l'avons déjà constaté, l'invasion a un but et un résultat; un mélange régénérateur

s'opère entre l'ancien peuple et le nouveau pour former une seule et même nation : « La France est tout entière aux Francs, l'Espagne aux Goths; les autres régions sont occupées par les peuples qui régnent. Chaque nationalité forme un État un et indivisible qui embrasse dans un même système les indigènes et les barbares, les sujets et les rois. » *

En Italie, rien de pareil. Les barbares posent un moment leur tente dans ces champs d'une fécondité merveilleuse, puis s'éloignent sans regarder derrière eux. Que sont-ils donc venus faire? Est-ce un vain hasard qui les a poussés et une aveugle destinée qui les repousse? Sont-ils venus comme ces nuées de sauterelles qui s'abattent sur des moissons splendides, les dévorent jusqu'à la racine, et disparaissent sans laisser d'autres traces de leur passage qu'une immense dévastation? L'Italie, en faisant le sacrifice de sa nationalité, aurait-elle livré à la fois ses puissances intimes, sou génie, sa substance? aurait-elle été atteinte aux sources mêmes de la vie? On pourrait le croire, à voir la stérilité des premières épreuves, dès qu'elle veut essayer de marcher seule, après la période des invasions. Va-t-elle ainsi, épuisée et impuissante, traverser les siècles sans gloire et sans vertu?

Les événements répondent pour nous. A cet état

4 Ferrari, t T, p. 41

d'affaissement et de prostration succède un effort prodigieux, enthousiaste, capable de soulever tout un monde. Comme si tout devait être exceptionnel sur cette terre italienne, la vie va tout à coup éclater dans ce corps en dissolution. Il n'y a point de nation italienne, c est-à-dire un système politique unitaire dont toutes les parties convergent autour d'un centre commun; mais chaque point de cette terre féconde va s'animer, s'épanouir, porter des fruits glorieux. Pendant quatre siècles, l'histoire des républiques italiennes sera l'une des périodes les plus vivantes et les plus brillantes de l'histoire de l'humanité. A ce moment, ne regardez que la surface, vous ne voyez pas une Italie. Mettez la main sur le cœur de ce peuple, vous sentirez vivre une âme italienne.

Qu'est-cequi a produit le miracle de ce réveil, quand on croyait l'Italie morte et dissoute? Le passage des barbares sur ce sol inépuisable n'était- il donc funeste qu'en apparence? Le sacrifice de l'Italie comme nation ne devait-il être que temporaire, et, au-dessous des envahissements, des divisions et des dissolutions superficielles, le moi italien reste-t-il impérissable?

C'est ici, si l'on veut avoir la clef de la civilisation moderne, qu'il faut saisir le but providentiel de ce rendez-vous général des barbares sur la terre italienne.

En Italie, les barbares ne viennent pas comme sur les autres points de l'Europe pour former une nation nouvelle en se mêlant au peuple indigène. C'est ailleurs

qu'ils iront définitivement s'asseoir et fonder des nations.

Mais leur passage dans la péninsule n'est point un vain hasard. Ce rendez-vous général des peuples barbares a une portée immense. Ils viennent sur ce sol inviolable se mettre en contact avec la doctrine libératrice, s'imprégner des principes de l'Évangile. Ils s'inclinent en passant devant la ville éternelle, ils sentent la supériorité de la civilisation qu'ils traversent. Après avoir essayé vainement d'asservir l'Italie, ils finissent par s'éloigner. Mais, quelle que soit la brutalité de leurs mœurs, ils ont reçu le baptême de la foi nouvelle; ils emportent des germes de civilisation qu'ils iront déposer sur une autre terre ; et ces germes s'y développeront pour former des nations chrétiennes.

On a cru expliquer ce mouvement de tous les peuples du monde vers l'Italie par l'attrait irrésistible de son beau ciel, de son climat incomparable et de sa merveilleuse fécondité.

C'est mettre une cause bien futile à la place d'une grande cause.

