CHAPITRE VI
Il faut à un pays trois conditions indispensables pour que les populations qui l'habitent puissent prendre la consistance, l'unité et la vie d'une nation :
1° Un but commun d activité, par conséquent un ensemble de facultés, d'intérêts politiques et moraux, d aspirations et de croyances, toutes choses qui constituent les mœurs d'un peuple et dirigent toutes ses aptitudes et toutes ses forces vers l'accomplissement d'une destinée sociale commune ;
2° A un degré quelconque, l'activité, la force d'expansion dans tous les groupes et même dans tous les individus de cette nation, c'est-à-dire une certaine dose de liberté locale, d'initiative et de responsabilité individuelles, de telle sorte que chaque portion du
corps social possède, non pas une vie d'emprunt, mais une vie intime fournissant sa part d'impulsion au mouvement général du mécanisme politique ;
3° Un moyen pour ces forces et ces activités individuelles et locales de se grouper, de converger vers un même point de ralliement, de former un ensemble, en un mot, un centre commun d'activité.
La première de ces conditions n'a jamais été plus nettement formulée que dans un livre récent de M. Bûchez '.'Sans nier, comme il semble trop le faire, la réalité des affinités naturelles entre les hommes et la part qui revient à cet élément dans la formation des nationalités diverses, nous admettons avec M. Bûchez que ce n'est ni l'identité de race, ni l'identité de langage, ni la similitude du climat, ni même le voisinage des habitations qui jouent le principal rôle dans la création des divers groupes nationaux. Selon sa forte expression, « c'est la communauté de but d'activité qui engendre les nations. »
Or les idées morales et les idées religieuses sont seules capables de fournir à l'activité d'un peuple un but assez élevé et assez large pour suffire aux aspirations et aux efforts d'une suite indéfinie de générations. Alors seulement il peut y avoir une vraie société parmi les hommes, « car ils peuvent spontanément sentir, penser, raisonner, vouloir et agir ensemble, comme s'ils avaient une seule âme et un seul corps. »
4 Formation de la nationalité française. Cet ouvrage a été publié dans la collection : la Bibliothèque utile.
L'histoire des origines de toutes les nations modernes est une éclatante démonstration de cette vérité ; on y voit les races les plus diverses, accourues de tous les points de l'horizon pour se combiner, se fondre et se transfigurer au foyer commun de l'idée chrétienne; et les éléments d'abord les plus discordants deviennent ainsi la base d'unités nationales indissolubles.
Pour que cet ensemble de forces morales soit mis en jeu, pour que ce but commun soit poursuivi sans relâche, à travers les siècles, de génération en génération, il faut, avons-nous dit, que chaque fraction du corps social possède sa vie propre, sa part d'initiative et de liberté ; sans quoi le mouvement général ne tarderait pas à s'arrêter. Qu'on suppose un pouvoir absorbant en lui-même toutes les forces nationales, ne souffrant d'autre initiative que la sienne, ne comprenant dans le corps social d'autre mouvement que celui qui va du centre à la circonférence et nullement celui qui fait éclater spontanément la vie et l'activité sur tous les points à la fois, ne rassemblant que par la conquête les peuples qui doivent former la nation et ne procédant à l'unification de tous ces éléments que par la force ; qu'on suppose, sous la main de ce pouvoir, les cités et les individus, dispensés de toute participation spontanée au gouvernement de la chose publique, s' habituant à attendre toujours l'impulsion d'en haut et tournant toute leur activité et tous leurs soins vers les intérêts et les affaires de l'industrie privée ; si un pareil régime se fût établi au point de dé-
part du mouvement de formation nationale, on peut affirmer que ce mouvement n'eût jamais abouti. La force sans la liberté peut juxtaposer des peuples divers et les tenir unis par la violence, sans jamais les fondre en un seul corps national, comme on le voit dans la monarchie autrichienne ; elle peut créer, comme dans l'empire chinois, une civilisation immobile et éternellement inféconde ; mais jamais la force sans la liberté n'eût suffi pour constituer des nations vivantes et actives comme les nations chrétiennes de l'Europe occidentale.
