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CHAPITRE VII

L'Italie, ayant pour mission de représenter le principe de l'unité sociale du monde, a dû résumer dans son fonds national, comme en une synthèse vivante, tous les éléments de la civilisation chrétienne. Ce n est donc pas assez pour elle d'avoir été le rendez • vous des peuples barbares apportant leur tribut à l'œuvre nouvelle.- L'Italie ne doit pas être un champ neutre et passif, comme ces champs de bataille où se sont réglées souvent les destinées de l'Europe, mais un champ vivant, inspirateur et initiateur. Il ne suffit pas qu'elle fournisse au monde des principes à l'état de lettre morte; elle doit être un véritable champ d'épreuves où s'expérimentent toutes les applications sociales de ces principes. C'est ce qui fait de l'Italie du

moyen âge, à la fois le plus puissant instrument d'unité et un théâtre d'agitations incessantes, de mouvements variés à l'infini, de luttes toujours renaissantes, de drames où sont en jeu tous les intérêts sociaux, toutes les passions de l'humanité.

Toute question s'y pose et s'y élabore : questions politiques, questions religieuses, questions sociales; toutes les formes de gouvernement, républiques, monarchies, seigneuries, théocraties, y sont passées au creuset; chaque classe y essaye ses forces et y domine à son heure, la noblesse, la bourgeoisie, la masse populaire... Les socialistes modernes seraient bien étonnés s'ils prenaient la peine de fouiller dans les annales de ces petites républiques italiennes. Au-dessous du drame apparent qui, aux yeux des observateurs superficiels, est toute l'histoire de l'Italie, ils trouveraient une mine inépuisable d'épreuves accomplies sur les grandes questions de l'autorité, de la liberté, des droits du citoyen devant l'État et devant l'Église, sur le problème de la richesse, sur celui de l'impôt, sur celui du travail, etc., etc.

« Au moyen âge, dit Montanelli, la Toscane, dans sa commune démocratique, tenta les plus hardies réformes du socialisme moderne, l'organisation du travail, la fusion des classes dans l'unité populaire, l'impôt sur la richesse1. »

Ce fut surtout dans la question du travail que se

1 Mémoires sur l'Italie. — Voir notre traduction, 1. 1, p. 2.

caractérisa en Italie la révolution sociale essentielle* ment chrétienne. Là propriété et particulièrement la propriété de la terre est une garantie de la liberté ; et c'est, nous l'avons dit ailleurs1, cette haute utilité sociale qui constitue son titre le plus légitime et là rend respectable devant la loi humaine et devant la loi divine.

Or les sociétés antiques, dénaturant le principe môme de la propriété, le détournant de son but providentiel, en avaient fait, au lieu d'uh moyen d'affranchissement, un instrument d'oppression. Non-seulement le sol était possédé par un petit nombre de privilégiés; mais Thomme lui-m$me était dévenu un objet de possession comme la terre et comme la brute. Ainsi, cette institution destinée à garantir la liberté de chaque membre du corps social, en même temps qu'elle assure son existence, était devenue le fondement de toutes les inégalités, la source de toutes les servitudes, l'instrument de toutes les iniquités. >

Il était naturel qu'une révolution ayant pour but de reconstituer l'homme dans sa dignité native, de le rétablir dans toutes les conditions d'indépendance morale et matérielle, cherchât son point d'appui ail- , leurs que sur le principe altéré, corrompu et si ou- . trageusëment appliqué de la propriété. Cette révolution émancipatrice devait s'appuyer sur l'élément personnel par excellence, sur celui qui manifeste la

* Discours sur le droit au travail, séance de l'assemblée constituante du 13 septembre 1848.

puissance active de l'homme sur lui-même et sur la nature, en un mot *ur le travail. L'effort individuel substitué: à. l'élément impersonnel, extérieur, de la propriété, dans la constitution du nouvel ordre social, tel était le caractère radical dune rénovation d'où devaient sortir tes libertés modernes.

L'Italie a la gloire d'avoir compris la première le géhie profondément libéral de la révolution évangé- Hque; d'avoir compris que dans le travail était la clef du problème qui se propose de donner pour fonde* ment aux sociétés les droits, les mérites, la valeur personnelle de l'homme, et non les privilèges d'un être social tout conventionnel, dispensé de tout effort et de toute vertu. Elle a la gloire plus grande- encore d avoir tenté de réaliser cette révolution :dans sa commune démocratique, plusieurs siècles avant que lès autres nations aient même soupçonné ce déplacement absolu de la question politique et sociale.