Si Ton veut dire que l'Italie, cette terre de prédilection, dont la nature semble avoir voulu faire le résumé de toutes les beautés et de toutes les harmonies de la création, était prédestinée à ce grand rôle qui a fait d'elle le centre de l'unité du monde, c'est la vérité.

Aussi a-t-elle été en quelque sorte le creuset où sont venus se fondre, se combiner, se mûrir, tous les éléments de la civilisation.

En effet, ce rendez-vous des peuples barbares sur le sol italien n'avait pas seulement pour but de les tremper dans la foi nouvelle, afin qu'ils allassent fonder des nations chrétiennes dans toute l'Europe. En même temps que l'Italie rend aux sociétés en voie de se reconstituer l'inappréciable service de conserver la pureté de la doctrine évangélique, elle est le champ d'épreuve où viennent se préparer tous les éléments du monde nouveau.

A ce point de vue, le passage des hordes du Nord, bien loin d'être un événement désastreux, fut un événement providentiel. Chaque peuple, même le plus barbare, vient apporter son tribut à l'œuvre de reconstruction qui commence. Le Christ n'était pas le représentant d'un peuple ou d'une race ; il était le représentant de l'humanité. La civilisation qui devait sortir de l'Évangile n'était la continuation exclusive ni de la civilisation des Juifs, ni de la civilisation des Grecs, ni de la civilisation des Romains. C'était l'émancipation universelle, c'était le triomphe de tous les droits de l'humanité dans l'individu et dans le corps social.

Jusqu'à l'avènement du Christ, ces droits ne s'étaient conservés pleinement en aucun lieu, chez aucun peuple. En cela, comme en toutes choses, la vérité était disséminée par toute la terre, lambeau par lambeau, obscurcie et dégradée.

Pour refaire la théorie d'un état social où les lois de l'éternelle justice eussent réglé les rapports des divers membres entre eux et de chacun avec l'autorité publique, il eût fallu recueillir sur tous les points du globe les vestiges du droit naturel, à peine reconnaissablés dans les traditions confuses de l'humanité. Toute la sagesse antique n'a pas suffi à cette tâche impossible. Sans parler des législateurs proprement dits, les Lycurgue, les Solon, les Numa, dont le génie dut tenir compte aussi bien des préjugés religieux et des iniquités sociales que des lambeaux de vérité restés impérissables dans la conscience des peuples, les philosophes eux-mêmes, ou plutôt les utopistes qui essayèrent de reconstruire une société modèle, en lui donnant pour unique base ces vérités impérissables dégagées de tout leur grossier alliage, montrèrent bien par le résultat la vanité de leurs tentatives. Les tristes réalités de ces époques de ténèbres les entouraient comme d'un voile et entravaient l'essor de leurs aspirations vers l'idéal. Toutes ces œuvres, même les plus sublimes, qui croient atteindre aux régions de la vérité et de la justice éternelle, n'ont pas d'autre fondement que les iniquités sur lesquelles reposent toutes les sociétés païennes, l'esclavage, le rôle subalterne de la femme dans la famille et dans l'État, le régime des castes, l'intolérance religieuse, etc., etc.

Pour opérer au milieu de cette confusion de toutes choses un triage rigoureux entre la vérité et le mensonge, pour saisir dans les profondeurs de la con-

science humaine oblitérée et dans le chaos des institutions politiques les traces disséminées du véritable droit social, et réunir ces éléments reconquis en une magnifique synthèse, il eût fallu entre les mains du philosophe législateur un flambeau supérieur qui dirigeât sa marche et donnât l'éclat de l'évidence aux pâles lueurs qui accusaient si vaguement les principes d'éternelle justice. L'entreprise était au-dessus des forces humaines. Le christianisme seul devait la réaliser, non pas en reconstruisant l'édifice social tout d'une pièce, mais en mettant l'humanité en possession de la véritable doctrine religieuse et morale qui contenait tous les germes d'une complète régénération sociale. C'est à la science humaine, nous l'avons déjà dit, aidée du temps et de l'expérience, qu'il appartiendra d'opéreç progressivement l'œuvre sociale du Christ. Et pour assurer l'accomplissement de ses grands desseins sur le monde, Dieu ne s'est pas contenté de lui donner les lumières de son évangile, il a voulu rassembler de tous les points de la terre les matériaux que les générations mettront en œuvre pour l'édification de la société nouvelle; c'est pourquoi tous les peuples apportent leur tribut à l'œuvre commune.