Un préjugé trop généralement admis par les historiens signale la France comme exemple d'une nationalité formée par voie despotique, et c'est une chose à peu près convenue qu'à la royauté revient tout le mérite et la gloire d'avoir accompli cette grande œuvre de l'unification française.
La royauté, on ne saurait le nier, a contribué à l'exécution du côté matériel et mécanique de cette œuvre ; elle a été le marteau qui brisait les barrières et le drapeau qui groupait toutes les forces nationales contre l'ennemi extérieur. Mais dans les entrailles de la nation, et en dehors de l'influence monarchique, s'opérait un travail d'unification bien autrement profond, car il tendait à faire un seul faisceau de toutes les forces morales du pays. Ce mouvement, qui a son
point de départ dans la commune chrétienne du moyen âge, bien loin d'avoir eu pour promoteurs et pour appuis les rois de France, n'a pu se poursuivre le plus souvent qu'à travers des entraves de toute sorte créées par la monarchie, jusqu'à ce qu'enfin sa grande et glorieuse explosion de 89 ait, du même coup, renversé le trône et couronné l'œuvre de l'unité nationale.
M. Frédéric Morin a récemment revendiqué et mis vigoureusement en relief les titres de la liberté dans ce travail intime qui a préparé la France de 89 l. Il a montré que ce n'est pas dans les mains de la royauté qu'il faut chercher cette chaîne merveilleuse de nos traditions nationales qui relie la suprême révolution du dix-huitième siècle à la commune primitive.
Mais, s'il est juste, quand il s'agit des conditions essentielles de toute formation nationale, de mettre en première ligne la direction instinctive de toutes les aspirations et de toutes les forces morales du pays vers un but commun, et la nécessité d'une participation spontanée et active de toutes les parties du corps social à ce mouvement de formation nationale, il importe d'ajouter que ces deux conditions fondamentales seraient illusoires, si les éléments matériels et moraux de la nationalité n'avaient un point visible de ralliement, en d'autres termes, s'ils n'étaient reliés
1 La France au moyen âge, publié dans la Bibliothèque utile. — Voir aussi l'ouvrage déjà cité de M. Bûchez, Formation de la nationalité française.
entre eux par un pouvoir central fortement constitué.
Ces trois conditions sont indispensables. Il n'est pas plus possible de concevoir une nation se formant sans un centre gouvernemental, expression visible de toutes les forces locales et individuelles dans ce qu'elles ont de commun, qu'il n'est possible de concevoir Faction centralisatrice d'un pouvoir agissant sur des éléments moraux foncièrement opposés les uns aux autres. Au début même de tout mouvement de formation nationale, on voit se dessiner à l'état rudimentaire et à peu près simultanément chacune de ces trois conditions : en même temps que des peuples divers se rassemblent sur un même sol, et que la vie locale accuse vaguement partout des idées et des tendances communes, sur un point de cette association confuse surgit un pouvoir que tous les signes prédestinent à devenir le centre de ralliement de toutes les forces nationales.
Celte règle est invariable. Si l'Italie n'a pu se constituer, c'est que la troisième condition lui a toujours fait défaut. Rome, sa capitale naturelle, étant enlevée, par une destinée exceptionnelle, à l'œuvre nationale, la Péninsule, privée d'un centre politique, n'a jamais pu se former en corps de nation.
Mais avant d'aller plus loin, nous devons donner quelques explications qui préciseront notre pensée, en même temps qu'elles élucideront un point singuliè-
rement obscurci par les défenseurs de la papauté temporelle.