Partout ailleurs, bien loin de prendre cette question à sa racine même, on se contenté de faire subir une première transformation au principe de la propriété; à l'esclavage proprement dit est substituée la . servitude de la glèbe; le sentiment chrétien, commençant à agir sur la conscience humaine,, ne pou- . vait permettre que l'on considérât comme une chose vile, comme une bête de somme, celui que le Christ

avait marqué du même signe que lç maître et qui, dans le temple, allait fraternellement s'asseoir avec lui à la table commune.

Le droit direct de propriété de l'homme sur l'homme fût donc aboli par une sorte de pudeur religieuse ; mais le propriétaire n'y perdit rien, car, au moyen d'un circuit ingénieux, l'ancien esclave devint une dépendance delà terre, il fit corps avec elle, la suivant dans ses mutations successives, augmentant la valeur vénale de celte terre en raison de sa valeur personnelle. Cet. arrangement permit ainsi au maître chrétien de jouir en toute sécurité de conscience du labeur de cette créature humaine qu'il était censé avoir affranchie. Tant le sentiment de la propriété est fécond en stratagèmes et la conscience facile aux accommodements!

Ce premier pas dans la voie de l'affranchissement ne fut pas moins une grande révolution. Une fois cette première brèche faite à l'édifice antique, l'œuvre de destruction ne devait plus s'arrêter ; la servitude de la glèbe disparaîtra à son tour comme a disparu l'esclavage; peu à peu, par une suite de crises douloureuses, Tidée de la propriété se dégagera des conditions externes qui en avaient fait la base de ce monstrueux dualisme social qui divisait l'espèce humaine en deux parts : l'une née pour servir, l'autre pour dominer et pour jouir; et, ainsi purifiée et simplifiée, cette institution deviendra le plus puissant moyen d'affranchissement individuel, en même temps que

le stimulant le plus actif de tous les progrès sociaux.: Mais cette méthode de transformation portait avec elle de graves inconvénients : en attachant le serviteur à la glèbe et faisant découler tous les avantages sociaux de la possession du sol, on subordonnait l'homme à la terre, ou entourait la terre d'une sorte de respect superstitieux dont tout le système politique des sociétés modernes devait garder longtemps l'empreinte. En Angleterre, en France, dans toutes les contrées de l'Europe, ce n'est pas la valeur personnelle du citoyen, mais ce qu'il possède qui lui assignera son rang et sa puissance dans l'ordre social.

Pour n'avoir pas, au point de départ de la révolulion chrétienne, osé regarder en face le redoutable problème, on Ta posé dans des conditions équivoques; à chaque période du mouverpent qui modifiait en fait tout le système de la propriété, le principe restait au fond tel que 1 '.avait compris le droit païen. La bourgeoisie française, aussi bien que l'aristocratie anglaise, ne sut pas trouver d'autre fondement à la souveraineté politique que l'élément de la propriété territoriale; et la démocratie elle-même, embarrassée dans sa marche de ces traditions matérialistes, a grand peine à en dégager la vraie formule de la liberté moderne, c'est- » à-dire à faire passer dans la pratique sociale la haute . et spiritualiste théorie des droits de l'homme.

Combien il y a loin de cette méthode de tâtonnements et de moyens termes à la tentative de l'Italie au ûipyen âge ! Tentative la plus hardie, la plus révolutionnaire qu'ait jamais faite une nation. D'un seul coup, retournant le problème, remaniant Tordre social de fond en comble, la commune italienne, sans porter atteinte du reste à la propriété, fait du travail la base de tout son système politique et la condition de toute élévation dans l'échelle des fonctions et des dignités sociales.

Tandis que, chez les autres peuples, la naissance, la possession de la terre remplacent tout mérite et tout effort personnel, en Italie, la loi demande ce que vaut l'homme par ses œuvres. « L'homme, en Italie, malgré toutes ses chutes, conserva celte fierté individuelle de ne vouloir pas être mesuré ni primé par la propriété et par la terre '. »

Quiconque veut jouir dans la commune des droits de citoyen doit appartenir à un corps de métier. L'ancien noble, le grand propriétaire n'ont de rang dans l'État et de titre à la faveur publique, qu'à partir du moment où leur nom est inscrit sur la liste des artisans; et la plus grande humiliation que puisse infliger à un citoyen la justice criminelle, c'est de rayer