L'Italie fut, comme au temps de Rome païenne, le rendez-vous général et le champ d'épreuve. Dans la

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Rome des Césars, les peuples, successivement vaincus et absorbés, avaient apporté tout leur bagage d'erreurs, de préjugés, de religions absurdes, pour que tout fût tranché du même coup et que le terrain fût déblayé. Dans l'Italie chrétienne, les peuples, poussés par une force irrésistible, apportent la part, si dénaturée, si travestie qu'elle soit, de vérité, de justice, qu'ils ont conservée dans leur vie sociale, afin que rien de ce qui est humain ne soit négligé dans l'œuvre de reconstruction universelle.

Or, dans la civilisation grecque et romaine qui résumait toutes les conquêtes sociales de l'ancien monde, si l'être social, le citoyen, s'était élevé à de grandes ef belles proportions, l'être humain n'était compté pour rien. Ce n'était pas l'homme qui portait en lui-même sa valeur, ses droits, sa dignité ; tout cela résidait dans le personnage politique tel que l'avait défini et classé la constitution de son pays. Ce n'était pas la nature qui faisait cette personne sociale, c'était la loi, c'est-à-dire l'intérêt du plus fort, déguisé sous le nom de raison juridique. On eût dit que la société avait pour but, non pas de fournir à l'individu les moyens d'accomplir pleinement lfes lois de sa nature, mais d'anéantir en lui l'être primordial, pour lui substituer un être nouveau de création nationale. Heureux si, dans ce corps social qui le saisissait et le transfigurait, le hasard marquait sa place en un rang privilégié; trois fois misérable si le sort le reléguait aux derniers degrés de l'échelle.

Plus ces sociétés païennes se civilisaient, plus elles ajoutaient d'éléments factices à ce personnage de convention appelé citoyen ; en sorte que ces perfectionnements et ces progrès, au lieu de tendre à rétablir l'homme dans son indépendance et sa dignité natives, l'en éloignaient de plus en plus.

C'est là ce qui a donné naissance à Terreur où sont tombés quelques philosophes du dernier siècle qui, ne voyant rien que de conventionnel et de factice dans les sociétés humaines, en ont conclu que l'état naturel de l'homme n'était pas l'état social. Et cette erreur a été le point de départ de systèmes politiques qui, par un circuit, font inévitablement revivre tous les inconvénients des sociétés antiques.

D'après cette théorie, la vie sociale étant pour T homme toute volontaire et l'organisation sociale entièrement de création humaine, la convention, prenant pour base l'intérêt des plus forts ou des plus nombreux, règne en souveraine; et alors, que deviennent la liberté individuelle et les droits supérieurs de la conscience? L'homme moderne, comme autrefois le citoyen de Sparte ou de Rome, saisi tout entier par cette société dont il est censé un membre volontaire, devient corps et âme l'esclave de la loi ; et s'il plaît au souverain d'étendre celte loi aux choses religieuses, comme garantie de l'ordre social, le citoyen lui doit respect et obéissance. Une fois les dogmes officiels fixés et proclamés, quiconque ne s'y soumet pas est rebelle, et comme tel passible des sévérités de la justice de

son pays. Le souverain « peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable.... Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort1. »

C'est ainsi que la science politique, après s'être crue obligée de cesser d'être chrétienne pour délivrer l'homme de toutes ses entraves, lui en crée de nouvelles, et n'imagine rien de mieux que les théories gouvernementales de la civilisation païenne.

L'étude des sociétés antiques et de leurs constitutions artificielles a conduit dans ces derniers temps tout une école historique à une autre erreur non moins grave sur les origines de la liberté moderne. Méconnaissant le caractère essentiellement libéral de la révolution chrétienne, on a voulu chercher dans les forêts de la Germanie le point de départ de ce mouvement émancipateur qui tend à replacer le citoyen, vis-à-vis des pouvoirs publics, dans des conditions d'indépendance et de dignité personnelles.