Quand nous parlons de centre politique, de pouvoir centralisé, nous n'entendons pas résoudre la question débattue entre les unitaires et les fédéralistes, les conditions que nous avons signalées étant également indispensables pour toute formation nationale, soit qu'il s'agisse d unité gouvernementale, soit qu'il s'agisse de fédération. Certains écrivains l sont donc tombés dans une étrange méprise, quand ils ont cru que, pour prouver que la papauté temporelle n'a pas été un obstacle à la constitution de l'Italie, il suffisait de porter le débat sur la question qui divise les unitaires et les fédéralistes, et de démontrer en principe qu'une confédération d'États vaut mieux pour un peuple qu'un gouvernement centralisé.
Outre que cette opinion est erronée dans sa thèse générale, elle a le défaut d'être sans application à la question de la nationalité italienne ; car nous montrerons que l'institution de la papauté temporelle n'a pas plus permis de faire une Italie fédérale qu'une Italie unitaire.
Nous disons que dans sa thèse générale l'opinion qui affirme d'une manière absolue que la fédération vaut mieux que l'unité e^t erronée, ou plutôt que, posée dans des termes aussi vagues, la question est oiseuse et insoluble.
1 Entre autres le R. P. Lacordaire, dans une récente brochure.
UNITAIRES ET FÉDÉRALISTES. It9
C'est porter sur le gouvernement des nations une vue très-superficielle que de se faire, d'une manière absolue et exclusive, le champion ou de la fédération ou de l'unité. Les grands publicistes praticiens tels que Montesquieu, qui savent saisir dans l'harmonie des choses humaines les variétés et les nuances que comportent les situations diverses, n'auraient jamais posé ainsi la question; et nous sommes fermement convaincu que les éminents esprits qui se sont laissé séduire par un pareil préjugé auraient vu plus juste, s'ils n'avaient cru trouver dans la prétendue supériorité du principe de la fédération uft argument péremptoiro contre les adversaires de la papauté temporelle ; ils auraient compris que la fédération peut convenir à tel peuple, l'unité de gouvernement à tel autre.
De plus, il est faux de dire d'une manière absolue que le système fédératif est en soi. plus favorable à la liberté, le système unitaire plus favorable au despotisme ; car dans chaque État fédéré le gouvernement peut très-bien être absolu, aussi bien que libéral, de même qu'un gouvernement unitaire peut très-bien comporter le respect de toutes les libertés locales et individuelles, aussi bien que la confiscation de toutes ces libertés au profit d'une famille ou d'une caste. Le régime fédératif n'implique pas plus en soi l'idée d'une plus grande somme de liberté locale, que le régime unitaire n'implique en soi l'idée du despotisme.
Ce qui fait illusion, c'est que, selon la fausse méthode ordinairement employée en politique , on
raisonne en vue de tel cas particulier qu on généralise.
La fédération peut comporter dans les États fédérés le despotisme le plus complet, comme à Sparte ou à Venise ; elle peut* comporter les préjugés sociaux les plus odieux et la négation la plus absolue des droits de l'homme, comme dans les pays à esclaves des États- Unis d'Amérique.
Le gouvernement unitaire, à son tour, peut se concevoir de façons bien diverses et même opposées ; ainsi le régime aristocratique de l'Angleterre ne ressemble nullement à celui de la France; celui de la France diffère essentiellement de celui de PEspagne... L'erreur en pareille matière vient de ce que Ton considère l'unité de gouvernement comme synonyme de centralisation et même d'absorption administrative; on confond deux questions parfaitement distinctes ; et c'est ainsi qu'on attribue bien à tort au principe de l'unité politique tous les inconvénients et tous les abus de ce système de bureaucratie absorbante qui, en concentrant dans les mains du pouvoir ministériel tous les fils de l'administration municipale, finit par ôter tout ressort aux caractères et par éteindre toute vie publique.