1 Quinet, t. I, p. 193.

son nom de cette liste des métiers, et de le rejeter au rang de la noblesse. « La vieille aristocratie était considérée comme un état de mort politique et sociale l.» Que ce système ait été poussé à l'excès, qu'il ait souvent dépassé le but, comme il arrive inévitablement à toute œuvre prématurée, il faut en convenir. La commune italienne, si bien inspirée quant au principe de sa constitution politique, ne sut éviter, dans l'application, ni les inégalités arbitraires dans la hiérarchie industrielle, ni les violences des plus forts contre les plus faibles et les réactions anarchiques de ces derniers. Les corps de métiers furent, divisés, de droit et de fait, en grands et petits métiers, et le peuple forma bientôt deux partis rivaux, deux camps toujours prêts à se ruer l'un sur l'autre ; des luttes acharnées s'engagèrent entre le peuple gras et le peuple maigre*, et une démocratie turbulente, maîtresse enfin de la cité, prépara les voies au despotisme.

Quelque triste que soit le dénoûment.de ce grand drame, l'effort des communes italiennes pour se constituer démocratiquement a duré quatre siècles; ce sera l'éternel honneur de l'Italie d'avoir, au début, audacieusement affronté toutes les épreuves de la liberté, d'avoir réalisé, à ses risques et périls, même imparfaitement, un régime social que les autres nations osent à peine envisager comme le couronne-

1 Quinet, 1. 1, p. 198.

2 Voir Machiavel, Histoire de Florence.

L'ITALIE RÉVOLUTIONNAIRE. *3Sf

ment d'une lorigue suite de perfectionnements et de progrès.

Celte intelligence intuitive du sens intime de la révolution chrétienne est le trait caractéristique du génie de la race italienne, génie éminemment artistique qui en toute chose s'efforce de saisir l'idéal, puis est poussé par un besoin irrésistible à chercher la forme qui le réalise *. Pour cette race qui a su créer tout un monde de merveilles à côté des merveilles de l'art antique, la science de la vie publique devait être le premier et le plus noble des arts. Ce fut donc par un instinct de son esprit tout à la fois métaphysique et pratique que ce peuple, dépositaire d'une doctrine destinée à transformer le vieil ordre social, voulut aussitôt en pénétrer l'idée fondamentale, puis, sans regarder en arrière et sans attendre l'œuvre des siècles, reconstruire sur cette nouvelle hase l'édifice politique tout entier.

L'histoire, nous le répétons, n'offre pas d'exemple d'une pareille audace révolutionnaire. Et, chose re-

1 Depuis que ces lignes sont écrites, Victor Hugo a dit, dans son poétique langage : « Les peuples artistes sont aussi les peuples conséquents. Aimer la beauté, c'est voir la lumière. C'est ce qui fait que le flambeau de l'Europe, c'est-à-dire de la civilisation, a été porté d'abord par la Grèce, qui Ta passé à l'Italie, qui l'a passé à la France. Divins peuples éclaireurs ! Vitai lampada tradunt. • Les Misérables, t. IX, p. 177 et 178.

marqua ble et non moins caractéristique du génie italien, sous cette audace qui renouvelle le monde, la nation orthodoxe garde avec une fidélité inébranlable ce qu'il y a d'immuable dans ses traditions. Dans le travail de reconstruction qui s'opère au sein des communes italiennes, se retrouve toujours l'esprit con-, serviteur de l'Italie. A chacune de ses conquêtes, il semble qu'elle rentre dans son bien. C'est qu'en cherchant, dans la pratique de la vie sociale, des solutions appropriées aux besoins nouveaux du monde chrétien, elle a l'instinct quelle ne fait que puiser, dans le sein même de ses croyances inaliénables, les principes qui servent de point de départ à tous les progrès. Aussi est-ce avec grande raison que M. Quinet a remarqué que, dans l'Italie du moyen âge, toutes les révolutions ont le caractère de restaurations.

« Cette révolution communale qui, partout ailleurs, en Europe, s'appelle affranchissement, innovation, s'appelle en Italie restauration, coutumes... Dès qu'elles se montrent (les communes italiennes), elles réclament leurs franchises comme de vieilles coutumes. La liberté chez elles ne tient en rien de l'innovation. Ce n'est point, dans leur opinion, une con-. quête, c'est le maintien de ce qu'elles ont toujours possédé. Ces jeunes républiques, à peine sorties du berceau, invoquent l'antiquité, non l'avenir1. »

Mais M. Quinet, après avoir constaté ce fait en his-

1 Quinet, les Révolutions d'Italie, t. 1, p. 7. ,

torien très-clairvoyant, n'en saisit pas la vraie cause; aussi en tire-t-il un faux jugement sur le caractère des peuples italiens et généralement de la race la* tine, en même temps qu'une opinion erronée sur la portée sociale du catholicisme. Et la philosophie de l'histoire des révolutions italiennes s'obscurcit à ses yeux.