ïl faudrait ainsi, pour retrouver la chaîne de nos véritables traditions libérales et nationales, rayer d'un trait de plume tous les travaux historiques qui, s'appuyant sur le témoignage de vingt générations, ratta-

1 Rousseau, Contrat social, liv. IV, ch. vm.

chent 89 au Calvaire ; il faudrait nier et l'immense secousse que reçut le monde à l'apparition seule de l'idée chrétienne, et les espérances sublimes qui firent tressaillir tous les déshérités de la terre à la voix des premiers apôtres du Nazaréen, et le travail de rénovation sociale, désordonné à la surface, mais intime et continu, qui suivit la prédication évangélique, et la constitution si démocratique, si libérale et si fraternelle de TÉglise avant que cette institution fût altérée et corrompue par les alliances funestes du clergé avec les pouvoirs politiques; il faudrait enfin nier Faction créatrice de la nouvelle puissance spirituelle qui, au moyen âge, du milieu des ruines du monde ancien, fit surgir la commune chrétienne, c'est-à-dire le premier essai rudimentaire d'une société où tous les hommes sont réellement les membres solidaires d'une même famille devant la loi humaine, comme ils le sont devant Dieu l.

Mais, tout en déplorant cette aberration historique qui prétend donner à la civilisation moderne pour promoteurs et pour patrons, non le Christ, mais les druides, prenons garde à notre tour de manquer à la justice en niant la part de vérité qui a pu conduire des esprits éminents à cette étrange méprise. Ce qui est certain, c'est que la civilisation païenne, à mesure qu'elle se perfectionnait, annulait l'homme d'autant plus qu'elle grandissait le citoyen; c'est que, pourtrou-

1 Voir sur ce sujet d'excellentes pages dans le dernier livre de M. F. Huet, Histoire de la vie et des ouvrages de Bordas- Demoulin.

ver quelque indépendance individuelle, quelque sentiment sinon de dignité, au moins de valeur personnelle, il fallait les chercher dans les peuplades à moitié sauvages que n'avait pas conquises la civilisation.

Assurément ces hordes barbares, pas plus que les nations policées, ne connurent la vraie liberté, qui ne devait visiter le monde qu'après l'affranchissement de l'âme humaine par le Christ ; mais cette indépendance, toute brutale et violente qu'elle fût, était une protestation de la nature contre la loi de convention : dans cet être indomptable que n'avaient pas saisi et enchaîné les mille liens du monde policé, se conservait, quoiqu'à l'état de manifestation grossière, tout un côté de la personnalité humaine annulé par la civilisation. Ce sentiment de la liberté individuelle dans le barbare n'avait rien de commun avec le sentiment de la dignité et des droits de l'homme chez le chrétien du dix-neuvième siècle, il n'excluait pas les inégalités sociales et l'impitoyable immolation du faible par le fort ; ce n'était que l'indépendance et la dignité individuelle au profit de quelques-uns ; mais, tel quel, ce sentiment avait sa racine dans un élément essentiel de la nature humaine, trop méconnu par la civilisation grecque et romaine ; il devait jouer son rôle dans l'enfantement de l'ordre nouveau.

Voilà pourquoi les barbares du Nord accourent au rendez-vous universel, quand une force mystérieuse rassemble tous les matériaux qui vont servir à la grande rénovation du monde par le christianisme;

ils viennent secouer la torpeur de cette race affaiblie, amollie, épuisée par la longue action d'une civilisation fausse et inféconde. Sans porter atteinte à la foi catholique, ils laissent, particulièrement sur la terre italienne, des idées d'indépendance qui, sous l'influence duspiritualisme chrétien, se compléteront, s'élèveront, pour constituer en Europe un nouveau droit social. Et ainsi, à travers la période du régime féodal, transition inévitable qui n'est, à l'origine, que l'exagération du droit individuel, se prépare la période brillante des communes et des républiques italiennes.

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