La plupart des hommes d'État qui ont traité ce grave sujet ne s'y sont pas trompés, et quand ils signalent la nécessité de réveiller Pesprit public en ranimant la vie et l'activité dans la commune par la décentralisation administrative, ils sont loin de con-
damner cette admirable unité nationale qui fait la France si grande et si forte.
Que conclure de ce qui précède? C'est que poser en termes généraux cette question : qu'est-ce qui est préférable pour le gouvernement d'un peuple, la fédération ou l'unité? c'est poser une question vaine, aussi vaine que celle de savoir ce qui vaut mieux pour servir d'assiette à une nation, les plaines on les montagnes, le nord ou le midi, etc.
La fédération, nous le répétons, convient aux uns, l'unité aux autres; cela dépend d'une foule de circonstances relatives au lieu, au temps, à l'origine, a l'histoire de chaque peuple, aux conditions qui ont présidé à son développement. C'est en raison de toutes ces circonstances particulières que la logique naturelle des événements, et non le choix arbitraire des chefs d'État, crée pour chaque peuple la forme ou unitaire ou fédérale qui lui convient.
Mais ce qu'il ne faut jamais oublier, c'est que, dans tous les cas, qu'il s'agisse d'un gouvernement fédéral ou d'un gouvernement unitaire, il importe également de donner au pays des institutions qui assurent le triomphe progressif de la liberté et le respect des principes supérieurs et antérieurs à toute constitution *.
1 Depuis que ces pages sont écrites, l'unité italienne a été vivement et habilement combattue par MM. Eug. Pelletait et Proudhon, à des
Ce que nous avons voulu surtout nettement établir, c est que la question de l'unité et de la fédération est
points de vue très-divers ; et non-seulement ces deux écrivains, rai* sonnant en fait, croient la fédération plus conforme que l'unité au génie et aux traditions des peuples de la Péninsule, mais ils montrent une préférence marquée pour le système fédératif, qui, en soi, leur semble supérieur au système unitaire. M. Proudhon, particulièrement, vient de poser sa thèse en termes absolus ; et il faut convenir qu'il lui a donné l'apparence la plus séduisante en présentant comme synonymes ces deux mots : fédération et liberté. Ce serait une légèreté impardonnable en même temps qu'une haute inconvenance envers des publicistes éminents, que de prétendre réfuter leur doctrine dans une simple note. Ce n'est pas incidemment que doit être traité un pareil sujet. Nous nous bornerons, quant à présent, à demander aux lecteurs attentifs du livre de M. Proudhon, et au célèbre écrivain luimême, s'il n'y aurait pas sous cette question, telle qu'il l'a posée, un immense malentendu. Il est pour nous évident que M. Proudhon, en adoptant la formule très-impropre de principe fédératif, a voulu tout simplement exprimer cette idée, professée par toute la démocratie libérale, à savoir que, selon le droit moderne et l'esprit de la révolution, le domaine où commande et agit le pouvoir central doit être de plus en plus restreint au profit des libertés locales et de la liberté individuelle ; de telle sorte que l'autorité nationale ne garde plus que sa haute mission de faire régner la justice et exécuter les lois et les conventions entre les divers membres de l'État, et de représenter les intérêts vraiment généraux du corps social. C'est dans cette abdication successive par le pouvoir central de toutes celles de ses antiques attributions qui doivent rationnellement passer, soit aux groupes divers, provinces, cantons, communes, soit aux individus, que consiste le progrès politique. Si c'est là ce qu'a voulu dire M. Proudhon, il aura de nombreux partisans. Pour notre compte, nous avons toujours professé cette doctrine ; dès 1848, nous proclamions à la tribune de l'Assemblée constituante que « le progrès social consiste à rendre en toutes choses, par le bon usage de l'initiative individuelle, l'intervention de l'État de plus en plus inutile \ » Mais cette question, qui est la véritable, est entièrement indépendante de celle relative à la fédération et à l'unité. La preuve, c'est qu'elle peut se résoudre ou dans le sens
4 Voir notre Discours sur le droit au travail, séance du 13 septembre 1848. — Voir aussi : Discours sur le projet de loi relatif à l'instruction publique, séance du 5 février 1850, et ci-dessous, 11* partie, !»• période, ch. xi.