« Celui, dit-il, qui veut avoir le spectacle de la renaissance dans la mort doit regarder l'éclosion des républiques italiennes... rien ne marque mieux le caractère catholique que cette dépendance volontaire, cette complaisance sous le joug de l'histoire, au milieu même de la colère des révolutions. »

Plus tard, quand M. Quinet arrive à l'histoire de la réforme protestante, il reproduit les mêmes reproches contre l'Italie :

« Il a manqué, en général, aux peuples de la famille latine une certaine fierté native de l'âme pour échapper au servage de Rome. Dans leurs plus grandes témérités on reconnaît d'anciens captifs. Si leurs bras ne sont plus liés, leurs esprits le sont encore. Rome antique a marqué au front les nations esclaves ; elle les a léguées avec leurs stigmates à Rome moderne, et aucune d'elles n'a songé sérieusement à contester l'héritage du maître 4. »

M. Quinet ne va pas ici au fond des choses. Ses préoccupations anticatholiques l'empêchent de voir la

1 Quinet, les Révolutions d'Italie, t. II, 2« partie, p. 246.

vraie cause de cette fidélité inébranlable de l'Italie à sa haute mission civilisatrice, qui fait que l'hérésie ne peut avoir nulle prise sur elle.

Ce qu'il prend pour un défaut de fierté native de l'âme, c'est ce bon sens merveilleux, cette rectitude infaillible qui la préserve de toute aberration, qui lui permet de s'élever jusqu'aux régions de l'idéal et de chercher la vérité absolue, sans jamais perdre de vue le côté relatif et pratique des choses humaines; c'est ce même discernement qui, dans le domaine de l'art, se révèle par des créations d'un goût si pur où viennent s'unir et se combiner en d'ineffables harmonies les beautés plastiques du monde païen et les beautés morales du monde chrétien.

Ce qu'il appelle dépendance volontaire et servile sous le joug de l'histoire, c'est la constante solidarité qui lie les destinées de l'Italie à celles de Rome, en vue des plus hauts intérêts des peuples modernes; solidarité si intime, que l'Italie tenterait en vain de s'organiser sans Rome, et que ce sacrifice de sa nationalité se continue fatalement tant que la ville éternelle est enlevée à l'œuvre de l'unification.

Si cette œuvre nationale s'est trouvée suspendue pendant des siècles, cela tient, nous ne saurions assez le redire, à des causes étrangères au caractère de la race latine. Des illusions funestes* en prolongeant cette

sorte d'abdication nationale au delà du terme où l'intérêt du monde la rendait nécessaire, ont pu donner ie change sur les aptitudes morales et sociales des peuples italiens. Mais la philosophie de l'histoire ne doit pas s'arrêter à la surface; elle doit s'efforcer de saisir, dans les profondeurs du drame national, les causes intimes qui le rattachent au mouvement général delà civilisation.

Si M. Quinet eût pu se soustraire à l'influence de ses préjugés religieux, il ne se serait pas trompé sur le génie de la race latine, lui qui a su remarquer qu'en Italie toute révolution est une restauration. Ce trait l'aurait mis sur la voie. Il y aurait vu l'indice de ce qui est non-seulement le fonds de la nationalité italienne, mais le caractère essentiel de sa mission supérieure.

Le génie de la race italienne, c'est d'avoir le sentiment de l'unité, d'être universelle, cosmopolite, catholique; sa mission, c'est d'être la gardienne fidèle des grandes vérités qui servent de point de départ à tout le mouvement de la civilisation. C'est -parce que l'Italie porte en elle le principe de l'unité humaine, qu'elle est la nation conservatrice par excellence, qu elle se sent inviolable dans sa foi traditionnelle, même — pour emprunter le langage de M. Quinet — au milieu de la colère des révolutions.

Et cette constance qui brave les siècles ne l'empêche pas d'avoir conscience de tous les progrés qui peuvent et doivent jaillir des grands principe^

qu'elle conserve. Au contraire, les vérités éternelles sont seules fécondes, parce qu'elles communiquent incessamment au monde moral la lumière et la vie sans s'épuiser jamais.