entièrement étrangère au sujet qui nous occupe dans ce chapitre, à savoir la recherche des conditions indispensables pour toute formation nationale. Constitué unitairement ou fédéralement, un État ne vit et ne
de la liberté ou dans le sens de l'omnipotence du pouvoir, aussi bien dans les confédérations que dans les pays gouvernés selon le système unitaire. Supposez l'Italie restée divisée en divers États confédérés. Dans chacun de ces États, dans chaque province de ces États, dans chaque commune de ces provinces se pose la vraie question de la liberté: l'autorité publique exercera-t-elle un pouvoir absolu? absorberat-elle dans son gouvernement tous les intérêts politiques, économiques, religieux? ou bien les citoyens seront-ils maîtres de régler à leur guise tout ce qui revient rationnellement au droit de la conscience et à l'initiative individuelle? Et la solution de cette question sera parfaitement indépendante de l'organisation fédérale de cette nation. On peut avoir une préférence pour le système fédératif ; on peut regretter que les conditions du développement historique de tous les peuples de l'Europe n'aient pas amené chez eux ce mode d'organisation ; mais il faut renoncer à confondre cette question avec celle de la liberté. D'autant plus que cette confusion offre un immense danger. Comme il est impossible, en fait, de reconstituer dans le sens de la fédération les divers pays de l'Europe, particulièrement la France, tourner vers ce but chimérique les préoccupations et les efforts des esprits libéraux, c'est leur faire perdre de vue le grand intérêt de notre temps, l'œuvre de l'émancipation universelle à l'intérieur et à l'extérieur. Il ne s'agit pas aujourd'hui de refaire en France une Bourgogne, une Normandie, une Bretagne, une Provence, une Gascogne ; grâce à Dieu, Bourguignons, Normands, Bretons, Provençaux et Gascons regrettent peu d'avoir échangé leurs titres contre celui de Français ; ils sont loin de déplorer qu'un mouvement irrésistible ait renversé les barrières qui les séparaient et les ait réunis dans une grande famille nationale. Mais ce qui est pour un grand nombre une cause de profonds regrets, c'est qu'un funeste concours de circonstances ait soumis leur pays à ce régime de centralisation administrative qui paralyse les forces vives de la France, et ne laisse d'initiative, d'action, de puissance réelle qu'à l'autorité gouvernementale. Aussi est-ce contre ce système absorbant et énervant que nous tous, les hommes de la révolution et de la liberté, nous devrions diriger nos efforts, au lieu de nous diviser sur des problèmes imaginaires et par conséquent insolubles.
fonctionne que s'il réalise les trois conditions que nous avons définies : il faut à chacun un centre commun d'activité, soit fédéral, soit unitaire; il lui faut un but commun d'activité, en même temps qu'une certaine mesure de liberté locale et d'initiative individuelle. Retranchez lune ou l'autre de ces conditions, le lien national se dissout.
La crise décisive que subit en ce moment la confédération américaine est la preuve éclatante qu'aucun pacte ne peut créer des liens durables entre des peuples divisés sur les principes fondamentaux de la justice sociale. Comment concevoir une nation, c'est-àdire un ensemble harmonique de forces sociales dirigées vers un but unique, lorsqu'ici la liberté humaine est proclamée un droit inviolable et imprescriptible, tandis qu'à côté, des créatures humaines sont assimilées à la brute qu'on vend, qu'on achète et qu'on exploite ? La rupture entre les États du Nord et les États du Midi était inévitable. Il y avait deux peuples juxtaposés là où Ton supposait une seule âme nationale.
Le vieux monde nous donnera prochainement le spectacle des mêmes crises et des mêmes catastrophes. La monarchie autrichienne n'a pu donner aux divers éléments de son vaste empire une même âme, un but commun d'activité ; elle n'a pu en faire une nation ; la force seule tient unis ces peuples profondément divisés dans leurs intérêts et dans leur vie morale. Le premier choc brisera ce faisceau.
Si l'Angleterre a eu tant de peine à s'attacher et à
s'assimiler l'Irlande , c'est que des religions différentes faisaient à chacun de ces peuples des mœurs, des intérêts distincts, les empêchaient, en un mot d'avoir un but commun d'activité. La liberté seule triomphera de ces obstacles. Quand l'égalité de tous les citoyens devant la loi civile et la loi politique aura détruit les barrières matérielles, tous, catholiques et protestants, se sentiront unis dans la loi morale du Christ. Alors s'opérera entre les deux peuples cette fusion profonde qui fait d'une réunion d'hommes une même famille sociale, en donnant un but commun à leur activité.
Si la confédération suisse a pu traverser sans se dissoudre sa crise du Sunderbund, c'est que, malgré les divergences religieuses qui existent entre les cantons, tous se sentent en possession d'un fonds commun d'idées, de sentiments, de traditions morales qui accusent une même âme nationale. A mesure que l'esprit de tolérance et de liberté apaisera les haines religieuses et rapprochera les cœurs, les causes superficielles qui semblaient faire des deux groupes de cantons suisses deux familles distinctes, s'effaceront pour ne laisser apparaître que les traits qui montrent une civilisation identique et des intérêts communs.
L'Italie, plus qu'aucune autre nation, a toujours possédé dans toutes ses parties ce fonds commun
d'idées, de sentiments, d'aspirations, d'intérêts intellectuels et moraux qui révèlent une même âme nationale. Il y a plus, l'Italie offre l'étonnant spectacle d'une nation qui demeure inviolable dans sa vie intime, qui conserve indestructible le principe de son unité, bien qu'elle ait toujours été privée d'un centre national. Le secret de cette merveille est dans le rôle même que devait jouer l'Italie dans le monde moderne. Comme toutes les nations, elle a son but commun d'activité ; mais il se trouve que ce but d'activité, qui constitue la vie propre de chaque nation, est pour l'Italie la plus haute mission providentielle qui ait jamais été confiée à un peuple. Les principes qu'elle est chargée de conserver pour la civilisation forment son fonds national, et c'est dans sa mission universelle que résident les causes qui rendent impérissables les éléments de son indivisible unité. Elle est la nation catholique par excellence, la nation orthodoxe. Les agitations incessantes qui la bouleversent et la broient comme corps national, comme organisation politique, ne peuvent introduire l'hérésie dans son sein.
Et ce n'est pas l'effet d'un concours fortuit de circonstances ; c'est l'effet à la fois et du sentiment qu'a toujours eu l'Italie de sa mission universelle, et de l'instinct qui lui donnait conscience des conditions essentielles à la conservation de son individualité nationale. Elle ne peut conquérir l'unité politique; mais elle sent que, par l'inviolabilité de ses doctrines, elle représente l'unité du monde* C'est pour cela, nous
l'avons dit, qu'en Italie chaque peuple envahisseur forme une couche superficielle qui ne pénètre pas dans le corps social. Au-dessous, le moi italien reste. Seulement, l'Italie n'a pas conscience d'elle-même en tant que nation. En elle, l'idée nationale est, pour ainsi dire, à l'étal latent. Mais elle se conserve indestructible, parce que, nous le répétons, ce qui fait la personnalité de la race italienne, c'est la possession d'un ensemble de principes sociaux, double héritage de la raison écrite du droit romain et de la foi chrétienne.
Il faut donc bien se pénétrer de cette vérité historique, c'est que la mission universelle de l'Italie, en lui assurant, comme un trésor inaliénable, un ensemble de principes sociaux, réalise à son profit cet étrange phénomène, dont il n'y a pas d'autre exemple dans le monde, d'un peuple qui, manquant d'un centre visible, ne perd jamais son entité nationale.