L'Italie est le peuple juif des temps modernes. Elle garde intacte la doctrine nouvelle; seulement, au lieu d'une lettre faite pour l'humanité déchue, lettre étroite, inféconde, elle porte la doctrine de vie pour l'humanité régénérée, doctrine faite pour les gentils, doctrine universelle et source de tous les progrès.

L'Italie, nous l'avons vu, avait été préparée à ce rôle par Rome païenne; elle a toujours représenté l'unité : d'abord ce fut l'unité par la force; depuis le Christ, c'est l'unité par la liberté.

Le malheur de l'Italie, c'est d'avoir confondu ces deux époques, c'est d'avoir confondu César et lé pape. Le règne du pape devait être, dans l'idée chrétienne, la fin de César et de tous les césars. Au lieu de cela, on a, par un monstrueux arrangement, conçu un pape césar; et c'est là l'origine de la décadence momentanée de l'Italie.

Si la papauté, restée purement spirituelle, n'eût songé qu'à réaliser l'unité religieuse dans le monde, l'Italie se fût promptement constituée en nation. Sa suprématie morale eût mis fin à l'illusion de l'empire païen; l'utopie du césar universel lui eût paru hien misérable devant la grandeur de l'unité chrétienne par la liberté.

Mais, au milieu de ces confusions déplorables, de

ces vicissitudes, de ces révolutions qui ont toujours agité et divisé l'Italie, quelle chose étonnante qu'elle ait été inébranlable dans sa foi religieuse! C'est qu'un peuple ne peut sortir de la loi fondamentale de sa destinée. Sous le fer, sous le bâton, sous les chaînes, il peut s'avilir un moment, mais s'anéantir dans ce qu'il a d'essentiel, jamais. Comme le peuple juif, l'Italie peut s'oublier, être ingrate, rebelle; elle peut souffrir la captivité, elle peut traverser le désert; mais elle garde l'arche sainte, car c'est là sa mission.

Mais c'est là ne remplir que la lettre de sa mission. Une fois sortie de la période barbare, quand l'Italie est entrée dans cette période à jamais glorieuse de ses républiques du moyen âge, il semblait qu'elle allait remplir tout l'esprit de sa mission. Ses doctrines s'annonçaient comme des doctrines vivantes et créatrices. La vie sociale éclatait sur tous les points; chaque principe chrétien allait porter ses fruits dans le domaine des arts, des lettres, de la politique et de l'économie sociale. Jamais l'humanité n'avait été livrée à un pareil travail d'enfantement.

Comment se fait-il que tout ce travail aboutisse au

néant? Par quelles causes ce mouvement national d'un

peuple produit-il son anéantissement? Pourquoi enfin

cette doctrine chrétienne qui promettait d'être si fé-

conde en effets sociaux reste-t-ellc stérile sur le sol italien? Singulier dénoûment d'un grand drame!

Depuis trois siècles, la doctrine qui faisait à l'Italie une si haute mission est, dans ses mains, une lettre morte.

Depuis trois siècles, l'Italie, en tant que nation, n'existe plus.

Double déception pour l'histoire qui l'avait vue, au moyen âge, préluder à de grandes destinées.

Nous avons déjà plusieurs fois signalé les causes de cette décadence : la papauté temporelle et l'illusion du saint-empire. Nous avons montré les funestes effets de ces deux principes dès qu'ils ont fait leur apparition dans le monde chrétien. Il s'agit maintenant de les voir plus directement à l'œuvre, jusqu'au moment de la dernière immolation de l'Italie au seizième siècle.

Il faut que toute illusion disparaisse; il faut qu'on sache ce qu'a produit pour l'Italie, pour l'Église, pour la civilisation universelle, cette institution de la souveraineté pontificale destinée à garantir l'indépendance du saint-siége et à sauver l'unité de la foi chrétienne; il faut qu'on sache ce qu'a valu, pour le bonheur des peuples, et particulièrement de l'Italie, cette alliance du sacerdoce et de l'empire qui devait assurer la paix des États et l'harmonie des rapports entre la société religieuse et la société politique.

Quand ce tableau se sera déroulé sous nos yeux, nous cesserons de nous étonner du trouble qui s'est

emparé des esprits, de la confusion qui obscurcit tous les problèmes et des malentendus qui, donnant le change sur le caractère et les origines de la Révolution française, en retardent le plein accomplissement.

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