Les historiens n'ont pu nier le fait. Mais, n'ayant pas conscience de la mission providentielle de l'Italie, ils n'en ont pu trouver l'explication , ou n'en ont donné que des explications futiles.
Ainsi le réveil de l'Italie, ou plutôt des villes italiennes au douzième siècle, on Ta exclusivement attribué à la nécessité pour chaque ville de chercher sa protection en elle-même. Le pays était tellement divisé, que chaque citoyen* dit Sismondi, ne connaissait d'autre protection que celle des magistrats de sa ville* Et ce fait lui suffit pour expliquer ce qu'il appelle une
m LE MOI ITALIEN,
grande révolution : « Ainsi s'opéra, dit-il, dans les esprits, une révolution étrange et jusqu'alors sans exemple; car, quoique le bonheur et la liberté aient été accordés en partage aux petits peuples, tandis que le despotisme, les grands abus, les écarts d'ambition, les guerres sans objet et les paix sans repos, sont trop généralement le sort des grands États, on n'avait point encore vu, on ne reverra peut-être jamais un peuple renoncer aux attributs des grandes nations, à la gloire attachée à un nom collectif, à la grandeur, à la force, pour chercher la liberté dans la dissolution de son lien social l. »
Comment un historien, d'ailleurs si éminent, peut-il s'imaginer qu'un peuple cherche la liberté dans la dissolution de son lien social? et comment ne voit-il pas que, si l'Italie avait été une nation comme les autres, en dissolvant son lien social, au lieu de trouver la liberté, elle eût été à la merci de ces barbares qui foulent ce sol tant convoité, ou du premier despote portant le titre d'empereur d'Allemagne?
La condition exceptionnelle de l'Italie, c'est d'être inviolable par l'objet même de sa mission civilisatrice. Pour être inviolable, il faut qu'elle vive; ne pouvant avoir un centre national, puisque Rome lui manque, elle vit en détail; et celte vie, si agitée, si inconsis-
1 Sismondi, t. I, p. 88.
tante à la surface, si uniforme, si permanente dans les profondeurs de l'âme nationale, la soustraira pendant quatre siècles à la domination de l'empereur, comme elle l'avait préservée des Barbares.
Qu'on regarde de près l'histoire de ces quatre siècles : ce n'est pas la dissolution du lien social qu'on verra, comme l'ont cru les historiens, mais seulement la dissolution du lien politique. Le sentiment national ne pouvant se manifester par la constitution politique d'une Italie, il se manifeste dans une infinité de petits centres où l'on trouve, malgré les luttes qui les déchirent, un fonds commun d'idées, de croyances, de besoins intellectuels et artistiques, de mœurs enfin qui montrent bien que ce sont là les enfants divisés d'une même famille.
C'est cette vie, éclatant par des prodiges sur tous les points de cette terre, qui fait de l'histoire de l'Italie, vue à distance, pendant les quatre grands siècles du moyen âge, une histoire nationale. Point d'unité de gouvernement; au lieu de cela, des déchirements, des guerres sanglantes de province à province, de ville à ville, tous les signes des oppositions les plus profondes, toutes les tempêtes incessamment soulevées par des inimitiés irréconciliables. Mais, de loin en loin, de soudaines et universelles explosions, faisant taire un moment ces haines fratricides, exaltent le sentiment immortel de la patrie commune ; alors de grandes ligues se forment pour chasser l'étranger; l'âme de la nation apparaît dans la solidarité de ces
luttes formidables; chaque héros sent qu'il tient l'épée de l'Italie, tandis que les hommes d'État s'efforcent de renouer le faisceau des forces nationales, et que les poètes célèbrent comme la réalisation de leur rêve patriotique ce qui n'en est encore que le mirage.